SES CHERS ORPHELINS. SON PLACET AU PAPE. LA GUERRE
SES PRÊTRES A l'eNNEMI. DESASTRES. ANARCHIE A ALGER.
OFFRANDES GENEREUSES DE l'ÉVEQUE. PROTESTATION CONTRE
L'iNVASION DE ROME. INSULTES. LA REDDITION DE METZ.
Le concile du Vatican marque une évolution dans l'esprit et la conduite de Mgr Lavigerie. C'est à cette époque que, par des déclarations et des actes éclatants, il achève de se séparer de l'Ecole libérale, gallicane ou césarienne, de quelque nom qu'on l'appelle, avec laquelle il avait des attaches d'éducation plus que de conviction ; et il adhère résolument aux doctrines romaines , pour établir de plus en plus sur l'autorité pontificale toute son œuvre pastorale et apostolique, qui en recevra sa force, sa grandeur et sa fécondité.
Son séjour à Rome avait commencé ce travail. Du temps qu'il y résidait comme auditeur de Rote, il avait eu le regret de se trouver, à cet égard, en désaccord avec son ami MBr Maret, dont il combattait, dans ses lettres, les étranges idées sur la constitution de l'Eglise, la périodicité des conciles généraux, la nécessité de faire revenir le
pape sur les doctrines énoncées par lui dans le Syllabus. « En tout cela, je n'approuvai pas sa pensée, écrit Mgr Lavigerie; mais je vis, dès le premier moment, qu'il y était inébranlable; et, bientôt après, il y fut confirmé par les évêques les plus influents de France, ses amis et les miens pour la plupart. L'ouvrage qu'il écrivit en conséquence, Du Concile général et de la paix religieuse, était, au fond, contraire à la doctrine catholique. Aussi, lorsque, confiant comme il l'était envers moi, il me communiqua les épreuves de son livre, je n'hésitai pas moi-même à le supplier de renoncer à sa publication. J'insistai, je priai pendant un an, jusqu'à ce qu'enfin je lui déclarai formellement que, malgré notre ancienne amitié et toute ma reconnaissance, je devais me séparer ouvertement de lui. »
Il s'était donc séparé, et nous en trouvons le témoignage dans une lettre à l'abbé Bourret, du 1 1 août 1 869 : « M^ Maret se perdra avec son livre. Je l'abandonne complètement quant à moi, s'il le publie autrement que comme Mémoire à consulter par les commissions de la sainte assemblée, quand le concile sera réuni. Nous ne sommes pas dans une situation telle que nous puissions diviser nos forces. Notre devoir est de nous grouper autour du Saint-Siège, de le soutenir, de l'éclairer, s'il nous demande nos conseils, et de l'aimer et l'aider en tout. Ce sont mes sentiments, vous le savez, et je n'en dévierai pas. »
Plus tard quand, malgré son avis, le livre eut été publié, une lettre du 28 septembre, adressée au même ami, en parlait en ces termes : « J'ai tout fait pour empêcher M^ Maret de publier ce livre, bien composé comme ouvrage, mais déplorable comme acte. Que je suis heureux d'être un sauvage et d'échapper aux tentations des beaux esprits! »
Cette résolution si franche ne fut pas sans étonner dans un ancien professeur de Sorbonne ; et il ne manqua
pas de gens pour le rappeler à ses anciennes affections de parti : « On compte bien, lui disait-on, qu'au concile vous serez avec vos maîtres d'autrefois. — Certainement, répondait-il, je serai avec mon premier maître et le plus grand de tous. » Il entendait par là le Vicaire de Jésus- Christ.
Mais de telles séparations ne vont pas sans de grandes souffrances. Il y eut une heure particulièrement douloureuse; ce fut celle où, après ces dissentiments, le disciple et le maître se rencontrèrent pour la première fois. Cette rencontre inopinée eut lieu sur le chemin même de Rome. « Je me rappelle encore avec un serrement de cœur involontaire , raconte l'Archevêque, comment je rencontrai M^ Maret, à Gênes, à l'hôtel Feder, au moment où nous nous rendions tous les deux au Concile, moi venant d'Alger et lui venant de Paris. Je ne lui cachai pas plus mes sentiments que je ne l'avais fait dans mes lettres. Il le prit mal et s'éloigna, sans plus avoir de rapports avec moi, ni pendant notre court séjour, ni dans le reste de notre voyage.
« Je le vis à Rome quelquefois durant le concile, mais je n'assistai à aucune des réunions de la minorité dont il faisait partie. »
Ce fut le 6 décembre 1869 que l'Archevêque arriva à Rome. Il y montra tout de suite qu'il était bien résolu à ne pas se mêler aux querelles déjà fort brûlantes des partis. Il disait à cet égard : « Saint Martin est un bon modèle à suivre pour un évêque missionnaire. Or ce saint avait fait le vœu de ne plus se trouver dans aucun concile, y ayant éprouvé une diminution de son don des miracles. J'en ai fait autant pour les discussions des théologiens. »
Il avait pensé d'abord qu'il lui serait possible de suivre une sorte de voie moyenne entre des opinions extrêmes. Mais il comprit bientôt qu'il faudrait se prononcer carrément et avec éclat. Il n'y avait que six
jours que le concile était ouvert, lorsque, le i4 décembre, il écrivait à son ami, M. Payan d'Augery : « Ici, il se produit de tristes scissions dans l'épiscopat français. Dix évèques... ont adressé au Pape une protestation entortillée contre le règlement du concile Une vingtaine
d'évèques français et autant d'allemands, deux ou trois anglais ou italiens se joignent à eux. Tout le reste du concile est unanime dans les sentiments de confiance et d'adhésion au Saint-Père... Malgré ces nuages et ces défections, j'ai la confiance que tout finira bien et sans trop de scandales. Que Dieu nous soit en aide! Il me parait certain que l'infaillibilité du souverain pontife sera définie; et vraiment je crois cette définition indispensable pour remettre la paix dans les esprits et l'ordre dans les diocèses. »
Il prenait donc rang dès lors parmi les infaillibilistes. Homme d'autorité, c'était par des raisons d'autorité plus que par des raisons de doctrine qu'il se rangeait à ce sentiment et à cette conduite. Il les exprimait ensuite à sa grande et originale manière : « Je me suis séparé des opposants, disait-il, parce qu'il n'en est pas des conciles comme des assemblées parlementaires. Dans une chambre législative, j'eusse été par tempérament dans l'opposition, parce que j'estime que l'opposition est utile aux gouvernements pour éclairer, contrôler et contenir le pouvoir. Mais au concile, c'est de plus haut, c'est du Saint-Esprit que descend cette lumière et cette règle. Or évidemment le Saint-Esprit n'est pas avec la minorité. Eh bien, j'ai voulu être avec le Saint-Esprit !
« Et puis, ajoutait-il, je n'étais plus là comme évêque de France, j'étais évêque d'Afrique, représentant l'Eglise d'Afrique. Or, c'était déjà trop qu'il y eût là, à côté de moi, deux de mes frères d'Algérie opposés à la direction de notre Saint-Père le Pape. Je ne voulais pas encourir et faire encourir à l'Afrique la malédiction de Cham. )> Les deux évoques dont il parle étaient ses deux
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suffragants d'Oran et de Constantine, Mgr Callot et Mgr de lias-Cases engagés passionnément et aveuglément dans l'opposition. Il fit tout ce qu'il put pour leur ouvrir les yeux. Mais ils étaient fascinés, et ils devaient l'être jusqu'au bout, pour leur propre perte.
Enfin, à ces raisons de situation personnelle s'ajoutaient l'affection et la reconnaissance envers le Pape Pie IX : « Je ne puis oublier, disait-il, que, quand j'étais aux prises avec les hommes de l'Empire, la plupart de ces évêques libéraux ou césariens m'ont abandonné, en considération de l'Empire et de l'Empereur. Pie IX, lui, m'a soutenu envers et contre tous : je serai fidèle à celui qui me fut toujours fidèle. »
Cette conduite si décidée était si calme en même temps qu'elle lui concilia les suffrages de tous , hormis des emportés. Pie IX lui en savait gré. Comme quelqu'un demandait à un des cardinaux les plus hauts placés près du Saint-Père : « Et l'Archevêque d'Alger, comment se conduit-il? — Comme un ange, répondit l'éminent prélat. » C'était le mot du Pape.
Les suffrages des Pères du concile le firent entrer le troisième dans l'une des quatre grandes congrégations conciliaires : celle des Missions et des Affaires orientales. C'était un hommage rendu a l'ancien Directeur des Ecoles d'Orient, au sauveur des chrétiens de Syrie, au Délégué des missions du Sahara et du Soudan, à l'apôtre de l'Afrique septentrionale ouverte par lui à l'Evangile.
Aussi bien , c'était l'Afrique qu'il avait apportée à Rome. Il s'était fait amener, par un de ses prêtres d'Algérie, trois jeunes Arabes qu'il avait présentés, dès leur arrivée, au souverain Pontife. Pie IX les avait reçus avec cette effusion dame qui lui gagnait tous les cœurs, interrogeant lui-même ces enfants, penchant l'oreille pour recevoir leurs réponses tremblantes. Lui, assis au dessous de son crucifix, eux vêtus de blanc à genoux à ses pieds, et derrière eux l'Archevêque, leur père; enfin
invisiblement, derrière lui et derrière eux, les innombrables tribus qu'il voulait ramener à l'Evangile : c'était un spectacle plein de prophétiques significations. Ils demandèrent au Pape de leur accorder le baptême. — Mais le baptême, y serez-vous fidèles? — Nous le serons. — Mais si, rentrés en Afrique, vous êtes persécutés, mis à mort? — Très Saint-Père, dit le plus âgé, avec un geste expressif, si on nous coupe la tête, ce n'est rien, nous irons droit au ciel. » Le Pape leur annonça qu'ils seraient baptisés à Rome même ; puis il leur remit deux camées, en souvenir de lui. Ils y reconnurent et baisèrent l'image de la sainte Vierge : « Ah ! que le Pape est bon, disaient-ils en sortant. Tu es bon, Monseigneur, mais le pape est meilleur que toi ! »
Le 3 janvier, dans l'église de la Trinité du Mont, le cardinal Bonaparte conféra le baptême à Abd-el-Kader ben Mohamed et Hamed-ben-Aïcha, en présence de l'Archevêque qui raconta à l'assistance les miséricordes de Dieu et de l'Église sur ces enfants. Le marquis Patrizzi et Mgp Soubiranne, la princesse Rospigliosi et Mlle Happers, riche Américaine convertie, furent les parrains et marraines. Romains, Français et étrangers se pressaient dans l'église. La cérémonie terminée, comme la foule descendait les degrés de la Trinité, on vit un petit Arabe qui demeurait à la porte, appuyé sur l'un des piliers, et qui pleurait. — « Et pourquoi pleures-tu? lui demanda un des évêques qui passait. — Parce que Monseigneur ne veut pas me baptiser. — Et pourquoi cela, mon enfant? — Parce que ma mère qui m'a abandonné est encore en Afrique, et elle n'a pas dit qu'elle veut bien que je sois chrétien. » On admira, dans l'Archevêque, ce respect de tous les droits et de toutes les libertés.
Il vint une heure où cette Algérie, qui lui prenait toutes ses pensées, réclama de plus sa présence et son secours. On lui mandait de là que ses écoles religieuses souffraient de nouveau opposition et contradiction : il n'y
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avait que lui pour les sauver. Il fut trouver le Pape, et lui demanda un court congé pour se rendre en hâte à Paris.
Ce départ, coïncidant avec la mort récente du cardinal de Bonald, fit penser à plusieurs qu'il s'agissait pour lui cette fois, de sa translation au siège de Lyon. Les journaux raisonnèrent et déraisonnèrent dans ce sens. D'autres feuilles parlèrent d'une mission diplomatique, à l'effet d'obtenir du gouvernement qu'il ne mît pas opposition à la définition de l'infaillibilité pontificale, moyennant qu'en retour le pape retirerait les articles du Syllabus opposés aux principes des sociétés modernes.
C'était une double fable que Mgr Lavigerie ne pouvait laisser s'accréditer. Du moins nous valut-elle cette belle réponse qu'il adressa au Moniteur universel, à la date du 3i janvier 1870 :
« Monsieur le Rédacteur, ce n'est pas sans surprise que je lis dans votre journal l'explication qu'il vous plaît de donner de ma présence à Paris.
« Vous avez été induit en erreur par des renseignements faux. Je suis venu en France, Monsieur le Rédacteur, uniquement pour traiter avec M. le ministre de l'Instruction publique une urgente et grave question d'enseignement, relative à mon diocèse, et je quitte Paris demain, après avoir reçu avant-hier une solution favorable.
« L'archevêché de Lyon, vous le voyez, n'a aucune place dans cette affaire, et si vous connaissiez bien tout ce qui se dit dans les cercles religieux dont vous parlez, vous sauriez que, depuis longtemps et h plusieurs reprises, j'ai déclaré que ma conscience et mon honneur s'unissent pour m empêcher de quitter V Algérie. — Ma conscience, parce que je ne puis abandonner les orphelins que j'ai recueillis, les œuvres que j'ai commencées, les auxiliaires dont le dévouement est venu répondre à mon appel. — Mon honneur, parce que je ne puis laisser
croire que des calculs indignes ou une contrainte quelconque ont préparé mon départ.
« Cette déclaration, que j'ai faite souvent en particulier, lorsque l'occasion s'en est présentée, je suis heureux de pouvoir la faire publiquement, pour mettre fin, une bonne fois, à des tiraillements sans but et à des suppositions sans fondement.
(( Ma seule ambition et ma ferme résolution sont de vivre et de mourir à Alger, étranger à toutes les compétitions et à tous les partis qui nous divisent si malheureusement; donnant, si je le puis, le pain de chaque jour âmes nombreux enfants d'adoption, et me dévouant, dans l'exercice de mon paisible et saint ministère, à l'œuvre de foi et de civilisation que la Providence a confiée à notre pays. »
Restait le second point, celui de la prétendue mission diplomatique dont il aurait été chargé par le Vatican. Il fallait s'en expliquer, car les évêques de la minorité y avaient ajouté foi, et s'en montraient fort courroucés. L'Archevêque continue :
« Ai-je besoin d'ajouter, Monsieur, que, dans ces dispositions d'esprit, je ne remplis point, ainsi que vous le dites faussement, une mission diplomatique. La seule diplomatie praticable dans les circonstances actuelles, vis-à-vis du Concile, n'exige point d'ailleurs d'ambassadeur ; elle se résume pour les fidèles et pour les gouvernements, en deux mots de foi et de sens commun :
« Pour les fidèles qui veulent rester tels : se soumettre simplement, selon les règles de leur croyance , aux décisions de l'Église assemblée, qui seront œuvre de vérité, et par conséquent de sagesse.
« Pour les gouvernements : respecter la conscience de leurs sujets catholiques dans les mesures purement spirituelles, qui échappent complètement à Faction de l'Etat moderne, et où, comme l'a si bien dit le comte Daru, il n'a « ni à prévoir ni à prévenir » .
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« Pour tous : attendre avec calme les résultats des délibérations de la vénérable assemblée, et chercher à modérer les esprits, plutôt que de les lancer dans une voie d'irritation pleine d'erreurs et de périls.
« Je termine cette longue lettre. S'il ne s'était agi que de moi, je ne l'eusse même pas commencée. Mais si je laissais s'accréditer les bruits dont vous vous faites l'écho, ils iraient porter le deuil, en Afrique, dans le cœur de tous les pauvres abandonnés dont je suis le seul soutien, et ils jetteraient en France l'incertitude et le découragement dans l'esprit de ceux qui nous secourent de leurs sympathies et de leurs aumônes.
« C'est cette double considération, Monsieur, qui m'a porté à vous adresser ces lignes. »
L'Archevêque disait vrai : il n'avait reçu ni rempli aucune mission diplomatique. Seulement, avant son départ, le cardinal Antonelli l'avait prié de profiter de ses visites aux hommes du pouvoir pour les assurer que la définition ne pourrait être empêchée, mais qu'aucune des exagérations annoncées dans certains milieux ne serait certainement admise. Il n'y avait eu avec les ministres qu'un simple entretien confidentiel, mais cet entretien l'Archevêque l'avait fait tourner au service de la vérité et de la paix. C'est M. Emile Ollivier lui-même qui l'a rapporté ainsi dans son livre sur Y Eglise et l'Etat au Concile du Vatican.
« La prétendue mission était une fable, écrit-il; seulement, l'Archevêque d'Alger, étant à Paris pour les affaires de son diocèse, avait visité le ministre des Cultes, et dans sa visite avait causé avec lui des affaires du Concile. Comme c'était un homme d'élite, d'un esprit élevé et fin, d'une conversation attrayante, le ministre avait été charmé, et de part et d'autre on s'était expliqué avec un entier abandon. « Ne vous bercez pas de vaines illusions, « avait dit en substance l'Archevêque : une immense ma- « jorité est acquise à la définition; quoiqu'on tente, elle
« aura lieu. Au lieu de s'user dans une résistance sans ce issue, les esprits modérés de l'épiscopat devraient émit ployer leurs efforts à mitiger les termes de la définition, « à lui enlever ce qu'on pourrait y mettre d'outré, à la « rendre telle enfin que Bossuet pourrait la signer. Quant « au Gouvernement, il aurait bien tort de s'immiscer « dans une affaire de l'ordre purement spirituel et tout « à fait en dehors de sa compétence. Il ne trouverait dans a une intervention que des dégoûts et des échecs. »
« Je dus d'autant plus prêter créance à ces appréciations, continue M. Ollivier, que d'autre part il me revenait que beaucoup de nos évêques ne croyaient pas pouvoir rentrer dans leurs diocèses, si, dans un vote solennel, ils se prononçaient contre la définition. Toutefois, sans m'expliquer sur l'infaillibilité elle-même, ni sur sa vérité, ni sur son opportunité, ni sur ses chances, je répondis à mon éminent interlocuteur que « le goûte vernement considérait la controverse comme relevant « de l'organisation intérieure de l'Eglise et en dehors de a la compétence de l'Etat; que, quels que fussent les « doctrines et les sentiments de chacun de ses membres, a il n'entendait pas peser sur la solution; qu'à Rome on « pouvait la débattre en paix, sans crainte d'être troublé « par une intervention oppressive. » Le Prélat répéta ces déclarations, auxquelles je n'avais pas donné un caractère confidentiel. »
Elles étaient trop précieuses pour que le Vatican n'eût pas hâte d'en recevoir communication. L'Archevêque était à Marseille, prêt à prendre le bateau pour l'Algérie, où il était attendu pour le 7 février, lorsque des dépèches le pressèrent de rentrer à Rome, au plus tôt.
Il se plaignit à ses enfants de ce qu'on l'arrachait à eux, au moment même où il s'apprêtait à les recevoir dans ses bras : « Je m'en faisais une douce joie, écrivitil le 6 février à leur supérieur, et au dernier moment,
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j'ai du la sacrifier pour me rendre auprès de leur Père et du mien, afin de le soutenir contre ceux qui veulent diminuer son autorité. Mais dites-leur aussi que je viendrai le plus tôt possible. Hélas! ce plus tôt est encore bien long- et bien douloureux, pour moi surtout. » Il s'en dédommagea par une lettre de huit grandes pages où, entre sa visite aux ministres et son retour au concile, il donnait au supérieur de Maison-Carrée ses instructions les plus minutieuses sur les travaux de culture et de construction, depuis la plantation de la vigne et la semence du maïs jusqu'au soin des asperges et des artichauts : on eût dit qu'il n'avait pas à s'occuper d'autre chose.
Il retrouva Rome dans une grande agitation. Il avait quitté le concile au lendemain d'un pétitionnement duquel il écrivait, le 3 janvier, à M. Payan d'Augery : « L'opposition est plus bruyante que redoutable. On signe, en ce moment, une pétition pour l'infaillibilité. Cinq cents évêques la signent, et elle sera définie : tenez-le pour certain ! » Et plus tard, analysant la situation : « Je vis clairement que, sur cette question, il se trouvait d'un côté le pape, avec huit cents évêques, et de l'autre deux cents prélats dont les situations, il est vrai, étaient considérables, mais qui, par l'institution même de Jésus-Christ , n'avaient pas plus de pouvoir que leurs collègues, et avaient naturellement plus de préoccupations d'esprit. » Il ne pouvait donc hésiter.
Il s'intéressait plus personnellement aux délibérations de la commission des Affaires orientales, de laquelle il était membre. Il acheva de s'y convaincre, plus encore qu'il ne l'avait fait dans son voyage en Syrie et durant son auditorat de Rote, de la nécessité, pour les Grecs-Unis, de recruter un clergé qui fût à la fois fidèle à ses rites orientaux et élevé dans l'esprit de l'Eglise romaine. L'idée devenait un dessein : nous la verrons à l'œuvre.
Mais, pour le présent, ni l'Orient ni le Concile ne pou-
vaient détacher son attention de ses créations de l'Algérie. Le 4 février, M. Girard lui avait écrit qu'à « chaque visite qu'il faisait à ses orphelins et orphelines, il était étonné de leur activité, de leur savoir-faire, de l'air gai avec lequel ils se livraient aux travaux les plus durs. » Luimême, l'Archevêque, répondait le 27, au P. Charmetant : « Dites bien à ces chers petits que mon cœur est toujours au milieu d'eux, et que, dans quelques semaines, j'y serai moi-même en personne, heureux de les revoir et de leur témoigner ma paternelle affection. » Puis à ses missionnaires : « Dites-moi un peu où vous en êtes pour les règles de votre petite congrégation naissante? Les avez-vous bien étudiées? Les pratiquez-vous? »
C'est à l'Afrique encore, qu'à cette époque où tant de brochures militantes partaient chaque jour du Concile et de ses alentours, il consacra une brochure tout apostolique sur ses Orphelins arabes , leur passé et leur avenir. Il la data de Rome, en la fête de Saint-Joseph, 19 mars. « Il lui plaisait, disait-il, que cette fois sa voix partît de Rome, encouragée parle \icaire de Jésus-Christ, dont la douce condescendance avait traité ses pauvres enfants comme ses fils d'adoption. » Cette notice rappelait l'origine de l'œuvre des orphelinats, les besoins nouveaux que lui créait le devoir d'établir bientôt ces enfants , l'achat qu'il venait de faire pour eux de quinze cents hectares de terre cultivable, son projet de formation de villages d'Arabes chrétiens, avec l'aide du gouvernement. Puis il faisait appel à la charité des familles chrétiennes, leur demandant à chacune le prix de l'adoption d'un de ses orphelins ou d'une de ses orphelines. Il terminait ainsi : « Je mets ces lignes, qui doivent décider du sort de mes enfants, sous la protection de Notre-Dame d'Afrique, la pieuse patronne de mon diocèse et de notre grande mission, dans celle de saint Joseph, le père d'adoption de la sainte Famille, dont c'est aujourd'hui la fête, et j'en confie le succès à la charité de mes lecteurs.
« C'est à Alger, où je rentre dans quelques jours que j'attends avec confiance leur décision ».
En effet, il quittait Rome, k la fin de mars, avec la permission et la bénédiction de Pie IX. Comme il protestait au Saint-Père de sa fidélité aux doctrines romaines, le pape lui dit aimablement : « C'est bien ainsi qu'en agissait l'Afrique d'autrefois. Savez-vous bien que la plus ancienne église du monde romain se trouve dans votre diocèse, et que cette église fut dédiée aux apôtres Pierre et Paul? » Il voulait parler de l'antique église épiscopale de Oppidum Tingitii, aujourd'hui Orléansville , bâtie en 3a3, c'est-à-dire dix ans seulement après l'édit de Constantin , et consacrée aux deux grands Apôtres , comme on le lit sur la mosaïque du pavé, parmi ses ruines. Mer Lavigerie en fera mémoire plus d'une fois.
Il revit donc son clergé et l'assura de son vote en faveur de l'infaillibilité : c'était le vœu de tous ses prêtres. Il revit ses missionnaires. Sept novices avaient reçu l'habit des mains de Mgr Suchet, à Notre-Dame d'Afrique. La Règle était austère comme celle des Pères du désert. On lisait au réfectoire les Moines d'Occident de M. de Montalembert; c'était dans ce moule antique que l'Archevêque avait fait le rêve de couler l'Institut naissant. La maison s'appelait le Monastère; le travail des mains constituait le principal emploi de la journée. Le fondateur en était encore k la période des tâtonnements et des essais, se contentant d'approprier son institut aux nécessités et aux œuvres de l'heure présente ou prochaine : orphelinats agricoles, villages d'Arabes chrétiens, stations Kabyles. Ce fut plus tard son mérite d'avoir su le transformer en vue des nécessités plus vastes de l'apostolat africain, assez intelligent pour comprendre les desseins de Dieu, assez docile pour y assouplir ses volontés et ses desseins. D'ailleurs, s'il demandait beaucoup k ce petit cénacle, il se donnait k lui avec une grande bonté. Les novices l'appelaient entre eux du petit
nom de « papa ». — « C'était l'âge d'or, » nous rapporte l'un d'eux. Ce matin de la Société n'avait que de doux rayons.
Il trouva qu'on avait bien travaillé pendant son absence. Vingt-cinq ou trente hectares du domaine de Maison-Carrée ou de Sidi-Moussa étaient à cette heure ensemencés ou plantés. On élevait un troupeau, on construisait des norias pour l'irrigation, les bords de l'Harrach étaient défrichés , des haies de roseaux élevées, des eucalyptus plantés , un hangar dressé sur la hauteur pour s'y protéger contre les fièvres paludéennes; douze nouveaux enfants, parmi les plus intelligents et les meilleurs, étaient envoyés au petit séminaire apostolique de Saint-Eugène. « Nous en ferons des prêtres, si Dieu le veut, disait l'Archevêque, sinon des médecins arabes».
Il s'était beaucoup et tendrement attaché à ces petits « Il était fou de ses orphelins, nous écrit un des missionnaires novices de l'année 1869- 1870, le P. Prudhomme. Il les aimait et nous excitait à les aimer de tout notre cœur. Chaque soir il fallait lui envoyer à sa maison de Saint-Eugène quelques enfants du petit séminaire indigène, fut-ce même de ceux qui n'étaient que des aides de cuisine. Il les amusait par ses récits, leur faisait le catéchisme , les encourageait au bien, et les renvoyait toujours heureux et contents.
« Je me souviens qu'un enfant, Ambroise, étant tombé dangereusement malade, Monseigneur le fit installer chez lui dans une de ses chambres, appela le médecin, une sœur de Bon-secours , et le soigna lui-même avec une tendre charité. Il lui faisait prendre ses potions, arrangeait ses oreillers, et le traitait comme une mère traite son enfant.
« Lui-même administra les derniers sacrements à ce pauvre petit, et lui ferma les yeux. Il me dit alors, à moi qui l'assistais : « Mon enfant, puissiez-vous voir « mourir beaucoup d'Arabes dans des sentiments aussi
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« parfaitement chrétiens ! » Il pleurait, et moi aussi. Il présida aux funérailles. Il fit faire exprès pour lui un drap mortuaire blanc. Le lendemain soir, tout le séminaire portant des flambeaux conduisit le corps de l'enfant dans la fraîche vallée du Ravin, après avoir chanté l'absoute dans la chapelle épiscopale. Cette marche funèbre aux flambeaux, à travers les sentiers profonds au bas desquels s'élève le premier petit ermitage consacré à Notre-Dame d'Afrique, près de laquelle allait reposer ce petit corps d'enfant, laissa des souvenirs ineffaçables dans nos cœurs. »
C'était une belle époque que celle-là pour l'Archevêque : belle comme l'espérance. Des projets grandioses enflammaient son cœur. Enfants et moines cultivateurs allaient être mis par lui à une œuvre plus large. Tout était disposé pour une grande entreprise de colonisation dans la vallée du Chélif, et il pouvait prédire que le premier village d'Arabes chrétiens fondé par lui s'élèverait de terre avant la fin de cette année. Mais c'était, hélas! l'année 1870, et l'on sait ce que ce millésime cachait de désastres dans ses flancs.
Le gouvernement impérial penchait vers sa ruine. Entré, de gré ou de force, dans les voies libérales, il demanda la consécration du nouveau régime politique à un plébiscite exprimé, le 24 mai, parle vote de oui ou de non. Mgr Lavigerie résolut de prêter son appui à l'autorité chancelante. Il se plaignait dans ses lettres de « ces catholiques passionnés qui verraient avec plaisir sombrer en France l'ordre social et l'Eglise même pour le plaisir d'aider à renverser l'Empire. — « Quant à moi, explique-t-il à M. Payan d'Augery, je n'ai en tout cela qu'un seul principe : omnia propter electos. » Il écrivit donc à ses prêtres une circulaire pour les engager à porter leur vote à l'Empire : « C'est la lutte entre l'autorité et l'anarchie révolutionnaire sanglante , disait-il en substance. C'est un abîme béant, et où nous pouvons rouler
et sombrer demain. L'Empire seul, en ce moment, nous sépare de cet abîme; c'est donc un devoir impérieux pour nous de le soutenir. Aussi bien, le nouveau régime libéral est une garantie suffisante pour les intérêts de l'Eglise. Acceptons-le en France; acceptons-le particulièrement en Algérie, tout près elle-même de conquérir une plus complète assimilation à la mère-patrie. Voter oui, c'est donc servir les trois causes qui nous sont les plus chères : celle de l'Algérie, celle de la France, celle de la société chrétienne tout entière. » L'Empire eut raison de l'opposition encore une fois, mais ce devait être la dernière.
A Rome, un autre vote , d'une tout autre nature, allait être émis dans l'assemblée conciliaire, vers laquelle l'Archevêque d'Alger levait sans cesse ses yeux. Le 12 juin, il tint à faire devant le clergé de sa ville une profession de foi dont il parlait ainsi dans une lettre adressée, le i4, à M. l'abbé Bourret : « Vous avez vu, par mes lettres, que j'apprécie exactement comme vous la situation actuelle. Je reste donc à Alger et j'attends, après avoir écrit au Pape une lettre explicite, mais très modérée dans la forme, sur mon adhésion aux principes de la majorité relativement à l'infaillibilité pontificale. Aussitôt le décret rendu, je publierai un mandement dans le même sens.
« Avant-hier, dimanche, k l'issue de la procession du Saint-Sacrement que j'avais avancée de huit jours, j'ai fait une allocution à mon clergé, relativement aux questions actuelles, que j'ai terminée ainsi, après avoir déclaré que j'étais avec le Pape dans la question de l'infaillibilité : « De même que j'ai le droit de vous commander « en tout ce qui touche au gouvernement ecclésiasti- « que de ce diocèse, j'ai le devoir de vous donner l'exem- « pie delà soumission et du respect au souverain pontife, « chef de l'Église; et ce devoir, dans les circonstances « solennelles où nous nous trouvons, je préférerais mouce rir que d'y manquer. »
« Mon clergé a paru très touché et enchanté de ces paroles ; et il y avait là les directeurs du grand séminaire de Constantine qui approuvaient plus bruyamment encore que les autres.
« Dans tout cela, cher ami, la voie est aisée. Je ne fais que suivre tout droit mon devoir tel que me le dicte ma conscience, sans craintes et sans espérances humaines. »
Un mois après, il en arrivait comme il avait prévu. Le 18 juillet, l'infaillibilité doctrinale du Pape était proclamée par le Concile. Mgr Lavigerie voulut être là, du moins par son suffrage. Le jour même il télégraphia en latin son Placet motivé à Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges, pour qu'il fût aussitôt déposé publiquement aux pieds du Pontife infaillible, et consigné dans les actes du saint Concile œcuménique. Il arrivait le premier entre les absents par congé : c'était sa place.
« Ce grand Concile, comme il l'écrivait plus tard, proclama, à l'unanimité des évêques, moins deux, non seulement l'infaillibilité du Pape, mais encore ses droits au gouvernement direct de l'Eglise et à l'obéissance de tous les pasteurs, droits bien plus importants encore, comme l'ont montré depuis les actes du Pontife qui a succédé à Pie IX, et le respect profond qui n'a cessé de les accueillir. »
Et, dans la même page, revenant au souvenir de Mgr Maret : « Autant j'avais dû me tenir éloigné de mon bienfaiteur et de mon père, durant ces tristes mois, autant le voyant si cruellement meurtri, je cherchai à me rapprocher de lui, et à lui montrer ma tendresse filiale. Il fut généreux et loyal, comme l'était toujours son âme vraiment droite. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit, de luimême, sans que je l'aie provoqué : « Vous avez été le « sage, moi j'ai été l'imprudent. Vous aviez tout prédit : « je n'ai voulu ni vous écouter ni vous croire • mais cepen- « dant je vous ai toujours aimé. » J'avais peine à retenir
mes larmes, en l'entendant parler ainsi, et en baisant ses mains vénérables. A peine rentré en France, son premier soin fut de condamner son propre livre, et comme un autre Fénelon, de le fouler lui-même aux pieds, en le retirant de la publicité et en défendant à son éditeur d'en vendre désormais un seul exemplaire. »
En même temps, i5 juillet, éclatait la guerre francoallemande. L'Archevêque d'Alger se trouvait en France, à Vichy, à cette époque. Sa première pensée fut pour ses œuvres d'orphelins. « Dites aux enfants, écrit-il, que je les aime, que je les bénis, que je leur demande de se préparer de leur mieux au baptême, et que je suis toujours pour vous et pour eux un père dévoué. » Puis, rapidement, en quinze lignes, il écrivit une Lettre à ses diocésains, leur demandant de prier pour le succès de nos armes. Elle est très belle et complète dans sa brièveté : « Vous demanderez au Dieu des armées de protéger encore une fois la France engagée dans une lutte solennelle où la justice est avec elle ; de veiller sur l'Empereur, sur l'Impératrice, sur le Prince impérial. Vous lui demanderez de couronner encore une fois par la victoire l'héroïque courage de nos généraux et de nos soldats. Vous lui demanderez de donner à ceux qui succomberont dans le combat les immortelles espérances de la foi ; à ceux qui seront condamnés à les pleurer de loin, à leurs mères, à leurs épouses, à leurs filles, la résignation et les espérances de la piété chrétienne. Vous lui demanderez surtout que le fléau de la guerre qui va passer sur l'Europe et peut-être sur le monde soit de courte durée, et serve à ranimer dans les âmes les fortes et les saines croyances sans lesquelles la société ne peut ni vivre ni grandir. »
Le 6 août, il insista par une nouvelle Lettre : ce 6 août était le jour même de nos premières défaites de Sarrebruck et de Wœrth. Jusqu'ici l'espérance s'obstinait dans son âme : « Ne voyez-vous pas, mes chères filles, répé-
lait-il aux religieuses du Sacré-Cœur, que Dieu répare la nuit les sottises que nous faisons le jour? » Cependant l'armée d'Afrique partait presque tout entière. Le clergé algérien, associé depuis quarante ans à la vie de nos troupes, aurait désiré les suivre dans ces nouveaux périls, en qualité d'aumôniers et d'infirmiers volontaires. L'Archevêque transmit leurs demandes à Paris. Trois seulement furent agréés comme aumôniers, et deux comme infirmiers. Parmi les aumôniers étaient M. Gilles, curé de Saint-Eugène, et le secrétaire de l'archevêché, M. Gillard. M. Gilles se conduisit admirablement à Wissembourg où il prépara le général Douay à paraître devant Dieu. M. Gillard fut un héros. Fait prisonnier à Reichshoffen et emmené en Bavière avec huit cents blessés, puis délivré et rentrant à Sedan sur un autre champ de bataille, il y reçut une blessure d'un éclat d'obus qui le contraignit de se rapatrier à Alger. Le jour où il débarqua, 8 septembre, Mgp Lavigerie monta à bord de VHermus pour le recevoir dans ses bras. « Je le vois encore à son arrivée, disait-il, pâle, se traînant à peine, mais ayant au cœur une joie, celle d'avoir versé son sang pour la France et honoré l'Eglise par son courage. » En l'embrassant, l'Archevêque le salua du titre de son vicaire général. Mais le vicaire général ne devait pas tarder à s'arracher de ses bras pour de nouveaux périls.
A peine remis, il s'engagea une seconde fois comme aumônier dans l'armée de la Loire, où il fut décoré de la Légion d'honneur. Cet héroïque Breton était un objet de tendresse et d'admiration pour Mgr Lavigerie qui plaçait sur sa tête de grandes espérances. « Il a assisté à toutes nos batailles, écrivait-il plus tard. Il était à Loigny avec le brave Sonis, à la division duquel il était attaché, et dont il ne parlait jamais qu'avec admiration : Sonis, Africain comme lui, chrétien comme lui, apôtre comme lui, car il n'a jamais rien tant désiré que de voir les populations de notre Afrique revenir à leur foi antique ; Sonis, que les
Arabes ont nommé le Juste, et dont ils vantent encore sons leurs tentes et sous les palmiers de leurs oasis, l'héroïsme et les vertus. »
C'était pourtant à cette heure que, dans une Chambre française, des gens se rencontraient pour mettre en suspicion le patriotisme du clergé. Mgr Lavigerie en fut indigné. Dans une lettre à M. le député Keller, il rappelle ce que ses prêtres venaient de faire : « Tous leurs collègues, écrit-il, tous sans exception demandent à les suivre. Quant à moi, faisant deux parts égales de ce que réclament les besoins de mon diocèse et ceux de notre vaillante armée, je vous prie, Monsieur le député, de vouloir bien faire savoir à la Chambre et à Son Excellence M. le ministre de la guerre, que je mets à la disposition de ce dernier, pour le service des ambulances et pour celui de l'aumônerie, la moitié de mes collaborateurs .
« L'autre moitié restera dans nos villes et nos villages, pour y donner, s'il est besoin, l'exemple de l'abnégation et du courage à une population énergique, bien décidée à défendre, au prix de son sang, ses foyers domestiques, s'ils étaient attaqués.
« Nos infirmiers ou aumôniers militaires ne demanderont, au reste, aucun traitement. Je me charge d'y pourvoir, heureux si je pouvais les suivre moi-même, comme je l'ai fait autrefois, sur les champs de bataille.
« Je les suivrai du moins de cœur, demandant à Dieu de bénir le drapeau de la France, qui est celui de la vraie civilisation, et de lui donner la victoire.
« Voilà nos sentiments. Ce sont ceux de tout le clergé français; et, pour arriver d'au delà des mers, j'espère que leur expression ne vous sera pas moins chère.
« Vive la France ! Et périssent ceux qui se partagent déjà insolemment ses dépouilles! »
M. le député Keller porta cette lettre à la tribune. Elle était écrite pour cela. On la couvrit d'applaudissements.
Cependant Alger ne recevait plus que de lamentables nouvelles de la mère-patrie. La frontière française était violée, le territoire ensanglanté. Le jour où fut annoncé le désastre de Sedan et la captivité de l'Empereur Napoléon III, on vit soudain l'Archevêque arriver à Maison- Carrée, consterné, silencieux. Il ordonna d'exposer le Saint-Sacrement sur l'autel, et fit célébrer un salut de pénitence, avec le chant du Miserere.
Puis il partit pour la ville. On y avait appris pendant la nuit que la République était proclamée en France. « Nous voici donc en République, écrivait-il le même jour à son ami. Dieu veuille qu'elle soit clémente et qu'elle sauve la France î . . . Ici, nous avons eu quelques désordres causés par la lie de la population, au moment de la proclamation de la République, que le télégraphe nous a fait connaître dans la nuit de dimanche à lundi. On s'est porté, entre autres, à l'archevêché pour y demander les clefs de la cathédrale, qui n'y étaient pas. On a crié, et c'est tout. Mais que nous réserve l'avenir? Que vont devenir toutes nos œuvres? Qu'allons-nous devenir nous-mêmes ? Dieu seul le sait. » L'Archevêque avait raison de douter et de craindre. La proclamation de la République ne tarda pas à ouvrir, pour l'Afrique française, une ère d'anarchie qui allait s'aggraver bientôt de l'insurrection kabyle. Le maréchal de Mac-Mahon, depuis la guerre déclarée, était rentré en France pour prendre un grand commandement, et un décret du 27 juillet avait nommé le général Durrieu gouverneur général par intérim. Il n'y resta que jusqu'en octobre. Son successeur nommé, M. le général de Salignac-Fénelon, ne prit pas possession de son gouvernement. On nomma à sa place un gouverneur civil, mais ce premier gouverneur général civil de l'Algérie, M. Henri Didier, était à cette époque enfermé dans Paris. C'est alors que le général Walsin Estherhazy fut appelé à ce poste. Mais dès son arrivée, ce vieux
général de soixante-quatorze ans, couvert de cicatrices, est accueilli par une émeute. Alger ne voulait plus de gouverneur militaire. On l'arrache du palais du gouvernement, on le dépouille de ses décorations, et une foule de bandits le pousse vers le port, tête nue, injurié, sans défense, lui enjoignant d'avoir à reprendre la mer au plus vite. Son officier d'état-major, M. Lemoine, est désarmé, frappé, agenouillé de force, presque assommé ; le président du tribunal est couvert de huées; le colonel de gendarmerie et le commissaire central sont jetés en prison par ceux sans doute sur qui ils en avaient fermé la porte plus d'une fois. Le général Lichtlin, appelé à remplacer le général Walsin, n'est pas plus heureux que lui. Repoussé comme militaire, il se réfugie sous la protection du contre-amiral Fabre de la Maurelle, commandant de la marine. Ce fut autre chose alors. Le contre-amiral appelle à lui la compagnie de débarment de la frégate cuirassée La Gloire, et lorsque la foule hurlante se présente aux abords du palais de l'Amirauté, elle se heurte à une ligne de marins impatiente d'en venir aux coups. En même temps, il fait pointer ostensiblement les canons de La Gloire et du stationnaire du port, annonçant qu'à la moindre manifestation hostile contre l'Amirauté , il fera couvrir de bordées la place du Gouvernement et les quais d'Alger. Toutes ces révolutions s'étaient succédées du 4 septembre à la fin d'octobre, en moins de deux mois.
La préfecture s'agitait dans de pareilles convulsions. Le Dr Warnier, le préfet radical du 4 septembre, est forcé de donner sa démission, le 20 octobre. On fait monter à sa place un M. du Bouzet, naguère professeur et journaliste ; et c'est lui qui, au titre de commissaire extraordinaire, est chargé provisoirement des fonctions de gouverneur général civil. Au bout de trois mois, il est révoqué, et M. Lambert lui succède. Pendant ce tempslà, le ministre Crémieux, réfugié à Tours, remanie le
328 LE CARDINAL LAYIGERIE.
régime civil de l'Algérie par des décrets dont le premier est la naturalisation en masse de ses coreligionnaires, les Israélites indigènes. C'était de l'huile sur le feu. L'irritation est au comble. Sans préfet, sans gouverneur, Alser est dans la main des Comités de défense et d'un Comité-conseil qui s'arroge la dictature ; un de ses membres, M. Wuillermoz, s'investit lui-même des fonctions de commissaire civil. La véritable puissance était aux clubs, à la rue, à la multitude sans nom, déportés, libérés, biskris, juifs sans patrie, orateurs de la borne, pérorant sur la fraternité des Français et des indigènes, les uns et les autres délivrés de leurs maîtres. L'idée qui les enflamme est celle de l'autonomie de la colonie algérienne. Des feuilles juives préconisent la séparation d'avec la mèrepatrie, affectant de faire crier par les rues, devant les Arabes impassibles mais attentifs, les désastres soi-disant irréparables de la France. Manifestations publiques, violences de la presse, pression des clubs et des comités, résistance des fonctionnaires au gouvernement soit local, soit national, avanies de toutes sortes prodiguées aux militaires, épidémie de démissions : tel fut Alger et l'Algérie pendant cette fin d'année. Dans ce perpétuel changement des hommes et des choses, un seul homme, semblait-il, représentait en Algérie la grandeur de la France : c'était l'Archevêque d'Alger.
A l'encontre de cet état de choses parut de lui, le y septembre, une première Lettre pastorale, demandant à tous les catholiques de se serrer autour du drapeau de la France. Le gouvernement provisoire installé à Paris faisait appel au dévouement de tous les Français. « Vous y répondrez, mes chers frères, par votre union, votre concorde, et l'énergie avec laquelle vous saurez seconder l'autorité, pour maintenir l'ordre public dans la colonie contre les tentatives de tous les perturbateurs. » Avec l'union, il demandait l'esprit de sacrifice ; et lui-même en donnait l'exemple : il déclara « faire abandon de la
moitié de son traitement qu'à chaque trimestre il laisserait désormais au trésor, pour le service et le secours des armées de terre et de mer. »
Une autre lettre adressée au préfet d'Alger, lui offrait son grand séminaire de Kouba et celui de Saint-Eugène pour y établir les ambulances des milices algériennes, dans le cas où celles-ci seraient appelées à combattre, avec les prêtres d'Alger et l'Archevêque lui-même pour infirmiers. Il offrait en outre de se charger des enfants des colons et ouvriers algériens qui seraient appelés sous les drapeaux, formant pour eux une section spéciale dans ses deux orphelinats de Kouba et de Maison-Carrée, et partageant avec eux tout ce qu'il aurait. Enfin, quelque temps après, apprenant que le gouvernement de la Défense nationale autorisait les fabriques des paroisses à donner leurs cloches pour fondre des canons, il s'empressa d'offrir celles de ses églises, même celles de la cathédrale, n'en réservant qu'une seule pour le service religieux. Il disait en terminant : « Qu'elles aillent en France, ces douces messagères de la prière et de la paix, qui, du haut de nos clochers d'Afrique, rappelaient aux colons la double patrie du temps et de l'éternité ! Qu'après avoir appelé au service de Dieu, elles appellent au service de la patrie ; et que leur grande voix tonne ! »
Ces dons patriotiques ne parvenaient à désarmer ni la populace ni la presse, déchaînées contre toute autorité, quel qu'en fût le nom. Déjà, dans la nuit du 4 au 5 septembre, dès que le canon, réveillant la ville, eut annoncé la proclamation de la République, des bandes de vauriens s'étaient portés en masse jusqu'à la porte de Bab-el-Oued pour aller, hurlaient-ils, délivrer les orphelins prisonniers à Saint-Eugène. Il disaient encore, mais plus bas et entre eux, que c'était là que se cachaient les millions de l'Archevêque ! Cette multitude se serait portée aux dernières violences, si des catholiques influents, se mêlant à elle, ne l'eussent fait rougir de s'en prendre à de
330 LE CARDINAL LAVIGEHIE.
pauvres enfants sans pain et à leur père nourricier. C'est ainsi, qu'au nom de l'honneur de la République, ces braves gens étaient parvenus à faire refluer le flot fangeux sur la ville d'Alger entièrement livrée à cette inondation sans digue.
M^ Lavigerie se reconnut impuissant contre la force brutale. Il se retira momentanément à Maison-Carrée, avec ses missionnaires. Que si parfois il devait se rendre de là à la ville pour affaires, il entendait de sa voiture de sinistres camelots, crieurs de journaux, annoncer au public le récit des « faits et gestes du citoyen Charles » ! L'administration, telle que nous venons de la faire connaître, n'était guère ni capable de le soutenir, ni disposée à le faire. Il eut des heures d'abattement. Il y eut même tel jour où, faisant appeler le Père Finateu : « Tenez, mon enfant, lui dit-il, voilà ma croix et mon anneau. Je ne suis plus Archevêque. » Et il déposa l'un et l'autre sur une table. Nous retrouverons de ces heures d'éclipse chez Mgr Lavigerie, mais elles durent peu. Il se reprit bientôt lui-même : il était encore Archevêque, et il allait le faire voir.
Les deuils de l'Eglise se joignaient en ce temps-là à ceux de la patrie. Le 20 septembre, le Piémont couronnant la longue série de ses déprédations s'ouvrait l'entrée de Rome, par l'assaut sacrilège de la Porta Pia.
C'en était fait du patrimoine de l'Eglise et de la liberté des papes pour un quart de siècle, et au delà peut-être. MBr Lavigerie poussa un de ces cris puissants, brefs et secs, comme un rugissement de douleur.
« Pie IX est captif dans son palais, écrivit-il, il ne peut plus avoir avec le reste du monde chrétien que les relations que lui permettent encore ses geôliers, et que peut-être ils lui interdiront demain. Armons-nous, Messieurs, de l'arme de la prière, celle qui délivra saint Pierre prisonnier d'Hérode. Prions pour le triomphe de la justice, de la faiblesse, de cette triple majesté
du souverain sacerdoce, de la vertu et des années, opprimée à la fois dans Pie IX, notre père Prions pour l'Église persécutée et opprimée dans la personne de son chef. Prions aussi pour la société européenne, qui est tombée si bas, hélas! que pas une protestation officielle ne s'est élevée dans son sein contre ces derniers attentats. Que-dis-je? Ne les a-t-elle pas vu tranquillement préparer au grand jour, depuis quinze années? »
Cette vigoureuse Lettre est du sy octobre. Or, c'est en cette même journée qu'avait lieu la capitulation de Metz. Lorsque le télégraphe en apporta la nouvelle en Algérie, Mgr Lavigerie se trouvait dans la province de Constantine, chez M. le curé deDjidjelli, qui, en son honneur, avait invité à sa table M. le colonel Capedepont, commandant supérieur, M. le commissaire civil Angouard et tous les officiers et fonctionnaires de la localité. Le repas n'était pas encore terminé, lorsqu'un soldat apporta la dépêche officielle au commandant supérieur. Celui-ci l'ouvrit, la lut, pâlit, et d'une voix émue : « Monseigneur, Metz vient de capituler !» Il y eut un moment de stupeur. — « Mais c'est impossible, s'écrie l'Archevêque; 100.000 hommes ne se rendent pas ainsi. » On lui fit lire le texte... Au même moment, un second télégramme était apporté à M. le commandant supérieur. Il confirmait, hélas! la douloureuse annonce. — « Messieurs, dit l'Archevêque, levons-nous, il ne convient pas à des Français de rester à table dans ce grand deuil de la France ! »
L'angoisse dans l'âme, Mgr Lavigerie sort précipitamment; il se dirige vers le navire qui devait l'emporter. Il arrive sur le pont, on l'entoure, et alors, avec une émotion qui un moment arrête la parole sur ses lèvres : « Messieurs, Metz vient de se rendre, la France est perdue, tombons à genoux! »
« Jamais de ma vie, raconte le curé de Djidjelli, je n'ai assisté à une scène semblable. »