DES DÉCRETS DU CONCILE GÉNÉRAL
C'était à Constantine que l'Archevêque se rendait alors pour y remédier à un autre genre de capitulation.
Ces révolutions politiques et ces désastres militaires avaient ébranlé les facultés mentales du bon et charitable évêque de Constantine, M^ de Las-Cases, doublement frappé dans ses affections, par la chute de l'Empire et par la défaite du parti gallican, au Concile. De lui-même, il était allé s'enfermer à Toulouse, dans une maison de santé; et de là, le 22 août, il avait envoyé au pape sa démission, par une pauvre lettre de malade où il disait : « Mon diocèse va périr, si on ne pourvoit au plus vite à mon remplacement. Je signale cette circonstance à Votre Sainteté d'une manière toute particulière. »
M^ Lavigerie, par un Bref du 2 3 août, reçut le mandat d'annoncer à son suffragant que sa démission était acceptée, « afin que, délivré de toute charge, il pût pour-
voir au rétablissement de sa santé. » Le même Bref exprimait le désir « qu'à l'occasion de sa retraite l'évêque démissionnaire publiât la Constitution dogmatique du concile sur l'infaillibilité doctrinale du pape, et que, par une absolue et explicite adhésion à ces doctrines, il donnât à son clergé l'exemple de la soumission due aux définitions de l'Eglise, remplissant jusqu'au bout son rôle de bon Pasteur. » Mgr Lavigerie l'obtint de lui sans peine, et, le 19 septembre, l'adhésion pleine et entière était envoyée à Rome dans les meilleurs termes.
L'infortuné prélat demandait que l'on sauvât son diocèse de la ruine. Cette ruine était imminente. Mgr de Las-Cases, escomptant par avance les généreuses faveurs de l'Empire, attachées à sa personne et aux souvenirs historiques de son nom, avait fait l'acquisition d'immenses propriétés, commencé la construction d'un grand séminaire, d'un petit séminaire, d'autres établissements encore, nécessaires à un diocèse qui ne faisait que de naître. Ainsi avait-il engagé l'avenir pour la somme énorme de 85o.ooo francs dont l'évêché, lui parti, restait le débiteur insolvable. C'était de ce gouffre qu'il s'agissait de tirer l'honneur et la vie de cette Eglise naissante.
Par un Rescrit du a octobre, Mgr Lavigerie était chargé d'opérer ce sauvetage, en acceptant l'administration temporaire du diocèse. Arrivé à Constantine, il en prit possession le jour de la Toussaint, se mit aussitôt au courant de la situation, qu'il trouva déplorable; et, deux fois, le 4, puis le 8 novembre, il écrivit au clergé de Constantine des lettres pleines de sa compassion pour l'infortuné naufragé, victime moins de ses fausses manœuvres que de la tempête qui engloutissait tout, à l'heure présente. « Votre vénérable et pieux évêque, leur disait-il, a été la première, et laissez-moi vous le dire, la généreuse victime de cet état de choses. Car si sa santé a été profondément ébranlée, si son courage s'est troublé,
c'est qu'il n'a pu supporter la vue des malheurs qu'il avait involontairement causés, et que la crise affreuse sous laquelle la France ensanglantée se débat encore avait précipités. Ceux mêmes qui ne comprendraient pas les ardeurs de son zèle ne sauraient accuser ni ses intentions ni son cœur. Et, dans la solitude où il s'est retiré, la principale, la seule cause de la douleur qui l'accable, c'est de songer aux maux, aux embarras qu'il vous laisse après lui. »
L'Archevêque d'Alger avait dit : « Je vais, sans perdre un moment, frapper à toutes les portes qui me paraissent devoir s'ouvrir devant nous. » Il avait dit encore : « Hélas ! dans le temps où nous sommes, au milieu des douleurs et des désastres de la patrie, avec toutes les charges qui pèsent déjà sur nous, je reconnais mon impuissance. Mais c'est pour nous le cas de tenter l'impossible. »
Il ajoutait généreusement : « La première porte à laquelle il convient de frapper, c'est la mienne. » Il prit d'abord à sa charge personnelle tous les frais d'administration diocésaine ; se hâta, de ses propres deniers, de désintéresser le principal créancier ; recueillit les orphelins et orphelines arabes du diocèse de Constantine, et les incorpora à ses propres enfants : « Ils partageront notre pain, et ne coûteront plus rien qu'à moi seul. » Il disait à ce clergé : « Il me semble que nous devons être prêts à tout perdre, fors l'honneur. » L'honneur sacerdotal leur demandait des sacrifices, il les pressa de les faire. « La charité des chrétiens, la justice de l'Etat, et Dieu surtout, feront le reste. »
Cette justice de l'Etat, il résolut d'aller la chercher en France auprès du gouvernement. Il s'y rendait en même temps pour solliciter l'aumône, car la guerre avait jeté ses œuvres en de telles extrémités de misère que la question de vie ou de mort se posait devant elles. Il faut nous en rendre compte.
La France envahie, terrassée, n'avait plus de ressources que pour la défense nationale. De ce côté, la charité n'envoyait plus rien, ne pouvait plus rien envoyer aux orphelinats. L'Archevêque vit un gouffre qui s'ouvrit devant ses pas. Il en eut le vertige : ce ne fut pas seulement chez lui de l'angoisse, ce fut de l'affolement. Qu'allait-il faire de ses enfants? Tantôt il parlait de les disséminer chez les curés de son diocèse, tantôt de les embarquer pour Malte. Quatre fois ils se mirent en route pour partir, quatre fois il les rappela. Il décida à la fin de centraliser à Maison-Carrée tous les établissements de garçons, afin de réduire ainsi les dépenses générales, et là de tâcher de les faire subsister de la récolte de grains et de légumes que leur travail leur procurerait. Mais cette récolte, il fallait l'attendre, et jusquelà comment vivre?
La misère, une misère noire, fondit sur la maison. C'étaient à peu près cinq cents enfants réunis à qui il fallait tout fournir, en n'ayant rien. Leurs maîtres se sacrifièrent : ce fut un beau spectacle. « On ne saura jamais, nous rapporte un contemporain, à quelles atroces privations se condamna alors cette poignée de jeunes prêtres, manquant de tout, travaillant la terre du matin au soir avec les orphelins, partageant avec eux leur pauvre repas composé invariablement de feuilles de bourrache et de patates, et passant la nuit à rapiécer les pauvres hardes des orphelins, des haillons sur des haillons, tout couverts de vermine, comme au jour où on les avait arrachés à la mort. » Etait-ce bien la peine de les avoir sauvés d'une famine pour les faire tomber dans une autre?
Le plus malheureux de tous était bien l'Archevêque. Il était aux abois. Ne sachant à qui s'en prendre de cette extrémité, il s'en prenait à tout le monde. Son caractère s'aigrit; il devint de plus en plus exigeant, cassant, irrité, emporté. La vue de ces enfants qui naguère
faisait sa joie lui était un remords, leur souffrance lui était un reproche. Il ne les appelait plus à lui, il ne causait plus avec eux; il lui arriva même d'en frapper quelques-uns ! Les missionnaires n'étaient pas mieux traités que leurs élèves. Ils dépensaient toujours trop, ils ne travaillaient jamais assez. Rudoyés, rebutés, ces hommes de cœur se demandaient parfois : « Sommes-nous des missionnaires ou des mercenaires? » Mais en voyant s'assombrir le visage de leur père, et sa santé se miner, ils devinaient sa peine : « Ce n'est plus Monseigneur, c'est un homme qui souffre, » se disaient-ils les uns aux autres. Eux aussi lui étaient à charge et il le leur faisait sentir. Il y eut certaines heures d'irritation, d'oubli, où il se porta à dire « qu'il demandait pardon à Dieu et aux hommes d'avoir entrepris une telle œuvre avec eux! » Puis, quand il était calmé et rendu à lui-même, on l'entendait qui disait, en les regardant de loin rentrant de leur travail, harassés de fatigue : « Ah! les pauvres enfants, que pensent-ils de moi? Et cependant s'ils savaient comme je les aime ! »
C'est alors que, succombant sous le poids de sa charité, il songea un moment à en rejeter le fardeau. Responsable des souffrances endurées par ces chers assiégés delà faim, il vint lui-même, par conscience, leur proposer de se rendre.
Un jour, presque la veille de son voyage en France, étant à Maison-Carrée, il appela à lui le Père Charmetant, supérieur du petit séminaire indigène, et d'un ton qu'il s'efforçait de rendre résolu : « Mon enfant, lui ditil, je vous donne l'ordre de dire à vos confrères, et cela aujourd'hui même, que je leur rends leur liberté : ils peuvent partir dès maintenant. Je vous re verrai demain pour avoir leur réponse ».
Un ordre aussi sec cachait trop de contrainte de cœur pour que l'entretien pût se tenir longtemps sur ce ton. Après un moment de silence, l'Archevêque s'expliqua.
Il confessa « qu'il ne lui venait plus un sou de cette pauvre France, ruinée elle-même par la guerre. Et cette guerre, quand finirait-elle? Et, quand elle serait finie, le pays n'aurait-il pas assez à payer et à relever, parmi tant de ruines, sans s'occuper de la nôtre? Rien dans le présent, rien de sitôt dans l'avenir : que voulez-vous que je fasse? »
Il partit. Le lendemain, il était de retour à Maison- Carrée. Il n'entra pas, sa voiture resta à la porte extérieure, il redoutait de revoir ceux qu'il allait condamner à la dispersion. Appelant le Père Charmetant : « Eh, bien, qu'ont-ils répondu? demanda-t-il. — Ils ont répondu qu'ils resteraient! » Il dissimula sa joie secrète : «Ah! pauvres chers insensés, que vont-ils devenir? »
Une lutte mortelle déchirait ce grand cœur. Il restait toujours là, près de sa voiture, allant, venant, sans parler, quand enfin faisant effort sur lui-même : « Je vais partir pour la France, par le bateau d'Oran. Il faut en finir; en finir avec les Pères, en finir avec les enfants! — Les enfants! Mais, Monseigneur, et ceux que nous avons baptisés, que vous nous avez permis de baptiser, que vont-ils faire de leur baptême? » Cette objection l'émutf « Eh bien, à ceux-là je partagerai les terres que je leur destinais; vous renverrez les autres. — Et, où les renvoyer? — Où, où? Je ne sais. A Staouéli, par exemple, chez les Trappistes... Mais entendez bien ceci : Je ne garderai que les chrétiens. C'est mon dernier mot. — Non, Monseigneur, cela jamais, jamais! »
« Alors ce fut autre chose, nous rapporte le Père Charmetant. M'entendant parler ainsi, il me prit par le cou, m'attira à lui, me pressa sur son cœur : « Eh bien, me dit-il, puisque vous le voulez, restez. C'est votre affaire, ce n'est plus la mienne. Je n'en ai plus désormais la responsabilité. C'est vous qui aurez la honte de la débâcle; vous entendez bien, la honte! Allez, quant à moi, je n'y suis plus pour rien, rien. Faites ce que vous voudrez; je pars! » Et il partit.
LE CARDINAL LAVICEKIE. — I. 22
338 LE CAKDINAL LAVIGERIE.
Que voulait-il eu réalité? Etait-ce la défaillance passagère d'un courage écrasé par les événements? « Je ne le crois pas, nous explique le P. Charmetant; je pense plutôt qu'il avait voulu nous éprouver, moi le premier, et s'assurer que nous saurions rester au poste, malgré la tempête. Un seul père nous quitta, et ce fut pour se faire trappiste, plus un frère.
« Jamais, jusqu'à sa mort, l'Archevêque ne me parla de cette scène inoubliable. Il nous laissa, il est vrai, pendant six mois entiers, sans argent, sans vêtements; il n'avait rien à nous donner. »
Il partit en plein hiver, le cruel hiver de 1870. Il se rendit à Tours où était le gouvernement, pour les tristes affaires de M*1 de Las-Cases. Les vastes propriétés que ce prélat, sur de vagues promesses des Tuileries, avait acquises à Constantine et à Souk-Ahras, étaient encore à payer. Mer Lavigerie eut l'art de gagner à sa cause des hommes tels que MM. Crémieux et Glais-Bizoin, et de leur persuader que la République devait régulariser ces achats, en répondant de la dette qu'un évêque impérialiste avait contractée de son propre mouvement pour des choses d'Église! Le gouvernement de Tours accorda ce qu'on lui demandait : il avait d'ailleurs bien autre chose à faire à cette heure. Menacé d'être enlevé par le flot de l'invasion qui venait de ressaisir Orléans, il se précipitait vers Bordeaux. Mgr Lavigerie écrivait de là, le 1 1 décembre, « qu'il venait d'assister à la grande débâcle de Tours! — Nous n'avons plus qu'un seul espoir : la réunion immédiate d'une Assemblée , et la paix, quelque dure qu'elle soit. Sans cela, nous aurons le ravage irrémédiable de la France entière, et la guerre civile ou la Terreur rouge. Que Dieu et la sainte Vierge nous protègent! Au milieu de tout cela, j'ai pu obtenir ce que je demandais pour Constantine, ou à peu près. Ce sera une catastrophe de moins. »
Cette Assemblée constituante qu'il appelait de ses vœux,
il avait dé siré lui-même d'y entrer, principalement pour y plaider la cause de la colonie algérienne. N'était-ce pas aussi une issue honorable à ses embarras présents? Déjà précédemment, dès le mois de septembre 1870, il avait posé sa candidature dans le département des Basses- Pyrénées, et publié, le 20 de ce mois, une profession de foi qui se terminait ainsi : « Je n'ai pas besoin de vous dire, puisque je suis évêque, que vos chrétiennes populations trouveront en moi le défenseur énergique de leurs intérêts religieux et celui de la liberté, de l'honneur, de tous les droits de l'Église et de son Chef auguste, dont les douleurs sont aujourd'hui comme l'écho prolongé de nos propres désastres. »
Il pensait donc au Pape, aux malheurs du Pape ; et, avant de se jeter dans le gouffre de la vie politique il estima qu'il devait aller le consulter. Aussi bien, outre son devoir et son affection pour Pie IX, les affaires de Constantine lui commandaient ce voyage. De Tours il se rendit à Rome, où il était le dimanche Ier janvier, après un énorme retard causé par les pluies diluviennes qui avaient rompu les chemins de fer et l'avaient arrêté à Bologne et à Florence. « J'ai trouvé le Souverain Pontife en très bonne santé et très calme dans l'affreuse situation qui lui est faite, écrivait-il à ses amis. Il s'est néanmoins attendri lorsqu'il m'a vu à ses pieds. « Quoi! « s'est-il écrié, vous venez à moi, dans des temps pareils ! « Vous n'avez pas peur? » Je n'ai pu retenir mes larmes; et lui aussi s'est mis à pleurer. »
Il raconte ailleurs : « J'étais le premier évêque français qu'il voyait depuis le commencement de cette lutte impie. J'allais lui parler de ses malheurs : il ne m'en laissa pas le temps; et lui-même me parla longuement des souffrances de la France avec un accent, un amour qui m'allaient au fond de l'âme. Je me taisais tout ému en le regardant, et lui, voyant mon émotion, levait vers le ciel ses mains vénérables ; et de ses yeux, d'où tombaient
deux larmes brûlantes, sortait déjà une prière : « Oh ! pauvre et généreuse France, dit-il enfin, épargnez-la, Seigneur! » Et puis reprenant son discours : « Tout le « monde vous abandonne, me dit-il; mais le pape, tout « prisonnier qu'il est, vous demeure fidèle. » Et il me raconta ce qu'il avait tenté auprès de ceux qui nous combattaient alors, pour arrêter les fureurs de la guerre. » L'administrateur provisoire de Constantine allait porter à Pie IX une pensée qui s'était fait jour dans ses méditations. D'une part il était certain, comme il l'écrivait au clergé de ce diocèse, « qu'une fois débarrassée des dettes du passé, l'administration ecclésiastique ne s'en trouverait pas moins obligée de reprendre tout par la base, et de reconstituer, dans d'aussi critiques circonstances, les diverses institutions nécessaires à la vie diocésaine. » Or, c'était un travail auquel son zèle et son dévouement accepteraient de s'employer. D'autre part, tout rempli de l'ambition de réveiller les souvenirs de l'ancienne Afrique chrétienne, il n'en trouvait pas de plus illustres que ceux de saint Augustin, le grand évêque d'Hippone, et Hippone était le plus précieux joyau du diocèse de Constantine. Mais encore, afin que cette restauration complète lui fût possible, fallait-il que ce diocèse fût annexé, du moins pour un temps indéterminé, à l'archidiocèse d'Alger. Une de ses lettres nous apprend que la question posée à Rome n'avait pas trouvé le Saint-Siège éloigné de cette solution. Restait à la faire agréer du gouvernement. Mgr Lavigerie écrivait le 4 janvier 1871 à M. Payan d'Angery : « Je reviendrai à Marseille, et même je pense que je devrai retourner encore une fois à Bordeaux. Le pape consent à unir, pour un temps indéfini, le diocèse de Constantine à Alger. Il y faut le consentement du gouvernement. Peut-être irai-je le demander? » Qu'en advint-il ?Quoi qu'il en soit, l'affaire n'eut pas de suite, et l'Archevêque ne pensa plus qu'à procurer à Constantine le choix d'un évêque selon son cœur.
Pie IX, consulté sur la candidature politique de Msr Lavigerie s'y montra favorable. Les élections législatives étaient alors ajournées au mois de février. Cette fois, le candidat se présenta, non plus dans les Basses-Pyrénées, mais dans les Landes, son département de naissance. « Le Saint-Siège l'a désiré, écrivait-il, le 3i janvier, et il me l'a demandé comme un service à rendre à l'Eglise. » — Et, dans une autre lettre à M. l'abbé Bourret : « Pour moi, j'y tiens peu. Vous me supposez de l'ambition, cher ami. Je n'en ai qu'une : c'est de me retirer dans quelque trou pour me préparer à mourir. »
Sa profession de foi, du ier février, était celle, disait-il, d'un « Français qui veut sauver l'honneur de la France des étreintes de l'ennemi et sauver son existence des menaces de l'anarchie », — d'un « Evêque qui veut défendre les droits de l'Eglise et les vérités de l'Evangile » ; — d'un « Algérien qui veut pouvoir dire à la France tout ce qu'elle est en droit d'attendre de cette colonie, et tout ce que cette colonie est en droit d'attendre d'elle. »
Le scrutin du 8 février ne lui fut pas favorable. Il ne recueillit que i3.ooo voix sur plus de 60.000 votants, n'arrivant que le onzième sur une liste de 16 candidats. Il maintint néanmoins sa candidature pour les élections complémentaires de mars, et parut même, avec un grand succès de parole, dans les réunions électorales de Dax. Mais ce fut tout. Son échec le trouva plus que résigné : « C'est que Dieu dont les pensées sont autres que celles des hommes n'a pas voulu que je suive cette voie, écrivit-il simplement. Il me demande , je le vois, de continuer, dans l'obscurité et dans l'humilité, la lutte de chaque jour que je soutiens, depuis trois années, contre des obstacles de toute sorte. »
Aussi bien les élections à la Constituante, monarchiques et catholiques en majorité, avaient-elles rallumé
l'espérance clans son cœur : « Depuis ma dernière lettre, écrivait-il le 22 février à un de ses missionnaires, l'horizon politique s'est éclairci. Je crois l'orage passé, du moins si la paix se fait, parce que la Chambre est bien composée et énergique. Remercions Dieu, mon cher enfant, de ce qu'il nous a permis de traverser ainsi ce redoutable orage. Remercions-le par un redoublement de ferveur et de générosité. Six cent mille jeunes gens sont morts dans cette guerre affreuse, autant sont estropiés. Vous, vous êtes restés calmes, sains et saufs, remerciez-en Notre-Seigneur, sa très sainte Mère, le vénérable Geronimo et Mgr Dupuch. Ce sont eux qui vous ont gardés. »
Pour être momentanément à l'abri du feu des batailles, la communauté de Maison-Carrée n'était pas pour cela à l'abri de la souffrance. Il le savait, et il écrivait à ses missionnaires de tenir bon : « Quoi qu'il arrive, mes enfants, ne vous laissez pas aller au découragement. Recourez à Notre-Seigneur et à Notre-Dame d'Afrique. Efforcez-vous de donner en tout le bon exemple. »
Mais c'étaient les orphelins que la misère décourageait et démoralisait. La débâcle commençait à se faire parmi eux. Ils se trouvaient forcément en contact journalier avec les ouvriers, leurs chefs de métiers ou de cultures. Ils n'avaient, hélas! qu'à y perdre. Il y en avait qui étaient réclamés par des parents malveillants ou excités ; ou bien, ils rencontraient, dans les champs, des musulmans de leur connaissance, qui leur faisaient honte de devenir chrétiens et de travailler pour rien. Les moins bons entraînaient les autres. A l'heure des repas, il y en avait qui se cachaient dans les grands roseaux ou se faufilaient dans les oseraies qui bordent l'Harrach : on ne les revoyait plus. « J'avais un moyen pour retrouver mes pauvres, brebis errantes, raconte le Père Prudhomme. Je profitais de mes heures de repos pour aller en pèlerinage à la cathédrale d'Alger, au tombeau du vénérable
Geronimo. Je faisais le chemin à pied, aller et retour, cinq ou six lieues, et il le fallait bien, car mon dernier sou m'avait quitté, lui aussi. Là, dans la cathédrale, auprès du tombeau du serviteur de Dieu, je le priais, je le suppliais de me rendre mon pauvre enfant. Je dois dire à sa gloire qu'il m'a exaucé souvent. » Le même Père cite les noms des transfuges repentants qui furent ainsi rendus à lui et à l'Église.
Pendant ce temps-là, MgrLavigerie s'occupait en France de procurer des asiles à sa misérable famille. Il quitta Paris, aussitôt libre, dans les derniers jours de mars 1871 : l'insurrection de la Commune venait d'y éclater et de le forcer au départ. Il eut même de la peine à s'en tirer dehors. Malgré son habit laïque et sa barbe sauvage, il fut reconnu comme ecclésiastique à la gare d'Orléans, où il attendait le départ du dernier train sortant de la ville insurgée. On le retint, on le questionna; mais son sang-froid le sauva, et il partit enfin : « J'ai traversé cinq fois la mer pour vous , pouvait-il écrire plus tard aux diocésains de Constantine, fait deux fois le voyage de Tours et de Bordeaux, une fois celui de Rome, une fois celui de Paris où je me suis trouvé un moment entre les mains des gens de la Commune. »
C'est en traversant le Midi, que l'Archevêque s'inquiéta d'y trouver des établissements qui voulussent bien prendre quelques-uns de ses orphelins, pour le décharger. Il fut convenu que les Pères de Saint-Pierre-ès-Liens à Marseille, et les prêtres de Dom Bosco à San-Pier d'Arena, près de Gênes, en accepteraient un bon nombre. Mais Alger le rappelait, car il y avait à combattre là aussi; l'ennemi venait de le provoquer sur l'éternel champ de bataille de l'enseignement chrétien.
Dès le i5 décembre 1870, les Frères et les Sœurs des Ecoles avaient reçu notification du Conseil municipal, « qu'à partir du ier janvier 1871, la commune d'Alger n'avait plus besoin de leur concours, et qu'ils eussent
en conséquence k rendre disponible, à l'époque susdite, le local qu'ils occupaient. » Trois jours après, 19 décembre, l'Archevêque avait saisi le ministre Crémieux de l'inqualifiable arrêté de la municipalité : « C'est ainsi qu'ils ont décrété, disait-il, — et dans quels termes! — la séparation la plus absolue de l'Eglise et de la commune , le renvoi immédiat des Frères et des Sœurs auxquels on a donné leur congé comme on ne le donnerait pas à des domestiques... » Mgr Lavigerie montrait l'illégalité de l'odieuse mesure : « C'est là, vous le comprendrez, monsieur le Ministre, une situation intolérable contre laquelle je suis forcé de protester énergiquement, pour le maintien de nos droits et l'accomplissement de mon devoir. » Puis ayant énuméré les preuves de patriotisme données, durant la guerre, par son clergé et par lui-même : « J'aurais tort, sans doute, reprend-il, j'aurais tort, dans des circonstances ordinaires, de rappeler ainsi ce que nous avons pu faire et ce que nous avons fait avec bonheur. Mais vraiment c'est la plus intolérable des amertumes que de se voir, après tant de dévouement et de sacrifices, en butte aux mesures aussi odieuses qu'illégales dont je viens vous entretenir. »
Une pétition des familles fut provoquée par lui , revêtue aussitôt de 6.1 4^> signatures, et adressée au ministère , par l'intermédiaire officiel du Commissaire de la République à Alger. M. Crémieux répondit, en bon Israélite, que « le gouvernement de la République ne saurait imposer aux conseils municipaux la conservation d'un mode d'éducation primaire qui présente k leurs yeux l'inconvénient de constituer un monopole exagéré au profit d'une seule communion religieuse. » C'était, dans la circonstance présente, un refus d'intervenir. Mgr Lavigerie en appela du ministre aux tribunaux compétents, puis au Conseil d'Etat.
En attendant le jugement, il fallut offrir tout de suite un asile aux expulsés. Les curés ouvrirent leurs
presbytères, lui-même ouvrit son archevêché aux Frères jetés dehors et laissés sans abri. Il forma à Alger un comité de secours pour leur venir en aide. Ces secours lui permirent d'établir ou de garder quelques écoles chrétiennes. Il écrivait ensuite : « J'ai dû y contribuer, à moi seul, et malgré toutes les charges qui pèsent sur moi, pour la somme relativement énorme de 17.000 francs, dans l'espace de moins d'une année. Certes, je l'ai fait avec joie, pour sauver des âmes qui me sont confiées, et pour protester contre l'injustice triomphante. »
Le Conseil d'Etat finit par rétablir le bon droit, en faisant réintégrer dans leurs écoles respectives les Frères et les Sœurs soudainement et brutalement expulsés des locaux qu'on s'était formellement engagé par contrat à leur conserver. Mais ce ne devait être, hélas ! que pour peu de temps.
La guerre et l'anarchie étaient donc partout, dans ces tristes jours. Dieu tenait école en France et l'heure était venue pour l'Evêque de dégager pour son peuple la leçon qui s'élevait de tant de sang versé, de tant de choses brisées. Tel fut le sujet de son Instruction pastorale pour le carême de 1871. « Aussi bien, disaitil, une voix puissante domine aujourd'hui la mienne, celle qui s'élève des champs de bataille de la mère-patrie, de ses villes incendiées, de ses campagnes ravagées, de son sol couvert du sang de nos frères. »
Cette voix, il félicitait son peuple de l'avoir comprise : « Je vous ai vus, mes très chers frères, et je vous en bénis, vous lever tous pour y répondre. J'ai vu l'or du riche se mêler au denier du pauvre dans les mains qui recueillaient vos offrandes. J'ai vu vos colons et vos ouvriers consacrer leur rude labeur au soulagement de tant de misères. J'ai vu une portion de notre ardente jeunesse, Français, Kabyles, Arabes, partir pour aller généreusement donner son sang à la mère-patrie. »
Il rappelait notre passé : « Hier encore nous disions, nous pensions la France invincible. Nous en avions le droit, en considérant son histoire. Quelle couronne plus éclatante que celle que la vaillance, l'honneur, la vertu, la foi de nos pères avaient tressée autour de son nom ! »
Il regardait le présent, nos défaites, nos discordes sanglantes : « Partout l'aspect du désespoir et de la mort ; partout le trouble et la menace ; et si Dieu ne se souvient de ses miséricordes, bientôt la consommation de notre ruine, et la fin de la France. »
Voilà les faits. Quelles en sont les causes? L'Archevêque en signalait trois : « le mépris ou la négation de toute autorité, la perte de la foi, l'abandon des traditions de la France catholique. » Qu'entendait-il par ces traditions abandonnées? La protection du Pape et de sa souveraineté, le soutien du faible contre le fort, du droit contre la violence. Et la guerre apparaissait comme le châtiment providentiel et naturel d'une politique antinationale parce qu'elle était antichrétienne.
Était-ce la fin de nos maux? Après la guerre francoallemande, après la guerre civile, nous devions avoir encore la révolte des Kabyles. L'Algérie eut donc son tour.
C'était au mois d'avril 1871. Mgr Lavigerie « voyait chaque jour, comme il raconte, descendre des hauteurs du Djurjura pour se réfugier à Alger, les familles des colons qui étaient allés courageusement dresser leurs tentes pacifiques aux extrêmes limites de la colonisation, et qui maintenant avaient perdu leur fortune, leurs exploitations, leurs usines, leurs maisons mêmes, dévastées et incendiée par ces barbares. — Vous vous en souvenez, rappelait-il plus tard : à la lettre, nous semblions sombrer, et nous ne pouvions plus compter même sur un seul jour. La France occupée par l'ennemi, Paris parla Commune, le gouvernement fugitif, l'armée captive
ou prise par une guerre nouvelle, encore plus affreuse que la précédente, l'Algérie qui n'avait songé qu'à venir en aide à la mère-patrie restée sans troupes régulières ; c'est pendant ce temps-là que les massifs de la Kabylie traversés par un souffle de révolte s'ébranlaient comme une avalanche pour tomber sur nous.
« L'insurrection était préparée, depuis le jour où nous avions donné aux indigènes, à Alger, le spectacle de nos dissensions intérieures. » L'incomparable assurance avec laquelle un maire d'Alger télégraphiait au gouvernement de Tours : « La colonie est sûre de pouvoir se garder elle-même » ; l'outrecuidance des orateurs de clubs déclarant « qu'il n'y avait plus d'Arabes, et qu'ils étaient tous morts de la famine » ; la phraséologie des journaux qui allaient répétant « que l'Arabe était un mythe, à l'aide duquel on voulait éterniser le régime militaire » ; puis l'exaspération des indigènes causée par la naturalisation en bloc des Juifs, « ces chiens pires que des chiens », dont pas un n'était parti au secours de la France, tandis que la même faveur n'était accordée qu'à de dures et longues conditions aux Arabes qui mêlaient leur sang au nôtre sur la frontière de l'Est : autant de causes de mécontentement et d'insurrection contre cette France affaiblie, méprisée, ingrate.
Au mois de mars, Mokrani, le bach-agha de la plaine de Medjana, entre Setif et Aumale, envoya sa démission et déclara la guerre au général Augeraud. Jamais, depuis la conquête, un aussi formidable soulèvement n'avait été servi par de si graves circonstances.
Le vice-amiral, comte de Gueydon, fut chargé d'y tenir tête. Pour cela, il fallait un homme de guerre expérimenté. Mais les hommes de guerre étaient tous à la frontière ; d'autres étaient mis hors de combat, et on ne trouvait pas de général libre pour la défense de l'Afrique. « Eh bien, Messieurs, ditM.iThiers à son conseil, puisque nous n'avons pas un soldat, prenons un marin ! — En
ce cas, dit l'un des ministres, c'est l'amiral de Gueydon qu'il nous faut. — Mais il arrive à peine de la Baltique, acceptera-t-il cette mission difficile? — J'en réponds, dit le ministre qui avait parlé. »
En effet, M. de Gueydon, mandé, mis au courant de la situation périlleuse de l'Algérie, se contenta de dire : « Et les troupes? — On va chercher à vous en envoyer. — Et en attendant? — La France compte sur vous, amiral. — J'accepte, dit le vieux soldat. » Deux jours après, il partait. L'Archevêque tenait de luimême ce récit, qu'il publia.
Débarqué à Alger, l'Amiral, se souvenant du sort du général Walsin, installe d'abord trente matelots, avec armes et munitions, au palais du gouvernement. Quand les délégués des comités se présentèrent à lui avec leurs idées réformistes, il descendit simplement dans la cour du palais, et, sans leur dire d'entrer : « Messieurs, vous avez voulu me voir. Me voici. Que me voulez-vous? Est-ce l'état de siège? — Non, non. — Eh bien, si ce n'est pas cela, je ne vois pas quelle autre chose vous pourriez me demander. Retirez-vous! »
L'Archevêque mit sa main dans la main de cet homme : il ne la retira plus jamais ; ils se comprenaient et ils allaient agir . Pendant que l'Amiral mettait ses troupes en campagne , Msr Lavigerie mit son peuple en prières, « ouvrant, comme il s'exprime, cette source profonde de courage, d'espérance et de résignation ; montrant au peuple la protection de Dieu du haut du ciel, et la protection de la France qui s'apprêtait à lui envoyer son secours. »
Une leçon politique se dégageait, lumineuse et terrible, de cette insurrection : il ne fallait pas qu'elle fût perdue. Le 9 mai, une Lettre de l'Archevêque a un ami inconnu la mettait ainsi dans une belle clarté : « Monsieur et cher ami, il est aujourd'hui certain, grâces aux mesures prises par le gouvernement général et l'autorité militaire, que l'insurrection indigène sera contenue,
jusqu'à ce que l'arrivée des troupes attendues de France permette de l'écraser complètement.
« Mais les maux causés à la colonie ne sont déjà que trop cruels. Un grand nombre de fermes isolées ont été pillées ou brûlées, tant dans la province d'Alger que dans celle de Constantine. Des villages entiers ont été détruits et un trop grand nombre de leurs habitants massacrés avec des raffinements de cruauté horribles. C'est la Kabylie qui a été, à peu près exclusivement cette fois, le théâtre de la révolte. Fort-Napoléon, Tizi-Ouzou, Dra-el-Misou, Dellys, Bougie, sont encore assiégés au moment où je vous écris.
« Heureux si ces épreuves nouvelles, si douloureuses qu'elles soient, font enfin ouvrir les yeux à la France sur le rôle antinational, antichrétien qu'on lui fait jouer dans ce pays, depuis la conquête ! Les Kabyles, les descendants des anciens chrétiens de l'Afrique nous apprennent, en ce moment, à quoi aboutit un système qui a placé le coran au-dessus de l'Evangile, qui a soigneusement entretenu le fanatisme des indigènes par la construction des mosquées, la fondation des collèges musulmans, les pèlerinages à la Mecque.
« Les voilà maintenant qui se lèvent pour mettre en pratique les leçons qu'ils reçoivent de leurs marabouts et de leurs tolbas, et massacrer les « chiens de chré- « tiens » . Et, chose remarquable ! ce ne sont pas les Arabes, c'est-à-dire les musulmans d'origine, ceux dont nous avons, il y a quelques années, soulagé la misère, recueilli les orphelins, qui nous déclarent la guerre sainte. Ce sont cette fois les Kabyles; les Kabyles, il y a six cents ans, chrétiens comme nous, comme nous issus de l'ancienne race autochtone et des conquérants romains ; les Kabyles qui n'avaient nul fanatisme, lors de notre conquête, et dont tout le mahométisme se bornait à réciter la formule du Prophète. Mais, depuis que nous les avons soumis, il semble que nous n'avons rien eu plus à cœur
que de les fanatiser. Sous nos auspices, les marabouts du Maroc et les Khouans se sont établis en Kabylie. Nous y avons fondé, avec l'argent de la France, des écoles musulmanes ; on a interdit à nos prêtres la prédication de l'Évangile, à nos sœurs l'exercice même de la charité. Eh bien, voici que ce fanatisme protégé, fomenté par nous, éclate maintenant au grand jour dans l'incendie de nos villages et le massacre de nos populations. Ce spectacle ouvrira-t-il enfin tous les yeux? Comprendrat-on que ce que fait ici la France depuis près de quarante ans est aussi odieux qu'absurde? Comprendra -t-on qu'il faut non pas isoler, parquer les Arabes dans le Coran, mais les assimiler, et les noyer, si j'ose dire, dans la pacifique invasion de colons vraiment chrétiens; non pas enfin créer un « Royaume arabe », mais une colonie catholique et française?
« Il y a quatre années que, pour ma part, je dis et redis ces choses. L'heure est venue pour la France de les écouter et de les comprendre. Elle est éclairée par nos malheurs ; elle peut lire le long et triste récit des fautes commises parmi nous, à la lueur sanglante de nos villages en flammes. »
Mais il ne suffisait pas au patriotisme chrétien de Mgr Lavigerie de donner ces graves leçons : il désira faire autre chose. Ce Mokrani, ce chef kabyle , qui avait levé l'étendard du Prophète contre nous et qui semblait tenir nos destinées dans sa main, était un ami de ses missionnaires. On le disait descendu d'un des barons de saint Louis, prisonnier à la croisade, fixé dans le pays. On l'admirait promenant son burnous brodé d'or dans les beaux quartiers d'Alger où il menait une existence princier e. Son père avait marché à côté du duc d'Orléans dans la fameuse expédition des Portes-de-fer ; et luimême, chevalier de la Légion d'honneur, posait comme l'ami de l'Empereur qui l'avait reçu à Compiègne. L'Empereur tombé, il estimait qu'il n'y avait plus de France ni
de Français. Tous « les ardents dans la voie de Dieu lui avaient tendu la main, » et toute la plaine, de Batna h la Métidja, s'était soulevée à sa voix.
Naguère le bach-agha avait amené à Ben-Aknoun une charmante enfant, sa fille bien-aimée, tout ulcérée de teigne, et demandé auxsœurs de la recevoir et de la soigner. Elle guérit. La reconnaissance du père fut telle qu'il jura au P. Charmetant amitié éternelle, et lui fit la promesse de lui accorder, à l'occasion, tout ce qu'il lui demanderait. L'heure était venue de l'en faire souvenir. Fléchir ce rebelle eût été le salut de la colonie. L'Archevêque ordonna au Père Charmetant de tenter de le voir et d'arriver à lui. Le Père obéit, prit un cheval, partit, s'enfonça dans les gorges par où dégringolaient les colons et les familles dépouillées et tremblantes. Il atteignit le Sebaou au bord duquel on lui disait que campait le grand chef. Il y trouva, aux avant-postes, les tentes des Kabyles dressées sur les deux rives, et fort animées contre nous. Protégé par son costume et la connaissance de la langue , il se fit connaître comme envoyé du grand marabout français, et demanda Mokrani. Un autre que lui se présenta, se donnant pour le commandant. — • « C'est Mokrani que je veux, je le connais, je suis son ami, tu n'es pas lui. » On lui répondit que Mokrani était plus loin : c'était vrai. Il se disposa alors à pousser jusqu'à son quartier : il ne le put. Défense lui fut faite de passer le Sebaou et de faire un pas de plus, sous peine de mort. Il dut rentrer : l'Archevêque lui avait interdit de se jeter dans un péril manifeste. Quelques jours après, Mokrani, poussant ses contingents vers Aumale où opérait le général Céret, avait la tête fracassée par la balle d'un zouave.
La répression allait être prompte. L'Archevêque la raconte : « Quand l'amiral de Gueydon arriva, écrit-il, contre les 5oo.ooo habitants de la Kabylie qui commençaient à descendre, il n'avait à mettre en ligne que 600 hommes de troupes régulières. Il les envoya barrer le che-
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min de l'Aima. Ce fut un moment de cruelle angoisse! Les colons de Tizi-Ouzou, de Dellys, de Fort-National, des autres villages, s'étaient, partout où ils avaient pu, réfugiés dans leurs bordjs. Ceux de Palestro étaient renfermés dans leur église, ayant avec eux leur curé qui montait la garde comme les autres, et qui se fit tuer bravement à leur tête, défendant ainsi ses brebis, au prix de son sang. Ces nouvelles bientôt répandues jetèrent partout l'épouvante. « C'est alors que nous avons eu un spectacle lamentable, continue l'Archevêque dans une autre Lettre. Rappelez-vous ces longues files de chariots chargés de meubles entassés à la hâte, sur lesquels étaient installés les enfants, les femmes qui pleuraient, tandis que les maris et les frères marchaient à côté d'un air sombre, pour retourner le lendemain défendre leurs foyers abandonnés, après avoir mis en sûreté ce qu'ils avaient de plus cher. Rappelez-vous ces feux sinistres que nous apercevions d'Alger, et dont le cercle se rapprochait chaque jour.
« Et au milieu de ce triste spectacle, nous arrivait le récit des massacres de Palestro, de Rébeval, de Bordj- Menaiel, et celui de l'abandon des villages situés entre nous et la Kabylie, qui tout entière, disait-on, était en armes.
« L'Amiral pourvoyait a tout avec le sang-froid du vrai chef d'armée, regardant vers la haute mer pour voir, avec une mortelle inquiétude dans le cœur, si les troupes annoncées arrivaient enfin en assez grand nombre, et nous montrant ensuite son visage plein de la confiance qu'il voulait inspirer. On put tenir ainsi, et peu à peu tout arriva. Les chefs entraînèrent nos soldats, et bientôt l'insurrection fut vaincue. C'est près d'Aumale qu'elle fut définitivement écrasée par une action hardie. Je le vis rayonnant d'avoir accompli son œuvre de délivrance, le jour même où il en reçut la nouvelle : « Merci ! répondit-il au chef de cette vaillante
« troupe; cela va toujours bien où vous êtes? » C'était sa manière simple et brève d'agir et de parler.
L'Archevêque glorifia la mort du curé de Palestro, tué d'un coup de pistolet par un insurgé arabe, pendant qu'il parlementait avec un des chefs, puis décapité d'un coup de yatagan par un Kabyle. Il écrivit à ses prêtres que leur courageux confrère était tombé victime des ennemis du nom chrétien et de celui de la France. Puis il fit célébrer, dans la cathédrale d'Alger, un service solennel, où lui-même présida, pour son âme et pour l'âme de ses paroissiens massacrés près de lui.
Les Arabes demandèrent l'aman, et rendirent leurs armes, au nombre de 80.000 ! En même temps, depuis le 10 mai, la paix était faite en Europe, entre les puissances belligérantes, par la signature du traité de Francfort.
D'autre part, l'apaisement se faisait semblablement dans les esprits sur les actes et définitions du concile du Vatican. Mgr Lavigerie ne voulut pas que cette année 1871 s'achevât sans qu'il en eût promulgué les décrets.
Afin que ce grand acte eût toute sa solennité, il convoqua son clergé, par Lettre du 8 septembre, à se réunir en synode, le a3 du même mois, à l'issue de la retraite, pour ce rendez-vous du père et des fils dans la profession commune de la vérité définie : « Sans doute, leur disait-il, cette publication n'est pas nécessaire pour obtenir a ces décrets votre respect et votre obéissance. Le jour même où Pie IX les promulguait au sein du concile œcuménique , ces définitions des vérités de notre foi étaient obligatoires pour vos consciences. Elles sont depuis longtemps, par mes soins, répandues dans toutes vos paroisses. Mais vous serez heureux de confesser votre union étroite et absolue au Siège de Pierre, et de reconnaître que quiconque ne marche pas avec lui est contre lui. »
L'Archevêque protestait par avance contre l'interpré-
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tation des catholiques libéraux tendant à « diminuer les vérités » divines. Il disait : « Prêtres catholiques romains, fidèles catholiques romains, sans addition d'épithètes quelconques, vous savez que la vérité n'est forte comme le fer que lorsque, comme lui, elle est pure de tout alliage étranger ; vous savez que les noms les plus brillants et les plus sonores ne conduisent, en dehors d'elle, qu'à l'illusion et à la mort. )>
Cette proclamation eut lieu, au jour dit, dans l'église métropolitaine d'Alger, au sein d'un enthousiasme communicatif. On entendit aussi, dans cette même séance, le vote et la promulgation des statuts du diocèse, revisés et rédigés à peu près sur le plan de ceux que Mgr Lavigerie avait donnés à Nancy. A l'issue de la réunion, et sur l'invitation de l'Archevêque, une adresse à Pie IX fut rédigée et signée à l'effet de protester contre l'envahissement sacrilège de ses Etats. Enfin une pétition instante fut adressée au gouvernement français pour obtenir que la protection des puissances chrétiennes fût assurée a cette majesté prisonnière : « Puissent, très saint-Père, disait finalement l'adresse, puissent ces paroles, ces vœux, ces sentiments de vos fils étouffer les cris impies des ingrats qui attaquent votre personne sacrée ! Puisse cette profession de notre foi qui, des rivages d'Afrique, va être portée à vos pieds, confirmée par le témoignage et les prières de Cyprien, d'Augustin, de Fulgence, des autres saints et docteurs qui appartiennent à cette Eglise autrefois si illustre, être, pour votre Sainteté et l'Eglise de Jésus-Christ, l'annonce de temps meilleurs ! »
La réponse du pape fut une action de grâces et une bénédiction : « Nous sommes heureux, y disait-il, de voir un tel spectacle donné dans une contrée qu'illustrèrent autrefois tant de saints Évêques et des défenseurs si illustres de la vérité catholique, et qui semble aspirer à reprendre maintenant sa splendeur antique. »
C'était bien, en effet, l'aspiration de l'apôtre. Il venait
de traverser deux années de grandes luttes. Il avait connu toutes les alarmes, épuisé tous les travaux, traversé toutes les douleurs. Même celles de la famille ne lui avaient pas été épargnées. Au lendemain de ce synode il perdait un de ses frères duquel il écrivait. : « Léon est mort avec un grand courage. Il a demandé lui-même les derniers sacrements, a fait venir ses enfants, les a bénis et est mort en pleine connaissance et résignation. »
Puis ce cri de son cœur, qui devait s'en échapper tant de fois sous toutes les formes : « C'est la vie humaine, mon cher Paul. Elle est bien triste et bien peu de chose ! »