‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 21 sur 35 · LES SOEURS A LAGHOUAT. OEUVRE ET BULLETIN DE SAINTE MONIQUE · texte numérisé non relu

LES SOEURS A LAGHOUAT. OEUVRE ET BULLETIN DE SAINTE MONIQUE

FERME GOUVERNEMENT DE l'aMIRAL DE GUEYDON. APPEL AUX

ALSACIENS-LORRAINS. LES ECOLES CONGREGANISTES. LA PROCES- SION DE LA FÊTE-DIEU. Mlle AGARITHE. CONSECRATION DE

NOTRE-DAME d'aFRIQUE.

La guerre, suivie de l'insurrection kabyle, laissait VIgr Lavigerie au milieu des ruines. Tout était précaire, menacé, autour de lui : ses orphelinats , sa Société de missionnaires, ses écoles diocésaines. Il les fallait relever. Ce fut l'œuvre de son courage, finalement couronnée par la consécration de Notre-Dame d'Afrique.

Nous venons de voir l'état de misère des orphelinats. Les rangs des enfants s'étaient éclaircis, par la fuite des uns et le renvoi des autres, mais ils s'étaient épurés aussi par le départ des moins dignes. Après ces quatre premières années de formation, la plupart des restants, les garçons à Maison-Carrée, les filles à Saint-Charles, purent recevoir le baptême, à intervalles divers. « Voici donc, écrivait l'Archevêque, que les événements malheureux qui semblaient devoir les perdre ont au contraire hâté pour eux le moment du baptême qu'ils désiraient si ar-

demment! » Quand le prêtre qui les baptisait en venait à ces paroles : Accipe uesteni candidam , il leur remettait un burnous neuf : c'était la robe baptismale. Le jour même ils rentraient dans le rang avec les autres, et se remettaient au travail, sans autre distinction extérieure que la petite croix suspendue à leur cou.

Dans l'impossibilité de nourrir tant de malheureux en ces rudes années, il fallut bien se résoudre à en expédier quelques-uns aux Pères de Saint-Pierre-ès-liens de Marseille et à San-Pier d'Arena, comme il était convenu. Ce fut un moment cruel pour le cœur de l'Archevêque. Il avait écrit le 29 juin au Père Charmetant : « Annoncez aux enfants que je veux les appeler en France, — ceux qui voudront, — pour la leur faire voir, leur apprendre à bien travailler, à bien parler français, et surtout à être bons chrétiens. )> On ne devait garder à Maison-Carrée « que les plus grands et les meilleurs travailleurs, que l'on paierait. » Mais au dernier moment le courage lui manqua pour cette exécution; et, le 10 juillet, une seconde lettre disait : « Faites-leur prendre patience jusqu'à mon retour à Alger, en leur disant que je ne veux pas qu'ils s'éloignent, même pour un temps, sans que je les aie revus et bénis. »

En définitive, un certain nombre, une cinquantaine d'abord, partirent en septembre par convois successifs. C'était son rêve le plus cher qui partait avec eux : « J'avais pourtant formé pour eux un autre rêve, écrivait-il alors, et, si les temps deviennent plus heureux, je pourrai le réaliser un jour. C'est la seule solution complète et véritable. J'ai rêvé de former, loin du bruit des villes et du contact des Européens, dans les replis de nos montagnes, des villages composés de nos seuls enfants. » Ces villages, il les décrivait avec une complaisance nouvelle. « Le moment viendra-t-il où je réaliserai ce projet? Dieu seul le sait! Mais s'il le veut, il saura bien l'accomplir, malgré les hommes et malgré moi. »

Il permit encore quelques autres départs : c'était bien à contre-cœur : « Il vaut mieux pour eux et pour nous qu'ils ne nous quittent pas, écrivait-il alors. Ils conservent mieux dans nos établissements les habitudes simples de leur pays. Ils y prendront l'art et le goût de la vie agricole, et ils y prépareront le noyau d'une population indigène, régénérée, transformée, devenue chrétienne. »

Le sort des enfants était fixé. Quel serait celui de la Société des missionnaires? Le noviciat n'existait plus, aucune recrue ne lui étant venue depuis la guerre. C'était la suspension de la vie, dans ce corps anémié; n'en était-ce pas la fin? Etait- il expédient de ranimer son dernier souffle ; et, s'il fallait en finir, n'en avait-on pas la raison et l'excuse dans ce cas de force majeure qui avait légitimé la chute de tant de choses? Aussi bien les défections se multipliaient. Même le P. Finateu s'était retiré, dans le courant de cet été 1871, de la compagnie dont il avait préparé le berceau. Ces partants étaient de dignes prêtres, des âmes généreuses, et il n'est que juste de garder dans une reconnaissance fidèle les noms de ces premiers ancêtres de la petite famille. S'ils ont douté de l'œuvre, c'est lorsque le fondateur en doutait lui-même, afin qu'il fût bien démontré que, dans cette institution, il n'y eut rien de l'homme et que tout fut de Dieu.

Il en doutait tellement qu'à cette époque il pensait à remplacer la petite association qui se désagrégeait par une congrégation déjà existante et connue.

Il s'en ouvrit confidentiellement au P. Charmetant qui, pour cette heure, remplaçait le P. Finateu et se trouvait à la tête de la petite troupe. Mais heureusement celui-ci ne doutait pas. Nous avons sa réponse écrite, qui est du 7 septembre 1871. Une telle lettre, dans une telle crise, doit être considérée comme un des plus signalés services rendus à l'existence même de la Société :

« Monseigneur, disait-elle, malgré les amertumes et les déceptions de la situation, je dois affirmer que la

somme de jouissances que je trouve au milieu de nos enfants l'emporte de beaucoup sur la somme des peines de toute sorte qu'il faut nous donner chaque jour. Et si le bonheur de l'homme se mesure au bien qu'il peut faire, j'estime que le bien qu'on peut accomplir ici et qu'on touche du doigt est tel qu'on ne le trouverait pas dans le ministère des meilleures paroisses. »

La lettre constatait à l'appui, que, sur 122 Arabes baptisés, sept seulement n'étaient, pas revenus, que toutes les filles demeuraient fidèles ; que c'était bien par esprit de foi que ces courageux enfants sacrifiaient leur indépendance et leurs goûts natifs d'indolence, uniquement en vue d'obtenir la grâce du baptême. Puis elle disait :

« Pour l'Institut des Pères et des Frères missionnaires, quelle que soit sa faiblesse actuelle, je crois que l'œuvre de Dieu se fera par son entremise. Certainement l'année qui vient de s'écouler n'a pas été propice à notre formation, mais elle a contribué puissamment à l'affermissement de la vocation chez ceux qui ont eu le courage de supporter jusqu'au bout les épreuves matérielles et spirituelles que nous avons traversées. C'est un rude noviciat, mais combien efficace !

« Si, malgré cela, Votre Grandeur persistait dans la pensée de détruire l'Institut pour le remplacer par une congrégation déjà formée, je renouvellerai la demande que je lui ai déjà formulée, celle de rentrer dans l'ordre qui s'occuperait de l'œuvre arabe, car ma vocation m'a toujours paru si providentielle que je ne me croirai pas à la place où Dieu me veut, partout ailleurs qu'ici.

« Je ne pense pas cependant qu'il doive en être ainsi, car il est, semble-t-il, dans l'économie de la Providence qu'un ordre nouveau soit suscité par elle pour l'accomplissement d'une tache nouvelle. »

M^ Lavigerie l'avait pensé le premier ; il se reprit à le croire. La Providence dont cette lettre invoquait les desseins, il la reconnaissait d'ailleurs à des signes manifes-

tes. C'étaient les demandes de missionnaires qui lui venaient de la Kabylie et de l'extrême Sud algérien. Le P. Creusât lui faisait savoir de Fort-National que « trois villages lui offraient des maisons pour ses frères et ses sœurs, et que les Beni-Phra avaient tout disposé pour les recevoir. » De même les Pères jésuites des tribus sahariennes le pressaient, en sa qualité de Délégué apostolique chargé de ces régions, d'y envoyer des prêtres à qui les voies étaient préparées dans les cœurs. « Il y a bien là de quoi se réjouir, écrivait l'Archevêque. Et cependant ces demandes me jettent dans une inexprimable angoisse. Car où prendre ce qu'il faut pour envoyer de nouveaux missionnaires, lorsque je ne puis suffire à la charge même des œuvres déjà fondées? » Enfin, des demandes d'admission aux postulat et noviciat venaient lui forcer la main, en se multipliant. Volontiers il se laissa faire. Il annonça au P. Charmetant qu'il se proposait de rouvrir au mois d'octobre le noviciat forcément fermé durant la guerre. La même lettre faisait savoir qu'il étudiait de nouveau attentivement les règles de la Société pour y modifier ce que l'expérience avait montré inapplicable. « Je compte sur vous, mon cher enfant, sur le P. Deguerry, sur le P. Soboul, sur les frères Prudhomme et Castex pour donner à tous l'exemple du bon esprit et de la fidélité à l'œuvre. »

Lui-même, provoquant des vocations nouvelles, envoya le même Père dans les séminaires de France pour y recruter des novices. « Vous leur direz bien qu'ils n'ont à espérer ici que luttes, contradictions, misères, dans le plus difficile ministère qui soit au monde. » C'était aussi l'esprit d'une notice de propagande sur la Société des missionnaires, publiée par lui, à la date du ?.4 septembre 1871, fête de Notre-Dame de la Merci, rédemptrice des esclaves africains. On y lit aux premières lignes : « La mission qui leur est confiée est pauvre, pénible, difficile et la plus abandonnée qui soit au monde. Elle n'offre à ceux

qui s'y consacrent que les privations de toutes sortes ; et souvent peut-être, dans les commencements surtout, le martyre, car sur plusieurs des points qu'il faut évangéliser les populations sont farouches et fanatiques. Voilà pourquoi la mission de l'Afrique ne peut tenter que ceux à qui Notre-Seigneur lui-même a fait goûter la parole vraiment féconde de l'apostolat : « Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se renonce, qu'il prenne sa croix tous les jours, et qu'il me suive ! » Et à la dernière page : « C'est à cette vie de pauvreté, de dangers, d'épreuves de toute sorte et de martyre, s'il le fallait, que nous osons convier nos frères de France, à qui Dieu fait entendre, au fond du cœur, l'appel de sa grâce. »

Le nouveau noviciat s'ouvrit avec vingt-deux élèves, dont trois prêtres, trois diacres, trois sous-diacres. Il comptait encore onze catéchistes ou frères missionnaires. D'autres postulants étaient annoncés ou attendus. Le petit séminaire de Saint-Eugène comprenait en outre une cinquantaine d'enfants très bien disposés. On pouvait espérer. La société renaissait.

L'espérance de l'Archevêque reposait particulièrement sur le nouveau directeur de ce noviciat. C'était le père Terrasse, de la compagnie de Jésus. Plusieurs années plus tard, Mgr Lavigerie, rendant compte au Pape de ses œuvres apostoliques, se plaisait à reconnaître que c'était beaucoup aux leçons et aux exercices des Pères Jésuites qu'il devait la formation de ses missionnaires. « Pendant six années, écrivait-il, et jusqu'au moment où la congrégation a été à même de se diriger par ses propres forces, ils m'ont donné des hommes pleins de zèle et de vertus qui, avec une abnégation sans égale, se sont consacrés a cette œuvre. Jamais ni moi ni les missionnaires d'Alger n'oublierons les services immenses qu'ils nous ont rendus là, après tant d'autres rendus ailleurs, et je suis heureux d'en porter ce solennel témoignage à Votre Sainteté. »

Le Père Terrasse fut l'homme de Dieu pour cette rénovation de la petite famille. C'est de sa main qu'elle reçut sa vraie forme religieuse. Au lieu de chercher à assimiler cette humble société à la sienne, il considéra que sa mission était de s'assimiler à elle, en vivant de sa vie, se faisant tout à tous, partageant le logement, les travaux des novices, s'identifiant avec leurs règles, adoucissant ce que le fondateur y avait laissé de trop sévère.

« Le moment de mon arrivée, nous écrit-il lui-même, était celui où arrivaient aussi au noviciat des prêtres, des séminaristes, des laïques, de tout pays, de toute habitude, de tout âge. La maison se trouvait à peu près sans tradition. » C'était de cette Babel qu'il fallait faire une Pentecôte.

Le premier service que le Père Terrasse rendit aux missionnaires fut d'être un intermédiaire écouté, respecté entre eux et l'Archevêque. « Monseigneur, écritil, voulant amener ses novices à vivre de la pauvre vie des Arabes, aurait quelquefois demandé plus qu'une nature européenne ne peut longtemps donner. Le directeur était obligé d'user de tempérament; Monseigneur le voyait bien, mais il laissait faire, sans m'en témoigner de mécontentement. » — « Le Père Terrasse, nous racontent ses anciens novices, avait une manière si bonne et si suppliante de lui dire : « Oh ! Monseigneur, ces pau- & vres enfants! » que Monseigneur rendait les armes. »

Le second service qu'il leur rendit fut de les mettre dans la dilatation et la joie nécessaires au bon service de Dieu : « Son arrivée dans la maison fut le rayon de soleil après la froidure, écrivent-ils encore. Nous étions de grands enfants qui avions besoin d'affection et d'encouragement. Le P. Terrasse comprit cet état de nos âmes, s'ofFrant à partager nos ennuis, nos peines, nos larmes; et il s'y prit si bien que nous arrivâmes bientôt à ne pouvoir nous passer de lui. C'était une mère, comme nous lui en donnions familièrement le petit nom. »

Enfin le suprême bienfait du bon Directeur fut de « faire entrer la société définitivement dans la voie propre de son apostolat ». — « Nous lui devons ce que nous sommes », nous témoigne le T. R. P. Supérieur général actuel. En retour, le vénérable maître des novices nous déclare que tout le mérite au contraire en revient à ses disciples : « Par une grâce visible de la Providence, écrit-il, ces sujets si différents, venus du Nord et du Midi se mirent à leur vie nouvelle avec une simplicité et une ardeur qui faisaient voir la main de Dieu. Ces chers missionnaires ont toujours été pour moi de véritables enfants, soumis, dévoués et pleins d'égards. Tant que j'ai vécu au milieu d'eux, je puis dire que je n'ai guère éprouvé d'autre peine que celle d'être en dehors des maisons de la Compagnie. »

Mgr Lavigerie aurait vivement souhaité d'attacher, de préposer même à son Institut un religieux si utile, si apprécié et si aimé. Ses tentatives auprès de ses supérieurs majeurs échouèrent contre sa ferme volonté de se retrouver au milieu de ses frères. L'Archevêque continua à lui adresser les lettres les plus reconnaissantes, et « trop élogieuses pour être conservées », comme l'humble Père s'en excuse auprès de nous, a Je n'avais été, ajoute-til, que l'instrument de la Providence auprès d'âmes généreuses que sa Grandeur avait préparées, et qu'elle soutenait , parmi de grandes épreuves , avec un soin tout paternel. » Tout remontait donc, et pour ne plus descendre.

C'était plus lentement et non moins laborieusement que se constituait la société des Sœurs missionnaires. A peine la guerre finie, Mgr Lavigerie, fidèle à sa pensée d'avoir un postulat en France, avait envoyé trois d'entre elles de Kouba dans une propriété de l'Aveyron, à Chamfagot, près du bourg de Viviez. Là régnait la vie rustique dans ce qu'elle a de plus âpre. Le matin, après l'instruction, on partait aux champs, en sabots, en habits

de grosse toile , la pioche sur l'épaule gauche , en récitant le Miserere. La culture de la vigne, le soin des vers à soie, ou le filage des cocons occupaient la journée. Au temps de la vendange, on portait les raisins dans des paniers, sur sa tête : « Porter sur sa tète! exclame une postulante. C'était bien pour les Aveyronnaises qui y étaient façonnées dès l'enfance. Mais quel tour de force pour nous autres ! » Toutes n'arrivaient pas sans encombre à la cuve. De la maison de Chamfagot les postulantes étaient versées dans le noviciat de Kouba. On faisait la traversée de la Méditerranée en quatrième classe, c'est-à-dire sur le pont, avec les plus pauvres gens, à moins que la compassion du capitaine ne les invitât à descendre aux dernières cabines. Msr Lavigerie a retracé de cette maison ou « Monastère » de saint Charles un tableau qu'il a vu avec les yeux complaisants du cœur : « Nous avons à Kouba, près de nos orphelines, une pieuse maison de sœurs missionnaires. Elle est pauvre et simple. Dans le bas une chapelle dénuée de tout ornement, mais où réside Celui qui leur donne la force de supporter à son exemple la fatigue et la pauvreté. A côté la salle de communauté où l'on étudie et où l'on travaille, un parloir, un réfectoire, une cuisine et ses dépendances, le long de la maison un cloître ; en haut un long dortoir, une lingerie, une infirmerie, au-dessus du cloître une terrasse, d'où l'œil embrasse les cent cinquante hectares bientôt complètement défrichés par le travail des orphelines et par celui des sœurs. Un vallon resserré entre deux collines a été transformé en jardin; autour du jardin des pins grands et sombres, et, au delà sur les collines un immense vignoble; à gauche du monastère, la maison construite pour les orphelins ; un peu plus loin les autres bâtiments de l'orphelinat, les fours, les étables. Là grandissent les orphelines, là les novices de la communauté des sœurs se forment à la vie religieuse. Tout le monde travaille et prie. Partout le calme, l'ordre, la paix, avec

l'espérance divine de voir cette œuvre tout entière servir un jour à la régénération d'un monde déchu. C'est à la fois une solitude et un paradis. »

Ce paradis terrestre n'était pas sans épines; et l'on n'y mangeait son pain qu'à la sueur de son front. La grosse besogne consistait à creuser les fosses pour chaque pied de vigne, et il en fallait fournir un nombre obligé chaque jour. Les sœurs de la Mission avaient en outre la surveillance des garçons au-dessous de dix ans, petits nomades dont toute la vie se passait en plein air, le travail, la classe, le repas, se roulant le soir dans leur couverture, l'emportant le matin dans la broussaille , et ne rentrant le soir que pour se coucher sur le plancher, au dortoir commun.

Les Sœurs de Saint-Charles s'étaient réservé les orphelines, lesquelles donnaient de véritables consolations à l'Eglise. L'Archevêque admirait ce que l'éducation pouvait faire de ces pauvres petites créatures vouées, chez l'Arabe, à l'ignorance, à la servitude et aux coups. « Accueillies par les Sœurs qui deviennent leurs mères, écritil, adoptées comme des enfants, éclairées des premières lumières du cœur et de l'esprit, elles ont bientôt dépassé en intelligence, en sagesse, en travail, en piété leurs frères orphelins que nous avions reçus en même temps qu'elles. Elles en sont venues à ce point de ne pas faire une seule action dans un autre but que celui de plaire à Dieu. Cette métamorphose merveilleuse, et où nous avons suivi chaque jour le mystérieux progrès de l'éducation chrétienne et de la grâce, a été l'œuvre de trois années ! »

Mgr Lavigerie en était venu à penser que « la conversion des Arabes commencerait par les femmes , et que ces femmes seraient à la fois les plus puissantes missionnaires et la première conquête de l'Evangile. » Et la belle raison qu'il en donnait était qu'à cause de leur misère profonde elles avaient davantage besoin de Jésus- Christ : « Pauvres créatures, elles souffrent, elles pieu-

rent, elles sont faibles : c'est donc à elles que l'Evangile est d'abord destiné. »

Dans ces pensées, au mois de décembre 1871, Mgl" Lavigerie envoya trois Sœurs de la mission à Laghouat, par delà les hauts plateaux, à six jours de voiture à travers l'Atlas, à l'entrée des brûlantes immensités sahariennes. L'accueil qui leur fut fait dans l'oasis fut triomphal, mais leur installation fut uniquement le triomphe de la pauvreté. Elles commencèrent par la charité, ouvrant un dispensaire, soignant les indigènes qui leur apportaient d'énormes régimes de dattes comme rétribution» Elles ouvrirent ensuite une petite école; jeunes colons et Arabes y affluèrent. Mais tout était souffrance et misère en ce lieu; disette d'eau, climat torride, orages violents, trombes aveuglantes et étouffantes de poussière et de sable. Les Sœurs tombèrent malades. Leur supérieure les rappela. Elles retournèrent l'hiver suivant, sans pouvoir se lasser de faire le bien et de souffrir. Mais le séjour à Laghouat de quelques femmes isolées devint plein de périls. L'Archevêque les rappela définitivement.

A Marseille, la charité de la congrégation de Saint- Pierre-ès-liens continuait à recevoir les orphelins arabes pour leur apprendre les métiers qu'ils devaient exercer quelque temps après dans les villages chrétiens. Il en passa ainsi successivement plus de trois cents au boulevard de la Madeleine, d'où ils rentraient ensuite en Algérie sous la main de leur premier père. Leur reconnaissance lui demeurait fidèle, au loin comme auprès. M. Payan d'Augery aime à raconter que deux de ces jeunes Arabes se rendant en Italie, dans l'orphelinat Salésien de San- Pier d'Arena, y faisaient route sur le paquebot avec des esprits forts qui attaquèrent devant eux la religion et les prêtres. Les pauvres enfants n'y tinrent plus, et se jetant à travers la conversation, avec leur mauvais langage, mais avec leur grand cœur : « Vous pas Français, Monsieur,

pas Français ! — Et comment cela ? reprend le beau diseur. — Si vous Français, vous savoir que, quand la famine est venue à Alger, les Turcs laisser mourir nous, les marabouts aussi. — Et nos parents vouloir manger nous, ajouta l'autre Arabe montrant la cicatrice d'une entaille à son cou. Mais les prêtres sauvé nous avec l'argent des catholiques, avec papa Monseigneur; et depuis, nous bien manger, bien couchés, bien habillés, bien instruits. Bons, bien bons prêtres français; bien bon, papa Monseigneur. )>

Lui non plus ne les perdait pas de vue dans cet éloignement. Il vint à Marseille, le 28 janvier 1872, apporter le baptême à vingt-quatre de ses chers fils à qui l'on avait donné des parrains et marraines choisis parmi l'élite de la société. « Après plus de vingt ans, nous écrit le même témoin, nous revoyons encore cette émouvante procession de jeunes Arabes au teint bistre, à l'œil de feu, à la modestie angélique, venant, accompagnés de leurs pères et mères dans la foi, solliciter le saint baptême ; et défilant sur la terrasse de l'établissement des Orphelines du choléra, sous la conduite de l'Archevêque qui ensuite les baptisa lui-même, interrompant à chaque instant sa fonction sacrée par des mots de tendresse et de foi que nous n'oublierons jamais. »

Mais dans ce relèvement moral et spirituel des âmes et des œuvres, ce qui remontait le moins vite c'était la fortune financière de la petite Société. La France était à payer sa lourde imposition de guerre. La Propagation de la foi, privée de ses recettes ordinaires, avait dû abaisser à six mille francs sa subvention annuelle à l'œuvre africaine. « Était-ce une raison pour laisser tout tomber et périr? » se demanda l'Archevêque; il n'en était plus là. Lui aussi était remonté : « Je ne me sens pas ce triste courage, reprend-il. Dussé-je tomber écrasé, comme mon saint prédécesseur Mgr Dupuch, sous le poids trop lourd d'une telle entreprise, tant que je serai debout encore, je

conserverai ma foi et mon invincible espérance dans la miséricorde de Dieu ! »

Il imagina alors de faire appel à la charité sous une nouvelle forme. Comme il avait demandé aux familles et aux fidèles le prix annuel de l'adoption d'un orphelin, il demanda de même l'adoption d'un missionnaire moyennant le versement de 800 francs par an. Chaque bienfaiteur ou famille de bienfaiteurs aurait ainsi son missionnaire, et le mérite de ses œuvres. « Voilà, dans toute sa simplicité, la pensée que j'ai, je crois, reçue de Dieu », disait-il. Elle devait fructifier.

Une autre ressource qu'il fit dériver vers ses œuvres fut l'Association des mères chrétiennes de France, établie à Constantine, par Mgr de Las-Cases, sous le nom d'Œuvre de sainte Monique. Elle faisait vivre par ses offrandes l'orphelinat arabe de Constantine. En adoptant les orphelins, Mgr Lavigerie appela à lui les ressources de l'orphelinat ; et, en sa qualité d'administrateur temporaire du diocèse, il transféra l'Œuvre de sainte Monique à Notre- Dame d'Afrique où la sainte veuve et son illustre fils eurent chacun leur autel. Il est vrai sans doute que, par la ville de son siège, le grand évêque d'Hippone n'appartenait pas au diocèse d'Alger, mais Mgr Lavigerie prenait sur lui d'affirmer, dans une Circulaire, que « saint Augustin, au cours de ses voyages le long de la côte, avait dû plus d'une fois passer au pied de la sainte colline où s'élève aujourd'hui Notre-Dame d'Afrique, et même s'y arrêter ». C'était assez, croyait-il, pour le naturaliser Algérien, lui et sa sainte mère.

De plus un Bulletin servait d'organe à l'Association. Lui aussi passa à Alger, dans les mains de l'Archevêque, par concomitance avec l'œuvre. Au lieu de s'appeler Bulletin de VOEuvre de sainte Monique, il s'appela dès lors Bulletin de saint Augustin et de sainte Monique, puis finalement Bulletin des missions d'Alger, sous le patronage de saint Augustin et de sainte Monique. La trans-

formation devint ainsi complète. La Société des missionnaires eut désormais un organe indispensable de propagande et de recrutement; et l'Archevêque eut pour lui-même une tribune modeste, il est vrai, mais puissante, et qu'il allait remplir de ses accents apostoliques.

Il faut ajouter enfin que cette Société avait désormais trouvé un protecteur, comme l'Archevêque un ami, dans le nouveau et vaillant gouverneur de l'Algérie , l'amiral comte de Gueydon. Dès sa première visite officielle à Mgr Lavigerie, il avait dit : « J'ai passé ma vie à protéger les missions sur toutes les mers. Tant que je serai gouverneur d'Alger, on ne dira pas qu'ils ont été persécutés sur une terre française. » Et aux missionnaires euxmêmes, un jour que l'Archevêque les lui avait présentés à Maison Carrée : « Il y en a qui vous combattent, et moi je vous approuve. En cherchant à rapprocher les indigènes de vous par l'instruction et la charité, vous faites l'œuvre de la France. La France ne fait plus assez d'hommes pour peupler l'Algérie. Il faut y suppléer en francisant nos deux millions de Berbères; mettez y toujours la même prudence; et alors comptez sur moi. »

En somme, lorsque Mgr Lavigerie considérait le cours de cette terrible année 1871 , il y voyait, pour ses œuvres, tant de miracles de préservation et de conservation qu'il se déclarait très redevable à la bonté divine : « En résumé, écrivait-il, je dois dire que la frêle barque qui porte mes enfants, a été pendant la tempête, l'objet d'une spéciale protection du ciel. Malgré tant de craintes et de périls, pas une de nos œuvres n'a été supprimée, pas une de nos maisons n'a été fermée. »

Il en était de même pour son peuple d'Alger et de l'Algérie, sauvé des violences de l'émeute populaire et des horreurs de l'insurrection kabyle. Ce fut pour en rendre grâces à Dieu qu'il résolut d'instituer l'Adoration perpétuelle dans toutes les églises du diocèse d'Alger, à partir du ier janvier 1872 : « Sans vouloir nier le mé-

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rite et les services des hommes, si vous voulez vous souvenir de ce qui s'est passé sous nos yeux dans le courant de cette année, vous ne pourrez vous empêcher de reconnaître que c'est uniquement à un concours d'événements providentiels et humainement inexplicables que nous devons notre salut.

Bien plus , une autre Lettre adressée à son clergé, a la date du i3 novembre, passant en revue le personnel et les œuvres diocésaines, constatait, à la gloire de Dieu, que, depuis les quatre années de ce nouvel épiscopat, le diocèse avait vu « le nombre de ses prêtres presque doublé, quatre nouvelles congrégations d'hommes établies et cinq nouvelles congrégations de femmes, deux nouveaux collèges ecclésiastiques fondés, l'un a Blidah, l'autre a Alger, sans compter ses orphelinats et ses asiles de pauvres. Au total, c'étaient dix congrégations d'hommes, douze congrégations de femmes, plus de deux cents prêtres, travaillant de concert à l'établissement définitif de la foi chrétienne sur ce sol longtemps si désolé. »

La même Lettre disait : « Courage donc, Messieurs et chers collaborateurs. Quelles que soient les difficultés présentes, voici des jours meilleurs qui s'annoncent pour l'apostolat. Une politique sensée, vraiment coloniale, vraiment française et vraiment chrétienne s'affirme enfin et nous promet des jours de vraie liberté, la seule chose que l'Église demande présentement aux puissances de la terre, pour accomplir sa mission divine. Courage donc! Et quelles que soient les épreuves qui nous attendent encore, rappelons-nous les paroles du Maître : Mundus vos odio habebit, sed confiait e9 ego vici mundum! »

Cette politique réparatrice était celle pratiquée par l'amiral de Gueydon. L'Archevêque le soutenait et l'inspirait au besoin, non seulement en particulier, mais dans un conseil public où il avait sa place , le Conseil de gou-

vernement, composé des premières autorités civiles, militaires et ecclésiastiques de l'Algérie. Il y déployait une telle compétence administrative que ses collègues en étaient dans l'admiration. L'un d'eux, un des plus hostiles à ses croyances pourtant, déclarait que « c'était dommage qu'un tel homme portât soutane : il eût été un incomparable gouverneur général ! »

Les idées très mûries que l'Archevêque apportait à ce Conseil , nous les trouvons dans des Notes pratiques sur V Algérie, qu'il avait successivement fait passer sous les yeux du gouvernement de l'Empereur et du gouvernement de Tours. Il demandait la reconstitution de la propriété arabe non plus par tribus , indivisible , inaliénable , mais par familles, et dès lors transmissible , acquérable à nos colons français. Il en eût même admis l'expropriation avec indemnité, et cela au grand profit de l'Arabe lui-même qui ne tire rien de ces terres, et au grand profit de l'immigration européenne encouragée par l'espoir de les exploiter. Il désirait l'assimilation complète et prochaine de l'Algérie à la France, pour parer au péril de la séparation ardemment prônée parles factieux cosmopolites etautres. Il eût voulu qu'on fit disparaître de la jurisprudence franco-algérienne des dispositions qui consacraient l'atroce situation des femmes arabes , leur vente , leur réel esclavage, l'extrême facilité et multiplicité du divorce, et le reste. Il proposait l'extension des droits civils et politiques des colons français par leur plus large représentation dans les conseils publics. Il eût aussi souhaité, — il est vrai que c'était avant l'insurrection kabyle , — la réduction de l'effectif de l'armée d'Algérie , qui, suivant lui, ne fait qu'y perdre ses mœurs, sa foi, sa considération et les traditions de la grande guerre, « A moins, dit-il incidemment, et intentionnellement, que l'on ne veuille un jour prendre la Tunisie qui est prête à se donner à nous, pour échapper à son affreux et infâme gouvernement. » Il y pensait donc dès ce temps-là

C'est en conformité avec ces pensées, et dans le double intérêt de la terre et des hommes , que l'amiral , voulant punir la Kabylie de sa révolte, lui avait enlevé Soo.ooo hectares laissés improductifs et les avait rendus disponibles pour la colonisation. Mais qu'en allait-on faire? L'Archevêque proposa, dans le Conseil de gouvernement, d'en attribuer une partie aux immigrants d'Alsace et de Lorraine. L'amiral s'associa à cet acte de patriotisme et d'intelligente administration. Une loi, provoquée par lui, le io septembre 1871, concéda 100.000 hectares à ces infortunés.

La parole était dès lors à la charité chrétienne. Une Lettre éloquente de l'Archevêque adressée aux Alsaciens- Lorrains leur fit entendre cet appel : « Chrétiennes populations de l'Alsace et de la Lorraine, vous qui errez, dans ce moment, sur les routes de la France, de la Suisse, de la Belgique, fuyant vos maisons incendiées, vos champs dévastés, l'Algérie, la France africaine, par ma voix d'évêque, vous ouvre ses portes et vous tend les bras. » Il n'y avait point d'appâts que cette Lettre ne leur présentât pour les attirer : terres fertiles à cultiver, aisance facile à acquérir, foi religieuse et langue nationale entretenues dans les écoles, douceur du climat, beauté d'un ciel élyséen. Il rappelait qu'il avait été leur évêque, à Nancy : ils étaient ses fils d'autrefois. Il ferait tout pour eux.

Il ne s'épargna pas en effet : quêtes, comités de secours s'organisèrent en leur faveur. Un peu plus de 10.000 Alsaciens-Lorrains débarquèrent en Algérie, en 1872. Ils y fondèrent des villages, Haussonwiller dans la vallée des Issers, Strasbourg et Duquesne autour de Djigelli, Bitche près de Constantine. Mais malheureusement la plupart de ces braves gens étaient des ouvriers de fabrique, peu propres au travail de la terre : beaucoup ne purent s'y faire, vendirent leurs concessions et furent chercher de l'ouvrage dans un autre pays.

L'amiral et l'Archevêque avaient un ennemi commun : les municipalités turbulentes de l'Algérie. Ils eurent une tâche commune : défendre contre elles la liberté.

Celles de l'enseignement religieux, puis de l'exercice du culte , furent attaquées tour à tour.

Les villes d'Alger, d'Oran et de Constantine s'obstinaient à fermer leurs écoles congréganistes. Le gouverneur général leur fit savoir, par les préfets, que « des mesures prises sans droit devaient rester sans effet. » L'Archevêque, de son côté, s'adressa, par Lettre du 22 janvier 1872, à la commission parlementaire qui, à cette époque, était saisie d'un projet de loi sur l'instruction primaire. Ce lui fut l'occasion de traiter à fond le sujet, au point de vue de l'Algérie. Le crime des municipalités, en lutte contre l'école religieuse, est un crime de lèseliberté, un crime de lèse-famille, un crime de lèse-patrie : tel est son triple argument. « Certes, s'écrie le grand patriote, je comprends et je partage l'amertume que des persécutions semblables ont fait éprouver aux catholiques de quelques-unes de nos villes de France. Mais là du moins il n'y avait que des Français, pour être témoins de ces scandales. Ici c'est en présence du mahométisme courbé, mais non soumis, en présence des ennemis de notre nom et de notre culte national, que nous avons vu les institutions chrétiennes, les objets les plus sacrés de notre culte, ouvertement outragés, publiquement persécutés. En France, hélas ! sans doute on abattait le drapeau de notre foi et de notre honneur séculaires. Mais ici, on désertait devant l'ennemi. »

La Lettre de l'amiral de Gueydon aux préfets de l'Algérie concluait à la liberté des pères et mères de famille, dans le choix des instituteurs de leurs enfants et à la création, pour les indigents, de bons scolaires utilisables dans l'école de leur préférence. L'Archevêque, citant cette lettre pleine de fermeté, pleine de sens, donnait sa conclusion comme la plus sagement respectueuse du

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droit de tous. Telle devrait être la loi adoptée par les Chambres. Mais ce n'était pas l'affaire des Jacobins algériens pris à parti dans ces pages. Us préparèrent leurs représailles.

Alger, depuis la conquête, voyait chaque année se dérouler une procession grandiose, le jour de la Fête- Dieu; « et rien, écrit l'Archevêque , n'était plus solennel que la bénédiction donnée sur la place du Gouvernement à la foule qui couvrait les rues, les boulevards, les terrasses des maisons mauresques. Rien n'était plus grandiose que la seconde bénédiction donnée au milieu des salves de l'artillerie aux navires qui remplissaient le port et, au delà même des flots de la Méditerranée, à ceux que nous avons laissés dans la mère-patrie. » Or dans les derniers jours de mai, le maire de la ville, avisé officiellement par le préfet que la procession habituelle aurait lieu le i juin, refusa de prendre l'arrêté de police nécessaire pour que la procession fût possible. Une lettre hautaine et déclamatoire, signée de l'adjoint, faisait la leçon « aux pouvoirs qui avaient eu jusqu'ici la faiblesse de laisser violer la loi », et déclarait emphatiquement « qu'aux magistrats de la cité appartenait l'honneur de les rappeler à son respect. )>

A ce coup l'Archevêque riposta immédiatement et énergiquement. Le même jour, dès que le préfet lui eut notifié l'arrêté municipal, il lui adressa une Lettre justifiant de son droit, alléguant le vœu des populations, les traditions , l'honneur de la France devant les musulmans , et s'élevant contre les prétentions d'une municipalité « qui, s'étant toujours conduite avec la loi comme on savait, s'était ainsi enlevé le droit d'en oser parler.

« Au fond, Monsieur le Préfet, personne ne s'y trompe, disait-il. Cette opposition s'inspire de passions d'hommes qui ont renié toute croyance, et qui, ne visant qu'à renverser les plus solides bases de l'ordre social, se font une joie brutale de venir ici, en présence du mahométisme

encore mal soumis, insulter au culte national de la France.

« Pour moi, en ordonnant, en présence de ces passions que je connais, la procession de la Fête-Dieu, j'ai voulu remplir un devoir que je crois celui de toute conscience virile, dans ce pays et dans ce temps : celui de ne pas déserter devant l'ennemi. »

Cette vigoureuse Lettre se couronnait ainsi : « Mon devoir est rempli. Il ne me reste, puisque je suis désarmé, que de céder à la force.

« Mais la population vraiment catholique d'Alger, déjà si profondément blessée dans ses sentiments les plus intimes par les abominables outrages déversés chaque jour sur ses croyances, par les mesures illégales et persécutrices dirigées contre l'enseignement religieux de ses écoles, contre l'exercice de son culte, saura une fois de plus à quelles haines et à quelles faiblesses elle doit, depuis près de deux années, la suppression des coutumes et la violation des droits qui lui sont les plus" chers.

« Je souhaite, Monsieur le Préfet, que ces errements déplorables ne portent pas un coup funeste à l'Algérie , en montrant aux colons honnêtes et chrétiens qui auraient la pensée de venir se fixer parmi nous, sous quel joug d'intolérance religieuse ils viendraient se placer. »

Cette lettre, l'Archevêque la mit sous les yeux de ses curés, fiers de lui, en ajoutant : « Nous n'avons plus qu'une seule ressource, Messieurs : protester en faveur du droit et attendre des jours meilleurs pour l'Algérie, s'il plaît à Dieu de les lui réserver. »

Mais il ne voulut pas rester et laisser son peuple sous le coup d'une défaite. Le diocèse possédait sur la hauteur où s'élève Notre-Dame d'Afrique un magnifique terrain, entre les deux vallées, et au-dessus de la mer : « Ce terrain, dit-il à ses prêtres, est notre propriété pri-

vée, aucune mauvaise volonté ne peut nous empocher d'y trouver Dieu. J'ai décidé que la procession qui ne peut se faire à Alger aura lieu à Notre-Dame d'Afrique. J'y convoque toutes vos paroisses, avec leurs congrégations, leurs confréries, leurs écoles, pour le jour et l'heure où devait avoir lieu la procession d'Alger. »

A ce jour et à cette heure, une foule évaluée à plus de vingt mille personnes monta de la ville sur le plateau où trône Notre-Dame d'Afrique. L'armée presque entière s'y rendit avec tous ses chefs. L'artillerie plaça ses canons sur la colline qui fait face à l'église, à l'extrémité de la vallée des Consuls, et salua de ses détonations la présence du Dieu des armées. La bénédiction du saint Sacrement descendit sur la vallée, la mer, le port et cette ville que ces étranges princes du peuple avaient voulu fermer à Celui qui venait la visiter dans la paix et dont "le peuple en foule acclamait le triomphe.

Le gouverneur général avait d'ailleurs déclaré, par dépêche, de Blidah, a juin, « qu'il assumait la responsabilité du maintien de l'ordre, ne pouvant admettre qu'une infime minorité fasse obstacle au vœu du plus grand nombre des habitants d'Alger. »

Mais ce n'était là encore qu'une moitié de la victoire. L'Archevêque se pourvut contre l'arrêté municipal. Sans perdre un seul instant, il en appela au ministre des cultes. Celui-ci était M. Jules Simon qui, le n juin, en référa à son collègue de l'Intérieur, en ajoutant « qu'à son avis la loi du 1 8 germinal an X invoquée par le maire d'Alger n'était pas applicable à l'Algérie, et que les catholiques y gardent le droit de réclamer le libre exercice de leur culte. » Il rappelait en outre que « les maires ne pouvaient prendre de semblables arrêtés que sous la surveillance de l'autorité des préfets, lesquels avaient le droit de les annuler. » Le ministre de l'intérieur, déclara « partager cette manière de voir, et prescrivit qu'on se conformât aux usages. »

Les processions purent donc, par la suite et pour un temps, reprendre leur parcours d'autrefois, sans que leur pacifique cortège eût à se renfermer, comme une armée vaincue , dans la citadelle de Notre-Dame d'Afrique.

C'est sur cette citadelle pacifique de la prière que nous reposerons finalement nos yeux. Aussi bien était-ce de là qu'était parti tout le mouvement de résurrection que nous venons de décrire.

La construction de l'église était maintenant achevée. Le 4 mai> fête de sainte Monique, l'Archevêque y avait, au sein d'une grande pompe, fait la translation d'une partie du bras de la sainte veuve africaine. Maintenant, 0.8 juin 1872, il annonçait que, le 1 juillet, fête de la Visitation de Marie, il consacrerait l'édifice commencé par les soins de M81" Pavy, quinze ans auparavant.

Cette œuvre avait son histoire, qui était beaucoup l'histoire des interventions célestes. Dans toute institution de l'Eglise, entre Dieu et les hommes, il faut chercher l'âme qui prie. Depuis 1846, se cachait près de là une de ces créatures simples et fortes , humbles et grandes , dont l'instinct des peuples dit tout d'une voix : c'est une sainte ! C'était une Piémontaise d'une éminente vertu , nommé Marguerite Bergesio, venue enfant à Lyon, puis de Lyon amenée à Alger par Mgr Pavv qui l'avait mise, à Saint-Eugène, au service des plus jeunes enfants et des malades, et qu'on ne connut plus dès lors que sous le nom défiguré de Agarithe Berger, de Mlle Agarithe, ou plus souvent de « la Sœur de Notre-Dame d'Afrique ». En elle reposait la première inspiration de l'œuvre, avec la promesse des bénédictions d'en haut sur ce rivage algérien et sur toute l'Afrique soit chrétienne soit infidèle. C'était elle qui, dès son arrivée dans le pays, venait prier et faire prier pour cette chrétienté renaissante, devant une statuette de Marie qu'elle avait placée d'abord dans le tronc d'un olivier, puis dans le creux du rocher, au

fond de ce mystérieux et frais ravin qui forme une des gorges étroites de la Bouzareah. Elle trouvait là un souvenir de Notre-Dame de Fourvière tant aimée de sa jeunesse! C'est elle qui ensuite, en 1 854» avait suggéré à Mgr Pavy d'élever une chapelle à la Mère de Dieu, à l'extrémité de cette croupe, au-dessus des flots, et d'y appeler les fidèles aux pieds de celle qui désormais s'appellera Notre-Dame d'Afrique. Là, elle-même, s'installant dans une pauvre cabane, s'était donné la tâche d'y faire vivre, de la vente de quelques images et objets de piété, le pèlerinage grandissant. En 1860, lorsqu'une trombe emporta la toiture et tout le mobilier du petit oratoire, elle avait dit bravement à Mgr Pavy : « La chapelle de Marie est renversée par le démon , bâtissons-lui une église ! » et, apportant à l'évêque les quelques centaines de francs qui étaient le fruit de son pieux commerce et de ses quêtes : « Voilà, Monseigneur, pour. la première pierre, saint Joseph fera le reste. » Puis elle avait mis le bâton de pèlerin dans la main du Pasteur qui avait parcouru les villes de France, en quêtant, et qui du moins en mourant put saluer les coupoles naissantes d'un monument sur lequel reposaient tous ces célestes présages. Ces présages, elle-même, deux ans après cette mort, les voyait déjà se réaliser, lorsque les orphelins arabes de Mgr Lavigerie venaient chanter en ce lieu Ylmana Mariam. Au jour de la première prise d'habit des missionnaires, elle leur avait dit, à genoux devant eux pour être bénie : « Courage, mes Pères! le jour viendra où cette chapelle sera trop petite pour contenir les futurs apôtres des Arabes, comme vous! »

On croyait d'autant plus à sa parole prophétique qu'il n'y avait pas d'âme qui fût plus à Dieu, à la charité, à la bonté, à l'obéissance et à la patience, que cette adoratrice du Très-Haut. Ne descendant plus jamais à Alger, elle vivait dans une perpétuelle faction devant les autels, ou dans le service religieux des pèlerins, toute dévorée

de la passion de Celui dont elle disait : « Je voudrais brûler des parfums à Notre-Seigneur, dans tous les lieux où il repose. »

Mgr Lavigerie la vénérait et disait d'elle : « J'ai parcouru bien des pays et vu bien des gens, mais jamais de ma vie je n'ai rencontré une sainte comme Mlle Agarithe. » A chaque fois que, selon sa pieuse coutume, il venait recommander ses entreprises à Notre-Dame d'Afrique, il ne manquait pas de s'arrêter devant le petit étalage de la pieuse fille et de lui demander de prier pour lui : « Dieu et Marie ne peuvent rien lui refuser, » disait-il encore.

La consécration de Notre-Dame d'Afrique fut pour elle, comme pour tous les fidèles d'Alger, une grande journée. Le clergé, les congrégations religieuses étaient là. Après la cérémonie, on présenta à l'Archevêque deux épées historiques, celle du maréchal Pelissier et celle du général Yusuf, que leurs veuves faisaient déposer en exvoto aux pieds de la divine Reine du Ciel.

Le même jour avait lieu, dans ce même sanctuaire, la translation des restes de Mgr Pavy qui, par testament, l'avait désigné comme le lieu de sa sépulture. Mgr Lavigerie l'avait annoncée à son clergé, dans une Lettre pleine de l'éloge de son prédécesseur : « Mgr Pavy, votre pasteur et père, a fécondé par ses travaux, par les œuvres de sa haute intelligence, le champ du père de famille que vous arrosez de vos sueurs. Il a connu les peines, les contradictions, les amertumes qui, sur cette terre nouvelle, attendent les ouvriers de l'Evangile. Il a eu la gloire de voir ses entreprises couronnées de succès, et son seul héritage former le patrimoine de trois diocèses. Ce sont des souvenirs que vous serez heureux de ressusciter, en accompagnant à leur dernière demeure les restes de l'Illustrissime et Révérendissime Père en Dieu, Mgr Louis- Antoine-Augustin Pavy, second évêque d'Alger. » Mgr Pavy avait été beaucoup aimé. Ses restes, exhumés de

la cathédrale, furent transportés dans l'église neuve, embaumés dans les larmes et la reconnaissance de son peuple.

Mgr Lavigerie voulut que, dans ce même jour, Notre- Dame d'Afrique fût témoin du premier mariage chrétien célébré entre deux jeunes couples indigènes, orphelins de la famine de 1867. C'était, d'une part, un Kabyle, Ben-Aïssa, et une jeune fille, Helyma, des montagnes qui entourent Tercès. C'était, d'autre part, un Arabe, Jean Schériff, et une orpheline, Zohra, des environs de Cherchell. Lorsque, conduits par les Sœurs de la mission à l'autel de sainte Monique, les deux jeunes couples, revêtus du costume national, vinrent s'agenouiller aux pieds du pontife, l'émotion fut grande dans l'assistance. L'Archevêque essaya de parler; il ne le put. Il reçut lui-même leurs serments. La veille, il avait constitué à chacune des filles une petite dot de 5oo francs, et fait don à chaque ménage d'une maison meublée et de vingt-cinq hectares de terre, sur le territoire des Atafs, où nous les retrouverons. Il eût fallu remonter bien haut dans les siècles passés pour rencontrer une union ainsi bénie au nom de Jésus-Christ entre des fils et des filles du Prophète !

Dans toute cette journée de fête, on remarqua près de l'Archevêque un évêque, jeune encore, d'une belle prestance et le front largement découvert, remarquablement distingué de parole et de manières, qui depuis quelques mois était en Algérie : c'était Mgr Soubiranne, évêque de Sébaste in partibus, précédemment directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient, que Mgr Lavigerie, son condisciple et son ami, avait demandé comme auxiliaire, et qu'il avait lui-même sacré évêque à Paris, au mois de février de cette année. L'Archevêque avait représenté au Saint- Siège que « la direction des missions catholiques absorbant en correspondances , en voyages , en soins de toute nature, la plus grande partie de son temps, il avait

cru de son devoir de se faire suppléer à Alger. » Le Pape lui avait octroyé ce secours, et l'Archevêque l'avait présenté à son clergé comme un frère.

Constantine attendait encore la présence de son évèque. La dette énorme laissée par Mgr Las-Cases avait été payée, et le diocèse conservait la jouissance des propriétés acquises par ce prélat. Le 6 mai, le Saint-Père préconisa son successeur.

« Le voici qui vient , écrivait Mgr Lavigerie aux fidèles de Constantine, choisi pour vous parmi les plus saints, les plus sages , les plus dévoués au Saint-Siège , les plus expérimentés de notre France. » Celui qu'il annonçait ainsi à son troupeau était Mgr Robert, vicaire général de Viviers, duquel il devait connaître l'impérissable amitié. Le sacre du successeur de saint Augustin devait d'abord avoir lieu solennellement à Bône, près d'Hippone, le 16 juin, et un grand nombre d'évêques y étaient invités. Mais des retards survenus dans l'expédition des Bulles firent ajourner jusqu'en octobre cette consécration épiscopale, que Mgr Lavigerie conféra à son suffragant dans sa métropole d'Alger.

Ainsi l'Algérie chrétienne s'était reconstituée de la base au sommet, au cours de ces deux années 1871 et 1872, années pleines d'angoisses suivies de travaux réparateurs. L'Institut des missionnaires, ayant reçu son raffermissement intérieur, se trouva prêt à se déployer au dehors. Et c'est de Notre-Dame d'Afrique, maintenant consacrée, que nous allons voir l'apostolat faire découler la grâce avec la charité, dans la vallée du Chélif, sur les pentes abruptes de la Kabylie, et jusqu'au sein des sables brûlants du Sahara.

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