‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 27 sur 35 · DES CRÉDITS POUR 1878. LETTRE AU MINISTRE CONTRE LES · texte numérisé non relu

DES CRÉDITS POUR 1878. LETTRE AU MINISTRE CONTRE LES

DOCTRINES DU RAPPORT. ESPERANCES DANS l'aFRIQUE d'au DELA.

Mgr Lavigerie faisait tant pour la France en Algérie qu'il était juste que la France et son gouvernement fissent beaucoup pour lui. Ses œuvres d'assimilation et de colonisation pouvaient vivre et s'étendre, tant que les subsides de l'Éat leur seraient encore maintenus, du moins quatre ou cinq années, comme lui-même disait. Mais si ces ressources, indispensables pour les commencements, lui étaient retirées, si la France allait commettre cette erreur et cette faute de laisser dans la détresse les meilleurs ouvriers de sa prospérité et stabilité coloniale; s'il arrivait même que l'aberration en vînt à ce point que, non seulement les missions, mais les institutions diocésaines elles-mêmes, temples, culte, séminaires, fussent atteintes dans leur vie par ceux mêmes qui avaient le mandat et le devoir d'en alimenter la

source, comment le chef de l'Église d'Alger, privé de ses subsistances, pouvait-il espérer de tenir encore la campagne? On ne s'étonnera donc point qu'il fut une heure où, désespérant de faire face à cette coalition de malveillances aveugles, il demanda au Chef suprême de l'Eglise d'être relevé de son commandement. Il le reprit aussitôt après, il est vrai, refusant d'abandonner ceux dont il était abandonné. Mais à quelques mois de là il allait demander à Celui qui a reçu les clefs de l'Église universelle de lui ouvrir la porte vers une autre et lointaine Afrique, plus libre, plus jeune, plus sauvage aussi, où du moins il enverrait ses fds porter le nom de la France avec celui de Jésus-Christ.

C'est tout ce qui nous sera montré dans le présent chapitre, et ce qui nous conduira aux grands objets traités dans le volume suivant.

L'époque à laquelle Mgr Lavigerie subissait cette épreuve était précisément celle où l'Algérie le voyait le plus occupé de son amélioration coloniale et religieuse. Il faut faire voir d'abord ce bel élan de ses œuvres.

La colonisation agricole, pour commencer par elle, avait été de tout temps l'objet de la sollicitude de celui à qui l'on avait décerné le titre de « premier colon algérien ». Mais les deux milliers d'hectares de terres qu'il avait défrichés, ou allait défricher, à Maison-Carrée, à Saint-Charles de Kouba, aux Atafs, n'était pas l'unique service qu'il se proposait de rendre à la colonisation : il protégeait les colons pour les multiplier.

Sa préoccupation pastorale, dans ce temps-là, était celle du service militaire qui leur était imposé et dont la charge était, selon lui, un des principaux obstacles à leur établissement dans le pays. Au mois de mars i8j5, le gouvernement avait présenté une loi, en vertu de laquelle « les jeunes gens domiciliés en Algérie n'étaient tenus qu'à une année de service militaire, dans un des corps permanents de l'armée d'occupation. » Cette loi,

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selon l'Archevêque, accordait trop et trop peu. Elle accordait trop peu, en refusant l'exemption totale aux colons qu'elle laissait encore chargés d'une année de service. Elle accordait trop aux autres, en donnant l'exemption partielle à tous les jeunes Algériens, quelle que fut leur profession, et dont la plupart, il le montrait, exerçaient des métiers plutôt frivoles ou nuisibles qu'utiles. Il écrivit sur ce sujet une Lettre considérable à M. de Kerdrel, président de la commission de l'armée. Il y proposait deux choses : premièrement, restreindre le bénéfice de l'exemption aux seuls colons cultivateurs de profession, résidant sur les terres qu'ils exploitent eux-mêmes; secondement, pour ceux-là l'exemption, non d'une partie, mais de la totalité du service militaire, et cela durant une période de cinquante années, à partir de la promulgation de cette loi.

Cette Lettre, un vrai rapport, s'appuyait sur de belles considérations : « Si le premier intérêt de l'Algérie est un peuplement français, ce peuplement ne peut être sérieux qu'à la condition d'être un peuplement agricole. Il nous faut des cultivateurs, écrit éloquemment l'Archevêque, car, après le ciel, je ne connais de vraiment fécond et moralisateur que la terre. » Il calcule que sur les 160.000 Français, les juifs compris, qui sont en Algérie, il n'y en a pas en tout 20.000 qui travaillent effectivement le sol. Il constate que si, par contre, 80.000 Espagnols sont venus le féconder de leurs sueurs, c'est parce que, en leur qualité d'étrangers, ils ne sont pas soumis à la conscription. De plus, il fait voir, dans son projet, l'intérêt non seulement de la terre, mais aussi de l'armée, car si la loi ainsi amendée lui enlève d'un côté le service de deux ou trois cents jeunes cultivateurs pendant une seule année, de l'autre elle lui laisse ces mille ou douze cents jeunes gens des villes, pour toute la durée du service qui était alors de cinq ans. Enfin, il fait observer que les colons étrangers ne craindront plus

désormais de se faire naturaliser Français, du moment que leur titre de cultivateurs les exonérera de cet impôt du sang. Toutes ces considérations sont celles d'un véritable homme d'Etat, rehaussé d'un homme d'Église. C'est par là, par cette intervention intelligente et active dans les affaires du pays que Mgr Lavigerie rentre dans la grande famille de ces évoques français des siècles précédents, qui, mêlés aux intérêts de tout ordre de la nation et vivant de sa vie tout entière, s'identifiaient avec elle, et en étaient la tête en même temps que le cœur.

Le projet suggéré par Mgr Lavigerie à la commission de l'armée n'eut pas de succès dans ses conseils. Eutelle le soupçon qu'il émanait de lui?

C'était un autre bienfait pour l'Algérie et pour la France que l'assimilation des Kabyles du Djurjura, par la charité chrétienne. La charité seule, en effet, avait le droit de monter et de paraître sur ces montagnes, d'où elle devait finir par attirer tout à elle. Mais, avec elle, y montait l'amour de la France, la langue de la France, les écoles de la France ; et chaque année les rapports des inspecteurs constataient, comme ils le constatent encore, qu'il n'y avait pas d'écoles mieux tenues, plus fréquentées et plus françaises que celles des Pères et des Sœurs.

L'Archevêque ne craignait pas de les multiplier. Il écrivait dans ce temps-là à M. Gatheron : « Montez à cheval, vous et le P. Bresson, cherchez la meilleure position que vous trouverez vers Fort-National, cherchez à qui elle est et ce qu'elle peut valoir. Télégraphiezmoi pour me le dire : vous avez la gratuité du télégraphe avec moi. » Et, comme toute cette marche en avant soulevait contre elle le dépit des journaux algériens et des Bureaux arabes, la même lettre disait : « Ne vous tourmentez pas des ragots des libres penseurs. Prenezen seulement l'occasion de mieux faire. Tenez-moi au courant. Adieu, mon cher ami. »

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Le 28 août 1876, une nouvelle fondation fut faite à Beni-Ismaêi. Une autre eut lieu, le 20 novembre, à Thaourith, dans la tribu des Aït-Menguellath. Rien de plus sauvage que cet endroit. On prend la route stratégique qui relie Fort-National à la province de Constantine par le col de Tirourda, en côtoyant, à une altitude d'environ mille mètres, un des principaux contreforts du versant nord du Djurjura. Après la route, un sentier de chèvres presque à pic escalade un piton dont la pointe porte un amas confus de maisons blanchies à la chaux que domine un minaret. C'est Thaourith, avec sa Djemaa délabrée dont partent des ruelles tortueuses, coupées de carrefours fangeux où l'on s'accroupit pour deviser ou dormir. Les missionnaires, épousant la misère du pays, se contentèrent, eux aussi, d'un pauvre gourbi qui la veille encore servait d'étable aux animaux. « Tout ce que nous avons pu faire, écrivait le P. Bresson, c'est de séparer un coin de la maison pour y loger Notre-Seigneur, en lui faisant une petite chapelle, à l'aide de toile cirée et de rideaux de cotonnade. On oublie facilement les privations et les incommodités d'une telle installation, auprès du Dieu qui a voulu naître dans une étable et qui ne dédaigne pas de partager notre pauvreté . »

Aux Atafs du moins, Dieu n'était pas condamné à rester le Dieu inconnu : l'assimilation des Arabes était manifeste, complète; on y faisait des chrétiens en même temps que des Français.

Dans le courant de l'année 187a, Mgr Lavigerie avait marié cent vingt de ses orphelins, garçons et filles, dont quelques-uns avaient été placés dans des familles chrétiennes, en attendant l'achèvement du second village. Ce second village, à six kilomètres du premier, près de la rive du Chélif, avait été placé par Mgr Lavigerie sous le vocable de sainte Monique, afin d'intéresser à ses nécessités toutes les veuves dont cette sainte veuve

est le modèle. En septembre 1873, Sainte-Monique comptait trente maisons groupées autour de sa petite église. Douze ménages en prenaient alors possession, les autres attendaient encore : l'argent manquait. Sur les 70.000 francs votés par le Parlement en faveur des orphelins naturalisés français, 70.000 avaient été affectés aux enfants d'indigènes de Mgr Lavigerie : la Propagation de la foi avait fourni 4<>.ooo francs. Mais tout avait passé dans les constructions; et pour que les nouveaux mariés entrassent eux aussi en ménage, il leur fallait attendre le petit mobilier, les deux bœufs, la charrue et l'attirail de culture que leur Père sollicitait de la charité de la France.

Saint-Cyprien se peuplait. « La plupart des jeunes ménages ont déjà des enfants, écrivait le fondateur, quelques uns jusqu'à deux ou trois, car tout va vite dans ce pays du soleil. » Et il se représentait lui-même avec complaisance bonhommisant au milieu de ce petit monde arabe, parmi les cris des enfants qui interrompaient à l'église « ses vieux discours ». — « Mais quelles orgues, disait-il, remplaceraient par leur harmonie les premières impressions de ces petites âmes qui se cherchent déjà sous l'œil de Dieu, et qui lui portent leur premier hommage inconscient, comme celui des oiseaux qui gazouillent à l'entour et qui célèbrent à leur manière la Providence infinie? » Il appelait ces villages chrétiens « des oasis au milieu d'un désert brûlé de tant de feux. » Il s'y reposait lui-même et s'y raffraîchissait, dans la fièvre d'action qui consumait sa vie. Mais il se défendait d'en tirer sa gloire propre ; et répondant à un missionnaire qui avait cru bien dire en lui parlant de l'honneur que lui ferait la fondation de ces villages : « Mon cher enfant, c'est un triste mot pour un missionnaire. Cherchons le bien et passons-nous de l'honneur. »

Mais rien, par contre, ne faisait plus d'honneur à la

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France auprès des indigènes que l'établissement de bienfaisance qui s'élevait alors aux Atafs, entre les deux villages. C'était un édifice d'architecture mauresque, éclatant de blancheur, qui présentait sur sa façade une longue galerie ou verandah s'ouvrant sur le Chélif, la vallée, la plaine et le cercle des montagnes lointaines. Les Arabes qui, depuis deux ans, voyaient monter ces murs, cette colonnade, cette terrasse, ces grandes salles revêtues de faïences peintes, ces bains et cette chapelle, n'y pouvaient rien comprendre : « C'est pour un prince, tout cela? — Non, c'est poulies Arabes, quand ils seront malades. — Et ils ne paieront rien? — Non, rien. — Est-ce vrai? — Très vrai. » Et ils levaient les bras au ciel. On inscrivit sur le fronton en caractères arabes : Bit Allah, maison de Dieu. Ces deux mots étaient, pour qui savait comprendre, la clef de toute l'énigme.

L'inauguration de l'hôpital des Atafs, achevé en deux ans, allait solenniser, sur ce théâtre de la charité, l'alliance de la religion et de la patrie. Elle eut lieu en février 1876. Le samedi 5, un train spécial amenait d'Alger à la station des Atafs, sur un parcours presque égal à celui de Paris à Tours, plus de trois cents invités, ayant à leur tête le général Wolf, le préfet, les généraux, le directeur général des affaires civiles, M. de Toustain, représentant le gouverneur alors en France, le procureur général et les présidents de la cour d'Alger, l'amiral du Quillio commandant de la marine, le prince royal de Hollande, Mme de Lamoricière, veuve de l'illustre général, des personnages anglais catholiques et protestants, et une députation nombreuse des missionnaires d'Alger. Ils furent reçus à leur arrivée par des décharges de mousqueterie des cavaliers arabes simulant une attaque du train. Un millier de ces cavaliers étaient campés dans la plaine, avec leurs aghas et leurs caïds. D'autres multitudes descendaient des montagnes, faisant retentir l'air du son de leurs

ghasbas, les flûtes du pays, auxquels les femmes mêlaient leurs y ou y ou d'allégresse. Les villages chrétiens étaient en fête et pavoises du drapeau de la France. A l'approche des invités, les cloches sonnent, le canon tonne ; on monte la colline, et l'hôpital présente sa colonnade de pierre sur l'attique de laquelle on lit en lettres éclatantes : Bit Allah ! Les cavaliers du cortège forment un demi-cercle en avant, pendant qu'un spectacle nouveau a saisi tous les yeux.

Sur le toit en terrasse qui surmonte la galerie de la grande façade, l'Archevêque apparaît debout, sous un dais de velours or et cramoisi, en habits pontificaux, la mitre en tète, la crosse en main, sa croix archiépiscopale tenue devant lui par un indigène, tandis que quatre autres, avec leurs burnous blancs et leurs chéchias rouges soutiennent les montants du dais. Autour du pontife, cinquante prêtres, vêtus de dalmatiques ou de l'habit blanc des missionnaires, sont rangés immobiles comme des statues. De là le Pontife entonne, de sa puissante voix, le Veni Creator Spiritus, que le clergé continue. Il bénit et asperge majestueusement l'édifice. Puis se tournant vers les montagnes, aux quatre côtés du ciel, il donne la bénédiction pontificale à l'assemblée, pendant que les cloches et le canon s'unissent à sa prière.

Un enthousiasme religieux s'était emparé de tous. Les protestants étaient les plus émus : « Nous avons vu saint Augustin ! » disait le consul général d'Angleterre, le colonel Playfair.

Cependant l'Archevêque était descendu , suivi de son clergé ; et, s'avançant vers le général Wolf, il lui présenta le salut. Le général célébra, dans quelques paroles patriotiques, la mission de la France qui achève par sa bienfaisance ce qu'elle a commencé par les armes. Mgr Lavigerie le remercia de ce qu'il avait fait pour cet établissement. Alors lui-même prononça un discours dune émouvante grandeur.

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D'abord, promenant son regard sur ces plaines et ces collines qui, durant près d'un quart de siècle, avaient été les témoins des plus sanglants épisodes de notre conquête : « C'est ici, dit-il, qu'Abd-el-Kader trouvait dans les cavaliers renommés de la tribu des Atafs d'ardents auxiliaires qui se soulevaient à tous ses appels. C'est ici que Changarnier, le seul des héros de ces premières et grandes luttes qui survive encore, ajouta à son nom déjà immortalisé par tant de victoires la gloire de l'Oued- Fodda. Du lieu où je vous parle, j'aperçois à l'horizon les sommets de l'Ouarensenis, et il me semble y voir resplendir le nom de Bugeaud et celui de Lamoricière qui l'illustrèrent par tant d'intrépide valeur. Et, en évoquant dans ces lieux témoins de sa gloire, le souvenir de Lamoricière, je sens tressaillir son âme magnanime, car, du séjour de la paix, elle voit pour la première fois au milieu de nous celle qui fut l'objet de ses affections les plus saintes, et qui est aujourd'hui celui de nos vives et respectueuses sympathies de catholiques et d'Algériens. . . C'est ici, en ces lieux mêmes, que se conclut, au plus fort de ces mêlées de chaque jour qui ne laissaient ni paix ni trêve, ce premier échange de prisonniers devenu légendaire dans notre histoire africaine, et par lequel nos colons de la Mitidja, enlevés par Abd-el-Kader et s'attendant à chaque heure au coup de la mort, durent leur salut à l'initiative de Mgr Dupuch. » Et en saluant l'évêque généreusement héroïque, MgI* Lavigerie saluait deux hommes de cœur qui, au péril de leur vie, avaient servi ce dessein, M. le comte de Franclieu, et M. de Toustain du Manoir, directeur général des affaires civiles d'Algérie, présent à cette fête.

« C'est sous la protection de tels souvenirs que nous avons voulu établir ici, à côté de nos jeunes villages d'indigènes devenus chrétiens, l'hôpital que nous inaugurons aujourd'hui. Puissions-nous contribuer à soulager ainsi la misère de ce peuple, au nom du Dieu qui fut celui de

ses pères et qui redevient ici même celui de ses enfants. »

On avait demandé à Mgr Lavigerie de donner à l'hôpital le nom de saint Charles, son patron. Il lui donna le nom de sainte Elisabeth, patronne de la pieuse femme du général Wolf : « Nous l'avons placé, dit-il, sous l'invocation d'une sainte dont la charité royale se dépensa tout entière au service des malheureux. Le nom de sainte Elisabeth nous rappellera les vertus aimables et douces dont votre bienveillante condescendance, Madame, et votre initiative pour cette grande œuvre, Monsieur le général', ont pour toujours rattaché la mémoire au bien qui doit se faire ici.

« Ce bien, vous l'avez admirablement défini vous-même. Il ne s'adresse pas seulement aux corps, il s'adresse encore aux cœurs et aux âmes ; et, en montrant à cette société qui se dissout la charité de la France chrétienne, il contribuera à faire disparaître les préjugés qui nous séparent encore. Les Sœurs qui soigneront ici les femmes indigènes leur parleront un langage plus éloquent que tous les discours ; et dans cette maison sur l'entrée de laquelle nous avons fait écrire en leur langue : « Ceci est « la maison de Dieu », ils reconnaîtront bientôt, je l'espère, que ce n'est pas là une vaine parole, et que ces filles de la France catholique, qui viennent s'y dévouer pour eux, sont les filles du vrai Dieu. »

Il faudrait décrire aussi, après la fête religieuse, la merveilleuse fantasia exécutée devant l'Archevêque et ses invités, qui en suivaient les péripéties du haut de la terrasse, puis l'immense diff'a de quatre mille personnes répandues sur le plateau et la colline, autour du brasier central où rôtissaient 90 moutons, des bœufs entiers, un gigantesque festin digne de cet Orient biblique dont la magnificence allait au génie grandiose de l'Archevêque d'Alger.

Des musiciens arabes se répandirent parmi les tentes, et chantèrent la famine de 1867 et la charité du grand marabout des Roumis. Un vieux compagnon de guerre

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d' Abd-el Kader, le chef de la fantasia, commandeur de la Légion d'honneur, disait que, « lui qui jadis avait fait parler la poudre contre la France lors de la conquête de ce pays, aujourd'hui qu'il était devenu vieux, la faisait parler pour fêter la conquête que la France y avait faite de tous les cœurs. » Un autre, le cheik Ben-Moussa, disait à l'Archevêque : « La première fois que je t'ai vu, je te prenais pour un marabout comme les autres. Mais à présent je vois que tu pourrais à toi seul faire tourner la moitié du monde. »

La fête s'acheva à l'église de Saint-Cyprien par le salut et le chant de X Ave Maria africain. Puis les visiteurs, reprenant le train pour Alger, n'aperçurent bientôt plus dans la nuit, au dessus de l'hôpital Sainte-Elisabeth, que la double croix archiépiscopale qui se détachait , tout en feu, comme un grand astre, sur le ciel constellé de l'Afrique .

Ce jour-là même, toutes les Sœurs employées dans les deux villages se transportèrent à l'hôpital pour y recevoir les malades qui commençaient à s'y présenter. C'est de là désormais qu'elles partaient chaque matin, deux ensemble, portant leur petit panier de remèdes, avec un petit orphelin arabe comme interprète, pour visiter les villages voisins, et en ramener parfois quelques malheureux malades qu'elles soutenaient de leurs bras. Ces excursions sont restées un des plus chers souvenirs des filles de Dieu.

Or, c'était juste au moment où toutes ces œuvres algériennes avaient pris ce bel essor; c'était au lendemain du jour où l'Eglise, l'administration, l'armée de l'Algérie unissaient ainsi leurs mains dans la main de la charité, et où tous les cœurs battaient du même amour de la France, que les représentants de la France, dans les Chambres, complotaient de ruiner ces œuvres. Cette ruine, ils en avaient trouvé l'instrument et le moyen, et ils n'étaient pas loin d'en moissonner la gloire.

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