‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 29 sur 35 · HOSTILITÉS DES CHAMBRES · texte numérisé non relu

HOSTILITÉS DES CHAMBRES

pense proposée par le gouvernement dans l'intérêt de notre possession africaine : « Plus nous étendons notre population , plus il est nécessaire que , sur des espaces immenses sur lesquels les ecclésiastiques sont obligés de suffire à tous les besoins du service religieux, nous tâchions de faciliter le recrutement du clergé. Je puis donc affirmer à la Chambre qu'elle n'accordera pas trop en ajoutant aux 80.000 francs de la commission les 20.000 francs demandés par M. Keller. » Mais la gauche radicale avait des yeux pour ne rien voir : et les 20.000 francs furent refusés aux séminaires.

Quant à la subvention annuelle pour les orphelins et les villages arabes, qui devait être portée aux crédits supplémentaires, on se contenta de ne plus les y faire figurer désormais : le coup ne fit pas de bruit, mais il était porté, et il était mortel.

Lorsque Mgr Lavigerie faisait ensuite le compte des pertes résultant de ces malheureux votes, il trouvait que, comparé au budget précédent, le budget pour l'année 1877 enlevait aux trois diocèses réunis la somme de 35o.ooo francs. Le diocèse d'Alger subissait à lui seul une perte de 209.000 francs, c'est-à-dire près de la moitié de son budget total annuel.

Ce fut le 29 décembre que la Chambre des députés vota l'ensemble du budget qui lui était revenu du Sénat, sans amendement sur ce point. Or c'était le ier janvier que ses dispositions devenaient exécutoires. Donc nul recours n'était possible. Mgr Lavigerie vit la situation qui lui était faite de ce chef : elle était désespérante. Il avait pris l'engagement de bâtir quarante-quatre églises dans son diocèse, et pour les constructions d'églises diocésaines il n'obtenait en tout que 2 5. 000 francs. Il avait commencé d'élever une chapelle dans son petit séminaire de Saint-Eugène : la construction à hauteur du toit devait être suspendue ; elle l'est encore. Ce séminaire était alimenté par les bourses du gouvernement : elles lui

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étaient retirées. Comment allait-il le faire vivre, et recruter le clergé déjà trop peu nombreux pour les besoins des fidèles? C'était une faillite morale. On répondait à cela que l'Archevêque était riche ; et cette opinion perfide avait trouvé de l'écho jusqu'à la tribune de l'assemblée. Riche! sa mort devait montrer plus tard ce qui en était! En attendant il ne pouvait que répondre dans ses lettres : « Non, la réalité est que nous sommes pauvres, et que mon traitement, qui est maintenant ma seule fortune, suffit à peine aux charges nombreuses qui partout, mais plus ici qu'ailleurs, pèsent sur le chef d'un diocèse. »

Qu'allait-il donc faire? « Jamais situation ne fut plus douloureuse, écrivait-il en France dans le Bulletin du ier janvier 1877. Si nous voulons continuer nos œuvres, c'est la ruine matérielle ; si nous les laissons tomber, c'est le déshonneur et la ruine spirituelle. C'est ainsi que le pieux, le bon Mgr Dupuch fut autrefois conduit à l'abime ; et quelques-uns espèrent secrètement peut-être réduire le premier Archevêque d'Alger au même sort que son premier évêque. )>

Mgr Lavigerie connut alors une de ces heures sombres, désemparées, telles qu'il en avait déjà traversé plusieurs dans son existence. Sous le poids écrasant de certaines situations impossibles à porter, ce ressort d'acier se brisait. Dans le premier moment de l'inéluctable détresse, il lui parut que, lui aussi, comme Mgr Dupuch, n'avait plus qu'à descendre de son siège et partir. A la même date, 3o décembre 1876, il écrivait à Mgr de Rodez que c'était chose résolue. Et, couvrant de la double raison du poids de sa charge et de l'ébranlement de sa santé, sa secrète souffrance de la défaite et le ressentiment de son cœur orageux, il disait à cet ami : a Je suis, cher Seigneur, à la veille de prendre une résolution devenue nécessaire, à cause du mauvais état persévérant de ma santé et du développement continu de la mission. Je ne

puis plus suffire à gouverner le diocèse et à étendre les œuvres de la délégation. Dans cette situation il me faut choisir, mais je ne puis, sans me déshonorer, abandonner les œuvres que j'ai fondées et les soldats que j'ai jetés dans la bataille. J'abandonnerai donc complètement mon archevêché, et je resterai Délégué apostolique, en choisissant très probablement ma résidence ultérieure à Saint-Louis de Carthage qui nous appartient. Je ne serai pas le premier évêque qui me serai fait missionnaire ; et, s'il y a là un sacrifice, je le ferai avec joie, car le monde comme il marche me fait horreur, et la responsabilité épiscopale dans ces tristes temps me devient insupportable. Et puis, si on me traite un peu de fou, je serai en bonne compagnie, à commencer par saint Paul; et, dans tous les cas, on ne me traitera pas d'ambitieux. »

Les dernières lignes de cette lettre confidentielle disaient : « Je connais assez la générosité de votre cœur, cher Seigneur, pour savoir que vous m'approuverez, comme le fait Mgr Maret, à qui j'ai aussi confié ce projet. Je vais en écrire à N. S. P. le Pape; et je suis certain d'avance de son acquiescement. Je demanderai Mgr Robert pour mon successeur. »

A deux jours de là, ier janvier 1877, étant à Maison- Carrée, et voyant ses missionnaires réunis autour de lui pour lui offrir leurs vœux, il en prit occasion de leur donner, confidentiellement d'abord, communication de l'acte grave qu'il venait de consommer ce jour-là même. « Mes enfants, leur dit-il, je ne crois pas que ma conscience puisse me permettre de vous laisser combattre seuls dans une aussi périlleuse mission. Vous avez eu déjà des martyrs parmi vous. C'est moi qui vous ai envoyés au loin sur le champ de bataille. C'est moi qui suis appelé à choisir ceux qui doivent leur succéder. Je ne puis pas, je ne dois pas le faire sans marcher désormais avec eux. Vous avez tout quitté pour vous rendre à mon appel, patrie, famille : moi je n'ai rien laissé,

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je suis toujours sur mou siège épiscopal. Cette pensée me torture , car qu'est-ce qu'un chef d'armée qui ne marche pas à sa tête , et un pasteur qui semble fuir les fureurs des loups? J'ai donc consulté Dieu dans la prière. Mes forces qui s'affaissent semblent être pour moi un signe de sa volonté, et je viens de m'adresser au souverain Pontife pour lui demander de me permettre de laisser mon siège archiépiscopal , de prendre votre habit, votre règle, pour partager votre vie et, s'il le faut, votre mort. ))

En effet, le même jour, par l'intermédiaire du cardinal Franchi, préfet de la Propagande, l'Archevêque écrivait à Pie IX pour lui exposer que , partagé entre sa charge pastorale d'Alger et celle de la mission d'Afrique, et impuissant, à cause de sa santé, à suffire à toutes deux, il lui demandait d'agréer qu'il remit entre ses mains paternelles l'archevêché d'Alger pour se donner tout entier à l'œuvre de la mission. « La mission est encore faible, comme tout ce qui commence, expliquait-il. Elle ne peut donc se passer de la main qui l'a jusqu'ici soutenue et dirigée. Les deux congrégations que j'ai dû fonder pour un aussi vaste apostolat ne peuvent non plus vivre et se développer qu'avec mon concours, et il me semble, Très Saint Père, que je me déshonorerais moi-même si je les abandonnais. Elles comptent déjà, à elles deux, près de trois cents membres, elles ont eu leurs premiers martyrs : pourrais-je laisser porter avec justice, sur un évêque catholique, le jugement qui a frappé les Pharisiens dont il est écrit qu'ils disent et ne font pas, et qu'ils imposent aux autres des fardeaux importables qu'ils ne touchent pas du doigt?

(c J'ose donc prier Votre Sainteté de ne me point séparer d'eux, et je lui demande la permission de faire le sacrifice de mon siège archiépiscopal et des honneurs qui l'entourent pour me placer à la tête de mes missionnaires. »

Mgr Lavigerie disait ensuite « la confiance qu'il avait d'obtenir du gouvernement la présentation d'un bon successeur, quand le moment serait venu, c'est-à-dire lorsqu'il lui serait permis de se démettre en forme de l'archevêché d'Alger. » Ce successeur de son choix, vient de nous être révélé.

Auquel des sentiments divers allégués dans ces lettres et discours obéissait principalement Mgr Lavigerie, en prenant une telle détermination? Écoutait-il les avertissements réitérés de sa santé, comme il l'écrivait à ses amis de France? Était- il excédé de la perpétuelle tyrannie des pouvoirs publics, et cet éclat devait-il être la réponse vengeresse aux mesures récentes qui le menaçaient de la ruine? Ou plutôt ne cédait-il pas, comme il l'écrit au Pape, à l'irrésistible et incessante poussée de sa vocation de missionnaire, vers les nouvelles et plus grandes conquêtes qu'il rêve déjà d'entreprendre? Car, il ne faut pas l'oublier : c'est à cette époque que les découvertes des grands explorateurs africains ouvraient à l'apostolat des horizons sans limites. L'apotre les suivait d'un regard d'ambitieuse envie, car n'était-ce pas dans ces profondeurs mystérieuses que se cachaient peut-être ces étranges formes humaines qu'il avait vues en songe au tombeau de saint Martin, et qui aujourd'hui lui demandaient de laisser tout le reste, sinon pour venir à eux, du moins pour être à eux, tout entier à eux, rien qu'à eux ?

Quoi qu'il en fût, l'Archevêque ne lâcha pas pour cela le gouvernail un seul instant; et, le jour même de cette demande de sa retraite au Pape, on le voit qui se remet immédiatement à la manœuvre, pour sortir son diocèse de la passe où venait de l'enserrer le budget. C'est en effet le Ier janvier 1877 qu'il adressa à ses prêtres une Lettre où il les conjure, « eux déjà si pauvres, de prélever un nouveau tribut sur leur pauvreté, afin de sauver le petit séminaire diocésain, berceau de leur jeunesse cléricale » — « Je m'adresse à vous, Messieurs et chers coopé-

rateurs , sans récriminations ni aigreur contre qui que ce puisse être, uniquement pour remplir un devoir sacré. » Il ne récrimine pas, il se plaint. Il se plaint et il plaint ses prêtres d'Algérie « de ce qu'après avoir tout1 quitté pour évangéliser cette nouvelle France, ils se voient condamnés à l'intolérable amertume de ne tenir la croix entre leurs mains sur une terre infidèle que pour la voir tristement humiliée . » Il les plaint eux, « exilés volontaires de la mère-patrie, travaillant sans espoir d'aucune récompense humaine, de ne recueillir autour d'eux que l'ingratitude des hommes, et une mort prématurée pour prix de leurs travaux. » Il plaint même ses ennemis d'avoir si mal compris l'intérêt national, et il veut espérer encore, que « la réflexion et une connaissance plus exacte des choses leur fera comprendre enfin que la situation du culte catholique en Algérie intéresse directement l'honneur de la France. »

Cet honneur de la France, c'est au patriotisme de ses prêtres qu'il le confie, leur rappelant que « plus qu'ailleurs, sur une terre étrangère, ils devaient garder, comme une seconde religion, le culte de la patrie. » C'est par patriotisme que lui-même a renoncé à s'adresser à la charité de ses diocésains, car il eût ressenti une insupportable honte à venir étaler devant les musulmans et les étrangers les plaies que recevait en France la religion des Français. Enfin, c'est par patriotisme qu'ils défendront l'intérêt d'un culte que personne, quoi qu'on fasse, ne pourra séparer de notre nationalité, « II n'y a pas de sacrifices qui puissent coûter trop cher pour une si grande cause, » leur dit-il, et, leur rappelant, l'exemple de leurs prédécesseurs, il cite la parole d'un ancien évêque d'Afrique disant que « le Christ n'était jamais plus riche que lorsque, après la vente des vases d'or des églises, il n'y trouvait que des paniers d'osier pour recevoir son corps et des calices de verre pour verser le sang du sacrifice , auquel ce futur martyr se préparait à mêler le sien. »

— « Si un jour, ajoute-t-il, lorsque je ne serai plus, vous devez vous trouver en face de telles circonstances, souvenez-vous de ces exemples et marchez sur les traces de nos saints devanciers. ))

Une souscription annuelle ouverte en faveur des séminaires diocésains, parmi le clergé et les congrégations religieuses d'hommes et de femmes, des économies introduites dans le régime même alimentaire de ces maisons , ecclésiastiques, de charitables offrandes versées dans les bureaux de l'œuvre des Écoles d'Orient, parvinrent a remettre momentanément à flot la pauvre caisse diocésaine , laissée presque à sec par le retrait des crédits. Le 24 mars, l'Archevêque remerciait ses prêtres d'avoir sauvé ses séminaires, du moins pour l'année présente. « Il me reste encore, il est vrai, le souci de nos œuvres arabes privées de la subvention qu'elles ont reçue jusqu'ici. Mais Dieu, je l'espère, ne nous abandonnera pas. » En même temps, il faisait savoir à ses amis de Paris « qu'il ne voulait pas de polémique contre les Chambres, parce que les gens de bien de plus en plus timides n'oseraient pas souscrire, s'il s'engageait une polémique dans les journaux. » Sa raison secrète était que, se réservant de reprendre l'affaire avec la commission du budget de l'année suivante, il voulait qu'on se gardât d'irriter par avance les esprits qu'il voulait encore essayer de convaincre.

Toute cette guerre à l'Eglise avait une cause profonde : Mgr Lavigerie le sentait et s'en effrayait : l'irréligion était maîtresse, non seulement de l'Algérie, mais de la France, mais de partout. Par la parole, par la presse, le bruit confus des esprits lui apportait, chose extrême ! la négation de Dieu. Nous touchions au fond de l'abîme, (fallait être là le crime et le malheur de cette fin de siècle. L'Archevêque fit son Mandement de carême, pour cette année 1877, sur l'athéisme contemporain. « Tout semble, dans le vieux monde, s'acheminer vers le chaos » : telle est sa première phrase. Or, les grands désordres supposent

toujours de graves erreurs, et l'erreur suprême, e'esi ï;\théisme qui s'affirme, se dresse, s'impose, et veut être le maître de demain.

Mgr Lavigerie en cherche les causes morales et intellectuelles, et il dissipe les nuages de l'esprit et du cœur qui cachent la face du ciel. Il en montre les conséquences trop visibles dans l'état moral de l'homme et de la société. « Voilà le chaos dans lequel se précipite le vieux monde qui ne veut plus de Dieu ; et c'est pourquoi lui, missionnaire, se tourne vers des mondes nouveaux auxquels il portera le vrai Dieu. » Il demande aux chrétiens d'élever vers ce Dieu méconnu la protestation fidèle de leur prière ; il demande aux crovants d'affirmer ce qu'ils croient. C'est en croyant ouvertement qu'ils feront croire en eux et feront croire en Dieu : chacune de ces pages est burinée dans le bronze.

Il venge la raison autant que la religion, pour laquelle il revendique la propriété de ces noms nobles et grands de vérité, de justice, de science et de liberté usurpés par l'incroyance, mais qui ont été chrétiens avant d'être français. Il invoque, en faveur de Dieu, un triple témoignage. Il invoque d'abord le témoignage de la lumière, la science sincère, et il appelle le jour où sera donné à l'Eglise un nouvel Augustin qui parlera aux temps modernes le langage qu'ils attendent, et donnera à notre monde contemporain sa « Cité de Dieu » . Il invoque, en faveur de Dieu, le témoignage de l'amour, l'amour sacré de l'enfant, du jeune homme, de la vierge, de l'apôtre qui se donnent à lui dans la pureté, la charité, le sacrifice. Il est une troisième révélation de Dieu plus éclatante que la lumière et plus sublime que l'amour : « c'est la mort, dit le Pontife. Toutes les autres causes ne triomphent que par la vie, celle-là, celle de Dieu, quand elle parait vaincue, triomphe toujours par la mort. Si donc nous n'avons pas su vivre, il nous restera de savoir mourir. C'est à vous seul, Seigneur, de

marquer les victimes, car vous n'avez permis à personne de se désigner pour un si haut ministère. Mais, quels qu'ils soient, ceux que vous choisirez assureront votre triomphe et relèveront vos autels, puisque vos autels reposent sur les tombes des martvrs. »

Cependant, à la date de cette grande parole, i4 février 1877, le bruit commençait à se répandre en France que Mgr Lavigerie venait de donner sa démission d'Archevêque d'Alger; plusieurs journaux en avaient propagé la nouvelle. L'opinion publique s'en était émue en sens divers. L'Archevêque essaya d'abord de laisser tomber ces propos de feuilles volantes : « Mon cher enfant, écrivait-il le 12 au P. Charmetant, ma démission a été donnée par moi, sans arrière-pensée, et dans la conviction que je ferais l'œuvre de la mission. Je vous ai déjà fait savoir que le gouvernement y met un obstacle direct; et sans doute le souverain Pontife n'y est pas favorable, car il ne me répond pas. Il faut donc se taire et attendre. »

Il n'attendit pas longtemps. Le 16 février, le cardinal Franchi, préfet de la Propagande, lui faisait la réponse suivante : « Sa Sainteté a été profondément édifiée des sentiments dont est animée Votre Seigneurie, et du vif désir que vous avez de vous consacrer exclusivement aux missions. Elle me charge de vous en adresser les plus grandes louanges. Mais le Saint-Père, considérant les circonstances actuelles et surtout le grand bien que Votre Seigneurie a fait dans son archidiocèse, vous prie de vouloir bien renoncer présentement à la résolution que vous aviez prise et continuer de porter les deux charges qui vous sont confiées, vous donnant l'assurance qu'en agissant ainsi vous ferez une chose agréable à Dieu. »

Ce fut seulement deux mois après, le 12 avril, que M8r Lavigerie crut devoir notifier confidentiellement aux Vicaires-forains de son diocèse le résultat de cette

affaire. Il eût, quant à lui, préféré la tenir secrète, si le faux bruit que sa démission avait été nécessitée par un dissentiment survenu entre lui et le gouvernement de l'Algérie ne l'avait forcé de rétablir, pièces en main, la vraie raison des choses : « Sa Sainteté n'ayant pas jugé à propos d'agréer mon sacrifice, disait-il pour conclure, toute hésitation de ma part est impossible devant une semblable décision. Je suis fils d'obéissance, et je n'ai eu qu'à me soumettre à une volonté qui représente pour moi celle de Dieu. Du reste, ma soumission n'a pas tardé à recevoir sa récompense, puisque ma santé s'est depuis lors peu à peu raffermie, et m'a permis de reprendre toutes mes occupations. »

Il reprit donc conséquemment l'œuvre de la mission arabe. Mais, quoi qu'il pût faire désormais, les villages chrétiens privés des secours de l'Etat ne se relevèrent pas de ce coup; il y eut arrêt dans la marche. Des trente maisons de Sainte-Monique, plusieurs durent demeurer inoccupées, faute d'argent pour les aménager. « Et pourtant, s'écriait douloureusement l'Archevêque, c'était là que commençaient à fleurir toutes les vertus chrétiennes, en même temps que les habitudes françaises. » Et, pensant aux jeunes gens qu'il lui fallait placer ailleurs : « Pauvres enfants, écrivait-il, que ne pouvons-nous faire pour eux ce que nous avons fait pour leurs aînés ! » Il demandait « si les bonnes campagnes de la France ne possédaient plus de ces familles patriarcales auxquelles il pût envoyer les filles arabes, pour qu'elles s'y attachassent comme le lierre à l'arbre qui le porte. » — « Il m'en coûte d'écrire ces lignes, ajoutait-il, mais nous sommes à bout de forces. Il y a un mois, l'orphelinat manquait de pain. Faut-il aujourd'hui laisser ces enfants sans appui, pour le jour prochain peut-être où je leur manquerai moi-même et où tout leur manquera avec moi? »

La Kabylie devint plus dénuée que jamais. Le der-

nier établissement, celui de Thaourith, avait essayé de remplacer son misérable gourbi par une maison que les pères s'étaient bâtie de leurs mains. C'étaient de pauvres bâtisseurs, ce fut une pauvre bâtisse. Les pluies, puis la tempête emportèrent le trop frêle édifice, et peu s'en faut que ce ne fût avec ses habitants : « Nous paraissons vaincus, écrivait bravement le père Levasseur, Supérieur, mais nous couchons sur le champ de bataille ; nous continuons à offrir le saint sacrifice, quoique sous un faible abri qui ne nous garantit pas de l'eau. Avec le sang de notre divin Maître, nous offrons nos peines et nos souffrances; et, après l'orage, nous recommencerons s'il le faut, prêts à de nouvelles luttes. C'est le lot d'un missionnaire d'Afrique. »

Les avant-postes du Sahara et du Soudan purent être maintenus à Biskra, à Metlili, à Ouargla, où les missionnaires étaient reconnus et entretenus comme aumôniers de nos soldats. Mais on supprima Géryville, où les indigènes n'étaient d'ailleurs qu'en petit nombre. Il avait fallu aussi borner sa charité dans le rachat des petits nègres : une vingtaine seulement avaient pu être tirés de l'esclavage et sauvés du supplice de leur triste vie : « Mais qu'est-ce que cela auprès de plusieurs millions de victimes? s'écriait l'Archevêque, et que n'avons-nous des ressources! »

Il en cherchait partout. Mgr Lavigerie a été le plus intrépide quêteur de ce siècle, et je le dis à la louange de celui qui avait écrit sur son blason : Caritas! Il a rendu tributaires de ses œuvres non seulement la France, mais la Belgique, la Hollande, l'Amérique, le Canada, dont les libéralités servirent à diminuer sinon à combler la profondeur du gouffre creusé sous ses pas. La Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance , les Écoles d'Orient demeuraient toujours ses principales trésorières. Mais, en outre, les appels de sa charité revêtaient mille formes. Nous connaissons l'œuvre de l'adoption des missionhai-

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res, l'œuvre de l'adoption des orphelins et des orphelines. Il imagina « l'œuvre des vieux métaux » ramassés et vendus au profit de ses missions. Un moment, ce fut « l'œuvre des layettes » en faveur des jeunes mères et des nouveau-nés de ses villages arabes. Les petits et grands séminaires de France furent mis en relations avec les Ecoles de ses missionnaires et de ses indigènes, pour un échange où l'on apportait l'aumône d'un côté, la prière de l'autre. Ses lettres tour à tour sévères ou caressantes pressaient ceux qu'il nommait les messagers de sa pauvreté : « Quand on quête un diocèse, il faut le quêter à fond. — Vous tenez dans votre main la vie ou la mort de la mission, pensez-y bien. — Allez, nous n'avons plus d'espérance qu'en vous! » Et puis il veut qu'on travaille, qu'on gagne son pain, qu'on économise dans ses maisons, qu'on économise sur toute chose, et que rien ne se perde : ses lettres sont d'une vivacité extrême à cet égard ; son contrôle s'étend à tout. C'est le cœur le plus libéral, et quelquefois la main la plus parcimonieuse. Une noble considération explique tout : « Pensez donc, mes chers fils, que vous vivez des aumônes des pauvres servantes de France ! »

Il institua une nouvelle œuvre, celle des Veuves chrétiennes, dans un but de sanctification sans doute, mais aussi de secourable assistance d'autrui. Cet homme, si rude parfois, avait excellemment le don de consoler. Au mois de mars de cette année 1877, il avait assisté à son dernier soupir le général Eudes d'Eudeville, commandant du génie en Algérie : « Jamais une mort plus touchante, plus admirable, plus chrétienne, ne couronna une vie plus utile et plus pure, » disait-il dans l'oraison funèbre qu'il fit de lui, et que nous voudrions pouvoir reproduire tout entière. Il avait rapporté les adieux de ce soldat à son épouse et à son fils dans des termes qui avaient tiré les larmes de tous les yeux.

Le même esprit de compassion lui avait dicté, en cette

année, ses Lettres a des veuves chrétiennes , lettres de consolation et de direction destinées à former leurs âmes à ce « sacerdoce de la viduité », comme Tertullien nomme le sacré ministère exercé de son temps par ces prêtresses de la charité. Trois de ces lettres parurent dans le courant de cet été de 1877, et ensemble elles présentent une des faces les plus ignorées de ce génie multiple, dont la sévérité savait s'attendrir devant les douleurs humaines et se détremper dans les larmes. Point de vaine sensiblerie, point de sacrifice profane au naturalisme du siècle en un si tendre sujet. Ici tout est respect, délicatesse, gravité et céleste onction de l'Évangile. Nulle sécheresse non plus, nulle froideur : une douce flamme court à travers ces pages qu'elle anime et échauffe du seul amour qui console de tout, parce que son objet, toujours vivant et toujours pur, est le seul qu'on puisse aimer sans crainte et adorer sans remords.

Toute parole et instruction, chez M8r Lavigerie, se tournait en action et institution. Ces Lettres servirent de prologue à l'établissement d'une pieuse Association destinée à ressusciter l'ancien ordre des veuves sur la terre de sainte Monique. Comme dans l'Eglise primitive, le nouvel ordre devait s'appliquer au service de l'Eglise et des pauvres. C'était encore une source de bienfaits que l'apôtre de l'Afrique appelait à couler sur ses œuvres, desséchées présentement par des haines impies.

Nous tenons à dire que ses appels à la charité, pour multipliés et pressants qu'ils fussent, étaient des appels discrets. Mgr Lavigerie ne voulait rien demander que ce qu'on pouvait lui donner, en respectant tous les droits, ceux de la délicatesse comme ceux de la justice. Un jour, une insigne bienfaitrice de ses missionnaires lui ayant fait connaître son dessein de faire à leur Société un legs important, Mgr Lavigerie se crut le devoir de lui en adresser ces observations : « Je suis tout à fait étonné, Madame , de votre pensée de laisser à nos œuvres une

marque si considérable de votre charité. Y avez-vous mûrement pensé? Si vous avez une famille qui ait besoin de vos secours, vous les lui devez dans la mesure où la charité vous y oblige. Loin de moi, certes, de vous détourner de pourvoir devant Dieu aux besoins de votre propre âme, et de contribuer à établir son règne dans ce pays infidèle; mais je voudrais que vous le fissiez après mûre réflexion, après avoir bien pesé toutes choses et dans des vues purement surnaturelles. »

Dans l'abandonnement que la France officielle faisait de l'Algérie chrétienne, l'Archevêque sentait de plus en plus le besoin de regarder au delà. Le i\ juillet 1877, il était à Rome, près du pape. Il n'y venait pas pour remettre sa houlette à Pie IX, mais au contraire pour lui demander d'ouvrir à sa petite Société d'apôtres deux grandes missions, deux mondes : en Asie, à Jérusalem, l'apostolat des Grecs catholiques orientaux; en Afrique, dans la région des lacs équatoriaux, l'apostolat des innombrables peuplades indigènes formant ensemble peutêtre plus de cent millions d'âmes privées de l'Evangile.

C'est un autre sujet pour un plus grand récit. Mais encore une fois de tels projets et de telles vues d'avenir ne suffiraient-elles pas à justifier la demande qu'il venait de faire de quitter son siège d'Alger pour n'être plus que le chef de pareilles conquêtes?

Revenu en France, à Paris, après une saison à Vichy, après une visite à Saint-Laurent d'Olt , M8* Lavigerie tenta un dernier effort auprès des ministères et des Chambres pour reconquérir l'ancien budget des diocèses algériens. Il fit distribuer, à cette fin, à chacun des députés et sénateurs une note de huit grandes pages dans laquelle il réfutait les allégations fantaisistes du précédent rapporteur. Il devait échouer encore. Le rapporteur actuel pour 1878 était M. Guichard, un sectaire acharné qui, dans de longs discours, proposa froidement d'enserrer l'Eglise dans toutes les vieilles chaînes forgées

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