‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 4 sur 35 · SAINTE - GENEVIÈVE. PROFESSORAT A LA SORBONNE. CERCLE · texte numérisé non relu

SAINTE - GENEVIÈVE. PROFESSORAT A LA SORBONNE. CERCLE

DES JEUNES ÉTUDIANTS. LEÇONS SUR LE JANSÉNISME. l'uL-

TR AMONT ANISME.

Avec les aptitudes diverses qu'il avait , l'abbé Lavigerie pouvait donner à sa carrière telle direction qui plairait à Dieu et à ses supérieurs, une seule excepté toutefois, cellelà même qui avait fait le rêve de son enfance : il ne pouvait plus être curé de campagne. Mais la facilité avec laquelle il venait d'enlever ses deux premiers grades littéraires l'invitait à conquérir le troisième et dernier. M. l'abbé Cruice, directeur de l'Ecole des hautes études, l'engagea à venir préparer dans sa maison son doctorat ès-lettres. Quelques mois seulement après sa prêtrise, l'abbé Lavigerie était envoyé par Mgr Sibour à l'Ecole des Carmes.

Là, l'abbé Lavigerie retrouvait plusieurs de ses condisciples de Saint-Nicolas du Chardonnet ; l'abbé Foulon , l'abbé Cognât, d'autres encore. Il y trouvait aussi, dans le corps enseignant, des ecclésiastiques de distinction entre lesquels se faisait remarquer M. l'abbé Darboy,

belle intelligence, mais caractère altier et personnel, qui, porté plus tard aux plus hautes positions de l'Église de France, devait laisser une mémoire indécise entre la défiance des conduites politiques de sa vie et la respectueuse pitié due au malheur de sa prison et de sa mort.

Outre les professeurs ordinaires ecclésiastiques et laïques, l'Ecole recevait sinon les leçons du moins les bienveillants conseils et la direction de plusieurs professeurs de la Sorbonne, tels que MM. Egger et Ozanam. Le Cardinal avait gardé un grand souvenir d'Ozanam : « Il est toujours présent à ma pensée et à ma vénération, écrivait-il longtemps après. C'était l'austérité du savant jointe à la charité et à la bienveillance touchante d'un chrétien des premiers jours. Il me recevait familièrement et me prodiguait les conseils non seulement du professeur et de l'homme d'études, mais encore ceux de son expérience de la vie. Il me grondait doucement, et je m'en suis bien souvenu depuis, de ce que je travaillais trop, selon lui, surtout le soir. Il me disait quelquefois avec tristesse : « Ne vous usez pas avant le temps ; vous le regretteriez « ensuite inutilement quand votre santé serait perdue, « et que vous ne pourriez plus rien pour Dieu et pour « l'Eglise. Ne faites pas comme moi : j'en suis là au- « jourd'hui.

« Il avait, en effet, dès cette époque, presque l'aspect d'un cadavre, tant il semblait pâle et défait, ressuscitant seulement dans ses cours, aux heures d'inspiration où il était admirable. »

Le Cardinal ajoute : « Les médecins l'envoyaient passer l'hiver en Italie. Il y avait connu Léon XIII qui était alors archevêque de Pérouse, et qui s'en est toujours tendrement souvenu depuis, même depuis qu'il est devenu Pape. J'ai eu l'occasion, il y a quelques années, de lui remettre au nom de Mme Ozanam, si digne de porter un tel nom, la collection des œuvres de l'ancien professeur. Le Saint-Père, attendri par les lointains souvenirs, m'en

parla longuement. « Je l'ai connu, me dit-il dès que j'eus prononcé son nom. C'est une de ces belles âmes françaises, si belles, quand elles sont belles. »

L'abbé Lavigerie trouvait tout près de lui, sous le même toit , un autre personnage illustre , et assurément un des plus grands de notre siècle. Juste à l'époque et dans les jours où le jeune prêtre entrait dans la maison des Carmes, le 4 novembre 1849, ^e -^- P* Lacordaire s'installait avec ses dominicains dans une partie de ce même couvent dont l'Ecole occupait l'autre. En même temps il inaugurait, dans l'église conventuelle, pour tous les dimanches de l'Avent , une série d'instructions ou plutôt de conversations familières et pratiques, toutes pleines d'abandon et de simplicité, dont le sujet était emprunté à l'évangile du jour. L'abbé Lavigerie déclarait goûter beaucoup cette éloquence spontanée et dégagée de tout faste et apparat d'école : c'est celle où plus tard lui-même réussira le mieux.

Il n'eut pas, que nous sachions, d'autres rapports avec le grand moine. Le travail de ses thèses l'absorbait tout entier. Il avait pris pour sujet de sa thèse française Y Ecole chrétienne (TEdesse. Plus tard l'Evêque missionnaire se félicitait d'avoir débuté dans la carrière littéraire par un écrit consacré à une école de l'antique Orient, lui dans la vie duquel l'Orient devait occuper une si grande place !

Il y avait donc en Asie, de temps immémorial, à vingt milles environ de l'Euphrate, une ville qui passait pour une des plus anciennes du monde. L'abbé Lavigerie en donne d'abord l'histoire et la description, sous les dominations qui se l'assujettirent tour à tour. Edesse, la métropole syrienne de l'Osrhoëne, avait été chrétienne dès notre premier siècle, et la foi y régnait sur le trône des Abgars, lorsque, du sein de cette cour fidèle jusqu'au martvre, s'éleva, sous Marc-Aurèle, un jeune homme, Bardesane, philosophe, orateur, poète, qui, après avoir

été l'apologiste ardent du christianisme, l'abandonna pour courir aux rêveries du gnosticisme hellénique et du sabéïsme persan. Tel fut le fondateur de l'École hérétique d'Edesse. Son fils, Harmonius, lui succéda avec plus d'éclat. Et ses chants populaires, descendant des palais d'Edesse aux chaumières de l'Osrhoène, portèrent dans toute la Syrie les erreurs séduisantes qu'un siècle et demi après saint Jérôme y retrouvait encore. -

Mais à l'encontre et à côté de l'école gnostique, l'orthodoxie avait la sienne. Au troisième siècle, Lucien de Samosate, le martyr de Nicomédie, vint fonder dans « la ville sainte », ainsi qu'on appelait Edesse, un centre d'études sacrées, comme il fit ensuite à Antioche. Peu de temps après sa mort, un jeune Édessien, Eusèbe, futur évêque d'Emèse, continue son sillon en l'élargissant. Dès lors les deux Ecoles sont en présence l'une de l'autre, et elles entrent en antagonisme pour plusieurs siècles.

C'est cette seconde Ecole dont l'abbé Lavigerie entreprend l'histoire critique. Elle a son caractère propre. Comme celle d'Antioche sa sœur, elle s'attache à l'interprétation littérale et morale des divines Ecritures, tandis que l'Ecole d'Alexandrie sa rivale, s'inspirant du juif Philon, préfère cette interprétation allégorique et symbolique dans laquelle s'égara le génie d'Origène. En somme, elle n'a qu'un grand homme. Son règne, c'est le règne du diacre saint Ephrem, l'ascète, le poète, l'orateur, l'athlète de la vérité, celui que ses disciples appelaient « la Lyre de l'Esprit-Saint » et que l'abbé Lavigerie met en lumière avec d'autant plus de complaisance qu'il le fait sur les traces de M. Villemain, un futur juge de ses thèses. Après Ephrem, ses disciples, Zenobius diacre d'Edesse, Aba, Siméon, Mara, Abraham, Absamias, Isaac, forment derrière lui une traînée de lumière, mais avec des teintes dégradées et palissantes. Peu après l'Ecole se sécularise, si j'ose dire. Edesse, n'est plus la ville sainte, c'est « l'Athènes sy-

rienne ». Des autours sacrés elle passe à la traduction et aux commentaires des philosophes grecs. Elle intronise Aristote et les Alexandrins; et on la voit qui s'éprend, non plus seulement pour les docteurs, mais pour leurs doctrines, d'une tendresse dangereuse.

Vient la décadence et l'égarement, avec les Nestoriens. C'est la troisième et dernière partie de ce travail. Au cinquième siècle, l'Ecole comptait dans son enceinte plus d'un millier de disciples, lorsqu'un des maîtres, Ibas, devenu évèque de la ville, y introduisit les écrits hérétiques de Théodore de Mopsueste. C'était l'ennemi dans la place. Un autre Nestorien, Narsès, répand un dernier éclat sur l'Ecole dont il accrédite les doctrines. Mais en 48o, l'empereur catholique Zenon, de concert avec l'évêque Cyrus, exile Narsès et ses disciples, rase l'Ecole et fait élever une église à la place. Cependant les exilés ne désarmèrent pas. Ils avaient devant eux toutes les provinces de l'Asie non soumises à Byzance. Ils s'y dispersèrent, emportant leurs colères et y semant des erreurs qui achèvent à peine d'expirer à cette heure sur le seuil du vingtième siècle.

L'abbé Lavigerie a fait tenir ce tableau dans moins de cent vingt pages qu'il dédia à son protecteur, Mgr Sibour. Il appelle son travail un « Essai historique ». Tel est son titre vrai. Il en a puisé les documents à une même source, « la chronique d'Edesse et la Bibliothèque orientale » d'Assemani, « l'immortel Maronite », comme luimême le nomme avec reconnaissance. L'Essai est écrit avec une maturité d'esprit et de style qui ne trahit en rien les vingt-quatre ans de l'auteur. En somme, c'est un travail intelligent, bien ordonné, bien rédigé, complet dans sa mesure, présentant brièvement mais fidèlement la physionomie d'une des heures les plus merveilleuses d'abord, les plus intéressantes ensuite, de l'histoire religieuse et littéraire de cet Orient chrétien.

La thèse latine avait pour sujet la personne et l'œu-

vre d'Hégésippe , historien ecclésiastique des premiers siècles, dont l'abbé Lavigerie étudie successivement la vie, les écrits authentiques et les écrits apocryphes. Tel est en trois chapitres tout le contenu de l'ouvrage. Quelques lignes d'Eusèbe, de saint Jérôme et de Sozomène esquissent à peine cette figure perdue dans le lointain de l'âge apostolique. Ce qu'Hégésippe a écrit n'est guère plus connu que sa vie. Sous le nom de « Souvenirs », il avait suivi le cours des événements qui vont de la Passion du Seigneur aux faits contemporains de l'auteur, vers le temps de Nerva ou de Trajan. Mais des cinq livres que comprenait son œuvre intégrale, il ne reste plus guère que deux récits épisodiques que la chronique d'Eusèbe a sauvés du naufrage : l'un du martyre de saint Jacques le Mineur, évèque de Jérusalem , l'autre de la comparution des derniers parents de Jésus à l'audience de Commode. C'est autour de ces épaves que la critique s'est livrée à des combats sans fin, dont l'abbé Lavigerie s'établissait le juge, juge très modéré, et dont les conclusions fort accommodantes n'étaient pas faites pour mettre aux prises les doctes bonnets de la Sorbonne. Une très remarquable clarté d'exposition et d'élocution, une latinité excellente et de la meilleure époque firent le très légitime succès de cette soixantaine de pages. L'abbé Lavigerie l'avait dédiée courtoisement au doyen même de la Faculté, M. Victor Leclerc, « homme éminent, summo viro, » comme il l'inscrit au frontispice du livre; ce qui n'était point fait pour lui déplaire.

Les deux thèses étaient terminées, acceptées, imprimées, distribuées, au commencement de l'été i85o. C'avait donc été le travail d'environ dix mois tout au plus. Il est vrai que, de l'aveu de l'auteur, et malgré les charitables remontrances d'Ozanam, les nuits en furent plus d'une fois.

La soutenance eut lieu le 12 juillet. Les examinateurs furent, avec le doyen M. Victor Leclerc, MM. Villemain,

Cousin, Ozanam, Saint-Marc — Girardin, Wallon. On imaginerait difficilement un plus brillant aréopage. Les thèses prirent dans les réponses du jeune candidat une ampleur et une richesse de développements qui, mise en valeur par la distinction de l'homme et le charme de la parole, lui conquirent les éloges de ce jury d'élite, avec l'unanimité de ses suffrages. Le triomphe était encore plus pour l'Ecole que pour lui : l'abbé Lavigerie était le premier docteur formé à l'Ecole des Carmes!

C'est dans les derniers mois de cette année i85o, et au sein de ces travaux, que se place le rapide passage de M. Lavigerie au petit séminaire de Notre-Dame des Champs, école mixte récemment créée et placée sous la direction de M. l'abbé Millaud, avec le concours des prêtres les plus brillants formés à l'école de l'abbé Dupanloup. Il y professa la classe de quatrième. Il était avec ses élèves d'une grande fermeté, avec ses collègues d'une grande joyeuseté. Après les heures joyeuses, il y avait les heures profondes : c'étaient celles qu'il donnait à Dieu d'abord, à ses études personnelles ensuite. Il faut nous habituer à cette dualité d'existence chez cet homme : il y a l'existence que l'on voit et celle qu'on ne voit pas, et cette dernière infiniment plus intense que l'autre. C'est celle où se cache et se recueille le grand

homme de l'avenir. Ceux qui n'ont vu que la première n'ont pas pu le juger : ils ne l'ont pas connu.

Ces travaux, ces grades, ces succès précoces avaient attiré sur lui l'attention de l'Université. Il fut question de lui pour la suppléance de M. Hippeau à la Faculté des Lettres de Caen, dans le voisinage de M. Demolombe qui jetait sur l'enseignement du droit, en la même ville, le prestige de son talent et de son autorité. Accepter eût été une faute et une grave méconnaissance de sa vocation propre et des desseins de Dieu. Heureusement alors il prit conseil d'un prêtre dont l'action devait être prépondérante sur les vingt premières années de son existence.

M. l'abbé Maret fut ce prêtre. Il lui avait été montré, dès 1846, à l'école des Carmes. « Il était, raconte l'abbé Lavigerie lui-même, professeur de théologie dogmatique à la Sorbonne, et il était heureux de voir se former aux Carmes, pour la jeunesse cléricale, une école qui devait l'aider lui-même à soutenir la lutte déclarée au christianisme. Philosophe distingué et écrivain remarquable, c'était en outre un saint prêtre, pieux, réservé, presque timide, d'une douceur et d'une simplicité qui étaient le fond même de son caractère. »

« Je n'avais personnellement encore aucune liaison avec lui... Mais plus tard, au moment de mon doctorat ès-lettres, M. Ozanam, que je voyais souvent, me proposa de me présenter à M. Maret, auquel il avait parlé de moi.

« Celui-ci demeurait alors au troisième étage d'un ancien hôtel de la rue deFleurus. C'était un véritable appartement de savant et de prêtre, grave, paisible et modeste. Je l'y trouvai au milieu de ses livres qu'il conservait dans un état et un ordre admirable. Il me reçut avec l'empressement aimable et doux dont il usait envers tous, mais particulièrement envers les jeunes ecclésiastiques qui se destinaient à l'étude. Il me dit qu'Ozanam lui avait parlé de moi, de mon doctorat ès-lettres, de mes projets; et il m'encouragea fortement à joindre aux études littéraires les études théologiques, et à prendre aussi en Sorbonne le doctorat en théologie.

« J'hésitai un peu à cause du manque de valeur canonique de ces grades. Mais il insista, en me disant qu'il était en instance auprès du nouvel archevêque de Paris, Mgr Sibour, dont il était le vicaire général, pour obtenir du Saint-Siège la reconnaissance, ou plutôt la résurrection ecclésiastique de l'ancienne Faculté de Théologie.

« Il mit tant d'insistance et de bonne grâce dans sa parole ; il entremêla ses conseils de tant d'encouragements au point de vue de l'avenir, que je cédai et que je lui

promis de me faire inscrire le jour même, chez M. l'abbé Glaire, le doyen de la Faculté. »

Il fallait cependant se procurer les moyens et les loisirs de l'étude : c'est pour cela qu'après les vacances de i85o, il fut nommé chapelain des Bénédictines du Temple qui venaient de s'établir à l'hôtel Montesquiou, n° ao, rue de Monsieur, où, selon leur institut, elles se consacraient à l'adoration du Très Saint Sacrement et à l'éducation de quelques jeunes filles de la noblesse. Le premier aumônier était l'abbé Just, plus tard recteur de l'académie de Poitiers ; l'abbé Lavigerie ne venait qu'en second, pour l'instruction religieuse des pensionnaires. Il exerçait, en même temps, le même ministère dans le pensionnat des religieuses Augustines de l'Intérieur de Marie, situé à Montrouge. Enfin et surtout il faisait des conférences de littérature latine à la division ecclésiastique de l'Ecole des Carmes. Cette multiplicité d'emplois et d'occupations simultanées n'étonnera aucun de ceux qui ont connu l'activité de toute cette existence.

C'étaient, non les cours normaux, mais le cours accessoire de composition latine qu'il professait aux Carmes, avec l'importante charge de corriger les devoirs. Il le faisait exactement et parfois rigoureusement, rendant ensuite aux auteurs leurs compositions ornées par lui d'annotations critiques, souvent fort incisives et qui portaient la griffe du lion. Quelques-uns de ces étudiants étaient prêtres, et parmi eux d'anciens condisciples de Saint- Sulpice revenus à Paris pour ces études supérieures et la préparation aux grades. L'un d'eux devait devenir le cardinal Bourret, évêque de Rodez, l'homme éminent et excellent, que plus tard l'abbé Lavigerie appellera « son frère », et qui le fut en effet par une fidélité d'affection et de dévouement qui le suit encore par delà le tombeau.

La vie du chapelain des Bénédictines était fort retirée. Il n'allait pas dans le monde laïque, même il n'allait que très peu dans le monde ecclésiastique de Paris, donnant comme

prétexte ou raison de ses refus, ses misères de santé. Il faisait peu de visites et s'abstenait absolument de celles des femmes. « Telle a été toute sa vie une de ses règles les plus fidèlement observées, nous écrit le cardinal de Rodez. Ce jeune abbé de belle prestance et de belle avenance les tenait à une distance respectueuse et infranchissable. C'était connu, et sa servante avait la consigne de fermer sa porte aux visiteuses indiscrètes qui se seraient égarées dans son escalier. Ainsi se tint-il à l'abri de toutes les aventures auxquelles on est exposé dans les grandes villes, et sa réputation demeura-t-elle toujours invulnérable sur ce point. »

Par contre on se voyait beaucoup et familièrement entre anciens élèves de Saint-Nicolas, de Saint-Sulpice et des Carmes. C'étaient les heures libres, pleines de rires d'enfant, rires de qualité diverse, soulevés et entretenus par l'inépuisable entrain de l'abbé Lavigerie. C'était d'ailleurs un groupe très particulier que celui de ces jeunes prêtres, uni par la communauté de leurs souvenirs comme de leurs espérances, se préparant à tous les honneurs par un bon renom servi par d'heureux travaux et d'utiles appuis, se recommandant de leur commun maître, Mgr Dupanloup, devenu évêque d'Orléans, qui, de loin comme de près, gardait sur eux sa puissance de domination, avec son charme intermittent de séduction ; gravitant généralement dans l'orbite de ses pensées, s'échauffant à ses passions, et lui servant de satellites en retour ou dans l'attente de sa protection. Toutefois on remarquait déjà que l'abbé Lavigerie se réservait davantage, moins disposé qu'il était à s'atteler au char et à plier sous lejoug.

A l'instigation de ce maître, l'abbé Cognât, le compagnon de vie le plus intime de l'abbé Lavigerie, avait accepté la direction de Y Ami de la Religion, dont il devait recueillir plus de soucis que de gloire. Son ami y écrivit quelques articles de critique et de littérature ; mais il se défendit toujours de la politique militante, par réserve de

sa destinée sans doute, mais aussi par un juste sentiment de la contingence et de l'instabilité de ces choses. Il avait publié, dès 1848, quelques traités de grammaire élémentaire et éditions de classiques, cours de thèmes grecs, petits lexiques, cours de versions grecques, etc. Ces modestes publications étaient inspirées au jeune et peu fortuné séminariste d'alors par un sentiment de fierté : il voulait ne demander qu'à son propre travail les ressources nécessaires à son entretien. En 1 853, lui et quelques amis, les abbés Bourret, Cognât, Postel, Massard, des Essarts, Aubenas, Hugonin, conçurent en outre le projet et le plan d'une « Bibliothèque pieuse et instructive à l'usage de la jeunesse chrétienne », dont l'abbé Lavigerie devait avoir la direction , et dont il fit le prospectus pour l'éditeur Courcier, à la date du 8 juin i853. Une petite Histoire sainte et une petite Histoire de l'Eglise, qui parurent cette année-là avec sa signature, furent tout l'enfantement de cette montagne. Quant au reste, on remarquera seulement les sujets dont l'abbé Lavigerie avait fait choix pour sa part personnelle de collaboration : « Charité au dix-neuvième siècle, — Foi et martyre, — Martyrs en Chine et au Tong- King, — Triomphes de la foi sur la barbarie ». C'est déjà l'âme du missionnaire qui se révèle dans ces titres.

Ce qu'il faut remarquer encore, c'est la profession de foi explicite que faisait sa petite histoire de l'Eglise dans l'infaillibilité doctrinale du pape. On se souvient encore, chez les Augustines de Montrouge, que tel était aussi l'enseignement qu'il donnait expressément aux pensionnaires et aux religieuses. Or, chose remarquable ! c'était précisément dans le temps où il était le plus intimement lié avec l'abbé Maret.

« L'abbé Maret avait au delà de vingt ans plus que moi, raconte-t-il. Malgré la différence des âges et des situations, notre liaison devint bientôt étroite et parfaite. De l'habitude de nous voir souvent vint bientôt celle de nous voir chaque jour. La rue de Fleurus qu'il habitait

n'était pas loin de la mienne; tous les jours, soit le matin soit le soir, après l'heure des repas, il venait me prendre ou j'allais le prendre moi-même pour faire dans le quartier, et le plus souvent dans les jardins du Luxembourg, une longue promenade où il me faisait part de ses pensées, et où j'avais l'occasion d'admirer son intelligence, son cœur, sa piété, tout ce qui fait un saint prêtre digne de ce nom. »

M. l'abbé Maret avait commencé, dès son séminaire, à Saint-Sulpice, par être un ultramontain déclaré, chef du parti des Menaisiens, soutenant l'infaillibilité du pape et prédisant le triomphe de la démocratie. En 1848, il avait repris les thèses de la même école dans le journal YEre nouvelle, encouragé par l'archevêque de Paris. Mais aujourd'hui déjà son esprit fléchissait sous le poids des excès de cette démocratie et de son impuissance à constituer un gouvernement. Enfin demain, sous d'autres influences, il allait se mettre à la tête du parti gallican, et entrer dans des voies où Msr Lavigerie refusera finalement de le suivre. « Je compris bientôt les illusions de mon ami, raconte celui-ci, et je commençai alors, malgré ma jeunesse et mon désir d'éviter toutes ces querelles, à entrevoir quelque chose de tant de divisions funestes. Cependant je n'y attachais pas encore l'importance que j'ai du y attacher plus tard, je ne cherchais qu'à m'édifier et à m'instruire de la piété vive et austère de Mgr Maret et des conseils paternels qu'il me prodiguait. »

Cependant parfois des lueurs venaient traverser cette existence d'études et de ministère obscur, pour lui découvrir les hauts sentiers de l'apostolat, et de l'apostolat en Afrique. Un jour, chose particulière, apprenant que Msr Dupuch, premier évêque d'Alger, se trouvait à Paris , il fut le chercher pour le faire présider et pontifier à la première communion de ses enfants de Montrouge. Mgr Dupuch était une flamme. Il lui parla de l'Algérie et des œuvres de l'Algérie en des termes si brûlants

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qu'ils allumèrent en lui un feu de zèle et de désir qui ne devait plus s'éteindre.

Une autre fois c'était M8r Pavy qui s'en allait, quêtant à Paris, per domos, probablement pour sa construction de Notre-Dame d'Afrique. L'abbé Lavigerie qui était en voiture, l'aperçoit, en descend, va vers lui et le prie de lui faire la grâce d'y prendre place à ses côtés. Là encore il ne fut question que de l'Algérie, de l'Afrique, des infidèles, des colons, de ce qu'on essayait de faire, de tout ce qu'il y aurait à faire par l'Église et par la France. L'aumônier emmena l'évèque aux Bénédictines, plaida sa cause auprès des religieuses et de leurs riches amies , et amassa pour lui une collecte de mille francs. Ce fut la première quête de l'abbé Lavigerie pour les œuvres d'Afrique. Ainsi lui fut-il donné d'entrevoir un instant ses deux prédécesseurs sur le siège d'Alger.

Toutefois les voies qu'il prenait ne paraissaient guère dirigées vers ce terme. On était aux derniers mois de l'année i853. L'abbé Lavigerie avait vingt-huit ans. Mgr Sibour qui, après le coup d'Etat, avait obtenu que le Panthéon fût rendu au culte catholique, par décrets du 6 décembre i85i et du 22 mars i85a, avait en même temps pourvu au service de ce temple, par l'institution d'un chapitre de Sainte-Geneviève dont les membres seraient choisis en vertu d'un concours. Deux places étaient vacantes. Mgp Maret, bien qu'ayant sur l'abbé Lavigerie des vues ultérieures, l'engagea doucement à tenter les épreuves. Elles consistaient en une improvisation oratoire, un discours écrit, et la soutenance d'une thèse théologique. L'abbé Lavigerie accepta de concourir. M. l'abbé Maricourt, du diocèse d'Amiens, naguère recteur des Facultés catholiques d'Angers, M. l'abbé de Lescaille, aujourd'hui doyen du chapitre de Paris, étaient ses concurrents.

La joute oratoire eut lieu le 2 3 décembre dans la chapelle des catéchismes de Saint-Roch, sous la prési-

dence de M. Léon Sibour, neveu de l'archevêque et curé de Saint-Thomas d'Aquin, assisté de M. Bautain, vicaire général, de M. Deguerry, curé de Sainte-Madeleine, de M. Le Courtier, curé de Notre-Dame, de M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, de M. Duquesnay, doyen de Sainte- Geneviève, du Père Souaillard, des Frères prêcheurs, autant de maîtres dans Fart de bien dire. Le texte que l'abbé Lavigerie eut a développer était celui-ci de saint Paul : Plenitudo legis est dilectio. C'était en une seule parole la religion tout entière, tout son dogme, toute sa morale résumés, synthétisés dans l'amour de Dieu pour l'homme et de l'homme pour Dieu. L'orateur était fort ému, s'animant, s'agitant, exagérant les gestes et les éclats de voix, comme pour se chercher lui-même au sein de cette tempête. Mais d'autre part, l'ordre et la puissance de la conception , la force et la vérité de l'expression réunirent tout d'abord les suffrages en sa faveur. Il obtint le premier rang.

« Or, raconte-t-il lui-même, le soir même où ce résultat avait été proclamé, je me reposais sans penser à rien de plus, lorsque M. Maret se fit annoncer, et, d'un air mystérieux, m'apprit qu'il venait d'obtenir de l'archevêque ma nomination de professeur à la Sorbonne.

« Voici ce qui s'était passé. M. Maret gémissait de l'état d'abandon et presque de mort où était réduite la Faculté de théologie, composée d'hommes dont quelquesuns avaient du mérite, mais qui étaient trop âgés pour attirer la jeunesse. C'étaient M. Glaire, M. Receveur, M. Jager, dont les cours étaient désertés, de sorte qu'euxmêmes avaient délaissé leurs salles vides du rez-dechaussée pour se réfugier dans une sorte de grenier que le public ne connaissait même plus.

« Voilà l'ancienne Sorbonne, disait quelquefois avec amertume M. l'abbé Maret, la Sorbonne de Richelieu, de Bossuet, du grand Condé, de tant d'hommes illustres! Pensez que pendant tant de siècles on est venu de tout

l'univers solliciter des décisions, et chercher des lumières auprès de cette Faculté de théologie de Paris où a enseigné saint Thomas d'Aquin ! » Et sur cette pensée il n'avait cessé de presser Mgr Sibour d'obtenir du Saint- Siège une réorganisation qui seule pouvait rendre la vie à ce grand nom.

« L'archevêque, d'accord avec le ministre, M. Fortoul, commença par renouveler le corps professoral composé de sept professeurs. M. l'abbé Maret en devint le doyen; on y voyait des hommes comme M. Bautain, M. Duquesnay, depuis archevêque de Cambrai, et bientôt après M. Freppel, plus tard évêque d'Angers, M. Hugonin, plus tard évêque de Bayeux, M. Bazin, secrétaire. On V avait fait entrer, dès la première heure, M. l'abbé Darbov, esprit remarquable, écrivain éminent, destiné à des catastrophes aussi profondes que sa fortune avait été extraordinaire. Mais au moment de commencer ses cours, M. Darboy, déjà usé par le travail, se trouva, au jugement des médecins et à celui de ses amis, hors d'état de remplir la charge qu'il avait acceptée. On n'avait plus le temps nécessaire pour trouver un autre candidat ; et c'est alors, grâce au résultat du concours pour le chapitre de Sainte-Geneviève, que l'amitié affectueuse de Msr Maret obtint de M*r Sibour ma nomination à la suppléance de la chaire d'histoire ecclésiastique. »

Quoi qu'en dise ici Mgr Lavigerie à l'honneur de son maître, ce n'était pas ressusciter la Faculté de Paris que de reconstituer son personnel enseignant, pour brillant qu'il fût, c'était la galvaniser tout au plus. La vraie source de la vie pour une institution d'enseignement théologique est à Rome. Or, dans cette nouvelle organisation, l'Etat n'accordait à Rome ni la nomination et révocation des professeurs, ni le contrôle de l'enseignement dont il laissait l'inspection et la surveillance sous la main de l'autorité universitaire. Rome ne pouvait accepter, et l'unique service que le zèle de M. Maret rendit à sa Fa-

culte, celui dont il faut bénir justement sa mémoire, fut de l'avoir mise à même, avant sa suppression, de jeter un bel éclat, moyennant le talent des quelques jeunes maîtres qui pour la plupart d'ailleurs ne considéraient la Sorbonne que comme une porte ouverte sur l'épiscopat.

L'abbé Lavigerie parut à peine deux ou trois fois , aux Bénédictines et aux Augustines, avec le beau costume de chœur, blanc et bleu, des chapelains de Sainte-Geneviève. Dans les premiers mois de l'année 1 854 il montait en Sorbonne dans la chaire dont la suppléance lui était dévolue. Il lui manquait le doctorat en théologie : la chapellenie de Sainte-Geneviève, due à un brillant concours, fut tenue pour l'équivalent de ce grade qui lui fut conféré d'emblée. « C'est ainsi, écrit-il, que M. l'abbé Maret, tenant et au delà ses promesses paternelles, me fit entrer dans la vie publique, me faisant marcher près de lui dans les sentiers de la science ; lui, traitant les matières élevées qui lui avaient valu les félicitations du Saint-Siège; moi, me bornant modestement, dans ma chaire d'histoire et de discipline ecclésiastique, à traiter des Écoles chrétiennes de l'antiquité, et plus tard de l'histoire du protestantisme et de celle du jansénisme. »

S'il était au monde une personne dont le cœur s'épanouissait aux premiers rayons de cette gloire naissante, c'était assurément la mère du jeune prêtre. Mais il ne lui fut pas donné d'en jouir longuement. Elle se trouvait à Angoulême, dans la famille de son mari, lorsqu'en juillet de cette même année i854, des lettres venant de cette ville pressèrent l'abbé Lavigerie de se rendre promptement auprès d'elle, s'il voulait la revoir encore : « Je l'ai trouvée vivante, écrivait-il, le soir du 5 juillet, à sa tante Julien, mais dans un état qui m'a fait d'autant plus de mal que je ne devais rien lui laisser paraître de l'émotion affreuse que j'éprouvais... Elle s'est confessée aujourd'hui, sous prétexte du voyage à Bayonne

que nous devons entreprendre et dont elle parle sans cesse. Cet acte religieux, bien fait pour l'effrayer, n'a pas eu ce résultat... Je l'ai embrassée mille fois pour toi, bonne tante, et je voudrais pouvoir te rendre la tendresse infinie avec laquelle elle a reçu les caresses que je lui faisais de ta part. »

Le lendemain une seconde lettre ne laissait plus place à aucun espoir : « Pauvre mère ! Pauvre mère ! ah quelle chose affreuse de la voir en cet état! Je cherche à me résigner et je ne le puis. Mais je me contiens pour paraître tranquille. »

Mmo Lavigerie était entourée de son mari et de ses deux fils et de sa fille, que le frère aîné cherchait à réconforter. « Grâce à la confession qu'elle a faite hier, écrivait-il encore, nous avons pu la laisser dans l'ignorance la plus complète du danger où elle est. » Il eût été assurément préférable de l'éclairer, pour lui donner la conscience et dès lors le mérite du sacrifice suprême. Mais son fils, qui la connaissait, craignit par cette révélation de la jeter dans un inévitable désespoir. Toutefois ne voulant pas qu'elle fût privée du bienfait de l'Extrème-onction, il usa d'un moyen dont il nous est plus facile de faire le récit que de proposer l'exemple. Ayant éloigné tout le monde, et resté seul avec sa sœur, qui nous en retrace le tableau, il se mit en devoir d'administrer le sacrement à sa chère malade, mais sans lui en rien dire et à sa manière personnelle. S'approchant d'elle, comme d'habitude, il lui fit les onctions, en ayant soin de ne prononcer les paroles qu'à voix basse, sans être entendu d'elle. Mais en même temps qu'il touchait chaque sens avec l'huile sainte, il y déposait un baiser, lui disant à haute voix : « Pauvre mère, ces chers yeux que j'ai tant fait pleurer... Pauvre mère, ces chères lèvres qui nous parlaient si doucement... Ces chères mains qui ont tant travaillé pour moi ! » Et ainsi de suite, à chaque onction, dissimulant sous la caresse que lui donnait le fils, la fonction sacramentelle

qu'accomplissait le prêtre. Mme Lavigerie expira le lendemain.

Le jeune professeur, quittant les Bénédictines où M. l'abbé Bourret venait le remplacer, prit désormais son domicile dans la rue du Regard, tout près de la maison qu'il occupa plus tard comme directeur de l'Œuvre des Écoles d'Orient. Il prenait sa pension près de Saint-Sulpice chez Mmo Exauvillez, une respectable dame qui cumulait l'office d'hôtelière catholique avec celui d'auteur, écrivant, en collaboration avec son mari, de bons petits ouvrages d'éducation que publiait la Bibliothèque chrétienne de Lille.

Le jeune professeur d'histoire fit ses premières leçons sur l'École chrétienne d'Alexandrie. M. Cousin, puis M. Jules Simon et M. Vacherot en avaient étudié la philosophie néoplatonicienne. Il était donc bien qu'à côté de l'enseignement éclectique, rationaliste ou panthéiste de la Sorbonne laïque, il y eût place sur le même terrain à une parole autorisée et officielle, qui fût en même temps une parole chrétienne. L'abbé Lavigerie faisait son cours dans le nouvel amphithéâtre construit pour la théologie, dans le voisinage de l'église de la Sorbonne. Après quelques tâtonnements, il apprit l'art d'entrer en réelle communication avec son auditoire. On vint l'entendre, attiré par une parole vigoureuse, nourrie de faits et de doctrine, et finement aiguisée d'allusions et de traits dont le jeune maître ne se faisait pas faute d'égayer la subtile métaphysique des Alexandrins.

L'année suivante, un autre jeune prêtre, lui aussi chapelain de Sainte-Geneviève, et connu par ses débuts dans les chaires de Paris, obtenait la suppléance du cours d'éloquence sacrée. C'était l'abbé Freppel qui devenait dès lors le collègue et l'émule de l'abbé Lavigerie. Leurs caractères et leur genre d'esprit étaient aussi différents que le furent ensuite leurs opinions et leurs milieux. L'un, homme de solides études théologiques, armé sur toutes les ques-

tions à l'ordre du jour de son époque, devait être, à la tribune et dans la chaire, le plus invincible soutien du droit et de la vérité, en face des pouvoirs du siècle. L'autre, homme d'action et de relations universelles, moins près des livres et des idées, plus près des hommes et des choses, devait exercer une puissance considérable sur la société tout entière et faire avancer sous sa main les affaires de son pays et de son temps. Ils étaient les soldats du Christ tous les deux, mais l'un était destiné à la défense de la place, l'autre, aux grandes conquêtes du royaume de Dieu. Vivant à Paris, l'un à côté de l'autre, les deux professeurs s'estimèrent sans se lier, et plus tard ils continuèrent à s'observer plutôt en rivaux qu'en frères, avec la prévention de deux esprits dissemblables qui servent la même cause, mais ne la comprennent pas de même, et qui vont au même but sans pouvoir marcher dans les mêmes sentiers.

A cette époque, l'abbé Lavigerie était mêlé aux débuts d'une œuvre de jeunesse qui s'honore de le compter parmi ses premiers fondateurs. M. Eugène Beluze créait son Cercle catholique pour la persévérance chrétienne des étudiants de Paris. Sur son initiative, vingt ou vingtcinq jeunes gens de choix se réunissaient chaque soir d'abord dans un petit appartement de la rue Férou; puis, à mesure que le nombre des associés grandissait, ils émigrèrent rue de Mézières, puis rue Cassette, dans les anciens salons du consul Lebrun, jusqu'à ce qu'un jour, plus tard, ils purent s'établir spacieusement dans la rue du Luxembourg dont leur Cercle prit le nom. Fondé pour être un foyer de foi et un rempart de vie chrétienne, le Cercle avait été aussi, dès le début, une réunion fraternelle d'études et de travaux communs. On y avait organisé des conférences soit de droit, soit de médecine, audessus desquelles ne tarda pas à se placer, par son intérêt et son importance, une conférence littéraire qui devait plus tard, sous le nom de Conférence Ozanam, avoir un

vrai rayonnement sur toute la jeunesse de Paris. Elle chercha son président; elle le trouva tel qu'elle pouvait le souhaiter, instruit, ardent, affable, plein d'entrain et de vie, dans l'abbé Lavigerie. Jeune d'âge et jeune d'âme comme ceux qu'il dirigeait, le président s'éprit de ces joutes de parole où une jeunesse généreuse abordait toutes les questions qui traversent un siècle, avec la brillante audace des années heureuses qui ne doutent de rien. On eut bientôt la sagesse d'exclure la politique de ce champ d'études qui n'eût pas tardé à devenir un champ de bataille, surtout à cette époque orageuse des premières années du second Empire. L'éloquence n'y perdit rien; et la Conférence Ozanam vit poindre dans ses réunions le matin de talents précoces qui devaient rapidement monter au grand jour de la célébrité. L'abbé Lavigerie excellait à mener les débats, excitant, discutant, maniant parfois le paradoxe avec une originalité qui éveillait les esprits, en même temps qu'il les gouvernait par son autorité et sa supériorité. Ainsi secondait-il l'admirable M. Beluze, mais en gourmandant les lenteurs de son œuvre et le poussant à de nouveaux et rapides agrandissements. Il dut finalement se montrer satisfait, car; avant de quitter Paris, il put compter près de trois cents membres inscrits sur les listes du Cercle.

Quelques-uns de ces jeunes hommes étaient ses auditeurs à son cours de la Sorbonne. Ils le soutinrent contre certaine petite opposition que suscitèrent quelques-unes de ses leçons de l'année 1857. Après avoir traité, dans les deux années précédentes, l'histoire du Protestantisme français dans le seizième siècle, le professeur avait abordé celle du Jansénisme. Il exposa successivement les erreurs de la secte sur l'ordre naturel, sur l'ordre surnaturel, la morale et l'autorité de l'Église. Le jansénisme, paraîtil, gardait encore à Paris quelques tenants de son esprit plutôt que de ses pratiques , pour lesquels Port-Royal était toujours le sanctuaire du pur Évangile. C'est d'eux

que vint au jeune maître la contradiction qui pour lui ne fut pas une mauvaise fortune. Il reçut des lettres anonymes dont il tira parti. Un journal assez obscur, Y Observateur Catholique, dévoué aux mêmes idées, lui décocha des articles qu'on distribuait à la porte d'entrée de la Sorbonne. « Même un jour, raconte-t-il , tout ce qu'il y avait de Jansénistes à Paris se donna rendez-vous dans l'amphithéâtre de la Faculté, devenu trop étroit et bien étonné de l'aspect de ses nouveaux hôtes. Plusieurs fois ils cherchèrent à interrompre le cours par leurs clameurs, mais la majorité de l'auditoire sut les forcer au silence. Moi-même , malgré tout mon désir de ne pas m'apercevoir de leurs attaques, je fus obligé de leur dire un jour qu'ils se croyaient sans doute à Saint-Médard, mais que les convulsions n'étaient pas de mises à la Faculté de Théologie. »

Le professeur avait enseigné que les décisions pontificales qui avaient frappé le jansénisme étaient infaillibles, \j Observateur prit le parti de faire cesser le scandale de cette doctrine, en la dénonçant à l'autorité ecclésiastique : « Nous devons, écrivit-il, dénoncer à Msr l'archevêque de Paris l'enseignement rationaliste et hérétique d'un prêtre qui reçoit de lui sa mission d'enseigner. Pour remplacer les vieux dogmes, M. Lavigerie en proclame plusieurs nouveaux, entre autre l'infaillibibilité du pape. Espérons que, l'année prochaine, il sera moins prodigue de dogmes nouveaux et plus respectueux pour les anciens. »

L'année suivante le suppléant était nommé titulaire du cours. C'avait été la réponse de l'archevêque de Paris.

Cet archevêque n'était plus Mgr Sibour. Le cardinal Lavigerie a raconté comment un soir de janvier i856 il apprit par un passant que l'archevêque venait d'être assassiné par un prêtre dans l'église de Saint- Etienne du Mont, où il accourut aussitôt avec l'abbé Maret. « M. Maret s'agenouilla, dit-il, et prenant la

main du mort, il pleurait amèrement. Me souvenant que l'autre main que je pressais était celle qui, sept ans à peine auparavant, m'avait donné les onctions du sacerdoce, et m'avait toujours comblé de bienfaits, je ne retins plus mes larmes. » L'horreur du crime redoubla lorsqu'il apprit que l'assassin avait été son condisciple au petit séminaire de Paris.

L'abbé Lavigerie publia un peu plus tard quelquesunes des leçons de son cours d'histoire de la Sorbonne, et en particulier cinq leçons principales sur les erreurs du jansénisme. C'est de l'histoire doctrinale, faite pour les esprits sérieux plus que pour les curieux, nourrie d'arguments autant que de faits, et faisant saisir d'un regard juste et élevé les erreurs d'une secte que l'Eglise avait justement rejetée de son sein. » On a dit que nous étions alors gallicans, a écrit plus tard le Cardinal. Jamais, tant que je suis resté à la Sorbonne, ni aucun de mes éminents collègues ni moi n'avons dit un seul mot en faveur des quatre articles, et j'ai moi-même en particulier très nettement enseigné l'infaillibilité du Pape. »

La dernière de ses leçons se termine par cette célèbre apostrophe de Fénelon à l'Eglise romaine : « O Eglise romaine ! ô cité sainte ! ô chère et commune patrie de tous les vrais chrétiens ! Il n'y a en Jésus-Christ, ni Grec, ni Scythe, ni Barbare, ni Juif, ni Gentil; tout est fait un seul peuple dans votre sein; tous sont concitoyens de Rome et tout catholique est romain. La voilà cette grande tige qui a été plantée de^la main de Jésus-Christ! Tout rameau qui en est détaché se flétrit, se dessèche et tombe. O mère, quiconque est enfant de Dieu est aussi le vôtre!... O Eglise, d'où Pierre confirmera à jamais ses frères, que ma main droite s'oublie elle-même si je vous oublie jamais; que ma langue se sèche en mon palais et qu'elle devienne immobile si vous n'êtes pas jusqu'au dernier soupir de ma vie le principal objet de ma joie et de mes cantiques! »

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