‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 5 sur 35 · RETOUR EN FRANCE. « SON CHEMIN DE DAMAS · texte numérisé non relu

RETOUR EN FRANCE. « SON CHEMIN DE DAMAS

L'abbé Lavigerie « étouffait, disait-il, dans sa chaire de Sorbonne ». Une invitation particulière de la Providence le plaça sur le chemin de sa véritable destinée.

La guerre de Crimée avait mis en grande faveur auprès de la Sublime Porte nos prêtres, nos religieux et nos religieuses, dont la charité, sur les navires, dans les tranchées, dans les hôpitaux et les ambulances s'était montrée héroïque. Au milieu de ces dispositions, le traité de Paris, 3o mars i856, étant venu stipuler la liberté de conscience dans les Etats ottomans, on put concevoir l'espérance que le retour des Orientaux à l'unité romaine pourrait bien être le fruit le plus certain, bien que le moins voulu, de cette expédition. Du moins fallait-il commencer par répandre la lumière au sein des préjugés entassés par l'Islamisme contre notre religion, et l'œuvre des Ecoles d'Orient parut devoir répondre à cette aspiration de l'apostolat catholique.

L'homme qui eut l'honneur de cette initiative fut un grand savant en même temps qu'un grand chrétien, l'illustre baron Cauchy, de l'Académie des sciences. Il était déjà connu à Paris par sa grande part de fondateur dans plusieurs œuvres excellentes : Saint-François Régis, les Petits Savoyards, l'Observation du dimanche, d'autres encore. Il fit pour cette nouvelle œuvre appel à des hommes de sa société, en tête desquels il faut placer un autre membre de l'Institut, M. Charles Lenormant, ancien volontaire dans la guerre de l'indépendance des Grecs; et un prince russe converti, ancien secrétaire d'ambassade, le P. Gagarin, qui apportait dans les conseils une parole doublement enflammée du feu de sa foi et de son patriotisme. Autour de ces hommes on vit se grouper une foule de noms illustres, le maréchal Bosquet, un des plus glorieux vainqueurs de Sébastopol, M. le contre-amiral Mathieu, membre du Bureau des Longitudes, MM. de Montalembert, de Falloux, de Broglie de l'Académie française; MM. Wallon, de Saulcy, vicomte de Rougé, baron Seguier, de Wailly, Tulasne , de Witte , Garcin de Tassy, Flandrin , membres de l'Institut; le comte Charles de Bourmont, fils du vainqueur d'Alger, de Parieu, Le Serrurier, Auguste Nicolas, Benoist d'Azy, de Mas-Latrie, comte de Bertou; MM. Melchior de Vogué et de Gabriac , anciens ou futurs ambassadeurs; Feugère, directeur au ministère des Affaires étrangères; les comtes de Cotte et de Goyon, aides-de-camp de l'Empereur; et enfin le saint, le grand Ozanam ! C'est avec ce noble état-major qu'en 1 855 et

1 856, l'Association fit ses premières armes.

On se réunissait d'abord dans les salons du baron Cauchy; mais il mourut peu après, le samedi 11 mai

1857, plein de mérites devant Dieu. M. de Montalembert disait de lui « qu'il avait été peut-être le premier de nos géomètres et le plus hardi des voyageurs dans les océans infinis des calculs ». Mais surtout il conviait

la reconnaissance des catholiques k n'oublier jamais « celte grande taille, ce beau front, ce regard candide et lucide, qui, après avoir sondé les profondeurs de la mécanique céleste, s'abaissait si volontiers sur le jeune et modeste étudiant, sur le pauvre, sur l'enfant, sur tous ses frères souffrants, de l'Orient et de l'Occident. »

Et cependant, malgré l'éclat que tant d'illustrations jetaient sur le Conseil de l'œuvre, elle n'avait pu encore réunir, dans sa première année, que l'insuffisante somme de seize mille francs, comme le rapport de son secrétaire, M. Wallon, avait dû le constater mélancoliquement. C'est qu'à cette époque, après Cauchy, l'œuvre n'avait pas encore trouvé son homme à elle, son homme par excellence, mais elle était à sa recherche.

L'abbé Lavigerie rapporte de quelle sorte on s'adressa à lui dans cette circonstance. « J'étais donc, raconte-t-il, professeur k la Sorbonne. Je racontais, il m'en souvient, k mes vingt-cinq auditeurs l'histoire du jansénisme. Rien ne me faisait prévoir que je dusse quitter la vie paisible du professorat, où j'étouffais pourtant, pour une vocation si différente. C'est ce qui arriva néanmoins tout d'un coup. Voici comment :

« J'avais pour confesseur le saint et illustre Père de Ravignan, vers lequel j'avais été attiré par sa vertu, par son grand caractère, et aussi par les souvenirs de la patrie commune, car il était originaire de Bayonne; et mon enfance s'était passée, k vingt-cinq ans de distance, presque toute entière k l'ombre de la même vieille cathédrale, dans une maison de la rue où s'était passée la sienne.

« Ce grand religieux, maître consommé dans la conduite des âmes, ne me disait jamais rien directement contre la vie d'études et de professorat où l'obéissance m'avait engagé, mais souvent et sans s'expliquer davantage, il me répétait qu'il voyait un autre horizon pour moi.

« Un jour, il me raconta que le R. P. Gagarin était venu le trouver, la veille, pour lui exposer que les membres de l'Association naissante des écoles d'Orient, voyant la difficulté pour des laïques d'organiser et de répandre une œuvre qui a besoin du concours constant des fidèles, étaient résolus d'en confier la direction à un ecclésiastique, et, à brûle-pourpoint, il me dit en souriant : « Tous ces messieurs de l'Institut ont naturellement pensé à un professeur de Sorbonne, et ils vous désirent. Ils m'ont chargé de vous demander. »

« Je ne fus ni surpris ni troublé d'une telle ouverture. — Si vous croyez, mon Père, que ce soit la volonté de Dieu, répondis-je, je suis prêt. — Je le crois, » me dit le Père simplement.

« En ces trois mots tout fut conclu... Le lendemain, le P. Gagarin venait me prendre dans le petit appartement que j'occupais, rue du Regard, et il me conduisit rue de l'Université, au Dépôt des cartes et plans de la marine, où le conseil laïque se trouvait réuni sdus la présidence de F excellent amiral Mathieu, frère du cardinal-archevêque de Besançon. Le Père ne me laissa pas le temps de parler ; il expliqua que c'était chose faite, et je n'eus qu'à recevoir les remerciements du Conseil. Ces remerciements furent suivis bientôt de la remise de tous les registres et de la caisse, trop facile à porter, car on venait de tout distribuer aux établissements orientaux, avec le regret, renouvelé chaque année, de n'avoir pas distribué dix fois davantage.

« C'était à la fin de i856. En sortant, le Père Gagarin me regarda avec un franc rire : « Vous voilà à l'eau, mon cher abbé, me dit-il, maintenant il faut nager. »

L'abbé Lavigerie se rendit compte d'abord de l'importance de l'œuvre et de ses difficultés. « En sus des infidèles proprement dits, l'Orient ne compte pas moins de soixante-dix millions de chrétiens, séparés de nous par le schisme, mais ayant gardé les règles, les tradi-

lions, la discipline, la liturgie antique bien plus complètement que ne l'ont fait les protestants d'Europe. Bien qu'ils ne reconnaissent pas en fait l'autorité du vicaire de Jésus-Christ, ils le nomment dans leurs prières « le pasteur souverain de tous les apôtres », comme successeur de Pierre... Sur les autres articles de foi, comme celui de la procession du Saint-Esprit, celui du purgatoire, il a été reconnu unanimement, par les Grecs comme par les Latins, au Concile de Florence, que, si les expressions diffèrent, la foi est la même. Que de grands saints d'ailleurs nous sont communs ! Nous vénérons comme eux les Cyrille, les Athanase, les Basile, les Grégoire, les Chrysostome, les Damascène. Ils vénèrent comme nous les Cyprien, les Ambroise, les Léon, les Grégoire, les Martin, les Benoit.

« Les quatre premiers conciles œcuméniques ont été tenus parmi eux et ont employé leur langue : ces conciles où tous les grands dogmes chrétiens ont été fixés et définis, et où la primauté universelle du siège de Rome a été proclamée.

« Quelle joie dans le ciel et sur la terre le jour où nous verrions se lever les Eglises aujourd'hui tristement séparées, pour se donner le baiser de paix entre les bras du Père de famille ! »

L'abbé Lavigerie estimait que cette union désirée par les Latins devait l'être plus encore par les Grecs orientaux, car le jour où disparaîtrait l'empire de Byzance, ils pouvaient s'attendre à voir leur Eglise et leur nationalité tomber du même coup sons le joug des Russes, joug réputé par eux plus intolérable cent fois que celui de la Turquie. Un seul moyen leur restait encore d'y échapper : c'était de se tourner vers l'Eglise-mère qui leur serait le plus sûr abri contre l'oppresseur. Seulement qui dissiperait la montagne de préjugés et d'ignorances populaires qui se dressait à l'encontre de ce retour salutaire? L'instruction, les écoles. Ainsi l'avaient compris

les Lazaristes en Egypte, en Syrie et à Constantinople, les Jésuites à Ghazir dans leur séminaire oriental, les sœurs de Saint- Vincent à Alexandrie, à Beyrouth, à Smyrne, à Constantinople, où elles joignaient l'instruction des enfants au soin des pauvres et des malades.

Telle était l'idée qu'il fallait faire entrer maintenant dans l'intelligence et dans le cœur de la France : « La première condition pour la réussite de l'œuvre, écrit l'abbé Lavigerie, était de la faire connaître. C'est par là que je commençai. »

Pendant trois ans, il n'y eut pas de grande ville où il ne prêchât ce que lui-même appelait déjà une nouvelle croisade. Soit dans l'intervalle de ses leçons, qu'il n'abandonna point, soit pendant ses vacances, il se fit entendre successivement à Versailles, à Chartres, à Caen, à Soissons, à Amiens, à Orléans, à Angers, à Nantes; puis à Metz, à Besançon, à Verdun, à Nancy, à Langres, à Lyon, à Clermont, à Toulouse, à Montpellier, à Marseille, à Bordeaux, à la Rochelle, à Bayonne, prêchant dans les églises, quêtant à domicile, organisant des comités ; le plus souvent bien accueilli par les évêques et les curés, d'autres fois éconduit en termes médiocrement flatteurs, pris volontiers pour un escroc et un aventurier, ou, pour le moins, assailli d'objections contre l'œuvre et contre l'ouvrier : « C'étaient des douches glacées qu'on faisait pleuvoir sur ma tête, mais en pure perte. A l'âge où j'étais on a la tête chaude. Et puis je suis Basque, et à ce titre entêté lorsqu'il le faut. » On le prévenait qu'il n'aurait personne à son sermon : « Ah ! pour cela, répondais-je, je suis à bonne école; à la Sorbonne, mes auditeurs ne font pas foule. » Au besoin il forçait la main à ses contradicteurs; et la fortune, comme toujours, secondant l'audace, il moissonnait à pleines mains là où on lui faisait craindre de ne pas glaner un épi.

« Oh! quels souvenirs! écrivait plus tard le Cardinal. Et combien, depuis ce temps, je prends pitié des que-

teurs!... J'ai acquis l'expérience que tout missionnaire mendiant, comme je le suis encore, doit avoir deux côtés dans son bissac : l'un pour les aumônes, c'est le bénéfice des œuvres; l'autre pour les mauvais compliments, c'est son propre bénéfice », Il avait un auxiliaire dans la presse catholique, dont il devait faire toute sa vie un si prodigieux emploi ; elle multipliait sa parole et lui faisait porter cent pour un.

Le même zèle était déployé pour la constitution intérieure de l'œuvre. Le cardinal Morlot, archevêque de Paris, avait accepté d'en être le protecteur. Pie IX honora l'association de deux brefs d'encouragement, l'un du i3 décembre i85y , l'autre du 29 janvier i858. Le siège de la société s'établit dans un local de la rue du Regard, n° 12. On fonda un comité de Dames patronesses et zélatrices; on créa une commission de rédaction pour le Bulletin; on discuta un règlement, rendu définitif; on obtint pour l'œuvre la reconnaissance légale du gouvernement, comme établissement d'utilité publique. Le conseil s'adjoignit un nombre d'ecclésiastiques égal au nombre des laïques. Qu'il suffise de nommer dans ce nombre, outre l'abbé Lavigerie et le P. Gagarin, le R. P. Pététot, supérieur général de l'Oratoire; M. Etienne, supérieur général des Lazaristes, le P. Daniel de la Compagnie de Jésus; M. l'abbé Bourret, depuis évêque de Rodez; M. l'abbé Place, depuis archevêque de Rennes; M. l'abbé Soubiranne, depuis évêque de Belley. C'était donc aujourd'hui l'affaire commune et fraternelle de l'Eg-lise et de la France.

Grâce à ce zèle de prédication et d'organisation, les recettes qui étaient de 16.000 francs en 185^, s'élevèrent l'année suivante à la somme de 46.000 francs. En 1859, elles étaient de 60.391 francs. On déversa ces offrandes, par les mains des congrégations religieuses sur les écoles orientales àGhazir, à Cana, àLydda, a Beit Djalla, à Gisnef, à Alexandrie, au Caire, à Brousse, à Smyrne, à Damas,

à Alep, à Candie, à Nazareth, a Jérusalem, à Péra; puis à Athènes, à PatraSj dans l'archipel, à Salonique, à Santorin, à Mossoul. Je remarque, dans cette distribution, des allocations à l'imprimerie arabe des livres chrétiens à Beyrouth et à Ghazir, ainsi que l'achat d'une presse lithographique pour les dominicains de Mossoul ; plus tard une imprimerie à Gondar, en Abyssinie : dans un conseil composé de plusieurs membres de l'Institut , les intérêts de la science prenaient naturellement place à côté des intérêts de la foi. En même temps, et en dépit de l'inévitable opposition des ulémas qui ne voyaient pas sans douleur le Coran négligé par les enfants des écoles, la charité faisait son œuvre. Il n'y avait pas jusqu'au Sultan qui, en i858, mariant deux de ses filles, n'envoyât dire aux sœurs de Saint- Vincent de Paul : « Priez pour mes enfants, car il est impossible que des femmes qui font autant de bien ne soient pas agréables à Dieu. »

Cependant, en Orient, des événements tragiques allaient créer à l'œuvre un rôle considérable , et du même coup ouvrir à son directeur la porte de la grande renommée, qui ne se refermera plus.

« L'œuvre des Ecoles d'Orient, écrit-il lui-même , était entrée dans le courant de la vie catholique , et il ne lui manquait plus d'autre recommandation que celle des services rendus. C'est alors qu'au commencement de 1860, des signes non équivoques d'hostilité se manifestèrent, en Syrie, contre les chrétiens du Liban. Un complot avait été tramé par le parti musulman fanatique. Son centre d'action était La Mecque. Profondément irrités de ce qu'ils appelaient l'humiliation de l'Empire turc qu'ils venaient de voir obligé de recourir à la France et aux puissances chrétiennes pour se maintenir contre la Russie, encore plus blessés de voir la liberté religieuse désormais accordée à tous les cultes, les vieux croyants rêvaient une vengeance dans le sang.

« Grâce à leurs excitations secrètes, les Druses et les

Métualis, ennemis séculaires des Maronites et des autres chrétiens du Liban, furent bientôt prêts pour l'attaque. Les pachas ottomans chargés de l'administration des principales villes du pays, Saïda, Beyrouth, Damas, le Hauran, gagnés à prix d'or, ou choisis à dessein pour leur fanatisme, étaient prêts à seconder l'action des Druses. Un prétexte frivole, comme il arrive dans ces occasions, suffit pour allumer l'incendie.

« A un jour donné, fin de mai i85o, les malheureux chrétiens, sans défense, virent leurs montagnes, leurs villes, leurs villages, leurs maisons cernés par des bandes farouches qui ne respiraient que le sang et l'incendie. Deux cent mille d'entre eux furent finalement massacrés ; toutes les églises qui se trouvaient en dehors de la montagne, furent détruites , les maisons pillées, et la plupart rasées. Jamais on ne vit plus affreux spectacle. )>

Les cruautés les plus odieuses, les actes les plus infâmes avaient marqué ces scènes de carnage. Les ruines sanglantes de Djezzin, de Rachaya, de Hasbaya, du Metten; celles de Deir-El-Kamar, de Zahleh, de Damas couvraient les cadavres de près de vingt mille victimes. Près de deux cent mille chrétiens appartenant à toutes les communions, à tous les rites, se trouvaient errants, sans asile, sans vêtements, sans pain. Trois cent mille autres attendaient, avec anxiété, un sort semblable à celui de leurs frères.

Ce fut avec une horreur profonde que l'Europe entière, et la France en particulier, apprirent ces scènes sanglantes commises au sein d'un pays admis a faire partie du concert européen, et pour garantir l'intégrité duquel, six ans auparavant, nous avions dépensé avec notre générosité habituelle deux cent mille hommes et quinze cents millions.

Des lettres de missionnaires, écrites du lieu des massacres, poussaient des cris d'appel et de détresse vers la France : « Chaque jour, et à chaque instant du jour,

écrivait le 16 juin, de Saïda, le P. Rousseau de la Compagnie de Jésus, nous regardons la haute mer pour voir si aucun bâtiment français ne paraît. C'est là notre dernier espoir. On nous dit que M. de la Roncière est arrivé à Beyrouth avec quatre bâtiments de guerre. Cette nouvelle rend la vie aux chrétiens qui ont survécu aux massacres )) . Deux vaisseaux de guerre anglais et une frégate russe étaient en même temps mouillés en vue de la ville. Le commandant de l'escadre française, le consul général de Beyrouth, M. le comte de Bentivoglio et le vice-consul de Saïda firent distribuer 3oo.ooo francs de secours aux malheureux réfugiés. Le gouvernement hellénique envoya plusieurs milliers de drachmes et des dons en nature par les mains de M. François Lenormant, fils du regretté vice-président des Écoles d'Orient, alors en Grèce. C'était bien, mais c'était peu. Deux choses étaient réclamées universellement : une expédition et une occupation militaire pour la sécurité des chrétiens et le châtiment desDruses; une expédition de charité pour l'assistance de ces malheureux, nos alliés, nos amis, pillés, brûlés et mourant de faim.

Ce fut la charité qui fut prête la première. Le 1 6 juillet, le Conseil de l'œuvre des Ecoles d'Orient se réunit en séance extraordinaire sous la présidence de M. Vallon, vice-président, à l'effet de porter secours à ces infortunés 4 . On commença par leur envoyer ce qu'on avait en caisse : mais on avait peu de chose. Puis on décida qu'on ouvrirait une vaste souscription, et qu'on recueil-

i. Aux noms des membres du conseil que nous connaissons déjà il faut ajouter le duc de Brissac, M. Eugène Cauchy fils du fondateur, le marquis de Gallard Terraube, l'abbé de Girardin, le marquis de Gontaut-St Blancard, l'abbé Lalanne supérieur de Stanislas, le comte de Lambel, le vicomte de Melun, M. Cornudet, l'abbé Cruice, M. H. Mercier de Lacombe, le P. Rastibonne, M. Eugène Rendu, M. Guillaume Rey, et les représentants des principaux instituts religieux de missionnaires.

lerait celle ouverte dans les journaux, pour en adresser sans retard le montant aux victimes. Avis en fut donné tout de suite à la presse catholique.

Pendant ce temps-là, l'abbé Lavigerie avait dû prendre un congé nécessité par la maladie. Il était dans le Midi. A l'annonce de ces faits, il se hâta de rentrer, quoique encore languissant : mais c'était jour de bataille. Il écrivit sans retard une lettre spéciale adressée au clergé de France, dans laquelle ayant décrit les maux de ceux qu'on appelait « les Français de l'Orient », il s'exprimait ainsi : « Il faut qu'on donne, qu'on se hâte, car demain ce serait le désespoir, ce serait l'anéantissement. Un des chefs de ces barbares a juré qu'il ne remettrait pas son sabre dans le fourreau qu'il n'eût coupé le cou au dernier raya faisant le signe de la croix. » Les protestants, les Israélites ont donné. Nous laisserons-nous vaincre en charité par eux? Non, notre honneur, les sentiments de notre cœur, tous les vieux et chers souvenirs de notre histoire et de notre foi nous commandent de faire pour l'Orient ce qu'ont fait nos pères ; et, pour tout résumer dans un mot qui est la devise de notre œuvre : Dieu le 'veut! »

Ce qu'il venait d'écrire, l'abbé Lavigerie alla le prêcher de ville en ville : c'était la croisade de la charité. Il y enrôla les évêques, le clergé, les familles, les journaux, les écoles, suscitant le dévouement, excitant la pitié, mais faisant verser encore plus d'aumônes que de larmes. Il s'adressa de même aux évêques d'Irlande, d'Angleterre, d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne; etprèsde3oo.ooo francs lui arrivèrent tout d'abord de ces frontières, ébranlées à sa voix. Mais ce fut surtout en France que la souscription monta avec une rapidité qui contrastait avec la lenteur des négociations diplomatiques et des préparatifs de l'expédition. La charité prit toutes les formes. Elle donna en argent, elle donna en nature, « Les bureaux de l'Œuvre, écrit l'abbé Lavigerie, mon propre appartement,

encombrés de tant d'objets divers, ressemblaient vraiment aux bazars du Temple. »

En correspondance continuelle avec la Syrie, l'abbé Lavigerie en tirait pour chaque numéro du Bulletin des détails navrants qui surexcitaient partout le sentiment chrétien. « La plaisanterie favorite des Druses et des Turcs à Deir-el-Kamar, lisait-on dans ces lettres, était d'égorger sur la croix les malheureux chrétiens en leur disant : Pourquoi ton Dieu ne te sauve-t-il pas maintenant? » Il excitait aussi le sentiment national : « D'autres ont été tués sous le pavillon français avec des injures semblables. L'école de la ville avait arboré le drapeau tricolore ; elle n'en a pas moins été incendiée, et les couleurs de la France traînées dans la poussière. Que dira l'Europe, que dira la France d'outrages de cette nature? »

Il dressait des statistiques qui en disaient plus que tout. « Il y a en ce moment, en Syrie, au moins 18.000 chrétiens massacrés, — ce n'était encore que le commencement, — 1 .000 chrétiens morts en se défendant, les armes à la main, ^5. 000 chassés de leurs villages et réduits à vivre d'aumônes, 10.000 orphelins des deux sexes, 6.000 femmes veuves. » Les pertes subies par les chrétiens de tout rit étaient celles-ci : « Ecoles détruites , 28; élèves de ces écoles, i.83o; églises renversées, 56o; couvents brûlés, l\'>. ; villages détruits, 36o ; établissements religieux des Européens, 9; puis un total de 1 i6.36o kilomètres carrés sur lesquels tous les produits, récoltes, constructions, ont été anéantis. )>

La souscription montant toujours, les envois se succédaient à intervalles rapprochés, à l'adresse des missions de Syrie qui en faisaient au fur et à mesure une répartition proportionnelle. A la fin d'août la souscription atteignit un million. L'abbé Lavigerie fit connaître aux souscripteurs l'emploi qu'on voulait en faire : recueillir les orphelins et les veuves dans des asiles charitables, aider les plus pauvres à reconstruire leurs demeures, faire

des provisions d'aliments et de vêtements pour l'hiver qui allait venir, procurer aux cultivateurs des semences et des instruments de travail. Mais encore fallait-il qu'il leur fût possible de rentrer sur leurs terres, où campait l'ennemi : « Nous attendons avec la plus grande impatience l'arrivée de nos soldats, disaient les lettres d'alors. Les Druses et les Turcs de la montagne, croyant qu'ils ne viendraient pas, ont fait des feux de joie et recommencé à immoler des victimes. »

C'était la diplomatie, celle de la Russie et de la Turquie, celle de l'Angleterre surtout, jalouse de notre influence en Orient, qui entravait misérablement notre action militaire par des lenteurs calculées. Après d'interminables négociations, on finit par laisser la France aller seule donner son sang et son argent pour une cause qui était celle de l'humanité tout entière. Encore eut-on soin, dans une convention conclue entre les grandes puissances , de restreindre cette action le plus qu'il fut possible , en stipulant que « l'armée française n'allait pas là pour faire la guerre à une puissance quelconque , mais seulement aider le sultan à rétablir l'ordre et la paix en Syrie », comme si ce n'étaient pas les pachas et généraux du sultan qui v fomentaient les violences et la guerre ! De plus, l'occupation de la Syrie par nos troupes était limitée à six mois , quoi qu'il advînt. C'est dans ces conditions d'auxiliaires temporaires et subordonnés du grand Turc que le général de Beaufort d'Hautpoul prenait le commandement de ses troupes. L'Empereur leur adressa pourtant de nobles paroles, comme aux successeurs de « ces héros qui avaient porté glorieusement dans ce pays la bannière du Christ ». — « Vous ne partez pas en grand nombre, leur disait-il, mais votre courage et votre prestige y suppléeront, car, partout aujourd'hui où l'on voit passer le drapeau de la France, les nations savent qu'il y a une grande cause qui le précède et un grand peuple qui le suit. »

Ce fut seulement le 8 août que le paquebot V Amérique partit de Marseille pour Beyrouth emportant à son bord un million en numéraire, i .3oo hommes de troupes et des munitions, pendant qu'à Toulon les frégates à vapeur Mogador et Asmodée, et le transport Cères embarquaient l'artillerie, hommes et matériel. On écrivit de Beyrouth, le 1 4 août, à l'abbé Lavigerie : « Grâce à Dieu, 2.200 Français sont arrivés aujourd'hui. Tout Beyrouth est en mouvement pour voir nos libérateurs. » A quelques jours de là, le général de Beaufort faisait son entrée à Damas. Mais il se sentait déjà les entraves aux pieds.

La charité , elle aussi , voulut avoir son expédition de Syrie, mais celle-là plus libre, plus efficace que l'autre. La distribution des secours recueillis par l'œuvre des Ecoles d'Orient appelait une organisation qui ne pouvait être faite équitablement que sur le théâtre même des maux à secourir. Le conseil décida qu'un délégué serait envoyé en Syrie, et que ce délégué serait le directeur lui-même. L'abbé Lavigerie allait donc se trouver réellement missionnaire pour la première fois ! Le conseil dressa le plan de campagne qu'il devait suivre , conformément d'ailleurs à celui qu'il avait rédigé et proposé lui-même. On lui adjoignit un secrétaire-trésorier, chargé de le seconder dans le travail de la répartition des secours ; et cet adjoint de son choix ne fut autre que son compatriote et son ami d'enfance, le docteur Paul Jaulery, médecin à Biarritz, un second frère pour lui. Le conseil lui ouvrit, le 26 septembre, un crédit d'un million, sous la signature de son président, le contre-amiral Mathieu. Le directeur et son ami quittèrent Paris le lendemain.

« J'étais convaincu que je ne reviendrais pas de ce voyage, écrivait-il ensuite, et que je mourrais sur cette terre d'Orient que j'allais secourir. Ma santé depuis longtemps profondément altérée, les fatigues d'un si long voyage dans un pays étranger, les dangers de toute sorte qu'on y pouvait courir, étaient faits, du reste, pour m'ins-

pirer cette pensée, Je disais donc intérieurement adieu à mon pays, à ma famille, à mes études, à tout ce que j'aimais jusque-là. Et cependant cette pensée ne m'attristait point; j'éprouvais au contraire une secrète joie de penser que j'allais mourir, si Dieu le voulait, en secourant mes frères. La charité n'est-elle pas le meilleur des champs de bataille? Et peut-il y avoir pour un prêtre occasion d'une plus belle mort? »

D'où lui venaient ces pensées funèbres? Le 9 septembre, il écrivait familièrement à son ami l'abbé Bourret, alors auprès de Mgr Guibert, archevêque de Tours : « Je dois passer à Tours cette semaine , pour aller voir mon père qui habite maintenant Saumur. Je voudrais bien vous voir avant d'aller ad patres, car je pense en prendre le chemin en passant par la Syrie. Enfin je gagnerai le ciel en gros. Je ne l'aurais jamais sans doute gagné en détail. »

Ces pensées graves et sombres étaient de circonstance. Ce père qu'il allait revoir, il le trouva mourant. Le pèlerin de Syrie lui portait ses adieux, et ce fut lui qui reçut les siens avec son dernier soupir. M. Allemand-Lavigerie expira chrétiennement, le i5 septembre 1860, entre les bras et sous la bénédiction de son fils.

Ce fut avec cette blessure au cœur qu'à la fin de ce mois l'abbé Lavigerie arriva à Marseille où l'attendait un prêtre, M. Payan d'Augery, qui devait être l'ami le plus secourable à son apostolat, durant sa vie entière. En le nommant directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient dans cette ville, il lui écrivait : « Je savais, Monsieur, que toutes les œuvres excellentes trouvent en vous un ardent propagateur. Merci, merci, Monsieur l'abbé. Et puissiezvous faire passer dans le cœur de vos compatriotes le feu qui anime le vôtre ! »

M. Lavigerie était là, dans la maison de M. Gabriel Hava, correspondant de l'œuvre, lorsque se présenta à lui un pauvre prêtre échappé du Liban, nommé Michel

Elias, curé maronite de Koufler Baaram, qui lui raconta comment il avait vu son village en partie détruit, ses paroissiens massacrés, et comment lui-même, embarqué à Saint-Jean d'Acre, avait pu se réfugier en France, où, depuis deux mois , il vivait des précaires aumônes que lui procurait un bon religieux franciscain. C'était un homme simple, apeuré, éperdu, pour qui l'abbé Lavigerie était un ange envoyé du ciel. Celui-ci le ramena en Syrie; il revit son village ; mais il y retrouva aussi les Métualis et avec eux tous les maux. Ils l'accusaient méchamment d'être allé en France auprès de l'Empereur, et d'être cause que l'Empereur avait envoyé ses soldats contre eux! « Quand il vint me faire ensuite cet étrange récit, écrit l'abbé Lavigerie, je ne pus m'empècher de rire, car jamais homme, à coup sûr, n'a paru moins fait pour influer sur les conseils des princes que le pauvre et simple curé de Koufler Baaram. )>

Le 3o septembre, l'abbé Lavigerie s'embarqua, à neuf heures du soir, sur Y Indus, où il trouva comme compagnons plusieurs missionnaires Lazaristes se rendant à Antourah. Il a raconté, dans ses lettres, sa visite à Malte, sous un soleil de feu, son passage à Alexandrie, un passage bienfaisant. Des chrétiens de Damas échappés aux massacres étaient, femmes et enfants, réfugiés dans la maison des Filles de la charité. Une pauvre veuve, traînant après elle sept enfants au-dessous de douze ans , faisait signe des deux mains que son mari avait eu la tête tranchée. L'abbé Lavigerie lui ayant proposé de la ramener à Damas, elle indiqua de même que sa maison était brûlée et qu'il n'en restait plus que des cendres. L'abbé Lavigerie laissa 4-ooo francs a l'asile des veuves et orphelins d'Alexandrie : c'était le commencement.

Le i3 octobre, après treize jours d'une mauvaise traversée, il vit s'élever les côtes d'Asie. Beyrouth lui apparut, avec ses minarets qui perçaient le ciel bleu; et par derrière le Liban s'étageant jusqu'à des hauteurs nei-

geuses. Nos vaisseaux étaient embossés dans le port, et ce lui fut une joie et une fierté patriotique d'apercevoir, à travers des mâts français, ce rivage jadis tout plein de notre gloire et qu'il allait lui-même remplir de ses bienfaits.

Dès que, dans la ville, on sut ce qu'il était venu faire, il ne s'appartint plus. Il ne pouvait plus faire un pas sans être enveloppé, traqué par des troupes d'affamés, qui le poursuivaient jusque dans l'hôtel de Bellevue où il était logé. Un riche banquier de Beyrouth, M. Assar Malhancé Kadra, le contraignit à accepter gratuitement sa maison, se réduisant à occuper, lui et sa famille, pendant trois mois, un appartement étranger. « Il ne pouvait faire moins pour les bienfaiteurs de son peuple », comme il s'exprimait.

C'est à Beyrouth que l'abbé Lavigerie commença, stations par stations, ce long chemin de croix qu'il allait parcourir sur le littoral et dans la montagne de cette terre en deuil. On lui raconta que le gouverneur militaire de la ville, Kourchil pacha, sur le secours duquel avaient compté les chrétiens, n'était sorti que pour leur fermer le passage et donner la main à l'ennemi. C'est alors que, trahie et cernée de toutes parts, la foule éperdue s'était précipitée sur Beyrouth pour y chercher un refuge dans les églises, les consulats, les maisons particulières, et jusque dans les rues et les places publiques où ils dressaient des tentes. On lui montra, aux portes, sur la route de Damas, un magnifique bois de pins planté par l'émir Fakr'-ed-Din et célébré par Lamartine. Ce sont les Champs- Elysées de Beyrouth et le rendez-vous de la société , tous les soirs. C'était jusque-là que les Druses et les Bachibouzouks avaient poursuivi les fugitifs, continuant à grands cris leur besogne sanglante , et brûlant des maisons dont les noirs décombres couvraient encore le sol. Ils seraient entrés dans la ville, le fer et le feu à la main, si les consuls européens n'avaient déclaré au pacha qu'ils

le rendaient responsable devant leurs puissances respectives de ce qui allait se faire, et qu'il y allait de sa tète.

L'abbé Lavigerie se mit tout de suite en relations avec les chefs du clergé. Chaque rit avait son évèque. Le délégué apostolique représentant le Saint-Siège en Syrie était Mgr Valerga, patriarche de Jérusalem résidant alors à Beyrouth. Mgr Valerga était la colonne de cette Église, une colonne de bronze : tous les chrétiens de Syrie et de Palestine l'eurent pendant trente ans pour appui. Le patriarche grec catholique habitait la même ville, où il s'était réfugié avec les évêques de son rit dans une maison d'emprunt, car il avait tout perdu dans les pillages de Damas. C'était ce vaillant Mgr Tobie qui menait ses ouailles à la bataille , un de ces évêques d'autrefois qui laissaient percer un bout de cuirasse sous leur robe. Le patriarche maronite avait sa résidence d'été dans le couvent d'Ein Ouarka, un nid d'aigle sur les dernières cimes du Kesrouan. L'abbé Lavigerie s'y rendit et fut reçu dans le divan du monastère. Il trouva F évèque entre ses deux vicaires, dont l'un, l'évêque de Gesini, malgré ses quatrevingts ans, venait de faire le coup de feu contre les Druses, enlevant bravement dix villages à l'ennemi. Avec un désintéressement peu commun chez les Orientaux, le patriarche refusa sa part des aumônes que le prêtre français lui offrait pour qu'il les distribuât à son peuple. « Non, c'est à la main qui nous apporte ces aumônes qu'il appartient de les distribuer elle-même. Dites seulement notre immense reconnaissance à la France qui vous envoie vers nous. »

Mais c'était surtout dans les religieux et religieuses de France, Jésuites, Lazaristes, Franciscains et Capucins, Filles de la charité, Sœurs de Saint-Joseph que M. Lavigerie devait trouver les principaux auxiliaires de sa mission en Syrie. « Je me souviens, raconte-t-il, du spectacle que présentaient la résidence des Jésuites, les cours et la maison des Filles de la charité lorsque je les par-

68 LE CARDINAL LAVIGER1E.

courus pour la première fois. Les Pères Jésuites me montraient leur maison envahie, les pauvres établis dans leurs corridors , sur leurs escaliers ; les petits enfants encombrant jusqu'à leur église transformée en asile. Ils avaient donné tout ce qu'ils possédaient, et jusqu'aux provisions nécessaires aux missionnaires. »

' « L'admirable supérieure des Filles de la charité, la sœur Gélase, me racontait tout ce que ses religieuses avaient redouté pour elles-mêmes et pour leurs pauvres protégés, avant l'arrivée de nos troupes : leurs nuits sans sommeil, leurs journées pleines d'alarmes, les tristes scènes qui s'étaient passées sous leurs yeux, le jour où un malheureux chrétien, presque idiot, faussement accusé du meurtre d'un Turc, avait eu la tète tranchée à la porte même de leur demeure. Ces saintes filles attendaient la mort à chaque instant; mais en l'attendant elles ne cessaient pas de faire le bien. La plupart des chrétiens réfugiés de la montagne venaient frapper à leur porte en arrivant à Beyrouth; elles les recevaient tous avec bonté. Pour permettre à ceux d'entre eux qui étaient blessés de profiter des soins dévoués des docteurs Suquet, Dombrowski et Cossini, elles s'étaient hâtées de leur livrer la maison tout entière, ne se réservant qu'un petit espace pour elles-mêmes. Les autres venaient chaque matin réclamer la portion de farine ou de pain qui devait leur sauver la vie. Les Sœurs suffisaient à tout; et certes il y a lieu de s'en étonner, car le nombre des réfugiés, lorsque nous arrivâmes à Beyrouth, trois mois après les massacres, s'élevait encore à plus de 20.000. » Il fallait songer aussi à ceux qui, faute d'habits, faute de forces, ne pouvaient se rendre à la ville, et qui restaient dans les villages, dans les champs, sous le ciel : « Figurez-vous, écrivait l'abbé Lavigerie, ces pauvres gens, s'entassant pêle-mêle, au nombre de dix, quinze, vingt et jusqu'à trente dans une misérable chambre, ou bien réduits à coucher en plein air, dans les rues ou

dans les jardins de mûriers; des visages portant l'empreinte des ravages de la maladie ou de la faim, ceux des enfants surtout. J'en ai vu aux bras de leurs mères, ressemblant plutôt à des squelettes qu'à des êtres vivants. De pauvres mères sont mortes auprès de leurs nourrissons ; et on en a trouvé une au cadavre de laquelle l'enfant était encore attaché. » Les Filles de la charité se rendaient dans ces tristes lieux apportant des secours, et recueillant ceux de ces malheureux qu'on pouvait encore transporter.

L'abbé Lavigerie voulut que les Sœurs de Beyrouth fussent les principales distributrices des aumônes qu'il apportait de France. Un comité de charité, composé des évêques et des supérieurs de communautés, fut placé au-dessus d'elles. Un autre comité spécial pour la banlieue fut placé sous la présidence du vaillant Mgr Tobie , évêque de Beyrouth. Le premier reçut 100.000 francs, le second 6.000 fr. A côté de ces comités fonctionnait parallèlement un comité présidé par le conseil de Beyrouth, chargé de répartir les fonds du gouvernement. M. l'abbé Lavigerie accepta d'en faire partie pour qu'il n'y eût pas double emploi dans les distributions. Il s'étonnait plus tard d'apprendre, par les journaux de France, que cette mesure de sagesse était presque une trahison de son mandat de distributeur des charités catholiques !

Le a5 octobre, l'abbé Lavigerie adressa aux curés des principales paroisses de France une supplique pour obtenir d'eux les ornements d'église dont ils pouvaient disposer en faveur de leurs frères d'Orient dépouillés de tout. Il ne reçut pas moins de huit cents ornements sacerdotaux, et un bon nombre de vases sacrés, croix, chandeliers, etc. Le ministre des Affaires étrangères compléta l'envoi par le don de trois cents calices à la même destination : « Grâce à cette charité, disait l'abbé Lavigerie dans son remerciement, le saint sacrifice peut donc s'offrir de nouveau chaque jour dans les églises désolées de la Syrie. »

Cependant Beyrouth n'était que le refuge des victimes. La montagne était le théâtre de leurs souffrances. L'abbé Lavigerie prit la route de la montagne.

C'est par Deir-El-Kamar que commença sa visite. « La proximité de la « reine des montagnes, » comme on la nommait, lui fut révélée par un spectacle lugubre qu'il savait mettre en scène. « Je cheminais au milieu des rochers abrupts du Liban, et, de temps en temps, je demandais à mon guide si nous n'approchions pas encore. — Est-ce ici? — Non, je ne vois rien; et il regardait en haut. — Je lui répétai la même question plusieurs fois : Estce ici? — Non encore. Enfin, me montrant le ciel, il me dit : Regarde, tu vois ce nuage noir? Nous approchons maintenant. — Comment, lui demandai-je, qu'est-ce que cela? — Cela, répondit-il, ce sont les corbeaux et les vautours qui depuis trois mois dévorent les cadavres de Deir- El-Kamar. C'est là! »

Il disait vrai. Depuis trois mois et jusqu'à l'arrivée de nos soldats, les cadavres de 2.000 chrétiens étaient laissés en proie à tous les outrages.

Le consul général de France, M. de Bentivoglio, accompagnait les visiteurs dans cette région de la montagne où les Maronites nos amis sont en majorité. Ce fut pour ceux-ci l'occasion de démonstrations patriotiques dont M. l'abbé Lavigerie faisait ainsi le tableau : « Figurezvous ces pauvres paysans presque en haillons venant décharger leurs armes en signe de joie et entonnant leurs chants de guerre en l'honneur de la France. Au milieu de tout cela, le clergé, arrivant avec des lambeaux d'ornements soustraits aux pillages, faisait fumer l'encens sur des assiettes de terre. »

Ce fut le 26 octobre que l'abbé Lavigerie fut à Deir- El-Kamar, toute couverte encore du sanff des chrétiens. Lorsque, le 19 juin, l'arrivée des Druses vainqueurs avait été signalée dans la ville, le général turc persuada aux Maronites de livrer leurs armes et de se réfugier dans le

sérail, sous la garde de l'honneur ottoman. L'honneur ottoman consista à ouvrir les portes de la ville aux Druses qui, aidés par les soldats turcs, commencèrent la boucherie. Quant aux 600 chrétiens réfugiés dans le sérail, on les obligea, à coups de bâton et de baïonnettes, à sortir l'un après l'autre par une porte où les assassins les attendaient pour les fusiller à mesure. Le massacre dura depuis le matin jusqu'au coucher du soleil. Deux mille sept cent trente personnes y perdirent la vie : c'est le chiffre authentique.

L'abbé Lavigerie écrivait de là, le lendemain de son arrivée : « Ici tout porte l'empreinte du désespoir et de la mort. Je sors du sérail où le pacha avait trahi ces malheureux. Le pavé de toutes les chambres, des terrasses, des cours, tout porte la trace de longs ruisseaux de sang. Tous les chrétiens réfugiés dans ce palais ont été massacrés, sauf un seul qui s'était caché sous un escalier d'où il entendait tout : c'était lui qui nous conduisait dans cette triste visite. Il nous a montré la terrasse d'où le plus grand nombre de ces infortunés étaient précipités par les soldats turcs pour être reçus sur la pointe des poignards des Druses et massacrés ensuite. Ils sont là encore, au nombre de plusieurs centaines, ces malheureux, à peine recouverts d'un peu de terre et de chaux qu'ils doivent à la pitié de nos soldats : leurs bourreaux les avaient laissés absolument sans sépulture.

« Près de cette terrasse, il s'en trouve une autre dont la vue est plus atroce encore. On y voit, pratiqué dans un mur, un trou par lequel ces furieux forçaient leurs victimes à passer le bras pour savoir lequel d'entre eux ferait tomber le mieux, d'un seul coup, le bras d'un chrétien. J'ai vu des flots de sang qui ont découlé de cet endroit horrible sur les murailles du palais, et les Turcs qui l'occupent encore n'ont pas même eu la pudeur d'effacer ces abominables vestiges de leur cruauté. »

En sortant du sérail, l'abbé Lavigerie visita la maison

qu'occupaient autrefois les sœurs Mariamettes. Bien que les centaines de cadavres qu'on y avait entassés dans les chambres voûtées en eussent été retirés depuis un mois par nos soldats, l'odeur en était encore tellement insupportable qu'il dut se retirer à la hâte : on ne pouvait y tenir. Un officier français lui raconta que le jour de l'entrée de nos troupes à Deir-El-Kamar, comme les habitants éplorés suivaient les soldats à la maison des Sœurs, arrivée là, une femme pousse un cri et se précipite sur cette masse putréfiée de cadavres : elle venait de reconnaître les vêtements de son mari. Elle embrasse ces restes avec fureur, s'empare de l'un des bras détaché du cadavre, et, le brandissant, court par les rues en criant: « Vengeance ! »

A quelques jour de là, une femme, la même peut-être, reconnaît dans la rue la femme d'un des assassins de son mari. Elle va s'armer d'un sabre, poursuit la femme druse, l'atteint, la terrasse, et quand elle tient son ennemie sous son genou, elle fait le signe de la croix, appelant la force de Dieu en levant les yeux au ciel, puis d'un seul coup abat la tête, avant qu'on eût le temps de l'arrêter : « Je n'ai jamais rien vu de plus sublime que la pose et la prière de cette femme, » disait un des officiers à l'abbé Lavigerie.

Il visita l'église maronite : c'était affreux. Le sang" v était partout. Nos soldats y avaient trouvé des monceaux de cadavres. Dans une petite cour près de la sacristie, on lui fit remarquer des charbons éteints; il s'approcha et remua les cendres : elles étaient pleines d'ossements humains et de lambeaux d'ornements sacerdotaux. On avait brûlé là des chrétiens, des prêtres peut-être, et on s'était servi des ornements sacrés pour aviver la flamme. Autels, sculptures, ameublements, tout était détruit; dans l'église les murs seuls et la voûte tenaient encore.

Le jour de la Toussaint, l'abbé Lavigerie célébra la messe dans cette église. « Je ne crois pas en avoir jamais célébré de plus émouvante, » écrivit-il le même jour. Du

château de Bet-ed-Din, où nos troupes étaient cantonnées, l'aumônier avait envoyé les objets nécessaires. Le consul de France, le commandant et les officiers, avec un piquet de soldats , et tout ce qu'il y avait de chrétiens à Deir-El-Kamar, voulurent assister à cette messe. Elle fut célébrée en silence. Mais lorsqu'au moment de la consécration, la voix de l'officier français fit entendre le commandement : Genou terre ! et que les tambours battirent aux champs sous ces voûtes témoins de tant de crimes et de souffrances, toute cette pauvre population prosternée contre terre se mit à pleurer de douleur et de reconnaissance. « Nous avions nous aussi des larmes dans les yeux. Pour moi, en élevant l'auguste Victime, je demandai a Dieu repos pour les morts et pitié pour les vivants. »

Le corps expéditionnaire était donc dans la montagne. Le colonel d'Arricou s'était établi à Bet-ed-Din, dans l'ancien et vaste palais de l'émir Beschir, où il occupait une position militaire admirable, couvrant le pays qui descend du Liban à la mer, tout en se reliant à Beyrouth. Tout était disposé pour marcher en avant et déloger les Druses qui apparaissaient au loin sur les crêtes d'où ils défiaient nos armes. Mais les instructions dictées à la France portaient qu'on ne ferait que prêter main-forte aux troupes du Sultan, qui, elles, paraissaient n'avoir pour consigne unique que de préparer et favoriser l'évasion de l'ennemi. L'action ou plutôt l'inaction de leur chef, Fuad-Pacha, paralysait tout mouvement; et, tandis que le général de Beaufort d'Hautpoul se portait dans la Bekâa sur les retranchements des Druses, ceux-ci, avertis et soutenus secrètement, s'échappaient à travers les lignes turques immobiles, et gagnaient paisiblement le Hauran. Les chrétiens qui avaient suivi nos troupes depuis Beyrouth, dans l'espoir que nous leur rendrions leurs villages et leurs demeures, reprenaient, désespérés, mourants de misère, la route de cette ville. Les rapports du général constataient son impuissance avec amertume. La France en gémissait,

et une note du Moniteur officiel, du ?-4 octobre , essayait, mais en vain, de rappeler à son devoir cette diplomatie des puissances européennes qui trahissait la cause qu'elles avaient mission de protéger : « Le général de Beaufort d'Hautpoul , y lisait-on , et ses vaillants soldats représentent la civilisation chrétienne refoulant dans ses repaires la barbarie d'un autre siècle. C'est la France qui les y envoie, mais ils y sont l'image de l'Europe tout entière, et l'Europe doit vouloir que les attentats contre l'humanité soient vengés ; qu'enfin une organisation forte et durable épargne désormais au monde un spectacle qui navre tous les cœurs et blesse toutes les consciences. »

Plus libre de ses mouvements , la charité agissait. Sur un des points culminants de Deir-El-Kamar une tente réservée aux autorités avait été dressée par nos soldats parmi les ruines. C'est là que l'abbé Lavigerie, M. de Bentivoglio, le colonel d'Arricou, le capitaine Moch, un Lazariste, un Jésuite, deux notables de la cité, assis sur des nattes à la manière arabe, tinrent conseil de charité et organisèrent le comité de secours, tandis que la foule des chrétiens se tenait pressée et haletante au dehors. Déjà 5o.ooo francs étaient venus de la France par le consul, M. Lavigerie en remit 147. 000 au président du comité. Les soldats qui venaient d'enlever les cadavres et de déblayer les ruines furent employés à la reconstruction des maisons : c'était la résurrection qu'on apportait à ce tombeau.

Le Ier novembre, M. l'abbé Lavigerie écrivait en France : « Nous quittons Deir-El-Kamar dans quelques heures, pour nous rendre à Hamana et de là à Damas. Nous laissons en partant un fort subside à notre comité ; et nous distribuons 10 piastres par personne à tous ces malheureux. Que Dieu leur soit en aide et les console! Lui seul peut guérir de pareilles blessures. »

Le soir même l'abbé Lavigerie arrivait par des chemins affreux à Pteter, village mixte composé de Druses et de

chrétiens, où il fut accueilli par un puissant et vaillant industriel français, M. Portalis, qui avait su faire rendre gorgé aux Druses pour près de 100.000 piastres d'objets dérobés aux chrétiens : « Est-ce que tu es devenu pacha pour en faire les fonctions? lui demanda dépité le gouverneur turc de Deir-El-Kamar. — J'en cesserai les fonctions quand tu les rempliras toi-même, » répondit le Français, et il continua.

Le lendemain, l'abbé Lavigerie se rendait à Hamana , pour y établir un comité au centre de la région du Metten, lorsqu'il lui survint un de ces accidents trop fréquents dans les routes épouvantables du pays. Sa lettre du 3 novembre, d'une autre écriture que la sienne, commençait ainsi : « Je comptais être aujourd'hui près de Damas, et je suis étendu sur un lit de douleur pour longtemps peutêtre. )) Il racontait qu'en entrant dans le village ruiné de Hamana, il avait été renversé de cheval. « Il est vrai qu'il était fort mauvais, remarque le cavalier, soit dit pour l'excuse de la pauvre bête. Ne pouvant tenir debout dans ces chemins étroits, pleins de cailloux roulants, il s'abattit tout à coup et me précipita en avant sur des rochers. La chute fut si malheureuse que mon épaule se trouva déboîtée et les ligaments du cou rompus. Vous l'avoueraije, mon cher ami? La faiblesse humaine a été plus forte que ma volonté : je me suis trouvé mal sur le coup , et, lorsque je suis revenu à moi, on a dû me traîner, gémissant, par d'étroits sentiers, jusqu'à une filature française située à un quart d'heure. Là, le docteur Jaulery a pu remettre immédiatement en place les parties lésées, avec mon fidèle drogman, Michel Rose. »

L'abbé Lavigerie ne retarda pas d'une minute pour cela sa charitable besogne. Le jour même, le comité de Hamana était installé, avec M. Portalis pour président, et 100.000 francs à distribuer parmi ces districts populeux. Les Maronites qui le voyaient souffrir, avec son bras en écharpe, se disaient les uns aux autres : « Nous sommes

voués au malheur, et nous portons malheur à- ceux qui nous veulent du bien. Notre village sera maudit, et le Français ne voudra plus rien faire pour Hamana! — Pauvres gens! ils ne savaient donc pas que le plus doux souvenir que je dusse rapporter de ce vovage était celui de leur montagne où il m'avait été donné de souffrir pour l'amour d'eux! »

Empêché par son mal de continuer sa route vers Zahleh et Damas, où il envoya le docteur Jaulery le suppléer provisoirement, il revint à Beyrouth se remettre aux soins des Filles de la Charité et des missionnaires : « Je bénis Dieu, écrivait-il le 9, de ce qu'il a bien voulu m'envoyer cette petite épreuve, et couronner ainsi ce que j'ai pu faire en Syrie. » Moyennant un jeune secrétaire maronite du collège de Ghazir, il pouvait continuer ses opérations charitables : « Ma plus vive, ma seule peine, disait sa lettre, serait que mon accident retardât d'une seule minute le soulagement d'un malheureux. »

A peine remis, il repartit. M. de la Grandière, qui commandait alors la station de Beyrouth, le prit sur la corvette le Colbert, pour la visite du littoral depuis Saïda jusqu'aux confins de la Palestine.

Saïda est l'ancienne Sidon phénicienne. Un archéologue, M. Duvighello, voulut intéresser le visiteur à la découverte des chambres sépulcrales et sarcophages royaux de sa précieuse nécropole : « Que voulez-vous que j'en dise? écrivait en France M. Lavigerie. J'aime certainement l'histoire et l'archéologie, mais nos pauvres chrétiens qui souffraient près de nous m'intéressaient bien autrement que ces vieux rois de Sidon. )>

Aux premiers jours de juin, cette ville avait vu accourir vers elle les populations décimées de plus de cinquante villages, qui venaient de voir leurs pères, leurs femmes, leurs enfants égorgés, éventrés, dépecés, leurs maisons brûlées, leurs bestiaux enlevés, aux cris de : Mort aux rayas! poussés par les muftis dans les mosquées et les

femmes sur les toits. Le monastère grec-uni de Deir-El- Montallys, forcé et saccagé, avait été inondé du sang de i5o moines et frères massacrés. Les cadavres laissés nus étaient dévorés par des milliers de chiens : « C'est bien, disaient ces sauvages, il est naturel que les chiens soient mangés par les chiens ! » Douze cents habitants de Gazine, à quatre lieues de Saïda, cernés dans un bois où les Druses mirent le feu, périrent par Fépée ou les flammes. Poussés devant les meurtriers, les chrétiens de la montagne allaient atteindre la ville, quand ils furent rejoints dans les vastes jardins des faubourgs et exterminés sans quartier. Il y eut des supplices atroces, des outrages inénarrables. Des milliers de réfugiés encombraient maintenant Saïda, ville pauvre, mal bâtie, tortueuse, qui ne leur offrait guère que des bouges sans air et sans lumière où s'entassaient ces pauvres affamés et déguenillés, malades et manquant de tout.

L'abbé Lavigerie voulut les voir : « Nous avons visité ces pauvres gens, écrit-il ; nous sommes ensuite allés aux deux orphelinats de garçons et de filles établis avec les secours de notre œuvre par les Jésuites et les Sœurs de Saint-Joseph. Ce jour-là même la supérieure avait trouvé à sa porte deux malheureuses enfants, âgées de quelques jours, les yeux remplis de sable, dévorées par les insectes, qu'elle recueillit, et que l'abbé Lavigerie baptisa et adopta. La misère infecte de Saïda créait un danger public, empestée qu'elle était par des monceaux d'ordures qui exhalaient la maladie et la mort. Il arma les nombreux chrétiens désœuvrés de pelles et de balais, et leur paya leurs journées pour enlever ces montagnes immondes qu'augmentait l'agglomération croissante des habitants, par suite des habitudes séculaires de l'Orient.

Un comité de secours fut créé, là aussi, comprenant les districts de Djezzin, de Bchara, de Saïda, de Sour, et le littoral, jusqu'à Saint- Jean d'Acre. La présidence en fut donnée au Père de Prunières, supérieur des Jésuites,

un héros de ces lugubres journées, qui était allé reconnaître, ensevelir ces prêtres, ces religieux, ces martyrs gisants dans les jardins de la ville, sous le sabre même des bourreaux. Un secours de 100.000 francs lui fut laissé ou remis en divers payements; les Sœurs de Saint- Joseph ouvrirent un hôpital et un orphelinat, où elles se préparaient à faire des merveilles de charité.

A Sour, l'ancienne Tyr, la superbe Tyr des prophètes et d'Alexandre, l'abbé Lavigerie ne trouva qu'un port ensablé et une misérable bourgade de deux mille habitants. Mais plusieurs milliers de chrétiens, principalement d'Hasbaia et de Rachaya, s'y étaient réfugiés, à l'abri des Druses et des soldats de la Turquie. C'était un dimanche. « Nous avons débarqué au milieu de ces ruines vivantes de nos chrétiens, disait une lettre de lui. Vers le milieu du jour, on savait notre arrivée : la foule s'était portée vers le rivage, ayant à sa tête le curé maronite avec sa houlette pastorale. Il nous a conduits processionnellement dans sa demeure, pendant que la cloche de son église sonnait à toute volée. Pauvres gens! C'était fête pour eux : la charité de la France les visitait, et sur la mer le Colbert leur montrait de loin ses canons qui symbolisaient la force venue pour les protéger contre leurs bourreaux. »

On tint conseil chez le curé. Les prêtres schismatiques s'étaient abstenus de paraître : ils se croyaient exclus. L'abbé Lavigerie les envoya chercher : «La charité catholique ne fait pas acception de personnes », leur dit-il en les accueillant. On lui avait dépeint l'horreur des journées sanglantes : il fit avancer et parler un jeune blessé dune vingtaine d'années, le cou à demi tranché, et horriblement défiguré, qui, laissé pour mort sur le lieu du carnage, était resté caché pendant dix-huit heures sous les cadavres de son père et de ses frères. « Mais pourquoi ne voulez- vous pas rentrer dans vos villages? » demanda le prêtre français à cette multitude sans abri? Pour toute

réponse, un de ces chrétiens poussa vers lui le jeune homme qui venait de montrer ses blessures : « Parce que voilà le sort qui nous attend ; parce que nos meurtriers y sont encore et impunis; parce que les soldats de la France ne sont pas là pour nous défendre ? »

Le Colbert ayant dépassé Acre et Caïpha, M. l'abbé Lavigerie était trop près de la Ville sainte pour ne pas aller s'y agenouiller sur le tombeau du Rédempteur des hommes. Une lettre de lui, à la date du a3 novenibre, en parlait de cette sorte : « Mon cher ami, c'est du pied du Calvaire que je vous adresse ces quelques lignes... Arrivé à Jaffa, je n'ai pas résisté au désir d'aller à Jérusalem. Mgr le Patriarche, sachant mon infirmité, avait eu la bonté de me faire envoyer une litière; mais j'ai préféré monter un âne; et, soutenu par deux vigoureux Arabes, j'ai fait le chemin du Calvaire. Quelles impressions, mon cher ami, on ressent près de ces lieux! Quelles impressions de tristesse amère, de foi, de consolation et d'espérance !

« Je suis arrivé avant-hier soir et je repars après demain. Sur les quatre messes que je célèbre dans le sanctuaire de la Passion, l'une est à l'intention de tous les bienfaiteurs des chrétiens d'Orient, l'autre à celle des pauvres victimes que nous avons soulagées et dont nous pleurons la mort.

« Adieu, mon cher ami ; ma pauvre main me refuse son service, mon bras est toujours malade et il le sera longtemps encore. Mais enfin que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses ! Ce sera pour moi un bonheur d'avoir contracté cette infirmité qui, dans tous les cas, sera légère , sur le champ de bataille de la charité. ))

Jaffa et Jérusalem n'avaient que peu de réfugiés. L'abbé Lavigerie y recueillit cependant deux orphelines qui, enlevées par une famille musulmane, avaient si bien crié : « Je suis chrétienne ! Je suis chrétienne ! » qu'on les avait

fait rendre au patriarcat. On les plaça chez les sœurs de Saint-Joseph. La même lettre disait : « Notre œuvre se poursuit toujours; les maisons se réparent, les semences se distribuent pour la prochaine récolte. Nous avons déjà recueilli plus de 600 orphelins.

Il se rembarqua pour Beyrouth, mais il n'y séjourna pas. « Hélas! cher ami, écrivait-il de là, je ne fais que passer d'un calvaire à un autre. Après celui où Jésus- Christ a souffert, celui où souffrent aujourd'hui ses disciples. »

Il prit en effet le chemin de Zahleh et de Damas.

Zahleh c'est la clef du Liban située sur les derniers versants de cette chaîne, à l'entrée et au-dessus de l'immense et riche plaine de la Bekââ, au delà de laquelle commence l' Anti-Liban. Peuplée par une race énergique composée presque tout entière de Grecs catholiques, elle avait résisté bravement à l'attaque des Druses que soutenait un corps turc. Ecrasés par le nombre, les Zahlehistes s'étaient repliés en bon ordre dans la montagne, ne laissant à l'ennemi que les murailles des maisons qui furent rasées de fond en comble. Deux religieux delà Compagnie de Jésus, le P. Billotet et le frère Bonacina seuls restés dans leur résidence, sous le pavillon de la France, avaient reçu le coup de la mort près des autels. La première visite de l'abbé Lavigerie fut pour la sépulture des deux martyrs. Il admirait les œuvres des Jésuites dans le Liban, où ils avaient ouvert quatre missions et un collège : « Il ne leur manquait que la consécration du sang, écritil. Ils viennent de l'obtenir à Zahleh. »

La courageuse population était rentrée dans ses murs qu'elle était déjà en train de relever. Le comité institué par l'abbé Lavigerie reçut de lui 120.000 francs. Il devait étendre son action sur Baalbeck et les villages chrétiens qui l'environnent. Vingt mille francs furent donnés au P. Riccadonna, un admirable missionnaire, pour le rétablissement d'une communauté de femmes arabes, les

Sœurs de la Mission, dévouées à l'évangélisation de ces montagnes. Mgr Lavigerie n'oubliera pas plus tard « les Sœurs de la mission », et nous retrouverons ce nom et un dévouement pareil auprès d'autres Arabes, au cours de cette histoire.

Restait la visite de Damas. La route en fut laborieuse. Partis à cinq heures du matin, on devait stationner au village de Dimas, mais à Dimas pas de gîte. Il fallut donc reprendre sa route pour Damas, à six lieues de là. Survient un violent orage, avec la pluie à torrents. Les montures glissent sur des chemins affreux. L'abbé Lavigerie, le bras encore en écharpe, montait un âne rétif qui commence par se débarrasser de son homme en se roulant à terre avec lui. Il faut alors aller à pied. La nuit est venue ; le drogman se sépare de l'escorte afin de chercher assistance, on le perd de vue; l'abbé et le docteur restent seuls avec quatre soldats turcs sans pouvoir ni comprendre ni faire comprendre un seul mot. Pendant plusieurs heures on marche par une pluie battante, à la lueur des éclairs , à travers les précipices , tombant dans les fondrières, traversant une rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambes; et ce n'est qu'à dix heures du soir qu'on aperçoit de bien loin les premières lumières de Damas.

On en était encore à une heure, une heure dans de sombres ravins, puis dans l'inextricable dédale des rues de Sahlhié, l'un des faubourgs, sans flambeau, sans personne qu'une muette escorte qui ne s'inquiétait même pas d'être suivie, n'osant frapper à aucune maison, par crainte de pire. Aux portes de Damas, trois quarts d'heure d'arrêt et de pourparlers avec l'officier turc, qui parlemente par une étroite lucarne d'un troisième étage avec les voyageurs trempés et grelottant de froid. Damas était en état de siège. Même arrêt à chaque corps de garde, et à la porte de vingt bazars où l'on frappe à coups redoublés, au cri de Ephta ! Ephta ! A l'auberge, l'unique auberge de Damas, plus de chambres, mais pour gîte deux matelas

obtenus par grâce clans la salle à manger des voyageurs! Enfin, à minuit on se couche, tout en fièvre, après vingt heures de marche à pied ou à cheval sous une pluie glacée. Sur ces entrefaites ledrogman reparaît, il est retrouvé : il était venu à Damas, et étonné de n'y pas rencontrer ses Français, il était reparti battre la montagne à leur recherche, avec des chevaux, des hommes et des lanternes fournis par le consulat. Il fallut à la caravane deux ou trois jours pour se remettre d'une telle journée. Elle eut pu être mortelle.

Le quartier chrétien de Damasrenferme3o.ooo hommes: 8.000 environ avaient péri. Il compte 2.000 maisons, elles étaient toutes en miettes : le pillage avait duré vingtdeux jours. L'abbé Lavigerie, du haut d'un minaret, voulut se rendre compte du désastre : « On eût dit, écrit-il, qu'un immense tremblement de terre avait passé par là et jeté les maisons pêle-mêle les unes sur les autres. Mahométans de Damas et Bédouins de Baalbek s'étaient entreaidés à la besogne. Des femmes enlevées étaient encore captives dans le désert ou dans les harems. Des animaux immondes fouillaient dans les décombres et vivaient de restes humains. Au couvent des Franciscains on fit voir à l'abbé Lavigerie dans le petit jardin, un puits profond où étaient des cadavres dont on reconnaissait les vêtements : c'étaient ceux de huit religieux espagnols à qui les Turcs avaient dit : « Faites-vous Turcs et vous vivrez ! — Nous sommes chrétiens, » répondirent-ils. On les égorgea.

Des habitants survivants, une moitié s'était réfugiée à Beyrouth, l'autre était encore à Damas, avec des fugitifs de Hasbaya et de Rachaya, environ 9.000 chrétiens qu'un ordre du gouverneur, dicté par les autorités européennes, avait forcé les musulmans d'abriter, mais au prix de quels traitements ! Le comité de secours formé par l'abbé Lavigerie fut présidé par le consul de France, M. Outrey. Cinquante mille francs reçus immédiatement lui mirent en main l'instrument du salut de ce peuple.

\\ant de quitter Damas, un devoir de reconnaissance nationale s'imposait au prêtre français. L'Émir Abd-el- Kader, l'ancien vaincu de la France et maintenant son pensionnaire, habitait cette ville, entouré d'une cour nombreuse d'Algériens qui l'avaient suivi dans son exil. Dès les premiers jours de juin, l'immense population mu3 sulmane, très exaltée, avait déclaré vouloir en finir, en tuant tous les giaours : elle n'attendait que le signal. A la nouvelle de ce danger, l'Emir s'était rendu au consulat de France pour se mettre à sa disposition avec les 2.000 cavaliers de son entourage. Il se présenta de même au conseil militaire du pacha de Damas, et déclara que le premier qui lèverait le sabre sur un chétien périrait de sa main. « Si la ville est envahie, dit-il, j'irai me placer avec mes hommes au milieu du quartier latin, et là je combattrai tant qu'il me restera un souffle de vie, pour l'honneur de l'Islamisme dont j'ai été le défenseur et que vous déshonorez. » Par cette généreuse et énergique attitude il avait retardé pour un mois le carnage : on fit dire secrètement aux chefs druses et ottomans, qui rôdaient autour de leur proie, de se retirer mais pour peu de temps. En effet bientôt éclata le massacre ; l'Emir qui l'avait conjuré tant qu'il l'avait pu, se trouvait aujourd'hui impuissant à l'arrêter. Du moins voulut-il faire de sa vaste demeure un refuge pour les chrétiens. Il en reçut un millier, avec les prêtres, les Lazaristes, les religieuses, déclarant qu'on le tuerait lui-même, lui et sa suite, avant qu'il livrât un seul de ses protégés. Comme on se préparait à brûler la chancellerie de France, il avait dit aux Turcs : « Vous pouvez la brûler, mais aussitôt je mets le feu à votre ville. » L'Empereur des Français lui avait envoyé, par reconnaissance, la grand'croix de l'ordre de la Légion d'honneur. Le cardinal Morlot lui avait adressé une lettre de fraternelle admiration. La France et l'Europe entière avaient les yeux sur lui.

L'abbé Lavigerie se rendit donc à son palais : « Je

n'oublierai pas aisément cette entrevue, racontait-il ensuite. J'aurai longtemps devant les yeux la figure calme de l'Emir. Sa parole grave et ferme, l'esprit de justice et d'inébranlable fermeté qui paraissait dans tous ses discours répondaient à l'idée que je m'étais faite de lui par avance. J'étais le premier prêtre français qui l'approchait, le premier même qui fût entré à Damas, depuis les massacres... Je lui exprimai combien la France avait admiré sa conduite si noble, et combien elle honorait en lui l'homme qui pratiquait le mieux la justice naturelle. L'Emir se frappa la poitrine à la manière arabe, et il me répondit : « J'ai fait mon devoir, et je ne mérite pas de louanges pour cela. Je suis seulement heureux qu'en France on soit content de ce que j'ai fait, car j'aime la France et je me souviens de tout ce que j'en ai reçu. )>

L'abbé Lavigerie lui rappela son séjour à Amboise et à Pau, lui nomma des personnes amies. Puis la conversation revint sur les événements de Syrie et la part personnelle que l'Emir y avait prise. « Je l'écoutais avec admiration et bonheur parler, lui musulman sincère, un langage que le christianisme n'eût pas désavoué. Lorsque je me levai pour sortir, il s'avança vers moi et me tendit la main. Je me souvins que c'était la main qui avait protégé contre la mort nos frères malheureux, et je voulus la porter à mes lèvres, en signe de reconnaissance. Mais cet hommage, qu'il acceptait de tous les autres, il ne voulut pas le recevoir de moi, parce qu'il voyait en moi un ministre de Dieu. Je compris sa pensée et je lui dis : « Emir, le Dieu que je sers peut être aussi le vôtre : tous les hommes justes doivent être ses enfants. » J'exprimais une espérance. Il me regarda fixement, et je le quittai plus ému que je ne saurais dire . »

Le temps était venu du retour : on rentra à Beyrouth après trois jours de marche. Les six comités fondés en Syrie n'atteignaient pas cependant jusqu'au Hauran ou

Haouran, perdu, pour ainsi dire, sur la lisière du désert, et où les Druses avaient passé, non en massacrant, mais en pillant. Cinq délégués du pays se présentèrent, au nom de tous, au prêtre français. Le Hauran, c'est l'ancienne terre de Hus, le pays de Job ; et, en voyant venir à lui ces pauvres chrétiens suppliants, avec leurs costumes à demi sauvages, leurs machlahs en poil de chameaux, leurs keffiés noués par des cordes autour de leurs têtes, la mâle gravité de leurs visages, leurs longues barbes et leur démarche humble et grande, l'abbé Lavigerie crut avoir la vision d'une scène biblique. Les cinq chrétiens lui baisèrent les mains, et les portèrent ensuite a leur front, à la manière orientale, après quoi ils s'assirent ou plutôt s'agenouillèrent en silence comme des suppliants. C'était la scène des amis de Job, mais avec les rôles renversés. Le prêtre français les fit relever et placer près de lui : « Mes chers amis, venez ! En vous voyant, il me semble voir les anciens patriarches. » Mais eux se frappant la poitrine et courbant la tête : « Non, non ! les patriarches étaient des saints, et nous, nous ne sommes que des pécheurs! » Et ils restèrent ainsi.

La population catholique du Hauran est d'environ 4.000 âmes. Leurs délégués exposèrent que, n'avantplus de blé pour l'ensemencement, ils craignaient la famine pour l'année suivante. L'abbé Lavigerie reçut leur évêque, évalua leurs pertes, leur assigna trente mille francs, et en confia la répartition au comité de Damas.

Le i4 décembre l'abbé Lavigerie, voyant s'achever sa mission, envoya au Conseil de l'œuvre des Ecoles d'Orient un tableau rapide des sommes distribuées par lui depuis le 1 1 octobre. Il avait reçu 1 million en partant, et depuis lors 240.000 francs sans compter les 200.000 envoyés précédemment avant son départ de Paris. Il avait dépensé une somme totale de i.i56.5i2 francs, qui, avec les 200.000 francs distribués par l'œuvre avant son arrivée, formaient un total général de 1 .356.5 12

francs consacrés à fournir aux victimes des aliments, des vêtements, des demeures, des semences, à fonder ou rétablir des orphelinats et des écoles. Ces secours devaient se continuer pendant tout l'hiver et au delà. moyennant les ressources qui restaient en caisse et qui s'élevaient encore à près d'un million : « Voilà, cher ami, l'état exact de notre situation et le bien que nous avons fait. Bénissons Dieu de ce qu'il a voulu faire de nous les instruments de sa miséricorde vis à vis de ce pauvre peuple qui nous aime tendrement. »

L'abbé Lavigerie annonçait son retour pour huit jours après. « C'est avec une vraie tristesse, disait-il que je pars de ce pauvre et cher pays où notre Conseil m'a envoyé représenter la charité de la France catholique. Je me suis attaché de cœur à ces pauvres chrétiens si dignes de pitié, à leurs chefs, à leurs évêques, à leurs prêtres. J'ai cherché à leurs témoigner que je les aimais véritablement, sans distinction de rite et de nationalité. Ai-je réussi à les en convaincre? Je l'espère, si j'en crois les témoignages de sympathies que je reçois de toutes parts. »

Parmi ces témoignages de sympathie se plaçait en tête une adresse arabe de dix-huit évêques orientaux, Maronites, Grecs-unis, Arméniens et Syriens, envoyée à Pie IX, pour lui faire connaître la charité de l'œuvre des Ecoles d'Orient à l'égard de leurs peuples. L'abbé Lavigerie y était comblé d'éloges et de bénédictions. Une autre lettre du patriarche des Grecs-catholiques d'Antioche, d'Alexandrie, de Jérusalem et de tout l'Orient, signée par six autres évêques, était adressée aux cardinaux, archevêques, évêques, ainsi qu'au clergé et aux fidèles de France, dans des termes de la même reconnaissance envers le distributeur de leurs libéralités. La poésie arabe, elle aussi, n'avait pas manqué de célébrer la France et le Français ; et l'abbé Lavigerie eut la douceur de s'entendre appeler, dans des strophes su-

blimes, « un miracle de charité, la main du Dieu des miséricordes, le trésor que l'Occident a envoyé à l'Orient, dans un jour plus beau que le printemps, plus frais que l'eau des fontaines, plus doux que le parfum du nard, des roses et de l'encens. »

Le 21 décembre, l'abbé Lavigerie reprenait la mer, après trois mois de séjour en Syrie. Ces trois mois avaient décidé de sa vocation et de son existence. Il avait compris, senti, qu'il était missionnaire, et qu'il le serait toute sa vie. « C'est comme directeur des Écoles d'Orient que je me suis trouvé pour la première fois en contact avec le pays infidèle, écrivait-il plus tard. C'est en son nom que je suis allé, il y a près d'un quart de siècle, porter les secours de la charité catholique aux chrétiens de la Syrie ; que j'ai vu pour la première fois leur soleil, qui est le soleil de notre Afrique; que j'ai connu enfin ma vocation véritable. »

Familièrement, il disait tout cela d'unseul mot : «C'est là que j'ai trouvé mon chemin de Damas. )>

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