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CHAPITRE IV

VISITE A PIE IX. ACTION APOSTOLIQUE A PARIS. ORGANISATION- DES ORPHELINATS DE SYRIE. l'\UDITORAT DE ROTE. ROME,

LA CRISE POLITIQUE. FAUSSE POSITION DU PRELAT. PREDICA- TIONS POUR LES ÉCOLES d'oRIENT. COMMISSION DES RITES ORIEN- TAUX. PROMOTION AU SIEGE DE NANCY. ADIEUX A ROME.

Décembre 1860 — avril i863.

L'abbé Lavigerie estima de son devoir de se rendre d'abord à Rome, avant de rentrer en France, « Déjà, raconte-t-il, lors de mon départ pour la Syrie, mon premier désir avait été d'aller auprès de Pie IX, et de lui dire : « Très Saint-Père, au milieu de toutes vos douleurs, une de celles qui doit le plus déchirer votre âme généreuse , c'est de ne pouvoir venir en aide , comme vous le voudriez, aux pauvres chrétiens orientaux persécutés et massacrés par les ennemis de notre religion. Voici les millions que la charité catholique leur envoie : bénissez-les, et j'irai ensuite les distribuer à vos enfants malheureux. »

Il avait d'ailleurs à porter ses premiers remerciements au Pontife qui, dès l'origine de ces malheurs, avait envoyé aux chrétiens de Syrie la somme énorme pour lui de cent mille francs. « C'était mon vœu, dit-il; mais le temps pressait; et les tristes nouvelles que nous recevions d'Orient nous forçaient à précipiter le départ. Je dus me

résigner à ne demander qu'au retour la bénédiction du Pontife suprême. »

Il disait de ce voyage, dans une lettre de Beyrouth, à la date du 4 décembre : « C'est un témoignage de notre dévouement profond et de notre respect pour le Vicaire de Jésus-Christ, et, en même temps, de notre ferme croyance que , dans l'Église de Dieu , rien ne peut être béni s'il n'est béni par son représentant sur la terre. J'irai dire au Père commun , si affligé lui-même , ce qu'ont souffert ses fds d'Orient et ce que ses fils de France ont fait pour les soulager. »

Ce que fut cette audience du souverain Pontife , nous ne le savons pas autrement. M. l'abbé Lavigerie s'empressa de déposer aux pieds de Sa Sainteté la lettre à Elle adressée par les évêques de l'Orient, et dans laquelle luimême était l'objet de l'élogieuse reconnaissance de ces peuples. L'entretien porta beaucoup sur les rites orien*taux; Pie IX se préoccupait grandement de cette question à cette époque, et il projetait dès lors d'établir une section spéciale de la Sacrée Congrégation de la Propagande chargée de traiter ces affaires. Frappé des vues lumineuses du jeune prêtre à cet égard, le Pape souhaita vivement de l'employer a cette œuvre : un tel homme étant déjà signalé aux Orientaux par son séjour de quelques mois parmi eux, ses charitables services et la direction de l'œuvre des Ecoles d'Orient. « Qui m'eut dit, se demandait plus lard l'abbé J^avigerie, que cette démarche filiale devait précisément m'enlever à l'œuvre que je venais de servir pendant six années? » C'est en effet, en conséquence de cet entretien , croyait-il , que Pie IX souhaita de l'avoir à Rome, où il le fit plus tard entrer comme consulleur dans cette Congrégation des Rites orientaux.

C'est durant les fêtes de Noël 1860 que se passaient ces choses. Dans les premiers jours de janvier 1861, l'abbé Lavigerie rentrait en France, singulièrement grandi par les circonstances.

Les ministres le reçurent et l'écoutèrent avec une faveur marquée. Ils s'étonnèrent de trouver en lui un esprit politique d'une largeur et d'une décision qui les captiva. Il s'expliqua clairement sur la conduite à suivre pour que notre expédition de Syrie put tourner au profit de la France et de l'Eglise. Après avoir démontré l'évidente complicité des Turcs avec les Druses, il ne dissimula pas davantage l'appui que ces derniers trouvaient auprès de l'Angleterre. Il demandait deux choses : le châtiment exemplaire des coupables, afin de frapper d'une crainte salutaire ceux qui seraient tentés de les imiter à l'avenir; puis l'organisation d'un gouvernement chrétien, qui assurât à jamais l'ordre et la paix dans le pays. « Notre armée, disait-il, était liée, je le sais, par la convention internationale, en vertu de laquelle elle se trouvait en Syrie. Elle ne pouvait prendre sur elle la répression active et la punition des coupables. J'avoue que, pour ma part, je ne puis que regretter ces entraves qu'une politique jalouse a mises à notre action. Un conseil de guerre français, ou même mixte, eût su faire bientôt la lumière là où les tribunaux turcs ont entassé les ténèbres ; et, s'il eût frappé avec discernement et avec mesure, il eût aussi frappé sans faiblesse. »

Il parla de même de la constitution nécessaire d'un gouvernement chrétien dans le Liban, tenant en respect les mahométans, étendant sa protection sur la Syrie tout entière, depuis Jérusalem jusqu'à Alep, et depuis Beyrouth jusqu'à l'Euphrate; ramenant le Liban à sa constitution d'avant 1840; enfin plaçant le pays sous le protectorat de la France, protectorat qui est pour elle un apanage séculaire : « Etre placés sous notre protectorat, disait l'ardent patriote, est le premier désir des catholiques orientaux. Eux-mêmes se nomment Frangis, c'està-dire Français, pour désigner à la fois leur nationalité et leur religion. »

Aux politiques, aux hommes d'Etat, l'abbé Lavigerie

disait dans le même document : « Le gouvernement Français a donné dans cette affaire trop de preuves de la générosité et de l'élévation de ses vues pour qu'il soit permis de douter qu'il n'ait à cœur de terminer l'œuvre d'humanité qu'il a commencée, conformément aux traditions de la France. Certes, ce n'est pas après avoir triomphé de résistances jalouses, de celles de l'Angleterre surtout, en envoyant nos troupes en Svrie; ce n'est pas après y avoir dépensé notre or et exposé notre sang, que l'on peut supposer à la France la pensée de reculer. »

Et comme on lui objectait en haut lieu que l'Angleterre serait intraitable sur ce point; qu'au terme fixé par la convention, au 5 juin, elle forcerait nos troupes à évacuer la Syrie; et que son gouvernement s'appuyait en cela sur l'opinion du pavs : « Eh bien, répondait l'abbé Lavigerie, il y a aussi en France une opinion qui, d'accord avec le sentiment universel, réclame en faveur des victimes qui tendent vers nous des mains suppliantes. Cette opinion, une première fois constatée par les dons généreux venus de tous les ran^s de la société, et exprimée solennellement par les grands corps de l'Etat, ne s'est ni altérée ni refroidie. Le gouvernement français peut donc appuyer sa politique généreuse sur ces manifestations dont l'Angleterre ne saurait contester la valeur. Elles donnent à tout ce que nous avons fait jusqu'ici pour la Syrie un caractère vraiment national; et elles motivent la confiance avec laquelle nous attendons de l'Empereur une solution favorable aux intérêts de l'Orient et à l'honneur de la France. »

Cela voulait dire en deux mots : Appuyez-vous, non sur la convention diplomatique qui n'est que de droit politique, mais sur l'humanité qui est de droit naturel, et laissez-vous forcer la main par le pays.

Quelques semaines après sa rentrée à Paris, si mars, on lit en tête d'une lettre de l'abbé Lavigerie ces trois

mots : « J'arrive de Londres... » Qu'y était-il allé faire? Avait-il quelque mission officieuse à remplir? Avait-il de lui même espéré faire la lumière dans les meilleurs esprits? Et comptait-il que le courant des intérêts anglais se détournerait cette fois quelque peu, pour laisser passer celui de la civilisation, du christianisme et de l'humanité ?

Le gouvernement français voulut du moins reconnaître et honorer ses services. Dans son rapport à l'Empereur, le ministre des Affaires étrangères avait comblé d'éloges la conduite de l'abbé Lavigerie. Le ministre des cultes, M. Rouland, demanda pour lui officiellement la croix de la Légion d'honneur, qui lui fut décernée par décret du 8 février 1 86 1 .

Cependant il avait repris ses courses par tous les diocèses, prêchant, organisant des comités de l'Œuvre, provoquant par tout le pays ce grand mouvement d'opinion duquel il attendait l'occupation de la Syrie par les armes françaises, ou tout au moins raffermissement des institutions de charité qu'il venait d'y laisser. Le missionnaire disait : « Ces pauvres gens, nos frères, que vous avez déjà sauvés une fois de la mort, voici qu'ils vous supplient encore par ma voix de ne pas les abandonner. Vous avez déjà donné, il est vrai, catholiques de France, d'Angleterre, d'Irlande, de Belgique, d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne : donnez encore ! Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, ayez pitié de nos frères que la faim torture, que la nudité désole. Que vos offrandes viennent, comme l'année dernière, former entre nos mains le trésor de la charité; et nous irons de nouveau le distribuer en votre nom, heureux si cette fois Dieu daignait accepter le sacrifice de notre humble vie pour le salut de son peuple. »

L'éloquence de ces discours consistait à raconter dans le langage le plus simple, mais le plus saisissant, son voyage parmi ces villes ensanglantées de la Syrie. Il por-

tait alors toute sa barbe, une belle barbe noire; et nous ressentons encore l'impression que faisait sur nous la parole de cet oriental de France, lorsque, par exemple, il mettait sous nos yeux le spectacle de son arrivée en vue de Deir-El-Kamar, alors que son drogman lui faisait reconnaître l'endroit marqué au loin par la nuée des corbeaux qui tourbillonnaient au-dessus de la ville et s'abattaient à la curée des innombrables cadavres. C'était un frisson général dans l'auditoire tout entier; et nous ne nous souvenons pas d'avoir reçu dans notre jeunesse un pareil coup de la parole humaine.

On faisait dès lors courir le bruit qu'il allait être évêque. Un de ses amis de Marseille lui écrivit que les journaux du pays avaient annoncé sa nomination à Févêché de Vannes, et plusieurs lui en adressaient déjà leurs compliments. Le a3 février, il faisait sur ce sujet à M. l'abbé Payan d'Augery cette réponse nette et ferme. « Il n'en est rien heureusement, et je tiens à vous le dire, car je ne veux pas qu'on m'accuse de penser à déserter notre chère œuvre. Non, on ne m'a fait aucune sorte de proposition de cette nature ; et, me les eût-on faites, je les aurais absolument et résolument repoussées. Je n'ai rien de ce qu'il faut pour l'épiscopat, ni l'âge, ni l'expérience; et je serais insensé si je pouvais m'abusera cet égard. Voilà ma pensée. Pardonnez-moi de vous la dire tout entière ; mais vous y avez droit, puisque vous voulez bien vous dévouer avec moi à la même entreprise de charité et de foi. »

La vérité est que quelqu'un avait pensé à lui pour cette promotion ; mais, avant toute proposition positive, il l'avait écartée, comme lui-même le raconte : « A cette époque, écrit-il, la renommée de M. Baudry, professeur à Saint-Sulpice, avait percé les murs du séminaire. Il était connu dans le monde savant et même dans le monde politique. Il dirigeait et éclairait M. Le Play, l'illustre promoteur de la Paix sociale. On racontait que le prince

Napoléon, dont l'incrédulité et l'hostilité a l'Eglise étaient bien connues, avait voulu le voir et conférer avec lui sur les questions philosophiques et sociales les plus ardues. Saint-Sulpice, qui n'aime pas le bruit, commençait à s'effrayer de ces rumeurs, et plus encore, il faut le dire, les opinions hardies qu'il soutenait dans son enseignement métaphysique où il s'était rallié à l'ontologisme de Mallebranche et à quelques-unes des propositions de Rosmini. La paix intérieure en paraissait même quelquefois troublée.

« Tant que M. de Courson avait vécu, rien n'en avait encore, il est vrai, paru au dehors; mais la situation devint plus tendue sous l'administration de son successeur, M. Carrière, ennemi de toutes les hardiesses.

« Les amis de M. Baudry, pour le retirer de ces difficultés, avaient donc pensé à en faire un évèque. M. Rouland voulut le voir. Il fut séduit par la supériorité de son esprit, et lui offrit au nom de l'Empereur le siège de Vannes qui vaquait par la mort de Mgr de Lamothe-Vauvert. L'humble sulpicien réfléchit, puis refusa l'offre qui lui avait été faite; mais en même temps il demanda à M. Rouland de nommer à sa place M. Maret avec lequel il était lié par la communauté des études, et dont il était lui-même le directeur. Le ministre ne fît bientôt plus d'objection; et un jour M. l'abbé Baudry vint chez moi me prier de l'accompagner chez M. Maret : « J'ai une grande nouvelle à lui apprendre, me dit-il; il est nommé évêque de Vannes par l'Empereur... Je sais l'accueil qu'il va faire à mon ouverture, et je sais aussi combien il vous affectionne, et combien il a de confiance en vous. Accompagnez-moi pour répondre à ses objections, s'il croit devoir en faire. »

« Je le suivis sans délai. Nous trouvâmes M. Maret dans son petit cabinet d'étude, en simple robe de chambre. Sans préambule, M. Baudry lui fit son ouverture. Je vois encore le bon doyen prendre sa tète dans ses mains,

comme s'il eût été frappé de la foudre, et rester là sans répondre. M. Baudry reprit : « J'ai rempli ma mission : je n'ai plus rien à faire ici. Je vous laisse avec M. Lavigerie à qui vous pourrez vous ouvrir de toutes vos pensées, et qui pourra vous donner son avis, si vous en avez besoin » . Mais M. Maret se levant, comme en trébuchant, lui dit : « Non, j'ai besoin d'être seul, seul avec le Saint-Esprit. C'est lui que je veux consulter pour connaître ce que je dois faire ; c'est le moment, — on était alors au temps de la Pentecôte — où je puis le plus compter sur ses lumières. Priez avec l'abbé Lavigerie pour qu'il m'éclaire, comme j'en ai le besoin ».

« Nous sortîmes ; et, par une réserve qui m'était dès lors imposée, je m'abstins de le voir, jusqu'à ce que j'eus appris la tournure si douloureuse pour lui que venait de prendre cette grave affaire. Le nonce du pape, Mgr Sacconi, que l'on avait prévenu contre M. Maret, opposa à sa nomination l'empêchement canonique d'un commencement de surdité, que l'on disait devoir lui rendre impossible le ministère épiscopal. »

Ces faits se passaient avant le voyage de l'abbé Lavigerie en Orient, « A mon retour, continue-t-il, Mgr Maret vint me rendre compte des décisions prises, d'accord avec lui, par le Saint-Père et par le gouvernement. Le Saint-Père refusait de lui confier l'administration d'un diocèse ; mais pour montrer que son honneur sacerdotal n'était pas atteint par ce refus, il lui donnait un titre d'évêque inpcœtibus, comme on disait alors, en le nommant évêque de Sura.

« Quant à l'évèché de Vannes, j'appris qu'il n'avait donné sa démission à l'Empereur qu'en demandant, à mon insu, qu'on me confiât ce siège. Je me récriai aussitôt, donnant pour raison mon inexpérience et ma jeunesse, et déclarant que jamais je ne passerais par dessus. Le jour même, je fis connaître au ministre que ma résolution était inébranlable. »

Libre de ce côté, l'abbé Lavigërie s'empressa de rédiger le compte rendu in extenso de sa mission en Syrie, avec le résultat et la répartition de la souscription en faveur des chrétiens. Elle avait atteint, le 6 mars 1861, le total de 2.1 36.791 francs, et elle continua de croître dans les mois qui suivirent. C'étaient, avec les dons en nature, près de trois millions qu'il avait portés ou envoyés au Liban.

Deux choses l'occupaient maintenant. La première était de provoquer un mouvement d'opinion par la presse, par les pétitions, par la diplomatie, pour empêcher le rappel de l'armée de Syrie, et avec lui l'inévitable recommencement des massacres. Il faisait savoir, dans son Bulletin et dans les journaux catholiques, que, si nous quittions le pays, la Russie menaçait d'y faire entrer 20.000 hommes ; il enregistrait les nouvelles violences qui n'attendaient que notre départ pour ramener les mêmes désastres ; il faisait présenter, le 7 mai, au Sénat une pétition signée par MM. Saint-Marc-Girardin , Augustin Cochin, Cremieux, Gratry, Pététot, de Pressenssé, membres d'un comité pour les chrétiens de Syrie; puis, à leur suite, i45 pétitions représentant ensemble 10.756 signatures implorant le maintien de l'armée expéditionnaire. C'était là ce mouvement national qui devait servir d'appui à l'action de la France. Le gouvernement s'en émut; les puissances européennes consultées, Prusse, Autriche, Russie, avaient déjà consenti à la réunion d'une nouvelle conférence, en ajournant jusque-là le retrait de nos troupes, afin de se laisser le temps d'organiser un gouvernement solide et sûr dans le Liban. Mais la diplomatie anglaise fut la plus forte. Le i01" juin, le général de Beaufort d'Hautpoul adressa à ses troupes un ordre du jour plein de son dépit et de ses regrets : « Soldats, en vous envoyant en Svrie, l'Empereur vous avait indiqué lui-même le but avant tout désintéressé de votre mission... Mais l'histoire impartiale dira comment une question toute

d'humanité est devenue une lutte purement politique... Du moins, au milieu d'une inaction qui vous pesait, vous avez su comprendre que votre devoir se bornait à attendre avec confiance et à être toujours prêts à obéir... Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point je regrette de n'avoir pas eu l'heureuse chance de vous conduire au combat; je sais que je pouvais tout attendre de vous. Puissions-nous nous retrouver sur un terrain meilleur, sur un terrain tout militaire, où nulle entrave ne viendra gêner notre libre action ! . . . »

La correspondance de Beyrouth qui apportait en France cet adieu du général, portait en post-scriptum : « Nous ne sommes pas encore partis, et déjà les Druses recommencent leurs exploits dans le district d'Arkoub, de l'autre côté du Barouk : ils viennent de chasser les chrétiens de deux villages mixtes. »

Restait un champ de bataille dont l'abbé Lavigerie avait le commandement en chef, celui des bonnes œuvres ; et il espérait bien ne l'abandonner jamais. Mais là encore il trouvait l'Angleterre devant lui. Son compte-rendu d'avril rapportait qu'il ne s'agissait pas seulement de sauver de la mort les 200.000 chrétiens de Syrie qui mouraient de faim, mais qu'il fallait les sauver de l'apostasie. L'Angleterre attirait les enfants chrétiens dans ses orphelinats pour les faire passer au protestantisme. Plusieurs milliers de défections avaient déjà été obtenues de cette sorte.

Or, sur ce terrain là, nous ne pouvions nous résigner à être battus par les Anglais une seconde fois. Les Pères Jésuites de Beyrouth avaient accepté de prendre joo orphelins; les Lazaristes et les sœurs de la Charité en avaient presque un aussi grand nombre. Les Sœurs de Saint-Joseph et les Pères Franciscains avaient pris le reste : tous étaient à la charge de l'œuvre des Ecoles d'Orient. M. Lavigerie, en exposant ces chiffres, racontait ce qui s'était passé dans sa dernière visite à l'orphelinat des Filles

de la Charité, à Beyrouth. « Je passais au milieu de ces orphelines, eu leur disant adieu et en les bénissant d'un cœur attendri. Une de ces enfants me prit par ma soutane. « Ma sœur, dis-je à la supérieure, que me veut cette enfant? — Ah! me répondit-elle, nous leur avons appris que c'est vous qui leur donnez du pain, et comme elles vous voient partir, elles craignent que vous ne les abandonniez. » Je me retournai; je pris cette enfant entre mes bras, et, l'élevant au milieu de ses compagnes, je dis aux religieuses : « Mes sœurs, ces enfants ne comprennent pas ma langue ; mais expliquez leur qu'au nom des catholiques d'Europe, je les adopte toutes, et que je ne cesserai de plaider leur cause.

« Cette promesse, je l'ai tenue; je parcours la France faisant connaître leurs misères et recueillant partout les dons et les sympathies de la charité chrétienne ».

Ces simples récits , faits par lui , avaient un effet extraordinaire. La souscription pour la Syrie, même en cette seconde année , continuait à monter à plus de cent mille francs par mois. Beaucoup de familles catholiques, de communautés, de collèges, s'offrirent à recevoir et à entretenir a leurs frais quelques-uns de ces orphelins et de ces orphelines. Mais, à l'exception de quelques enfants de haut rang à qui pourrait profiter l'éducation européenne, l'abbé Lavigerie estimait que ces orphelins, pour être un jour utiles à leur pays, devaient être élevés dans les habitudes de l'Orient ; et que les en éloigner c'était nuire en même temps a l'avenir de leurs âmes, aux intérêts de leur nation, et à ceux de la religion sur la terre natale.

Pendant qu'il était tout aux affaires de l'Orient, l'abbé Lavigerie voyait autour de lui, à Paris, ses maîtres et ses amis s'en aller à d'autres destinées. Il assistait, le 2 5 août, dans l'église des Carmes, au sacre de Mgr Cruice évêque de Marseille. Dans les mêmes jours, MgpMaret était sacré évêque de Sura in partibus dans l'église de la Sorbonne, Enfin Mgr Baudry avait été amené à accepter enfin l'évê-

ché de Périgueux, où ses élèves d'aujourd'hui et d'hier lui firent un cortège d'affections, à la tête duquel l'abbé Lavigerie se place dans ses lettres. Quant à lui-même, il ne songeait plus qu'à repartir pour le Liban avec de nouvelles ressources, lorsque Rome et la France disposèrent de lui pour un ministère différent.

« Déjà, écrit-il, la pensée qu'avait eue Mgp Maret de me présenter à l'Empereur pour l'évêché de Vannes avait attiré l'attention du gouvernement sur ma personne. D'autre part, à la suite de ma mission auprès des chrétiens de Syrie, le ministre des affaires étrangères avait reçu des agents français du Liban des rapports trop élogieux sur la manière dont je l'avais remplie. Comme à cette époque l'auditeur de Rote, Mgr de La Tour d'Auvergne, était appelé à la coadjutorerie de l'archevêché de Bourges, le ministre de qui dépend la présentation à ce titre, ayant à lui donner un successeur, jeta les yeux sur moi. Mgr Maret intervint dans le même sens auprès dé M. Thouvenel et de l'Empereur lui-même, au point de vue, disait-il, de l'Eglise et de la France. Il parla avec tant de conviction qu'il réussit; et six mois après avoir refusé l'évêché de Vannes, 26 août, j'étais nommé auditeur de Rote. )>

Il écrivit au Pape pour se remettre entièrement entre ses mains. Pie IX lui adressa, le 7 septembre, un Bref dans lequel il disait : « La lettre que vous nous avez adressée nous a été très agréable. Elle répond, en effet, à l'opinion excellente que nous avions depuis longtemps de votre dévouement à notre personne et à ce siège de Pierre. Nous avons donc été très heureux d'apprendre que vous vous acquitterez avec zèle et distinction, auprès de nous, de cette charge importante... »

L'abbé Lavigerie reçut en même temps le titre de prélat de la maison de Sa Sainteté. Les journaux annoncèrent que c'était sur l'expression même du désir du Souverain Pontife qu'il avait accepté les hautes fonctions qui l'appe-

laient à Rome. On ajoutait : « En entrant clans la carrière des dignités ecclésiastiques pour y servir mieux encore l'Église et son pays, M. l'abbé Lavigerie se présente sous les meilleurs auspices que puisse ambitionner un prêtre : les auspices de la science et ceux de la charité. »

Le nouvel auditeur de Rote fut reçu par l'Empereur en audience privée. C'était la première fois qu'il voyait Napoléon III en particulier.

Toutefois cette promotion n'était pas sans lui coûter un réel sacrifice. Il se sentait missionnaire, il eût voulu le rester durant sa vie entière, sa vocation était là, l'expérience en était faite ; l'œuvre des Ecoles d'Orient lui en ouvrait la carrière; et il lui semblait, comme il dit, qu'abandonner cette œuvre, c'était quitter sa voie. Il demanda au conseil s'il ne lui serait pas possible d'en garder la direction, durant son séjour à Rome, heureux du reste d'établir là, à l'ombre du Saint-Siège, un second foyer d'action qui ne serait nulle part mieux placé que sous la protection du Pape et de la Propagande. L'abbé Lavigerie avait trop bien servi les intérêts de l'œuvre pour qu'on se privât de l'homme qui la personnifiait aux yeux de l'Eglise et de la France. Dès le 27 août, il écrivait à un ami, M. le comte de Buisseret : « De Rome où m'appelle la bienveillance du Saint-Père et du gouvernement, j'applaudirai, Monsieur et excellent trésorier, à tout ce que vous ferez dans l'intérêt de notre association. Je serai bien loin de la France, mais mon cœur sera rue du Regard; et je m'arrangerai de façon à ce qu'il y ait compatibilité entre la Rote et l'œuvre des Ecoles d'Orient, à laquelle j'espère bien pouvoir rendre encore quelques services. »

Il fut convenu, en séance du conseil d'administration, qu'on lui associerait, dans la direction générale de l'œuvre, un prêtre qu'il avait lui-même présenté à cet effet. C'était l'abbé Soubiranne, son compatriote et son ami, précédemment vicaire général d'Orléans, où il venait de quitter Mgr Dupanloup ; et l'abbé Lavigerie se portait

garant « des bénédictions dont Dieu couronnerait son zèle. » En conséquence, le a5 octobre, il écrivit en tête du Bulletin de son Œuvre : « J'avais espéré pouvoir désormais consacrer, sans partage, à notre œuvre des Écoles d'Orient, à nos pauvres orphelins de Syrie, mon temps et mes forces. Je me préparais à continuer, dans la France entière, la prédication de cette croisade de la charité, dont j'avais déjà fait entendre l'appel dans plusieurs de nos diocèses. La Providence en a disposé autrement. Dans quelques jours je serai aux pieds du Père commun des fidèles, auprès du tombeau des saints Apôtres , occupé des fonctions nouvelles qui viennent de m'être confiées. Néanmoins, l'éloignement ne me fait pas abandonner le soin de notre œuvre. J'en conserve toujours la direction générale, et je lui consacrerai, de loin comme de près, lorsque je viendrai en France, tous mes loisirs. »

Il donnait son adresse à Rome pour les choses d'importance, et ses dernières lignes disaient : « J'ose prier toutes les personnes si charitables et si chrétiennes qui se sont généreusement intéressées à notre œuvre, non seulement de continuer, mais d'augmenter encore leurs efforts pour en assurer l'extension et la prospérité. Dieu le leur rendra au centuple. »

L'abbé Lavigerie venait alors de passer plusieurs semaines aux Pyrénées, auprès de ses amis et des survivants de sa famille. On y avait célébré le service anniversaire de la mort de son père. Ce fut à cette cérémonie (jue le nouveau prélat parut avec ses insignes, pour la première fois.

Le a3 octobre, il annonçait son arrivée à Marseille pour le lundi 28, à 4 heures du soir. Il ne prit que le temps d'y saluer son ancien maître et ami, Mgr Cruice, installé récemment évêque de cette ville, et le soir même il s'embarquait pour Civita-Vecchia.

A Rome, le prélat prit domicile à la place des Saints Apôtres, dans un palais assez modeste de façade, du côté

opposé à la moderne Via Nazionale, et naguère occupé par les Dames religieuses françaises de la Retraite et du Cénacle. Un prêtre, Don Giuseppe, qui lui servait de chapelain, et un domestique basque, Jean-Baptiste, habitaient avec lui.

Ici, à Rome, nous suivons moins exactement la trace de Mgr Lavigerie, durant les seize mois qu'il y séjourna. Sa vie, dont presque pas un seul jour ne se dérobera désormais à cette histoire, s'éclipse partiellement a nos yeux. Nousn'en suivons que les grandes lignes. Quelques lettres d'ami, quelques souvenirs rapides épars dans ses écrits, deux ou trois actes publics soulèvent seuls le voile qui couvre le détail de ses démarches et de ses actes. Nous ne chercherons pas à en percer le secret : l'histoire sincère est celle qui raconte, mais n'invente pas.

Il est vrai que lui-même chercha peu à se produire. Le moment n'était rien moins que favorable pour un Français. C'était à l'heure la plus aiguë du conflit entre le Pape et Napoléon III. Quelques jours avant l'arrivée de l'auditeur de Rote, dans le consistoire tenu le 3o septembre 1861, Pie IX avait élevé énergiquement la voix contre la spoliation d'une partie de ses Etats par le Piémont, qui y répondait déjà parla menace de marcher sur Rome, comme il venait de faire sur Naples, à la remorque de Garibaldi. Le 9 octobre, un décret royal venait de piémontiser toute la Péninsule, partagée en cinquante-neuf provinces dont chacune, y compris Parme, Modène, la Toscane, l'Emilie et le royaume de Naples, recevait un préfet de Victor-Emmanuel. Entre le spolié et le spoliateur, il y avait l'instigateur ou tout au moins le complice. On ne pouvait le méconnaître ; et les brochures récentes qui partaient de Paris, Rome, l'Empereur et le roi <T Italie. — L'Empereur Napoléon et le roi Guillaume, venant après ces autres Napoléon III et le Congrès, le Pape et le Congrès, dénonçaient le grand coupable qu'elles voulaient justifier. Aussi bien l'Empereur venait-il lui-

même de reconnaître formellement le royaume d'Italie; et, au surplus, la circulaire du 16 octobre, de M. de Persigny, ministre de l'intérieur, contre la société de Saint- Vincent de Paul, et bientôt après l'élévation de M. Renan à une chaire du collège de France ne faisaient que creuser de plus en plus profondément le fossé qui séparait l'Empire et le Sacerdoce. Placé entre les deux, quelle attitude allait prendre le jeune auditeur de Rote?

« La charge d'auditeur de Rote, explique-t-il lui-même dans un écrit inédit déjà cité, avait à cette époque deux côtés distincts :

« Au point de vue de la haute prélature et de la justice à rendre au nom du Saint-Père, l'auditorat de Rote, composé de membres de toutes les nations catholiques, ressemblait aux autres congrégations pontificales. On y vit de la vie romaine; on y applique les pures maximes du droit ; on est mêlé au mouvement des grandes affaires ecclésiastiques. — Mais, d'autre part, et par suite de vieilles traditions françaises, l'auditeur de Rote conservait alors tout un rôle politique. Pendant des siècles, il avait été le représentant né du gouvernement de la France auprès du Saint-Siège; et, jusqu'en i83o, c'était lui qui remplissait l'intérim de tous les ambassadeurs français pendant leur absence ou pendant la vacance de leur charge. Même, l'ambassadeur présent, l'auditeur de Rote était consulté par celui-ci, et on le chargeait quelquefois de missions spéciales. C'est ainsi qu'avaient du faire mes prédécesseurs immédiats, Mgp de Ségur et Msr de La Tour d'Auvergne.

« Moi, je me trouvai forcément mêlé à toutes les questions ardues que soulevait l'occupation d'une partie des États de l'Église par l'usurpation italienne, et l'occupation de Rome par les Français. Te ne tardai pas à ressentir une très vive répugnance pour ce rôle, à une époque surtout où la question du Saint-Siège devenait si grave avec la France. Comme Français, je devais servir

et surtout ne jamais trahir mon pays; comme prêtre, je devais soutenir et défendre le Pape, qui, lui, ne voulait ni être soutenu ni être défendu autrement que par l'affirmation de son droit absolu et complet.

« On avait résolu de le sauver alors , malgré lui , comme on disait, en faisant avec l'Italie, en dehors de lui, la Convention de septembre. De là un louvoiement perpétuel, dans l'impossibilité ni de tout condamner, ni de tout approuver, dans l'intérêt des causes que l'on doit défendre ; de là des correspondances , et surtout , ce qui est le plus dur pour la conscience humaine , la difficulté de toujours connaître précisément son devoir ».

Si nous les comprenons bien, « ces dernières lignes font assez entendre, nous écrit un éminent évèque, son confident et son ami, que, pris entre deux services divers, celui de la France impériale et celui de la cour romaine, Lavigerie n'avait pas son entière indépendance de pensée et d'action. Il ne se sentait pas à l'aise, et ces paroles s'en ressentent. Sans manquer à rien de ce qu'il devait au Saint-Siège, car c'était une nature très droite et très loyale, il était pareillement désireux de se tenir en bons termes avec l'Empire dont il était le représentant, et avec le ministre Rouland avec lequel il était probablement demeuré en correspondance, ainsi qu'avec Mgr Maret. A en juger par les conversations que j'ai entendues quelquefois chez ce dernier, si d'une part l'auditeur de Rote était trop intelligent, trop instruit et d'un caractère trop sacerdotal pour rien sacrifier d'essentiel sur la question du domaine temporel du pape, de l'autre, comme un certain nombre d'esprits libéraux de cette époque, il ne se montrait pas admirateur extrême de tout ce qu'il voyait en Italie. »

C'était donc, en somme, une situation fausse, et il en était visiblement préoccupé pour sa conscience, son repos, le bon renom de sa vie : « Mon sort est bien changé, écrivait-il de là à M. l'abbé Bourret devenu lui-même

alors professeur eu Sorbonne. Me voici jeté dans les affaires, et dans les affaires les plus graves; et, au lieu d'écrire l'histoire des autres, obligé de penser un peu k la mienne, si modeste qu'elle doive être. Oui, cher ami, dès en arrivant ici, je me suis trouvé dans une position presque inextricable, en butte à des préjugés et à des soupçons que le nom de la Sorbonne résume tous pour un Romain. »

Il était pourtant entré à Rome sous les plus riants auspices. Il racontait plus tard qu'à son premier voyage, lors de son retour d'Orient , le portier du Vatican , un vieillard tout courbé, lui faisant visiter Saint- Pierre, l'avait fait asseoir sur le siège occupé dans les cérémonies par le cardinal archiprêtre, et lui avait prophétisé qu'un jour il y reparaîtrait sous la pourpre. Il est nécessaire d'ajouter que le prophète avait reçu de lui une forte « bonnemain )) qui venait quelque peu en aide à son inspiration. Devenu auditeur de Rote, MS1* Lavigerie se fit reconnaître à lui, le revit souvent et s'habitua à lui donner tous les mois une pièce de vingt francs, moyennant laquelle il recevait toutes sortes de bons offices et apprenait beaucoup de choses. — « Ce brave homme mourut l'année où je quittai Rome, disait Mçr Lavigerie. C'est de chagrin peut-être. )>

Il apprenait aussi beaucoup de choses dans les familles princières où il allait passer ses soirées d'hiver, dans les commencements de son séjour à Rome, et où les cardinaux, les prélats se rencontraient avec les hauts personnages de la noblesse romaine. « C'était une vieille société, disait-il plus tard, d'une physionomie tout antique, vieilles idées, vieux costumes, vieux usages, vieux carrosses, dans de vieux palais; mais d'une amabilité, d'une finesse et en même temps d'une simplicité charmantes. » Toutefois les choses qui s'y entendaient ou s'y sous-entendaient sur le compte de la France n'étaient guère faites pour flatter des oreilles françaises. Il se retira peu à peu, alléguant la fatigue de ces veilles pro-

longées, avec le lever tardif qui en était la suite. Au cardinal Antonelli qu'il y rencontrait souvent, et qui savait allier la vie d'homme du monde avec celle d'homme d'Etat, il dit une fois que, « pour lui, si le ciel lui avait donné assez de génie pour être une fois secrétaire d'État, jamais ses gens ne l'auraient vu debout à minuit. » On regretta sa retraite dans cette société brillante qui lui trouvait infiniment de bonne grâce et d'esprit.

Il n'était pas moins à son avantage, mais plus à l'aise avec Pie IX qui l'aimait et l'accueillait dans son intimité, non pour parler d'affaires, mais pour le seul plaisir de son entretien. Il écrivait, au mois d'août 1862, à M. l'abbé Bourret : » Aujourd'hui, grâce à mon étoile, et aussi à la protection de Dieu qui m'a aidé d'une manière sensible, je suis accepté, très bien vu, et même très aimé du Saint-Père. Le pape est bon au delà de toute expression; mais il est maladif et il a besoin d'être distrait. Toutes les fois que je vais le voir, je fais double provision de bonne humeur, et nous sommes les meilleurs amis du monde. Ceci pour vous seul, cher ami. J'ai besoin de me ménager, et l'on ne se ménage à Rome que par le plus absolu silence. Or ce que vous dites à Paris est bientôt répété ici, grâce à deux ou trois offices que vous connaissez comme moi. »

Contre cette vie de contrainte, l'œuvre des Ecoles d'Orient lui était un refuge. L'auditeur de Rote établit, comme il était convenu, un second conseil à Rome. L'illustre cardinal de Reisach en fut le président. Il comptait parmi ses membres les prélats les plus en vue de la Cour romaine, et parmi eux, Mer Siméoni et Msr Jacobini qui devaient tous deux être un jour cardinaux et secrétaires d'Etat, l'un de Pie IX, l'autre de Léon XIII. On devine assez que M81* Lavigerie était l'âme de ce conseil. Luimême profita de l'afïluence à Rome de la colonie française, pendant l'hiver de 1863, pour v faire dans l'église de Saint-Louis-des-Français, le 3 février, un sermon de

charité en faveur de cette œuvre, devant l'élite de la société romaine et étrangère : « Je viens, continuant mon apostolat, m'adresser comme Paul, aux chrétiens de Rome. Je viens, sous les yeux du Père commun des fidèles, oubliant un moment ses angoisses et les nôtres, vous parler des douleurs de vos frères d'Orient. » Il exposa ce que l'Orient avait été pour les chrétiens : un berceau ; ce qu'il était devenu aujourd'hui avec les Turcs : un tombeau. « Depuis des siècles, disait-il, les mères chrétiennes de l'Orient n'enfantent de fds à l'Église que pour les donner au glaive. Savez-vous combien de chrétiens le mahométisme a trouvé établis dans le pays qui s'étend de Gaza à Alep, dans les plaines et les montagnes de la Syrie? Il en a trouvé dix-huit millions. Savezvous à quel nombre les a réduits une persécution dix fois séculaire? Ils ne sont plus que cinq cent mille! » Il rappela les derniers malheurs de la Syrie tels que les lui présentait la récente vision qu'il avait eue des choses et des lieux. Rien n'est plus puissant que l'éloquence des souvenirs, quand ces souvenirs sont à la fois des sentiments, et que l'image qu'on en offre est un tableau de maître. Quelques mois après, en juin, Mgr Dupanloup reprenait le même thème à Saint-André-de-la- Vallée, en y mêlant des actualités politiques qui, à plusieurs reprises, soulevèrent des applaudissements.

Lorsque Mgr Lavigerie prononçait son discours à Saint- Louis-des-Français, Pie IX venait de créer la Congrégation spéciale de la Propagande pour les Rites orientaux. L'auditeur de Rote en était nommé consulteur. Ainsi cette Église d'Orient, pour laquelle il devait tant faire dix-huit ans plus tard, à Jérusalem, devenait-elle sa cliente à un titre nouveau. Aussi bien son discours est-il déjà tout rempli de la préoccupation du retour de ces schismatiques à l'unité romaine. « C'est cette espérance, dit-il, qui a porté le Vicaire de Jésus-Christ à ouvrir récemment ses bras et son cœur plus larges encore à

tant de peuples infortunés ». Il signalait en outre, en première ligne des moyens1 de retour, la création d'un clergé indigène oriental, par la fondation de séminaires où des enfants choisis seraient élevés suivant leur rite, pour recevoir plus tard l'onction sacerdotale; et il remerciait Pie IX d'en avoir déjà appelé quelques-uns près de lui. Mais les élever chez eux serait plus fructueux et plus pratique encore : ce sera un jour l'œuvre personnelle du grand Evêque d'Afrique.

Enfin déjà, dans ces mêmes jours, les Slaves de la Bulgarie s'ébranlaient et se mettaient en marche vers l'Église mère de toutes les Eglises. Mgp Lavigerie les montrait, dans le même discours, qui se souvenaient des premiers apôtres Cyrille et Méthode que Rome leur avait envoyés. Presque chaque semaine des lettres arrivaient annonçant des conversions nouvelles : « Cette première étincelle, disait le Prélat, loin de s'éteindre, allume de proche en proche un incendie qui bientôt, si nous l'activons, peut rallumer la foi véritable en ce pays. »

Ce feu sacré, le consulteur en alluma lui-même un autre foyer, près de Rome, en constituant, à Civita- Vecchia, un comité pour le retour de la nation bulgare. Ainsi le missionnaire rentrait-il dans sa voie , celle où le poussait le souffle de Dieu et l'instinct de sa destinée.

« En tout cas, écrit-il lui-même, je ne voulais point rester à Rome. La situation que j'y occupais était, il est vrai, à plusieurs points de vue, une situation magnifique. Mais je n'étais pas là dans mon élément. Je le répétais sans cesse à Pie IX qui m'honorait de ses bontés familières : « Je souffre trop ici, très Saint-Père, lui dis-je, je ne suis pas né diplomate, ni juge de mur mitoyen, je suis né prêtre. »

Au commencement de l'année i863, ses lettres à Biarritz laissaient entrevoir, pour lui, la possibilité d'être rappelé en France, où il serait porté sur l'un ou l'autre des évèchés de Montpellier, de Grenoble, ou de Nantes,

que certaines promotions pourraient rendre vacants : « J'hésite cependant, je vous l'avoue, disait-il, à quitter sitôt ma position , laquelle devient chaque jour plus facile, à mesure que les relations de l'Empereur et du Saint-Père sont moins tendues. Il a été aussi question de me donner un titre d'archevêque in partibus, sans diocèse, avec résidence à Paris. C'est encore au fond ce qui conviendrait le mieux à mes goûts. » Son archevêché alors eût été l'œuvre des Ecoles d'Orient, soutenue d'un bras plus puissant, avec une tête plus haute.

« Je m'étais ouvert de mes répugnances a Mgr Maret, continue son récit. A la fin il les dit à son tour à M. Rouland. Lévèché de Nancy était vacant alors. Il suggéra au ministre de me nommer à ce siège. Je fus proposé au pape Pie IX qui connaissait ma vocation pour le saint ministère; et c'est ainsi que je quittai la Rote et la ville de Rome ».

Nommé le 5 mars i863, Mgr Lavigerie fut préconisé le 16, et sacré à Rome, le 22 du même mois, à Saint- Louis-des-Français. Il avait trente-sept ans. Pie IX avait d'abord témoigné au nouvel évêque la pensée de le sacrer lui-même. Mais, empêché par sa santé, il désigna pour le remplacer le cardinal Villecourt, qu'il fit assister de son aumônier Mgr de Hohenlohe, plus tard cardinal, et par son évêque sacriste Mer Marinelli, évêque de Porphyre. L'ambassadeur de France, prince de La Tour d'Auvergne, avec tout le personnel de l'ambassade, tout le tribunal de la Rote , la plupart des prélats et des princes romains formaient autour du nouvel évêque une belle représentation de Rome et de la France.

Le lendemain il écrivait à M. l'abbé Bourret : « Je suis sacré depuis hier. Quel moment! Je n'aurais jamais cru pouvoir être bouleversé et écrasé comme je l'ai été. Priez Dieu qu'il fasse de moi un bon évêque, ne forte cum aliis prœdicaverim, ipse reprobus efficiarl »

Avant de quitter Rome, il voulut écrire et adresser de

là même sji Lettre pastorale au clergé de Nancy, qu'il daté «lu jour de Pâques, 5 avril i863. C'était d'abord un adieu à tout ce qu'il allait quitter : la terre sacrée de Rome, un pape dont la vertu égale les malheurs et qui l'a comblé des marques publiques et particulières de sa bonté, les cardinaux, la Rote, toute la prélature romaine. Il s'adressait ensuite à son peuple et il lui disait que « comme évêque, il ne lui apportait qu'un seul drapeau, celui de Jésus-Christ et de son Eglise, se promettant de rester étranger aux passions, aux intérêts, aux divisions d'ici-bas »; et il leur envoyait à tous sa bénédiction. La fin de sa lettre était l'éclatant tableau de ce qu'il venait de voir, ce jour de Pâques, à Rome, sur la place de Saint-Pierre, lorsque, la voix de la France ayant ordonné à nos soldats de ployer le genou, Pie IX les bras élevés vers le ciel bénissait la ville et le monde, tandis que nos aigles s'inclinaient lentement sous la main du Vicaire de Jésus-Christ. « Et lui, l'évêque de Nancy, placé là aux côtés du souverain Pontife, il prolongeait au loin sur la tête de sa chère Lorraine, son diocèse futur, la bénédiction du Pontife suprême; et il demandait au Seigneur pour ses fidèles de demain le bonheur de connaître Dieu, de l'aimer, de le servir, car sans cela tout le reste n'est qu'un songe qui passe ».

Le néant de ce qui passe : ce mot de la fin, c'est le cri de l'âme chez Mgr Lavigerie. Il est le fond de son être. Nous l'entendrons retentir tout le lon£ de sa carrière, comme la grande leçon que la vie doit apprendre perpétuellement à l'école de la mort.

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