ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES. DERNIERS TRAVAUX. ADIEUX
PROGRAMME POUR i/aFRIQUE.
M^ Lavigerie fut installé à Nancy, le dimanche 10 mai i863. Il y était entré la veille presque incognito, précédé à l'évêché par son valet de chambre qui lui servit de cuisinier ; et il s'y était confiné dans une solitude religieuse voulue par lui, comme on le lit dans une lettre a son premier vicaire général : « Je désire passer dans le recueillement et la prière, autant que possible, les premières heures démon séjour à Nancy; et, en dehors de vous, de M. Jambois et de M. Voinot, je compte ce jourlà ne voir absolument personne. » Il avait même espéré pouvoir se passer d'avoir à son service chevaux et équipage, par esprit de charité et de simplicité évangélique : « Quant aux chevaux, disait la même lettre, plus j'y songe.
plus je crois bon <!<• renoncer à en avoir, si je puis. Il sera certainement plus épiscopal d'en donner le prix aux pauvres. » C'est dans cette modestie de désirs que se présenta à son troupeau le pasteur magnifique que toul \anc\ allait bientôt appeler le « grand Charles »!
Le diocèse dont il devenait le chef était assurément un des plus beaux de France. L'histoire nationale et religieuse avait plongé ses racines au plus profond de cette terre lorraine qui avait donné à la patrie des princes comme ses premiers grands Carolingiens, à l'Eglise des papes comme saint Léon IX, à l'armée une héroïne et une sainte comme Jeanne d'Arc, et de nos jours un autre héros et un autre saint comme Drouot. On s'y souvenait avec fierté de l'illustre maison catholique qui, au seizième siècle, avait tenu dans ses mains le sort de la monarchie et de la religion; et ce n'était pas une de ses moindres gloires d'avoir donné à l'empire d'Autriche la dynastie de ses princes présentement régnants. Les arts de l'esprit avaient fleuri à Nancy sous ses derniers ducs, et la cour de Stanislas y avait laissé comme une trace royale que l'on pouvait suivre encore à l'élégance des mœurs et à la magnificence de la chose publique. Si, en cessant d'être un royaume pour devenir une grande province, la Lorraine avait perdu sa vieille autonomie, elle n'avait pas abdiqué sa personnalité. L'esprit d'indépendance y demeurait toujours le fond de la race, et il y marquait les caractères d'un si glorieux défaut que l'on n'était pas loin de s'en faire une vertu.
Terre de prêtres et de soldats, la partie de la Lorraine formant le diocèse de Nancy et de Toul comptait à cette époque de 900 à 1.000 prêtres pour une population de 428.000 âmes. Près de 6.000 religieuses étaient employées au service des enfants, des pauvres et des malades. Toutes les œuvres de foi, de prière et d'apostolat étaient prospères, actives, multipliées. Lacroix de Lorraine avait porté là de beaux fruits.
Des deux prédécesseurs de Mgr Lavigerie, le premier, Mgl* Menjaud, était un homme excellent, très affable, très paternel ; mais, grand aumônier de France, il vivait comme à l'ombre de Napoléon III, et l'image du prélat de cour offusquait trop aux yeux de son peuple celle du père des âmes. Mgr Darboy, qui lui avait succédé, gravitait dans la même orbite impériale ; et sa froide correction administrative, la complaisance politique qu'il montrait pour un pouvoir alors en lutte avec le pape, n'étaient pas rachetées, dans l'estime générale, par l'incontestable valeur d'une intelligence mise d'ailleurs au service de doctrines inquiétantes pour la cour de Rome. L'un et l'autre de ces prélats avaient vu des oppositions sorties du sanctuaire éclater contre leur administration. C'était donc sur un terrain ravagé par ces orages que Mgr Lavigerie mettait le pied en entrant dans le diocèse de Nancy. Allait-il le voir se raffermir sous ses pas?
Il apportait à cette tâche de grandes qualités d'esprit : « Nous connaissions avant vous, écrivait plus tard aux fidèles NancéiensMgr Foulon, qui lui succédait, nous connaissions cette vive intelligence, cette activité peu commune, cette aptitude surprenante qui démêle dans les affaires humaines le point précis qu'il faut atteindre, et trace les limites de l'action, de manière à tenir entre la précipitation et les conseils timides le milieu dont la prudence chrétienne fait un devoir, surtout à ceux dont le rare courage semble, comme le sien, ne point connaître d'obstacle. »
A cette même tâche il apportait aussi, dit le même discours, « ce grand esprit de foi qui anime toutes ses pensées et cette charité inépuisable qui était la devise de son épiscopat. )) Il avait pris en effet pour emblème, dans ses armes, le pélican nourrissant ses petits de son sang, et pour exergue : Caritasl C'était s'engager au dévouement porté jusqu'au sacrifice. Sans doute, à ce dévouement il mêlera l'absolutisme d'une volonté qui ne voit que le but
e1 luise les résistances, exagérant l'autorité par le sentiment «lu devoir, brusquant les solutions en passant pardessus les considérations d'état et de personnes, dédaignant les mécontentements et les oppositions, ou semblant les ignorer. C'est son tempérament propre, et l'inévitable alliage que la personnalité humaine mêle aux plus nobles intentions et aux plus saints vouloirs. C'est aussi l'entraînement naturel d'un âge qui va droit devant soi avec un élan qui dépasse le but : Mgr Lavigerie était alors le plus jeune des évêques de France. C'était enfin l'effet de l'inexpérience d'une vie qui n'avait presque jamais eu à obéir avant.de commander, et qui jusqu'ici n'avait connu que la dangereuse flatterie du succès.
Il devait faire des fautes, il en fit. Il lui a manqué, à Nancy, le temps pour les réparer. Il a manqué de même à ses prêtres, pour le bien juger, le temps de voir l'achèvement de l'édifice dont ils n'avaient vu poser que les premiers fondements. Les bons esprits l'ont apprécié et l'apprécient encore. M. le Doyen du chapitre nous le témoigne en ces trois paroles : « Mgr Lavigerie avait l'intuition des grandes choses, le courage de les entreprendre, le génie de les mener à bout. » Aussi bien ces grandes choses portent aujourd'hui leurs fruits; et il n'est que juste de reconnaître que, durant ces quatre années de son épiscopat, il a bien mérité d'une Eglise qui lui doit une partie de sa splendeur et de son organisation, et surtout d'un clergé qui lui doit une grande partie de son bon renom de culture intellectuelle et de distinction.
Mgr Lavigerie avait d'abord besoin de connaître ses prêtres, et cela d'autantplus que des notes secrètes de son prédécesseur l'avaient, dit-on, prévenu contre son clergé, et parla, l'avaient jeté lui-même dans des voies d'autorité à outrance où il ne pouvait que s'égarer. « C'est pour les connaître et les gagner, nous écrit le même dignitaire ecclésiastique, que, dès le commencement de son épiscopat, il donna l'ordre à ses secrétaires de retenir tous les jours
L'ÉPISCOPAT DE NANCY. Ho
un ou deux des curés ou vicaires que leurs affaires amenaient dans les bureaux. Il les invitait à sa table. Ainsi trouvait-il l'occasion de s'informer de leurs travaux, et de leur indiquer les œuvres auxquelles ils pourraient utilement se livrer, pour le bien de la religion et le succès de leur ministère. »
C'est pour les connaître aussi, sous un autre aspect, que, par une de ses premières circulaires, 3 juillet, il demanda communication de leurs travaux d'études : « Mon premier besoin, comme mon premier devoir, est, en effet , de connaître mon clergé , d'apprécier et de récompenser la capacité et la science des uns, de relever, s'il le faut, le courage des autres, et d'applaudir aux louables efforts de tous. Or, rien ne peut m'être plus utile, pour me former une première idée de l'état des études ecclésiastiques dans mon diocèse, que la lecture des travaux et procès-verbaux de vos Conférences. »
La charité eut son tour immédiatement. Le premier regard du jeune Evêque se porta sur les invalides du sanctuaire, prêtres âgés ou infirmes, dont il voyait la vieillesse sans ressources et le sacerdoce sans honneur : « Nous sommes pauvres, Messieurs et chers collaborateurs, écrivait-il au clergé, le 6 septembre i863; nous sommes pauvres à tous les degrés de la hiérarchie... Dieu soit loué, Messieurs, de cette situation de notre Eglise de France ! Elle lui doit ses prêtres vertueux et zélés, ses missionnaires intrépides, ce clergé en un mot, qui, par son abnégation, son courage, sa foi profonde, ses œuvres de toutes sortes, est l'exemple du monde et la gloire de notre patrie. » Mais cette pauvreté ne peut tourner à la mendicité quand le bon soldat du Christ est mis hors de combat. Fodere non va/eo, mendicare erubesco. Le clergé ne mendiera pas. Et l' Evêque lui propose l'établissement d'une Caisse de retraite et de prévoyance qui le mette à l'abri de cette extrémité. La caisse fut fondée sur les bases les plus larges et les plus libérales ; le crédit de l'Evêque lui obtint
un secours important de l'État. Elle fonctionna à partir du Ier janvier i864- Au bout de deux ans elle avait déjà distribué aux prêtres âgés environ 95.000 francs. Et celui (| 11 i \ enait de leur procurer ce bienfait leur adressait « l'expression de sa reconnaissance , » en leur donnant l'assurance qu'à son tour il serait toujours heureux de leur offrir ainsi les preuves d'un dévouement qui n'avait pas de bornes. »
Tout de suite, dès son arrivée le nouvel Evèque se tourna vers le peuple. Le peuple aimait à voir, dans les offices solennels, ce bel et jeune prélat, de grande taille, pontifiant majestueusement entouré de ses prêtres, ou répandant sur son passage les bénédictions, entremêlées parfois de paroles charmantes. On aimait à l'entendre aussi; car sa parole était simple, franche, allant droit aux choses, pleine d'une bonhomie voulue, et s'épanchant avec une ouverture de cœur que relevait avantageusement la haute dignité que le prince de l'Eglise ni n'oubliait ni ne laissait oublier jamais. Un de ses premiers sermons dans la chaire de sa cathédrale fut un sermon de charité pour les pauvres de la ville. Une de ses premières ordonnances fut pour une quête annuelle en faveur des Frères des écoles chrétiennes. Il fit une visite à l'Institut des jeunes aveugles de sa ville, et, charmé de leur talent musical, il leur fit don, séance tenante, d'un piano de mille francs. Il organisa et présida une vente de charité qui rapporta aux pauvres i3.ooo francs. Il se rendit a la prison, en visita les salles, parcourut les rangs des détenus et s'en fit présenter quelques-uns individuellement. Il s'adressa à deux des plus criminels, un jeune assassin, un jeune faussaire : « Ayez confiance, mes enfants, Dieu pardonne tout à celui qui pleure sur son crime et -veut le réparer... Le voulezvous? Allons, venez que je vous embrasse! » Il les laissa tous pleurants. Le directeur lui dit, en le reconduisant : « Revenez-nous, Monseigneur, il est si bon de sentir la présence du bon Dieu dans la maison du diable ! »
Entre les fidèles et lui , les fidèles et leurs prêtres , il fallait un lien permanent de communication. Il institua, le 28 novembre i863, la Semaine religieuse de Nancy. Il lui donna lui-même une Lettre-programme dans laquelle il lui demandait de s'inspirer du double amour de la religion et de la patrie, de la patrie lorraine particulièrement. Il lui prescrivit d'être calme, supérieure aux polémiques violentes et aux disputes de parti : « Vous vous rappelerez, Monsieur le Directeur, que la force d'une cause se fait surtout reconnaître à la modération de ceux qui la défendent, sans rien céder de ce qui lui appartient, sans jamais aller au delà de ses droits et de ses limites. Vous vous souviendrez aussi que la charité, la paix, sont les compagnes inséparables de la vérité. Croyez-moi, c'est là, pour un défenseur de la foi, la vraie manière d'éclairer les hommes. En froissant les âmes, on se fermerait à jamais la porte des cœurs. »
Une mission que l'Evèque de Nancy regardait comme la mission propre de son épiscopat, c'était celle de promouvoir le progrès des études dans les séminaires, collèges ecclésiastiques et écoles chrétiennes. Cette mission, il la tenait de son passé d'études, de ses grades académiques, de son professorat en Sorbonne, et de toutes ses habitudes d'esprit. Il se mit à l'œuvre, en commençant par l'enseignement secondaire. Les professeurs de ses maisons ecclésiastiques n'avaient pas leurs grades supérieurs : c'était aux yeux des familles une infériorité ; ce pouvait devenir dans un avenir prochain, un péril vis-àvis des exigences de l'Etat. Dès la première année de son épiscopat, l'Evèque fit choix d'un certain nombre de jeunes ecclésiastiques , entre les plus capables, et les envoya à Paris, dans la maison des Carmes, pour s'y préparer à la licence soit ès-lettres, soit ès-sciences. Au bout de trois ans le corps enseignant diocésain comptait déjà quinze licenciés ou docteurs. Grâce à ce levain nouveau , l'instruction secondaire se releva bientôt au ni-
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veau de tous les progrès modernes, scientifiques et littéraires : « Messieurs, écrivait l'Evèque dès la première année, j'ai pour moi et pour vous l'ambition de placer les établissements du diocèse au niveau des plus utiles et des plus justement célèbres; et, avec les excellents éléments que ces établissements possèdent, avec ceux qui se préparent, cette ambition, je suis certain d'avance de la réaliser. »
Le diocèse de Nancy était riche en établissements de ce genre. Outre le petit séminaire diocésain de Pont-à- Mousson qui remplaçait l'ancienne Université de cette ville, outre le petit séminaire de Fénétrange réservé à la région allemande du diocèse, et aujourd'hui annexé au diocèse de Metz, Nancy possédait près de la ville le beau collège de la Malgrange, et dans la ville même Saint-Léopold pour les plus jeunes enfants. L'épiscopat de Mgr Lavigerie rangera successivement sous sa houlette le collège de Vie , le collège de Blamont , et le collège du Bienheureux Pierre Fourrier, à Lunéville. On en comptera jusqu'à douze; et l'Evèque se disposait à en fonder deux autres de différents degrés, lorsque l'Afrique le prit. Il mit ces maisons en communauté d'intérêts comme de gouvernement, par la création d'un économat général et d'une caisse destinée a subvenir aux frais d'études des jeunes maîtres en formation universitaire. Presque partout les bâtiments furent réparés, agrandis ou embellis par lui. Enseignement, direction et administration devaient être ainsi son ouvrage.
Toutes ces maisons lui étaient chères. Il les visitait, les encourageait, se faisait remettre chaque semaine les notes et les places des élèves. Il tonnait parfois, mais le plus souvent il encourageait, il récompensait. Il se plaisait à appeler à sa table les premiers de chaque classe ; c était jour de fête pour lui comme pour eux. Il y eut tel jour, par exemple, 6 décembre i863, fête de saint Nicolas, patron des enfants, patron de la Lorraine, où on
le vit apparaître soudain à la Malgrange : « C'est moi qui serai saint Nicolas! » Il arrivait les mains pleines. Par ses ordres une table très bien servie est préparée aux: premiers de classe; il la bénit, y préside, y porte la santé de ce petit état-major, passe la revue de toutes les troupes, visite leurs quartiers, et laisse ce monde écolier plein d'émulation et de vaillance. Là ou ailleurs, de pareilles scènes se renouvelèrent plus d'une fois.
Avec son grand séminaire, il agit plus gravement, mais non moins utilement. « Il me paraît, très Saint Père, écrivait-il plus tard au souverain Pontife, qu'il n'y a plus aujourd'hui que deux moyens de ramener le monde à la religion : la charité et la vraie science ; et si la première me semble en honneur dans le clergé de France, la seconde me semble beaucoup trop négligée. L'outrecuidance et l'exagération dans les affirmations ne remplacent malheureusement pas le savoir profond et solide, et, sous ce rapport, nous restons bien loin de nos pères et même de plusieurs autres clergés des nations étrangères. »
L'Evêque voulait en rallumer à Nancy « le flambeau presque éteint » comme il s'exprimait. C'était une parole déplaisante : faire la chose sans dire le mot eût été plus prudent. Une lacune existait dans les études cléricales : le droit canonique n'avait pas sa place dans ce cadre. Le cours de droit canonique fut institué au grand séminaire. Deux chaires nouvelles furent créées pour compléter l'enseignement du dogme et de la morale, de manière à ce que chaque traité pût être vu dans son ordre rationnel et successif.
Là encore, sur le terrain de la théologie, il institua la collation des grades, à Nancy même, moyennant un Rescrit du 11 décembre i863, l'autorisant temporairement à décerner les deux diplômes du baccalauréat et de la licence. Pour le doctorat, il envoya une élite déjeunes clercs à Paris ; et, comme il n'y avait pas alors de Facul-
1rs canoniquement érigées par le Saint-Siège, ils devaient recevoir leurs grades de la Sorbonne universitaire où enseignaient encore ses meilleurs collègues et amis d'autrefois. Les jeunes docteurs une fois de retour à Nancy, étaient destinés par lui à remplacer au grand séminaire les maîtres en fonctions, soit dans l'enseignement, soit même plus tard dans le gouvernement. Il le dit à son conseil; il le dit même à ces jeunes professeurs futurs. C'était une autre imprudence. Il arma la critique contre ces nourrissons qu'on envoyait à Paris pour y sucer, disaient les vieux, « le venin de la Sorbonne ! » Dès lors un parti nombreux se forma contre lui, le parti du statu quo contre celui du progrès, le parti du passé contre celui de l'avenir; l'Evêque fut discuté, et, s'il fut assez fort pour comprimer l'opposition, il allait du moins connaître la contradiction.
Elle ne devait pas l'empêcher de remplir son devoir. Si excellente que fût la direction du séminaire par les prêtres diocésains, l'Evêque pouvait craindre que l'esprit d'insoumission, qui avait éclaté sous ses prédécesseurs, n'eut là son premier foyer. Il prit ses assurances contre l'incendie. « L'esprit de cette province, naturellement vigoureux et ferme, ainsi qu'il s'exprimait en s'adressant au Pape, est par là même enclin à une indépendance qui a pu quelquefois, dans le passé, ressembler dans les formes à l'esprit d'opposition. J'ai donc recommandé que l'on s'attachât, par les moyens les plus énergiques, à combattre dans les jeunes séminaristes ces dispositions fâcheuses et à les former à l'obéissance et à l'humilité, sans lesquelles il n'v a point de vertu sacerdotale. Moimême je suis allé souvent leur parler fortement sur ce point. A d'autres jours aussi, et plusieurs fois chaque année, je me suis rendu au grand séminaire dans mon appartement particulier; et là, je voyais successivement chacun des élèves afin de les interroger, de les reprendre s'il en était besoin, de m'assurer de leurs inclinations
et de chercher à les mieux connaître et à les mieux diriger pour le présent et pour l'avenir. »
Cette direction avait principalement pour objet la vie de prière, de piété et de régularité ecclésiastiques dont il faisait un devoir si indispensable à ses clercs qu'il en arriva à « vouloir n'ordonner aucun sous-diacre qu'il n'eût promis de faire, pendant toute sa vie, au moins vingt minutes d'oraison mentale chaque jour. )> L'Evêque en tout cela déclarait s'inspirer des instructions et de l'exemple de son patron saint Charles Borromée, dans le gouvernement de ses clercs : or on sait quelle main de maître v apportait l'austère archevêque de Milan.
Une institution de lui paraîtra sans doute extraordinaire. Elle consistait, au moment de l'appel aux saints Ordres, à prendre préalablement sur la dignité ou l'indignité des candidats, le suffrage consultatif, écrit et signé, de ceux de leurs condisciples qui étaient déjà revêtus des ordres sacrés, afin d'éclairer ainsi la décision des supérieurs juges en dernier ressort. C'était, estimait-il non sans quelque raison, une incitation au devoir du bon exemple pour les ordinands, une leçon donnée à leurs confrères sur la sainteté dévie requise dans le sanctuaire, un lien puissant de solidarité contracté entre tous, et, le plus souvent, un complément d'informations particulièrement compétentes et lumineuses pour les supérieurs.
Nous sommes encore dans l'année i863, la première de cet épiscopat. L'année 1864 venait à peine de sonner qu'un décret impérial du 19 janvier dotait d'une Faculté de droit la ville de Nancy qui possédait déjà une Ecole forestière et une Ecole de médecine. Plein de sollicitude pour l'âme des jeunes gens, Mgp Lavigerie estima que c'était le moment d'ouvrir à leur usage une Maison d'Etudiants placée sous la direction de trois prêtres d'expérience dont l'un avait été lui-même étudiant à Paris. Tl l'annonça à tous les évêques de France : « Mon but principal, leur écrivit-il, et la pensée qui me dirige en cette
affaire sont de donner un esprit chrétien à cette Faculté. En maintenant les étudiants dans le respect et la pratique de la foi chrétienne, j'essaierai de les sauver des dangers auxquels ailleurs ils sont livrés sans défense. » Dès le mois de janvier, l'Évèque se mettait en mesure pour les recevoir, l'heure venue, dans cet établissement. Il y dépensa plus de 200.000 francs. Là encore sa prévoyance devançait de plus de dix ans ce que les Facultés catholiques de France devaient voir naître un jour et prospérer dans leurs internats académiques ou « Maisons de famille. »
En ce même mois, et en même temps que son œuvre scolaire, l'œuvre ecclésiastique de Mgr Lavigerie montait d'un étage de plus. Il résolut d'établir, pour le jugement des causes disciplinaires le tribunal canonique de l'officialité : « La nécessité de prononcer seul, écrivait-il à son clergé, est toujours fâcheuse pour l'autorité épiscopale qui se trouve ainsi dans l'impossibilité de justifier ses sentences ; fâcheuse aussi pour les accusés qui, malgré l'esprit d'équité et de bienveillance des évêques, peuvent succomber sous le coup d'imputations calomnieuses, dont ils ne peuvent établir la fausseté. » C'était le langage de la justice. L'Evèque adressa les statuts de cette institution à la Sacrée-Congrégation du Concile qui leur donna son approbation, le 0.0. janvier 1864. L'installation s'en fit le 3 février dans la chapelle épiscopale. L'Evèque ne se réserva que le droit de la miséricorde : « Si les juges, écrivait-il, trouvaient dans un coupable des marques sincères de repentir ou des conditions spéciales qui le recommanderaient à notre bienveillance, ils pourraient, après l'avoir condamné pour satisfaire à la justice, solliciter de nous une mitigation de peine; et nous nous empresserons d'examimer la cause avec tout le désir de pouvoir accueillir leurs prières. Le droit de faire grâce, # toutes les fois que la religion et l'honneur du clergé ne doivent en souffrir aucun dommage, est le seul auquel
nous ne renoncerons jamais ; car, si nous voulons exercer notre office de juge, c'est surtout pour rester père. » Et, de fait, que de fois la rigoureuse équité des juges d'aujourd'hui fit regretter aux condamnés la rude mais clémente bonté du père d'autrefois!
Il détournait ses prêtres de la politique ardente qui passionnait les partis, à cette heure critique qui était celle des grandes fautes du second Empire. Lui-même se réservait, peut-être plus que de raison, dans ces questions brûlantes. Ecrivant à ses curés, en juin 1864, au sujet des élections au Conseil général, il leur recommandait seulement d'exercer leur droit d'électeur, suivant l'inspiration de leur conscience de citoyen et de chrétien, et selon qu'ils le jugeraient le plus utile pour le bien de la France dont ils sont les fils et pour celui de la religion dont ils sont les ministres. « Mais en dehors de l'accomplissement de ce devoir, ajoutait-il, je vous demande de ne mettre jamais votre ministère ni l'autorité propre qu'il vous donne au service des intérêts de parti. .. Il ne faut pas que, vous dans vos paroisses, et moi dans mon diocèse, nous puissions jamais voir désigner notre place dans les rangs des vainqueurs ou dans ceux des vaincus de nos débats politiques... Tous les partis ont le droit de trouver en nous les pères, les amis, les consolateurs de tous, sans être ni effrayés ni arrêtés par le souvenir de divisions, mêmes passagères. Répondons à ce désir, Messieurs : c'est celui de l'Eglise, c'est celui des hommes vraiment sages. Et que, même au milieu des luttes les plus vives, si elles venaient à se produire, nos demeures soient pour tous des asiles pacifiques où l'on ne trouve d'autre drapeau que celui de Dieu et de son Eglise, et d'autre devise que : charité. »
L'Evêque écrivait, le 27 juin, à M. l'abbé Bourret que « sa lettre avait produit dans son diocèse, un excellent effet. » En somme, à cette époque, Mgr Lavigerie avait le droit d'écrire à ses diocésains, comme il venait de le
faire dans son mandement de Carême : « Avant toutes choses, laissez-moi vous exprimer, mes très chers frères, combien je sens la force des liens qui se sont <>t;ihlis entre vous et moi. J'étais vôtre, par devoir, dès l'instant où Dieu m'avait fait votre pasteur. Je vous appartiens de plus aujourd'hui par la libre inclination de mon âme. Je sens profondément les témoignages d'affection et de confiance que je n'ai cessé de recevoir du clergé et des fidèles, depuis mon arrivée dans ce grand diocèse. Je suis heureux des dispositions si chrétiennes, de l'amour dévoué pour tout ce qui est bon, noble, élevé, intelligent, qui font l'honneur de la ville de Nancy et de la vieille province dont elle est la capitale. En un mot, mes très chers frères, tout ce qui peut rendre ma mission épiscopale plus légère et plus féconde, je le trouve abondamment au milieu de vous. Aussi, je vous le répète, je vous appartiens désormais sans retour. » C'est sur ce ton d'abandon que se poursuivait cette lettre, véritablement pastorale en tout point.
Ce n'est point à dire pour cela que, d'un autre côté, le ciel lorrain fut pour lui absolument sans nuage. On trouvait que cet évêque dérangeait trop de gens, en changeant tant de choses. C'était la plainte du clergé, surtout des prêtres âgés, chez lesquels l'habitude est devenue une seconde nature et pour qui le moindre changement est une révolution. Quelques-uns de ses jeunes prêtres arrivés de Paris le servaient mal, en affectant trop de dédain pour le savoir et le savoir-faire des anciens, trop de confiance dans le leur. De ces dires et de ces faits l'Evêque était rendu responsable plus que de droit. Mais il marchait toujours, allant de son grand pas de Basque, et une nouvelle entreprise plus hardie que les précédentes vint donner à l'opinion une plus rude secousse.
Préoccupé de l'enseignement primaire comme de l'enseignement secondaire et supérieur, MgI Lavigerie se rendait parfaitement compte que le droit qu'avaient les-
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religieux et les religieuses d'enseigner sans brevet officiel, et sur la simple présentation de leur lettre d'obédience, n'allait plus leur suffire au sein d'un état social contraire aux privilèges et établi sur le principe égalitaire du droit commun. « Il ne faut pas, écrivait-il, se faire illusion : il se prépare en France, dans l'esprit d'un certain public, un mouvement très marqué contre les privilèges accordés aux communautés religieuses pour l'enseignement des filles. Les journaux antichrétiens et une partie de l'opinion ne cessent de nous menacer d'enlever aux institutrices congréganistes les écoles qu'elles dirigent. )>
La franchise de l'Evèque ne reculait pas devant l'aveu que l'insuffisance de certaines religieuses enseignantes, appartenant à des congrégations de son propre diocèse, n'avait que trop justifié les plaintes des familles : « Leur instruction a été trop négligée, écrit-il, et elles se trouvent à leur tour incapables d'instruire les autres. C'est le plus fort argument de leurs adversaires, et celui auquel il importe le plus de répondre par des faits, si nous voulons éviter, dans la pratique, des conséquences funestes. »
L'Evèque savait ce qu'il disait. Dans sa dernière session, le conseil général de la Meurthe avait émis le vœu que désormais les écoles de filles du département ne fussent plus confiées qu'à des titulaires brevetées.
Une autre considération, plus haute, occupait le premier rang dans l'esprit de l'Evèque : cette bonne instruction des religieux et religieuses, c'était une affaire d'honneur pour le christianisme. Il écrivait, le 19 mai 1864, au supérieur de l'une de ces congrégations de femmes : « Il importe que l'enseignement donné à la jeunesse par des personnes consacrées à Dieu ait une supériorité incontestable, sous tous les rapports, et en particulier sous le rapport de l'instruction. Nous le devons à la religion, que ces personnes représentent plus spécia-
lement (huis renseignement public. Nous le devons également à la confiance générale qui leur est accordée, et qui repose sur un dévouement et des vertus que nul ne samait méconnaître. »
Or la chose était d'autant plus importante à Nancy que le département comptait à peine cinq écoles communales qui ne fussent pas placées sous la direction des religieuses diocésaines. C'était peut-être, à cet égard, le diocèse le plus favorisé qui fut en France. Enfin les quatre congrégations qui étaient nées dans son sein, comprenaient ensemble plus de 4,<><m religieuses répandues en France, en Algérie et en Allemagne.
En conséquence, le 19 mai 1864, parut une circulaire de l'Évèque à ses prêtres, avec une ordonnance portant que toutes les novices des congrégations diocésaines enseignantes eussent, avant d'entrer dans une école quelconque, à se présenter devant une commission épiscopale désignée à cet effet, pour y subir les épreuves d'un examen au moins aussi rigoureux que l'examen passé devant les jurys officiels par les institutrices laïques. A la suite de ces épreuves, elles recevraient, s'il y avait lieu, des diplômes épiscopaux de différents degrés, lesquels désormais seraient indispensables pour diriger dans le diocèse, soit un pensionnat, soit un externat, soit même la plus humble école. »
Il n'y avait rien de plus sage et de plus salutaire que cette mesure. Si elle se fût généralisée dans tous les diocèses, à cette époque où déjà les menaces de laïcisation grondaient dans le ciel politique, elle eût été peut-être le paratonnerre qui eût détourné l'orage que nous avons vu fondre sur les écoles catholiques. Mais, comme on le devine, cela n'allait pas sans contrarier des habitudes et gêner des inerties. On y contredit beaucoup; c'était encore un coup de tête de l'Évèque ; et combien dangereux et inconsidéré ! Il diffamait publiquement la valeur de l'enseignement congréganiste ; et il faisait ainsi la partie
belle à l'ennemi. Il offrait une prime à la vanité des jeunes maîtresses diplômées, au préjudice de l'esprit d'humilité religieuse. En les rendant nécessaires pour la direction dune école, il restreignait le choix possible des supérieures et entravait l'action du gouvernement général. On ajoutait que ce brevet donnerait sans doute à plusieurs l'idée d'en obtenir un autre de provenance laïque, avec la tentation de se séculariser; et, l'on ne manquait pas d'alléguer à l'appui l'exemple de une ou deux postulantes ou novices, qui avaient acheté à ce prix la lucrative direction d'une école officielle. L'Evèque de Nancy laissa dire, convaincu qu'il venait de faire l'œuvre de Dieu pour l'avenir. Les examens furent passés après mûre préparation, et les résultats obtenus généralement heureux. On prit conscience qu'on faisait bien et qu'on valait mieux. L'opposition tomba peu à peu, de ce côté du moins. Mais le bruit qu'elle avait fait s'était répercuté : on en eut l'écho en haut lieu. Deux évèques, moins avancés dans les voies de l'avenir, ne virent dans la nouvelle exigence de leur collègue qu'une atteinte portée aux immunités de l'Eglise ; et Mgl Lavigerie fut dénoncé au Saint- Siège.
Un jour donc l'Evêque reçut du Nonce apostolique une lettre dans laquelle on lui apprenait, à sa grande stupeur, que le Saint Père avait vu avec peine l'initiative prise par son ordonnance. En faisant de ce diplôme imaginé par lui la condition nécessaire de l'enseignement distribué par ses religieuses diocésaines, il créait à l'Eglise, de sa propre autorité, une situation moins bonne que celle de la présentation de la lettre d'obédience. C'était donc un grave péril qu'il lui faisait courir; c'était de plus une leçon téméraire donnée à l'épiscopat; c'était enfin un encouragement aux exigences de l'Etat. En conséquence on l'invitait à retirer cet acte, en y mettant les ménagements que sa sagesse lui inspirerait pour couvrir sa retraite.
« Mgr Lavigerie , raconte un de ses meilleurs biographes, n'était pas homme à agir contre la volonté du Saint-Siège; mais il n'était pas homme non plus à céder en aucune façon dans une matière où il savait le bon droit de son côté. Prêt, non pas à passer outre, mais à donner sa démission si on l'obligeait à rétracter son ordonnance, il se résolut à éclaircir promptement la question.
« Il partit aussitôt pour Rome; et trois jours après avoir reçu la lettre du Nonce, sans que personne en France fût informé de rien, il entrait au Vatican pour voir Pie IX. Comme on lui opposait les difficultés ordinaires, il répliqua que l'affaire était pressante, et il demanda qu'on s'informât sans retard si le Pape voulait lui accorder un entretien ou lui assigner un rendez-vous précis pour le lendemain.
« Pie IX, qui avait pour le jeune Evèque une vive affection, le reçut à l'instant même, non sans lui témoigner une grande surprise de ce voyage imprévu et sans lui demander ce qui l'amenait. « Mais, très Saint-Père, c'est l'ordre que vous m'avez fait transmettre de retirer mon ordonnance épiscopale. — Quelle ordonnance? s'écria le pape de plus en plus étonné. Moi, je vous ai dit de retirer une ordonnance? » Mgr Lavigerie lui montra la lettre du nonce. Pie IX, peu satisfait du zèle excessif de son représentant officiel, en exprima tous ses regrets à l'Evêque. Mais celui-ci n'entendait point que l'affaire se terminât de la sorte. Il obtint que son ordonnance fut examinée sans délai par la Congrégation des Evêques et Réguliers; et les cardinaux, peu habitués à une telle précipitation, procédèrent, toute affaire cessante, à cet examen. Le résultat fut qu'ils approuvèrent hautement la mesure qui leur était soumise, et exprimèrent le vœu qu'elle fût imitée dans les autres diocèses.
« Muni de cette décision, l'Evêque de Nancy reprit le chemin de la France , et se rendit directement chez le
Nonce qui, ne sachant absolument rien de ses démarches, commença par lui renouveler la malencontreuse invitation d'avoir à retirer son ordonnance du mois d'août. Mgp Lavigerie tira son portefeuille et lut, pour toute réponse, l'approbation qu'il venait de recevoir à Rome. Puis il sortit, avant que le Nonce eût trouvé un mot à lui dire (i). »
Le 12 avril donc, à son retour de Rome, il notifia aux religieuses des congrégations diocésaines enseignantes que son ordonnance était maintenue et confirmée par le Pape : « Le très Saint-Père, leur écrivit-il, a encouragé et béni tout ce que j'ai dit pour vous défendre, tout ce que j'ai fait et ordonné, conformément à l'esprit et aux traditions de l'Eglise, pour vous maintenir au niveau de votre vocation de religieuses enseignantes, et par conséquent au-dessus des critiques et des attaques de la malveillance. » Il ajoutait aussitôt : « Les jurys d'examen, choisis parmi les prêtres les plus instruits et les plus consciencieux du diocèse, n'ont pas eu assez d'éloges à me faire du résultat de leurs travaux. » C'était l'huile de la douceur, après le vin de la force , versé sur les blessures cuisantes de ces fdles de Dieu.
Dans une autre lettre adressée aux curés, Mgr Lavigerie parlait des choses de Rome et de sa visite à Pie IX : « Je ne puis vous dire ici, monsieur le Curé , avec quelle
(i) L'abbé Félix Klein, Le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d'Afrique, p. 33. — Il y a apparence que les choses ne se passèrent pas tout à fait comme le rapporte ce piquant récit. Aussi bien Mer l'Évêque e'crivant, le 12 avril i865, aux communautés enseignantes de son diocèse, explique qu'il avait précédemment et tout d'abord fait remettre son ordonnance entre les mains du Pape par un des membres les plus éminents du sacré- collège- que conséquemment le Pape lui avaii fait écrire par le même cardinal qu'il bénissait et approuvait tout ce que l'Évêque avait réglé dans ce sensi qu'ensuite et plus tard lui même avait profité de son voyage à Rome pour obtenir à ce règlement une approbation et une bénédiction plus explicites encore.
tendre bonté notre Saint-Père le pape m'a exprimé l'intérêt qu'il \ «mm l)ien porter à ce diocèse et à sonévêque. Je lui ni dit tout ce que cette ancienne Église de Nancy renferme de bien et me donne de consolation... Je lui ai dit que, depuis mon arrivée au milieu de vous, il y a déjà deux années, la paix la plus profonde, l'union la plus étroite n'avaient cessé de régner parmi le clergé et les fidèles de ce diocèse. Je lui ai fait connaître les principes et les résultats de mon administration épiscopale. Le Saint-Père a bien voulu approuver toutes nos œuvres diocésaines, encourager, bénir tout ce que j'ai pu faire, jusqu'à ce moment, parmi vous. )>
En effet, il avait déposé aux pieds de Sa Sainteté, suivant l'obligation des évêques, un compte rendu sommaire de son administration depuis le 10 mai 1 863, jusqu'au mois de septembre i865? traitant successivement des établissements diocésains, des communautés religieuses de femmes, des pensionnats religieux, du clergé diocésain et des œuvres diverses. 11 disait à la fin : « Dieu nous a donné la consolation bien douce de voir jusqu'à ce jour tous nos projets couronnés de succès. Nous lui demandons humblement d'affermir ce qui a été commencé par lui et pour lui seul , et nous l'espérons de sa bonté. »
Il s'était remis à l'œuvre. Déjà quelques jours avant son départ pour la ville sainte, le 3 septembre, poursuivant fidèlement et sur tous les terrains sa mission de promoteur des œuvres d'enseignement, Mer Lavigerie adressait à ses prêtres une lettre circulaire en faveur du recrutement des vocations sacerdotales. C'était une félicitation en même temps qu'une exhortation et une prière ; l'on ne saurait assez remarquer cette constante attention à glorifier son clergé, en toute circonstance : « Je ne crois pas, leur disait-il, qu'il y ait en France un diocèse où le clergé s'attache avec plus de soin et de succès à ce ministère si fécond de la formation des jeunes clercs.
L'ÉPISGOPAT DE NANCY. 131
Je ne puis, non plus, vous engager trop fortement à y persévérer... Voilà, Messieurs et chers coopérateurs, une admirable manière d'exercer et d'utiliser votre zèle. Dans certaines petites paroisses, vous n'avez pas assez d'âmes à convertir, de malades à visiter, de malheureux à consoler. Ce petit enfant que vous élevez, sera prêtre un jour. Les âmes qu'il convertira, le bien qu'il fera, c'est vous réellement qui l'aurez préparé, et Dieu vous en tiendra compte. » En conséquence l'Evèque créa, sous sa présidence ou celle d'un de ses vicaires généraux, une Commission des Bourses pour venir en aide aux enfants des établissements ecclésiastiques. Pendant les quatre années de son épiscopat, le grand et le petit séminaire purent faire aux élèves pauvres des remises de pension pour la somme énorme de deux cent quarante mille francs!
En pressant ses curés de lui préparer des prêtres, l'Evèque envisageait un besoin supérieur à celui des paroisses et du ministère pastoral. Il aspirait au moment où, le nombre des vocations sacerdotales étant devenu plus que suffisant au service des âmes, l'Eglise de France pourrait enfin ressusciter dans son sein le clergé doctoral, comme il l'appelait d'un nom qui restera. Ce besoin est toujours actuel, et, ici comme partout, Mgr Lavigerie voyait en avant dans l'avenir. « Messieurs, écrivaitil, il est une autre nécessité qui se fait sentir partout, mais surtout dans les diocèses, qui , comme le nôtre, sont le centre et le théâtre d'une véritable vie intellectuelle et des luttes fécondes mais dangereuses qui accompagnent toujours les travaux de l'esprit. Le moment semble enfin venu du rétablissement des études supérieures parmi les hommes de l'Eglise. Ce moment est venu, parce qu'il y a nécessité de défendre nos croyances, nos droits, notre honneur attaqués, chaque jour, avec une audace croissante, par une science fausse qui a hautement arboré le drapeau de l'antichristianisme. Eh bien,
133 LE CARDINAL LAVIGEHIE.
ici, Messieurs, ce qu'il nous faut encore, ce sont des hommes. Lorsque le diocèse aura un certain nombre de prêtres libres de se dévouer aux labeurs de l'étude, un grand pas. le plus grand, sera fait pour la résurrection du clergé doctoral, tel qu'il existait parmi nous, dans les derniers siècles, tel qu'il existe encore dans la plupart des pays catholiques.
« ... Formés dans les grandes écoles, les membres savants du clergé reprendraient bientôt, avec cette force, cette modération et cette possession de soi que donne la science, la direction de l'opinion, aujourd'hui égarée et comme perdue en sens divers. Mais pour cela, je le répète, Messieurs, il faut des hommes. Sans doute ce n'est pas un seul diocèse qui peut accomplir cette grande œuvre; mais nous y apporterons notre action et notre bonne volonté ; et cela pour remplir notre devoir. »
Mais encore fallait-il que toute cette marche en avant se laissât éclairer par les plus purs rayons des doctrines romaines. La publication faite, le 8 décembre i865, de l'Encyclique Quanta cura, avec le Syllabus, portant condamnation des erreurs modernes, mit l'Evêque à l'épreuve et révéla chez lui des pensées et des attachements encore trop chers à son cœur. Mgr Lavigerie, à cette époque de sa vie, continuait d'appartenir à cette école libérale avec laquelle il ne devait rompre qu'au concile du Vatican ; et, devant ses amis, ses anciens maîtres, ses protecteurs aussi et le gouvernement, il se trouva embarrassé d'avoir à souscrire, comme Evêque, à la condamnation des prétendus principes qu'il croyait de l'essence même des sociétés modernes.
Il attendit d'abord. Un mois après, 1 1 janvier, il s'excusait encore de ne point aborder ce sujet. Il écrivait à ses prêtres : « Vous connaissez déjà par la voie de la presse, et tous les fidèles du diocèse connaissent également la récente Encyclique de notre Saint-Père le pape... Je me propose de revenir plus tard sur les questions si graves
qui s'agitent en ce moment dans les esprits à l'occasion de cet acte solennel du Saint-Siège . Je ne crois pas le moment encore venu. J'estime plus utile d'attendre que le premier feu des passions soit apaisé, et que la vérité pleine, calme et précise, trouve des oreilles mieux préparées et plus attentives à sa voix. »
C'était beaucoup tarder. On l'attendait du moins à son mandement de carême. Il parla, en effet. Ce fut d'abord pour rappeler a qu'à l'occasion de cet acte solennel et grave du Saint-Siège », on avait vu les passions ennemies de l'Église se déchaîner dans la presse, et exciter contre elle une tempête dont il était malaisé de prévoir les derniers résultats. On avait vu la plupart de ces organes de publicité, confondant leurs interprétations avec la doctrine de l'Église, réveiller des défiances funestes, représenter le clergé comme l'adversaire de tout ce qu'il y a de bon et de grand dans nos institutions et tendances nationales, et réclamer contre luides mesures d'exception et de rigueur. »
Ces mesures avaient consisté dans l'interdiction faite par une circulaire ministérielle de publier l'Encyclique ; leur rigueur était tombée sur la tête de plusieurs des plus vaillants évêques et d'un grand journal catholique. MsrLavigerie constate le combat, mais ne se prononce pas entre les combattants. Il écrit : « A côté des passions qui se sont manifestées dans la presse antichrétienne , nous avons eu à regretter des conflits malheureux entre le Saint-Siège et plusieurs des gouvernements catholiques, conflits pour la cessation desquels tous les esprits sages font des vœux, car il est d'expérience que l'État et l'Église ont également à perdre à ces dissenssions douloureuses. » Juger ainsi, n'était-ce pas un peu trop renvoyer dos à dos le Pape et l'Empereur ?
Aujourd'hui l'Évêque remarque que la lumière et la paix commencent à se faire : du moins il voulait le croire. L'évêque d'Orléans venait de publier sa brochure ambiguë sur la « Convention de septembre et l'Ency-
134 LE CARDINAL LAYIGERIE.
clique ». Au souffle de cette parole éloquente, MgrLavigerie voit ou croit voir que « les nuages disparaissent chaque jour, que les agitations diminuent, que les fausses accusations tombent d'elles-mêmes; et que les conflits apparaissent ce qu'ils sont en réalité, de simples malentendus ». Il v avait bien autre chose ! Mais la brochure du moins lui rendait le service de le rassurer lui-même. C'est pourquoi voulant travailler, lui aussi, à l'entente désirable des esprits, et remplissant, comme jl dit, son devoir de pasteur et déjuge de la foi, il déclare qu'il « s'unit au Vicaire de Jésus- Christ pour condamner les erreurs qu'il a condamnées » . « Je les condamne, dit-il, non pas dans le sens odieux et faux qui leur a été donné par une partie de la presse, mais dans le sens où l'Encyclique Quanta cura, qui est dans toutes les mains, les proscrit elles-mêmes, c'est-à-dire en tant qu'elles ressuscitent ou favorisent le matérialisme, le panthéisme, l'athéisme, l'indifférentisme, le naturalisme et les autres systèmes antichrétiens dans leurs applications sociales ».
De l'Encyclique elle-même, il ne publiait pas le texte : « elle est dans toutes les mains. » Du Sjllabus qui y est annexé indivisiblement, il ne prononce pas le nom. Son mandement de carême passe de là tout de suite au matérialisme, qui en fait le sujet. Il est vrai « qu'il se proposait d'exposer successivement le sens et la portée des condamnations portées par le Saint-Siège , à mesure que l'occasion lui en serait donnée. » Cette occasion ne vint pas.
Il faut reconnaître qu'il y eut là un fléchissement de conduite. Et il nous en coûte d'autant moins de le reconnaître que nous verrons bientôt la soumission à tous les enseignements et à toutes les directions du Saint-Siège trouver, dans le même homme transféré ailleurs, son fidèle le plus dévoué, son défenseur le plus ardent, et finalement presque son martyr.
C'était dans un esprit plus conforme à celui de Rome
qu'en ces premiers mois de i865 l'Evèque de Nancy faisait adopter le Cérémonial romain par son diocèse. La régularité, la dignité, la splendeur même du culte, furent, avec l'enseignement, la première préoccupation de son épiscopat. Très simple pour ce qui regardait sa personne privée, et de plus en plus simple à mesure que nous le verrons avancer dans la vie , Mgr Lavigerie voulait et aimait la grandeur et la magnificence en tout ce qui était de l'évèque comme évêque. Il avait fait réparer et remeubler à grands frais l'évêché de Nancy, où il recevait grandiosement, tandis que son appartement particulier était d'une modestie tout apostolique. Jamais, dans sa cathédrale, il n'apparaissait qu'au milieu de pompes religieuses d'un éclat extraordinaire : « Je ne crois pas me tromper, pouvait-il écrire, en disant que, pour la beauté et la solennité des offices, la cathédrale de Nancy ne le cède à aucune des cathédrales de France. » Cette cathédrale, il lui rendit sa jeunesse et sa fraîcheur par un grattage intelligent. Il compléta les orgues, il fit chauffer l'édifice, moyennant une souscription des fidèles; il l'éclaira et l'orna de lustres et de candélabres. Il y employa plus de 160.000 francs puisés à diverses sources. Il en dépensa 10.000 à rendre le trône pontifical plus conforme aux prescriptions de la liturgie comme aux lois de l'architecture. Il créa, avec le consentement du chapitre, des prébendes canoniales; il institua quatre vicaires de chœur, et chargea des religieux du service du chant et des sacristies. Il institua une maîtrise qui procurait à ses élèves le moyen de faire gratuitement leurs études secondaires complètes, et qui donnait au chœur cinquante petits clercs formés au chant et à l'ordre le plus exact des cérémonies. « Ayant vécu à Rome, nous raconte un contemporain de ces années de splendeurs, Mgr Lavigerie aurait voulu reproduire, dans son église cathédrale, quelque chose de la magnificence des offices de Saint-Pierre, lorsque le Souverain Pontife y célèbre ou y préside en-
touré des cardinaux et des prélats de sa maison. Des crédits considérables obtenus du ministère lui avaient procuré les plus riches ornements à son usage et à celui des ministres sacrés. Dans tout le chœur et le transsept pendaient de grandes draperies de velours à crépines d'or. Des tapis d'un vif éclat recouvraient le pavé. Vingt-quatre chanoines et prêtres en chapes , chasubles ou tuniques formaient l'assistance du pontife, à l'autel ou autour du trône. Qu'on ajoute à leur nombre tous les cérémoniaires, les clercs du grand séminaire et cette maîtrise de cinquante élèves en aube et en camail. C'est au milieu de ce déploiement d'ornements et d'officiants qu'apparaissait Monseigneur, ajoutant la majesté de sa personne à la majesté de cet appareil incomparable. Aucun de ceux à qui il fut donné d'assister à la célébration de l'une des quatre grandes fêtes de l'année n'a pu oublier ni la splendeur de ces pompes ni cette majesté du pontife, lorsque, par exemple, de sa voix pleine et forte, il chantait lentement les paroles de la bénédiction papale qu'il faisait arriver toutes vibrantes jusqu'au fond de l'église et au delà. »
Pour tout dire, il avait dû ici encore emporter la place de haute lutte. Le conseil de fabrique de sa cathédrale s'étant montré opposé à ces innovations, il avait fait disparaître le président, provoqué la démission de la plupart de ses membres, fait approuver un règlement nouveau par le conseil d'Etat; et, resté maître du terrain, il avait donné librement carrière aux transformations entrevues dans ses rêves.
La construction ou réparation des églises dans la ville et le diocèse correspondait à ce même amour de la beauté de la maison de Dieu. » Nous avons favorisé autant que nous avons pu, écrivait-il au pape, les constructions et réparations d'églises dans notre 'diocèse, excitant le zèle des paroissiens et celui de MM. les curés par notre parole, par nos écrits, et au besoin par nos aumônes. » Au mois de juin de cette année i865, il posait solennelle-
ment la première pierre de l'église Saint-Pierre, dans un faubourg- de la ville, et il faisait prêcher M. l'abbé Freppel en faveur de cette construction. Une autre église, Saint- Léon, s'élevait dans un autre quartier. A Château-Salins il pressait les habitants « d'élever une église paroissiale, leur disait-il, digne de leur renommée traditionnelle de foi et de générosité. » Il comptait, en ce moment, dans son diocèse, près de cent églises paroissiales qui se bâtissaient ou se restauraient, sur son initiative. Depuis deux ans, une vingtaine se trouvaient réparées ou construites. Lui-même, très souvent, plaçait son nom en tète de la liste de souscription : on n'avait plus qu'à le suivre. Il avait l'année précédente, posé la première pierre de l'église de Saint- Epvre. A Pâques i865, il installa, comme curé de cette paroisse, le seul homme qui pût mener une telle œuvre à bonne fin. M. l'abbé Trouilletfut le grand constructeur d'églises dans le diocèse. Il était unique pour de telles entreprises. Une inépuisable charité , cachée sous une simplicité voisine de la rusticité, une bonhomie qui recouvrait un grand fond de finesse; une extraordinaire ingéniosité pour se procurer des ressources, laquelle il devait davantage à l'éloquence des choses qu'à celle des mots; une confiance de solliciteur infatigable, insistante, qui se faisait tout pardonner à force de droiture, de conviction et d'originalité : tel était l'homme qui, au même lieu, allait élever une splendide basilique, l'enrichir des trésors des maisons souveraines de la France et de l'Autriche, et semer à flots sur toutes les œuvres de la contrée des libéralités dont la source se cachait dans des hauteurs inconnues et qui n'étaient accessibles qu'à lui.
De grandes fêtes appelaient le peuple dans ses temples. L'Evêque fixa au premier dimanche de l'Avent, premier jour de l'année ecclésiastique, l'adoration perpétuelle dans sa cathédrale, première église du diocèse, et appela deux évêques à y pontifier avec lui : « Pour moi, je vous l'avoue, écrivait-il pieusement, c'est une pensée pleine
de douceur que celle qui me rappelle chaque matin que Notre-Seigneur présent dans la sainte Eucharistie va visiter quelque partie de mon troupeau, recevoir les adorations de son peuple fidèle, et porter avec lui ce qu'il porte toujours : la miséricorde, la consolation, la puissance, la force. » Au mois de juin 1 865 , il donna un grand éclat à la béatification de Pierre Canisius, de la Compagnie de Jésus, un des apôtres de la Lorraine au seizième siècle. Mgr Lavigerie se portait personnellement comme débiteur de toutes les gloires du pays. Le i juillet, il fit transférer à son petit séminaire de Pont-à- Mousson les reliques d'un jeune martyr, Pius, tiré des catacombes « pour apprendre, écrivait-il, à ses jeunes séminaristes, que la vie du prêtre est tout entière une vie de sacrifice. » Le cardinal Donnet, l'évêque de Sura Mgr Maret, l'évêque de Châlons Mgr Meignan, se rendirent à cette fête. Us furent reçus dans les appartements grandioses que Mgr Lavigerie venait de se faire construire, au sein de l'ancienne et monumentale abbaye où il aimait à venir prendre son repos. « Les bonnes gens d'au-pont », comme on nommait les habitants, ornant leurs demeures et leurs rues, firent un véritable triomphe à saint Pius, aux prélats, et aux centaines de prêtres accourus dans ce lieu de leurs premières études. La semaine suivante, 10 juillet, les mêmes prélats se retrouvaient à Flavigny, l'ancien monastère bénédictin de Dom Calmet et de Dom Cellier, pour la bénédiction de la première abbesse que Mgr Lavigerie venait de rendre à cette maison religieuse érigée en abbaye par ses soins. Le 3 septembre, c'était le couronnement, par les mains du cardinal Matthieu et de Mgr Dupont des-Loges, évêque de Metz, de Notre-Dame de Bon-Secours, la grande madone de Nancy. Son sanctuaire élevé par René II sur le champ de bataille où avait péri Charles le Téméraire, et magnifiquement relevé par le duc Stanislas de Pologne, était salué par l'Evêque de Nancy « comme le monument
de la valeur de nos pères et de la protection divine sur cette nationalité lorraine aujourd'hui réunie à la nationalité française. « Pèlerins de Notre-Dame, criait F Evêque dans son adieu à la foule sans nombre, justes et pécheurs, riches et pauvres, malades du corps et de l'âme, qui que vous soyez qui avez besoin d'un aide, venez, revenez ici : c'est Notre-Dame de Bon Secours ! »
Les fêtes littéraires et intellectuelles avaient aussi leurs journées. Un jour donc de cette même année, si je ne me trompe, le petit séminaire de Pont-à-Mousson reçut un public d'élite représentant toute la vie intellectuelle d'un pays où elle est très intense. On y remarquait les professeurs des Facultés de Nancy, les membres de l'Académie de cette ville , les corps savants , les hommes de lettres et les hommes de goût, car c'était à une fête du goût et des lettres qu'il les avait conviés. A son instigation, les élèves du petit séminaire représentèrent brillamment, et représentèrent en grec, l'admirable Electre de Sophocle. La salle de spectacle était la vaste bibliothèque de l'ancienne abbaye des Prémontrés adaptée à cette solennité académique. Tout y fut beau et digne de la mélopée antique : la scène, le décor, la musique des chœurs, le jeu ardent et passionné de ces jeunes acteurs en qui avait passé l'âme d'Electre, d'Oreste, d'Egyste et de Clytemnestre.
L'Evêque était ravi : il cueillait ce soir-là, sinon le fruit, du moins la fleur de cette culture des lettres qu'il avait faite si intensive dans le champ de son Eglise. Aussi à peine le chœur des enfants d'Argos et de Mycènes eutil fait entendre ses derniers accents que, montant sur la scène et se tournant vers le parterre, pour féliciter les uns et remercier les autres, il prononça ces paroles dictées par les lieux mêmes : « Messieurs et chers enfants, aujourd'hui, dans cette salle, magnifique sanctuaire des études et des travaux des moines des siècles passés, votre Evêque est heureux de montrer au siècle présent
que, si jadis l'Eglise a su sauver et conserver les chefsd'œuvre de la pensée, elle continue encore aujourd'hui à les aimer, et elle ne renonce pas à la noble mission de les faire connaître, admirer, applaudir. »
Cependant le pasteur parcourait les campagnes de son diocèse, apprenant à connaître ses brebis, et ses brebis à le connaître. Dès le 12 avril, à son retour de Rome, il s'annonçait aux curés de l'arrondissement de Toul dans ces termes : « Dites à vos bonnes populations que je viens à elles le cœur plein d'une tendresse paternelle, les mains et les lèvres disposées k bénir. » Il faisait ensuite appel aux mères et aux petits enfants, aux vieillards, aux jeunes gens, aux justes et aux pécheurs : « Je suis le représentant de celui qui a voulu courir après la brebis égarée et la rapporter sur ses épaules divines. » C'était le Venite ad me omnes que cette lettre.
Il tint parole : ces populations de notre extrême frontière s'étonnaient de voir « cet homme de Paris » se donner tout à eux et se faire tout à tous. Ils lui disaient dans leurs adresses : « Nous, placés aux avant-postes du catholicisme, dans ce pays à demi-protestant, nous aurions pu nous croire perdus et oubliés. Aujourd'hui nous voilà heureux de pouvoir dire : voyez ! notre père vient à nous! )> Tous venaient à lui, même les protestants qui n'étaient pas les derniers à lui demander de les bénir.
L'arrondissement de Sarrebourg lui réservait le même accueil. Parfois lui-même faisait à ses prêtres des surprises aimables, comme ce jour où, se trouvant de passage au petit séminaire de Fénétrange, et apprenant que l'adoration perpétuelle du Saint sacrement se célébrait près de là, au petit village à moitié protestant de Niederstinzel, il s'y rend à l'improviste avec les choristes et les cérémoniaires, y préside au salut, adresse quelques paroles que le doyen de Fénétrange traduit au peuple en allemand, et laisse le vieux curé pleurant de joie et disant : « Je n'au-
rais jamais osé espérer qu'avant de mourrir je verrais un si beau jour! »
Mais il lui en coûtait de ne pouvoir communiquer que par interprète avec la partie allemande de son troupeau. Il cherchait à s'affranchir de cette servitude. Or, un jour qu'il confirmait dans une paroisse de langue germanique, à un moment, tout à coup, on le voit qui se tourne vers le peuple et commence un petit discours propre à la circonstance. Voici qu'il parlait allemand ! C'étaient quelques pensées de lui qu'il s'était fait traduire dans cette langue par un prêtre de sa maison, et qu'il avait ensuite apprises consciencieusement par cœur, s'étudiant a prononcer les choses de son mieux. L'essai eut un plein succès. Il est vrai que, par précaution, le prédicateur avait eu soin d'écrire la page utile en gros caractères et de l'intercaler dans le pontifical qu'on tenait liturgiquement ouvert devant lui. Mais au bout de quelques visites et confirmations, ce secours était inutile : l'orateur était entièrement maître de son éloquence allemande ; et la petite allocution, rééditée dans chaque paroisse avec des variantes, avait pris une aisance de diction et de débit dont les paroissiens avaient la bonté de se déclarer satisfaits. Il était des leurs désormais.
Il faut bien dire aussi qu'il y avait des jours où l'homme de la bonté s'éclipsait momentanément derrière l'homme de l'autorité à l'excès. Un de ces jours-là, il arrive pour confirmer dans une paroisse. Il interroge les enfants, selon la règle. Ils répondent mal, il se fâche; ils répondent plus mal encore, ils sont intimidés. L'Evèque déclare qu'il ne confirmera personne, et il quitte l'église. Mais son vicaire général, M. Jambois, lui remontre respectueusement que sa sortie a fait scandale. L'Evèque se cabre d'abord, puis réfléchit, puis s'apaise. Un scandale doit se réparer. On arrange l'affaire, en provoquant une démarche suppliante des parents auprès du prélat. Il cède facilement aux prières des familles, rentre dans l'église, interroge de nouveau, obtient de meilleures réponses, procède à la
confirmation, et redevient le bon pasteur qui se donne cordialement à ses brebis. Il y avait deux hommes dans cet homme.
Une autre fois la leçon donnée fut moins rude. Dans un presbytère où il se trouvait pour dîner, il s'aperçoit qu'on prépare un splendide festin, offert et apporté, il est vrai, par le châtelain de l'endroit. C'était contraire aux règlements diocésains qui prescrivent de ne servir à la table de l'Evèque en tournée que trois divers plats de viande. Mer Lavigerie appelle le curé, lui demande charitablement s'il n'existe pas de familles pauvres dans le voisinage, et s'en fait désigner quelques-unes avec leur adresse. Puis, appelant les gens de service, il leur dit que M. leur excellent curé leur commande d'aller porter chez les pauvres gens ce qu'il nomme l'excédant des plats réglementaires. On ne se mit à table qu'après l'opération. On rapporte que jamais l'Evèque ne s'y montra plus gai, plus expansif, et en plus belle humeur que ce jour-là. Il se peut concevoir une autre manière d'intimer ses volontés : celle-là était la sienne.
Même caractère dans son administration. Il embrasse de grands objets et poursuit des fins admirables; mais il brise ses instruments quand ils ne vont plus à sa main. De là des censures ecclésiastiques fulminées ab irato et sans raisons canoniques, des déplacements soudains, multipliés, arbitraires, enfin des coups retentissants qui sans doute se justifiaient à ses yeux et à ceux de Dieu par la considération d'intérêts supérieurs, mais qui auraient eu besoin de se justifier aussi aux yeux des hommes, lesquels conçoivent d'autre sorte le gouvernement du royaume des cieux.
Le plus délicat de tout était de toucher au régime des maisons religieuses soumises à l'ordinaire. Parmi les vingt-trois congrégations de femmes établies dans le diocèse, dix y avaient leur maison mère ; et neuf sur dix, non encore reconnues par le Saint-Siège, n'existaient
L'EPISGOPAT DE NANCY. 143
sué par la seule autorité de FEvêque et sous elle. Elles rendaient de grands services : « Un aussi grand nombre de communautés, écrivait-il lui-même, et le nombre considérable de près de six mille sœurs imposent naturellement aux évoques de Nancy une responsabilité très sérieuse, soit aux yeux de Dieu, soit aux yeux des hommes, en même temps qu'elles lui donnent, par les bonnes œuvres quelles accomplissent, des consolations spirituelles abondantes. »
Mais il était arrivé qu'au sein de ces jeunes associations, innocemment ignorantes de la loi ecclésiastique, de graves règles ecclésiastiques n'étaient plus observées : plus de visite canonique par FEvêque ou le délégué de Févêque ; plus de reddition de compte de la gestion du temporel; plus d'examen des novices avant la profession ; plus de régularité dans Félection des supérieures, faites ou défaites sans que FEvêque ou son représentant fût présent ou même prévenu; enfin, chez ces supérieures, une véritable usurpation de l'autorité sacerdotale. « Il m'a paru nécessaire, écrivait-il au pape, de porter un remède énergique à cette situation ». Or, nous savons que l'énergie ne lui faisait pas défaut. « Il y eut bien, ajoute-t-il, quelques résistances au premier moment, de la part d'une communauté, d'une seule. Mais tout est bientôt rentré dans l'ordre ; et chaque chose est réglée aujourd'hui suivant les décisions du Saint-Siège. »
Il fit mieux : une fois les abus réformés, il donna à chacune de ces congrégations naissantes une forme religieuse meilleure. Les sœurs de la Sainte-Enfance de Marie, au nombre de deux cents, vouées aux soins des enfants et des pauvres de la campagne, reçurent des constitutions rédigées parle P. Cottel, de la Compagnie de Jésus. Les sœurs du Saint-Cœur de Marie, directrices d'ouvroirs de jeunes filles, furent Constituées par les mêmes mains. Les sœurs de Saint-Jean de Basse!, au nombre de huit cents, adoptèrent des règles définitives et conformes aux
récentes décisions de la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers. Une congrégation d'hommes, les Frères de Vézelise ou de la Doctrine chrétienne, menacés dans leur existence, furent formés par la Compagnie de Jésus, qui leur donna de ses Pères pour la direction du scolasticat et du noviciat. En tout cet Évêque se révélait partout comme un organisateur sans égal. Ceux-là disent vrai sans doute qui l'accusent d'avoir voulu être a tout, toucher à tout; mais ceux-là disent mieux encore qui le louent d'avoir voulu mettre partout l'ordre, la règle, la doctrine et la vérité dans la maison de Dieu.
Ajoutons, pour être complet, que, dans le même temps, l'Evêque faisait venir de Paris une communauté des Dames religieuses de la Retraite, ou du Cénacle, où luimême venait chaque semaine faire un cours d'instruction religieuse aux mères chrétiennes. Il appelait pareillement les religieuses de l'Assomption pour fonder un pensionnat sur la paroisse Saint-Léon ; et préparait l'ouverture, dans l'intérieur de Nancy, d'un externat et demi-pensionnat des Dames du Sacré-Cœur, dont le pensionnat était trop éloigné de la ville.
Il était plus difficile de toucher à la réformation de l'éducation des clercs, dans le séminaire même. « La réforme la plus capitale que j'aie faite dans la discipline du grand séminaire, disait le Rapport au pape, a été la séparation des élèves de philosophie d'avec les élèves de théologie par la création d'un séminaire spécial de philosophie. » Il en expose les raisons : le trop grand nombre de jeunes gens dans la même maison, cent quatre-vingts à cette époque ; par conséquent la difficulté de les bien connaître et de discerner leur vocation; l'utilité d'un premier noviciat pour la formation de la vie spirituelle avant la pleine vie ecclésiastique et les ordres ; voilà ce qu'il constatait. Ce qu'il ne disait pas, c'est que dans cette maison nouvelle il voulait former les jeunes clercs à un esprit nouveau, et plus tard par eux imprimer à son
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clergé une forme plus parfaite encore. En conséquence, au mois de mai i865, l'Evêque prenait possession de la maison Marin ainsi que du jardin qui en dépend, continue au séminaire, mais séparée de lui, et, au mois d'octobre suivant, il y installait quarante élèves de philosophie avec un directeur spécial placé sous la haute autorité du supérieur du séminaire. Le prêtre qu'il mit à leur tête était un de ceux qui venaient de couronner leurs études en Sorbonne ; homme éloquent, ardent, très sympathique, très propre à saisir la jeunesse, M. l'abbé Dovotte, plus tard religieux de la compagnie de Jésus où il vient de mourir, avait pour mission de tenir ce cénacle des philosophes fermé, et en complète séparation de leurs voisins de la théologie, avec lesquels ils ne devaient avoir aucune communication. Il sembla à plusieurs que c'était une mesure de défiance contre ce qu'à l'évêché on appelait imprudemment « le vieux levain ». S'étonnera-t-on qu'elle ait soulevé de sourdes tempêtes dans les âmes? Mais l'Evêque y voyait le bien, et sentant, sachant peut-être qu'il ne serait pas longtemps conservé à son diocèse, généreusement il voulait, fut-ce même au prix de quelques amertumes personnelles, épargner à son successeur des réformes pénibles.
Cependant l'année 1866 voyait, grâce à lui, se continuer à Nancy le cours des solennités nationales et religieuses. Le patron de la Lorraine, saint Nicolas de Myre, possède une église historique à Saint-Nicolas de Port, à quelques lieues de Nancy. Mgr Lavigerie profita de l'occasion d'un nouvel autel érigé au saint thaumaturge dans son ancien sanctuaire, pour réveiller l'enthousiasme autour de ce nom populaire. Dans une Lettre circulaire au clergé et aux fidèles , il rappela les souvenirs attachés à ce lieu qui avait reçu la prière de saint Louis, de Jeanne d'Arc, du duc René II avant la bataille de Nancy. L'église deux fois dévastée par le Protestantisme et la Révolution appelait une restauration. Le
dimanche ai mai 1866, lui et l'évèque de Metz y entrèrent processionnellement , portés par un flot de fidèles, au chant de YEcce sacerdos et Pontifex. L'autel fut consacré, le saint sacrifice célébré, les reliques vénérées. La parole de l'Évèque appela sur ce sanctuaire de la nation lorraine la fidélité et la générosité de tout ce pays de foi.
Une plus grande fête se préparait. Nancy allait célébrer le dimanche, i5 juillet, le centenaire de la réunion de la Lorraine à la France, par la mort du roi Stanislas, en 1766. On y attendait la présence de l'Impératrice et de son fils; même celle de l'Empereur y était annoncée. Mais c'était l'heure du duel sanglant entre la Prusse et l'Autriche, qui allait se terminera Sadowa. Mgr Lavigerie parlait, dans la Lettre pastorale écrite en cette circonstance, de « l'année qui portait dans ses flancs ensanglantés, le secret des destinées de l'Europe. » La Lorraine avait pour l'Autriche et sa maison souveraine des prédilections de mère. L'opinion était émue, frémissante, à Nancy. On attendait de l'Empereur qu'il intervînt pour l'Autriche, et qu'il mît dans la balance des nations Fépée de la France. C'est aux cris de : « Vive l'Autriche! » que Nancy l'eût reçu. Il s'abstint d'y venir.
La Lettre pastorale de l'Evèque exhalait les ardeurs de son patriotisme : le patriotisme fut toujours ardent chez Mgr Lavigerie. « Le patriotisme est une force, écrivait-il à ses prêtres ; et lorsqu'il a sa racine dans une terre chrétienne et généreuse, comme est la terre de Lorraine et celle de France, le patriotisme est une vertu dont l'exemple n'est jamais mieux placé que dans le sanctuaire et à l'ombre des saints autels. » Passant en revue toutes les gloires de la chevaleresque province, il se plaisait, en Evêque, à célébrer les mâles qualités des ancêtres : « une foi qui ne connut ni défaillance, ni défaite, un dévouement sans bornes aux princes et au sol natal, la pureté des mœurs, l'amour du travail, la sobriété, la constance,
le courage, l'amour du droit et de la liberté. Et, audessus du peuple, des princes presque toujours excellents, quelquefois héroïques, et qui donnaient à leur cour un tel éclat qu'on a pu dire « qu'auprès des princes de Lorraine, les autres princes paraissaient peuple. »
La fin de la lettre était une prière à Dieu, pour ce peuple, pour l'Empereur, l'Impératrice et son fils qui allaient apporter à Nancy l'image sacrée de la patrie ; pour la patrie elle-même, afin « qu'au sein des périls qui menacent la vieille Europe, elle garde la paix et l'honneur, elle, l'arbitre glorieuse des destinées du monde! »
C'est avec des paroles semblables à celles-ci, gracieuses sans flatterie, que l'Evèque de Nancy, assisté de Mgr Darboy, archevêque de Paris et des évêques de Strasbourg, de Saint-Dié et de Chalons, reçut l'Impératrice et le Prince impérial sur le seuil de sa cathédrale. Les fêtes durèrent trois jours. L'Evèque y fit grande figure. L'Impératrice lui remit la croix d'officier de la Légion d'honneur, avec j.ooo francs pour les besoins les plus pressants de ses paroisses. Peu de jours auparavant, Mgp Lavigerie était nommé membre du Conseil supérieur de l'instruction publique, en remplacement de Msr Parisis, qui venait de mourir. Le bruit courut que Nancy allait devenir le siège d'un archevêché. L'Evèque le démentit immédiatement. Dans ces mêmes années, on lui avait offert l'évêché de Marseille : il avait refusé.
Un autre idéal épiscopal ne cessait de hanter ses pensées et ses désirs. Le type de l'apôtre à ses yeux, c'était l'évêque missionnaire. La Gaule du quatrième siècle en avait produit un incomparable exemplaire dans saint Martin de Tours, et c'est vers lui qu'aimaient à se tourner ses regards, comme lui-même nous l'apprend : « J'avais entrepris, dit-il, d'étudier pour mon compte la vie de cet admirable évèque, y cherchant des exemples de foi intrépide, de patience, de charité, dont a besoin ma faiblesse ». M6r Guibert, archevêque de Tours, s'é-
tant adressé à ses collègues dans l'épiscopat pour faire contribuer la France à la reconstruction de la basilique de l'apôtre des Gaules, la réponse de l'Evêque de Nancy fut une magnifique Lettre pastorale sur la vie et l'apostolat de l'évèque selon son cœur : « A mesure, écrit-il, que j'étudiais, dans les anciens monuments de son histoire et de la nôtre, cette grande figure de saint Martin, je sentais le désir de la ressusciter à vos yeux, telle qu'elle m'apparaissait auprès du berceau de notre nation très chrétienne, comme le modèle de nos plus chères vertus, comme la protectrice des destinées de la France, comme l'image achevée du Pasteur, du moine et du missionnaire. » Dans l'évèque, il salue l'homme du ministère sacré , « soumis et intrépide , doux et fort tout ensemble, sachant toujours faire entendre le langage respectueux, digne, désintéressé de la charité, de la vérité et de la justice. » Dans le moine, il voit « le fondateur de la vie cénobitique en même temps qu'apostolique en Occident, et le père de la civilisation chrétienne dans le pays ». Dans le missionnaire et l'apôtre, il admire « le modèle du conquérant des âmes. )> C'est le sujet de cette grande Lettre, écrite moins encore à la louange de l'apôtre que de l'apostolat, et où FÉvêque de Nancy avait mis beaucoup de son âme et de son cœur.
C'est au commencement de cette année 1866 qu'il avait écrit ainsi. Mais cette figure de saint Martin ne le quittait plus guère; et par elle lui vinrent un jour des présages si extraordinaires de sa destinée qu'il ne put s'empêcher d'y reconnaître une indication d'en haut. Mgr Lavigerie a souvent raconté que le 11 novembre, fête de saint Martin, se trouvant à Tours, avec quatre autres évêques, pour l'inauguration du sanctuaire provisoire qui devait s'élever sur son ancien tombeau, il s'était endormi le soir dans les pensées que lui avait inspirées cette journée passée près des saintes reliques. La nuit il eut un songe. Il lui sembla qu'il était trans-
porté dans un pays inconnu, lointain, où des formes humaines, de figure bistre ou noire et de langue barbare, se présentaient à lui... Il garda de ce songe une impression si vive que, vingt ans après, racontant ces choses, il les avait encore, disait-il, devant les yeux.
Or, ce fut quatre jours après, 16 novembre, que Mgr l'évêque d'Alger, Mgr Pavy, était rappelé à Dieu, et laissait vacant le siège de cette ville. La Semaine religieuse de Nancy raconta en détail, dans deux de ses numéros, cette mort édifiante, puis la vie militante de l'homme apostolique qui attendait maintenant un successeur digne de lui.
Il ne l'attendit pas longtemps. Dès le lendemain 17 novembre, le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de l'Algérie, qui avait vu l'Evêque de Nancy à l'œuvre, lui écrivait de Compiègne une lettre où il disait :
« Monseigneur, je reçois à l'instant la nouvelle de la mort de Mer Pavy, évêque d'Alger. Dans cette circonstance douloureuse, j'ai dû prévoir le cas où sa Majesté voudrait bien me consulter sur le choix de son successeur. En y réfléchissant bien, j'ai pensé que je ne pouvais lui proposer un candidat présentant des conditions meilleures pour remplir le poste d'archevêque d'Alger que l'Evêque actuel de Nancy. C'est ma conviction intime. Mais je n'ai pu le faire avant d'avoir connu vos intentions. Je viens donc vous prier de me mander si vous voulez bien accepter cette position. Elle est, selon moi, une des plus importantes que l'on puisse confier au clergé de France. Elle présente, il est vrai, des difficultés grandes ; mais je connais votre zèle pour la religion, et je suis persuadé que ce ne seront pas ces difficultés qui pourront arrêter un homme de votre caractère. Veuillez être assez bon pour me répondre le plus tôt qu'il vous sera possible. »
Mgr Lavigerie avait reçu cette lettre le 18 novembre. Le 19, il y répondait. Il ne s'était donné que le temps
de célébrer la messe à cette intention. Sa réponse disait :
« Monsieur le Maréchal, après avoir réfléchi mûrement, et prié Dieu de m'éclairer sur ce que je devais répondre à Votre Excellence au sujet de la demande si imprévue qu'elle m'adresse, en date d'avant-hier, je viens vous dire ma pensée en toute franchise.
« Jamais je n'aurais songé, de moi-même, à quitter un diocèse que j'aime profondément et où j'ai commencé des œuvres nombreuses ; et, si Votre Excellence me proposait un siège plus considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement négative. Mais je n'ai accepté l'épiscopat que comme une œuvre de dévouement et de sacrifice. Vous me proposez une mission pénible, laborieuse, un siège épiscopal de tous points inférieur au mien, et qui entraîne avec lui l'exil, l'abandon de tout ce qui m'est cher; vous pensez que j'y puis faire plus de bien qu'un autre. Un évêque catholique, Monsieur le Maréchal, ne peut répondre qu'une seule chose à une semblable proposition : j'accepte le douloureux sacrifice qui m'est offert; et si l'Empereur fait appel à mon dévouement, je n'hésiterai pas, quoi qu'il m'en coûte. J'autorise volontiers Votre Excellence à faire connaître ma réponse à Sa Majesté. »
Cette décision si prompte, ce sacrifice si manifeste, ne s'expliqueraient point si celui qui faisait cette belle réponse n'avait entendu déjà en lui et au-dessus de lui cette voix dont il disait plus de dix ans après : « Je suivais l'attrait impérieux de ma jeunesse vers l'apostolat, et je répondais à l'appel de Dieu. »
Il écrivait ailleurs plus explicitement : « Je me décidai par des raisons supérieures aux pensées de la terre. Je sentais vivement la honte pour la nation française, d'être restée près de quarante ans en présence d'un peuple musulman qui lui était soumis, non seulement sans chercher à le convertir à la foi, mais en empêchant même de parti pris qu'aucune tentative fut faite dans ce sens
L'ÉPISGOPAT DE NANCY. 151
par le clergé catholique. Je crus que c'était là une mission providentielle que Dieu m'imposait. J'acceptai donc une translation qui devait être pour moi l'origine de tant de peines, de fatigues, de souffrances, de luttes, mais aussi de consolations et de joies. »
Mgr Lavigerie raconte que le maréchal s'en étonna le premier, et le lui témoigna, à quelques jours de là : « Je lui dis que la raison de mon acceptation était tout entière dans mon dessein et mon espoir d'entreprendre la mission près des musulmans. Le maréchal qui était en Afrique depuis i83o, et qui était resté profondément imbu des préjugés en faveur du mahométisme et contre la libre action de l'Eglise dans ce pays, alla immédiatement trouver le ministre des cultes, M. Baroche, et l'Empereur, pour leur déclarer que, devant le dessein que je manifestais, il ne voulait plus de moi pour évêque en Afrique. J'étais encore à Nancy; l'Empereur me fit venir et me proposa de renoncer à Alger, me promettant de me donner immédiatement la coadjutorerie avec future succession d'un des plus grands sièges archiépiscopaux de France. Je résistai absolument, déclarant à l'Empereur que ce qu'il me proposait là était une honte, qu'il avait dépendu de lui de me nommer ou de ne pas me nommer au siège d'Alger, mais que, puisque j'étais nommé, j'y voulais et j'y devais aller. »
Cependant, avant d'accepter définitivement, l'Evêque avait écrit à Pie IX, en lui disant que : « partagé entre le regret de se séparer de son clergé et de son peuple, et l'espérance de trouver dans l'Algérie un champ plus vaste pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, au prix de tous les travaux et de toutes les peines, il le priait de lui faire connaître sur ce sujet sa volonté qui serait la règle unique de sa conduite. » Le pape répondit : « Nous vous faisons savoir, vénérable Frère, que notre volonté expresse est que, dans un prochain consistoire, les liens qui vous unissent aux deux diocèses de Nancy
152 LE CARDINAL LAVIGEHIE.
et de Toul que vous gouvernez aujourd'hui soient rompus, et que vous soyez préconisé archevêque d'Alger,
Nancy ne sut rien d'abord de ces négociations ni n'en put rien soupçonner, car, loin de se relâcher de ses travaux diocésains, l'Evèque se crut le devoir de redoubler d'activité pour les mener promptement à bonne fin. Ainsi voulut-il couronner son œuvre d'enseignement supérieur par un établissement annoncé et préparé depuis plusieurs années. C'était la création d'une Ecole de Hautes Etudes destinée à la préparation des futurs professeurs aux grades de licence soit ès-lettres, soit ès-sciences, laquelle exonérât le diocèse de la charge d'entretenir ses candidats à Paris. Tel fut l'objet d'une ordonnance en dix articles, datée du i5 décembre 1866. Placée dans l'une des ailes de la maison Saint-Léopold, sous la dépendance du grand séminaire où elle recrutait ses étudiants, et sous la direction de M. l'abbé Doyotte, l'Ecole devait recevoir présentement sept élèves, formés par des professeurs ecclésiastiques pourvus de leurs grades supérieurs, avec l'aide des cours des Facultés de l'Etat, alors professés presque tous par des catholiques distingués. C'était en réalité l'Ecole des Carmes transférée à Nancy. L'enseignement des petits séminaires et des collèges diocésains avait désormais son Ecole normale locale. « Ainsi, grâce à cet Evêque, nous écrit le doyen du chapitre-de Nancy, notre diocèse se trouve être aujourd'hui l'un des mieux organisés pour la préparation d'un corps de professeurs capables de soutenir toute concurrence pour l'enseignement de la jeunesse. »
Un acte bien plus grave fut celui qu'il accomplit dans son grand séminaire. Fidèle à son dessein d'en transformer peu à peu le système d'éducation, moyennant son séminaire de philosophie, il avait décidé que cette annexe allait recevoir, à la rentrée d'octobre, les élèves de la première année de théologie , et qu'il en serait ainsi graduellement des années suivantes, jusqu'à ce que Fêlé-
ment ancien eut disparu. Il s'ensuivit une grande émotion dans le clergé , devenu d'autant plus libre dans ses éclats qu'il savait alors le très prochain départ de l'Evèque. Mais on s'était trop hâté de dire qu'on n'avait plus rien à craindre de lui désormais. Il le sut, et , jaloux d'affirmer son autorité jusqu'au bout, il coupa court brusquement. Un jour, le 10 lévrier 1867, en pleine année scolaire, Nancy et le diocèse apprirent avec stupeur que le vénérable M. l'abbé Noël, supérieur du grand séminaire, était nommé curé de Saint-Nicolas-de-Port, et qu'il était remplacé par le supérieur du séminaire des philosophes. Ce fut un des coups les plus soudains, les plus inexpliqués et les plus terrifiants de son administration. Il n'y avait d'ailleurs rien là qui partit d'un sentiment personnel contre l'homme pieux et bon duquel il écrira, bien longtemps après, en apprenant sa mort : « Je n'ai pas connu, dans ma vie d'Evêque, un prêtre d'une vertu plus pure et plus ferme. » Mais il le croyait plus apte à diriger une paroisse qu'un institut d'études ecclésiastiques; et, du moment qu'il estimait qu'un changement était nécessaire, il trouvait plus généreux, puisqu'on le provoquait, de ne pas en laisser la pénible responsabilité à son successeur.
Ce fut le 12 janvier 1867 que Mgp Lavigerie fut nommé par l'empereur Archevêque d'Alger. Un décret du 3 janvier avait en effet érigé ce siège en archevêché : c'était élever le titre mais , en fait, diminuer l'importance du diocèse, puisqu'on en distrayait Constantine et Oran dont on formait deux diocèses suffragants. Le même décret nommait M. l'abbé Callot à l'évêché d'Oran et M. l'abbé de Las-Cases à celui de Constantine. C'était donc une complète reconstitution de l'Eglise en Algérie; et c'était à cette heure mémorable que l'Archevêque en recevait le gouvernement.
Le 1 4 janvier, la nomination parut au Moniteur. Mgl Lavigerie écrivait ce jour-là même à M. l'abbé Bourret :
« J'ai attendu pour vous répondre, la grande voix du Moniteur. Je vais donc partir, et je sens aujourd'hui toute l'amertume de ce mot. Mais ma volonté est aussi ferme. Mon clergé de Nancy est admirable. Il a adressé malgré moi une pétition à l'Empereur, pour me conserver, et aujourd'hui même il est venu tout entier chez moi, me demander en pleurant de ne pas l'abandonner ».
Il leur parla en missionnaire : « Je ne vous aurais jamais quittés pour un évèché ordinaire; mais il s'agit d'aller évangéliser un peuple encore presque entièrement païen, et l'habituer par la religion et la charité, au travail, à la paix, à l'amour des hommes et de la France. Ce n'a pas été la voix de la nature qui m'a appelé à ce poste. J'ai reconnu la voix de Dieu; et j'ai consenti pour l'amour de lui ». A la fin de cette audience, il appela quatre prêtres des plus estimés de la ville, et leur conféra le titre de chanoines honoraires.
Il venait de faire exécuter k sa cathédrale des travaux considérables et qui touchaient à leur fin. Il désira, avant son départ, faire la consécration de cette église, « Le mercredi 3 mars, rapporte la chronique locale, Mgr Lavigerie eut la consolation de clore par cette imposante cérémonie, la série des magnificences religieuses dont il s'était plu a donner le spectacle durant son épiscopat ».
Le 1 1 mars , parut , dans un beau et grand volume , le Recueil complet des Ordonnances èpiscopales de Nancy, précédées d'une lettré de lui à son clergé. Tel était son présent d'adieu. C'est le code ecclésiastique diocésain, mis dans un très bel ordre ; et l'on y prend l'idée de la puissante et complète organisation que FEvêque avait donnée à l'Eglise qu'il quittait.
Il lui restait un dernier acte à accomplir avant de disparaître. C'était de placer sous les yeux du pape, selon les prescriptions canoniques, le compte rendu de ses quatre années d'administration épiscopale. Il le fit dans un mémoire étendu, très clair, bien ordonné, très
complet, auquel le présent chapitre a fait de nombreux emprunts. En résumé, il estimait à i million a3o.ooo francs le chiffre des dépenses qu'il avait faites, soit pour les établissements dont l'Évêque avait l'administration, soit pour l'administration épiscopale elle-même. Cette somme considérable était intégralement payée. Il disait de ses prêtres : « F ai répondu, très saint Père, à leur affection par la mienne, et j'ai cherché à les gouverner paternellement, justement, et surtout, autant que les difficultés des temps et les circonstances l'ont permis, conformément aux saints canons ».
Ce tableau très fidèle fut adressé à son clergé qui en reçut l'hommage : « Ce mémoire vous appartient, leur écrivait-il le 29 mars, c'est vous qui en avez été à proprement parler, le sujet et les auteurs. Recevez-le donc comme un dernier témoignage de mon estime, de ma confiance et de mon affection paternelles. Qu'il soit pour vous comme une sorte de testament spirituel où vous pourrez quelquefois retrouver le souvenir de ce que j'ai, sinon accompli, du moins désiré d'accomplir avec la grâce de Dieu, pour votre sanctification, pour votre honneur et pour le bien de ce diocèse ».
La réponse du clergé s'était déjà fait connaître. Le chapitre fit la sienne en choisissant comme vicaires capitulaires les deux vicaires généraux de Mgr Lavigerie , à l'unanimité.
A cet envoi du mémoire était jointe sa lettre d'adieu adressée à ses diocésains. Il résumait tous ses conseils dans ce seul mot que lui-même avait pris pour devise : Charité ! « Je ne vous quitte , mes fils bien-aimés, que parce que ma conscience a du faire taire mon cœur. Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation qui doit faire sortir des ténèbres et des désordres d'une antique barbarie une France nouvelle. Je vous quitte, mais jamais je n'oublierai les témoignages d'affection que j'ai reçus de ce diocèse;
et puisque ma vie doit désormais s'écouler loin de vous, c'est au milieu de vous, du moins, sur votre noble et pieuse terre lorraine, que j'ai voulu fixer le lieu où reposera mon cœur, lorsque la mort l'aura glacé. »
Il était arrivé alors, comme il arrive souvent, qu'à l'heure de la séparation le nuage de poussière, soulevé par les mécontentements et les oppositions, entre le diocèse et son chef, était tombé soudainement pour ne plus laisser voir que la grandeur et l'éclat de ce rapide épiscopat. Sachant que son départ était proche, le a5 mars, les curés de la ville, celui de la cathédrale à leur tète, vinrent lui apporter leurs regrets et leurs remerciements. Ils étaient sans réserve : « Sa charité sans bornes, ses pieuses libéralités, son zèle ardent pour la splendeur du culte, pour l'honneur de la science et le progrès de la vertu dans le clergé, pour la gloire de Dieu et la sanctification des âmes, laisseraient dans leurs cœurs une impression ineffaçable. )> L'adieu des vicaires fut plus chaleureux encore : c'était la jeunesse qui s'adressait au promoteur des progrès de l'avenir. « Tous, Monseigneur, tous, nous le disons bien haut, nous avons su comprendre ce que vous avez fait pour ce diocèse auquel est échu le privilège, hélas trop tôt envié*, de recevoir les prémices de votre zèle épiscopal ! »
Il n'avait plus qu'à partir. Il avait désiré le faire silencieusement et clandestinement. On ne le lui permit pas. Le lundi, 8 avril, vers deux heures de l'après-midi, s' étant rendu à la gare, il en trouva les abords remplis d'une foule qui débordait jusque sur les ponts avoisinants. Le préfet, le procureur impérial, d'autres autorités, le clergé des paroisses, les grands et petits séminaires, les collèges ecclésiastiques de la ville, la maîtrise, l'attendaient sur les quais et dans l'intérieur de l'embarcadère. On le suivit, jusqu'à la voiture qui l'emporta bientôt : « Il a vraiment une âme d'évèque ! » se disait cette foule. C'était la parole qu'avait dite de lui l'abbé
Perreyve, son successeur dans la chaire d'histoire ecclésiastique de la Sorbonne.
Qu'allait-il faire en Afrique? Ses amis se le demandaient, plusieurs lui en écrivirent. Comme réponse, il leur envoya tout son programme d'apostolat, adressé à l'un d'eux, Mgp Maret, communiqué à tous. Ce plan de campagne embrassait d'un regard lointain mais sûr toute la conduite de sa future conquête africaine, avec une telle netteté de vue et précision de détails qu'on le dirait rédigé après coup, sur le champ de bataille et le lendemain de la victoire.
La tâche qu'il va remplir, l'Archevêque dit qu'elle est double : l'une intérieure regarde l'Algérie; l'autre extérieure regarde l'Afrique tout entière. Tel est l'horizon qu'il embrasse :
a ... D'abord, écrit-il, le triste spectacle d'aveuglement et d'impuissance que nous donnons depuis trente ans en Afrique, ne se comprend que par l'absence calculée de toute pensée chrétienne dans l'administration de l'Algérie, qui, au lieu de nous assimiler ces populations berbères en les ramenant à notre civilisation, les tient parquées dans leur barbarie et dans leur Coran. Eh bien, il est nécessaire de réagir enfin, par une parole virile et par l'exemple, contre des préjugés néfastes. C'est à un évêque de le tenter. Or je m'en sens le courage, avec la grâce de Dieu. Et deux moyens d'assimilation sont dès maintenant prudents, efficaces, possibles et praticables : les œuvres de charité pour tous et les écoles françaises pour les enfants. »
Voilà la première tâche d'un Archevêque d'Alger. Puis voici la seconde : « L'Algérie n'est qu'une porte ouverte par la Providence sur un continent barbare de deux cent millions d'âmes. C'est là surtout qu'il faut porter l'œuvre de l'apostolat catholique. C'est ce que je crois le clergé de l'Algérie appelé à tenter un jour; et ce
(|ii'il peut tenter dès demain, s'il le veut, au péril de sa vie.
« Voilà, Monseigneur, la grande perspective qui m'attire. Trou vez- vous , en France, une œuvre plus digne de tenter le cœur d'un évêque? En trouvez-vous une semblable? Or cette œuvre, sans que je la recherche, on me la propose a moi directement. Quel motif puis-je avoir devant Dieu pour me refuser à un tel appel? J'ai la jeunesse, l'habitude de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources. Voilà pourquoi, malgré un grand brisement de cœur, j'ai répondu oui, et je me prépare à partir. »
« Maintenant, vous m'avez entendu, Monseigneur : me désapprouvez-vous? » Et, comme quelques-uns avaient fait briller à ses yeux la coadjutorerie de Lyon, il ajoute : « Je suis sur de votre réponse, parce que vous n'êtes pas homme à mettre l'archevêché de Lyon, si beau qu'il soit, au-dessus de l'accomplissement d'un tel devoir. Cher Monseigneur, il est bien probable qu'il ferait plus doux vivre à Lyon, mais il fera certainement moins dur mourir à Alger, même et surtout s'il y a, comme on me l'assure, beaucoup à souffrir ».
De tous les amis auxquels Mer de Nancy avait communiqué cette lettre, un seul, Mgl Maret, comprit son dévouement et l'y encouragea : « J'ai mûrement pesé devant Dieu le pour et le contre, répondit-il. Sans doute la coadjutorerie de Lyon aurait de quoi vous tenter, et vous y pourriez faire un bien considérable, lorsque Dieu aurait rappelé à lui le pieux et vénérable cardinal de Bonald. Mais je n'hésite pas à vous dire que votre vocation vous appelle ailleurs La meilleure preuve en est dans le goût si vif que Notre-Seigneur lui-même vous a inspiré pour le pays des missions, et dans ce que vous avez déjà voulu entreprendre soit à l'œuvre des Ecoles d'Orient, soit à l'époque de votre mission en Syrie.
« Ij'absence de toute tentative pour christianiser l'Algérie, depuis l'époque déjà bien longue où nous en
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sommes les maîtres, est une véritable honte pour la France. Or, je connais personnellement tous les évêques de France : il n'y en a aucun en dehors de vous qui soit capable de faire cesser par une initiative efficace ce triste état de choses.
« J'approuve donc votre intention, cher et vénéré Seigneur. La Providence elle-même se déclare par la proposition inattendue qui vous est faite, acceptez-la sans hésiter.
« C'est sans doute un grand sacrifice que vous allez faire : quelques-uns même le traiteront de folie. Laissezles dire : Dieu saura bien vous rendre un jour au centuple le sacrifice que vous aurez fait, ne fût-ce que par la conscience du devoir accompli, et par la joie profonde que vous inspirera cette pensée, au moment de paraître devant lui.
« Moi aussi je vais faire un grand sacrifice, en vous sachant désormais si loin de moi. Mais Alger, c'est encore la France; vous ne nous quitterez pas complètement; nous nous reverrons à Paris ; et ce sera pour votre ami une grande consolation de vous entendre raconter vos combats, vos épreuves, et, j'en ai aussi la confiance, vos succès. »
C'était lui dire de partir. Mgr Lavigerie était prêt et libre : il partit.