‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 8 sur 35 · VÉNÉRABLE GERONIMO. ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

VÉNÉRABLE GERONIMO. ESPÉRANCE

Ce fut le mercredi i5 mai 1867 que Mgr Lavigerie débarqua à Alger. Il était accompagné de son fidèle ami, M. l'abbé Bourret. Un autre, l'abbé Postel, son ancien condisciple au petit séminaire de Paris, avait désiré de venir s'établir près de lui, et l'avait précédé de quelques jours, pour les préparatifs de l'installation. La mer, mare sœvum, comme dit Salluste, ne se montra pas cruelle ce jour-là. L'Archevêque était sur le pont, avec ses compagnons, lorsqu'ils virent paraître et surgir cette Afrique qu'il allait remplir de ses œuvres et de son nom. La ligne dentelée et toujours bleue des montagnes kabyles, a gauche, est la première chose qu'on en voit. Puis, au détour de la pointe Pescade, se présente le merveilleux panorama que n'oublient plus ceux qui l'ont contemplé une fois. Sur le flanc de la colline, toute étincelante au soleil, s'élève comme un vaste éboulis de

pierres et de marbres blancs veinés de rose, dont les blocs inégaux et confus s'entassent en amphithéâtre audessus d'une magnifique rade, encadrée dans un splendide horizon de quarante lieues : c'est Alger au pied des premières pentes de l'Atlas.

On jeta l'ancre soiib les canons de la marine et dans des eaux paisibles. ville était maintenant sous les yeux de son pasteur, avec ses quais, ses docks et ses quartiers européens au premier plan; puis, en montant par étages, ses toits plats, ses coupoles, ses minarets, ses mosquées, le massif du quartier arabe , puis les casernes , où flotte le drapeau de la conquête, l'enceinte hautaine mais brisée des remparts turcs, couronnés par la Kasbah où les zouaves ont remplacé les janissaires; et enfin la colline de Mustapha-Supérieur semée de blanches maisons de plaisance et plantée de jardins d'une verdure sombre que perce ça et là la tête panachée des palmiers. C'est bien la ville blanche, El-Bahadja, comme les Arabes l'avaient nommée. On fit remarquer à l'Archevêque, sur sa droite, à l'extrémité d'un promontoire presqu'à pic, une église neuve, isolée, et encore inachevée, qui semblait émerger des flots et s'avancer au-devant de lui : c'était Notre- Dame d'Afrique.

Il était là lorsque le chapitre de sa cathédrale monta à bord de la frégate Caton qui l'avait amené , pour présenter ses hommages à son nouvel Evêque, prendre ses ordres et recevoir sa première bénédiction. Il lui fut présenté par les deux vicaires capitulaires d'Alger, M. l'abbé Stalter et M. Girard, prêtre de la Congrégation de la mission et supérieur du grand séminaire. Ce dernier n'était pas inconnu de Mgl* Lavigerie qui l'avait reçu récemment à Nancy et s'était entretenu avec lui de certaines difficultés administratives survenues pendant la vacance du siège. L'Archevêque avait résolu de se montrer sévère contre tous les abus, et avait demandé au supérieur de le dire.

Le Caton accosta les quais, ses mâts pavoises. Le bruit de l'artillerie des forts répondait aux salves des navires. Sur la marine se pressait une foule de toute couleur, de tout costume, de toute nation et de toute religion. Bonnets rouges des pêcheurs, chéchia des portefaix, gandoura des Biskri, kaïf de laine des Arabes, turbans jaunes ou bariolés des juifs mêlaient leurs vives couleurs à celles des modes françaises, a Une multitude immense répandue sur la plage, raconte l'abbé Postel, la garnison sous les armes, une mer d'azur, un ciel resplendissant, et, au milieu de cette pompe à laquelle la nature ajoutait un incomparable éclat, l'Archevêque s'avançant entre les rangs pressés du peuple à genoux et avec la dignité souriante de sa haute taille, de son grand air : c'est un de ces spectacles qu'on ne voit qu'une fois dans sa vie. »

Mgr Lavigerie se rendit en procession vers sa cathédrale, une ancienne mosquée convertie en église. Il en prit possession, parla au peuple en peu^de mots, reçut l'obédience du clergé, et donna la bénédiction du saint- Sacrement.

L'archevêché est en face , sur la même grande place , la Place du Gouvernement, centre très animé de la vie d'Alger. En s'y rendant en grand cortège, Mgr Lavigerie ne fut pas peu surpris d'en voir non seulement les abords, mais les fenêtres et jusqu'aux galeries intérieures, occupées à tous les étages par autant de groupes de dames qui s'y épanouissaient, comme chez elles, en toilettes solennelles, heureuses et fières de se donner, en première loge, le spectacle d'une belle fête. — Qu'est-ce cela? demanda-t-il à ses assistants. C'étaient les femmes des fonctionnaires , officiers de marine , et autres de qualité moindre. Il s'arrêta et fit arrêter le cortège : « Messieurs, j'entrerai chez moi quand tout le monde en sera sorti. » Un instant après, il n'y avait plus personne en vue. Le soir de cette première journée, le nouvel Archevêque prévint son concierge que le jour où une femme monterait

son escalier, c'est lui, concierge, qui le descendrait pour toujours.

Le palais épiscopal d'Alger, faisant face à la cathédrale, est une habitation mauresque ayant servi naguère de demeure au Bey d'Alger, et ensuite à ceux que l'on nommait les Beys des provinces, c'est-à-dire à ceux d'Oran, de Constantine et de Tittery, pendant leurs séjours dans la capitale de la Régence. Le palais est admirable de grâce architectonique , disposé autour d'une belle cour carrée où régnent deux galeries superposées dont l'arc mauresque est porté par des colonnes torses du plus pur marbre blanc et du travail le plus délicat. Les appartements rayonnent vers ce centre, avec des retraites pleines de fraîcheur et de mystère, sculptées, ciselées, fleuries de merveilleuses arabesques. Il n'y manque que l'ampleur, les espaces et le grand air, que Mer Lavigerie ira chercher ailleurs.

C'est là, dans ce palais, que l'Archevêque reçut le clergé de la ville et du diocèse venu pour lui rendre hommage. Il parla à ses prêtres avec une grande énergie , sans oublier la bonté. Puis, d'un ton d'ailleurs fort bienveillant, s'adressant à M. Girard : « Demandez à M. le supérieur du grand séminaire ce que je lui ai dit, à Nancy? » Il s'attendait à ce que celui-ci rapportât la parole qu'il avait en effet prononcée alors : « Annoncez que je serai sévère. )> Mais M. Girard, jugeant avec un grand sens que la chose était pour le moins intempestive, reprit sans se déconcerter : « Monseigneur, vous m'avez dit que vous mettriez six mois à regarder, six mois à réfléchir, et que vous agiriez ensuite. » La citation était authentique, car, dans le même entretien, le prélat lui avait déclaré vouloir se conformer à cette règle de conduite qu'il tenait de Pie IX. Elle fit sur l'assistance la plus heureuse impression. Mgr Lavigerie y souscrivit en souriant; et M. Girard, ravi d'avoir provoqué ainsi un premier mouvement de confiance filiale envers le nouveau pasteur, se féli-

cita secrètement d'avoir pour cette fois préféré la prudence du serpent à la simplicité de la colombe.

Pendant ces mêmes jours, prêtres et fidèles d'Alger, entendaient de leur Archevêque une plus grande parole. Son mandement de prise de possession, daté du 5 mai, était lu par son of dre, dans toutes les églises et chapelles du diocèse. C'est un programme que cette Lettre, une des plus étonnantes qu'ait écrites l'Archevêque par la lumière prophétique , que , comme sa lettre à Mgr Maret , elle projette, dès ce premier jour, sur ce que sera exactement le ministère de l'apôtre non seulement de l'Algérie, mais de l'Afrique entière.

« Je viens à vous , mes très chers frères , à une heure solennelle pour l'Afrique chrétienne, à l'heure où la hiérarchie catholique ressuscite enfin dans sa plénitude sur ce sol abreuvé du sang des martyrs. L'Eglise et la France se sont unies pour relever ces gloires clu passé , et elles m'envoient vers vous comme le messager de la vérité, de la charité et de la paix. »

C'est d'abord ce passé de l'Eglise africaine, avec ses sept cents évêques, ses temples innombrables, ses monastères, ses docteurs, dont le Pontife se présente comme venant recueillir l'héritage. Il évoque le souvenir des Saints Français de Tunis et d'Alger, saint Louis, saint Vincent de Paul ; il nomme avec gloire ses prédécesseurs sur le siège où il monte, Mgr Dupuch, Mgr Pavy, dont il exalte justement les souffrances et les œuvres. Enfin, c'est l'Afrique entière, celle des Cyprien, des Augustin et des Fulgence, à qui il fait entendre ce cri de l'Evangile : «Exi foras, sors du tombeau! »

Msr Pavy avait déjà pris pour devise : Resurgens non moritur. « Telle est, dit son successeur, l'avenir de cette Eglise; telle est la mission à laquelle, dans la mesure de ma faiblesse, je suis appelé à concourir avec vous : faire de la terre algérienne le berceau d'une nation grande, généreuse, chrétienne, d'une autre France, en un mot;

répandre autour de nous les vraies lumières d'une civilisation dont l'Evangile est la source et la loi : les porter au delà du désert, jusqu'au centre de cet immense continent encore plongé dans la barbarie; relier ainsi l'Afrique du nord et l'Afrique centrale à la vie des peuples chrétiens, telle est dans les desseins de Dieu notre destinée providentielle ». On verra si telles ne furent pas, en effet, point par point, la mission et la destinée de l'apôtre delaKabylie, du Sahara, du Soudan, de l'Afrique équatoriale et de Tunis.

Cette perspective l'enflammait et l'effrayait à la fois : « O chère et illustre Eglise africaine, puissé-je contribuer à consoler tes douleurs et à te rendre une partie de ta gloire perdue ! Ta destinée a été de naître, de grandir et de mourir dans le sang de tes fils... Puissé-je mêler mes sueurs, mes larmes, mon sang, s'il le faut, aux douleurs de ton long martyre, car il est écrit : Bienheureux ceux qui souffrent! et c'est un de tes docteurs qui a dit le premier cette fière et noble parole : Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. »

Il demandait alors au Père commun des fidèles , à ses frères dans l'épiscopat, aux prêtres de son diocèse, aux associations charitables de la France et à la Propagation de la foi, en particulier, à ses prêtres et à ses religieux, à l'Empereur des Français, au gouvernement de l'Algérie, de le soutenir de leurs sympathies, de leurs bienfaits, de leurs prières et de leur bras, car il venait faire en grand l'œuvre de l'Eglise et de la France.

Il n'oublia pas les Arabes, les musulmans, encore séparés de notre foi, et peut-être maudissant en secret nos victoires : « Je réclame le privilège de vous aimer comme mes fils, alors même que vous ne me reconnaîtriez pas pour père, » leur disait-il en finissant. Et il appelait l'heure désirée où il n'y aurait plus en Afrique qu'un seul troupeau et un seul pasteur. « En attendant, ajoute-t-il, il est deux choses que nous ne cesserons de faire : la

première, c'est de vous aimer et de vous le prouver, si nous le pouvons, en vous faisant du bien; la seconde c'est de prier pour vous le Dieu maître et père de toutes les créatures, afin qu'il vous accorde la lumière, la miséricorde et la paix. »

C'était bien le manifeste d'une conquête que cette lettre, de la conquête pacifique de la croix sur le croissant. Une telle ardeur de prosélytisme ne suscita-t-elle pas déjà quelques ombrages dans le haut monde administratif? On l'attendit à l'œuvre.

Avant l'œuvre, l'Archevêque s'était prescrit le recueillement, la réflexion, et pour cela il commença par se retirer au grand séminaire de Kouba, durant les travaux de son emménagement à Alger. Le séminaire de Kouba est construit sur l'emplacement d'un ancien camp retranché , qu'en 1848, le général Cavaignac avait donné au diocèse, avec cette destination. M*1 Lavigerie eût trouvé difficilement un lieu plus propre à lui présenter une grande et belle image de la ville et du pays où le ciel venait de l'envoyer. Placé en avant de l'Atlas dont il est séparé par la riche plaine de la Mitidja, planté sur un des derniers mamelons des collines duSahel, à une centaine de mètres d'élévation, Kouba occupe le centre du golfe que ferme à droite le cap Matifou et à gauche la ville d'Alger et la pointe de Saint-Eugène. Par devant, des pentes douces parsemées de villas et ombragées d'arbres toujours verts descendent vers le rivage. Au delà, c'est l'immense étendue d'une mer bleue sillonnée de navires, le ciel profond de l'Afrique, le large cercle d'horizon où ils se confondent dans le même azur, et derrière lequel les yeux et le cœur cherchent le rivage de la mère patrie.

Il était là à bonne école pour apprendre à connaître son nouveau diocèse. Le vénérable M. Girard, supérieur des Lazaristes, venu en Algérie il y avait près de trente ans, était bien l'homme qui, avecMgr Dupuch et Mgr Pavv avait le plus contribué à la reconstruction de cette Eglise

abandonnée. « C'était un homme de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité, de l'ancienne probité, disait de lui plus tard Mgr Lavigerie empruntant les paroles de Bossuet, et nous lui rendrons tous ce témoignage que ses conseils étaient droits, sa doctrine pure, ses discours simples, ses réflexions sensées, ses jugements sûrs, ses raisons pressantes, ses résolutions précises, ses exhortations efficaces, son autorité vénérable. » C'était surtout et éminemment un homme apostolique, ainsi que nous le verrons.

Alger, l'ancienne Icosium de Mauritanie, évangélisée dès les temps apostoliques, ruinée par les Vandales, prise et mise à sang par les Arabes qui l'arrachèrent à la croix après la longue résistance des Berbères réfugiés dans la montagne, un moment arrachée à l'infidélité et à la barbarie par les armes de Ferdinand le Catholique et la politique chrétienne de Ximenès, puis retombée sous le joug des Turcs, devenue, depuis le quinzième siècle, un nid de pirates redouté de la chrétienté tout entière, Alger, ville française depuis i83o, possédait un évêché depuis 1 838. C'était en 1867 une ville d'un peu plus de 60.000 habitants, dont 3o. 000 Français, 18.000 étrangers européens, de 6 à 7.000 israélites, et de 10 à 11 .000 musulmans de race maure ou arabe. Les musulmans avaient non seulement la liberté la plus entière pour leur culte, mais ils jouissaient des faveurs évidentes du gouvernement, qui, nommant et payant leurs muftis et leurs imans, rêvait de s'appuyer sur l'islamisme afin de faire la conquête morale de l'Algérie.

Ainsi que Mgr Lavigerie le constate lui-même, « quatrevingt-trois paroisses étaient établies dans le diocèse d'Alger, cent quatre prêtres séculiers ou réguliers y travaillaient au salut des âmes, quatre communautés religieuses d'hommes, les Lazaristes, les Jésuites, les Trappistes appelés par Mgr Dupuch, les Frères des Écoles chrétiennes appelés par Mgr Pavy y avaient des établissements. Six

communautés de femmes, les sœurs de Saint- Vincent de Paul, les dames du Sacré-Cœur, les sœurs de la Doctrine chrétienne, du Bon-Pasteur, toutes quatre appelées par Mgr Dupuch, celles de la Trinité de Valence, du Bon- Secours de Troyes, appelées par Mgr Pavy, y remplissaient leur ministère de charité ou d'enseignement.

« Le grand séminaire de Kouba et le petit séminaire de Saint-Eugène donnaient l'éducation aux jeunes clercs des trois diocèses de l'Algérie réunis.

« Des sociétés diverses de zèle et de miséricorde, conférences de Saint- Vincent-de-Paul, sociétés de Dames de Charité, œuvre de la Propagation de la foi, œuvre du Denier de Saint-Pierre, groupaient l*es âmes les plus ferventes. Enfin 80.000 catholiques étaient épars dans le diocèse. On y comptait en outre un million de musulmans auprès desquels toute tentative d'apostolat avait jusqu'alors été interdite » .

Il faut ajouter que malheureusement la population soidisant chrétienne ne l'était guère. « Le jour de notre conquête, expliquait plus tard l'archevêque, était justement la veille d'une révolution dont le principal caractère fut l'incroyance religieuse et l'opposition à l'Eglise. Un mois à peine après la prise d'Alger, tous nos généraux étaient remplacés par des partisans des idées nouvelles, et on vit alors commencer cette politique aussi antinationale qu'impie qui chercha, en toute choses, à rabaisser et à bannir autant que possible, la religion catholique pour favoriser au contraire et exalter la religion musulmane.

« L'Algérie devint l'asile pratique des utopies malsaines dont les Saint-Simoniens se faisaient en France les promoteurs. La situation de la société arabe, celle de la femme arabe en particulier, l'espèce de communisme qui règne entre les indigènes , et, avec cela, le respect des traditions patriarcales et d'une foi religieuse aveugle, mais généralement sincère, séduisirent jusque dans les sommités de notre armée, des esprits égarés par des préjugés anti-

chrétiens qu'ils rapportaient de la France de i83o et en particulier de ses hautes écoles militaires. Même des généraux illustres, tombant dans cette étrange aberration, allèrent jusqu'à se faire musulmans dans leur for intérieur, disant hautement que seule la honte d'abandonner la religion de leurs pères les empêchait de se faire circoncire. Encore cette barrière ne les arrêta-t-elle pas tous, et nous avons vu tel de ces renégats hautement protégé parvenir aux premiers emplois de la colonie.

« Il faut bien dire, continue Mgr Lavigerie, que le culte de la chair, qui, bien plus que le culte de Mahomet est le fond de l'Islamisme, n'était pas de nature à diminuer ces tendances. Beaucoup de nos officiers, de nos administrateurs, de nos colons, n'étaient que trop portés à suivre de pareils exemples, et un débordement effroyable de mœurs accompagnait les aberrations de l'esprit. »

A cette désolante statistique morale donnée par l'Archevêque, il faut ajouter que longtemps l'Algérie fut regardée par le gouvernement comme une sorte « d'exutoire de la mère patrie ». Même avant la Révolution de juillet, « la conquête d'Alger parut devoir ouvrir une carrière à des émigrations nécessaires au repos de la France, utiles à sa grandeur. » En i83o, la nouvelle royauté menacée dans les rues de Paris par les émeutiers n'avait pas trouvé de meilleur moyen de s'en débarrasser que de les expédier en Algérie, comme troupes d'avant-garde. Dès le commencement de i83i, la préfecture de police enrôlait 4-5oo Parisiens, « choisis, disait-on, parmi ceux que le malheur des temps mettait en disponibilité permanente sous la main des agitateurs », et les évacuait sur l'Algérie comme « volontaires » ! On procéda de même pour les insurgés de 1848. La nouvelle conquête fut un lieu d'exil avant d'être un territoire de colonisation. Elle était aussi pour l'armée un pénitencier; et c'est là qu'on envoyait et qu'on envoie encore les corps spéciaux composés d'hommes frappés par la juridiction militaire, bataillons

d'Afrique et compagnies de discipline, outre les régiments de légion étrangère formés d'Européens, Suisses, Belges, Allemands, que la misère ou l'esprit d'aventure ont jetés hors de leur pays.

« Au milieu de tout cela, reprend MgrLavigerie, on comprend aisément qu'il n'y eut pas de place pour l'Eglise. Le frein qu'elle impose, les pensées qu'elle réveille, la présence de ses ministres, tout en elle était odieux à des gens lancés dans de semblables voies. Aussi, non seulement ne songea-t-on pas à lui demander son concours auprès des indigènes, mais encore cbercha-t-on à empêcher son établissement parmi les catholiques de la colonie. Et si, après huit années d'occupation, le gouvernement français se décida enfin à demander au pape Grégoire XVI la création d'un évêché à Alger, ce ne fut — on a honte de le dire ! — que grâce au reproche insultant qu'Abdel- Kader adressait publiquement aux Français de n'avoir ni religion, ni culte, ni prêtres. »

Même encore, lors de l'arrivée de Mgr Lavigerie, les églises manquaient-elles dans un très grand nombre de bourgs et de villages. Une cinquantaine de centres de population devaient se passer des offices divins, ouïes célébrer dans d'anciennes granges ou des corps-de-garde abandonnés. La subvention annuelle du gouvernement pour les constructions d'édifices religieux était plus qu'insuffisante. Un grand nombre d'églises étaient indignes de ce nom. Mgr Lavigerie en était désolé : « Ce n'est pas, sans un grand serrement de cœur, rapportait-il, que je me trouvai en présence d'une terre où tant de choses restaient à faire, au point de vue de la foi, malgré ce qu'y avaient fait mes dignes prédécesseurs. Mais je venais au nom de Dieu et avec la mission du Saint-Siège apostolique, et je me rappelais la parole de l'apôtre : Cum infirmor tune pot eus sum.

« Tant qu'on n'eut ni évêque, ni séminaire à Alger, quelques prêtres, la plupart peu dignes de ce nom, re-

présentaient seuls un clergé et un culte si tristement déshonorés. » Mais il n'en était plus de même aujourd'hui, loin de là. L'Archevêque trouvait sous sa main un clergé d'hommes apostoliques formé à l'école sacerdotale de maîtres tels que M. Girard et de son collaborateur M. Dazincourt, un des prêtres les plus profondément religieux de la congrégation de Saint-Lazare. « Je ne pense pas, écrivait plus tard l'Archevêque, qu'il y ait au monde un clergé plus attaché à son pays, que l'absence lui rend encore plus cher, plus étranger aux passions et aux luttes des partis, plus dévoué, plus sage, plus modeste, plus identifié aux souffrances, aux sentiments, aux aspirations des populations dont il partage la vie. »

Le premier acte de Mgr Lavigerie fut la constitution de son conseil épiscopal : « Vous verrez, écrivait-il le 3i mai à son clergé, que la pensée qui a présidé à la nomination de MM. les vicaires généraux titulaires et des autres membres de notre conseil a été une pensée de justice, de conciliation et de paix. » Il rendait en conséquence le titre de vicaire général à M. l'abbé Suchet, ancien et illustre collaborateur de MM. Dupuch et Pavy; M. Compte-Calix était aussi un ancien vicaire général qu'il rétablissait dans ses fonctions. Il y maintenait M. Girard, ancien vicaire capitulaire. M. Ancelin, secrétaire général, écarté par le chapitre, était rétabli dans ses fonctions. Et quant à M. Stalter, autre vicaire capitulaire, il l'appelait dans son conseil à titre de vicaire général honoraire. C'était bien l'œuvre de la conciliation. Le seul personnage étranger qu'il plaçât auprès de lui, en qualité de secrétaire du conseil épiscopal, était l'abbé Postel, qu'il destinait à diriger plus tard son petit séminaire : « Un grand nombre d'ecclésiastiques appartenant surtout à notre ancien diocèse de Nancy, écrivait l'Archevêque, et quelques-uns du plus haut mérite, nous avaient offert de nous suivre parmi vous, et d'y partager avec nous les travaux de la charge pastorale. Nous avons refusé toutes ces offres généreuses

à une seule exception près, et cela afin de pouvoir honorer publiquement par les marques de notre confiance et de notre estime, les vénérables membres du clergé algérien qui ont porté dès la première heure, le poids du jour et de la chaleur. »

Cette Lettre du 3i mai affirmait de nouveau l'autorité du premier pasteur : « Il est des vérités qu'il est toujours bon de dire, leur écrivait-il, mais qu'il est aujourd'hui indispensable d'affirmer, à cause du souffle d'indépendance et d'indiscipline qui se fait sentir partout et qui pénètre quelquefois, hélas! jusque dans le sanctuaire. L'Église, en nous donnant le droit de vous gouverner, nous impose le devoir de faire respecter l'autorité qu'elle nous confie. Nous ne faillirons pas à cette obligation que vos vertus et votre obéissance nous rendront facile, comme nous aurons toujours à cœur de vous soutenir, de vous aider, de vous consoler, de vous encourager dans les difficultés et dans les peines inséparables de votre saint ministère. »

Il fut bien reçu partout; et les Dames du Sacré-Cœur ont gardé le souvenir que, lors de sa visite chez elles, le 1 3 mai, les enfants lui ayant adressé un compliment qui se terminait par l'anagramme de son nom Lavigerie dans lequel on trouvait chacune des lettres des mots : « Vie de l'Algérie, » il en parut impressionné et heureux, comme d'un présage.

Mais , en somme , sa disposition morale en face de sa nouvelle tâche était bien ce « serrement de cœur » dont il vient de parler, cette angoisse d'un début, inséparable de toute grande entreprise, et qui chez lui prenait quelque chose de passionné, d'ardent et de fiévreux. « Dès cette époque, nous écrit un autre de ses premiers compagnons , Mgr Bourret, cet esprit un peu inquiet examinait de quel côté il pourrait porter son activité et à quel genre de bien il pourrait se livrer. Mgr Pavy, après avoir espéré d'évangéliser les Arabes, avait dû appliquer particulièrement son

zèle à Ja colonie française. Le nouvel Archevêque jeta ses yeux plutôt du côté des infidèles, surtout vers la Kabylie qu'il m'envoya visiter et qu'il croyait plus accessible à l'évangélisation. Il cherchait sa voie; et, comme pour opérer, il lui fallait un grand chantier, il regrettait la division de l'Algérie en trois diocèses. Il lui aurait fallu toute cette vaste terre pour manœuvrer à l'aise. »

Il n'y avait qu'un mois à peine que Mgr Lavigerie était arrivé à Alger, qu'il devait déjà en partir pour se rendre à Rome où Pie IX invitait les évêques catholiques à venir célébrer le dix-huitième centenaire de la mort des saints apôtres Pierre et Paul. « Nous avions eu d'abord la pensée, expliquait-il à ses prêtres, d'aller recevoir, avant de venir au milieu de vous, la bénédiction du souverain Pontife ; mais nous avons cru plus convenable de venir auparavant prendre possesion de notre siège archiépiscopal, et d'aller ensuite seulement présenter nos vœux et les vôtres au Vicaire de Jésus-Christ. Nous lui parlerons donc de vous, de ce que vous avez fait, de ce que vous avez souffert, de ce que vous espérez pour l'avenir. )>

Il partit, le 1 1 juin, avec M. l'abbé Bourret et M. Postel. Il était malade, excité, plein de projets et de craintes : cette vue de sa mission nouvelle, inconnue, incertaine, le jetait dans une vive agitation. Il s'arrêta deux ou trois jours à Marseille, à l'hôtel de Noailles, où se trouvait en ce moment le prince Amédée de Savoie. Il s'arrêta de nouveau à Gènes, où il vit l'archevêque, Mgr Charvaz, savoyard d'origine, qui lui vanta beaucoup la discipline canonique pratiquée en France, et se plaignit des conséquences résultant du concours pour les bénéfices ecclésiastiques : il n'était pas besoin d'incliner à l'autocratie en pareille matière l'Archevêque d'Alger. Le voyage s'était fait de Nice à Gênes par mer : on voyageait par escales. La traversée de Gênes à Livourne fut mauvaise : L'Archevêque dut stationner plusieurs jours à Livourne,

par raison de santé. On mit deux ou trois jours encore pour arrivera Rome. Enfin il fut près du Pape. Pie JX lui ouvrit ses bras : « Eh bien , que disent les ombres d'Annibal et d'Amilcar? » lui demanda le Pontife. Il est certain que ces ombres des guerriers conquérants hantaient déjà les songes de l'Évèque africain, et elles lui disaient de grandes choses. Mgr Lavigerie en parla à Pie IX qui bénit ses desseins apostoliques, essaya de calmer ses craintes et encouragea ses espoirs.

Cependant, tout semblait conspirer contre lui dans cet étrange voyage qui, du commencement à la fin, ne cessa d'être semé de péripéties de toute sorte, comme si une puissance mauvaise avait juré d'étouffer tant d'œuvres futures dans leur germe. L'Archevêque venait d'assister aia consécration de la Basilique de Saint-Paul hors des murs, très excité par tout ce mouvement extraordinaire et très fatigué aussi par le voyage et les chaleurs, lorsqu'il se mit au lit s' estimant fort malade : il se croyait atteint du choléra. M. l'abbé Bourret alla chercher M^ Foulon, le nouvel évêque de Nancy alors à Rome , lui aussi , et lui aussi souffrant et assez vivement impressionné pour son propre compte. Tous deux essayèrent de rassurer leur ami, sans trop y réussir. Mgr Lavigerie fit à l'abbé Bourret ses dernières recommandations, lui demandant entre autres choses de faire transporter son cœur à Nancy, selon sa promesse du départ* Puis il déclara qu'il partait pour Civita-Vecchia immédiatement, chargeant son ami de tout régler, et de venir le rejoindre le lendemain dans cette ville. C'était le dimanche, après midi. Arrivé à la gare, il apprend que le train pour Civita est parti, et qu'aucun ne devait le suivre dans la soirée. « Qu'on me donne un train spécial, qu'on se hâte, je paierai ce qu'il faut! » Le chef de gare italien n'en revenait pas, le regardant tout ébahi. C'étaient 5oo francs. Il les versa; puis, pendant qu'on chauffait la machine, il s'en fut prier à Sainte Agnès-horsdes-murs dont il devait porter plus tard le titre cardinalice.

Il partit enfin. Le lendemain, son ami le retrouvait à Civita-Vecchia, très vivant, remis et content. On s'embarqua ensemble pour Livourne d'où son ancien chapelain de l'auditorat de Rote, Don Giuseppe, le ramena sain et sauf à Biarritz. Mais cette manière expéditive de procéder au départ fit impression à Rome. On n'était pas encore habitué à ces vouloirs qui ne souffrent ni retards ni résistances. Un homme qui agit ainsi n'est-il pas sous le coup de quelque atteinte grave? On en parla en ce sens. Mgr Lavigerie l'apprit et ne fit qu'en rire. De Biarritz, il écrivait à l'abbé Bourret, le 3o juillet à Paris : « Cher ami, je suis sur pied, depuis trois jours, sans souffrances. Je vais et je viens, j'ai repris une vie nouvelle. Dieu soit loué ! Il en était temps pour ma pauvre patience !

« Je vous remercie de tous les détails que vous me donnez sur mon compte : rien ne m'étonne de ce que l'on a pu dire, et rien ne m'inquiète non plus. Quand on m'aura vu deux mois bien portant, on oubliera tout. Ce que je n'oublierai pas, cher ami, c'est votre dévouement et votre bonne amitié, et les preuves que vous m'en avez données durant ce long vovage ». — Et comme on faisait courir obligeamment le bruit qu'il était séquestré dans une maison de santé : « Je rends toute justice au mérite de l'invention, écrivait-il encore ; et il faut avouer que tout cela ne manque pas de sel. Mais j'avoue que je n'ai pas la force de m'en fâcher ». •

Il avait écrit à ses prêtres au moment de son départ : « En revenant de Rome, je me rendrai en France afin d'exposer au gouvernement de l'Empereur les besoins du diocèse qu'une première vue nous permet déjà d'apercevoir. Je suis, en particulier, désolé de l'état de pauvreté et d'insuffisance, pour ne rien dire de plus, d'un grand nombre de nos églises paroissiales ; et il ne tiendra pas à moi que des améliorations successives ne soient apportées à cet état de choses si pénible pour vous ».

Il tint parole. Le 16 août, il écrivait de Biarritz : « J'at-

tendrai l'Empereur ici, parce que je le verrai plus facilement et plus longuement. Cela me mènera au 8 ou 10 septembre. Je partirai alors pour Paris où je passerai huit jours seulement. Je serai à Lyon le 22, pour le sacre de Mfer Callot, et je prendrai ensuite, à petites journées le chemin d'Alger ».

L'Empereur n'étant arrivé à Biarritz que le 8 septembre, ce fut seulement le 1 2 qu'il put donner audience à l'Archevêque. Le principal objet de l'entretien avec lui fut l'établissement de stations hospitalières dans la Kabylie, avec l'arrière-pensée, mais secrète encore, d'y porter un jour l'Evangile. Dès le 9, Mgr Lavigerie avait fait remettre à Napoléon III une note où il était dit : « L'Archevêque d'Alger a le désir d'établir dans la Kabylie, parmi les anciennes populations indigènes et sédentaires de l'Algérie, qui ont été chrétiennes pendant tant de siècles, quatre ou cinq maisons hospitalières, où les pauvres habitants du pays pourraient se procurer des médicaments pour leurs malades, des soins pour leurs plaies et leurs blessures. Ces établissements seraient tenus par des religieuses assistées d'un aumônier, et placés au centre même du pays et loin des villages européens. Toute propagande religieuse directe serait absolument interdite par l'Archevêque ; et ces établissements ne seraient fondés que là où les autorités municipales indigènes l'auraient préalablement demandé. Ils auraient chacun quatre ou cinq religieuses. L'Archevêque ne sollicite aucune subvention pour ces établissements. Il se chargerait de leur entretien. Il estime qu'ils pourraient être très utiles pour rapprocher de nous les indigènes par les bienfaits que ceux-ci en recevraient. Il ne veut cependant rien faire, à cet égard, sans en instruire auparavant Sa Majesté l'Empereur et connaître sa volonté. C'est le but de la présente note. »

L'Empereur y fit bon accueil; mais il désira que l'affaire fût régulièrement traitée avec le maréchal de Mac-

Mahon, gouverneur de l'Algérie; ce qui ne devait pas en hâter l'heureuse conclusion.

Mgr Lavigerie ne fit que traverser Paris. Il venait d'apprendre que le choléra avait éclaté sur quelques points de son diocèse d'Alger. « Lorsque déjà souffrant de mon éloignement, écrivait-il à ses prêtres, j'appris les maux qui vous menaçaient et l'approche d'un nouveau fléau qui venait s'ajouter à tant d'autres, je me trouvai en proie à des angoisses que l'on ne peut comprendre que lorsque, comme nous, Messieurs, on a reçu la charge des âmes. J'aurais voulu être au milieu de vous pour vous aider, si cela devenait nécessaire, de mes encouragements, de mes prières, de mes faibles ressources. Et cependant le mal était là qui me retenait et m'empêchait de me mouvoir.

« Mais enfin, grâces à Dieu, cette longue et douloureuse indisposition a eu son terme; et le jour où j'apprenais avec certitude que le choléra commençait à faire des victimes, heureusement rares encore, parmi les colons de mon diocèse, je pouvais moi-même prendre la route d'Alger. »

Il n'était pas au terme de ses tribulations; et cette traversée allait le mettre aux prises avec un des plus grands périls de son existence.

Le soir même du sacre de Févêque d'Oran, 22 septembre, il s'était hâté de s'embarquer à Marseille sur VHermus. Il avait avec lui M. l'abbé Postel, le Rév. Père abbé de Staouéli, plusieurs religieuses du Sacré- Cœur en destination pour Mustapha-Supérieur, d'autres religieuses de diverses communautés de son diocèse. Le nombre des passagers atteignait le chiffre de sept cents, la plupart militaires, et le chargement des marchandises était considérable. UHermus était un des plus petits navires de la Compagnie des Messageries faisant le service des dépèches entre l'Algérie et la France. On était en plein équinoxe, qui est l'époque des tempêtes; et, dès

178 LE CARDINAL LAYIGERIE.

le soir même de l'embarquement, la mer devint si mauvaise que les marins disaient n'avoir jamais vu tant d'agitation à proximité du port. Bientôt, chargé comme il l'était, le navire se trouva terriblement menacé. Le capitaine avait voulu traverser directement le golfe du Lion. S' apercevant du danger, il chercha à se rapprocher des côtes de Cette, mais il était trop tard. La violence du vent qui soufflait du nord-ouest était telle qu'il ne pouvait avancer. Il reprit alors sa route, ballotté par les flots. Quelques heures après, un coup de mer plus dur rompit la barre du gouvernail qui était en fer ; et dès lors YHermus se trouva en perdition. L'eau gagna la cale et inonda les machines dont elle éteignit les feux. Il n'y avait donc plus ni direction, ni marche. A chaque instant, de formidables lames de plus en plus grossissantes couvraient tout, emportaient tout au hasard. Le navire allait sombrer. Ofïiciers, matelots, passagers étaient impuissants et consternés : il n'y avait plus qu'à périr.

Ce fut un moment affreux. Les uns étaient frappés d'hébétement et comme d'ivresse ; les autres se livraient au désespoir. « Jamais plus horrible voyage, ni plus affreuse tempête, écrivait plus tard l'Archevêque à M. l'abbé Bourret. Quelles scènes ! . . . Qui n'a pas entendu les adieux à la vie de l'abbé Postel et de sept ou huit dames qui étaient là, n'a rien entendu. Pour moi, j'avais fait mon sacrifice, et je n'aurais pas cru que la chose fût si facile. »

Il est certain, de l'aveu de tous, que l'Archevêque fut admirable de courage et de sang-froid dans cette circonstance. Ce n'était plus le même homme qui venait de fuir si précipitamment le choléra à Rome. Les chefs perdaient la tête. Le second du navire, armant son pistolet, disait en le montrant, comme un insensé : « Voilà de quoi me faire sauter la cervelle, quand nous allons sombrer! » L'Archevêque, calme, résigné, plein de foi, allait de cabine en cabine, exhortant tout le monde au repentir et à la confiance. Il demanda l'absolution à

l'abbé Postel; et, l'ayant reçue à genoux, lui-même la donna solennellement aux passagers à un moment que chacun crut être le dernier. « Faisons le vœu tous ensemble de monter, aussitôt débarqués, à Notre-Dame d'Afrique », leur demanda-t-il, d'une voix qui dominait celle des flots. Le vœu fut fait par presque tous.

Il entra dans la cellule du R. P. abbé de Staouéli qu'il trouva étendu et priant sur sa couchette. — Eh bien, mon Père, que faites-vous là? — Ah! Monseigneur, je ne fais pas de compliments à la sainte Vierge. Je lui dis : en vérité, voici une aventure qui ne vous fera guère honneur. Quoi! voici un bateau qui porte un archevêque, un abbé, des prêtres, des religieux et des religieuses; tout ce monde est à vous et vous prie, et vous le laissez périr ! C'est fini, on n'aura plus de confiance en vous, et on ne viendra plus à votre pèlerinage. Vous voyez, Monseigneur, que je prends la sainte Vierge par l'amour-propre. »

« Ce qui impressionnait le plus l'abbé Postel, racontait plus tard M81" Lavigerie, c'était la pensée qu'il n'aurait pas de tombe sur laquelle viendraient prier ses parents et ses amis. Pour adoucir sa peine, je lui disais : « Si nous n'avons pas de tombe, avouez du moins que ce vaisseau nous sera un magnifique cercueil. » Toutefois, cette plainte de mon chanoine resta dans mon souvenir, et je promis dès lors, si nous sortions de là, d'instituer des prières à Notre-Dame d'Afrique pour le repos de l'âme des navigateurs ensevelis dans les flots. J'offris ce vœu à Marie, et Marie nous sauva.

« Le capitaine vint me dire enfin que maintenant nous étions sous le vent des îles Baléares, et par conséquent sauvés. En vérité, je fus presque triste d'avoir été si près d'aborder au port éternel, et de me voir rejeter en pleine mer, et quelle mer! »

On avait pu installer un gouvernail provisoire, et se diriger tant bien que mal ; la tempête diminua de violence

peu à peu. Enfin, le sixième jour on vit apparaître les côtes d'Alger. Au lieu de a4 à 2^ heures, la traversée avait donc duré près de six jours et six nuits depuis le départ de Marseille.

« Il y a six mois que l'enfer semble s'acharner contre moi, disait plus tard l'Archevêque de retour à Alger, et il y a six mois que la sainte Vierge de son côté s'acharne à me défendre. Qui sera le plus fort? » Il n'était pas au terme. Il arrivait à point pour être témoin des désolations de son peuple : l'enfer, après s'être déchaîné contre le pasteur, tournait aujourd'hui sa rage contre le troupeau.

On était en plein choléra à Alger. A peine rentré, le 8 octobre, l'Archevêque écrivait à ses amis de Paris : « Notre tempête a eu cela de bon qu'après avoir vu la mort de si près, le choléra ne nous fait plus rien. Il est à Alger maintenant. Je suis allé visiter les hôpitaux. Mais ce qui est affreux, c'est l'intérieur du pays. Il est déjà mort cinquante mille personnes, et il en meurt encore i.5oo par jour dans mon seul diocèse. Nous avons perdu plusieurs religieuses et un prêtre. Je n'ai pas la moindre appréhension personnelle. »

Déjà le lendemain de sa rentrée, il adressait à ses prêtres une circulaire, où, sans même faire allusion au péril que lui-même venait de courir en mer, il ne pensait qu'à son peuple et à eux. Il disait : « Me voici! me voici pour vous féliciter de ce que vous faites, pour vous exhorter à continuer, pour joindre mes prières aux vôtres, pourdonner à vos paroisses atteintes par le fléau les consolations de la foi et les secours de la charité. » Il rappelait en peu de mots le dévouement de chacun , il bénissait la mémoire du curé de Koléah, mort victime de son héroïque ministère, il admirait la sublime fin des Filles de la Charité et des Sœurs de la Doctrine chrétienne mortes au pied du lit des cholériques, « O âmes bienheureuses, leur dirai-je, âmes d'athlètes de la charité catholique, vous êtes devenues pour nous aujourd'hui auprès de Dieu,

dans un monde meilleur, j'en ai la confiance, des avocates et des protectrices. Obtenez à cette Algérie, si belle dans les desseins de l'avenir, si éprouvée dans le présent, le repos et la prospérité. Obtenez-nous à nousmêmes la force de vous imiter jusqu'à la fin, s'il est nécessaire. »

L'Archevêque s'inquiéta du sort des orphelins ; et, préludant déjà à ce qu'il allait faire bientôt si magnifiquement, il écrivait au même lieu : « Je suis moi-même disposé à faciliter à ces pauvres enfants l'entrée des établissements charitables catholiques , où ils pourraient être placés avec plus de sécurité et d'avantages, et, s'il le fallait, à leur ouvrir ma propre maison épiscopale. Ne craignez pas, Messieurs, de m'importuner à cet égard; j'ai confiance que la charité des fidèles ne me ferait pas défaut, si j'avais recours à elle, après avoir donné moimême tout ce que je posséderais. » On ne tardera pas à le voir à une œuvre semblable sur un terrain plus large.

Cependant l'heure était venue d'accomplir la promesse qu'il avait faite sur YHermus en détresse, et d'instituer la prière pour les marins en péril ou enlevés par la mer. Le 28 octobre 1867, un mois, jour pour jour après son débarquement, il adressa aux fidèles de son diocèse une Lettre où il disait :

« Mes très chers frères, au-dessus des écueils qui bordent nos côtes, s'élève aujourd'hui le sanctuaire que mon vénéré prédécesseur a consacré à celle que l'Eglise nomme Y Etoile de la mer. C'est ce sanctuaire que désormais, en laissant nos rivages, les matelots, pleins de confiance dans la protection de Marie, salueront comme un dernier souvenir; c'est lui qu'ils apercevront le premier quand ils reviendront vers nous.

« Aussi Notre-Dame d'Afrique m'a-t-elle paru destinée à devenir comme un centre de prières pour le salut des marins et de tous ceux qui naviguent sur les mers.

« Un évêque illustre, Mgr de Belzunce, avait eu, à

Marseille, au siècle dernier, une pensée semblable. Je veux la compléter aujourd'hui, en faisant répondre la prière qui s'élèvera de ce côté de la Méditerranée à celle que l'Eglise de Marseille adresse pieusement, pour les marins, a Notre-Dame-de-la-Garde. »

L'Archevêque invoque ici ses souvenirs d'enfance : « J'ai toujours eu, je l'avoue, mes très chers frères, une sympathie profonde pour les hommes de mer. Né moimême non loin des bords de l'Océan, bercé au bruit de ses tempêtes, j'ai pu apprécier la trempe indomptable de caractère et d'énergique courage, l'esprit d'initiative que développe une vie dont chacun des instants est une lutte contre la mort. »

Or, on ne fait pas assez pour le service religieux de cette marine française, à qui du moins il offrira l'assistance d'une prière fidèle : « J'ai voulu qu'on allât prier, chaque semaine, sur cette tombe immense qui recouvre, comme d'un drap mortuaire, les ossements de tant de chrétiens. J'ai voulu que, sur tous les points du globe où elles se trouvent, inquiètes, désolées, les mères, les sœurs, les épouses, les filles de nos marins sussent qu'il est ici, près des flots, un sanctuaire vénéré où tous les jours on demande à Dieu et à Notre-Dame d'Afrique de leur ramener sains et saufs ceux qui leur sont chers, ou de leur accorder pardon et miséricorde, s'ils ne sont plus.

« Voilà ce que j'ai promis à Dieu, dans les moments où je voyais de plus près encore les dangers que courent, mais aussi le ferme courage que conservent, l'intelligence et les vertus que déploient nos intrépides marins. »

Mgr Lavigerie conclut en instituant, à Notre-Dame d'Afrique, une Association de prières pour les marins. « En outre, tous les dimanches, après les Vêpres, le clergé et les fidèles présents sortiront processionnellement de la chapelle, et, s'étant rendus au point de la colline qui domine la mer, chanteront les prières de l'absoute, le

Libéra et le De Profundis, après lesquels le célébrant récitera l'oraison pour les marins décédés. »

L'Archevêque lui-même inaugura, le g novembre, jour de l'octave des morts, ces prières solennelles. Le clergé, les congrégations religieuses et les paroisses d'Alger étaient là. On y remarquait les nombreuses familles des marins et des pêcheurs. « Je voudrais que ma voix pût traverser les mers, écrivait le pasteur, pour presser tous les cœurs catholiques de s'unir à nous. »

Aujourd'hui encore, chaque dimanche, à l'issue <Jes Vêpres, la même procession sort de l'église et se dirige à quelques pas de là vers la pointe avancée dont le pied baigne dans la mer. C'est là que s'arrête la croix. Un drap mortuaire est étendu et soulevé au-dessus d'un cénotaphe en granit, en face de l'horizon maritime, comme pour couvrir d'un linceul cette tombe immense des flots. On entonne le Libéra et les prières pour les morts, on récite le Pater noster, on élève trois fois l'encensoir vers les trois points que baigne la Méditerranée, on dit l'oraison pour les fidèles trépassés. C'est un spectacle unique que cette absoute solennelle, donnée à cette sépulture profonde qui a dévoré tant de victimes et qui couvre tant de deuils sous « l'innombrable sourire des flots », comme disait le poète grec.

A Alger, comme à Nancy, la sollicitude de Mgp Lavigerie se porta tout d'abord sur l'enseignement de ses maisons ecclésiastiques. La direction du petit séminaire de Saint-Eugène fut confiée à M. l'abbé Postel, qui, ancien disciple puis collaborateur de Mgr Dupanloup, semblait préparé à cette mission de confiance. L'Archevêque disait : « J'ai tenu, dès le principe, à donner un élan vigoureux aux études de cet établissement, base de toutes nos espérances pour la religion, et à le mettre sur le pied des maisons d'éducation les plus renommées. »

Presqu'en même temps, 3i octobre, une Lettre circulaire adressée au clergé organisait l'enseignement ecclé-

siastique à tous ses degrés. C'est une grande pièce de trente-cinq pages, donnant diverses instructions et prescriptions pour la formation d'un corps professoral muni de ses brevets et grades académiques; pour la règle à suivre dans les études et la discipline du petit séminaire ; pour l'établissement des maîtrises paroissiales; pour la multiplication des écoles presbytérales préparatoires au séminaire. On remarque surtout la grande part qu'il attribue dès lors à l'étude de la langue arabe dans l'instruction d'un « clergé destiné, disait-il, à vivre au milieu d'une population en majorité arabe et à la rapprocher de l'Evangile et de la France. » — « Et cependant, ajoute-t-il, j'ai dû constater avec autant de surprise que de peine, qu'à une ou deux exceptions près, cette science de la langue indigène vous est à peu près étrangère. C'est là, je ne crains pas de le dire, un malheur et une faute qu'il faut absolument réparer. »

La grande pensée qui déjà se fait jour dans cette ordonnance, c'est l'apostolat de cette race. La langue en est l'instrument, il la faut savoir manier. « En conséquence, conclut-il, j'ai décidé que je n'ordonnerai plus un seul prêtre qui ne comprenne parfaitement l'arabe, et qui ne soit en mesure de s'expliquer convenablement en cette langue. Dans ce but, je veux que des classes sérieuses d'arabe aient lieu, tous les jours sans exception, et même le dimanche, au grand séminaire, et de plus que ces classes soient, dans le petit séminaire, l'objet de soins particuliers. »

Mgr Lavigerie faisait connaître, dans cette Lettre, « son intention de se réserver personnellement la haute surveillance et le patronage constant du petit séminaire. — C'est pourquoi, écrit-il, j'ai voulu résider à Saint-Eugène, afin d'encourager à chaque instant, de ma présence, de mes conseils, de mes leçons même, les maîtres et les élèves. » En cela, il ne promettait rien qu'il n'accomplit, en effet, avec prédilection, durant sa vie entière.

En descendant de Notre-Dame d'Afrique, par une vallée bordée d'oliviers aux troncs tordus et bien des fois séculaires, appelée vallée des Consuls, puis en remontant à l'ouest le coteau opposé, on arrive, au-dessus du faubourg- de Saint-Eugène, à une grande maison de campagne ou château à un étage, entourée d'un jardin planté de myrtes, d'orangers, de caroubiers et de mimosas, audessus desquels, en face, se montrent, à travers le feuillage, la grande et les petites coupoles de Notre-Dame d'Afrique. Là était anciennement la résidence du consul français, avant i83o. C'était aujourd'hui la campagne de l'Archevêque. Le gouvernement en avait concédé la jouissance aux évêques, tandis qu'une autre partie de ce même domaine avait été consacrée à recevoir le petit séminaire d'Alger et de la colonie. Les deux maisons contiguës étaient reliées entre elles par des passages et une terrasse supérieure de laquelle l'Archevêque aimait à contempler ses enfants dans leurs jeux. De là, sa vue se reposait sur les maisons des villas du faubourg de Saint-Eugène, sur Notre-Dame d'Afrique , et plus loin sur l'éternel mouvement de la grande mer, image de celui de son cœur. Telle est la demeure que désormais Mgr Lavigerie préférera à son élégant mais étroit palais mauresque de la place du Gouvernement, parce que là il était plus dans la campagne et le silence, plus près de Dieu et de lui-même, plus près aussi et surtout de sa famille d'enfants.

C'est au supérieur et aux professeurs de son petit séminaire qu'il confia dans ce même temps la direction et la principale rédaction d'une petite Revue ou Semaine religieuse hebdomadaire, fondée dès les premiers mois de son épiscopat. Elle portait le titre d'Echo de Notre-Dame d'Afrique. Elle était, disait-il, destinée à mettre en relation les membres du clergé, à porter l'édification et l'exemple du bien dans les paroisses, à défendre les intérêts de la vérité contre l'empire du mensonge, à enregistrer les découvertes historiques et archéologiques de l'E-

glise d'Afrique dont elle embrasserait le passé comme le présent. Il annonça que Y Echo paraîtrait dès la première semaine de 1868. Nous y recourrons plus d'une fois peur les premières années de cette histoire , après lesquelles la petite publication algérienne cessa de paraître.

Maintenant qu'il était dans l'action, l'Archevêque était dans l'espérance et dans la joie. La crise du doute et de l'angoisse était passée. « Je vais bien, disait le post-scriptum d'une de ses lettres d'octobre, je vais bien, et je vois aujourd'hui l'Afrique de tout autres yeux. Je suis largement installé à Saint-Eugène, et tout à mon affaire. »

Mgr J^avigerie avait promis à ses prêtres d'intéresser le gouvernement à la construction ou réparation de leurs églises. Il commença en novembre une campagne, dans ce but, auprès des pouvoirs publics de la France et de l'Algérie , puis auprès des communes. « Plus des deux tiers de nos églises, écrivait-il, ne sont que des hangars ou des maisons de colons transformés tant bien que mal pour leur destination nouvelle. Il obtint pour la paroisse Saint- Augustin de Bab-Azoun, a Alger, une paroisse de 10.000 âmes, le terrain à bâtir et 5o.ooo francs de subvention de la ville : on s'y réunissait dans un ancien magasin, servant d'église ! Il écrivit une lettre pressante, ouvrit une souscription et s'inscrivit personnellement en tête pour deux mille francs. Peu de jours après, il faisait le même appel en faveur de la construction d'une église dans la cité Bugeaud, quartier séparé, qui était à Alger comme une ville dans la ville, et pour laquelle il obtint de la municipalité le terrain convenable et une subvention de 10.000 francs. « Votre nom de Cité Bugeaud, écrivait-il aux paroissiens , est le symbole et l'expression de la reconnaissance et du respect de l'Algérie pour la valeur, les vertus, le dévouement du grand maréchal dont le gouvernement a été si fécond en gloire, en créations, en bienfaits de toutes sortes pour notre colonie. Je désire entrer dans la même pensée en donnant à l'église que vous allez construire une destina-

lion particulière. Elle sera donc dédiée au saint patron du maréchal. L'une des chapelles renfermera un cénotaphe avec le buste du grand capitaine. Chaque vendredi, après la messe, le clergé de la paroisse viendra y réciter un De profundis pour l'âme du vainqueur d'Isly et tous ses anciens compagnons d'armes. Chaque année, dans l'octave des morts, un service solennel sera célébré dans votre église pour les généraux, officiers et soldats défunts de nos armées d'Afrique. » La souscription à laquelle l'Archevêque apportait lui-même une première somme de i .000 francs s'adressait particulièrement aux dignitaires de l'armée, soit en Algérie, soit en France : « Je ne doute pas, disait sa patriotique lettre, que plus d'un de ceux qui ont suivi le maréchal et qui l'ont secondé dans ses victoires ne soit heureux de s'associer encore une fois à lui dans cette indissoluble alliance que crée la mort, et qui, ici, n'est autre chose que la solidarité de la gloire et de la vertu. »

Trois jours après, 5 décembre, c'était pour Mustapha- Inférieur qu'il adressait le même appel. La ville d'Alger donnait 20.000 francs et le terrain. La lettre de l'Archevêque aux paroissiens leur citait l'exemple des catholiques des Etats-Unis où il n'y avait pas un seul village, si pauvre fût-il, qui n'eût « son église bâtie au prix du travail et des épargnes des pauvres colons irlandais, heureux et fiers d'offrir leurs bras pour la construction de la maison de Dieu. »

Même invitation était adressé le même jour à M. le curé de Kouba, banlieue d'Alger, pour la construction d'une église paroissiale dédiée à saint Vincent de Paul. « Saint Vincent de Paul, écrit-il, a foulé notre sol; et, retenu dans les chaînes, il y a accompli des actes d'héroïsme et de foi courageuse, peut-être les plus beaux de sa vie... De tels souvenirs ne peuvent pas, ne doivent pas périr au milieu de nous. Il faut que toutes les générations nouvelles qui peupleront l'Algérie se rappellent les vertus

du père et les bienfaits de ses fils. Il faut qu'un monument religieux digne de ces souvenirs les conserve et les immortalise. » La paroisse de Kouba étant confiée aux Lazaristes, qui y dirigent le grand séminaire, il était naturel que l'Archevêque la choisît pour recevoir la nouvelle église consacrée à leur glorieux père : « Elle s'élèvera donc sur cette colline d'où les yeux du voyageur contemplent avec admiration les merveilles d'un panorama presque sans égal. Elle semblera veiller sur Alger, et joindre, par dessus ses blanches murailles, sa protection tutélaire à celle de Notre-Dame d'Afrique.

Il invita le curé à se mettre en campagne pour se procurer des ressources : « Allez donc avec confiance, Monsieur et cher curé, adressez-vous à toutes les âmes auxquelles le nom de saint Vincent de Paul est cher. Vos pieux confrères, les Filles de la Charité, les Dames de la Charité, les membres des conférences de Saint- Vincent de Paul, ne vous refuseront pas leur concours. Vous irez le solliciter vous-même en France, avec l'autorisation et la bénédiction de Mgrs les évêques, et vous l'obtiendrez. » Hélas ! il ne l'obtint pas, et l'appel de l'Archevêque devait rester sans réponse.

Cet épiscopat dès ses premiers mois s'annonçait déjà comme fécond , on pouvait même présager qu'il serait grand : « Monseigneur nous étonne toujours, écrivait l'abbé Postel, par la variété de ses ressources, la grandeur de ses conceptions. C'est un homme qui gouvernerait un monde; c'est un administrateur sans pareil. Ecrivain, orateur, homme d'autorité, grand évêque, il excelle en tout ». L'enthousiasme du narrateur devait se refroidir, puisqu'il quitta bientôt Alger et son Evêque ; mais son jugement demeure.

Cependant l'Archevêque trouvait que l'Algérie, telle qu'il pouvait la connaître, n'avait pas assez de libertés administratives; et il pressait son peuple de les conquérir en les méritant par des initiatives collectives qui le dis-

pensassent de l'intervention perpétuelle du gouvernement : « Il suffit, leur écrivait-il dans un de ces appels, il suffit de voir la flamme de vos yeux, votre active énergie, le courage que vous déployez contre des obstacles et des mécomptes sans cesse renaissants, pour être convaincu que de vous doit sortir une race vigoureuse, généreuse, heureuse et fière de prouver enfin à tous qu'elle peut, qu'elle sait se suffire à elle-même, et qu'elle est digne de diriger un jour ses propres destinées. C'est là la foi que j'ai en vous, c'est ce qui fait que, arrivé d'hier, je me sens déjà vôtre par les plus intimes puissances de mon être, et que, s'il m'était permis d'appliquer ici cette forte parole de nos Livres saints, lors même que l'Algérie m'écraserait, j'espérerais encore en elle : Etiamsi occiderit me, in ipsa sperabo. »

Mais si, pour se mouvoir et se développer, l'Algérie avait besoin de plus larges libertés civiles, commerciales, et administratives, elle avait besoin surtout de libertés religieuses ; et celles-là, l'Archevêque d'Alger les réclamait du pouvoir avec autorité, à l'encontre de toutes les habitudes invétérées et tous les partis pris.

L'idée préconçue et entretenue depuis i83o, et récemment formulée dans le sénatus-consulte de 1864, était que, sur le même sol, les Arabes devaient vivre d'un côté, et les colons de l'autre, sans possibilité quelconque d'assimilation entre ces deux races irréductibles à l'unité. De là l'interdiction du prosélytisme auprès des indigènes, comme offrant d'ailleurs le péril de les éloigner de nous, en les irritant et les révoltant. C'était « le royaume arabe » dans l'Empire français, selon l'expression historique de l'Empereur, avec les Bureaux arabes comme magistrature et le Coran pour loi. On venait de partager aux tribus « la propriété arabe », demeurée jusqu'alors indivise parmi elles; mais comme les Arabes n'en faisaient rien, n'ayant ni la connaissance ni le goût de la culture, l'unique résultat de ce partage était, pour nos colons, la

diminution du sol disponible, le renchérissement des terres, la difficulté d'obtenir des concessions agricoles, ainsi que la pénurie de bras indispensables au travail des champs. Ajoutons à cela les excès d'une centralisation administrative qui, déjà très oppressive en France, l'est bien autrement encore lorsqu'elle appelle à Paris toutes les affaires de l'Afrique, en dépit de la distance et de la différence des milieux. Comment l'esprit pratique de Mgr Lavigerie n'eût-il pas été saisi de ces anomalies? Ce fut sa grande habileté de lier les intérêts de la religion à ceux de la colonisation. Ce fut aussi le premier fondement de sa popularité ; mais pour devenir bientôt une pierre d'achoppement dans ses rapports avec le gouvernement.

Une circonstance se présenta de mettre publiquement sa pensée dans une éclatante lumière. En ces derniers mois de l'année 1867, on inaugurait en Algérie l'emploi des charrues à vapeur. L'expérience s'en faisait dans un labour situé à la Maison-Carrée, à deux lieues et demie d'Alger. Tous les dignitaires de la colonie étaient là, le gouverneur général, les officiers généraux, le haut personnel administratif. Mgr Lavigerie avait été prié de bénir les charrues, et il s'était rendu volontiers à cet appel. Il y eut des discours. Sous une grande variété de paroles le thème fut le même : l'éloge obligé et répété de l'Empire et de l'Empereur, avec un témoignage de pleine satisfaction décerné à la meilleure des administrations dans la plus prospère des colonies. Il était visible pourtant que, malgré le feu des discours, le public restait froid. Les colons présents se taisaient, applaudissant ou peu ou point à l'éloquence officielle, lorsque, avant de procéder à la bénédiction, l'Archevêque demanda à prononcer quelques mots. A défaut d'estrade ou de tribune, il y avait là une chaise sur laquelle il se hissa, soutenu de part et d'autre par deux jeunes clers de son escorte : il voulait être entendu. Il le fut. Au sein du silence de la foule,

COMMENCEMENTS A ALGEK. 191

il déclara d'abord que « rien de ce qui intéresse l'Algérie, l'adoucissement de ses épreuves actuelles, la préparation de sa fortune avenir ne saurait lui être indifférent. Il venait donc, au nom de la religion, demander à Dieu de bénir cette première expérience et de la rendre féconde pour notre colonie. »

Ce n'était qu'un prélude. « Ce sol, ajouta-t-il, ce sol dont la vapeur va ouvrir les sillons fermés depuis tant de siècles, verra germer bientôt sans doute des moissons qui feront votre richesse. Mais, quel que grand que soit ce bienfait, l'exemple qui vous est donné aujourd'hui est un bienfait plus grand encore. L'Algérie doit le comprendre chaque jour davantage : elle ne doit demander son salut qu'à elle-même; elle possède tous les éléments de vitalité, de prospérité, de richesse; et, s'il lui manque quelque chose, c'est seulement une confiance plus grande dans la libre expansion de ses forces. »

Où en voulait-il venir? Il le déclara catégoriquement : « Messieurs, depuis que je vous vois, que j'étudie ce pays que vous avez fait ce qu'il est, les uns par leur épée, les autres par leurs bras, tous par leur cœur, je ne forme pour lui que trois vœux.

« Le premier de ces vœux, je l'adresse a la France; le deuxième à vous; le troisième à Dieu.

« A la France je demande pour l'Algérie des libertés plus larges; je veux dire les libertés civiles, religieuses, agricoles, commerciales qui nous manquent encore. Je les attends de la raison et de la justice de la mère patrie.

« A vous, je vous demande de ne pas vous désintéresser de vos destinées, de sortir de cette routine qui attend tout de l'Etat et qui lui demande tout, de vous montrer ainsi dignes de la liberté que vous réclamez. Je vous demande l'esprit d'initiative, de libre association pour toutes les branches ouvertes à votre activité, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien.

« A Dieu, Messieurs, je demande chaque jour, et je

demande surtout en ce moment, de vous bénir en proportion de vos efforts et de votre courage , et de vous préparer parmi les nations une place d'autant plus glorieuse que vous aurez vous-même mieux répondu aux bénédictions d'en haut. »

On applaudit le discours; il traduisait les besoins et les aspirations générales de l'heure présente. On acclama l'orateur. A partir de ce jour, l'Archevêque était l'homme de l'Algérie. Les fonctionnaires au contraire se montrèrent atterrés : ces appels à la liberté, a l'initiative, à l'association, à l'action personnelle en dehors de l'État n'étaient pas loin de paraître insurrectionnels. Ils s'étonnèrent aussi : ils croyaient ce nouvel iVrchevêque plus soumis aux idées du régime présent. Us ne savaient pas encore, comme ils allaient l'apprendre, que l'homme le plus respectueux des gouvernements, saurait être, quand le devoir le voudrait, le plus opposé à leurs agissements. Quant à lui, il était bien décidé, pour son compte, à remplir le programme qu'il venait de dicter, et à vouloir par lui-même, afin de conquérir, à ce prix, la liberté nécessaire a son Eglise et au ministère des âmes.

Ce programme, il le précisait : c'était le programme de l'assimilation de l'Arabe, mais de l'assimilation par des moyens moraux, l'école, la diffusion de la langue française, enfin et avant tout par une prédication évangélique discrète, préparée par la libre diffusion des bienfaits de la charité chrétienne. Cette liberté, la première de toutes, un évêque ne voulait ni ne pouvait s'en passer : c'était son droit, et combattre pour elle était son devoir.

Il était un homme entre tous, un homme droit, bon, honnête, généreux, que l'Archevêque aurait souhaité d'amener à ces pensées. C'était le maréchal gouverneur de l'Algérie. Il lui rappelait que telle avait été originairement la conception de la mission de la France dans ce pays. Il lui disait dès lors équivalemment ce qu'il lui écrivait quelque temps après : « Le gouvernement de la

branche aînée des Bourbons s'inspirant des traditions catholiques de la France avait compris parfaitement ce côté de la question algérienne. Dans son rapport au roi Charles X, pour décider l'expédition d'Alger, le ministre de la guerre, M. de Clermont-Tonnerre, exprimait le dessein d'arriver à christianiser peu à peu l'Algérie : « Peut-être même, avec le temps, disait-il, aurons-nous le bonheur, en civilisant les Arabes, de les rendre chrétiens. Et, si cette considération ne peut pas être présentée comme un motif pour entreprendre une guerre, du moins est-ce une raison, quand la guerre est commencée, pour marcher avec plus de confiance à une gloire que la Providence semble nous avoir réservée. )>

« Les indigènes s'y attendaient eux-mêmes; car chez eux l'absurde idée de séparer la religion de la conduite des choses humaines n'est pas encore entrée dans les esprits; et le jour même de la prise d'Alger, la population terrifiée demandait à grands cris si on lui laisserait la vie sauve, à la condition qu'elle embrasserait la religion des Français.

Certes, expliquait l'Archevêque, ce n'était pas à la terreur que la religion de liberté voulait devoir la conversion des vaincus. Mais du moins ne fallait-il pas qu'elle trouvât son ministère svstématiquement entravé, dès qu'elle leur offrirait l'Evangile de la loi d'amour. Or, que s'est-il passé depuis bientôt quarante ans? L'Archevêque le disait : « Le premier évêque d'Alger a été abandonné parle pouvoir, et obligé de fuir cette terre qu'il avait arrosée de ses larmes et de ses sueurs ; et, sans le généreux concours du prince qui est aujourd'hui le souverain de la France, il serait mort sous les verrous. Or, c'est un fait public que ce qu'on livrait, en la personne de Mgr Dupuch, aux poursuites de créanciers rapaces, c'était surtout l'apôtre qui gênait des projets d'indifférence religieuse depuis longtemps conçus et appliqués en Algérie.

« Son successeur, Mgr Pavy, n'a pas été plus heureux.

Tout rapport de propagande lui a été interdit avec les arabes. Le vénérable supérieur de son grand séminaire a été publiquement menacé de la prison et des galères même, pour avoir recueilli dans les boues d'Alger quelques petits orphelins indigènes dont il voulait faire des hommes.

« Le vœu formulé par les évêques du Concile d'Aix pour le commencement de la mission arabe, a été repoussé par le gouvernement algérien.

« Et pendant qu'on leur refusait ainsi toute liberté d'apostolat, mes deux vénérables prédécesseurs avaient la douleur de voir élever, à grands frais, des mosquées le plus souvent inutiles, de voir encourager par des subventions les écoles, les réunions religieuses, où s'exaltait le fanatisme des indigènes ; de voir le pèlerinage de la Mecque facilité, accompli aux frais de l'Etat, par les musulmans de l'Algérie ; de voir enfin donner, au nom de la France, chose vraiment incroyable! l'enseignement du Coran à ceux même qui ne l'avaient jamais connu, comme les habitants de la Kabylie. »

C'était à cette Kabylie que Mgr Lavigerie s'était adressé tout d'abord; et nous l'avons vu, dès les premiers jours de son épiscopat d'Alger, solliciter de l'Empereur rétablissement dans ces montagnes, non de missions proprement dites, mais de simples maisons de secours et de charité : « Je m'engageais même à les établir à mes frais, expliquait-il plus tard, à ne les établir que là où les conseils communaux indigènes le demanderaient ou l'accepteraient, et enfin à ne laisser faire aucune propagande directe par les Frères ou les Sœurs, me contentant de gagner la confiance et le cœur des indigènes parle spectacle et les bienfaits de la charité. Des Djemmâas (conseils municipaux) m'ont demandé et fait demander, par écrit ou de vive voix, la faveur de ces établissements. La résistance de la part de l'autorité algérienne a été invincible. »

Le maréchal résistait donc. Le discours prononcé k la bénédiction des charrues avait encore élargi le fossé qui séparait ces deux sincères serviteurs de Dieu et de la France. Le gouvernement d'Alger allégua, pour motiver son refus, les garanties religieuses données à l'Islamisme, le péril d'exciter le fanatisme musulman, la nécessité de la pacification, et le reste. L'Archevêque dut renoncer, pour cette heure, k la Kabylie. Mais il y reviendra.

Ce premier dissentiment fut bientôt suivi d'un second. Au commencement de janvier 1868, parut une Circulaire du gouverneur général demandant a tous les maires, par l'intermédiaire des préfets, l'établissement d'écoles mixtes c'est-à-dire composées d'enfants arabes et d'enfants européens ; et desquelles serait banni tout enseignement religieux. La mesure était prise en faveur, disait-on, de la liberté de conscience des enfants musulmans, mais, en réalité, au détriment des nôtres. Le préfet d'Alger, ayant transmis la Circulaire à ses administrés, le conseil municipal de cette ville, ennemi juré de la religion et de l'Eglise, vota en bloc la suppression de toutes les écoles congréganistes et leur remplacement par les écoles mixtes établies sous le régime de la neutralité. L'Archevêque protesta auprès de l'administration supérieure. Il démontra au maréchal que la mesure était illégale de tout point : « J'annonçai, raconte-t-il lui-même k M. l'abbé Bourret, que, si elle était exécutée, je serais contraint de défendre aux enfants catholiques de fréquenter les nouvelles écoles communales, ainsi organisées dans un sens contraire k celui de la loi et k celui de l'Eglise. J'insistai sur le caractère d'apostasie véritable que prenait une pareille disposition en présence du mahométisme, auquel on sacrifiait la foi des enfants chrétiens. On parut comprendre mes raisons, et je commençai k espérer. »

En effet, « le maréchal promit k l'Archevêque de rédiger une seconde circulaire explicative, pour empêcher le fâcheux effet de la première. Elle fut faite et corn-

muniquée à Mgr Lavigerie, qui se tint pour satisfait. Il en attendait l'effet; mais rien n'en apparut. La pièce resta dans les bureaux du gouvernement où Mgr Lavigerie était particulièrement désagréable au personnel administratif. Nous ne tarderons pas à voir les désastreux résultats de ce volontaire oubli, et à entendre les fiers éclats de la voix de l'Evêque.

D'autres voix s'élevaient alors et depuis longtemps vers le ciel pour la conversion de ce peuple indigène que, par tous les moyens, l'on voulait éloigner des sources de la foi. L'œuvre de l'évangélisation des musulmans de l'Algérie devait être en effet l'œuvre d'une grande prière. Précédemment déjà M6r Pavy écrivait et demandait : « Pourquoi, mes chers frères, pourquoi n'attirerionsnous pas dans le sein de l'unité, le peuple musulman que tant de vœux appellent à nous, pour qui tant de prières montent au ciel? » C'était vrai. Lorsque cet homme de Dieu avait consacré son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus il s'était senti pressé de lui consacrer aussi nos frères infidèles : a Oui, nous les présenterons eux aussi à ce divin cœur, et nous leur dirons, à eux : Enfants de l'Islam , nous vous aimons , et comment pourrions-nous vous exclure d'une consécration qui doit être, osons l'espérer, la bénédiction de l'Algérie? »

Lorsque fut proclamé, en 1 854? Ie dogme de l'Immaculée-Conception delà Mère de Dieu, le même évêque avait rappelé aux musulmans qu'il est écrit dans le Coran que les anges disent à Marie : « Dieu t'a choisie et t'a exemptée de toute souillure, il t'a choisie entre toutes les femmes. » C'était donc à Marie que lui, évêque, confiait la conversion de ce peuple, puisqu'on luiinterdisaitde l'évangéliser. C'est à cette fin qu'il lui consacrait le sanctuaire auquel il donnait le nom prophétique de Notre-Dame d'Afrique : « Ce sanctuaire, disait-il, deviendra pour l'Afrique une source de bénédictions. Chaque voix suppliante y trouvera un écho dans les cieux. Mais parmi nos espérances il en est une

surtout que nous n'hésiterons pas à vous faire connaître : c'est la pensée que, du haut de la coupole de Marie, partira un libre et magnifique mouvement de retour parmi les indigènes. »

Et s'adressant à la Vierge : « Quand sera bâti votre temple, 6 Marie, quand tous les vœux de la chrétienté se résumeront dans une prière quotidienne pour nos chers indigènes, montrez à Jésus ces foules aveuglées, et Jésus vous répondra : allez, Reine des apôtres, répandez le feu sacré. Qu'il n'y ait plus qu'un bercail et qu'un pasteur. Jour fortuné, puisses-tu luire bientôt sur nous ! »

En cette même année i853, un événement extraordinaire vint associer le ciel à ces présages heureux. Le Génie démolissait, à Alger, le fort dit des Vingt-Quatre- Heures, et l'attente était grande, car on savait que là, dans les vieilles murailles, avait été enseveli vivant au dix-septième siècle le corps d'un martyr de la foi. C'était celui de Geronimo, un Arabe d'origine, converti au christianisme, et, pour cette cause, jeté vif dans un bloc de maçonnerie, par les constructeurs du fort, en haine de Jésus-Christ. On le trouva tel que l'avaient signalé les histoires du temps. Pie IX le déclara Vénérable. Ses reliques furent solennellement transférées à la cathédrale. Cette découverte venant à cette heure mit l'espérance en fête : « Prions-le, disait alors Mgr Pavy, afin que de ces ossements brisés sortent des bénédictions de salut et de vie sur ce peuple infidèle qui l'a fait mourir. »

Enfin, une vaste Association de prières avait été fondée, en 1 85j, à Notre-Dame d'Afrique, pour la conversion des quatre-vingt-dix millions de musulmans répandus dans la Turquie d'Europe, en Asie et en Afrique, et en particulier pour la conversion des deux millions cinq cent mille qui peuplaient l'Algérie. Le P. Ducat, de la Compagnie de Jésus, avait conçu le plan de cette vaste campagne suppliante, et il la dirigeait. Pie IX avait approuvé l'idée et favorisé l'Association. « Contre l'Islamisme, avait-il dit, il

faut recommencer les croisades. Faites une croisade de prières. » Dix ans après, à l'arrivée de MKr Lavigerie, la croisade de prières comptait dans l'Europe entière quatrevingt mille enrôlés, dont le mot d'ordre était celui du Cœur de Jésus : « Fiat unum ovile et unus pastor. »

Il appartenait au nouvel Archevêque de donner son couronnement à l'œuvre : c'était à lui, il le sentait, qu'allait échoir l'accomplissement de tant d'oracles et l'exaucement de tant de vœux. Il s'adressa, lui aussi, à Pie IX et il lui demanda de donner à l'Association une existence canonique. Il la plaça sous le vocable de saint Augustin, il implora pour elle les faveurs spirituelles du Souverain Pontife, et il revint, les mains pleines de ces bénédictions, demander à son peuple d'intercéder pour lui, car l'heure du combat allait sonner.

Le Bref du pape est du 2 décembre 1867. Nous en verrons les fruits. Mais déjà, à cette date, Dieu faisait son œuvre. Comme dans l'ancienne Egypte, les fléaux étaient accourus aux ordres de sa miséricorde. La prière avait négocié le salut : il allait être donné. La vérité allait pénétrer enfin chez les enfants de ce « peuple d'acquisition »; et, comme à l'ordinaire, ce fut la charité qui lui ouvrit la porte.

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