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FRANÇAISE. CARACTERE DE L'ASSOCIATION. VIVE CONTRADICTION

LE CARDINAL s'en RETIRE. PROGRES DES ECOLES FRANÇAISES EN TUNI- SIE. CRÉDITS REFUSÉS AUX DIOCESES ALGÉRIENS. FIERES RECLA- MATIONS. LE CARDINAL MENDIANT. PRÉDICATIONS PATRIOTIQUES

EN FRANCE. AGITATION, FAVEUR DE LA PRESSE. LE SILENCE COM- MANDE. OBSÈQUES DE VICTOR HUGO. « OU ALLONS-NOUS? »

Pendant qu'en Tunisie le Cardinal montait sur le siège de saint Cvprien, la France elle-même se divisait autour de son nom. Les uns, l'élite des esprits, le portaient aux plus hauts honneurs académiques, ou le voulaient à leur tête dans de patriotiques initiatives. Les autres, au contraire, les hommes des partis oppresseurs s'acharnaient à sa ruine et à celle de ses œuvres. Les honneurs, il les refusa, en en rendant grâces; les initiatives patriotiques, il les seconda et les soutint contre la contradiction, tant qu'il y crut voir l'intérêt de l'Eglise uni à celui de la France ; les persécutions, la spoliation, il s'en vengea en s'en allant mendier, lui-même, sous sa pourpre, par les grandes villes de France, jusqu'à ce qu'écrasés par sa popularité ses ennemis rougirent d'eux-mêmes et achetèrent son silence par la promesse d'une tardive justice.

Il y avait longtemps que les journaux de diverses nuances le portaient à un fauteuil de l'Académie française. Assurément il en était digne au titre d'orateur et d'écrivain. Et si une éloquence large, pressante, nerveuse , de celles que les anciens comparaient à un fleuve, une noble manière

I d'exposer, de raconter, de peindre, un art de persuasion extraordinaire, une dialectique serrée, nourrie de raisons et de faits, une grande puissance de pathétique, contenue mais ardente, une familiarité charmante avec une négligence voulue, un art caché dans l'abandon et la simplicité, de grands effets obtenus par des moyens tout naturels, une belle langue au service des plus fiers sentiments et des plus, grandes causes, la force, l'ampleur, la grâce, l'éclat, l'élévation, la véhémence, la finesse, la majesté, alternant dans le discours selon les circonstances et les sujets, si tout cela réuni suffit à recommander les ouvrages de ceux qui, n'ayant ni le loisir ni le vouloir d'arranger des phrases et d'aligner des mots, ne se servent de la parole et de la plume que pour l'action ou le combat, et si l'Académie est faite pour de si hauts mérites, une place chez elle était due au Cardinal de Carthage ; et ce n'est pas son fondateur, le Cardinal de Richelieu, qui eût rougi de lui.

On aurait pu trouver tous ces mérites réunis dans un recueil d' Œuvres choisies que le Cardinal Lavigerie venait de publier, en deux volumes, dans cette même année 1884. H l'avait dédié à ses missionnaires, dans quelques pages paternelles, datées du 27 mars; et il résumait toutes les instructions qui y étaient contenues dans un seul mot : l'amour, l'amour de Dieu et des âmes. Les âmes qu'il leur disait d'aimer, c'étaient surtout les âmes infidèles de cette Afrique, ou voisine ou lointaine, à laquelle ils étaient envoyés comme apôtres. « C'est cet amour, disait-il, qui m'a soutenu moi-même au sein des difficultés et des travaux, qui ont usé ma vie avant l'heure. » Et il pouvait leur dire : « A l'exemple des patriarches, qui ont aimé même les pierres de Sion, j'ai tout aimé dans noire Afrique, son

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passé, son avenir, ses montagnes, son ciel pur, son soleil, les grandes lignes de son désert, les flots d'azur qui l;i baignent. Mais, pour exprimer ces tendresses, je n'ai point cherché les secours de l'art. Je donne au public ces écrits tels qu'ils sont sortis de ma plume, sous l'empire des impressions, des nécessités, des périls de chaque jour. Puissent ces accents de mon cœur et de ma foi conquérir à votre apostolat des sympathies et des secours nouveaux! Puisse ainsi ma voix continuer encore à se faire entendre de vous! Elle se taira bientôt dans ce monde, mais du fond de la tombe, elle vous tiendra les mêmes discours qu'elle vous tient depuis tant d'années : Vox clamantis in deserto : parafe vias Domlni, rectas facite semitas ejus. »

Mais c'était à d'autres titres que celui de l'éloquence de ses écrits et de ses discours que l'opinion appelait le Cardinal Lavigerie à l'Académie française. Elle l'y voulait voir siéger comme une des grandeurs de la France; et, invoquant les traditions de l'illustre compagnie, elle l'invitait à s'honorer elle-même en honorant de tels insignes serviteurs de la civilisation, ainsi qu'elle avait fait récemment pour M. Ferdinand de Lesseps, « le grand Français ».

On avait désigné d'abord le Cardinal Lavigerie à la succession du comte de Champagny, puis à celle de M. le comte d'Haussonville. C'était alors au mois de mai 1884. A cette époque, le Cardinal ne se montrait pas éloigné de s'y laisser porter, pour les raisons et aux conditions qu'il faisait ainsi connaître au père Charmetant : « Il faut, lui écrivaitil, que la pensée en naisse et mûrisse en dehors de moi. Je puis agréer qu'on veuille honorer mon ministère apostolique et la religion dans ma personne ; je ne puis et ne dois rien demander. »

Mais ne rien demander ici, c'était refuser. La règle invariable de l'Académie française est que les aspirants posent leur candidature, et qu'ils l'appuient ensuite par des démarches personnelles auprès de chacun des membres de la savante compagnie. Et il lui répugnait d'aller, lui

Cardinal, mendier ainsi leurs suffrages, pour flatteurs qu'ils fussent. Tout devait échouer par ce côté.

Au mois de septembre, le 28, M. Wallon, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lui fit une offre différente. Il l'informa qu'une majorité lui était assurée dans cette section de l'Institut, où un siège venait d'être laissé vacant par la mort de M. Tissot, ambassadeur à Londres. Cette proposition, assurément inférieure à celle d'un fauteuil à l'Académie française, le trouva plus froid et plus hésitant encore. Mais il fallait répondre, il prit bien vite son parti : « J'ai bien assez à faire pour mes œuvres , écrivit-il au père Charmetant ; et ces candidatures sont plutôt de nature à me faire diminuer aux yeux des catholiques, au lieu de me servir. . . Je renonce à me présenter soit dans une académie, soit dans une autre. »

Le même jour, 0.6 novembre, il écrivit à M. Wallon « afin, dit-il, d'exprimer sa reconnaissance à ceux des membres de son académie qui avaient pris avec lui l'initiative de sa candidature. » A ce remerciement il joignait ces excuses gracieuses : « Je comprends la règle qui fait une obligation aux candidats de solliciter directement les suffrages de l'Académie. Il est juste qu'ils montrent ainsi le haut prix qu'ils y attachent. Mais deux raisons personnelles m'ont fait reculer devant cette démarche. La première est l'absence de titres qui eussent pu la justifier. Je n'en ai guère d'autre en effet que ma bonne volonté ; et la bonne volonté, lorsqu'il s'agit de science et de résultats acquis, est une recommandation insuffisante. La seconde raison est d'un ordre plus délicat encore. Au fond, je ne suis qu'un missionnaire ; mes autres titres ne valent que par celui-là. Or si un missionnaire doit tout recevoir, puisqu'il manque de tout, il est des choses qu'il ne doit pas solliciter.

« Pour faire une brèche dans la barbarie, j'ai dû m'entourer d'une légion d'apôtres. Dans la lutte engagée dans

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l'intérieur de notre Afrique, onze d'entre eux ont déjà versé leur sang, d'autres ont succombé à la fatigue et à la maladie. Que dirait-on de moi, si, pendant que les miens ne cherchent que les palmes du martyre, on me voyait briguer les palmes de l'Institut? Il y a vraiment là incompatibilité, et il faut me laisser dans ma barbarie.

« Mais si je ne puis aller à l'honneur, je serai toujours heureux d'être à la peine, et de répondre à votre appel, lorsque nous pourrons, mes missionnaires et moi, servir avec vous la science et notre pays. »

Les journaux reproduisirent aussitôt cette lettre. Elle était rare de son espèce ; elle était généreuse et fière : la France applaudit.

Dans le même temps qu'il refusait d'entrer à l'Institut, Mgr Lavigerie acceptait d'être porté à la présidence d'honneur d'une Association de propagande patriotique qui avait son siège à Paris, et, à cette époque, son action principale en Tunisie. Je veux parler de Y Alliance pour la propagation de la langue française , laquelle prit plus de place dans la vie du Cardinal qu'elle n'en peut occuper ici dans son histoire, mais où du moins son rôle doit être replacé en sa lumière vraie.

U Association nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l'étranger, ou, plus brièvement, X Alliance française, était née en i883, et avait été autorisée par décret du 24 janvier 1884. L'homme qui en avait eu l'inspiration et l'initiative, et qui nous est déjà connu, était M. Paul Melon, lequel, ayant constaté, dans ses vovages en Afrique et ailleurs, que la diffusion de la langue française par l'école était le véhicule le plus puissant de notre action politique et commerciale, avait fait son œuvre de cette propagande nationale, et groupé autour d'elle des notabilités de toute nuance.

L'Alliance professait « ne faire aucune acception de parti ni de secte » : chaque école recevait, en argent ou en nature, une subvention proportionnelle au nombre et au

succès de ses élèves parlant le français. Cette dernière condition était la seule requise pour participer à ses subsides. Ce premier noyau avait porté son fruit. Au moment de son autorisation par le gouvernement, l'Alliance comptait 7.000 adhérents, recevait 70.000 francs de cotisations annuelles, dont elle faisait profiter principalement nos colonies et nos missions du bassin de la Méditerranée.

La Tunisie y avait eu la première et meilleure part. A dire vrai, c'était beaucoup en vue de sa francisation que cette œuvre avait été conçue et était née. « Voyant notre influence menacée par les Italiens, on courut au plus pressé, raconte M. Melon lui-même. Les écoles congréganistes de Tunisie furent pourvues du nécessaire , des bibliothèques scolaires furent créées, une école fondée à Béja, qui compte aujourd'hui 60 élèves, avec une bibliothèque populaire française de plusieurs centaines de volumes. » Le même auteur déclarait encore une fois que les religieux et religieuses étaient les plus utiles ouvriers et ouvrières de cet apostolat de la langue française, auprès des races africaines orientales naturellement religieuses, et que c'est par eux et par elles que se maintenait le prestige du protectorat catholique de la France dans toutes les Echelles du Levant.

Il était donc naturel que le Comité d'organisation de l'Alliance eût souhaité l'honneur du puissant patronage du Cardinal d'Afrique. Il n'était pas moins naturel que Mgr Lavigerie acceptât d'encourager une association dont les premières faveurs avaient été pour les écoles de sa mission de Tunis. Il se contenta toutefois de répondre d'abord discrètement qu'il faisait des vœux pour que « tous les efforts réunis amenassent, avec la diffusion de notre langue dans les pays barbares, le triomphe de la vérité, de la charité et delà justice. » Ainsi la vérité réservait-elle son droit. 11 fit un pas de plus; et, sollicité par l'amitié de M. Paul Cambon, lui-même très avant dans l'Alliance française,

il accepta d'être mis au nombre et en tête des présidents d'honneur.

C'était aller un peu vite; car, à cette date, l'Archevêque ne connaissait encore ni la composition ni le programme de l'Association ; tout cela était encore en préparation ou en perspective. On s'empressa même si peu de lui en communiquer les statuts qu'il dut ensuite se les procurer par ailleurs, ainsi que la liste des fondateurs et principaux adhérents. Il eut la pénible surprise d'y trouver, à la suite de son nom, des noms tels que ceux de MM. Renan, Jourde, Hébrard, Spuller, Taine, Paul Bert, Reinach, Zéwort, Guéroult, entremêlés, il est vrai, de quelques autres très orthodoxes et fort acceptables pour les catholiques, Jurien de la Gravière, Pasteur, marquis de Gabriac, marquis de Vogué, mais noyés dans le flot des négatifs et des indifférents. Le premier mouvement de l'Archevêque fut d'écrire au secrétaire général, M. Foncin, qu'il se retirait de l'Alliance.

Ce premier mouvement était le bon. Mais on l'en fit revenir. De Paris, M. Cambon, par dépêche chiffrée du 3 avril 1884, le conjura de rester, lui promettant que satisfaction serait donnée à ses désirs. Dès lors Mgr Lavigerie commença à espérer de faire tourner à bien l'Association, en la transformant. Ce fut l'objet de deux premières lettres fort explicites, adressées, l'une au gouverneur delà Tunisie, l'autre à M. Duruy, président de l'Alliance. En cette dernière, il dénonçait d'abord, dans la composition du Conseil, un caractère d'exclusion de nature à tenir les catholiques en défiance. C'est ainsi qu'on avait omis d'y faire entrer les chefs ecclésiastiques de nos missions coloniales et étrangères. Il dénonçait, en outre, dans la rédaction du programme, des expressions fort équivoques dans leur acception pratique et concrète, telles que celle-ci : « Appel fait aux hommes de toute opinion et de toute croyancey — en dehors de tout esprit de parti et de secte, — missionnaires français de divers cultes, — maîtres laïques, » etc., formules, qui, soit en elles-mêmes, soit par suite du

sens que leur font attribuer les polémiques contemporaines, sont considérées par l'Eglise comme la négation même de son enseignement et de ses doctrines. — « Or, faisait-il observer, si l'amour de la patrie est pour le clergé une seconde religion, il y a une religion qui tient une place encore supérieure dans son esprit et dans son cœur : c'est la religion qui a fait la France et dont lui-même est l'apôtre au milieu de ceux qui ne la connaissent pas encore. »

En somme, il résumait ainsi l'objet de ses demandes : i° La suppression dans les programmes de tout ce qui, eu égard à la phraséologie actuellement en usage, peut être considéré comme suspect par les catholiques; 2° le titre de président d'honneur des comités régionaux décerné aux Vicaires apostoliques français et aux chefs de nos missions, au même titre que les chefs de missions politiques françaises; 3° une composition telle du conseil d'administration qu'elle ne paraisse point être une déclaration de guerre aux croyances de l'Eglise catholique. Il redisait encore : « Si ces vœux ne pouvaient être agréés par vous, je ne pourrais, à mon grand regret, laisser mon nom inscrit à aucun titre parmi ceux des membres de l'œuvre, et je devrais faire connaître publiquement à mon clergé les raisons de ma retraite. »

Un des plus difficiles problèmes pour les catholiques, particulièrement en nos jours de confusion, est celui de savoir s'il vaut mieux, pour eux-mêmes et pour Je bien public, entrer dans des associations mixtes ou indifférentes de leur nature, afin d'y faire prévaloir leurs principes religieux, ou s'il est préférable de s'en tenir dehors, afin que ces principes n'y courent pas le risque d'une désastreuse et humiliante infériorité ou d'une compromettante solidarité. Mais à cet égard Mgr Lavigerie avait reçu de M. Cambon, le ii avril, « toutes les assurances désirables », avec la prière de lui indiquer lui-même les noms qu'il souhaitait de voir ajouter à la liste. Il s'engagea donc à fond en faveur de l'œuvre.

Le i'

où il disait que, « vu la pauvreté de leurs paroisses, il les engageait à veiller aux progrès de l'enseignement du français dans leurs écoles, pour obtenir ainsi les secours de l'Alliance. » Il leur apprenait qu'un Comité était fondé en Tunisie, composé en très grande majorité de catholiques notables, entre autres le R. P. Supérieur du collège Saint- Charles, le président et le secrétaire de la Société de Saint- Vincent de Paul. Cependant il avait soin de faire observer à ses prêtres que, si, dans la pratique, le caractère de l'Association leur inspirait des inquiétudes ou simplement des doutes, au point de vue des personnes, des tendances, des doctrines, ils devaient en avertir leur premier pasteur : « Notre devoir est, en effet, de ne participer en rien à une œuvre ou à une société où les doctrines de l'Eglise et les règles prescrites par elle ne seraient point observées ou sauvegardées en tout.»

Les choses en fussent restées là, et, déjà content d'avoir une majorité chrétienne dans son comité de Tunis, le Cardinal eût essayé plus ou moins efficacement d'obtenir pareillement une meilleure composition du conseil de Paris lorsque la presse catholique jeta le cri d'alarme. Le premier éclat vint de Lille où l'Alliance venait de constituer son comité sous la présidence du sénateur Testelin, uniquement connu pour sa farouche et grotesque hostilité contre l'Eglise. L'excellente et vaillante Semaine religieuse de Cambrai, rédigée à Lille, visa droit à la tête de l'œuvre. Elle fit le calcul que, « sur 5o membres de son comité central, 19 étaient francs-maçons. » Elle produisit les noms. Elle fit remarquer « les affinités de langage du programme de l'Alliance avec la Ligue d'enseignement et la franc-maçonnerie; » et elle se demanda si « ce n'était pas l'extension au dehors de ce système de laïcisation et de neutralité scolaire dont on constatait en France les effets si funestes à la foi et aux mœurs? »

Les journaux catholiques firent écho à ce cri de la

Semaine du Nord. Le Cardinal se sentit touché. Il s'irrita d'autant plus qu'il connaissait mieux que personne ce côté vulnérable de l'Association, et qu'on n'alléguait rien qu'il n'eût déjà objecté et combattu lui-même. Il se vit donc obligé de faire tête de deux côtés en même temps, et à la presse catholique trop ardente à répudier cette alliance hybride, et à l'Alliance trop lente à désarmer la presse en donnant aux .catholiques les satisfactions demandées.

Quand, au mois d'août, il revint de Rome archevêque nommé de Carthage, ce fut pour se voir assailli sur ce terrain nouveau d'une grêle de flèches empennées qui le harcelaient de flanc. La publication qu'il fit de la récente Encyclique Humanum genus contre les sociétés secrètes lui fournit une première occasion de s'élever contre « ceux qui confondaient une œuvre de pur patriotisme avec les sectes maçonniques». Il se plaignit aussi des journaux catholiques, au nombre desquels était Y Univers, qu'il s'interdit toutefois de nommer : « Le souvenir des services rendus, celui d'amitiés qui m'ont été chères et qui le sont encore m'imposent cette réserve. »

Le 3 septembre, il adressa sur ce sujet une Lettre confidentielle à ses prêtres. Au lieu de se défendre cette fois, il préféra prendre l'offensive : c'était son tempérament. Il déclara donc aux catholiques que , si l'Alliance était aux mains des incroyants, ils en étaient la cause. N'auraientils pas dû s'en emparer les premiers, comme lui-même les en avait conviés dès l'origine? « C'est alors, reprend-il, c'est alors qu'au contraire nous avons vu des journalistes sans mission nous contredire ouvertement, conseiller aux catholiques de s'abstenir d'entrer dans une société dont le but était louable, et où cependant ils ne fussent entrés que pour combattre leurs adversaires et assurer la majorité à leur foi. »

Sa parole s'exaltant est superbe d'éloquence contre l'abstentionisme des nôtres : « Comment! il serait défendu aux

catholiques de s'efforcer de corriger des erreurs et des abus, en entrant dans telles sociétés, uniquement parce que des sectaires y sont en plus grand nombre ! Mais alors il faut que les catholiques s'abstiennent aujourd'hui de toute participation aux assemblées quelconques, dans le pays où nous n'avons la majorité nulle part! Et c'est là le conseil que l'on trouve à donner aux catholiques de notre temps! Et l'on ne voit pas que, par la plus étrange des aberrations, on impose ainsi à l'Eglise la persécution la plus dure, la plus périlleuse, celle de Julien l'Apostat lui interdisant de participer à la vie intellectuelle de son temps !

« Je persiste donc à vous dire, Messieurs, et je désire que ma voix soit assez puissante pour traverser les mers et trouver un écho dans les cœurs vraiment catholiques : il ne faut point se retirer de l'Alliance ! »

Il s'adressait aux journalistes, et se dressant de toute la hauteur de son autorité : « Leur seul devoir, écrit-il impérieusement, est de nous écouter et de nous obéir. » Il s'appuyait sur les dernières instructions de Léon XIII à cet égard. Il s'appuyait aussi sur un Bref fort bienveillant, il est vrai, dans lequel le Pape « le félicitait du soin qu'il avait pris d'indiquer les moyens les plus propres de remédier aux maux de son Eglise, suivant la condition spéciale de ce pays », mais dans lequel il eût été bien difficile de trouver une approbation explicite de l'appui prêté à l'Alliance française.

Une autre Lettre à son clergé, restée manuscrite, était plus terrifiante encore et plus menaçante contre ses contradicteurs. « Si leurs excitations imprudentes, disait-il, devaient l'emporter ; s'ils laissaient, par leur système d'abstention, les mauvais desseins prévaloir contre l'Eglise, les pasteurs des missions sauraient à qui ils devraient les maux prêts à fondre sur eux. La responsabilité en incomberait tout entière à ceux qui, usurpant une autorité qui n'est pas la leur, sèment l'erreur dans les esprits, et détruisent l'u-

nitéde l'Eglise par leurs coteries misérables... Eh bien non, il n'en ira pas ainsi tant que j'aurai l'honneur de tenir dans mes mains une houlette pastorale. Je la tiens pour vous défendre, Messieurs; mais je la tiens aussi pour frapper ceux qui voudraient porter le désordre dans nos rangs. » Il ne fulmina pas cette lettre, il ne frappa personne, et il fit bien.

Il fit mieux, en en publiant une autre plus calme où il posait au curé de sa cathédrale de Tunis la question de savoir ce qu'il y avait à faire dans cette impasse cruelle : « Faudra-t-il se prononcer contre l'Alliance, demande-t-il, et ainsi vouloir que toutes les écoles françaises se créent désormais malgré et contre l'Eglise? Faudra-t-il s'abstenir, et ainsi se priver des avantages que nous y devons trouver, renoncer à y avoir aucune influence et à y combattre efficacement le mal, s'il se présente? » Mais, d'autre part, allait-il se heurter au soulèvement et à l'abandon des catholiques de France, et spécialement à la défaveur de l'œuvre des Ecoles d'Orient dont l'Alliance était considérée comme la rivale laïque? Cette situation inextricable l'excédait, l'exaspérait, l'emportait à des outrances de parole et de plume. Le lion d'Afrique tombé dans le piège, harcelé de droite et de gauche, se débattait dans sa fosse, se tournant et se retournant, en remplissant la montagne de ses rugissements.

L'Alliance d'autre part ne se pressait nullement de lui donner les satisfactions demandées et promises. M. Cambon en gémissait; mais il était loin de Paris, et il n'y pouvait rien. En août, une note du Cardinal au conseil de l'Association reprit la série de ses réclamations encore inécoutées : « Depuis quatre mois, dit-il, rien n'a été fait dans ce sens, et la situation déjà délicate ne fait que se tendre chaque jour davantage. Les feuilles religieuses n'ont pas craint de classer cette œuvre parmi les œuvres maçonniques et athées condamnées par le Saint-Siège. En présence de pareilles incriminations, des explications et modifica-

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tions dans le programme et le haut personnel sont nécessaires. Sans cela d'abord, au dedans, tous les catholiques refuseront de s'associer à l'œuvre, puis au dehors pas un seul missionnaire ne se déclarera pour elle. » Le Cardinal insiste pour qu'on tienne enfin la parole donnée le 1 1 avril. « La situation actuelle ne peut durer. Il faut que l'on sache clairement si l'Alliance veut marcher avec ou contre les catholiques. »

C'était un ultimatum que cette pièce. L'Association s'en émut, et un nouveau prospectus fut élaboré et soumis à l'Archevêque, qui l'accepta; mais on ne le fit pas paraître. Le Cardinal se demanda si on le prenait pour dupe. On lui dit d'espérer en de nouvelles élections qui devaient avoir lieu, au commencement de l'année, pour le renouvellement du Conseil et du Bureau. Une dernière fois il tenta d'v faire une trouée. Il écrivit, le il\ décembre, à M. Beluze pour le prier d'agir sur les électeurs de sa connaissance, et même de lui trouver parmi les catholiques un excellent état-major qui prît la place de l'autre. Il proposait l'amiral de Gueydon à la place de M. Tissot, qui n'était plus. Il demandait un siège pour M. Eugène Rendu; il remplaçait à la vice-présidence M. Paul Bert par M. de Vogué ; il eût désiré un autre secrétaire que M. Fôncin. « Parmi les dix membres sortant du Conseil d'administration, il faudrait, dit-il, exclure impitoyablement tout ce qui est ouvertement antichrétien. » Il demandait spécialement le concours de M. Fontaine de Resbecq. Finalement il disait : « Tout ceci est de la plus grande importance, avec les agissements de ces messieurs. Je serais obligé, sans cela, d'intervenir d'une manière publique et fâcheuse pour les intérêts que je représente, si on n'entre point pratiquement dans une bonne voie... »

Les élections tournèrent contre lui et ses amis. Dès lors il n'y avait plus à hésiter. Le 2*5 février 1 885, il adressa à M. Victor Duruy, ancien ministre, président de l'Alliance, sa démission motivée en ces termes : « Monsieur le Président, je vous prie d'agréer et de faire agréer au bureau de l'Ai-

liance ma démission de président d'honneur de cette société. A la distance où je me trouve et dans l'impossibilité où je suis en conséquence de contrôler des opérations dont je ne comprends pas bien dès lors le sens et la portée, il m'est impossible, à mon grand regret, d'en accepter la responsabilité. Il m'avait été formellement promis qu'aux élections dernières le nombre des membres catholiques du Conseil serait sensiblement augmenté, de manière à faire tomber les préventions qui existent malheureusement dans un grand nombre d'esprits contre les tendances de l'œuvre. Il ne m'est donc pas possible de m'expliquer comment non seulement cette promesse n'a pu être tenue, mais encore comment le nom de M. Fontaine de Resbecq, l'un de ceux qui pouvaient donner sous le rapport qui me préoccupe les meilleures garanties, n'a pu même être maintenu. Dans ces conditions, je dois me retirer; et c'est ce que je fais aujourd'hui, en vous priant d'agréer, avec mes regrets, etc. »

Cet acte jeta quelque trouble dans l'Association qu'elle diminuait et déconsidérait à la fois . M . Duruy fit des excuses, exprima des regrets, chercha d'autres combinaisons, formula de nouvelles promesses, en conjurant le Cardinal de revenir sur sa décision. M81 Lavigerie remercia, mais sans se dédire. Enfin, le 3o mars 1 885, il adressa au Président une lettre définitive : « Elle est dictée, disait-il, par le même sentiment de patriotisme qui m'avait fait approuver à l'origine la pensée de l'Alliance. J'espérais que votre société servirait la France à l'extérieur par une action vraiment une et acceptable pour tous. Je vois aujourd'hui avec tristesse qu'elle tend à diviser nos efforts par des préoccupations d'un autre ordre. Engagée dans une telle voie, l'Alliance ne peut plus avoir que des résultats funestes; et, après avoir consacré ma vie à maintenir les traditions séculaires auxquelles notre pays doit son influence au dehors, il ne m'est pas permis de laisser mon nom, si humble qu'il soit, contribuer à l'ébranler et le détruire. »

C'était irrévocable. Le Cardinal fit connaître sa démission

à ses prêtres. D'autres démissions, nées des mêmes dissentiments se produisirent à Tunis et dans les autres comités régionaux. L'Alliance, ainsi pleinement sécularisée, suivit librement la voie de la majorité de ses membres, mais sans refuser ses secours aux écoles congréganistes françaises.

Quant au Cardinal Lavigerie, il n'en continua pas moins de mener, avec ou sans cette aide , sa campagne de francisation en Tunisie, par l'école religieuse. M. Paul Melon, dans une brochure sur l'Alliance, constatait, en cette année i885, que, si sur ce terrain la victoire demeurait à la France, ce serait à lui qu'on le devrait : « Par lui, écrivait-il, les anciennes écoles sont reconstruites ou agrandies; de nouvelles fondées à Tunis, à Bizerte, à Sfax, Béja, Sousse, Monastir, Mahédia, etc. Les maîtres sont remplacés là où ils sont insuffisants, de nouveaux sont appelés, qui sont capables et munis de leurs brevets. Notre langue, jadis facultative, devient la loi obligatoire de l'enseignement; les mobiliers scolaires sont complétés, les livres choisis, les bibliothèques françaises créées dans chaque école. Partout une sève nouvelle circule, et, en trois ans, nos écoles se sont transformées. Celle de Sfax s'installe dans un local tout neuf, et les écoliers qui l'avaient désertée en 1882 sont revenus en foule au nombre de deux cent cinquantequatre. A Monastir, l'école est un vrai bijou, avec sa jolie maison mauresque, son patio intérieur inondé de lumière, et ses salles lambrissées. A Sousse, à la Goulette, c'est le même esprit de progrès qui domine. L'objet principal de l'enseignement est le français, pour lequel les Maltais, entre autres, montrent une aptitude remarquable. A Tunis, l'école des filles n'a pas moins de 36o enfants ; 82 Françaises, 171 Italiennes, 1 1 5 Israélites, 100 Maltaises et musulmanes. Elle a maintenant une succursale pour les enfants pauvres du quartier de Bab-Carthagène, qui compte déjà 160 élèves. Toutes ces écoles ont des bibliothèques françaises dont plusieurs commencées avec 6ô ou 80 volumes en comptent déjà plus de trois cents.

« En 1 88 1 , continue M. Melon, il n'existait que trois écoles masculines dans la Régence. Aujourd'hui leur nombre a doublé. Celles de Tunis sont au premier rang. Elles comptent 462 écoliers, dont 4i Français, 204 Italiens, 167 Maltais, et les autres Israélites, Grecs et Arabes. Les Frères de ces écoles se plaignent que le local est insuffisant pour les nombreuses demandes qui se produisent chaque jour. A la Goulette, ce sont des jeunes séminaristes qui dirigent l'établissement, vu la pénurie du personnel enseignant. A Sfax, ce sont les Frères Marianites, dignes d'une^ mention spéciale pour les résultats surprenants qu'ils obtiennent.

« L'élan est donné partout, et il ne faudra que peu d'années pour que notre langue règne en maîtresse sur le littoral tunisien. Persuadée des avantages qu'elle en peut retirer, la masse de la population elle-même s'ébranle et fait peu à peu le vide autour des écoles italiennes ; celles de Sousse faiblissent, celles de Monastir et de Sfax ont disparu. Les nôtres au contraire se repeuplent et comptent aujourd'hui 2.5oo enfants, dont 392 Français, 764 Italiens, 869 Maltais, 263 Israélites, 52 Grecs et 45 Arabes.

« Tel est le rôle considérable que joue le Cardinal dans la francisation de la Tunisie. Il s'insinue dans les cœurs sous le couverjt de la charité, crée non seulement des écoles, mais des hôpitaux et des orphelinats , répand l'argent à pleines mains sur toutes les misères, construit des églises et des cathédrales; et frappant par là les esprits les plus prévenus, finit par produire un courant d'adhésion qui entraine tout le monde. Les Italiens et les étrangers n'y échappent pas. En mai dernier, j'ai vu à Bizerte de petites Maltaises revendiquer spontanément le titre de Françaises, et même de petits Italiens promener dans la ville des bannières portant pour devise : « A la France, notre mère-pa- « trie », tandis qu'ils entonnaient, sous la direction de leurs curés et de leurs maîtres, les champs patriotiques de Déroulède. »

Il ne faut pas oublier de dire qu'à la fin de décembre 1 884?

le bruit s'étant répandu que le gouvernement se proposait de nommer le Cardinal commandeur de la Légion d'honneur, pour la nouvelle année, celui-ci prévint sa promotion, et l'arrêta par un refus. Le 20 décembre, il rédigea pour M. Cambon une note conçue en ces termes, en le priant de la signer comme sienne et de la faire parvenir à qui de droit : « Le Cardinal Lavigerie est reconnaissant au gouvernement de sa bienveillante intention ; mais il me prie de lui faire observer qu'il ne pourrait accepter en ce moment cette distinction, dans l'intérêt même de la mission de conciliation et de paix qu'il remplit en Tunisie. Il lui importe, dit-il, pour conserver son autorité morale vis-à-vis des étrangers, de garder toute l'indépendance de son ministère, et surtout de ne point paraître recevoir, pour les services qu'il a pu rendre à la France, de récompense politique. Il irait, dans cet ordre d'idées, jusqu'à décliner sa promotion, si elle était publiée, et il demande qu'on lui épargne une pareille démarche. »

Si la décoration ne pouvait être ni paraître la récompense des services politiques d'un évêque, encore moins pouvait-elle sembler une compensation personnelle de l'odieuse spoliation que souffraient, en ces mêmes jours, les diocèses de l'Algérie. .

C'était en effet à la même date, fin de décembre, que, sur le rapport de M. Jules Roche, la Chambre des députés venait de faire table rase, ou peu s'en faut, des crédits les plus nécessaires à l'exercice normal de la religion catholique en France et dans notre colonie. Ni les patriotiques interventions du ministre des cultes, ni les éloquentes démonstrations et protestations de Mgp Freppel n'eurent raison de la passion haineuse de la Commission et de la Chambre ; et l'on eut une fois de plus le spectacle de ces débats et de ces votes fiévreux qui, en arrivant le lendemain sous les yeux des lecteurs, partagent les esprits honnêtes entre le dégoût, l'indignation et l'épouvante.

Quand le budget des diocèses algériens sortit de là,

il était démembré, mutilé et meurtri. Les bourses des séminaires se trouvaient supprimées; le traitement des chanoines était aboli; un grand nombre de titres ecclésiastiques ou paroisses reconnues étaient annulés; les aumôniers militaires n'existaient plus en temps de paix; et le traitement de l'Archevêque tombait de 20.000 francs à 1 5.ooo, malgré la double charge afférente aux deux diocèses d'Alger et de Tunis.

Après la Chambre, le Sénat offrait encore un recours. Le 22 décembre 1884, Mgr Lavigerie adressa de Tunis, au Président et aux membres de la Commission sénatoriale du budget une longue note imprimée où il portait la lumière sur chacune des suppressions proposées par la Chambre. Il lui était facile de montrer que, si la situation faite de ce chef aux diocèses de la mère-patrie était cruelle et écrasante, elle l'était bien autrement pour les diocèses de l'Algérie. « La population française y est pauvre, et au lieu de pouvoir donner pour ses prêtres et ses églises, elle a dû longtemps tout recevoir. Pour cette cause il avait fallu créer, pour ses séminaires, des bourses deux fois plus fortes que pour ceux de la France. De même pour le traitement des prêtres et des évêques, en raison du manque absolu de casuel. Pas un seul prêtre français élevé en Algérie ne l'ayant jamais été que moyennant le secours des bourses de l'Etat, leur suppression y amènerait la disparition complète d'un clergé national, dont le ministère passerait aux mains des étrangers. Ces chanoines, à qui on enlève leur dernier morceau de pain, l'Archevêque démontre que, sur sept, il y en a trois décorés pour services rendus à la France, un quatrième, M. Gatheron, amputé de la jambe; un cinquième qui se dévoue à l'œuvre française en Tunisie, un sixième paralytique ; il n'y avait d'à peu près valide qu'un pauvre septuagénaire. La suppression des titres ecclésiastiques ou paroisses créées dans les centres de colonisation est la ruine de la colonisation elle-même. De même pour l'au-

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mônerie militaire, qui seule constitue le traitement de nos prêtres français en Tunisie. Enfin cet Archevêque, au patriotisme duquel le gouvernement ne cesse de faire appel pour des œuvres nouvelles, se trouve avoir, en 1884, pour deux archevêchés, celui d'Alger et celui de Carthage, pour son titre de Cardinal, pour son coadjuteur d'Alger, pour son auxiliaire de Tunis, un traitement annuel de 1 5.ooo francs, alors que, comme simple évèque, son prédécesseur, il y a quarante ans, en avait 3o.ooo! »

Au nom de la justice, du patriotisme, de l'humanité, de l'honneur, de la parole donnée, Mgr Lavigerie réclamait donc le rétablissement des précédents crédits. Son dernier mot était : « Je m'arrête, Messieurs, car je sens qu'en m'appesantissant sur ces pensées, je laisserais déborder mon amertume. J'ai déjà eu l'occasion de le dire : il n'en est point de plus grande pour un homme qui aime sa patrie que de voir méconnaître vis-à-vis de lui toutes les règles de la justice. » Cette justice, la Chambre haute allait-elle la lui rendre?

Peu de jours après, 17 février i885, le Cardinal recevait le pallium d'Archevêque de Carthage, à Alger où il avait appelé les évêques d'Oran et de Constantine. C'est dans cette réunion qu'il concerta avec eux une note collective destinée, non plus à la Commission du Sénat, mais au gouvernement. On y faisait remarquer l'effrayante progression qu'avait suivie, année par année, depuis 1877, la suppression des crédits affectés aux diocèses algériens. « Et cependant, si chacun est obligé de reconnaître qu'à la sagesse la plus constante nous avons toujours uni le plus pur patriotisme, nous demandons de quel droit on peut justifier l'ostracisme dont nous sommes frappés? »

Mais que faisait le patriotisme aux ennemis de l'Eglise? Le Sénat vota comme la Chambre. Dans ces conditions, le Cardinal déclara qu'il ne pouvait plus marcher. Il avait espéré dans la loterie tunisienne : mais au lieu de trois millions qu'il en avait attendus, elle n'avait produit que

la somme de 85o.ooo francs que le Cardinal avait partagés entre l'église de Carthage, 5oo.ooo francs; l'église de Tunis, 200.000; le séminaire, 00.000; l'archevêché 100.000. Et puis tant d'autres œuvres à faire vivre ! Et ces œuvres absorbaient plus d'un million par année !

Le Cardinal avait écrit, deux ans auparavant, que, si les ressources de l'Etat venaient à lui être enlevées, il était prêt à prendre le bâton de quêteur pour aller mendier partout le pain de ses enfants. « Le moment est venu de tenir ma parole, écrivit-il dans le Bulletin des Ecoles d'Orient. Il est vrai que, depuis deux ans, ma santé a subi de rudes atteintes, et mes forces sont bientôt épuisées. Mais je préférerais encore mourir, s'il le faut, de fatigue sur les grands chemins que de mourir, un jour, de honte, en laissant, par mes hésitations ou par ma faiblesse, supprimer sous mes yeux, le clergé français de l'Afrique. »

Il partit, précédé par cette lettre et par sa note à la Commission du Sénat , lesquelles firent le tour de la presse de toute nuance. Les yeux non prévenus s'ouvrirent, les bras se tendirent vers lui, de toutes les régions de l'opinion . M . Jules Simon lui consacra, dans le Matin, une de ces causeries fines, étincelantes d'esprit et de bon sens, où il plaçait en regard le portrait du grand patriote et les vilenies de la politique des Chambres : « Je vais mendier, dit-il. Prenez garde à cette parole! L'aumône ainsi demandée, et par un tel homme, n'est ni plus ni moins qu'un appel au peuple. Espérez-vous le dompter et dompter ceux qui lui ressemblent? Espérez-vous détruire cette religion et toute religion? Et au delà, si vous réussissez, qu'espérez-vous? Sur quoi vous reposez-vous? Est-ce sur le nihilisme? Ce qui peut vous arriver de pis est de réussir. » Dans le même temps, le Figaro en appelait de l'ineptie de la politique du Parlement à la politique plus intelligente deGambetta; et il se demandait avec désolation si, par suite de ces retranchements misérables, « l'œuvre admirable de patriotisme entreprise et poursuivie avec une ténacité héroïque

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par le Cardinal Lavigerie, l'œuvre immense de civilisation opérée par notre armée , notre langue , nos écoles , nos idées, notre commerce, l'œuvre qui nous a coûté tant de sang et tant d'argent, l'œuvre catholique et nationale à laquelle s'intéressait passionnément Gambetta lui-même, n'était pas, à l'heure présente, presque irrémédiablement compromise par nos tristes hommes d'Etat? » Et il renvoyait ces obscurs politiciens au livre lumineux de M. Gabriel Charmes sur la Politique française en Orient. Enfin on lisait, dans la Liberté : « La Chambre ne laissera pas derrière elle la réputation d'une assemblée clairvoyante en matière d'intérêts patriotiques ; mais jamais , avant cette occasion, elle n'avait donné une preuve plus manifeste de sa cécité. »

Les voies étaient préparées. Embarqué le 21 avril, le Cardinal ouvrait, le 26, à Saint-Joseph de Marseille, sa campagne de prédications et de supplications éloquentes. Le ier mai, il se faisait entendre dans l'église de Saint-Bonaventure, à Lyon. Le 10, il montait dans la chaire de la Madeleine, à Paris; le i4, fête de l'Ascension, il parlait et quêtait à Saint-Philippe du Roule; le 18, à Sainte-Clotilde. On se pressait pour l'entendre : son air de majesté, sa tête et sa barbe vénérables, sa voix brisée et caverneuse, et plus encore les traces de souffrance et de fatigue empreintes sur ses traits parlaient avant le discours. C'était d'ailleurs moins des discours que des causeries. Un vieil évêque français obligé de venir défendre auprès de sa patrie des œuvres consacrées à la servir, un Cardinal forcé de venir tendre sa main tremblante, montraient mieux que l'éloquence des écoles l'extrémité où il était réduit. Il avait précédemment dû souffrir en silence, par pudeur française, devant les musulmans et les étrangers. Il n'avait encore reçu alors que des blessures partielles ; aujourd'hui tout est atteint à la fois. Notre mort est assurée... Évêque, il n'a pu se résigner à voir détruire l'Eglise dont il était le pasteur. Français, il n'a pu voir porter un coup si funeste aux

intérêts et à l'honneur de la France. Au sortir d'un lit de souffrance, qui pouvait être son \h de mort, il a pris la résolution de partir, dût-il tomber sur les grands chemins. Qu'importe qu'il tombe, pourvu qu'il remplisse son devoir!... Le voici donc venu pour exposer ses maux; mais non pour mêler à sa plainte le cri des colères politiques. Il saura contenir l'amertume qui remplit son âme, pardonner à ceux qui le haïssent, et rester, pour défendre la cause de Dieu et celle de la patrie, sur les hauteurs sereines où résident la justice et la vérité.

L'Archevêque avait soin de varier son langage selon les auditoires. D'ordinaire il montrait aux fidèles les dangers que courait la religion en Algérie. A la Madeleine, s'adressant moins aux chrétiens qu'aux Français, il fit voir les conséquences qu'entraînait, au point de vue des intérêts de la France, la suppression d'un clergé national dans l'Afrique du Nord. C'était un discours de tribune, mais de la tribune des meilleurs temps et du meilleur langage, transporté dans la chaire. Tout en Algérie était atteint par ce coup : et notre prestige auprès des musulmans, et le développement de notre colonisation, et notre influence dans les pays nouveaux dont le monde civilisé se dispute la possession. Il rappelait, à cet égard, la proposition qui lui avait été faite de l'étranger : « Un des souverains de l'Europe nous a demandé de subventionner l'une de nos fondations, à la seule condition que son drapeau flotterait sur elle. Nous avons répondu que la croix est le seul drapeau des apôtres, et, pour des Français, à côté de la croix, celui de la France, leur patrie. Or, à une fidélité si constante à la France, la France répond maintenant en supprimant les ressources de nos séminaires ! » Sur un budget de moins de 800.000 francs naguère affectés au diocèse d'Alger, c'étaient 5j8.ooo francs qu'on avait retranchés au cours de ces dernières années; il en donnait le compte. Cependant les besoins du clergé et du culte n'ont fait que croître avec la population ; il en faisait le tableau. Ce

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tableau était navrant jusqu'au désespoir. « Voilà pourquoi, conclut-il, sentinelle avancée, j'ai voulu, dans la nuit qui déjà nous entoure, faire entendre le cri d'alarme avant que la place ne soit tombée. Ce cri douloureux de mon patriotisme, je voudrais qu'il fût entendu par ceux-là mêmes qui ont voté ces mesures si funestes. Ils ne l'ont fait sans doute que par erreur. Ils ont cru frapper l'Eglise seule dans nos personnes, mais, en réalité, ils ont surtout frappé la France. »

Le plus souvent, il faisait la quête lui-même : « Maintenant, mes frères, je vais donc descendre de cette chaire et parcourir vos rangs, en vous répétant les paroles que le plus humble mendiant répète à la porte de vos demeures : Mes frères, la charité pour l'amour de Dieu ! . . . Et si ce motif ne suffisait pas, pour quelques-uns, j'en ajouterais un autre qui n'est que le résumé de tout ce discours..., et je vous dirais en terminant : La charité pour l'amour de la France ! »

A Saint-Sulpice , ce fut autre chose. Saint-Sulpice était la paroisse de son grand séminaire et de ses catéchismes d'autrefois. C'était l'église de son ordination et de ses plus chers souvenirs ecclésiastiques. Ces souvenirs l'envahirent au moment même où il allait parler, et soudain, à la vue de ces séminaristes qui lui rappelaient sa jeunesse, oubliant Fexorde préparé, pour se laisser aller à l'émotion de ce spectacle, il commença, ainsi : « Junior fui, etenim senui, et non vidijustum mendie antempanem suum . Moi aussi, j 'ai été jeune et me voilà vieux! Ma jeunesse, tout dans cette église me la remet sous les yeux... » Il en redisait donc les souvenirs tristes et doux. « Mais me voilà vieux, et je ne puis ajouter avec le Psalmiste que je n'ai pas vu le juste mendier son pain et celui de ses enfants. » C'était inénarrable : on était conquis, on pLeurait, on s'en souvient encore. Il venait en mendiant et il était accueilli en triomphateur.

Il faudrait rapporter aussi sa conférence à l'Œuvre de la jeunesse qui venait de recueillir pour lui une souscription

de 10.000 francs. Il parla dans une des salles de sa vieille maison des Carmes d'autrefois. lies plus hautes notabilités étaient là : « Catholiques de France, leur dit-il, défendez votre foi menacée, défendez-la vous-mêmes par votre parole, par votre plume, par votre sang, s'il le faut! »

C'était devenu le grand événement de Paris que ces réunions de charité patriotique. La presse catholique et conservatrice applaudissait l'Evêque; la presse modérée, Y Evénement, le Temps, applaudissait l'orateur; les journaux extrêmes se disaient intéressés et émus. Le gouvernement inquiet proposa en secret des compensations à cette agitateur pacifique et populaire, à condition qu'il consentît à se taire. Le Cardinal protesta qu'il ne pouvait et ne devait rentrer dans ses droits que par la grande porte.

En même temps qu'il prêchait, il organisa à Paris un comité de Dames patronnesses, et le préposa à l'œuvre qu'il intitula : Œuvre du clergé français et du culte catholique dans l'Afrique du Nord. Il le composa des femmes des plus hautes illustrations militaires de l'Algérie : la maréchale de Mac-Mahon, la maréchale Canrobert, la maréchale Randon, la comtesseide Gueydon, la générale de Lamoricière, la comtesse de Bourmont, la comtesse de Pierre, née Clausel, la générale de Sonis, la comtesse de Chabannes, la générale d'Eudeville, la duchesse d'Isly, les comtesses Ferdinand de Lesseps, de Martimprey, de Richemont, la baronne de la Roncière Le Nourry ; et en tête Son Altesse Royale Madame la duchesse de Chartres. C'était l'Algérie héroïque devenue l'Algérie suppliante par la voix de ces femmes, et qui redemandait ses autels au nom de toutes ses gloires.

Le Cardinal partit pour Rouen, où il prêcha dans la cathédrale, le jour de la Pentecôte : « Jamais, racontait-il ensuite, je n'ai vu un si bel auditoire : près de dix mille personnes se pressaient dans cette immense église. J'y ai recueilli plus de in.ooo francs dans les rangs des fidèles ». Le 19 mai, il était à Lille, où il organisa de même un Comité

de patronnesses, dans une assemblée tenue chez les Dames du Sacré Cœur. Le lendemain , il montait en chaire dans l'église Saint-Maurice, la plus vaste de la ville. Les cinq nefs étaient remplies. Il causa familièrement avec cette assemblée : « Pourquoi ce cruel traitement qu'on nous inflige? Que peut-on nous reprocher? Rien. Mais écoutezmoi bien! On a juré la destruction de l'Eglise catholique; n'en doutez pas. On veut la prendre par morceaux pour ne pas vous effrayer. Ici en France, la charité des fidèles a réussi à empêcher bien des destructions; mais moi, je suis pauvre, mes chrétiens sont pauvres. Venez à notre secours. Entr'aidons-nous, car je suis un exemple vivant de ce qu'on entreprendra un jour contre les catholiques de France. » Il leur disait encore : « Catholiques de Lille, vous avez réalisé des miracles pour créer et maintenir votre belle Université, et tant d'autres grandes œuvres. Unissezvous à moi pour sauver aujourd'hui de la destruction et de la mort l'Eglise d'Afrique à peine renaissante. C'est l'Eglise des Cyprien, des Augustin, des Monique, de tant de génies, de tant de martyrs, qui vous crie par ma bouche : La charité, mes frères, pour l'amour de Dieu! »

Etrange contraste ! Pendant que le Cardinal Lavigerie tendait la main en France, son auxiliaire de Carthage, Mgr Buhagiar, était reçu à Malte, File anglaise, sous des arcs de triomphe. Le pape venait de l'enlever à Tunis et à l'Archevêque, pour le donner comme évêque à son île natale. L'Angleterre protestante avait envoyé une frégate au-devant de lui jusqu'à Syracuse, et c'était sur ce bâtiment que l'évêque catholique était arrivé à La Valette, où toutes les autorités étaient venues le recevoir. Après le journal le Temps , les Débats en faisaient ainsi leurs réflexions : « En vovant ce contraste, peut-on se défendre d'un retour sur l'inintelligente politique de notre Chambre qui, pendant ce temps-là, s'applique à rogner les traitements des évèques algériens, et à mettre le Cardinal dans l'impossibilité de poursuivre son œuvre de propagande, en Tunisie et en

Algérie? L'auxiliaire du Cardinal Lavigerie fait une entrée triomphale et officielle à Malte; le Cardinal quête en France pour y demander à la charité privée l'argent que le budget lui refuse ! »

Le gouvernement n'avait rien à gagner à ce jeu qui pouvait lui devenir funeste. Il fit intervenir auprès du Cardinal l'autorité devant laquelle Mgr Lavigerie courbait toutes ses volontés. Le vénérable prédicateur descendait de la chaire de Lille lorsqu'il trouva chez les pères Blancs où il rentrait, le secrétaire de la nonciature, Mgr Averardi, qui accourait de Paris pour le prier d'interrompre le cours de ses prédications. Le nonce lui faisait savoir que le ministère était disposé à réparer le préjudice porté à son Église, et il le priait, au nom de Rome, de faire ce sacrifice à l'intérêt de la paix.

Ce ministère, qui venait de remplacer celui de M. Ferry, était un ministère Brisson, avec M. Goblet au ministère des cultes. Ce n'était pas un gage de paix. Mais l'opinion était plus forte que l'hostilité des hommes et des partis : « On commence à s'apercevoir, lisait-on dans le Temps , quelques jours après, que les économies faites sur le traitement du clergé français d'Algérie et de Tunisie sont les économies les plus inintelligentes du monde. L'action de ce clergé s'exerce nécessairement au profit de la France. La situation de M. Lavigerie à cet égard est tout à fait éminente. On peut dire, sans exagération aucune, qu'il est le maître spirituel de la colonie étrangère. . . Les Espagnols, les Maltais, les Italiens, tels que nous les connaissons, ne se passeront pas de prêtres. S'ils n'en ont plus de Français, il leur en viendra de leur pays d'origine, lesquels naturellement travailleront au profit de nationalités autres que la Française. Ainsi la question se pose de la manière suivante : vaut-il mieux qu'il y ait en Algérie un clergé français qu'un clergé italien, espagnol ou anglais? Poser la question en ces termes, c'est la résoudre. Aussi nous ne doutons pas que la Commission du Budget pour 1886 ne la résolve dans le sens d\i

patriotisme, et n'accorde à M. Goblet les 100.000 francs qu'il réclame pour les besoins du clergé français en Afrique. »

Le Cardinal rentra à Paris immédiatement. Il s'y tenait caché dans un petit hôtel de famille, à l'angle de la rue de Rivoli et de la place du Palais-Royal, en y gardant un incognito qui le défendait contre les importunités du dehors. Un jour, fin de mai, qu'il était là, il entendit de sa chambre les pas retentissants d'escadrons de cavalerie et un défilé de troupes extraordinaire : c'étaient les obsèques nationales de Victor Hugo. « Il se leva alors, raconte son secrétaire, et, pendant des heures, je le vis arpenter sa chambre, silencieux, triste, levant les yeux au ciel, et parfois interrompant sa marche pour s'écrier : « Pauvres soldats! pauvre armée! l'obliger à figurer dans cette mascarade ! Pauvre France ! Chasser Dieu de son temple pour y loger cet extravagant ! Où allonsnous? »

La société française s'en allait donc de plus en plus dans des voies opposées à celles de l'Eglise. Ne seraitil pas possible de les rapprocher? C'était l'effort constant de la politique de Léon XIII : c'allait être de plus en plus celui de son grand auxiliaire, comme nous le montrera le chapitre suivant

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