PALAIS DE LA MARSA. STATUTS SYNODAUX. LES CARMÉLITES A
CARTHAGE. PREMIERE PIERRE DE SAINT-LOUIS. LE SIEGE DE CAR- THAGE RÉTABLI. PROCURE A ROME. UN AUXILIAIRE A CARTHAGE.
LA MALADIE. BULLE MATERNA ECCLESItâ CARITAS. ARCHE- VÊCHÉ.
Lorsque, le 4 mars 1882, M. Roustan eut quitté définitivement la Tunisie, Mgr Lavigerie se hâta de transmettre au gouvernement plusieurs indications pour le meilleur choix d'un successeur à lui donner. Ce choix tomba sur M. Paul Cambon, précédemment préfet du Nord.
Aucun autre ne pouvait être plus sympathique à l'Archevêque qui, dans sa jeunesse sacerdotale, avait été fréquemment reçu dans cette famille, à Paris, où il avait distingué encore jeune, le futur ministre de France en Tunisie. Cette « affectueuse sympathie », le Cardinal s'empressa de la lui témoigner dans une lettre à laquelle M. Cambon fit, le 16 mars, une réponse pareille, où il disait : «J'avoue, Monseigneur, qu'en acceptant un peu audacieusement la succession de M. Roustan, j'ai fait entrer en ligne de compte votre présence à Tunis comme l'une de mes meilleures
chances. Je ne connais rien du monde nouveau où je vais entrer. Je crois l'entreprise hérissée de difficultés, et les plus grandes ne sont pas à Tunis. Mais l'intérêt de la France est si clair et si évident qu'au risque de me casser le cou, je me mets à cette grande affaire avec une foi profonde. Grâce à Dieu, nous ne serons pas gênés lk-bas par des querelles qui ici rendent toutes choses difficiles. Je pourrai avoir recours à vos lumières, vous demander votre appui et vous donner mon concours. »
L'arrivée de M. Cambon coïncida à peu près avec les grandes fêtes du cardinalat à Tunis, auquel elle apporta le prestige de la présence du premier représentant de la France. L'entente promettait ainsi d'être pleine d'affectueuse cordialité : elle le fut, pour le bien de la France et de ses deux serviteurs.
La pensée dominante, quoique non encore manifestée, du nouveau Cardinal était de procurer le rétablissement de l'ancien siège primatial de Carthage, dont il avait déjà uni le titre sur sa tête à celui de Tunis. Sous l'inspiration de ce désir, il voulut que son mandement, pour le carême de 1882, fût donné à ses diocésains de la Régence par le plus illustre évêque de Carthage, saint Cyprien, dont il ne fit que reproduire et commenter les discours : « Bien des siècles, il est vrai, nous séparent de son époque. Et cependant j'admire comme ce sont toujours les mêmes passions et les mêmes haines qui désolent encore l'Eglise d'aujourd'hui. Ce grand évêque vivait, comme nous, dans des temps de trouble où les guerres, les séditions, les massacres, épouvantaient le monde. Il assistait aux menaces, aux blasphèmes, aux persécutions incessamment renouvelées contre le rèffne de Dieu : et il attribuait toutes ces calamités aux
péchés des chrétiens. »
Mais encore fallait-il, afin que cette restauration du siège fût possible, qu'une organisation diocésaine rendit quelque figure à cette ombre d'un grand nom. Nous en avons vu débuter le travail par une série d'établissements de charité
et d'enseignement, dont la chaîne va continuer à se dérouler sous nos yeux, dans les années suivantes.
Pour commencer par l'enseignement, le 20 janvier 1882, le Cardinal établit provisoirement les Dames religieuses de Sion dans une humble maison de Tunis, où leur pensionnat s'ouvrit le iei jour de mars. Il le destinait aux filles de la société cultivée de la contrée. Le nombre des élèves fut petit au début. Mgr Lavigerie écrivit à la Supérieure d'av.u'r confiance en Dieu, et aussi en lui : « Je vous bénis de loin, lui disait une lettre du 28 février, et demain j'aurai pour vous un souvenir spécial au saint autel. Je vous dis volonliers avec notre bon Maître : Ne craignez point, petit troupeau! Souvenez-vous seulement que le succès dépend des commencements. Avant de se décider, on vous attend à l'œuvre. Que cette œuvre soit avant tout celle de Dieu, et tout ira bien. » Il se montra un vrai père pour cette fondation placée sous son patronage : « Nous étions subjuguées par sa bienveillance familière et simple, nous écrit une des fondatrices. Il nous mettait à l'aise pour lui parler de nos besoins, de nos désirs, de nos difficultés; et il n'y avait pas jusqu'à sa pointe de malice qui n'ajoutât au charme de son entretien. »
Peu de jours après, 26 mars, l'Archevêque inaugurait le nouveau cimetière catholique. Un article du règlement sur les enterrements déclarait que « le service religieux ordinaire était gratuit ; et que le tarif des services plus solennels, demandés par les familles, serait calculé de manière à ce que les riches payassent, comme il est juste, pour leurs frères indigents. » Ainsi la charité qu'il avait prise pour devise était-elle inscrite, là encore, en tête de ce code funéraire.
On lui avait fait remarquer que le grand nombre de fêtes d'obligation chômées dans le Vicariat, en dehors du dimanche, portait préjudice aux intérêts matériels de la colonie. Il obtint du Saint-Siège que l'induit donné à la France, en 1802, et appliqué depuis à l'Algérie, le fût aussi à
la Tunisie. En conséquence, les fêtes précédemment célébrées en semaine étaient transférées au dimanche suivant, à l'exception des quatre fêtes concordataires : Noël, l'Ascension, l'Assomption et la Toussaint. « Je suis heureux, mes très chers frères, de pouvoir vous donner ainsi une nouvelle preuve de ma sollicitude ; et j'ai la confiance que vous y répondrez par un redoublement de piété et de ferveur. » La communauté des sœurs de Bon Secours de Troyes, établie par lui dans le quartier de la Marine, devait soigner à domicile les pauvres comme les riches. « Chez les pauvres, elles vont tout à fait gratuitement, écrivait-il. Chez les riches, elles n'exigent rien ; mais ceux-ci doivent comprendre qu'ayant à pourvoir à leur subsistance, les sœurs ne peuvent le faire que par les offrandes qui leur seront faites, en reconnaissance de leurs services charitables. »
Un hôpital était nécessaire, pour remplacer le petit hospice des sœurs de Saint-Joseph, où les malades manquaient d'air, d'espace et de lumière : « Un grand nombre de ces malheureux frappent chaque jour vainement à la porte, écrivait douloureusement le Cardinal. Tout est déjà rempli dans la pauvre maison mauresque qui leur sert de refuge ! » Une caserne musulmane se trouvait sans emploi depuis notre occupation : il l'obtint du Bey et se mit à l'œuvre de sa transformation. L'ancienne administration se trouvant réduite à un seul membre, il commença par nommer un nouveau conseil composé de catholiques appartenant aux trois nationalités, française, italienne, maltaise, et dont la principale mission était de chercher les moyens d'approprier et de doter cet établissement. Il y disposa des salles distinctes pour les hommes etpour les femmes, pouvant contenir chacune cinquante lits; l'une d'elles fut réservée aux militaires français. Plusieurs médecins furent attachés à l'établissement; dix religieuses le desservirent sous la direction de sœur Jeanne, une admirable fille..Enfin, près de la porte d'entrée, une salle était affectée aux consultations des indigents qui l'assiègent chaque matin pour
y recevoir des soins et les remèdes gratuits : c'est le dispensaire des sœurs.
On devine qu'entre tous ces ouvriers et ces ouvrières de charité, Mgr Lavigerie donnait une place à part à ses missionnaires de Carthage. Il leur écrivait dans ce temps-là : « C'est à vous que je m'adresse pour ce ministère de paix. Votre demeure a toujours été hospitalière pour tous, pour les musulmans comme pour les chrétiens. Vous y entourez d'une égale bienveillance les fils des Italiens, des Maltais, des Grecs, de nos Français. Vous portez ainsi vraiment l'esprit catholique dans ce mélange de peuples divers représentés dans votre collège, et vous montrez ainsi que rien n'est impossible à la charité et à la sagesse chrétiennes. Recevez pour cette charité mes bénédictions paternelles. Continuez vis-à-vis des ennemis de notre foi l'exercice d'une vertu si douce. Gardez-vous d'exciter leur fanatisme par un zèle imprudent. Secourez leurs pauvres, guérissez leurs blessés, soignez leurs malades. Aimez-les comme vos frères et les enfants du même Dieu. Vous honorerez ainsi votre foi, vous servirez la France chrétienne, car notre manière à nous de la servir et de combattre pour elle, ce n'est pas de la rendre redoutable, c'est de la faire aimer par nos vertus et par nos bienfaits. »
Ces missionnaires d'Alger, il pensa même un instant à leur faire attribuer la mission de Tunisie tout entière. Le 19 avril 188a, ayant réuni le conseil à Maison-Carrée, il lui fit connaître qu'il avait jeté les yeux sur la Société pour ce ministère. Le conseil accueillit sa requête avec une vaillante joie : « Notre Institut, répondirent les pères, ayant pour but spécial la conversion des indigènes, nous embrasserons cet apostolat comme un moyen d'y travailler. » Mais il fallait attendre le signal de la Providence, avec son divin secours. L'heure n'était point venue. Il fit de même appel aux Sœurs de la mission. Six religieuses partirent d'Alger, le 17 octobre 1882, et se rendirent par mer à Carthage. Là leur première visite fut pour l'am-
phithéâtre où des femmes héroïques, Perpétue et Félicité, d'autres encore moins illustres, avaient donné virilement leur sang- pour Jésus-Christ. « Ces ruines appartenaient jadis à la grande mosquée, écrit le Cardinal. Le Bey, à qui je fis part de mon désir, donna l'autorisation de les vendre. Elles sont à moi. Combien je voudrais être assez riche pour y élever un monument, une chapelle à la mémoire de ces saintes femmes et de tant àe martyrs ! »
C'est à la Marsa que le Cardinal avait préparé la pauvre habitation des Sœurs missionnaires, entourée déjeunes arbustes, eucalyptus, cyprès, faux poivriers ; et, au milieu d'une modeste cour, deux corbeilles d'œillets tout en fleurs. Là avait résidé précédemment le consul de Hollande. Elles y placèrent d'abord une statue du Sacré Cœur qu'elles invoquèrent en chantant. C'était le 22 octobre. Le lendemain, le Cardinal vint les visiter et les bénir. Faute de chaise dans la maison, il s'assit au milieu d'elles sur une caisse de pharmacie. Ce dénuement lui plaisait : « A la bonne heure, dit-il, voilà des missionnaires comme il m'en faut! » Luimême pourvut à leurs nécessités pressantes. L'école s'ouvrit le 3o du mois : elle compta bientôt une vingtaine d'enfants, français, maltais, italiens, arabes et israélites. Les malades arrivèrent des villages voisins. Les sœurs rêvaient déjà d'avoir un hôpital! Ce ne fut jamais qu'un rêve. Mais elles entreprirent bientôt la conversion des parents de leurs enfants européens devenus oublieux de leur Dieu. Leur charité fit des miracles dans ces âmes.
Au sein de cette charité qui se devait à tous, les Italiens, semble-t-il, obtenaient une place de faveur, en raison même de leur antipathie nationale contre nous. Nous avons déjà vu que l'Archevêque affectait d'écrire ses instructions pastorales dans leur langue, en même temps que dans la nôtre. En établissant à Tunis les Sœurs de Bon Secours, il avait obtenu que l'une d'elles fût tirée de Rome pour le service des malades de langue italienne. Dans ces mêmes années, M8r Suter, ancien Supérieur des capucins italiens,
étant venu à mourir, Mgr Lavigerie écrivit une circulaire remplie de son éloge, pour le recommander aux prières des fidèles. Toutefois ces avances trouvaient peu de correspondance. Les journaux italiens , encouragés par leur succès contre M. Roustan, tombaient maintenant de tout leur poids sur l'Archevêque français, qu'ils auraient bien voulu attirer, lui aussi, dans quelque guet-apens, afin de le démolir par un procès de presse. Il dédaigna de répondre; mais sa vengeance était prête.
A cette époque, automne de 1882, toute la haute Italie fut submergée par les inondations fluviales. C'était la ruine complète. A cette nouvelle, Mgr Lavigerie n'eut qu'une pensée : venir au secours de ces malheureux étrangers. Le 27 septembre, il écrivit en leur faveur une Lettre circulaire à ses deux diocèses d'Alger et de Tunis : « Un long cri de détresse nous arrive de l'Italie, dit-il; à la suite de tempêtes et d'inondations presque sans exemple, une grande portion de cette contrée vient d'être victime de dévastations lamentables. Des villes, des villages sont ruinés, en partie. Des hommes, des femmes, des enfants ont péri. Les animaux ont été entraînés par les eaux, et des provinces hier florissantes sont aujourd'hui plongées dans la misère et dans le désespoir. Devant un tel désastre, nous devons nous souvenir des liens étroits qui nous attachent à nos frères d'Italie. Hâtons-nous donc de donner aux victimes de tant de fléaux le témoignage de notre sympathie fraternelle. Et moi, je manquerais à mon devoir de père et à ma devise : Charité; je manquerais à la promesse solennelle que j'ai faite d'aimer tous mes fils catholiques, de quelque contrée qu'ils soient venus se ranger sous ma houlette, si je ne m'unissais a vous pour secourir tant d'infortunes. » Il demandait donc qu'une quête fût faite dans toutes les églises de sa juridiction.
Elle apporta aux inondés 6.160 francs, que le Cardinal envoya promptement au directeur de \ Osservatore romano, avec une lettre, où, excusant la pauvre colonie de
ne pouvoir envoyer que l'obole de la veuve, il aimait à faire remarquer que tous, sans distinction de nationalités, les musulmans eux-mêmes, le Bey de Tunis en tête, avaient répondu k son appel : « Pour moi, disait cette lettre, j'ai été doublement heureux de provoquer ces vives sympathies en faveur des fils si cruellement éprouvés de votre chère Italie. En remplissant ainsi le premier devoir de ma charge pastorale, qui est l'exercice de la charité, j'ai pu prêcher une fois de plus, par la parole et par l'exemple, l'union, la paix, l'oubli des injures, vertus sans lesquelles il nous est impossible d'accomplir ici la grande œuvre providentielle que le monde chrétien tout entier est visiblement appelé à remplir dans l'Afrique du Nord : Noli vinci a malo, dit l'Apôtre, sed vince in bono malum. »
Devant une si belle conduite le consul général d'Italie, M. Reybaudi Massiglia, rendit les armes. Il remercia le Cardinal par une lettre remplie de son admiration pour « l'élévation de ses idées et la générosité de ses sentiments. » C'étaient ses expressions.
Mais l'Archevêque français se devait d'abord k la France et à ses intérêts politiques en Tunisie. Il ne l'oublia pas. Le 21 octobre, une lettre de lui faisait savoir k nos gouvernants que les jours du Bey étaient comptés. Aux soixantedouze ans d'une vie épuisée par tous les excès, Mohammed- Es-Sadoc joignait une maladie qui faisait présager une catastrophe prochaine. La lettre du Cardinal était adressée au P. Charmetant, avec cette indication donnée séparément : « Cette pièce est importante et urgente. Elle est destinée à être lue à M. Gambetta et aussi à M. Decrais, si cela est possible. » Elle avertissait le gouvernement qu'il était temps de songer à ce qu'il y aurait k faire dans de telles conjonctures. « Les officiers, disait-il, sont partisans de l'annexion immédiate, et leurs généraux écrivent dans ce sens k Paris. Cela n'est pas étonnant : ils cherchent l'occasion de donner des coups, c'est le métier. Mais pour moi, je n'ai jamais varié : je pense que l'annexion serait
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prématurée, et qu'elle ne pourrait avoir, en ce moment, au point de vue des intérêts français, que des résultats funestes. » Il les énumérait : « mettre la colonisation du pays entre les mains de l'armée, ce qui a produit des effets déplorables en Algérie ; s'exposer à allumer la guerre sainte contre nous, et faire le jeu machiavélique de Bismarck qui voudrait nous mettre en face du fanatisme musulman dans toute l'Afrique du Nord, en même temps qu'il nous attaquerait sur le Rhin ; nous faire dépenser des centaines de millions pour des transformations administratives, qui seraient les conséquences forcées de l'annexion; enfin, indisposer l'Angleterre et achever de nous aliéner l'Italie, ce qui nous exposerait à des revendications et à des surprises de toute sorte. »
La conclusion du Cardinal était que, « le Bev mort, il fallait laisser Sidi-Ali-Bey, son héritier présomptif, prendre paisiblement possession de son pouvoir nominal en Tunisie, mais en même temps obtenir de lui par avance tous les engagements qui nous assureraient sa soumission et son concours. Là devait être l'action prompte et intelligente de notre diplomatie. — Mais en cela, je n'ai aucune autorité, ajoute-t-il discrètement, et je ne me soucie point d'en réclamer ou d'en prendre. Mon rôle est un rôle muet; et je ne puis être utile qu'en ne paraissant point et en me bornant à faire connaître mes idées, lorsque je les crois pratiques. »
Sept jours après, 28 octobre, le Cardinal écrivait : « Je ne me trompais pas dans mes pronostics. Le Bey est mort ce matin. Son successeur est élu selon mes désirs, et l'annexion éloignée. »
On touchait à la fin de l'année 1882. L'œuvre principale qu'il importait d'organiser à Tunis et dans la Tunisie était l'œuvre scolaire. Là était le champ clos de la lutte entre la France et l'Italie. Le pays serait à qui posséderait la jeunesse, ferait parler sa langue, infuserait son génie, ferait aimer ses mœurs, et par là s'assurerait l'avenir.
A l'heure où nous prenions possession de la Régence, nous y avons compté neuf écoles congréganistes françaises, dont deux à Tunis, deux à la Goulette, une à Sousse, quatre à Sfax, et une dernière plus récente dans l'île de Djerba. Les Frères des écoles chrétiennes étaient dans la capitale depuis i855, où 'ils avaient quatre classes avec six ou huit frères sous la direction du frère Angel Pierre, leur sage Supérieur. Les écoles de filles étaient aux mains des Sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition, depuis 1840. Les mêmes admirables sœurs s'étaient établies ensuite à Sousse en i843, à Sfax en 1 854, à La Goulette en i855, à Djerba en 1879. Toutes ces écoles étaient soutenues par l'œuvre de la Propagation de la foi et celle des Ecoles d'Orient. A la dernière heure M. Roustan avait obtenu pour elles du gouvernement français la subvention annuelle de 6.000 francs; mais combien insuffisante à leur pauvreté! Quelles tristes classes que celles de Sousse, de Sfax, de Tunis même, pauvres hangars aux murailles nues, aux plafonds branlants !
En face de nous, à Tunis, à la Goulette, partout où nous ouvrions nos écoles, l'Italie élevait les siennes pour les écraser. Elles recevaient de l'Etat italien 60.000 francs par an, pour leur aménagement et mobilier scolaire. C'était un instrument de règne. « Après l'établissement de notre protectorat, raconte le Cardinal, ce fut bien pis encore. L'Italie, voulant prendre une sorte de revanche contre nous, avait fait un bruyant appel à tous les Italiens par tous les journaux libéraux de la Péninsule, à l'effet d'établir des écoles de cette langue dans la Régence tout entière ». Déjà dominant à Tunis et à la Goulette, ils entreprirent de s'emparer de l'enseignement à Sfax, Monastir, Sousse; et ils étaient en train d'y dépeupler nos classes, lorsque Mgr Lavigerie arriva pour fermer la brèche et empêcher la capitulation.
Disons en outre que « l'Alliance israélite universelle » n'élevait pas moins de mille enfants à Tunis, garçons et filles,
divisés en dix-neuf sections, et installas dans des immeubles auxquels la riche Association envoyait une somme de 78.000 francs par année.
C'est à cette double concurrence, celle de l'Italie surtout, que le Cardinal devait faire face, dans un intérêt plus haut encore que l'intérêt national : « Non moins opposées à l'Eglise qu'à la France, écrivait-il, les écoles italiennes, fondées depuis quatre ans en Tunisie, sont ouvertement athées. » Il fit sa tache de leur opposer des écoles religieuses. Il annonça qu'aux écoles de filles qui déjà nous sont connues, il allait en ajouter une nouvelle à la Porte de Carthage, dans le quartier maltais, avec une chapelle pour les catéchismes et les réunions dominicales. Il se prépara à doter d'un semblable bienfait les garçons du quartier des Siciliens, dans le faubourg de Bel Ezira, où il plaça les Frères des écoles chrétiennes. Nous les y verrons fleurir.
L'opinion était avec lui. Il avait reçu, pour ces écoles, certaines offrandes inattendues qui lui faisaient connaître, à des signes aimables, la volonté de Dieu. Il racontait qu'un lieutenant de l'armée expéditionnaire, près de rentrer en France, lui avant fait demander quelle était, en Tunisie, l'œuvre la plus française et la plus chrétienne à laquelle il pût contribuer en ce moment, lui avait remis en conséquence une somme de 10.000 francs aussitôt utilisée dans la construction de l'école du quartier maltais.
Un autre, un protestant, l'avait prié d'accepter la somme annuelle de 2 .000 francs pour la fondation d'une école de Sœurs, dans une ville de son diocèse où il ne s'en trouverait pas encore. Ce bienfaiteur, M. Paul Melon, était le même qui, à cette époque, présentait à la société Francklin un rapport bien démonstratif sur l'œuvre scolaire du Cardinal en Tunisie. « Je parle de choses dont j'ai été le témoin disait-il; et j'affirme que les congrégations religieuses ont admirablement préparé le terrain sur lequel s'établit maintenant la prépondérance de la France en Tunisie. Les progrès
accomplis depuis 1881 ont été considérables, et c'est au Cardinal Lavigerie qu'en revient tout l'honneur. De nouvelles écoles françaises ont été créées à Béja, Bizerte, Monastir, Mahédia, Sfax... Plus de 3. 000 livres de classe, répondant aux dernières exigences de la science pédagogique, ont été distribués proportionnellement au nombre des élèves, qui s'élève à peu près à 3. 000, entre les onze écoles ouvertes à l'heure qu'il est. En outre, une bibliothèque populaire, dont le Cardinal Lavigerie a bien voulu faire les frais de première installation, s'élevant à 1.200 francs environ, va s'ouvrir dans quelque temps à Tunis. . . » Il exaltait l'homme éminent qui, « par son inépuisable charité, sa largeur de vues, son grand esprit pratique, sa parfaite connaissance des hommes et des choses, son sens politique, aura, du jour au lendemain, attaché à sa personne et par suite à la France, la majeure partie de la population européenne, maltaise d'origine; et cela d'une façon tellement étroite que, si la France demandait aujourd'hui à la Tunisie de légitimer le nouvel ordre de choses par le suffrage universel, il en sortirait une éclatante consécration. »
Le rapporteur ajoutait : « Le clergé de la Régence nous est dévoué, et par lui la majorité de la population nous est acquise : souhaitons qu'on ne l'éloigné pas par des mesures intempestives et peu politiques. Gambetta luimême, président de la commission du budget ne réclamait-il pas énergiquement des augmentations de subvention pour les congrégations d'Orient, et ne regrettait-il pas amèrement que le lvcée de Galata-Seraï n'eut pas été confié à des jésuites? Pourquoi ne nous inspirerions-nous pas de ces vues larges et politiques ? Puisque nous avons la bonne fortune de trouver dans les Frères et les Sœurs les instruments les plus dociles, les plus actifs et les moins coûteux de notre influence, gardons-nous de toute mesure qui pourrait entraver leur action , affaiblir leur prestige et le nôtre, et soustraire à leur direction des générations qu'ils élèvent dans l'amour de notre patrie. »
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L'Italie elle-même sentait bien qu'un puissant secours venait d'être donné à sa rivale d'influence en Tunisie ; et c'est alors que la Ri forma, le journal de M. Crispi, lâcha le mot devenu célèbre : « Sa présence à Tunis vaut à la France une armée. »
Il n'y avait qu'un lieu au monde où cela ne fût pas compris : c'était, hélas! la France elle-même, et en France, le Parlement. C'est là qu'on eut par deux fois le spectacle de ce que peuvent contre la raison et le bon droit la fureur des partis et l'ingratitude des hommes.
Nous nous souvenons que le gouvernement , mieux au courant des services passés et des besoins présents, s'étant vu refuser par la commission le crédit de 5o.ooo francs demandé par Mgr Lavigerie, le président du conseil, M. de Freycinet, de sa propre autorité, lui avait fait allouer cette même somme sur un crédit ouvert au budget sous le titre de a secours à des prêtres en activité de service. » M. de Freycinet n'était plus au pouvoir, lorsque la Chambre des députés, dans sa séance du 16 novembre 1882, fut saisie de cette affaire par M. Jules Roche. Fort de l'appui de M. Clemenceau, de M. Paul Bert, et de toute la gauche radicale, il s'en fit une arme pour frapper sur le ministère déchu, surtout sur l'Administrateur apostolique de Tunis traîné ainsi à la barre de ceux qui auraient du décréter par acclamation qu'il avait excellemment mérité de la France.
Le nouveau ministre des cultes était M. Fallières. Comme l'indiquait plus tard le Cardinal Lavigerie, celui-ci 'n'avait à répondre qu'une chose, droitement et simplement : « C'est qu'en demandant un évêque français pour Tunis, le gouvernement avait pris l'obligation vis-à-vis du Saint-Siège de pourvoir au nouveau service religieux; que l'Archevêque n'avait fait que réclamer l'exécution de cet engagement; que la commission du budget ne l'avait écartée que parce que la situation lui était inconnue, et qu'alors le gouvernement avait pris le seul moyen qui lui
restât d'être fidèle à ses promesses : celui de donner aux prêtres établis en Tunisie la portion disponible du crédit inscrit sous le titre de Secours à des prêtres en activité de service. » Au lieu de cela, M. Fallières se montra faible, timide et embarrassé devant l'opposition. Il se contenta d'indiquer, en termes généraux, « qu'il y avait en Tunisie des intérêts engagés, que les membres du clergé français y servaient des intérêts religieux très importants; qu'il y avait là une situation à conserver et une influence à combattre. »
Ce fut alors un déchaînement. M. Clemenceau, l'incorruptible, cria très haut au scandale. Dans son incroyable inconscience des choses, il demanda pourquoi l'Archevêque d'Alger ne restait pas à Alger, et ce qu'il allait faire à Tunis ! Il s'indigna vertueusement que l'argent de la France fût employé à la propagande catholique, oubliant que c'était de la propagande française. « Qui me dit, s'écria outrageusement le patriote, qu'on ne pourra pas employer ces 5o.ooo francs à payer des agents politiques à l'étranger? » M. Paul Bert renchérit sur lui, et tragiquement il accusa le fanatisme de l'Archevêque de préparer contre nous des « Vêpres Tunisiennes! » Une seule voix s'éleva pour rendre hommage au grand serviteur de la patrie : « Cet Évêque, cria M. de la Bassetière, cet Évêque nous a valu une armée en Tunisie, monsieur Clemenceau ! » Ce dernier déclara « ne pas comprendre ! » Hélas! c'était vrai.
Le 18 novembre, la discussion fut reprise sur le même sujet. Les explications fournies par M. Fallières ne furent guère plus catégoriques que les précédentes. Il allégua seulement que Mgr Lavigerie, ayant fait dans l'intérêt du pays de grands sacrifices, avait le droit de demander une subvention, et que le gouvernement, trouvant les fonds disponibles aux crédits du chapitre VII, s'était cru le devoir de les lui accorder. M. Ferry, plus homme politique, entra d'un mot dans la vérité de la situation, en déclarant de son banc que « la nomination du Vicaire apostolique à Tunis
engageait l'honneur de la France. » M. Jules Roche fut emporté; M. Clemenceau (u\ amer. On accusa les pères Blancs de faire un prosélytisme périlleux parmi les musulmans; on réédita le mot terrifiant de Vêpres Tunisiennes. Mais il fallait conclure. En définitive, allait-on blâmer ou amnistier la conduite de l'ancien ministère? Le blâme fut écarté, et le vote de l'ordre du jour pur et simple donna finalement raison à la justice et au bon sens, si maltraités dans les débats.
Le Cardinal Lavigerie sentit la portée de ces coups. Le 5 décembre, il écrivait à ses missionnaires de Maison-Carrée : « Priez et faites prier pour moi, je vous en supplie, car je me trouve engagé, par suite des derniers débats de la Chambre, dans une grave polémique qui peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal à nos œuvres, selon qu'elle tournera. »
Le mal trop certain qu'elle faisait à Tunis, c'était de déconsidérer la France. Le patriotisme du Cardinal en gémissait, dans une Lettre publique à Mgr Dauphin, directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient : « Vous comprendrez aisément, disait-il, quelle impression causent ici les attaques dont nous venons d'être l'objet dans la presse et à la tribune. Elles sont mauvaises pour l'influence française et elles désolent notre patriotisme. Qu'en France les partis se déchirent et fassent arme de tout, c'est déjà funeste. Mais qu'à l'étranger et devant l'ennemi on ne respecte même plus son drapeau, c'est ce qui montre, hélas ! notre décadence. Pauvre peuple, sans patriotisme et sans Dieu! » Puis, dans cette lettre de grande allure, il réfutait une à une toutes les calomnies qui avaient, par deux fois, défrayé les débats. Il repoussait principalement l'accusation de fanatisme porté contre les missionnaires, pour montrer seul à l'œuvre le grand, le beau, le tout-puisssant et patient prosélytisme de la charité. Habilement il avait soin de solidariser sa cause avec celle du gouvernement lui-même : « Dans cette levée de boucliers dont nous sommes le pre-
texte, c'est le gouvernement qui est visé par ses adversaires. Nous ne sommes pourtant et nous ne voulons être, à aucun degré, des hommes politiques. Nous suivons le drapeau de la France, sans même nous préoccuper des mains qui le tiennent; nous cherchons à l'honorer et à le servir, par l'exercice de notre ministère de charité, de conciliation et de paix. Il suffit : cela nous vaut les outrages de ceux qui pensent ébranler ainsi un pouvoir d'un jour... »
Une autre lettre, adressée le 2 décembre, à M. Duclerc, président du Conseil, lui montrait que, de cette solidarité résultait pour le cabinet une obligation d'honneur de ne pas l'abandonner : « Si nous avons été outragés par les uns, abandonnés parles autres, c'est par esprit départi, et parce que nous nous sommes serrés en Tunisie autour du drapeau national que le gouvernement tient dans sa main.» Le devoir de ce gouvernement était donc d'obtenir du Sénat, présentement saisi de l'examen du budget, un règlement loyal du traitement de ses prêtres. « Aussi bien, déclarait-il nettement encore une fois, si l'Etat me refuse ce concours nécessaire, je n'aurai plus qu'à me retirer, mais aussitôt le Préfet apostolique italien viendra prendre à Tunis la place qu'il y possédait autrefois. Enfin, Monsieur le ministre, ce que je demande, quoi qu'il arrive, c'est de savoir à quoi m'en tenir pour prendre de mon côté les dispositions nécessaires. Le gouvernement peut être assuré que, dans aucun cas, les attaques de ses adversaires n'ébranleront le courage de nos prêtres et le mien, et ne nous feront déserter le poste que nous avons accepté par dévouement pour l'Eglise et pour la France. »
On l'attaqua ailleurs et sur un autre point. Une note perfide se glissa, dans les journaux même catholiques, relevant le chiffre énorme de 260.000 francs qu'il recevait à lui seul de la Propagation de la foi ! Qu'avait-il besoin de demander en outre un secours au parlement, et qu'en pouvait-il faire? On avait oublié de dire que cette somme, dont il n'était que le dispensateur, il la devait distribuer à plu-
sieurs Vicariats apostoliques plus étendus que l'Europe. La mission de la Régence n'entrait dans cette subvention que pour 60.000 francs, et l'Archevêque à cette époque en avait dû dépenser, pour la même mission, 985.000 en un an et quelques mois. Il en fit le compte détaillé franc par franc, en quinze articles.
Mais, en répondant ainsi à ses détracteurs, il leur signifiait à eux aussi que, « s'ils pouvaient désoler le patriotisme du clergé de la Tunisie, ils n'en triompheraient pas. — Si les ressources nous manquent un jour, disait-il enflant la voix, nous aurons recours à la justice, à la générosité du monde chrétien. Il me reste encore assez de forces pour prendre le bâton de quêteur. Saint Paul n'en a point rougi pour l'Eglise de Jérusalem au berceau; je n'en rougirai pas, tout vieil évêque et cardinal que je suis, pour celle de Carthage ressuscitée. Le pain de chaque jour que je demanderai pour mes prêtres, sera du moins celui de la charité. Il n'aura pas pour eux l'intolérable amertume que lui donnent, pour ceux qui aiment la patrie, les outrages qui leur en arrivent, en retour de leurs sacrifices et de leur dévouement. »
C'est par ce chemin, bordé de bonnes œuvres mais hérissé d'obstacles, qu'il s'avançait vers le but toujours présent à ses yeux : le rétablissement du siège de Carthage. A ce futur siège il fallait une cathédrale digne de son illustre passé et de son grand avenir. Or ce fut dans ces mêmes jours où l'orage se déchaînait contre lui au parlement, et où tous les crédits étaient disputés à ses œuvres, fin de novembre 1882, que l'intrépide Cardinal expédiait en France quatre pages d'appel sous ce titre : « A la noblesse française ! » Un second titre indiquait qu'il s'agissait d'un monumental sanctuaire à élever sur le faite de la colline de Byrsa, en l'honneur de saint Louis et en souvenir de ses croisés français. Ce monument serait l'église métropolitaine et primatiale de la Carthage nouvelle.
11 expliquait que ce monument ne serait pas seulement le mémorial mais l'armoriai des vieux chevaliers de l'héroïque croisade. Des inscriptions sur marbre devaient garder sur les murailles les noms et le blason des compagnons de saint Louis, moyennant qae leurs descendants contribueraient, pour une somme de mille francs au moins, à l'érection de ce temple. « Ainsi sera-t-il donné à la noblesse française d'élever sur une terre étrangère, un monument aux plus pures gloires de son passé. » Le comte et la comtesse de Chambord, les autres princes de la maison de Bourbon et d'Orléans, s'étaient déjà inscrits en tête, d'une main vraiment royale.
Le procédé était habile, il fut fructueux. Des descendants des croisés surgirent de dessous terre. Au bout d'un an, l'œuvre de Saint-Louis comptait deux cent cinquante souscripteurs à i .000 francs. « Il en faudrait quinze cents pour mener l'œuvre à bonne fin, disait une seconde circulaire. Et ce n'est pas là un chiffre qui puisse décourager notre confiance, surtout lorsque nous pensons à la fidélité que gardent à leur foi tant de familles de notre France ! » Après la vieille noblesse, il ne dédaigna pas de faire appel à des noblesses plus jeunes : on en vit éclore d'inattendues, de soudaines; et les nouvelles couches aristocratiques ne furent pas d'ailleurs celles qui lui donnèrent les moins beaux fruits .
Nous sommes entrés dans les premiers jours de i883. Le 7 janvier, M^ Lavigerie bénissait solennellement l'école du quartier Maltais, que nous l'avons vu préparer. Le dimanche précédent, il avait fait, dans le quartier des Siciliens, l'inauguration de l'établissement des Frères et posé la première pierre de la chapelle dédiée à sainte Lucie, la grande patronne de l'île. Le second dimanche de l'année, il faisait de même pour une grande et belle maison d'éducation qui devait remplacer le pensionnat provisoire des Dames de Sion. Enfin, l'annonce qu'il venait de faire de la prochaine érection de la cathédrale de Saint-Louis
amenait devant le public la révélation de son dessein de rétablir le siège de Carthage : tel fut le sujet de son Mandement pour le Carême de l'année i883.
Voulant d'abord asseoir historiquement cette restauration sur l'autorité de la tradition et celle du Saint-Siège, il produisit deux lettres pontificales écrites par saint Léon IX, en io53. Il en mettait en relief ces lignes fondamentales, que l'on eût dit écrites pour cette heure et ce lieu : « Il est hors de doute, y lisait-on, qu'après le pontife romain, le premier archevêque est l'évêque de Carthage. Ce privilège qu'il a reçu du Saint-Siège apostolique et romain, il le conservera jusqu'à la fin des siècles, et tant que le nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que Carthage reste abandonnée, soit qu'elle ressuscite un jour dans sa gloire. »
Ces dernières paroles semblaient au Cardinal une prophétie pour Carthage, un horoscope pour lui. Lui aussi, comme Léon IX, pape français, avait été évêque de Toul en même temps que de Nancy, et il admirait co mment luimême avait été envoyé en Afrique pour s'asseoir sur un siège dont Léon IX avait proclamé les privilèges immortels. « En sorte que, dit-il avec quelque emphase, les dernières lueurs de consolation et les premiers rayons d'espérance venus à cette grande métropole semblent se rejoindre à travers les siècles pour lui montrer qu'ils lui viennent du même soleil. » C'était sur sa tête que ces rayons se rejoignaient : mais il ne pouvait pas le dire.
D'autres lettres, et celles-là de l'illustre saint Grégoire VII, à Carthage et sur Carthage, complétaient les documents de cette instruction, « Un autre Léon, disait-il en finissant, successeur de saint Léon IX, ressuscite l'Eglise de Carthage. Mais cette résurrection ne peut s'opérer sans votre concours, mes Frères. Que chacun d'entre vous donne l'obole de sa pauvreté, et Dieu fera le reste. »
Un voyage qu'il fit à Rome, dans le milieu d'avril, introduisit officiellement l'affaire auprès du Saint-Siège. Il
revint par la France. En juin et juillet nous le trouvons à Versailles, où il s'était retiré pour être moins à portée des curieux et des importuns. Il y reçut plusieurs fois M. Jules Ferry qui l'entendit sur les affaires tunisiennes : « C'est un Richelieu que cet évêque, » disaitensuite le ministre, luiaussi. Le Cardinal obtint 20.000 francs de l'Etat pour son collège de Saint-Charles . M . Cambon lui en avait obtenu 60 . 000 pour ses écoles primaires. Il en eut 4°-00° du ministère des affaires étrangères. La Sainte-Enfance lui en versa i5.ooo. Quant à sa loterie tunisienne, toutes les réclames ne parvenaient pas à triompher de l'impopularité dont le nom de M. Ferry avait frappé alors tout ce qui portait la marque de Tunis et de la Tunisie.
A cette époque, tout Paris catholique se portait au devant de Dom Bosco, le père des orphelins, et il eût fallu remonter jusqu'au moyen âge pour trouver un semblable exemple d'un pauvre prêtre attirant des multitudes insatiables de le voir, de l'approcher, d'avoir une bénédiction de sa main, une parole de ses lèvres. Le Cardinal Lavigerie se rencontra avec lui à Saint-Pierre du Gros Caillou, où il devait l'annoncer et le présenter aux fidèles. Mais c'est à peine si l'on fit attention à l'Eminence, tant la foule s'écrasait autour de l'homme de Dieu qui ne put arriver au siège qui lui était destiné. Le Cardinal, en quelques mots, le remercia de ce qu'il faisait pour l'éducation des orphelins ; il dit aussi ce que lui-même essayait de faire en Algérie et en Tunisie ; et finalement il lui demanda de lui envoyer ses prêtres pour l'aider dans son œuvre : « Père des orphelins, je fais appel à votre cœur. Il a déjà répondu à celui de l'Europe et de l'Amérique. Voici l'Afrique qui vous présente ses enfants délaissés. Votre cœur est assez grand pour les contenir. Envoyez-leur vos fils, nos enfants les attendent. Nous les aimerons ensemble, ensemble nous leur ferons bénir le nom de Dieu et de la France. Et vous, mes frères, en portant dès aujourd'hui vos aumônes à ces mains qui vous sont tendues, souvenez-vous que vous allez
servir deux causes également sacrées, la cause de la charité et la cause de la patrie. »
Mais déjà on ne l'écoutait plus. C'est sur Dom Bosco assis en face de la chaire, qu'étaient portés tous les yeux : c'est lui qu'on voulait entendre, et lui seul. L'humble prêtre parut en chaire. Il s'inclina devant le grand Evêque, le remercia de ce qu'il faisait pour les enfants arabes, et lui promit de lui envoyer ses Salésiens en Tunisie, s'il le pouvait. C'étaient quelques simples paroles prononcées d'une voix faible et dans une pauvre langue. Peu d'auditeurs les entendirent, mais tous ou presque tous avaient des larmes dans les yeux. On vit rarement un contraste comme celui que présentèrent, ce jour-là, ces deux hommes et ces deux paroles.
Après Paris, nous trouvons le Cardinal aux Pyrénées- C'était la première fois qu'il y apportait sa pourpre. Il visita Bayonne, le grand séminaire, Larressore, l'ancienne pension Saint-Léon dirigée par les pères de Bétharam, son église paroissiale de Saint-Esprit : ce fut une longue joie.
Puis il tomba malade : vives crises rhumatismales, déchirements d'estomac, et le reste. C'était son mal chronique; et chaque crise nouvelle lui semblait le tintement d'un glas que nous entendrons retentir encore, pendant dix ans, à travers toutes ses lettres. « Mon ami, écrivait-il à Mgr de Rodez, je suis bien décidé à me résigner en tout à la volonté de Dieu : Si bona de manu Domini accepimus, mala quare non acciperemus? Au fond, ces graves pensées font un bien infini à nos pauvres âmes perdues ordinairement à la poursuite des bagatelles. Ne sachant pas trop où cela me mènerait, j'ai pris la ferme résolution de finir saintement et de me préparer désormais à bien mourir quand viendra l'heure... qui est peut-être proche. » Il fit savoir au Supérieur des missionnaires que « toutes ses affaires temporelles étaient parfaitement en règle, et que son testament était rédigé avec toutes les précautions désirables. ))
11 s'était mis en route au commencement de septembre pour prendre la mer à Marseille; mais arrivé là, il dut s'arrêter : « Je sens que je ne puis ajouter une seule goutte au vase sans le faire déborder, écrivit-il à ses fils. Or, mon premier devoir est de me conserver pour vous. » En son absence, il les confia, pour leur retraite annuelle, aux mains de Mgp Dusserre « qui est la charité et la bonté par excellence », disait-il gracieusement. Il partit enfin directement pour Tunis : « Je ne trouverai de repos qu'à la Marsa, écrit-il, et si mon heure est venue, comme cela est possible, je désire mourir en Afrique. » Remerciant ses fils qui priaient pour sa santé, il leur déclarait dans ses lettres « que la seule chose qui pût vraiment lui être utile était une complète et entière conformité à la volonté de Notre-Seigneur. »
Le rendez-vous du Chapitre de la Société et de son fondateur était à Carthage. Le 27 septembre, on y procéda à l'élection d'un nouveau Supérieur général, en remplacement du P. Charbonnier. Les suffrages se portèrent sur le R. P. Rridoux, supérieur du noviciat. Il n'avait encore que trente ans. Enfant de l'Artois, entré en iSy'd dans la Société, le P. Rridoux, tout jeune qu'il était, apportait à la congrégation qui le choisissait pour chef des lumières et des vertus qui aspiraient à se dévouer jusqu'à la mort.
La grande chose que le Cardinal fit alors en Tunisie fut de transférer à Tunis le collège qu'il avait placé à Saint- Louis de Carthage. Là aussi, sur le terrain de l'enseignement secondaire, la concurrence était faite à la France par un collège musulman, le collège Sadiki, ouvert en i8j3, doté de riches revenus, et recevant alors i5o élèves d'excellentes familles. Le collège français ne pouvait lui tenir tête qu'en prenant des externes, et il importait pour cela qu'il fût placé à proximité de la ville. Ayant donc acheté de vastes terrains à Tunis, près du quartier européen, le Cardinal y commença, en avril 1882, sur une superficie de 1 .200 mètres carrés, un vaste bâtiment scolaire dont, au
mois d'octobre, on prenait déjà possession. En juin i883, un nouveau bâtiment long de 5o mètres s'ajoutait au premier. Le fondateur donna son nom à l'établissement. Le collège Saint-Charles reçut bientôt a5o élèves répartis en i3 classes, avec 23 professeurs dont 17 religieux. Ce fut une de ses œuvres les plus importantes, sinon, hélas! des plus durables.
Nous l'avons déjà vu, en 1880, établi à la Marsa, dans une petite maison, mais au sein du grand domaine en exploitation duquel il disait : « J'ai dû penser à l'avenir, et constituer à mes successeurs une dotation qui leur permît de soutenir leur rang et leurs œuvres. C'est pour cela que j'ai acheté des terres et créé des cultures, juste ce qu'il en faut pour le but proposé. » Maintenant qu'un évêché allait renaître à Carthage, le Cardinal résolut de se bâtir, dans ce vignoble, une maison épiscopale, où il pût à la fois habiter simplement et recevoir grandement. De ses terrasses gracieusement dentelées de créneaux mauresques, le palais étend sa vue sur Carthage et la mer. L'intérieur en est spacieux, élevé, mais sobre d'ornements, simple d'ameublement, en tout d'un goût noble et de grand air. Le Cardinal en fit la bénédiction, le 28 octobre i883, entouré de ses missionnaires. A ceux de ses fils qui en louaient les belles dimensions, il disait : « Je voudrais qu'elle fût trop petite pour vous contenir tous. » Il remercia par lettre le prêtre ami qu'il avait préposé à ces travaux : « Mon cher chanoine et ami, écrivait-il à M. Gatheron, je n'ai pas la force de vous écrire bien longuement, mais je veux au moins vous remercier du fond du cœur de toute la peine que vous vous donnez, comme toujours, pour m'être agréable et mener à bien les travaux de la Marsa. » Et quelque temps après : « Voici quarante-quatre jours que vous avez quitté la Marsa, et vingt-deux que j'ai reçu votre première lettre. Le vide de votre présence, de votre voix, de votre dévouement, se fait toujours sentir ici. Rien ne marche assez vite depuis votre départ,
rien ne fait plus de bruit, personne ne fait plus écho à mes plaintes sur mes douleurs en me disant les siennes. Je vous regrette sans cesse... Mais, ainsi va le monde. Ce qui prouve que nous ne sommes pas faits pour cette vie, et que c'est ailleurs que nous devons chercher le bonheur véritable. Préparons-nous-y donc de notre mieux. »
Une Eglise a ses lois, comme toute société. Le restaurateur de l'Eglise de Carthage devait en être aussi le législateur. Il fit préparer et rédiger les statuts synodaux du Vicariat apostolique, qu'il codifia et réunit dans un recueil latin de 170 pages. La promulgation s'en fit solenellement, en session synodale du 3i janvier 1884, en présence de tous ses prêtres, une soixantaine environ, dans la petite chapelle du séminaire Saint-Louis.
Après la messe, le cardinal prononça un discours. Il rappela toutes les fondations et institutions religieuses établies depuis deux ans à Carthage et à Tunis. Ensemble elles avaient coûté la somme exacte de 1.9 13.817 francs alors entièrement payés. Sa conclusion fut celle-ci : « Il semble donc, Messieurs, que tout doive nous donner un nouveau courage pour demander au Vicaire de Jésus-Christ de faire sortir du tombeau ce Lazare ressuscité, et que ses bandelettes seules retiennent encore. Maintenant il me reste à savoir là-dessus votre pensée. Pour moi, je crois, après toutes ces indications, que nous pouvons humblement demander à notre saint-Père Léon XIII de relever, en le maintenant toujours sous l'autorité de la Propagande, comme on l'a déjà fait pour Jérusalem, pour Smyrne, pour Babylone, le siège de Saint-Cyprien. » Un ordre du jour fut présenté en latin sur le sujet d'une requête à adresser au souverain Pontife. Tous se levèrent et tour à tour prononcèrent le Placet, avec une vive allégresse, cum summa alacritate. Son vœu était ratifié.
On eut soin d'y intéresser le ciel par des prières. Le même synode avait établi que les Litanies des saints et saintes d'Afrique seraient chantées en tout ou en partie
dans les processions et saluts du 1res saint Sacrement. C'étaient plus de cent cinquante patrons et patronnes célestes appelés à intercéder pour l'Eglise d'Afrique. Le 26 janvier 1884, son Eminence avait inauguré ce chant dans la chapelle du séminaire Saint-Louis. Là, dans une allocution toute de l'abondance de son âme, il ouvrait le ciel aux yeux et fit voir l'Eglise triomphante d'Afrique s'inclinant vers l'Eglise militante sa fille, pour la soulever à elle.
C'était d'ailleurs l'usage que, chaque année, le y mars, fête des saintes Perpétue et Félicité, la longue file des pères blancs, descendant de Byrsa, se rendît parmi les ruines et les broussailles qui marquent l'emplacement de l'amphithéâtre des martyrs : on le fait encore aujourd'hui au pied d'un autel récemment élevé au même lieu. Là, sur les éboulements des gradins disparus, tes scolastisques étagent leurs rangs; et, de leur voix mâle, ces jeunes candidats au martvre entonnent les litanies et réveillent la mémoire de ceux et de celles dont cette terre et ces pierres burent autrefois le sang.
Le jour de Pâques, 12 avril, le Cardinal, venant pontifier à Tunis, y apporta aux catholiques de toute nationalité le Pax vobis de Jésus-Christ apparaissant aux disciples : (( Mes frères, ajouta-t-il, nous sommes ici au matin d'une autre résurrection. Les soldats gardent encore le sépulcre; mais le divin Sauveur revit en Tunisie, et vous le verrez bientôt soulever la pierre du tombeau et nous apparaître glorieux ! »
Il n'y a pas d'Eglise constituée complètement sans l'institution de la prière permanente. Mgr Lavigerie se souvenait que plusieurs fois les Carmélites d'Alger lui avaient exprimé le désir de venir se joindre à lui en Tunisie. En avril 1884, il leur fit savoir que, près de la chapelle de Saint-Louis, et sur les ruines d'un ancien palais proconsulaire, se trouvait une maison mauresque tellement appropriée à l'installation d'un Carmel qu'elle n'attendait
plus que l'anivée des Carmélites. C'était précédemment la maison d'un vieux caïd, entourée, chose rare, d'un jardin planté d'arbres, et comprenant une trentaine de petites chambres naguère destinées aux femmes musulmanes. Le Cardinal faisait valoir particulièrement les souvenirs d'héroïsme chrétien attachés à ce lieu de la comparution des confesseurs de la foi. « Je demande à Notre-Seigneur, disait sa première lettre, de bénir cette fondation, en rendant vraiment saintes celles qui en devront faire partie. Il ne faut, pour une telle fondation, que des âmes semblables à celle de votre mère sainte Térèse, lesquelles, par l'ardeur de leur prière et de leurs pénitences, attirent des grâces privilégiées sur ce pauvre pays autrefois habité par des saints si admirables et aujourd'hui livré uniquement à l'infidélité. »
Son offre fut acceptée, l'acquisition fut faite par les Carmélites. Il leur écrivit de nouveau, leur donnant mandat et mission de prier en ce lieu, « pour l'Afrique barbare, pour la France malheureuse, pour l'armée d'Afrique, pour ceux qui ont succombé sur ce continent profond, et dont la tombe n'est gardée par aucune prière, pour les mères qui pleurent, comme Monique, les fils qui s'égarent comme Augustin. — Et moi, mes très chères filles, je vous demanderai d'élever vos mains sur la montagne, pendant que je combattrai dans la plaine, et de m'obtenir le pardon de Dieu, le jour où ma dépouille viendra reposer près de vous sur cette même colline où vous allez vous établir. »
Elles s'y établirent, en effet, le 12 avril de l'année suivante i885, dimanche de l'octave de Pâques, pour y chanter V Alléluia. Nous les y retrouverons, et le Cardinal près d'elles pour les diriger et les servir.
Enfin le temps était venu de poser la première pierre de la future église primatiale érigée en l'honneur de saint Louis. Les dons déjà versés permettaient d'en espérer d'autres. Mgr le comte de Chambord venait de mourir, le 24 août i883, en léguant 100.000 francs à une œuvre dont
246 LE CARDINAL LAVIGEKIE.
il avait déjà été le premier et le plus magnifique bienfaiteur. L'édifice fut construit sur les plans de M. l'abbé Pougnet, architecte de la belle église de Saint-Vincent de Paul, à Marseille. On s'était arrêté au style byzantin mauresque, réunissant ensemble la grandeur et la grâce. Par une heureuse idée, la première pierre était tirée des ruines de la Basilique de Damous-el-Karita : c'était le trait d'union entre la Carthage du passé et celle de l'avenir.
Donc, le dimanche 1 1 mai 1884, la procession formée des missionnaires, du clergé, des religieux et religieuses, des écoles et collèges, se dirigea vers Saint-Louis, au chant des litanies africaines. Mgr Robert, évèque de Marseille, rappela la parole de la Genèse : « Jacob, se levant le matin, prit une pierre, l'érigea comme un souvenir, et cette pierre sera appelée la Maison de Dieu. » — « Un autre Jacob, dit-il, le patriarche de l'Eglise renaissante d'Afrique, a reçu de Dieu lui aussi, avec la bénédiction du père de la grande famille catholique, l'héritage de ces contrées où il fondera un peuple qui sera le peuple de Dieu. » Après la bénédiction, le Cardinal parla en français et en italien. Saint Louis revécut, dans le discours, par-dessus les divinités jadis régnantes aux mêmes lieux. D'immenses acclamations accueillirent sa parole. C'était la fête de l'espérance, une fête complète, sous un ciel d'un bleu profond et ruisselant de lumière.
Avant de terminer, il s'adressa aux Maltais. Parmi les dévotions les plus chères à leur île se place le pèlerinage à Notre-Dame de laMelleha, à Malte. C'est là, dit la légende, dans la grotte où saint Paul , après son naufrage , s'était réfugié avec ses compagnons, que saint Luc, son disciple, avait tracé sur les parois une image de Marie devant laquelle tous les siècles étaient venus prier. Le Cardinal raconta que, dans son dernier voyage, étant allé lui aussi s'agenouiller devant cette image, il y avait pris l'engagement de la faire reproduire à Carthage. Il se proposait de la placer dans une chapelle voisine des Carmélites qui uniraient leurs prières à celles des pèlerins, heureux d'offrir aux
Maltais, dans ce site magnifique, avec la fraîcheur de la mer et les ombrages si rares sur ce rivage, quelque représentation de la patrie absente. i
Plus tard une lettre du cardinal les convia à Finaug-uradon de leur sanctuaire national, pour le -xi décembre : c'était pour eux l'annonce d'une autre et belle fête.
Puis il partit pour Rome. Un mémoire latin, daté du '>i mai, l'y avait précédé : c'était « l'Information officielle pour la restauration du siège de Carthage, conformément aux règles de la Propagande touchant l'érection des nouveaux évêchés )), et donnant l'état exact de son diocèse futur. Il s'embarqua sur un bateau de l'Etat, le Hussard, que, sur la recommandation de M. Jules Ferry, le ministre de la marine avait mis à sa disposition pour cette traversée.
Il devait être bien reçu à Rome. Un mois avant qu'il y
vînt, 1 5 mai, il avait excellemment mérité du Saint-Siège par
un acte important. C'était une protestation magistrale
contre la main-mise sur les biens de la Propagande par le
royaume d'Italie, qui venait de décréter la conversion de ces
biens en rentes sur l'Etat. A cette pièce, qui est bien ce qui
a été écrit chez nous de plus fort sur la matière, le Cardinal
avait joint une note secrète adressée ou communiquée au
Directeur politique des affaires étrangères, dans laquelle il
dénonçait habilement le péril que ce décret, autant politique
que fiscal, faisait courir à l'influence française dans les pays
de missions et particulièrement dans toutes les Echelles de
la Méditerranée, du jour où ce serait l'Italie qui tiendrait
sous sa main les biens des missionnaires. Mais, en frappant
à coups redoublés sur le gouvernement italien, Mgr Lavi-
fferie n'avait £arde de le confondre avec la nation elle-même :
« J'ai habité son sol, disait-il aimablement, j ai parlé sa
langue, j'ai admiré ses gloires dans 1e passé, j'ai connu de près, j'ai aimé dans le présent les plus nobles et les meilleurs de ses fils. J'ai subi le charme de leurs vertus, de leur finesse aimable et douce, du sens exquis qu'ils apportent
au gouvernement des choses humaines et divines. Ce n'est point d'ailleurs delà nation que je veux parler aujourd'hui, mais des sectes antichrétiennes qui aspirent à l'entraîner et à la perdre, en la séparant de la papauté. »
En de telles opportunités, la conclusion de l'affaire majeure que le Cardinal venait traiter k Rome ne se fit pas attendre. Le 10 juillet, il écrivait en France : « Je dois vous dire que ma négociation principale avec le Saint-Siège a parfaitement abouti. Par une décision de la sacrée Congrégation de la Propagande, en date du 28 juin, confirmée le lendemain par Sa Sainteté, la Tunisie est érigée en diocèse régulier sous le titre d'archevêché de Carthage, et ce diocèse est uni dans ma personne k celui d'Alger. M. Cambon, et par suite M. Jules Ferry, avaient désiré et autorisé ce changement, qui seul, k leur point de vue, pouvait empêcher, k un moment donné, le retour k Tunis d'un prélat italien. J'ai annoncé par lettre ce résultat k M. le Président du Conseil, en lui demandant l'autorisation d'accepter le titre nouveau d'Archevêque de Carthage que je dois joindre k celui d'Alger. J'en écris aussi un mot k M. Flourens.
« Te ne ferai expédier les Bulles qu'après avoir reçu cette autorisation. Tout cela est convenu avec M. le ministre des Affaires étrangères , mais avec lui seul, parce qu'il a désiré que le secret fût gardé, dans le but d'empêcher quelque interpellation intempestive k la Chambre. La Tunisie n'étant point pays de concordat, le gouvernement français ne pouvait traiter directement cette affaire avec le Saint-Siège. Je l'ai donc traitée en mon nom personnel. )>
La réponse de M. Ferry fut telle qu'on la pouvait attendre : « J'ai appris avec plaisir une décision qui a pour résultat de placer k titre définitif la Tunisie sous l'autorité d'un prélat français. J'ai eu en outre trop de fois l'occasion d'apprécier la haute sagesse et le patriotisme élevé de Votre Eminence, pour ne pas me féliciter tout particulièrement du choix que le souverain Pontife a fait de votre personne. Le gouvernement de la République vous autorise, par
conséquent, à accepter le titre d'Archevêque de Carthage et à en remplir les fonctions. »
Une autre affaire, qu'il fautdjre, s'entremêlait, à Rome, a ces hautes négociations. Mgl' Lavigerie avait toujours souhaité de posséder dans cette ville un établissement pour ses missionnaires : une simple représentation ne semblait plus répondre à l'agrandissement de ses œuvres et de ses vues. Il avait jeté les yeux sur rien moins que l'église et l'établissement de Saint-Louis des Français, possession nationale, comme on sait, et dont le Supérieur et les chapelains sont à la nomination de la France. Un moment, Mgr Lavigerie avait été chargé par M. Flourens, directeur général des Cultes, de l'offrir à la compagnie de Saint-Sulpice, qui l'avait refusé. C'est alors qu'il avait présenté pour ce poste M. l'abbé Puyol, son compatriote, lequel en était donc le supérieur actuel. Celui-ci entra sans peine dans les vues de l'Archevêque, qui lui voulait du bien. « A l'époque de mon dernier voyage, racontait, le 12 mars, le cardinal Lavigerie, Mgr Puyol insista de nouveau sur cette pensée qu'il conviendrait de remplacer l'organisation défectueuse de Saint-Louis par une communauté de religieux français. Il alla plus loin. Il me proposa de se retirer, et de prendre simplement le rectorat de Saint- Yves des Bretons, si je voulais placer à Saint-Louis une communauté de la Société des missionnaires d'Alger. » L'Archevêque, dont un renoncement si extraordinaire engageait la reconnaissance, s'empressa d'en faire part au ministère des Affaires étrangères. De ce côté on promettait d'entrer dans ses desseins, lorsque tout vint échouer devant les éclaircissements et l'opposition motivée de M. le comte Lefebvre de Behaine, ambassadeur de France auprès du Vatican. L'ambassadeur estimait, non sans quelque raison, que cette généreuse concession de Mgr Puyol allait directement à l'encontre même du mandat dont le Supérieur de Saint-Louis était revêtu, qu'elle détournait l'institution de son but originel, lequel était d'y former un certain nombre de jeunes
prêtres du clergé français, avec le titre et le traitement de chapelains de cette église; enfin qu'en confiant Saint- Louis à une congrégation religieuse, le gouvernement serait amené à se dessaisir en sa faveur d'une partie de ses droits, sinon même à abdiquer totalement entre ses mains.
Le Cardinal se fâcha : ce fut une longue colère contre M. Lefebvre de Behaine. Il fit parler, agir, insister auprès du directeur des Cultes : « Dites-lui les avantages qui résulteraient non seulement pour les missions, mais pour toutes les affaires ecclésiastiques, d'une bonne et nouvelle organisation de Saint-Louis, et priez-le de s'intéresser à notre cause. Tenez-moi au courant. » Trois mois durant, la correspondance du Cardinal n'est qu'une longue suite de pareilles sollicitations, discussions, récriminations. Ln moment, ses vues se tournèrent vers un terrain dépendant de la Trinité du Mont, et appartenant à la France. Il y renonça bientôt, en raison du prix des constructions à faire, et aussi en présence des réclamations très appuyées des Dames du Sacré Cœur, qui jouissaient de l'immeuble. Il revint alors à Saint-Louis, mais en rabattant beaucoup de ses premières prétentions. Au lieu de demander l'église et l'établissement, il demandait seulement que, sur les douze chapellenies rétribuées par la France , six fussent attribuées à Saint-Nicolas-des-Lorrains qu'on lui faisait espérer pour ses missionnaires. On avait, cette fois encore, l'assentiment de Mgr Puyol. L'ambassade tint bon; les chapellenies furent refusées; mais Saint-Nicolas-des- Lorrains fut concédé aux pères Blancs, avec une subvention annuelle, ainsi que nous le verrons.
Dès la première semaine de juillet, le Cardinal quittait Rome pour se rendre directement à Tunis par Naples. Le choléra qui sévissait, disait-on, à Marseille, ayant désorganisé le service maritime entre l'Italie et la Tunisie, il demanda et obtint de l'État que le Hussard vînt le prendre à Naples, ce qui ne put se faire que dix-sept jours après. Le prélat passa ces semaines de pénible attente à Sor-
LE SIÈGE PRIMATIAL DE CARTHAGE. 2oi
rente d'abord, puis dans File de Capri, fort souffrant et paralysé par de vives douleurs, dont se plaignent ses lettres. Il était fort préoccupé dq la crainte d'avoir à faire quarantaine à l'hôpital militaire du Kram devant la Goulette, en contact avec les provenances contaminées de Marseille. Enfin, après cinq jours seulement de stationnement à la Goulette même, il débarqua, le 4 août, au pied de cette Carthage dont il devenait l'archevêque.
Il y rentrait hors de pair. Du côté du gouvernement son crédit était immense. M. Cambon lui écrivait, le 5 juin : « M. Jules Ferry vous considère comme l'un des plus actifs et des plus puissants auxiliaires de la France au dehors. Il fera pour vous ce que vous voudrez. » Ce qu'il voulait présentement, c'était un traitement fixe et régulier pour ses curés de Tunisie : il l'obtint pour vingt-cinq d'entre eux, sous le titre d'aumôniers ou de sous-aumôniers militaires. Dans le même temps, une allocation était consentie aux écoles religieuses, à la condition qu'elles devinssent communales. Mais l'Archevêque s'y réservait le droit de choisir les maîtres et maîtresses : c'était tout.
C'est pourtant à cette époque que ses amis et collègues lui adressaient le conseil de quitter l'Afrique et de se laisser porter à la succession du cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux : « Je leur réponds, écrit-il, que j'y suis aussi prêt qu'à me suicider, car ce serait vraiment le faire moralement que d'accepter n'importe quel siège en France, et d'abandonner mes œuvres. »
Le seul désir qu'il eût était d'être soulagé et suppléé, sur ce siège de Carthage, duquel il lui fallait fréquemment s'éloigner. Il demanda a Rome et il obtint comme auxiliaire le père Antonio Maria Buhagiar, alors curé de Sfax, « où il avait, depuis douze ans, réalisé des merveilles ». Mgr Buhagiar était de l'ordre des Capucins, et l'Archevêque, habile à tirer parti de tout, se disait heureux « d'acquitter ainsi la dette que la Tunisie avait contractée envers cet ordre vénérable qui, depuis deux siècles, avait rendu aux
catholiques de la Régence des services de chaque jour ». De plus, Msr Buhagiar était Maltais de naissance. Dans sa personne, le Cardinal honorait les Maltais soit de Tunis, soit de l'île où il avait reçu naguère si grand accueil. Il le savait d'ailleurs très Français de cœur, et l'homme le mieux fait pour ouvrir les cœurs à l'amour de la France.
L'assistance d'un auxiliaire allait devenir d'autant plus nécessaire au Cardinal que, peu de jours après, dernière semaine d'octobre, une crise faillit l'emporter. Il avait soixante ans, en ces mêmes jours. Il rappelait à ce sujet un proverbe de son pays :
Quiconque a vécu soixante ans, S'il vécut bien, vécut longtemps.
Dans la nuit du 28 au 29, les phénomènes cérébraux devenant menaçants, il reçut l'extrême-onction, puis le lendemain la communion. Il demanda au saint-Père de lui envoyer sa bénédiction, revit son testament, et régla tout pour sa mort, se recommandant en grande confiance à Notre-Dame d'Afrique. « Je n'oublierai plus, écrivait-il ensuite, les impressions d'un tel moment. Les invocations maternelles de la sainte Eglise ; le pardon qui vient de Dieu et qui semble descendre sur l'homme tout entier, en purifiant à la fois par les onctions saintes et par la prière, son corps et son âme ; les espérances d'une éternité désormais prochaine; la venue de l'Hôte divin, tout l'ensemble de ces cérémonies sacrées m'établit dans une paix, dans une confiance que je n'ai jamais ressenties à un tel degré.
« Sans doute, ajoute-t-il, je me rappelle avec douceur d'autres actes religieux de ma vie, le jour de ma première communion, le jour de mon sacerdoce. Mais ces deux jours, illuminés de soleil, ne me semblent pas préférables a la nuit où j'ai appelé et reçu cette visite miséricordieuse. »
Lorsque, après un mois de lente convalescence, le Cardinal se remit, il promit à Dieu que sa première Instruction pastorale serait écrite sur le sujet du sacrement des ma-
lades auquel il attribuait le bienfait de saguérison : il tint parole.
C'est sur ces entrefaites que, {'.ans un consistoire tenu le 10 novembre 1884, le souverain Pontife Léon XIII annonça Urbi et Orbl la résurrection de l'ancienne Église de Cartilage, et signa la Bulle Materna Ecclesise caritas qui l'érigeait en Église métropolitaine sous le gouvernement du Cardinal Lavigerie. Cette Bulle considérable disait avec quelle tendresse « les regards de l'Église se portaient vers les rivages de cette Afrique placée en face et si près de Rome. Elle célébrait la grandeur de l'Église et du siège de Carthage. Elle disait aussi les grands travaux apostoliques de l'homme sage et infatigable, vir sapiens atque impiger, à qui elle remettait les clefs de ce nouveau bercail du Pasteur éternel.
A quelque temps de là, le Cardinal écrivait : « Me voici donc archevêque de Carthage ! Quelle mission que de rétablir une telle Église, dans des conditions qui ne soient pas trop indignes de son passé ! »
Cette mission, qu'il avait lui-même désirée, provoquée, et qui portait à son comble ses honneurs et sa puissance, il y avait donc des moments où il en sentait surtout le poids et l'épouvante : eût-il été homme et vrai prêtre sans cela? « J'ai eu la tentation de fuir un si lourd fardeau, disait la même lettre. Avec tant d'autres œuvres déjà si difficiles, en présence de la tempête déjà déchaînée, à mon âge qui est désormais la vieillesse, c'est-à-dire l'âge du repos, humainement, c'eût été un acte de sagesse. Mais ensuite j'ai pensé que Dieu lui-même m'appelait par la voix de son Vicaire, qu'il était engagé dès lors à me soutenir, et qu'enfin, comme on le disait aux siècles de foi : l'éternité est assez longue pour me reposer. »