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LES CAPUCINS SE RETIRENT. DEPART D'UNE CARAVANE POUR LE TANGA

NIKA. SACRE DE M&r TOULOTTE. LES ANGLAIS MAITRES DE l'oU-

GANDA. PERSÉCUTION PROTESTANTE. l'inFIRMITE. UN COAD-

juteur pour carthage. mort du p. dausbourg. les evè-

ques suffragants de la tunisie. massacre des catholiques de

l'Ouganda, protestation du cardinal. — rechute et adieux.

Au lendemain de son toast à la marine française, le Cardinal s'était rendu, pour la quatrième fois, à Biskra où il passa l'hiver de 1890 et une partie du printemps de 1891. Il y arrivait brisé par la fatigue, l'infirmité et les soucis, mais avec le même courage, sinon avec les mêmes forces. Toute cette année est une lutte suprême entre le travail et la douleur.

A Biskra, des escouades de pénitenciers prêtés par le commandement militaire construisaient et préparaient, sous la direction de M. l'abbé Tournier, la maison de M'Salla, moitié couvent, moitié caserne, destinée aux futurs Frères pionniers du Sahara : trois vastes salles autour desquelles couraient des bancs en maçonnerie devant servir de lits et de sommiers, et quatre chambres contiguës, c'était tout l'édifice.

Tout occupé de cette œuvre, comme si, à cette heure, il n'avait pas toute la France politique sur les bras, le Cardinal fit paraître, en janvier, une Lettre destinée aux volontaires qui s'étaient proposés aux comités anti-esclavagistes pour cet enrôlement. On n'en comptait pas moins de 1.700; entre lesquels il fallait faire le choix des soldats de Gédéon. Ayant rappelé, dans cette lettre, ses grands desseins sur le Sahara et le Soudan, percés quelque jour par un chemin de fer, et mis ainsi en communication avec le Sénégal d'une part et l'Algérie de l'autre, il déclara que ce qu'il voulait, ce n'était pas une troupe de conquérants armés, mais uniquement des pionniers qui soumissent le sol par la culture, des hospitaliers qui offrissent aux esclaves une protection, aux fugitifs un asile, aux malades une assistance, mais ne se servissent de leurs armes que pour la sûreté de leurs personnes et la défense de leurs clients. Leur société était et demeurait distincte de celle des missionnaires, qui leur prêtait seulement leurs directeurs spirituels et aumôniers. Ils vivaient en religieux, mais sans vœux monastiques. Un postulat de trois mois, un noviciat suivi d'un engagement pour cinq ans, mais renouvelable ; l'obéissance à un supérieur ecclésiastique, le vicaire apostolique du Sahara; un règlement de chaque journée qui en partage les heures entre la prière, le travail, le maniement des armes, les repas et le sommeil : telles étaient les lignes générales de l'institut naissant. « Je ne veux pas chercher à séduire les imaginations, écrit le fondateur. Je dis les choses telles qu'elles doivent être. L'œuvre à laquelle je vous invite est sans doute une œuvre de courage, mais encore plus une œuvre d'abnégation. Je ne veux que des hommes qui se résignent à vivre pauvres dans les travaux et les fatigues, sans récompense humaine, sans traitement, sans solde, se contentant, comme ont fait les apôtres, du vêtement qui les couvre et des aliments qui soutiendront leur vie, consacrant tout ce qu'ils ont d'intelligence, d'ardeur, d'énergie à l'accomplissement d'une œuvre qui intéresse

leur patrie, l'humanité, et, par suite, dans l'avenir, la religion, les âmes. »

Tout cela était bien, mais un homme sur le bord de sa tombe allait-il avoir le temps et les forces de mener à bonne fin une entreprise si difficile, si onéreuse et si nouvelle que celle-là?

La maison de M'Salla fut bénite dès le 21 décembre, par Mgr Combes, Févêque diocésain. Le P. Hacquard, aujourd'hui Supérieur de la mission de Tombouctou, était mis à la tête de la communauté en formation : on en devait bien augurer.

Le Cardinal avait été reçu dans l'oasis comme un roi. Il tint à faire]!honneur à sa royauté par sa munificence, et il fit annoncer que des courses de chameaux seraient données et récompensées à ses frais, dans le mois de janvier 1891.

Ces concours de vitesse sont un des plaisirs les plus passionnants des Arabes. Les concurrents devaient faire le parcours de Ouargla à Biskra : un champ de course de 420 kilomètres ! Les premiers prix offerts par le Cardinal étaient de 1.000 francs, les seconds de 5oo, et quelques autres moindres. Tout le pays des Chambâa et des Zibans s'en émut. On ne parla plus d'autre chose dans le Touat, dans le Gourara, jusqu'à In-Salah. Biskra était dans l'attente. Le a5, à neuf heures du soir, les deux premiers coureurs, deux frères, Mohammed et Abd-el-Kader y entrèrent en vainqueurs et vinrent se présenter au grand marabout des chrétiens. Ils avaient fait les io5 lieues de Ouargla à Biskra en 45 heures consécutives, non compris une halte nécessaire à Tuggurt. Les autres coureurs les suivirent. Trente et un étaient partis d'Ouargla, sept seulement arrivèrent au but.

Le 27, il y eut fête au domaine de M'Salla, distribution des prix présidée par l'Eminence, foule immense de Français et d'indigènes, assistance de toutes les autorités crviles et militaires, proclamation des lauréats, remise solennelle

des douros, auxquels on ajouta un burnous neuf pour chacun des sept arrivés , reconnaissance enthousiaste des vainqueurs, et le lendemain parade et défilé dans la cour intérieure de la maison de l'Archevêque. Lorsque, rentrés chez eux, les Ouargli racontèrent ce qu'il leur avait été distribué de boisseaux d'orge pour leurs chameaux, de viande, de couscous et de café pour eux, on s'écria que « les Marabouts chrétiens de Biskra étaient des hommes bénis de Dieu, du prophète et de Sidi-el- Cheikh ».

Une autre fête se préparait pour le mois d'avril. Ce fut l'époque de l'installation des pionniers dans leur demeure, et de la prise d'habit des novices. Cet habit demi-monastique et demi-militaire consistait en une tunique de laine blanche, avec croix rouge sur la poitrine, panache rouge et croix dorée sur le casque. Mgr Lavigerie leur parla devant une très nombreuse assistance. Il insista beaucoup sur le caractère entièrement pacifique de cette troupe, formée pour répondre au vœu de la Conférence de Bruxelles : on devinait qu'il voulait dissiper les ombrages que la levée d'un corps franc ne pouvait manquer de susciter dans l'esprit des puissances régulières de l'Europe.

Et, comme il savait bien que sa parole de ce jour serait portée en France, c'est à la France qu'il adressait ce souvenir de son toast et de la haute inspiration de sa politique : « Quand j'ai parlé comme je l'ai fait, je n'étais que l'écho des enseignements de Léon XIII. Je veux l'être encore aujourd'hui au milieu de ces déserts : vox clamantis in deserto. Dans le désert, la voix est plus puissante et se fait entendre de ceux mêmes qui passent inattentifs. Puisse la mienne réveiller ceux qui, au milieu de ce mouvement irrésistible de l'opinion, paraissent sommeiller déjà, et ne pas comprendre encore les leçons si souvent répétées du Chef suprême des pasteurs. »

Le soir, il y eut salut dans la nouvelle chapelle de M'Salla, procession sous les palmiers. Rentré chez lui,

suivi de l'insatiable multitude des indigènes, le Cardinal leur jeta, d'une fenêtre de sa maison dans sa cour intérieure, pour plusieurs centaines de francs de menue monnaie, qu'elle se disputa, s'arracha dans une mêlée indescriptible, brûlante et poudreuse, parmi des cris sans fin.

En France, les journaux extrêmes, Y Intransigeant, la Bataille, la Lanterne n'eurent pas assez de rires et de violences contre ce qu'ils appelaient les condottieri du général Lavigerie. C'étaient des bandits, contre lesquels les États civilisés ne pouvaient agir ni trop promptement ni trop sévèrement : « Ne craignez rien des menaces qui s'élèvent contre votre œuvre et qui n'ont pu sortir du cœur d'aucun Français digne de ce nom », leur disait le Cardinal dans ces mêmes journées. Mais il y avait d'autres feuilles comme la Liberté, Y Estafette qui avaient vu là du prosélytisme par les armes, et qui se demandaient déjà ce que la France ferait si l'islamisme levait l'étendard de la guerre sainte contre ces prétendus libérateurs Français armés sans mandat ni permission delà France? Cette spécieuse objection devait faire son chemin.

Le Cardinal marchait toujours. Durant ce séjour à Biskra, il rétablit la station de Ouargla supprimée en 1876, et où les courses et leurs prix avaient popularisé son nom. Ce fut le 25 février 1891, qu'après deux mois de séjour auprès du Cardinal, le père Verax, le père Macherel et le frère Emile prirent à chameaux la route frayée des caravanes, et parmi des spectacles magiques que leur journal aime à décrire, ils atteignirent Touggourt ou Tuggurt, puis les oasis de Temacin, de Bidet- Amor, de El-Nadjira, le puits d'El- Arifidji, le ksar de N'gouca, et enfin, après sept jours de marche, Ouargla dont les deux blancs minarets se détachent seuls au milieu d'une immense forêt de palmiers. La France était là représentée et vivante dans les sympathiques personnes du lieutenant Menvielle, chef du bureau arabe, du lieutenant Bresse chargé des travaux de sondage, de M. Auger, interprète militaire, ainsi que des offi-

ciers duBordj. Le 3 mars, les missionnaires purent célébrer la messe : Dieu était maintenant en ce lieu ! La charité commença son œuvre immédiatement. Les mois d'été apportèrent à la petite colonie de 4<> à 5a degrés de chaleur : elle en sortit péniblement, mais victorieusement. Enfin, le 29 octobre le père Hacquard y amena de Biskra six Frères armés, lesquels, trois jours après, écrivirent au Cardinal : « Visiblement protégés par la Providence, sentant sur nous la main de Dieu qui nous soutient et nous dirige, nous n'avons d'autre désir que de répondre à une grâce aussi spéciale et de justifier la confiance dont Votre Éminence a daigné nous honorer. Nous savons les difficultés et les dangers qui nous attendent; mais, avec notre foi pour point de départ et l'éternel bonheur pour récompense, qu'importent les périls du chemin au terme duquel tant de martyrs nous tendent les bras! Groupés autour du guide aimé et vénéré que Votre Eminence nous a donné, nous tâcherons de tenir bien haut la bannière du Sacré Cœur et le drapeau de la France. »

Cependant le Cardinal Lavigerie avait quitté Biskra; depuis le 17 avril, il était rendu à Carthage. Les scolastiques de Saint-Louis furent effrayés de le trouver si infirme, si brisé. Il les mena à sa suite dans la cathédrale, pour adorer avec lui ; puis il leur adressa quelques paroles simples et bonnes : « Mes enfants, voyez : mes bras et mes jambes vieillissent, mais mon cœur, lui, ne vieillira jamais ! »

On s'en aperçut tout de suite à ses bontés envers tous. Le P. Kreyns allait mieux. Il lui promit le diaconat pour la Trinité prochaine, puis il l'envoya respirer l'air natal durant la belle saison. Un autre jeune scolastique ordonné prêtre par lui l'année précédente, et qu'il aimait pour son éminente piété, le P. Billy, venait de mourir, à l'âge de 25 ans. Sa mort avait été celle d'un prédestiné, comme avait été sa vie. Le Cardinal le pleura. Il se fit redire, il fit écrire ses dernières paroles : « O mon Dieu! je vous donne ma

vie. Je remets mon âme entre vos mains... O Marie, ma sainte mère, je vous avais toujours demandé de mourir saintement; et vous m'accordez cette grâce par les mérites de votre divin Fils... Mon Dieu ! je meurs pour vous... Je... meurs... pour vous. » Un ami, M. l'abbé Laynaud, secrétaire de Son Éminence, témoin des derniers jours de ce saint missionnaire, en fit la relation dans des pages pleines d'édification et d'attendrissement.

Le 17 mai, fête de la Pentecôte, le Cardinal demanda à voir ceux des jeunes scolastiques qui devaient, le samedi suivant, être ordonnés par les mains de Mgr Livinhac. Après de pieuses exhortations sur le sacerdoce : « Vous êtes jeunes, pleins de forces, donnez tout cela à Dieu. Moi, tel que je suis aujourd'hui, usé, fini, je ne puis penser qu'à mourir. Je n'emporte qu'un regret, celui de laisser ces œuvres qui ont compté sur moi, de laisser ces enfants qui n'auront plus de père. )> Il se mit alors à pleurer. Les ordinands lui promirent de prier Notre-Seigneur, afin qu'il le guérît : « Ne dites pas cela, mes enfants. Vous ne savez pas ce que vous demandez . Est-ce à nous à dicter à Dieu ce qu'il doit faire ? Ne sait-il pas mieux que nous ce qui nous convient? Non, mes enfants, ne lui demandez rien sinon que sa sainte volonté soit faite ! »

Le jour même de l'ordination, il appela chez lui les nouveaux prêtres, et leur prenant les mains il les baisa : « Puisque je n'ai pu les consacrer, que je les baise du moins ! » Il désigna deux d'entre eux pour une fondation nouvelle, celle de l'île de Djerba : « Mes enfants, vous êtes bien jeunes sans doute, mais aussi dans toute la ferveur de votre sacerdoce. L'esprit de Dieu sera sur vous. )) C'étaient le P. Jacquet et le P. Fau, avec un frère. Il les fit revenir chez lui deux jours après : « Djerba, mes enfants, c'est trois ou quatre cents chrétiens perdus dans une trentaine de mille musulmans. Jugez si la besogne vous manquera ! » Il leur promit des ornements sacerdotaux : « Revenez me voir. » Ils revinrent. Le pauvre in-

firme, se faisant lever par eux de son fauteuil, leur montra, leur donna tout ce qu'il trouvait sous sa main. Et comme ils le remerciaient avec effusion : « Allez, mes enfants, vous prierez pour moi quand je serai mort, et ce ne sera pas long. » Puis il les embrassa et les bénit encore

Il ne voulait pas quitter Carthage, quitter la vie, sans avoir terminé la grosse et délicate affaire du remplacement des capucins italiens en Tunisie par un clergé français. Les circonstances lui vinrent en aide. La suppression des noviciats et d'un grand nombre de couvents franciscains en Italie avait amené dans l'ordre une grande pénurie de sujets; et dès i883, la Propagande avertissait le Cardinal que, de ce chef, les capucins étaient dans l'alternative ou de laisser leur ancienne mission de Tunisie ou de s'adjoindre de leurs pères de la province de Lyon ou de la province de Malte. Ce dernier parti entrait fort dans les vues du Cardinal français, si même l'initiative n'en venait pas de lui. Mais les promesses de remplacement n'avaient pu être tenues que très incomplètement, de sorte que ces religieux se virent dans la nécessité d'abandonner les paroisses administrées par eux, pour ne plus garder que celles de Sainte-Croix de Tunis, de la Goulette, de Bizerte et de Monastir. En 1887, ils annoncèrent à la Propagande leur résolution de se retirer de ces derniers postes. Mgr Lavigerie leur fit ordonner de surseoir à leur embarquement, jusqu'à leur remplacement « Même au point de vue des relations internationales, qui exploitent facilement tous les prétextes dans ce pays, explique-t-il, il y avait un grave inconvénient à les laisser partir ainsi, d'un seul coup et sans motif apparent. » On les remplaça donc progressivement ; et ils n'étaient plus que neuf, lorsque, le 12 juin 1891, Son Éminence adressa de Carthage au clergé et aux fidèles une Lettre circulaire annonçant que « la nécessité de pourvoir au salut des âmes, par le maintien d'un ministère sacerdotal suffisant dans la Régence, lui défendait de s'opposer plus longtemps au départ solli-

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licite par ces religieux ». Il constatait, avec pièces à l'appui, les impossibilités avouées de ces bons pères. Il louait leurs œuvres du passé ; il recommandait aux fidèles le devoir de la reconnaissance envers ceux qui les avaient nourris et soutenus dans la foi. Il leur accordait lui-même des avantages et indemnités équitables, il conférait à leurs chefs des titres honorifiques. Il les traitait enfin en prince généreux qui, en acceptant leur capitulation, leur accordait du moins tous les honneurs de la guerre.

Cela fut mal compris autour d'eux, sinon par eux. Il y eut des réclamations violentes parmi les Italiens; on fit des démonstrations jusque dans les églises ; on forma un comité de protestation; on envoya une délégation à Léon XIII, qui ne la reçut pas ; on adressa à Rome un mémoire justificatif, qui fut suivi d'un autre non moins vif de la main du Cardinal Lavigerie. Les journaux italiens la Ri forma, la Tribuna, VUnio?ie, le Popolo romano, Capitan Fracassa firent une affaire d'Etat de cette affaire de moines. On ameuta la rue contre le Francesaccio, comme on nommait l'Archevêque. On chercha à ce départ, à ce renvoi, vingt motifs pareillement imaginaires. En dehors de l'insuffisance reconnue du service religieux en Tunisie, le seul, le grand motif était l'irréductible antagonisme entre l'Italie et la France entretenu par des religieux dont le patriotisme communicatif constituait un péril permanent pour le protectorat français. C'est comme Français et comme évêque qu'avait agi le Cardinal. Il laissa à tout ce tumulte le temps de s'apaiser, en faisant espacer les rappels successifs des capucins de la Régence; mais il tint tête à l'orage ; et, au bout de quelques semaines, les partants étaient dignement remplacés, les fidèles consolés, et l'unité religieuse rétablie à Tunis.

Les principaux d'entre ces religieux savaient d'ailleurs, lui rendre hommage. Le R. P. Salvatore, naguère préfet apostolique de la Tunisie, annonçant au Cardinal sa promotion a la coadjutorerie de Bovino, lui disait dans sa recon-

naissance attendrie que « nulle part il ne trouverait un père tel que lui, une âme qui le comprît mieux, un cœur qui l'aimât davantage, un guide qui l'aidât plus efficacement du conseil et de l'exemple dans le service de l'Église. Le souvenir de l'homme intrépide qui tenait le gouvernail de l'Eglise de Tunisie lui serait une force qui rassurerait sa faiblesse; et son Eminence ne serait jamais aimée par personne plus que par lui ».

Trois jours après ce grand acte, le i5 juin, le Cardinal, ouvrant le matin sa fenêtre, à la Marsa, vit les scolastiques qui venaient lui présenter leurs adieux. Il allait quitter Carthage pour prendre le chemin de fer d'Alger. S'appuyant sur cette fenêtre, il leur dit tout ce qui lui montait du cœur aux lèvres, pour les animer à être de saints missionnaires. Il les bénit de là, ne pouvant marcher. Cinq jours après ilavaitpu atteindre enfin Saint-Eugène et s'y installer.

Depuis le mois d'avril, un nouveau gouverneur général avait été donné à l'Algérie. C'était M. Jules Cambon, frère du précédent résident général de Tunisie. Mgr Lavigerie, dont le nom se rattachait pour lui à des souvenirs d'enfance, devait trouver, dans l'éminent gouverneur un ami des derniers jours, fidèle par delà le tombeau.

Ce qui appelait le Cardinal à Alger, c'était le départ d'une caravane pour le Tanganika. Le vicaire apostolique de cette mission, Mgr Bridoux, après deux ans d'épiscopat, venait d'y succomber à ses fatigues. Déjà le voyage de Zanzibar au lac l'avait épuisé : « Pas de vivres depuis cinq semaines, écrivait-il, pas un brin d'herbe pour nos montures. Dans de telles conditions, la fièvre ne nous a pas toujours épargnés. J'ai été le plus rudement atteint; et, durant huit jours, aucun remède ne pouvait abaisser chez moi une température presque constante de 4° degrés. » Sa visite sur les bords du lac, à ses trois ou quatre mille chrétiens des stations de Kibanga ou Lavigerie-Ville, de M'pala, de Saint-Louis, avait été une autre fatigue, en même temps qu'une joie empoisonnée par le spectacle de la traite des

noirs : « Ah ! s'écriait-il dans une lettre, si j'avais l'argent nécessaire pour les racheter tous, je les délivrerais, je les emmènerais sur l'heure pour les soigner, pour panser leurs plaies, pour les guérir. L'impuissance, en présence de tant de maux, c'est ma plus grande douleur. »

Sa fin fut héroïque. Apprenant que les traitants appareillaient une flottille pour diriger un coup de main contre M'pala et le fort du capitaine Joubert, il était accouru auprès de ses néophytes menacés d'extermination. 11 les préparait à mourir, lui au milieu d'eux, lorsqu'on apprit que l'expédition barbare venait de faire naufrage sur les rochers de la côte. La vengeance du vicaire apostolique fut sublime : il se dépensa, avec toute sa colonie chrétienne, à sauver, à recueillir, à soigner tous les terribles pirates que n'avaient pas engloutis les eaux du Tanganika. Il succomba à tant d'efforts. Il rendit son âme à Dieu auprès du vaillant Joubert, au milieu de ses pères, de ses frères, des jeunes médecins noirs qu'il avait amenés d'Europe avec lui. Il n'avait que trente-huit ans. On déposa son corps dans le petit cimetière de M'pala près des hautes herbes du lac; il y repose encore sous la garde de l'épée et de la prière de la France. « C'est une bien grande perte pour notre congrégation naissante que celle de ce saint missionnaire, écrivait le Cardinal à l'évêque de Marseille. Il nous laisse un grand vide. )> Il en laissait surtout un immense dans son cœur.

Le Cardinal avait écrit au Conseil de l'Œuvre de la Propagation de la foi que cette mort nécessitait l'envoi dans cette mission et dans celle du Nyanza d'un renfort d'autant plus urgent que les missions protestantes venaient de demander pour ces mêmes pays au moins cinquante ministres, afin de tenir tête aux pères Blancs dont le succès grandissait chaque jour. « Déjà , écrivait Son Eminence, dans la seule mission de l'Ouganda, on estime à 20.000 le nombre des noirs ayant reçu ou allant recevoir sans plus de délai, le baptême. »

Le 3 juillet 1891, le Cardinal bénit une nouvelle caravane destinée au Tanganika : de son siège où le clouait l'infirmité, il put encore exhorter ses chers missionnaires au courage, à l'espoir, en quelques paroles toutes de feu.

Quelques jours après, 12 juillet, il présidait dans la cathédrale d'Alger au sacre de Mgp Toulotte. Précédemment, 14 décembre 1890, il avait fait ériger la préfecture apostolique du Sahara et du Soudan en vicariat apostolique, en considération de l'importance donnée ou promise à cette mission par l'occupation progressive de la France. Mgr Toulotte avait été présenté et agréé pour ce vicariat nouveau, et son sacre avait mis en fête la cathédrale intérieurement tendue de rouge jusqu'aux coupoles. Les pionniers étaient déjà là, en uniforme, rangés dans le sanctuaire, avec leur Supérieur. Après que Mgr Combes, l'évêque consécrateur, eut accompli la fonction, le Cardinal, de son siège, adressa quelques paroles au nouvel évêque. Il le félicita surtout de ce qu'il était sur le chemin du martyre que tout symbolisait en ce lieu. Sur la porte principale on lisait ce jour-là : Ecclesia Christ i moriendo non occidendo triumphavit.

Il avait besoin de cette espérance pour se consoler des nouvelles que, depuis le mois de mars il recevait de l'Ouganda. Au péril musulman en avait succédé un autre, le péril anglais protestant, aussi menaçant que le premier pour le catholicisme. Dès que les ministres anglicans avaient vu Mwanga rétabli sur le trône par le secours des catholiques, ils s'étaient dit qu'un seul moyen leur restait de regagner le pays : le rendre anglais afin de le rendre protestant. Une Société avait en main les affaires de toute la côte orientale de l'Afrique, Y Impérial East-African Company ; les prédicants lui tendirent la main. Son représentant, M. Jackson, à la tète de 5oo fusils, vint sommer Mwanga de reconnaître à l'Angleterre le monopole du commerce dans ses États, sous peine d'être détrône, remplacé, livré aux musulmans. Un second représentant de la

même compagnie, M. Gedges, se concerta avec le ministre Gordon, pour le même dessein. Dans cet intervalle, des rixes, des spoliations, des expulsions fomentées contre les catholiques trouvaient leur encouragement auprès de la Compagnie et des révérends ses complices. Mwanga , poussé à bout, envoya une délégation au consul anglais de Zanzibar pour y traiter de la liberté commerciale et religieuse. La réponse fut l'arrivée, i3 décembre 1890, du capitaine Lugard, de lugubre mémoire. Au nom de l'impériale compagnie, Lugard entre dans l'Ouganda avec 1 00 . 000 cartouches, un canon Maxim, des carabines Schneider. Ainsi appuyé, il fait lire à Mwanga, par les missionnaires anglais, les lettres qui l'accréditent pour traiter et statuer sur la destinée politique et commerciale du pays. La Compagnie s'y adjugeait purement et simplement l'Ouganda. En conséquence, le 26 décembre, Mwanga fut forcé de signer un traité par lequel il acceptait la suzeraineté de Y Impérial British East-African Company, reconnaissait que son royaume était dans la sphère d'influence et de protection anglaise, s'engageait à ne traiter avec aucune autre nation, recevait à sa cour un agent ou résident chargé de juger les différends des Européens et de traiter les affaires importantes de l'Etat, de surveiller la perception des impôts et leur emploi, d'organiser une armée permanente pour la défense du royaume, de favoriser le commerce, d'empêcher la traite des esclaves, et de protéger la liberté religieuse dans tout le pays situé dans la sphère anglaise. Ce traité, conclu pour deux ans, était modifiable et renouvelable indéfiniment. Mwanga était sous le joug. Lugard s'établit en maître sur la hauteur de la ville royale, dans un camp fortifié, avec sa troupe armée, sous le commandement du capitaine Williams et à l'abri de son canon. Le drapeau britannique flotta au-dessus du lac, un lac anglais désormais.

Dès que ces nouvelles parvinrent au Cardinal Lavigerie, alors à la Marsa, il s'empressa, le 28 avril 1891, d'écrire

à son « très vénéré et bien-aimé frère, le Cardinal Planning », une lettre dans laquelle, ayant rappelé avec reconnaissance la conférence de Princess'Hall, la situation florissante et prépondérante du catholicisme dans l'Ouganda, et enfin l'établissement du protectorat anglais, il ajoutait : « Non seulement nos missionnaires français sont disposés à ne faire aucune opposition au protectorat britannique, mais encore à se rallier a lui et à le soutenir, si on leur donne, au point de vue religieux, les garanties convenables... Ce que demanderaient nos missionnaires est simplement que, le nombre des catholiques dépassant de beaucoup le nombre des protestants dans l'Ouganda, le protectorat y fût confié a un Anglais catholique, pour éviter des tiraillements entre les missionnaires anglicans et eux. » Cette lettre avec cette demande devait être communiquée à lord Salisbury. Mgr Lavigerie voyait d'autant moins d'inconvénient à cette nomination d'un résident catholique, disait-il, que le gouvernement français lui avait depuis longtemps déclaré à lui-même n'avoir aucune prétention à un protectorat quelconque sur l'Afrique orientale ou centrale. Il confiait donc cette affaire à la charité, à la religion, au zèle du cardinal anglais : « Elle est délicate, sans doute, mais je sais par expérience que les affaires les plus délicates sont d'avance gagnées entre vos mains vénérables. ))

Mais c'est autre chose que voulaient Lugard et les ministres. Par eux les catholiques furent abandonnés aux mains des protestants indigènes, et leurs chefs destitués comme suspects de faire de la politique anti-britannique. Lord Salisbury, prévenu par Lugard et ses coreligionnaires, sembla, dans sa réponse, partager ces ombrages ou ces animosités, ce dont le Cardinal Manning fit part à son collègue français. Ce fut Mgr Livinhac qui, le 17 juillet, répondit à l'Éminence. k Jamais, expliqua-t-il, et cela est capital, jamais ni lui ni ses frères ne s'étaient donnés comme les représentants de la France, mais comme les

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envoyés pacifiques du Pape. Ils étaient venus, non pour traiter au nom d'un gouvernement, mais pour instruire les peuples. Ainsi avaient-ils répondu à M'tésa, en 1 879, lorsque ce roi leur avait demandé de lui obtenir le protectorat de la France. Ils n'avaient jamais appelé leur religion la religion des Français, mais la religion catholique. Jusqu'ici les missionnaires avaient pu empêcher les fidèles d'opposer la violence à la violence protestante. En auraient-ils toujours la possibilité? » Mgr Livinhac proposait humblement que le représentant de l'Angleterre dans l'Ouganda déclarât hautement qu'il n'était d'aucun parti et qu'il voulait la liberté et l'égalité pour tous. Il demandait, lui aussi, l'envoi d'un gouverneur catholique dont la présence montrerait qu'on peut être à la fois catholique et Anglais. Si l'on négligeait ces moyens de pacification, la guerre allait éclater, et ce serait peut-être la colonie allemande de l'ouest du Nyanza qui bénéficierait de la victoire.

Ce n'était là que le commencement des maux de la mission , et cette blessure fut de celles que le Cardinal devait emporter dans la tombe. Et cependant jamais le catholicisme n'avait fait plus de progrès, sur les bords du lac, que durant ces jours troublés. Au mois de mars, trois missionnaires avaient fondé, à Kasozi dans le Buddu, la station de l'Immaculée Conception. Les catéchumènes par centaines demandaient à genoux la grâce du baptême. « Nous avons soif de cette eau », disaient-ils aux missionnaires. « Le missionnaire a ici tout ce qu'il ambitionne, écrivait le Supérieur de ce poste ; pour lui la croix et pour Jésus des âmes ! »

Le Cardinal était en France, depuis le mois de juin, à Paris et aux Pyrénées. Il en repartit au mois d'août, pour retourner à Alger. Mais arrivé à Marseille, il s'v trouva si fatigué qu'il consentit à séjourner durant quelques semaines à la maison de campagne de Mgr Robert, à quatre ou cinq kilomètres de la ville. « Hélas ! nous écrit Mgr de Marseille, je pus constater l'étendue et les progrès de son mal.

Non seulement il ne pouvait plus se servir de sa main, mais ses jambes lui refusaient à peu près leur office. Il lui était fort pénible de monter les degrés. » Ce n'était plus qu'une ruine.

Il voulut se mettre en route pour Alger, vers la mi-septembre. Il eut une fort mauvaise mer. Lui-même racontait ainsi les périls de la traversée et le danger plus grand encore qu'il avait couru aussitôt son retour : « A notre départ de Marseille, écrivait-il, le 19 septembre, à M. Payan d'Augery, à notre sortie du port, une légère brise soufflait à peine. Mais cinq heures après l'avoir quitté, nous sommes entrés dans une tempête terrible de vent du sud qui nous a accompagnés jusqu'à Alger, en nous occasionnant toutes les émotions d'usage, y compris celle de l'absolution in extremis et de toutes les péripéties que vous connaissez. C'était, à vingt-quatre ans de distance, un renouvellement du voyage de YHermus, sauf que cette fois la dimension du navire nous a fait échapper aux dernières angoisses et n'a presque pas retardé l'heure normale de notre arrivée. »

Mais les pauvres infirmes sont sujets à mille maux, et il ajoute aussitôt : « Je n'en ai pas été quitte pour cela, mon cher ami, et le soir même j'ai eu le couronnement de notre aventure. Je m'étais couché dans mon moustiquaire, que les cousins rendent nécessaire, par ce temps-ci, à Alger. A peine dans mon lit j'avais fermé les yeux, exténué que j'étais, dans mon triste état de santé, par les fatigues du voyage, lorsque je fus réveillé par une vive douleur au pied et au bras. C'était mon moustiquaire qui s'était enflammé, par suite de quelque manœuvre de ma part en éteignant ma bougie. J'étais déjà environné de flammes, et mon lit prenait feu. Je n'eus rien de plus pressé que de m'en précipiter. Je tombai à plat ventre au milieu de ma chambre où je n'avais personne pour m'aider, et je me fis une contusion grave au fémur et au côté droit. Les brûlures ne sont pas encore cicatrisées ; l'articulation luxée est toujours douloureuse, et les médecins, qui viennent de me

612 LE CARDINAL LAYIGERIE.

voir, il n'y a qu'un instant, m'annoncent que du repos est encore nécessaire. Voilà mon aventure au complet. Après cela, je ne suis pas très rassuré pour l'avenir. J'estime que Dieu ne me donne tant d'avertissements que parce qu'il veut m'apprendre que ma fin se rapproche chaque jour davantage et qu'il faut que je m'y prépare. Aidez-moi, mon cher ami, de vos bonnes prières. »

C'est dans cet état que, dans la même journée, le Cardinal se présenta à la retraite du noviciat, près de se terminer. Le lendemain la prêtrise était conférée à deux novices, dont l'un, le père Barthélémy, était un Arabe devenu chrétien. Ce fut une grande consolation pour Son Eminence. Il venait d'apprendre la mort d'un excellent missionnaire de l'Ouganda , le père Denoit, et du frère Pierre : il voulut parler, il ne sut que pleurer. Une autre retraite commença pour les nouvelles recrues : ils étaient trente-huit conscrits arrivants ou postulants. N'ayant pu les revêtir lui-même de l'habit blanc, le Cardinal se les fit présenter ensuite, les bénit et voulut embrasser chacun d'eux. Plusieurs frères reçurent aussi l'habit dans ces mêmes jours, entre autres deux excellents nègres amenés de l'Ouganda par Mgr Livinhac.

L'institut des frères était donc, lui aussi, en progrès. Leur récent postulat de Marienthal dans le Luxembourg recevait des accroissements. Marienthal ou vallée de Marie, ancien couvent dominicain fondé au treizième siècle par Yolande de Vianden, n'était plus guère qu'une ruine, entourée de quelques bâtiments d'exploitation, lorsqu'en octobre 1890, le Cardinal sollicité parles Luxembourgeois y avait établi un postulat pour les frères de langue allemande. Une quinzaine y arrivèrent soit du duché, soit de l'Alsace- Lorraine, soit des diocèses de Cologne, de Trêves, de Munster et de Ratisbonne. Windthorst, legrand orateur duReichstag, avait, près de mourir, souhaité la bienvenue à cette fondation, au nom de l'Allemagne catholique. La grâce d'en haut était visiblement sur toutes les œuvres de la société.

• Mais, de plus en plus, le fondateur penchait vers son déclin. Une lettre de lui, 6 octobre, à l'évèque de Marseille disait : « Je suis toujours à peu près dans le même état, et je me demande par conséquent de plus en plus si je guérirai, et quand finira, par la mort, comme elle doit finir, une épreuve si prolongée. Je puis encore moins écrire que par le passé, et je suis incapable de signer cette lettre que je dicte à M. l'abbé Hurabielle. Ayez la charité de prier pour moi la bonne Mère de la Garde, afin qu'elle m'obtienne, non pas la guérison que je ne demande point, mais du moins la parfaite résignation qui me manque et qui est encore plus nécessaire. »

Une lettre de lui, à la date du 10 octobre, adressée au P. Burtin, à Rome, rend bien compte à la fois de l'infirmité du corps et de la force de l'âme : « Je vous prie, mon cher père, de faire une démarche auprès du Cardinal secrétaire d'Etat, afin de lui demander en mon nom de solliciter de vive voix de Sa Sainteté une faveur qui me devient indispensable, tant que je resterai dans mon état d'infirmité actuelle. Il m'est impossible, en effet, de célébrer la sainte messe de la manière accoutumée, ne pouvant plus me tenir debout durant le temps qu'exige la célébration du saint sacrifice : ma jambe droite me refuse son service, et le bras droit est également perclus. Tout cela est l'effet d'une grave atteinte rhumatismale, compliquée d'un surmenage nerveux porté à l'extrême.

<c Je l'avais bien prévu, à l'époque où j'ai dû, pour remplir mes missions diverses, affronter des fatigues aussi excessives et des changements de climat aussi complets. Je ne m'en plains pas, comme vous le savez, puisque c'est pour servir l'Eglise et le Saint-Siège. Mais je puis bien dire du saint-Père : Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo ; et je compte en conséquence sur sa bonté pour m'alléger le poids de mon épreuve actuelle, en m'autorisant, comme il le fait dans des cas semblables, à dire la sainte messe assis, dans une chapelle privée et close, et en dehors de

l'assistance des fidèles ; et cela jusqu'à ce que la crise qui m'empêche de célébrer depuis plusieurs mois, et qui me force de me contenter de l'assistance au divin sacrifice et de la communion laïque, aura disparu suffisamment pour me permettre de reprendre la célébration habituelle. »

Dans les premiers jours de novembre, une grave atteinte d'influenza, bientôt compliquée d'une fluxion de poitrine, mit sa vie en danger. Il demanda l'Extrême-Onction. Informé par dépêche de l'état de Son Eminence, Léon XIII se rendit à la Basilique Vaticane où il resta longtemps en prières à la Confession de Saint-Pierre pour la guérison du grand apôtre de l'Afrique. Il ne se passa pas un jour sans que le Pape fît prendre, à la procure des pères, le bulletin d'une santé si précieuse à l'Eglise.

Les plus récentes nouvelles reçues de l'Ouganda n'étaient pas faites pour le guérir. Tout l'été de 1891 n'avait été pour les catholiques qu'une douloureuse série de désastres ou d'alertes : incendies de leurs maisons du Buddu par les protestants, rassemblements armés, rixes et blessures, impunité assurée aux agresseurs ; impuissance du roi et toute-puissance de son ministre protestant; cession forcée de la moitié des îles Sesé aux protestants, expulsion des catholiques de ces îles, tentative d'assassinat du roi par un protestant indigène, et le reste. Mgr Hirth écrivait à Mgr Livinhac : « Les protestants enhardis par le partage des îles ne peuvent plus s'arrêter. Les musulmans, de leur côté, rentrent dans l'Ouganda. Les prédicants anglais, qui ont formé de si dignes disciples, nous ont avoué qu'ils étaient débordés aujourd'hui. Le résident anglais parle de même. Le roi est moins écouté que personne. Demain il sera dans la main de ses sujets protestants et musulmans coalisés contre lui et contre nous. C'est ainsi que disparaîtra le royaume du grand M'tésa. »

La même lettre disait : « Tout cela n'a pu arrêter le mouvement de la grâce de Dieu. Les protestants, semés partout au milieu des catholiques, espéraient les faire apostasier

en les intimidant. C'est le contraire qui est arrivé, et le nombre de ceux qui abjurent l'hérésie va toujours croissant. »

Les dernières nouvelles, celles de la fin de 1891, étaient plus graves encores : « Tout l'Ouganda est en feu, écrivait Mgr Hirth, et notre mission court les plus grands dangers. Jusqu'ici tout s'est terminé par des combats partiels, mais une lutte générale s'engagera évidemment, elle amènera la ruine de l'un ou de l'autre parti. Je ne m'explique pas la haine que nous porte la Compagnie anglaise : il lui eût été si facile de gagner les catholiques en leur rendant stricte justice!... Il n'y a pas, que je sache, de pays au monde où les catholiques soient moins libres que ceux de l'Ouganda, depuis dix-huit mois. »

Il ajoutait encore : « Malgré cela, notre religion fait des progrès; nos catéchismes sont toujours plus fréquentés. L'embarras devient grand, pour les baptêmes surtout : le nombre des aspirants devient tellement considérable que nous ne pouvons les bien préparer. Aux derniers examens on m'a présenté sept cents adultes; il m'a fallu quinze matinées pour les interroger; trois cents ont échoué; il en restait quatre cents, qui ont reçu le baptême à Noël. Ces chiffres vont bientôt doubler. » La même lettre enregistrait quatre cents baptêmes d'adultes, neuf cents communions pour Noël, le baptême de la sœur du roi, l'assistance de Mwanga à la messe des missionnaires, entouré de six mille hommes qui se disputaient l'honneur de le porter sur leurs épaules, le nombre des cathécumènes de la mission doublé : quatre à cinq mille à l'ordinaire.

Mais, d'autre part, le capitaine Lugard, s'appuyant sur les musulmans, leur ouvrait une mosquée dans le fort, et faisait briller aux yeux du roi l'appât de 2.000 fusils, s'il voulait être à lui, à l'Angleterre et à l'anglicanisme, sans partage.

De la chaise où le clouait son mal, le vénérable infirme n'était pas seulement à ses braves missionnaires de l'Ou-

ganda qu'il défendait et consolait, il était à la France dont il dirigeait de loin le mouvement politique, il était à la Tunisie qu'il voulait achever d'organiser avant de mourir.

Son dessein présentement était de se donner Mgr Livinhac pour coadjuteur et successeur à Carthage, avec quelques évèchés suffragants autour de lui. Cette élévation du Supérieur général sur le siège de Carthage n'y entraînait-elle pas la translation de la maison-mère? A quelle crainte ou pressentiment de l'avenir correspondait ce dessein? Le Cardinal en écrivit d'abord à M. Massicault, pour qu'il appuyât ce projet auprès du ministre des Affaires étrangères. Il lui montrait l'avantage qu'il y aurait pour la Tunisie d'avoir à la tête de son Eglise le Supérieur général d'une Congrégation reconnue par l'Etat français, et qui avait si bien mérité de la France : « J'ai recours à vous, Monsieur le ministre, pour traiter cette affaire auprès de M. Ribot avec votre bienveillance accoutumée, et de plus cette fois avec la célérité que les circonstances réclament. C'est le dernier service que je puisse rendre maintenant à la Tunisie, surtout dans l'attente d'une fin qui, dans mon état de santé, ne saurait être éloignée. »

En même temps, 4 novembre, il faisait agir secrètement à Rome : « Il faut, disait sa lettre, que le saint-Père ait la bonté de faire à Mgr Livinhac une obligation d'accepter, au nom de la sainte obéissance. Sans cela il refusera, ou il risquera même de s'enfuir pour éviter ce qu'il considère comme une charge et une dignité dont il est incapable et indigne. »

La fin de la lettre au père Burtin disait : « N'oubliez pas, mon cher père, que je vous fais écrire du pied de mon lit de mort, d'où je ne suis pas encore bien sorti, et que tout cela presse d'une manière très étroite, parce que tout serait inutile si la nomination que je sollicite n'arrivait qu'après que je ne serais plus vivant. »

Comme le Cardinal l'avait redouté, son projet échoua finalement contre les résistances respectueuses et sup-

pliantes de son cher fils. Quelque temps après, 5 janvier, Son Eminence faisait savoir « qu'ayant reçu de Mgr Livinhac des confidences d'un ordre intime, il ne pouvait donner suite à son dessein. »

Cette pensée de sa fin prochaine lui inspirait aussi, comme à tous les vieillards, d'aimables retours vers le passé le plus lointain de sa vie, son enfance, sa mère, son pays. C'était le sujet ordinaire de son entretien avec ses écoliers de Saint-Eugène. Il s'y mêlait toujours l'idée de sa fin prochaine. Après une fonction à Notre-Dame d'Afrique, s'adressant à ses porte-insignes : « Mes enfants, je ne serai plus là lorsque vous serez prêtres; mais si vous me promettez de dire trois de vos premières messes pour le repos de mon âme, je vais vous bénir trois fois. » Et gravement il posa la main sur la tête de chacun d'eux pour les bénir.

L'Ecole apostolique avait alors à sa tête un Supérieur de grand mérite, le R. P. Dausbourg, du diocèse de Rouen. Peu de mois auparavant, il avait été rejoint à Alger par son frère aîné, prêtre déjà respectable, qui avait reçu l'habit des novices des mains de ce frère plus jeune. Ainsi l'avait voulu une délicate attention du Cardinal. La joie de leur société fraternelle ne fut pas de longue durée. Le père Dausbourg mourut le 18 janvier iSg'i.

Ce fut un grand deuil pour le cœur de Mgr Lavigerie. Il voulut que son corps fût déposé dans le sanctuaire de Notre-Dame d'Afrique, pour qu'il lui fût plus facile d'aller prier sur la tombe de cet ami. Quand, au retour des funérailles, les novices revinrent le saluer à Saint-Eugène, ils le trouvèrent brisé de douleur : « Je ne puis me faire, dit-il, à la pensée qu'il n'est plus. Hélas! mes enfants veulent donc me précéder au ciel! » Le dimanche suivant, il ordonna que l'absoute qui se chante après vêpres sur l'esplanade de Notre-Dame fût chantée à Saint-Eugène, lui présent. Après le Libéra, il se leva pour dire l'oraison liturgique ; mais, arrivé à ces paroles : Famulum dut m Victorem,

il ne put achever et il retomba dans son fauteuil, pour donner un libre cours à ses larmes, jusqu'à ce qu'enfin se relevant il termina l'oraison en sanglotant, comme il put. Après la cérémonie, il s'excusa de cette émotion involontaire. « C'était plutôt à moi de vous consoler, mes enfants; mais le père que vous venez de perdre était tellement mon fils! » Disant cela, il regardait les coupoles de Notre- Dame d'Afrique sous lesquelles reposait celui qu'il pleurait.

Cette année 1892 allait ramener le vingt-cinquième anniversaire de son épiscopat en Afrique. Son clergé et son peuple se proposaient de le fêter, par une petite ovation filiale, le 27 mars. Il refusa, demandant seulement qu'on priât pour lui obtenir la grâce d'une bonne mort. A Rome, le journal officieux, Y Osservatore romano, publia la note suivante : « Demain l'Afrique célébrera le vingt-cinquième anniversaire de l'apostolat de S. E. le Cardinal Lavigerie sur le continent noir. Cette fête consolera le grand organisateur de l'Eglise d'Afrique de tous ses sacrifices de vingt-cinq ans, et de toutes ses nombreuses souffrances. Nous associons nos félicitations et nos vœux à ceux de ses enfants, et nous prions Dieu de conserver longtemps encore une vie si précieuse au Pape, à l'Eglise et à la civilisation. »

En Tunisie, l'échec que ses projets avaient subi auprès de Mgr Livinhac ne l'avait pas fait renoncer à constituer la hiérarchie épiscopale dans sa province de Carthage. Dès novembre 1884, il avait divisé le diocèse en trois archidiaconés , celui de Carthage, celui de Tunis, celui de Ruspe. Mais, depuis cette époque, le nombre des catholiques s'était élevé dans la Tunisie jusqu'à 100.000, y compris notre armée d'occupation. Le nombre des paroisses s'était accru, les œuvres d'enseignement et de charité multipliées. Mgr Lavigerie estima que l'heure était venue de mettre à la tête de chaque archidiaconé non plus un simple curé, mais un vicaire général revêtu du caractère épiscopal, N'était-ce pas beaucoup d'évêques pour le gouvernement d'une chrétienté encore à ses débuts? A cette question,

le Cardinal répondait en écrivant, le 7 mars, à ses fidèles de Carthage : « La maladie qui me retient malgré moi loin de vous me presse de prendre cette détermination pour sauvegarder les intérêts de vos âmes qui me sont confiées. Je me trouve dans l'impossibilité de faire personnellement la visite de vos paroisses, et il est difficile, à cause de l'étendue du diocèse, d'assurer, avec un seul suppléant, l'administration régulière du sacrement de confirmation dans un pays où l'on a l'habitude de faire donner ce sacrement aux enfants en bas âge et surtout aux enfants malades. »

En demandant pour les futurs évèques les prières des fidèles, le Cardinal ajoutait : « Vous voudrez bien y joindre un souvenir pour moi-même. Voici vingt-cinq ans que je porte, en Afrique, le poids de la charge épiscopale, et comme l'Apôtre je sens venir la nuit où le travail n'est plus possible. Demandez pour moi à Dieu la soumission à sa volonté sainte, la patience et la résignation dans les infirmités. Et moi je demanderai en retour pour vous les grâces et les meilleures bénédictions du ciel. »

Ce fut le jour de la Pentecôte 1892 qu'eut lieu, à Saint- Louis de Carthage, le sacre des trois vicaires généraux archidiacres , Mgr Tournier, archidiacre de Carthage, Mgr Gazaniol, archidiacre et curé de Tunis, Mgr Polomeni, curé de Sfax et archidiacre de Ruspe. Le Cardinal avait dressé les cadres de son armée d'occupation et mis les officiers généraux à sa tête : c'était à eux de les remplir et de former l'effectif de leurs corps.

Cependant une nouvelle, arrivée des rives du Tanganika, l'avait, comme lui-même s'exprime, soulevé de son lit de souffrance. Après l'expédition belge du capitaine Hink, rappelé trop tôt pour avoir pu réaliser tout son plan de campagne, le comité anti-esclavagiste de Bruxelles avait envoyé le capitaine Jacques, avec la mission de Guider le long du lac des postes armés destinés il servir de barrière contre les traitants. Jacques, étant allé d'abord faire bénir son épée par Léon XIII, avait levé une cara-

vane de 2.000 hommes armés qui culbutèrent les Wagogos, atteignirent Tabora, devenue station allemande, parvinrent au Tanganika, dispersèrent les troupes de l'Arabe Rumaliza, le tyran d'Oujiji, qui se préparait à envelopper Joubert, rejoignirent celui-ci à Saint-Louis de M'rumbi, et le dégagèrent des hordes esclavagistes qui le débordaient. Le Cardinal écrivit à Mgr Jacobs, président du Comité, pour lui dire « quel rayon de consolation et d'espoir cette nouvelle avait apporté à son cœur de père ». Il glorifia la Belgique, son roi, le comité.

Une nouvelle expédition, commandée par le lieutenant Long, allait partir en avril. Le Cardinal l'encourageait : « Ce que vous avez su faire dans le passé m'est un sûr garant de ce que vous ferez dans l'avenir; et déjà je salue de loin les succès des nouveaux efforts que vous allez tenter pour défendre, dans notre Afrique, la cause de Dieu et les intérêts les plus sacrés de l'humanité. »

Mais, hélas! rien de consolant n'arrivait à ce grand cœur de la région du Nyanza. Une lettre des nègres catholiques implorait son secours contre les protestants indigènes qui les dépouillaient de tout : « Nous te prions, notre Seigneur, et nous prions tous les grands chefs de la religion d'avoir pitié de nous. Envoie-nous des Européens qui soient bons, et ne nous imposent pas la religion du mensonge... Quant à nous, nous défendrons notre religion par la force, si les officiers européens continuent à anéantir ici le parti de Jésus-Christ. »

Ce n'était que le commencement de leurs maux. Mwanga ayant donné congé à son premier ministre protestant, la révolte avait éclaté. Les esclavagistes Arabes et le parti anglican coalisés, à l'ombre du protectorat anglais, avaient mis la main sur le roi, s'étaient rués sur les catholiques, en avaient tué un grand nombre, avaient jeté nos missionnaires en prison, tandis que Mgr Hirth était recueilli à la station allemande de Boukoba, à l'ouest du lac. De là le vicaire apostolique révéla à l'Europe l'effroyable brigandage du capitaine Lu-

gard. Le 24 février 1892, une effroyable mêlée avait ensanglanté l'espace de deux lieues carrées qu'occupe la capitale. Les catholiques avaient résisté avec héroïsme. Leur chef, le Mjasi, accula cinq fois de suite les bandes protestantes jusque sous le fort anglais. La cinquième fois il montait à l'assaut de ce fort, sous le feu de deux mitrailleuses aux ordres du capitaine Williams. Forcé de s'arrêter, faute de munitions, il se replia sur le palais du roi qu'il emmena avec sa cour et 2.000 personnes, vers le lac, sous bonne escorte et en bon ordre. Les catholiques étaient vaincus par les armes anglaises.

A la mission, les pères Blancs réfugiés dans une frêle maison bâtie en terre avec leurs orphelins, les femmes et de jeunes enfants, y avaient été bombardés à deux reprises. Lugard leur avait refusé la garde de quelques soldats. Environnés de flammes et de fusils braqués sur eux, à bout portant, ce fut seulement après deux heures qu'ils furent tirés de là et emmenés au fort anglais, parmi les huées de leurs tristes vainqueurs.

Deux jours après, ce ne fut plus une lutte, mais un massacre. Les missionnaires enfin relâchés ayant obtenu d'aller rejoindre le roi aux îles Sesé avec leurs chrétiens fidèles, les barques des rebelles bondées de soldats se mirent à leur poursuite, tirant sur eux en même temps que la mitrailleuse Maxim. Ces trois ou quatre mille catholiques, pris entre deux feuxetmanquantd'embarcations, sejetèrent à l'eau pour s'accrocher à quelques rares pirogues déjà pleines. La fusillade et la noyade en firent périr un nombre incalculable. Les survivants prirent le chemin de la frontière allemande, vers le Buddu qui leur ouvrit les bras. A cette époque, plus de 5.ooo catéchumènes achevaient leur épreuve de quatre ans, et il en restait près de 5o.ooo autres qui se disposaient au baptême. La mission de l'Ouganda allait-elle être anéantie? Les six stations de l'Ouganda, desservie par dixsept missionnaires, dont i4 prêtres et trois frères, avaient été détruites. Près de 5o.ooo néophytes ou caté-

chumènes avaient vu leurs maisons incendiées ou pillées Plusieurs milliers de femmes et d'enfants avaient été réduits en esclavage. Une trentaine de chapelles avaient été réduites en cendres. Environ deux cents jeunes enfants, garçons et filles, rachetés de l'esclavage, étaient tombés au pouvoir des protestants. Quant au nombre des tués, on ne le saurait dire.

On fit savoir à Mwanga que, s'il tentait de remettre le pied dans l'Ouganda, son royaume serait donné à un Baganda musulman. C'était donc bien le triomphe de l'islam. « Nous ne regrettons qu'une chose, disait MgrHirth, à la fin de sa lettre, c'est de n'avoir pas été jugés dignes de la couronne du martyre : toute chance d'ailleurs n'est pas perdue. » Il ajoutait : « Comment se terminera cette terrible épreuve? C'est l'affaire de Dieu. J'ai confiance en lui et dans les saints martyrs de l'Ouganda, que je ne cesse d'invoquer. »

La dépêche qui annonçait ces désastres au Cardinal lui arriva le 17 avril, saint jour de Pâques. Il était fort souffrant, et pendant quelques heures on lui cacha la mauvaise nouvelle. Quand on la mit sous ses yeux, Son Eminence fort émue ne prononça que ces paroles : « Pauvres martyrs, priez pour moi! Si le bon Dieu a voulu qu'il en fût ainsi, c'est qu'il sait que sa gloire en éclatera mieux plus tard : Sit nomen Domini benedictum ! »

Le mois de Marie s'ouvrit sur ces entrefaites : on lisait en lettres de feu sur la façade de Notre-Dame d'Afrique : Regina Ouganda?, orapro nobis. Le 8 mai, on apprit que, la veille au soir, Son Eminence avait eu une congestion cérébrale des plus graves. Le 9, le très saint Sacrement fut exposé toute la journée à son intention. Quelques lignes de Mgr le coadjuteur apprirent au clergé que le « vénérable malade se trouvait dans le plus grand danger, et que les médecins ne conservaient presque plus d'espoir de le sauver ». On lui administra les derniers sacrements. Lui-même croyant mourir, fit approcher le père Michel, il lui dit ces paroles que le père consigna aussitôt par écrit : « Je

meurs dans la foi catholique, apostolique et romaine, pour laquelle je serais heureux de donner le peu de vie qui me reste. Je demande pardon à Dieu de toutes les fautes de ma vie, et je me confie uniquement à sa miséricorde infinie, comptant pour rien le peu que j'ai pu faire pour sa gloire. Vous ferez savoir au Souverain Pontife Léon XIII que je meurs dans les sentiments de la vénération la plus profonde pour sa personne sacrée et de la soumission la plus absolue à ses ordres et à ses moindres désirs. Bien volontiers j'offre à Dieu le souffle de vie qui me reste pour que le clergé français tout entier, ses évêques et ses prêtres, comprenne enfin qu'il n'y a de salut pour nous que dans l'acceptation absolue des volontés et de la direction de Sa Sainteté Léon XIII. Vous direz à mon clergé séculier et régulier que je le bénis de tout mon cœur avant de paraître devant Dieu. Je bénis surtout mes enfants, pères, frères et sœurs. Je demande pardon à tous de la peine que j'ai pu leur causer par ma manière d'agir à leur égard. Qu'ils sachent bien cependant que je n'ai jamais voulu autre chose que leur progrès dans la sainteté, pour le bien de l'Eglise et des âmes. Qu'ils se souviennent de leur père lorsqu'il ne sera plus là, et qu'ils l'aident de leurs prières et de leurs saints sacrifices! »

Le malade revint peu à peu à la vie. Le 20 mai, il était enfin hors de danger, et quelques jours après, 10 juin, il reparaissait encore aux yeux de ses enfants. Mais ce n'était plus qu'une vie amoindrie, corps et ame. Chacune de ces crises marquait une chute plus profonde dans ce puissant organisme vaincu par tant de coups.

Il trouva encore la force de protester et de se plaindre contre les forfaits qui venaient d'abattre sa mission de l'Ouganda, et qui, par contre-coup, venaient de l'abattre lui-même. Il écrivit une lettre publique adressée à « un catholique éminent de l'Angleterre » qu'il ne nomme pus. Il y disait d'abord : « Monsieur, c'est à peine si ma voix peut espérer de se faire entendre de l'Angleterre. Il \ ;»

seulement trois semaines, je recevais les derniers sacrements de l'Eglise catholique. Au moment où, comme ressuscité de la mort, je reprends un peu la conscience de ce qui se passe autour de moi, c'est pour connaître dans leurs affreux détails les malheurs de nos missions catholiques de l'Ouganda; et c'est à peine si j'ai la force de comprendre le devoir qu'il me reste à remplir vis-à-vis de mes enfants.

« Je suis la cause première de tous leurs malheurs. C'est moi qui les ai envoyés à la mort, en les exposant, par obéissance et par esprit de foi, à de semblables périls. » Il rappelait les bons offices des pères Blancs envers les missionnaires anglais, MM. Walker et Gordon, qui en avaient témoigné officiellement : « Et maintenant vous savez la réponse qui nous arrive des profondeurs ensanglantées de ces missions, et qui retentit dans le monde entier. » Naguère il avait supplié le Cardinal Manning d'intervenir auprès de Lord Salisbury pour assurer l'union entre tous les chrétiens : « Hélas maintenant ses pieds sont descendus dans la tombe, et nous ne pouvons plus compter sur sa grande âme. Moi-même je ne puis plus m'adresser à lui. Mais je puis, puisque je sens aussi mes lèvres prêtes à se fermer, m'adresser au monde catholique, et en particulier au peuple anglais, pour le supplier de mettre fin à d'aussi tristes entreprises, et de considérer comme placées sous la protection des plaies sacrées de Notre-Seigneur toutes les missions qui s'établissent dans le monde infidèle. Je ne crains pas, avant de cesser la mission apostolique que je remplissais ici-bas, de vouer aux malédictions de Dieu les sociétés chrétiennes qui répandraient désormais le sang, ou porteraient les ravages dans les lieux où les missionnaires cherchent à établir l'Evangile. Je demande au contraire à Dieu de bénir tous ceux qui se rappelleront, en propageant la doctrine chrétienne, qu'ils doivent être les enfants de la paix et de la charité, en même temps que les enfants de la lumière.

« C'est tout ce que ma main défaillante me laisse la force d'écrire et que je dédie à ceux qui s'occupent des missions, sous la conduite et la direction du grand Pape que Dieu a donné et voudra conserver plus longtemps encore à la terre, pour le salut de tant de peuples! »

Cette lettre, dictée comme les autres, à laquelle il put seulement ajouter çà et là de sa main paralysée quelques mots crayonnés, informes et tremblés, était son testament de soldat apostolique. C'est une plainte douloureuse, religieuse, funèbre; ce n'est plus ce rugissement de douleur et de colère dont, en d'autres jours, le lion blessé eût fait retentir l'Europe entière. Il bénit ses enfants, il maudit leurs ennemis : c'est l'arme dernière d'un vieillard qui sent que les autres armes sont tombées de ses mains. Puis le vieil invalide dépose son épée aux pieds du pape qui la lui avait donnée. Il ne lui restait plus, comme à l'apôtre saint Paul, après le bon combat et au terme de sa course, qu'à attendre la couronne que lui réservait dans sa justice le juge équitable des vivants et des morts.

Les quelques mois qui lui restent à vivre ne furent plus qu'une agonie prolongée dont nous redirons le courage et la religieuse grandeur, après que, dans un dernier regard, l'homme dans sa vie privée aura été présenté à nos yeux.

LE CAHDINAL LAVICEME. —II. *°

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