REMPLI
On connaît l'admirable portrait du Cardinal par Bonnat. C'est Mgr Lavigerie dans ses dernières années, avec sa barbe de patriarche toute blanche éparse sur sa poitrine , enveloppé dans sa pourpre comme un soleil couchant, gravement assis dans toute sa majesté orientale, fier encore et puissant, mais allangui, alourdi déjà par la fatigue et la souffrance. Les photographies de lui prises vers la cinquantaine nous le font mieux connaître : les traits sont forts, la bouche est fine, le regard est vif et pénétrant comme le glaive. Une de ses images les plus moralement vraies, prise dans sa vieillesse, le représente, l'index replié sur sa lèvre, dans l'attitude du Pensieroso de Michel- Ange : c'était l'attitude habituelle de ses heures de réflexion silencieuse. Mais il y avait aussi des heures d'expansion non moins habituelles où tout cela se détendait, se déridait, avec un naturel où le montagnard et le Parisien se fondaient dans un ensemble d'une vigoureuse originalité. C'est cet
ensemble, plus qu'aucun détail particulier, qui lui composait une sorte de beauté solennelle et riante, mélange de bonhomie et de rudesse, d'abandon et d'autorité, qui attirait et qui imposait à la fois. En somme, on se sentait devant une puissance, et il en était peu qui échappassent à son empire.
Il y avait, au dire des médecins, pour cent ans de vie dans cette robuste constitution, mais il la dépensa tout entière avant l'âge, dans une activité sans repos ni mesure qui ne comptait pour rien ni le temps, ni les distances, ni les difficultés et les résistances, ni les fatigues non plus, pas plus d'ailleurs les fatigues des autres que les siennes. La flamme consuma le flambeau.
Les facultés étaient puissantes et ardentes ; l'intelligence haute, large, prompte. Les grandes idées devenaient vite de grands projets qu'il embrassait d'un premier regard dans toute leur étendue, avec toutes leurs voies, moyens, résultats, conséquences. Mais encore se donnait-il le temps de tout voir, de tout peser avant d'agir : « Attendez, disaitil aux empressés, j'ai à réfléchir encore. » Mais lorsqu'à la suite de cette incubation l'idée sortait éclose de dessous ses grandes ailes, c'est qu'elle pouvait marcher.
Quelques-uns de ces projets n'étaient-ils pas cependant aventureux, téméraires même? Et puis n'embrassait-il pas trop d'objets à la fois? Tenait-il compte assez du temps, des hommes et des circonstances?... Mais l'idéal était devant lui : c'était la vérité, le droit, le bien, l'honneur de Dieu et de la France, l'avancement des affaires de l'Église et des siennes ; il ne voyait que le but. Il le manqua rarement, et il faut bien convenir que le succès fut le complice de ses témérités mêmes, et que le temps n'a fait que justifier de plus en plus les plus audacieuses de ses conceptions, comme de ses prévisions.
Ex Africa semper alïquid novi, disaient les anciens. Pendant vingt-cinq ans, il y eut peu de jours où les journaux de France, d'Europe même, ne nous apportassent le
nom de Mgr Lavîgerie, avec l'annonce de quelqu'une de ses initiatives. Le plus souvent lui-même en faisait part au public, dans une lettre, un mandement, un mémoire; et sous quelle forme magnifique, généreuse, confiante! confiante en Dieu surtout et dans la charité de la France. La presse était à ses ordres. Peu d'autres dans notre siècle se seront servis de la presse autant que lui, et l'auront maniée, exploitée comme lui. Une fois une affaire engagée, il ne la lâchait plus qu'il ne l'eût poussée à ses fins. Intelligence, imagination, cœur, toutes les facultés convergeaient vers l'action, et l'action à l'accomplissement d'une haute pensée. Les obstacles ne manquaient pas, non plus que les résistances; qui en connut plus que lui? Il ne s'en étonnait, ni ne s'en rebutait, ni ne s'en désespérait : « Je suis Basque, écrivait-il, et entêté quand il le faut. » Et une autre fois : « Je suis un enfant des Pyrénées, une montagne ne me fait pas peur; quand je ne peux pas la franchir, je la tourne; mais, de face ou de biais, je passe. » Il passait, de gré ou de force, par l'assaut et par la brèche, ou par les circonvallations de la plus ingénieuse tactique. Il était de la race des habiles autant que de celle des forts. Un jour qu'assis au pied d'un olivier de son vignoble de la Marsa, il considérait une fourmi qui allait et venait pour tourner un léger obstacle qui lui barrait le passage : « Elle fait comme moi, dit-il, elle y mettra le temps, mais elle arrivera. » Il écrivait, il partait, il s'adressait au Pape, aux ministres, aux princes, aux peuples, aux croyants et aux incroyants, faisant tourner aux utilités de l'Église la politique même de ceux qui s'étaient déclarés de parole et de fait les persécuteurs et les pires ennemis de l'Eglise. Il se faisait redouter, il se faisait aimer, mais toujours écouter. Il lui fallait de l'argent, il en recevait; il lui fallait des libertés, il en obtenait. Autour de lui toutes les volontés devaient concourir à la sienne, et plier sous la sienne, sous peine d'être brisées. C'était l'outrance de l'autorité, et ce n'est point sans doute sous cette forme que se conçoit l'exercice or-
dinaire du commandement dans l'Église. Mais cette énergie n'était-elle pas la condition du succès, et, sans cet inflexible despotisme et ténacité de volonté, lui qui n'eut jamais qu'une poignée d'hommes dans sa main, eût-il obtenu et opéré de si grandes choses?
Il pouvait demander beaucoup, faisant beaucoup luimême. C'était un travailleur infatigable que cet homme. Il se levait à cinq heures, et très souvent plus tôt, sauf quand il était malade. A sept heures, il avait fait ses exercices de piété et dit sa messe. Le reste de la journée était rempli par un travail varié, mais intense et presque incessant. Les journaux qu'il recevait, YUnivers, le Monde, X Osservatore romano, les Missions catholiques, étaient parcourus en quelques minutes. C'était alors le moment de la correspondance : elle entassait chaque jour sur son bureau une avalanche de lettres qui lui tombaient de partout. Il répondait ou faisait répondre à tout, brièvement mais exactement. Dans les premières années, il écrivait luimême, de son écriture grande, droite et espacée, haute et fine, un peu enroulée, mais sûre, sans rature et d'une grande tenue. Plus tard, il dut emprunter la main de ses secrétaires, auxquels il dictait en se promenant, tantôt à pas lents, tantôt rapidement, selon la poussée des idées ou la chaleur du sentiment.
Son repos était la promenade, la visite à ses enfants ou à de pauvres gens, et un peu de sieste en été, surtout à Carthage, suivant l'usage et les besoins de ce pays. Il lisait peu de livres, les Pères de l'Eglise d'Afrique, Bossuet, quelques histoires et biographies d'évêques contemporains, quelques ouvrages de voyages et explorations africaines, car sur ce sujet son esprit tenait à être à jour et au courant de tout. Les affaires arrivaient, les visites l'assiégeaient. Il se prêtait à tout. Et cependant au sein de cette action continue, rien de précipité, ni dans sa parole, ni dans sa démarche; l'homme de tant d'affaires ne semblait pas affairé; tout venait à son rang, a son heure.
630 LE CARDLNAL LAVIGERIE.
Comme les vainqueurs des courses antiques, il eût mené, sans brouiller les rênes, sept chars de front.
La fin de la journée n'était pas toujours la fin du travail pour lui. Mgr Lavigerie fut un grand travailleur de nuit : c'est ce qui l'a ruiné. Il dormait peu et mal. L'idée conçue, le travail commencé le poursuivait, s'acharnait à lui dans ses veilles. C'était irrésistible : il se levait alors; ses papiers étaient près de lui, il se les était fait apporter. Le lendemain matin l'ouvrage total était achevé, à la grande surprise et satisfaction de ses secrétaires; mais lui n'avait pas fermé l'œil.
Il y avait aussi des moments où il fallait qu'à ces heureslà il eût son monde à ses ordres. C'était les heures de bataille, celles où il s'agissait de gagner de vitesse pour défendre l'Eglise, l'Algérie, les Missions, la France, par quelque écrit pressant. Le Cardinal réquisitionnait pour la besogne urgente plusieurs des pères disponibles, ceux de Saint-Eugène, par exemple. Là, les installant dans la grande salle de sa bibliothèque, il leur dictait sans fin, durant la nuit presque entière, à la lueur de plusieurs lampes, allant de l'un à l'autre, et se promenant dans l'ombre, sans détourner de l'ouvrage ni son application, ni la leur, sauf parfois pour prêter l'oreille au clapotement de la vague au pied de la pointe de Saint-Eugène, ou donner un regard aux blanches coupoles de Notre-Dame d'Afrique qui se dressaient, sous les étoiles, par dessus les sombres massifs de la vallée endormie.
Il avait dit une fois, en partant pour sa campagne de 1868 : « Je ne veux pas un jour de repos. » Ce fut la devise de toute sa vie. Il voyageait beaucoup, c'était le travail encore. La moitié de son existence s'est dépensée en voyages. On se souvient qu'il disait que la vie, qui est un voyage aussi, peut se compter ou par années, ou par kilomètres, et qu'à ce dernier compte il était assurément le plus âgé des évèques de France. En France on riait parfois de ce mourant perpétuel et perpétuel voyageur
qui, disait-on, avait toujours un pied dans la tombe et l'autre sur toutes les routes de l'univers. Combien de fois n'a-t-il pas traversé la Méditerranée, « la plus belle, la plus bleue, et la plus perfide des mers ! » Il la redoutait extrêmement, et n'osait se confier à elle que sur l'assurance d'une traversée tranquille. Elle ne tenait pas toujours ses promesses de paix. Mais, la tempête survenant, il se retrouvait le plus brave de tous les passagers pour remonter les courages et distribuer les paroles de confiance et de foi. Quand au contraire il faisait beau, sur le pont, à table, au salon, il était roi. Les passagers lui formaient une cour; on le voulait voir, entendre, avoir un mot de lui : c'était le règne d'un jour.
Il emmenait d'ordinaire peu de monde en voyage, son secrétaire, un domestique, parfois moins encore : « Je ne suis pas un cardinal comme les autres, disait-il un jour, au retour d'une absence de trois mois. Je suis un cardinal sauvage. Je voyage seul, sans secrétaire, en soutane noire, comme un simple missionnaire. Aussi m'arrive-t-il souvent des aventures. — D'où êtes vous? — D'Alger. — Connaissez-vous le Cardinal Lavigerie? — Je le vois de temps en temps. — Étiez-vous à Alger avant lui? — Nous y sommes arrivés en même temps. » Il s'ensuivait des rencontres qu'il racontait ensuite avec tout son esprit, et qui défrayent encore l'entretien de ses prêtres (i).
(i) Telle cette jolie anecdote que raconte M. l'abbé Klein [Le Cardinal Lavigerie, p. 38, en note), sans la garantir toutefois :
«M&r Lavigerie alors depuis longtemps archevêque d'Alger, se promenait un jour sur le quai d'une gare, en France, sans aucun signe apparent de sa dignité', quand il se vit aborder par un prêtre qui, comme lui, attendait le départ du train. Après l'avoir salué sans façon, ce prêtre engagea avec lui ce petit dialogue : — Pardon, mon père, vous êtes missionnaire, n'est-ce pas?kCela se voit à votre barbe. — Hé, oui, monsieur l'abbé, je suis missionnaire. — Où cela, sans indiscrétion?— Il n'y a pas d'indiscrétion, je suisen Algérie! — Ah! vous êtes en Algérie! Alors vous devez connaître notre ancien évèi|iu-, M*'* Lavigerie (car je suis de Nancy). — Je ci- >is bien que je le connais! —
Ce n'était pas sans doute en ce modeste équipage, qu'il se présentait dans les solennités où il lui fallait faire son personnage de grand évêque ou de grand Français. Mais, dès qu'il ne devait plus paraître, qu'avec bonheur il se dérobait aux visiteurs, aux curieux, aux reporters inévitables et insatiables ! Nous l'avons vu, durant ses séjours à Paris, se cacher dans un petit hôtel de famille de la rue de Rivoli, près du Palais-Royal, où il demeurait incognito, sous le nom emprunté de M^ Livinhac. C'était de ces retraites cachées, à Issy, à Versailles, à Cambô, à Biarritz, qu'il soufflait le feu de son âme sur la France catholique ou politique, par des écrits, lettres, mandements, articles, discours, qu'il lançait à tous les vents de la publicité. Il en était de même à Rome, à Bruxelles, à Biskra, à Carthage, à Alger, mettant tout en œuvre autour de lui; mais lui restant calme, maître de soi, à ce point que son entourage immédiat ne soupçonnait rien de ces grandes initiatives, jusqu'à ce que l'écho en arrivât du dehors.
On a dit de lui et à lui qu'il était le Napoléon de l'Afrique. Il avait beaucoup du tempérament de ce grand homme, l'intuition, la vue de génie, l'esprit d'entreprise
Est-il toujours aussi?... — Aussi?... — Aussi peu commode? — Ah! monsieur l'abbé, il est pis que jamais, maintenant que le soleil d'Afrique lui a donné sur la tête. — Cela ne m'étonne pas, allez, mon père. Moi qui vous parle, j'avais deviné du premier coup son caractère, car j'ai bientôt fait de reconnaître mon monde. — Cela se voit tout de suite, monsieur l'abbé. — Figurez-vous qu'il voulut, un moment, me faire son vicaire général! — Ah! vraiment? — Oui, mon père, son vicaire général. Mais je savais à qui j'avais affaire, et je me gardai d'accepter.
« Les deux interlocuteurs devenus tout à fait amis, continuèrent de médire ensemble de l'ancien évêque de Nancy, jusqu'à ce que le train fût en gare. A ce moment, l'archevêque d'Alger, entr'ouvrant son manteau pour laisser voir sa croix pectorale, dit à l'abbé : « Eh bien, « monsieur l'abbé, dans ce que nous avons dit il y a du vrai, il y a du « faux. Ce qu'il y a certainement de faux, c'est queje ne vous ai jamais de- « mandé pour mon vicaire général. » Et il s'en alla en souriant. L'abbé, dit- on, ne souriait pas. »
et de conquête, les ambitions colossales, le despotisme impérieux, l'intransigeance de volonté : l'assimilation pourrait se pousser très loin. Mais il en avait aussi le goût des brillantes manifestations, des mises en scène pompeuses, des éblouissements prestigieux, des déploiements de forces dont il était le maître et des fêtes fastueuses où il était le roi. On s'en offusquait en France comme d'une exhibition immodeste de sa personne, et d'un prélèvement de sa propre gloire sur la gloire de Celui dont nous ne sommes, quoique nous fassions, que les serviteurs inutiles. Il y voyait, quant à lui, la manifestation des grandeurs de cette Afrique historique, dont il était l'authentique représentation. Ce lui était d'ailleurs un moyen de fascination sur ces populations indigènes et autres pour qui être grand, c'est le paraître. Et des instruments de règne il ne dédaignait aucun, pourvu qu'il fût digne de lui.
Le personnage éclatant qu'il croyait devoir faire, le Cardinal s'en défaisait dans son particulier. C'est l'autre côté de sa vie, moins apparente que la grande vie de faste et de représentation, et dès lors moins connue, comme l'envers de toute chose. Mais combien plus aimable, et plus condescendante à notre humilité, et plus sympathique à notre humanité, qu'il attire ainsi et qu'il console, au lieu de l'éblouir et de la terrasser!
Chez lui, dans son intérieur, Mgr Lavigerie était d'une simplicité tout ecclésiastique. Pendant vingt-cinq ans, même étant Cardinal, il n'eut qu'un seul domestique, Je fidèle Louis, et une vieille cuisinière qui ne paraissait jamais. Louis était à la fois valet de chambre, cocher, portier, bon à tout faire. Ceux qui ont parlé et écrit du luxe princier du Cardinal ne l'avaient pas vu de près. A Saint-Eugène, à la Marsa, à Saint-Louis de Carthage, les appartements de réception étaient vastes, et il le fallait bien. C'étail leur unique splendeur. Pas de meubles précieux, pas de tableaux de prix, aucun de ces colifichets auxquels de moin-
dres esprits attachent une importance enfantine. « Le grand Cardinal d'Afrique était un pauvre, dans toute la rigueur de ce terme, nous écrit le P. Federlin, aujourd'hui Supérieur à Sainte-Anne de Jérusalem et son ancien secrétaire. Fondateur d'une société d'apôtres, il donna à ses fils l'exemple du mépris le plus profond pour le luxe. » Dans sa chambre personnelle, le mobilier le plus sommaire, un lit d'anachorète, quelques images pieuses et des livres d'études, c'était tout. « Tous ses vêtements, nous écrit un autre de ses familiers, le P. Delattre, tenaient dans une simple armoire de vingt-cinq francs, et quelques malles. Il y avait aussi, au fond de l'armoire à habits, toutes ses décorations déposées pêle-mêle dans une boîte commune. Il ne les porta jamais, on ne les découvrit là qu'après sa mort et pour en orner son cercueil. » Il se désappropriait de tout ce qui était à lui, ne tenant à aucun objet en particulier, petit ou grand. Ce qu'il avait de plus beau comme insignes épiscopaux était donné par lui volontiers aux évêques qu'il venait de consacrer. Ses ornements et vases sacrés, son calice même étaient à la disposition du chapelain qui, pendant ses maladies, disait la messe devant lui. En tout digne, mais simple : « Comme sous la tente ! » aimait à répéter le grand soldat de Dieu.
Il en était de même pour sa table. Une toile cirée pour nappe; pour tout service, au repas principal de midi, le potage et deux plats : c'était l'ordinaire. S'il arrivait des visiteurs ecclésiastiques, on ajoutait le plat des hôtes, la nappe était mise et on servait le dessert : c'était l'extra. Un secrétaire faisait la lecture, lorsqu'on était seuls. Le dîner durait vingt minutes, une demi-heure tout au plus, puis on passait à la chapelle privée, pour quelques minutes d'adoration. Le soir, le Cardinal prenait son souper dans sa chambre, seul et de presque rien. Grâce à ce régime de presbytère, le Primat, vivant au milieu de ses vignes et de ses oliviers, pouvait se croire ce que dans son enfance il avait rêvé d'être : simple curé de campagne .
Même régime en voyage. Il estima souvent de son rang de descendre dans les premiers hôtels. Le prince de l'Église y retenait un grand salon pour la réception de ses visiteurs, et il en avait d'illustres. Pour lui, il lui suffisait d'une petite pièce voisine, où il faisait porter son modeste repas, n'y permettant le dessert que pour le plaisir de l'offrir à son compagnon de voyage.
' Il en était autrement, on le devine bien, dans les grands dîners de gala qu'à Alger, à Carthage ou ailleurs, Son Éminence offrait aux dignitaires de l'armée ou de la marine, à la magistrature, à l'administration et aux corps constitués de la colonie. Là, le Cardinal aimait à déployer pour les autres la richesse et l'abondance qu'il dédaignait pour luimême. Il était vraiment très grand seigneur, ces jours-là. Il se mettait en luxe d'esprit, de bonne grâce, presque de séductions, éveillant et animant la conversation , la menant avec une aisance, une verve, une finesse et une abondance de traits et de gaieté, un charme de raconter et de peindre, un art d'intéresser qui faisaient converger vers lui toutes les attentions, et lui gagnaient tous les suffrages. Mais la séance à table ne s'en prolongeait pas pour cela plus que de raison. A peine le service terminé, le Cardinal se levait, laissant là le copieux dessert dont d'autres allaient profiter : il en avait pour plusieurs jours de distributions à faire aux petits mendiants Arabes qui assiégeaient tumultueusement sa porte et s'en promettaient des délices.
Ces déploiements de magnificence trompaient sur la pauvreté de sa vie habituelle. Un méchant article anonyme du Matin avança un jour qu'il dépensait i5o ou 200.000 francs pour le seul entretien de sa personne : « Cela fait rire, répondit un journal d'Alger mieux informé. Le Cardinal n'habite pas l'archevêché, il n'a pas d'équipage et se sert de voitures de louage, il vit seul du 11 s un quartier retiré de Saint- Eugène , et son entretien personnel ne lui coûte pas — je le sais pour avoir tenu moi-même ses comptes — plus de six à huit mille francs par année II est vrai qu'il 5 a
les dépenses de ses œuvres, les voyages, la publicité, les traitements de ses prêtres et du personnel à sa charge. Ce n'est plus alors une somme de i oo ou 200.000 francs, mais jusqu'à 1.400.000 francs par année qu'il dépense de ce chef, et qu'il lui faut trouver. »
Il n'avait point de fortune propre, ayant fait abandon à ses frères et sœurs du peu qui lui revenait de sa famille, et avant donné à ses diocèses et à ses communautés religieuses ce qu'il possédait en Afrique. Un jour qu'un de ses frères, M. Félix Lavigerie, officier de la garnison d'Alger, était dans un débit de tabac de cette ville à renouveler sa provision de cigares, l'Archevêque vint à passer dans une simple voiture de louage, selon son habitude, « Voulez-vous voir l'homme le plus riche de l'Algérie? dit la marchande; regardez! — Qui, celui-là? — Mais l'Archevêque. — Vraiment, si riche que cela? — Je crois bien : il possède d'abord toutes les terres qui sont des deux côtés du chemin de fer, depuis Alger jusqu'à Oran. — C'est beaucoup, dit l'officier. — Oui, mais il a de plus tous les bateaux à vapeur qui sont dans le port. — Mais, Madame, je croyais qu'ils étaient la propriété de compagnies bien connues, Messageries Maritimes, Valéry, Touache. — Sans doute, ils en portent le nom, mais en réalité, ils sont bien à l'Archevêque. — Eh î grand Dieu! que peut-il donc faire de tant d'argent? — Mais il s'en sert pour enrichir sa famille. — Ah! pour le coup, Madame, je puis vous assurer le contraire. Je suis le propre frère de l'Archevêque, et jamais, je vous l'affirme, il n'a rien donné à aucun des siens. »
« C'était la vérité pure, ajoute ce récit. Elle est connue de tous dans le clergé d'Alger, et l'on ne saurait trouver, à coup sur, un prélat qui sur ce point eût été plus strict observateur des lois et de l'esprit de l'Eglise. »
Il faut bien dire que, parti de son pays à quinze ans, n'v étant revenu qu'en passant et pour peu de jours, n'y retrouvant plus sa famille, que l'emploi du père en avait éloignée, privé jeune encore de ce père et de sa mère, no-
tablement plus âgé que ses frères et sœur avec lesquels il n'avait pas été élevé et qui bientôt se dispersèrent euxmêmes, enfin vivant en Afrique ou dans de perpétuels voyages, Mgr Lavigerie n'avait pu nouer avec les siens ces nœuds étroits qui se forment dans la communauté de vie au même foyer. Il n'en fut pas moins un bon parent, aimant les siens, leur faisant un accueil cordial et familier, leur rendant les services conciliables avec l'indépendance de son ministère ; et nous l'avons vu, dans ses voyages en France se rendre fidèlement auprès de Mme Keiner sa sœur, devenue veuve de bonne heure, et qui lui fut jusqu'à la fin affectueusement et respectueusement dévouée. Mais il tenait à demeurer évêque par-dessus toute chose, et ceux-là surtout lui étaient devenus des frères et des sœurs qui écoutaient sa parole et la mettaient en œuvre.
Le Cardinal était un grand manieur d'hommes. Il les embauchait partout où il les trouvait capables de le servir, par l'enthousiasme, par l'intérêt, l'affection, l'espérance; puis une fois à lui, il les entraînait irrésistiblement. Il usait d'eux comme d'outils, tant qu'ils pouvaient servir, quitte ensuite pour les changer dès qu'ils n'allaient plus à sa main : « Du moins, nous disait l'un d'eux, et l'un des plus utiles, nous savions que nous étions les instruments de grandes choses ! Cela nous soulevait. »
Il eut successivement un grand nombre de secrétaires ; on disait « qu'ils les tuait tous sous lui, à la bataille. » Ils étaient d'ailleurs loyalement prévenus par lui-même à qui ils auraient à faire. « Quand le Cardinal me prit comme secrétaire particulier, raconte l'un d'eux, il commença par me dire : « Mon enfant, aimez-moi comme un fils, je vous « aimerai comme un père. » Mais il ajouta tout de suite avec l'Évangile : « Prenez garde! Scias quia homo austerus sum, « tollens quod non posui et metens quod non seminavi. >> Il disait communément : « Qui me craint fait bien, qui m'aime fait mieux. » Il voulait être obéi exactement, promptement; et quand une idée, une affaire le possédait,
le passionnait, on se trouvait mal d'hésiter, de tarder, de le faire attendre. C'étaient ses moments terribles : il tonnait, il foudroyait, il chassait impitoyablement.
Parfois ce n'était que pour éprouver un débutant dans la carrière : « Je me souviens, nous écrit un de ses familiers, qu'une fois Son Kminence me gronda très fort, me chassa, et fut près de deux jours sans me rappeler. L'épreuve était d'autant plus dure que c'était dans mes débuts, et que je n'étais pas au fait de ses manières d'agir. Mais j'appris qu'en secret Son Eminence demandait autour de moi comment je prenais la chose. Quand il crut que l'épreuve avait été assez longue, lui-même vint me trouver, et me mettant sur la tête sa calotte cardinalice, il me dit avec le sourire le plus aimable : « Mon cher ami, si la pourpre était donnée à l'humilité, ce serait à vous de la porter. »
Il savait remercier comme il savait gronder, et ces moments de bonne grâce et d'amabilité, les plus habituels d'ailleurs, faisaient oublier les autres. Nous trouvons à la fin d'une lettre dictée par lui ce Post-script um au sujet de celui qui l'écrivait : « Je n'ai pas voulu vous dire, dans le courant de ma lettre, mande-t-il au Supérieur de ses missionnaires, toute la satisfaction que me donne mon secrétaire, parce que je ne veux pas lui inspirer de l'orgueil mal à propos. Mais un Post-scriptum est moins grave, et c'est là que j'aime à vous dire, par sa propre main, qu'il a été pour moi une consolation et un soutien véritable. Je prie qu'on en tienne toujours compte. )>
Dans l'habitude de la vie, le Cardinal avait avec ceux de sa maison, ses vicaires généraux, ses missionnaires, son entourage ecclésiastique, une expansion que j'appellerais écolière et enfantine. Il n'y avait pas d'histoires exhilarantes qu'il ne racontât, en y mêlant ces riches broderies d'imagination dont sont tentés d'ordinaire ceux qui racontent bien. Avouons aussi que le gros sel n'en était pas exclu; et que la gravité du primat d'Afrique ne reculait ni devant les jeux de mots les plus aventurés, ni devant
les appellations les plus invraisemblables. Il croyait, comme nos pères, que « pour rire bien, faut rire de rien ». Et qui donc, plus que ce travailleur acharné, avait le besoin et le droit de débander son arc?
Cette nature, pétrie de tous les contrastes, attachait jusqu'à passionner. En somme, son monde l'aimait. L'un de ses secrétaires, M. l'abbé Laynaud, aujourd'hui curé de la Goulette, avait commencé à recueillir le souvenir des années qu'il avait passées auprès de lui. Il écrit à la première page : « L'image de notre père est gravée dans mon âme plus profondément que jamais. J'aime à revivre par la pensée les jours que j'ai vécus avec lui. D'autres parleront de ses grandes œuvres et de son admirable génie. Mais quelqu'un voudra-t-il, pour l'honneur de l'Église, le faire connaître avec son bon cœur et ses vertus? » Il nous a légué ce soin. Un autre de ses fils, le P. Federlin, termine ses notes par ces lignes : « Tous ceux qui ont vraiment connu le Cardinal se seraient fait hacher en morceaux pour lui. »
Mêmes contrastes de conduite envers les gens de service et ses subordonnés. Il était grand justicier, se faisant parfois l'exécuteur de ses propres arrêts. Un des jeunes Arabes recueillis par lui s'était conduit de telle sorte qu'il s'était fait chasser de son emploi. C'était un drôle qui avait débauché une orpheline, puis avait pris une autre femme, et le reste. Le Cardinal le fait venir : « Ferdinand, va me chercher mon bâton qui est là. » Il va et apporte la canne. « Maintenant, mets-toi à genoux. » Alors l'Archevêque lui en administre trois ou quatre coups bien portés. Puis, lui disant son fait, il l'accable de reproches, et l'épouvante de ses fautes pour l'en faire repentir. Et comme le coupable pleurait : « Eh bien, lui dit-il, combien veux-tu que je te donne pour chaque coup de bâton? Cinq francs? Non, ce n'est pas assez. — Monsieur L'abbé, dit-il s'adressant à son secrétaire, allez, je vous prie, me chercher cent francs. Au moins mon pauvre Ferdinand ne partira [>;is
040 LE CARDINAL LAVIGEUIE.
sans un morceau de pain. » Dans cette petite tragédie en deux actes, il y a le Cardinal tout entier.
Il brusquait ses domestiques, mais ses emportements étaient habituellement suivis de confusions, de repentirs et parfois d'excuses dont quelques exemples nous sont déjà connus : « Je l'ai entendu une fois demander humblement pardon à son fidèle Louis, nous raconte un missionnaire. Cela se passait entre eux seuls, bien seuls, car il ne me savait pas là, et il ne pouvait me voir. » — « Que de fois, nous rapporte un de ses secrétaires, après un de ces orages, je l'ai entendu me dire, d'une voix émue : « Ah ! « mon enfant, priez donc le bon Dieu qu'il me donne enfin « la patience ! »
« N'oublions pas qu'à côté de sa vaillance infrangible souriait la bonté, a-t-on écrit de lui. Ceux qui n'ont connu de lui que le lutteur et le dompteur d'hommes, ignorent ce côté de sa riche nature. La vénération religieuse et enthousiaste de ses pères Blancs prouve comment et combien il pouvait être aimé. Dans l'intimité, quand sa rude volonté se détendait, il avait le charme des forts, la douceur dans l'énergie. L'esprit vif et exubérant, la finesse souriante, la séduction de son visage où passaient des flammes, tout en lui fascinait. Comme M. de Bismarck, il avait la grâce irrésistible quand il le voulait; et aussi cette mélancolie cachée des forts qui ont trop réfléchi sur les hommes et sur les conditions du succès. Il a été bon ; mais quand le clairon des batailles sonnait, il courait au but, tout à travers et par-dessus tout : il fallait vaincre, et il a vaincu. »
« Au milieu de ses immenses projets et de ses vastes entreprises, écrit un de ses visiteurs, le Cardinal conserve une admirable sérénité; et il a le temps d'être bon. Ce conquérant est tout à tous. Il reçoit ses hôtes, comme s'il n'avait pas autre chose à faire. Il les entretient de Tunis, de Carthage surtout; il fait passer dans leurs âmes quelque chose de son amour pour ce pays de son cœur. »
Les mécréants eux-mêmes ne tardaient pas à se laisser
LA VIE PRIVÉE. 04 i
prendre à cet ensorcellement de sa parole. L'un d'eux, un radical, écrit, à la dernière ligne du récit d'une de ses visites à Biskra : « D'un grand geste noble, il me dit un dernier adieu. Ses bras s'élèvent et viennent peser sur mon épaule. Je sens un peu mollir ma vieille foi jacobine. Puis la grande vision rouge s'efface lentement et disparait. Je ne regrette pas mes six cents kilomètres. » Un autre, qui avait d'abord affecté de l'appeler Monsieur l'Archevêque, s'était bien vite apprivoisé à lui dire Monseigneur, et enfin Votre Grandeur : « Prenez garde, Monsieur, de vous laisser aller, lui dit l'Évêque en l'arrêtant. Vous finiriez par me demander ma bénédiction. » Ces visiteurs emportaient tous de lui un souvenir charmé : « C'est un homme ! » disaient ceux qui en lui ne voyaient rien de plus. Quelques-uns même rapportaient d'auprès de lui quelque don de sa généreuse libéralité. Il aimait à faire les honneurs de son vin de Carthage. Par exemple, une fois, en le quittant, le général Bréard, le négociateur du traité du Bardo, trouvait, rentré chez lui, cette gracieuse carte sur
un panier du meilleur muscat de la Marsa : « Monsieur le général en chef, veuillez permettre à la Tunisie d'offrir, par son Archevêque, à son vaillant et généreux vainqueur, l'échantillon du vin qu'elle a fait couronner l'année dernière, à l'exposition universelle. » Il avait de ces manières de donner, plus appréciées que le don même.
Les séminaristes de Kouba se souviennent de l'abandon paternel qu'avait avec eux cet Archevêque qu'on leur avait dépeint si redoutable : « C'est le ?.3 janvier i885, à trois heures du soir, nous écrit l'un d'eux, que je vis le Cardinal Lavigerie pour la première fois. C'était au grand séminaire. On me l'avait représenté comme un exterminateur d'hommes, et je me sentis tout de suite en présence d'un père. On lui avait dressé un siège élevé, il n'y monta point : « Mes enfants, nous sommes en famille, pas de ce trône, je veux me mettre au milieu de vous. » là alors il nous parla de la vocation sacerdotale, du ministère, de
LE CARDINAL LAVIGEKIE. — II. f* l
l'apostolat, comme jamais je n'en avais entendu parler. Il fit, dans son entretien, l'éloge de M. Levacher, notre héroïque consul d'Alger du dix-septième siècle, martyrisé pour la foi, et nous exprima son désir de le voir un jour au nombre des saints canonisés. La plupart et les plus pieux d'entre nous avaient pour leur Archevêque une affection respectueuse qu'entretenait d'ailleurs en nous la parole de M. Valette, notre saint Supérieur. Un jour de la fête du Cardinal, il nous disait, je m'en souviens : « Messieurs, « tous les chrétiens ont le devoir de prier pour leurs évoques. « Mais à plus forte raison devons-nous prier pour le nôtre, « qui n'est pas, vous le savez, un évêque comme un autre. « C'est lui qui par son travail, son activité, son zèle intré- « pide et son grand nom, fait vivre cette Eglise d'Afrique « qui périrait sans lui. Que si l'on vous répète qu'il demande « des choses difficiles à son clergé, laissez dire. Son Emi- « nence n'a qu'une vue en cela : le relever aux yeux du « peuple et de tout le monde. Et, quant à nous, nous n'a- « vons qu'à nous ranger sous sa loi. »
Apprenait-il qu'un de ses prêtres était malade, Mgr Lavigerie accourait vers lui : « J'ai appris que le P. Meyer, l'aumônier de l'hôpital militaire, est gravement malade, dit-il à son secrétaire. Allons voir ce saint religieux. » Le Cardinal répétait, chemin faisant : « C'est une grande perte que vont faire là nos pauvres soldats. Et moi, dont il était le directeur spirituel! » — « Je n'oublierai jamais, raconte le secrétaire, la scène qui se passa lorsqu'il fut près du lit du mourant. Le pieux jésuite pleurait d'attendrissement; le Cardinal pleurait aussi. A la fin il lui donna sa bénédiction, en lui disant : « Courage, bon serviteur! » C'était déjà la parole de la récompense éternelle. »
Il ne se contentait pas de visiter ses prêtres, de les plaindre et de les pleurer ; il les secourait de ses propres deniers : « Comment va M. Benèche, demande-t-il un jour au curé de Blidah, et que dit le médecin? — Monseigneur, le médecin prescrit une cure d'eau... Mais, mais!
- Ah! les moyens lui manquent, voulez-vous dire? Qu'à cela ne tienne ! » Et aussitôt il fait parvenir au voyageur son passage, aller et retour, avec une fort honnête somme pour son séjour. De tels faits se sont renouvelés vin<u fois. Ce que nous avons dit de ses soins délicats envers M. l'abbé Jumgblut, son jeune malade Luxembourgeois, est bien loin d'avoir épuisé la matière. Pour connaître quels excès de sollicitude il avait pour ce jeune clerc étranger, il faudrait relire les lettres qu'il lui adressait jusqu'à plusieurs fois par jour à Alger d'abord, où, après Biskra, il l'avait établi dans sa propre demeure. Il a oublié de lui dire de ne point sortir quand il fait froid, quand il pleut, quand il vente, de ne pas quitter sa chambre, de prendre le soleil au jardin, de neuf heures du matin à trois heures de l'aprèsmidi, d'éviter le chemin couvert et trop humide de la vallée des Consuls, de ne monter à Notre-Dame d'Afrique, même pour la messe, que quand le soleil est superbe, sinon de prendre une voiture qui lui sera payée. — H y a trois pages sur ce sujet des précautions à prendre : c'est la nourrice la plus tendre. Le jeune malade répond par des détails semblables, et se plaint de n'être plus auprès de celui qui lui rendait ces soins plus faciles et plus doux! Il le remercie d'avoir si bien fait arranger, tapisser, meubler, chauffer sa chambre à Saint-Eugène. Il signe : Votre Michel. Quand il est rendu en Hollande, c'est le Cardinal encore qui sollicite et qui obtient son appel aux ordres : « Ah ! écrit le malade dans son français composite, que le bon Dieu vous récompense de ce que vous me faites, comme moi je ne le puis pas! » Et il se dit « un fils qui l'aime de tout sou cœur ». Une fois prêtre, il lui répond : «Ah! qu'est-ce <pir vous auriez pu faire que vous n'ayez pas fait? Vous m'avez donné des ressources pour vivre, et, ce qui vaut mille lois plus, vous m'avez aimé et vous m'aimez. Si j'avais assez. de santé pour être à côté de vous, je serais l'homme le plus heureux du monde. » Le jeune prêtre suivit de près sou bienfaiteur au tombeau, en consolant ses dernières soûl-
frances par le souvenir écrit des bontés qu'il en avait reçues.
Les préférences du Cardinal étaient pour les gens du peuple, une préférence évangélique. « AlaMarsail occupait un certain nombre d'ouvriers musulmans, nous écrit-on. 11 se rendait au milieu d'eux. Il s'asseyait simplement sur les racines de quelque gros olivier, faisait approcher les travailleurs qui accouraient joyeusement, la pioche à Ja main. Il les saluait à l'arabe, les questionnait sur leurs petites affaires, leur parlait de Dieu et du devoir de le servir. De temps à autre, il les régalait d'un mouton. Les marchands de galette à l'huile affectionnaient le chemin de la Marsa : ils savaient bien que, si le Cardinal venait à les entendre crier leur marchandise, il achèterait toute la cargaison pour la distribuer. Je puis affirmer que jamais je ne l'ai vu rencontrer un Arabe ou un nègre sans qu'il cherchât à lui faire du bien. »
Sa récréation d'après-diner le conduisait le plus souvent vers les habitants des citernes de la Malga ou vers les gourbis des villages voisins. Dès que sa voiture apparaissait, et elle était bien connue, une nuée d'enfants s'abattait autour d'elle : « Karoube ! Karoube ! » (ce sont les sous de France). Il en avait ses poches pleines, et son plaisir était de les faire pleuvoir à pleines mains sur cette bousculade de haillons d'où partaient autant de cris que de rires. « J'ai pu moimême constater, nous écrit Mgr de Marseille, quand il m'est arrivé de l'accompagner dans quelque excursion autour de la Marsa, avec quelle facilité il s'entretenait avec les habitants et les Arabes. Je l'ai vu recevoir dans sa salle à manger, pendant un dîner, les enfants d'une famille pauvre arabe, à laquelle il distribuait lui-même leur nourriture. » Ce n'était toutefois pas tout à fait impunément qu'il pénétrait dans leurs réduits, et plus d'une fois il arriva qu'une légion de puces affamées escalada et envahit sa robe rouge jusqu'aux genoux. Il la secouait à la sortie, en riant, et c'était tout. Jamais Mgr Lavigerie n'eut le dégoût du pauvre.
« Jamais, nous écrit le P. Federlin, jamais Arabe ne vint lui exposer ses misères sans repartir avec un secours proportionné à ses besoins. Il intervenait auprès d'eux pour les moraliser. Un soir le Cardinal me fait appeler clans son bureau. En y arrivant, je trouve un Arabe de quarante-cinq ans, accroupi au milieu de la pièce. Qu'étaitce que cela? Le Cardinal me fît connaître que ce musulman, un voisin, maltraitait sa femme d'une manière atroce; il l'attachait avec une corde, l'élevait ainsi au moyen d'une poulie, puis il lui meurtrissait les pieds à coups de bâton. Plusieurs fois la malheureuse avait failli rester sous les coups de cette brute. Mis au courant de ces faits, le Cardinal l'avait fait venir aussitôt. Je devais servir d'interprète pour le sermon qu'il voulait administrer au coupable. Il lui parla en termes si énergiques du scandale qu'il donnait à ses enfants, et des châtiments dont Dieu le punirait, que le malheureux jura solennellement qu'il ne recommencerait jamais. »
Il vivait en famille avec les enfants de son orphelinat delà Marsa : « Croiriez-vous , nous écrit-on , que durant les récréations, s'asseyant au milieu d'eux, il passait des heures à leur raconter des histoires, ou à leur apprendre des chansonnettes d'enfants, la Complainte de saint Nicolas, le Petit navire, et autres poésies d'un lyrisme semblable ! — Et qu'auriez-vous dit si vous l'aviez vu à Biskra, jouer avec des gazelles, porter un agneau dans ses bras, ou réchauffer un chevreau mouillé sur ses genoux? »
Il faisait bon aux pauvres gens de le rencontrer sur leur chemin. Un jour voyageant seul avec un missionnaire dans la plaine du Chélif, il aperçoit un ouvrier qui cheminait assez péniblement : « Eh bien, capitaine de l'armée roulante, où allez-vous donc comme ça? — Monseigneur, je vais à Al^er. — A Al^er ! Comment? Vous allez faire 200 kilomètres à pied? — Ah! il faut bien, faute d argent pour payer le chemin de fer. » L'Archevêque, sans pieu dire, met sa main dans celle de l'ouvrier, el se dispose h
continuer son chemin. — « Mais, pardon, Monseigneur, vous me donnez trop; permettez-moi d'aller changer, et je vous rendrai le reste. — Gardez-le, mon fils, ce sera pour boire à ma santé. » De tels faits ne se comptent plus.
Cette rondeur de parole et de manières, c'est la clef pour entrer en commerce avec le peuple. Mgr Lavigerie n'aimait rien tant que cela, et il n'en manquait aucune occasion. Le i5 ou 16 février 1886, il était à Naples, se rendant à Rome, pour l'installation de sa maison de Saint-Nicolas des Lorrains. Débarquant seul dans cette ville, il s'était établi dans une voiture découverte, prise sur le quai, en attendant que son domestique eût retiré ses bagages. Quoique sans insignes cardinalices, et vêtu de sa douillette noire, cet évêque vénérable, à belle barbe blanche , attira l'attention. Les enfants s'approchèrent. Il en profita pour les interroger, leur faire la doctrine , comme on dit dans le pays. A Naples, il n'en faut pas tant pour former un rassemblement. Le peuple l'entoure, l'écoute, l'examine; la foule grossit et le regarde curieuse : Qui peut-il être? Une voix sort de cette foule : « C'est le Cardinal d'Afrique! Je l'ai vu à Tunis! » On l'avait reconnu. Le Cardinal sourit, et entre aussitôt en conversation : « Eh bien, oui, mes amis, je suis le Cardinal de Carthage. » On l'acclame avec gestes : « Vive le grand Cardinal de Carthage ! » Quelqu'un se ravise : « Qu'est-ce donc qu'il peut faire là-bas? » — « C'est vrai, reprend en italien l'Eminence, de la façon la plus naturelle, et avec sa spirituelle et souriante bonhomie; mais écoutez un peu. Il y a plusieurs catégories de cardinaux dans l'Église. Il y a d'abord les plus parfaits, ceux de la première classe, ceux qui valent mieux que tous les autres, et ceux-là, le Pape en fait des archevêques de Naples. — E vero, e verol s'écrie toute la foule; et le nom de San-Felice, Cardinal de Naples, éclate parmi mille louanges. — Mais écoutez encore : après les excellents, comme celui qui est à vous, il y a encore les bons et il y en a beaucoup. Ceux-là, le Pape les
garde à Rome, pour prendre leurs conseils et gouverner l'Eglise. — Bene, benel répondent-ils, chacun mêlant à cela ses propres réflexions. — Enfin, il y a ceux qui valent moins, et savez-vous ce qu'en fait le Pape?... Eh bien, ceux-là, le Pape les jette par-dessus la mer et les envoie en Afrique pour les corriger. » On le regarde, on le plaint. // povero, poverettol On lui demande depuis combien de
temps il est là en pénitence, et quand il en sortira?
« Comme il faut qu'il en ait fait! » s'écrie quelqu'un avec horreur. D'autres admirent son dévouement; on lui fait raconter quelque chose de sa vie et de ses œuvres d'Afrique ; il électrise ce peuple par ce récit à grands traits et le tient attaché à ses lèvres, jusqu'à ce que l'arrivée des bagages hâte le départ et mette fin à l'entretien.
On devine assez par là son succès parmi le petit peuple. Dans une circonstance où les cochers d'Alger s'étaient mis en grève, il fut décidé unanimement que l'Archevêque serait excepté de l'exclusion générale. On se souvenait de ses bonnes paroles et de ses pourboires.
Dans les processions, parmi les fêtes, revêtu de ses grands insignes, on le voyait prendre dans ses bras les petits enfants que leurs mères lui présentaient à bénir. Il se laissait d'ailleurs aborder par tous, fidèles et infidèles. Une femme juive s'approche et lui demande à baiser sa main : « Venez, ma fille; que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob vous comble de toutes ses bénédictions! »
D'une grande clémence envers les égarés, il gardait la confiance qu'un dernier acte d'amour parfait les réconcilierait sur le seuil de l'éternité. « Pour cela, disait-il, il ne faut qu'une minute, moins encore. Il n'est pas nécessaire pour que le baptême opère que l'eau sainte coule pendant cinquante ans sur la tête. Une minute de grâce peut purifier et blanchir l'âme la plus noire. »
Lui, si militant contre les adversaires du dehors, dél estait les luttes intestines dans l'Église : « Pour moi, les divisions bruyantes entre catholiques me fout chaque jour
plus d'horreur, écrivait-il dès i883. Je ne veux plus avoir désormais sur les lèvres d'autres exhortations que celles de l'Apôtre de la charité, aux derniers jours de sa vie : Filioli, dlligite invicem, ni dans mon cœur d'autre vœu que celui du Maître : Ut unum sint. »
« Vous direz qu'il fut bon, très bon, et qu'il avait un grand cœur », nous écrivent d'éminents ecclésiastiques qui lont senti battre près du leur.
Ses vieilles amitiés le trouvèrent toujours fidèle, même malgré les dissentiments de l'esprit et par delà le tombeau. Nous savons ce qu'il avait été pour Mgr Maret, et ce que M6* Maret avait été pour lui. Après sa mort, très ému des appréciations dont son ancien maître avait été l'objet dans une certaine presse, Mev Lavigerie se mit à dicter le récit de leurs relations d'autrefois, dans une trentaine de pages charmantes et touchantes demeurées encore inédites, et auxquelles nos premiers chapitres sont grandement redevables. « Nous en étions arrivés à la dernière page, raconte son secrétaire, M. l'abbé Laynaud. C'était à Biskra, le matin du 3 mars 1890. Je fus alors témoin d'une scène que je n'oublierai jamais. Déjà je l'avais vu pleurer à l'annonce de cette mort, en pensant qu'il n'avait pu lui fermer les yeux : « Mon premier bienfaiteur ! disait-il, mon ami depuis qua- « rante ans ! » La notice qu'il me dictait réveillait toutes ces fibres. Quand il en fut au récit des derniers moments de son ami, je remarquai que sa voix baissait et s'émotionnait par intervalles. Il se promenait lentement, la tête penchée, les yeux humides. Je le regardais de temps en temps avec une vive compassion. Tout à coup, à la suite de cette phrase finale : « Si ma parole peut avoir quelque valeur »... j'entendis un sanglot étouffé, une sorte de rugissement comme celui d'un fauve blessé. Je me retournai vers lui. « Allez- « vous-en, mon enfant, me dit-il, laissez moi me maîtriser. » Et je sortis aussitôt. J'étais absent à peine depuis un quart d'heure, priant et pleurant, quand Son Eminence me rappela et me dit : « Je vous demande pardon, mon enfant,
« de m' être laissé aller à cette émotion. Mais aussi ce pau- « vre homme! Comme on l'a torturé, comme on l'a calom- « nié! C'était un esprit plein d'illusions, il est vrai, mais le « cœur d'un saint. J'ai voulu le dire. » Et alors le Cardinal me remit un autographe de trois pages que je conserverai toujours et où l'on peut voir encore la trace de ses larmes. Voici ce qu'il y disait :
« Si ma parole peut avoir quelque valeur auprès des « chrétiens, c'est à vous, ô mon père, que je le dois. C'est « de vous que j'ai appris l'accomplissement du devoir, le « culte des sciences sacrées, l'amour des œuvres de zèle, « ma vocation a l'apostolat. C'est à vous que je dois par « conséquent en consacrer les derniers accents. »
Il rappelait que, dans les premiers temps de son épiscopat, Msr Maret, appelé par lui à Nancy, y avait été outragé dans une cérémonie publique par un fanatique qui, à l'occasion de sa récente renonciation au siège de Vannes, s'était permis d'attaquer sa foi et son caractère : « Je vous en vis navré de douleur, ô mon père, et je ne pus que vous embrasser tendrement, en vous promettant que nous, vos fils, qui vous connaissions, nous vous vengerions toujours de tout par notre respect et par notre amour.
« Laissez-moi, ô maître vénéré, tenir aujourd'hui cette promesse, et vous offrir, s'il le fallait, en sacrifice, tout ce que j'ai pu faire et devenir, grâce à vous.
« En retour, du haut du ciel où vos vertus vous ont placé, près de Celui que vous avez tant aimé et tant voulu servir, bénissez-moi une fois encore, bénissez les œuvres de ma vieillesse, que j'ai entreprises sur vos encouragements et vos conseils ! »
Voilà l'homme tel que ses actes et ses paroles nous l'ont fait apparaître : haut, grand, abrupt comme ses montagnes natales, ardent et bienfaisant comme les sources d'eaux chaudes qui sortent de leurs roches.
Maintenant, qu'y avait-il au-dessus de ces vertus poulies inspirer et les vivifier, an-dessus de ces défauts pour
C50 LE CARDINAL LAVIGER1E.
les réprimer? On peut tout dire d'un mot : il y avait l'esprit de foi, un grand esprit de foi. C'est l'âme de cette vie et le secret de ses œuvres. Qu'on relise les lettres du Cardinal et ses instructions; qu'on repasse une aune toutes ses fondations : la foi, l'espoir en Dieu est au sommet et à la base. Un jour, à Carthage, un visiteur lui ayant demandé d'où lui étaient venues les ressources nécessaires à tant de grandes œuvres : « De trois vieilles sœurs, répondit-il à sa vivante manière, la Foi, l'Espérance et la Charité. » La foi était l'aînée.
Il avait foi en Dieu, dans la parole de Dieu, dans la grâce de Dieu, dans l'Eglise de Dieu, dans le Pape, représentant de Dieu. Après Pie IX, Léon XIII : l'un fut le pape du matin de son épiscopat, l'autre le pape du soir de son apostolat et de son existence : mais c'était le même soleil de la papauté perpétuellement allumé au firmament de ce monde, pour des heures différentes et des besoins divers. De là, sa docilité et obéissance à tout prix : « Je suis un astre errant, disait-il un jour à des religieuses d'Alger. Le Pape me dit d'aller là, j'y vais; de venir ici, j'y viens, et je réponds : adsuml » Il fallait l'entendre parler du Pape à ses missionnaires, de l'obéissance au Pape : « \ous devez m'obéir à moi, leur disait-il un jour. Et croyezvous que moi je n'ai pas à obéir, et que je réplique quoi que ce soit lorsque le Pape me commande? » On a écrit de lui : « Rarement l'histoire a connu une collaboration aussi haute et aussi fructueuse que celle de Léon XIII et du Cardinal Lavigerie. La postérité ne nommera pas le Cardinal sans le Pape, ni le Pape sans le Cardinal. Ils vivront unis dans la mémoire des hommes. Dans cent ans, quand le touriste européen pénétrera dans les villes blanches du continent noir, il admirera sur les places publiques leurs deux statues et saluera les deux rédempteurs de ces peuples. »
La piété du Cardinal était profonde, plutôt que tendre. Sa vie spirituelle était la vie sacerdotale dans sa régularité,
fidèle à tous ses devoirs envers Dieu premier aimé et premier servi. Il le visitait au très saint Sacrement chaque jour, plusieurs fois par jour, et son domestique rapporte les longues factions du soir et parfois de la nuit où il le surprenait en présence du Maître. Il disait la messe avec la gravité et l'accent pénétré d'un pontife du Très-Haut. Il se confessait tous les huit jours : en voyage, c'était au curé de la paroisse en laquelle il se trouvait, ou même au prêtre qui l'accompagnait et pour lequel il avait demandé des pouvoirs à cette intention.
Il aimait les beaux offices, s'intéressant au chant et aux cérémonies, et y intervenant parfois par des interruptions ou des interpellations moins conformes sans doute aux bonnes règles qu'à son ardeur d'initiative privée. « En 1868, raconte Msr de Marseille, j'assistais à l'office pontifical de la fête de tous les Saints célébré par Mgr Lavigerie. Un chœur de chantres avec orchestre voulut continuer en musique le chant du Credo que le prélat venait d'entonner. Tout aussitôt celui-ci, du haut de son trône, avec son geste et sa grande voix, impose silence aux musiciens : « Mes frères, dit-il, le Credo est la profession de notre foi. Dans un pays comme le nôtre, tous nous devons affirmer solennellement notre foi. Nous tous donc qui sommes ici, prêtres et fidèles, nous allons chanter à l'unisson le Credo! » Et de sa voix puissante et mélodieuse il reprend l'intonation du Symbole, qui est poursuivi jusqu'à la fin, dans l'union des voix et des cœurs. — Ce fait n'est pas isolé, ajoute le prélat. Dans toutes les solennités qu'il célébrait à Alger ou à Carthage, il communiquait aux assistants son aine apostolique. On le sentait à l'accent et à l'entrain de tous. »
C'était un fidèle de Marie. Il avait sur sa tal>l<\ devant ses yeux, une madone en bois grossièrement sculptée, mais elle était l'ouvrage d'un esclave chrétien! Il portait habituellement avec lui une statuette de la sainte Vierge, et une autre de saint Joseph. Il ne manquait jamais de réciter son chapelet, le faisant souvent dans sa pro-
menade, à pied, ou en voiture, lorsqu'il était seul. Il lui arriva parfois d'emprunter pour cela le gros rosaire que ses missionnaires portent suspendu au cou. Une nuit qu'il était au lit, il eût été asphyxié par suite d'une négligence de son domestique, s'il n'eût été alors tenu éveillé par la récitation de cette prière. Bien des fois, lorsqu'il était arrêté dans son travail par quelque difficulté : « Mon enfant, disait-il à son secrétaire, mettons-nous à genoux et disons un Memorare, pour demander l'assistance de la sainte Vierge. » Puis se relevant : « Allons maintenant, confiance! » Nous avons dit sa dévotion à Notre-Dame d'Afrique, et ses visites au départ et au retour de chacun de ses voyages petits ou grands. Une fois il rentra de nuit : il n'était pas attendu, la pluie tombait, le vent grondait, et le père gardien tardait à ouvrir, croyant avoir affaire à quelque malfaiteur : « Mais ouvrez donc, mon père ! Laisserezvous votre évêque se morfondre ainsi à la pluie ? Ouvrez, ouvrez, c'est moi ! »
Nous avons dit son culte pour les saints et saintes d'Afrique. « Dans la dernière année de sa vie, nous écrit Mgr Y Evêque de Marseille, il était sur le point de faire approuver à Rome l'office de sainte Salsa, cette aimable vierge et martyre du troisième ou quatrième siècle dont l'abbé Duchesne lisait la charmante légende dans une réunion solennelle des cinq académies, le 2 avril 1890. » — C'était une jeune fille de quatorze ans, fort belle, que ses parents païens avaient menée aux fêtes idolâtriques célébrées à Tipasa, entre Alger et Cherchell, en l'honneur d'un serpent d'airain à tête dorée. Là, la jeune chrétienne avait trouvé le moyen, pendant la sieste des pèlerins, de s'emparer de l'idole et de la précipiter du haut de la falaise dans les flots, au risque de ses jours. Surprise en flagrant délit de récidive, assommée par la foule furieuse , précipitée à son tour du haut du promontoire, la martyre avait été retrouvée et recueillie dans le port par un bateau arrivant de Marseille ; puis elle était bientôt devenue l'objet d'un
culte dont les monuments sont encore reconnaissables de nos jours. Il y avait là la promesse d'une belle fête pour l'Algérie et la Provence intéressées en commun à ce culte.
Cardinal du titre de Sainte-Agnès hors des murs, il professait une dévotion spéciale envers l'aimable sainte vierge et martyre romaine. Déjà, du temps qu'il était auditeur de Rote, il aimait à se rendre à sa Basilique qu'il affectionnait. Quand il en devint titulaire , il fit reconstruire à ses frais le monumental escalier en marbre qui y descend, comme on le lit sur la grille forgée qui le ferme.
Toute cette religion douce et haute s'éclairait de la vue constante de la mort et l'éternité. Elle lui constituait une grande supériorité d'esprit et de caractère, en le plaçant au dessus de toutes les choses qui passent. Il avait écrit de bonne heure son testament, et un de ses secrétaires nous apprend que, pendant quatre ans qu'il travailla près de lui, l'enveloppe qui contenait cette pièce fut toujours maintenue sur le bureau du prélat, sous ses yeux, bien en vue, comme un avertissement. Très souvent, à la fin de la journée, son bonsoir et adieu à sa famille épiscopale était celui-ci : « Allez, mes enfants, et priez Dieu pour moi ; peut-être ne me retrouverez-vous plus demain. »
« Je ne pense pas, nous écrit un de ses familiers, que, durant les vingt dernières années de sa vie, il ait passé une seule journée sans nous parler de la mort. » Pendant son dernier séjour à Cartilage, il aimait à se rendre au musée archéologique où le père Delattre a rassemblé les débris des vieux siècles. Il y a là, retiré de son grand tombeau punique, le squelette ou plutôt la poussière d'un prince ou chef carthaginois ayant près de lui ses armes, son sceau et les restes de sa riche parure d'il y a trois mille ans. Le Cardinal se faisait asseoir là, regardant, interrogeant, méditant sur la fin de toute grandeur humaine; il \ demeurait seul et pensif, durant des heures entières.
Maintenant, au terme de sa vie, le Cardinal Lavigeric pouvait se retourner vers les vingt-cinq années de son épis
copat en Afrique : il y avait rempli, et même au delà, le programme qu'il s'était tracé dès le premier jour. Quand on relit son mandement de prise de possession du siège d'Alger, avec la lettre qu'au lendemain de sa nomination il adressait à Mgr Maret, on n'y trouve pas une promesse qui n'ait été tenue, pas une espérance qui n'ait été réalisée et dépassée. lia, comme il l'annonçait, travaillé à « faire de la terre algérienne le berceau d'une nation grande, généreuse, chrétienne » en lui conquérant la liberté de l'apostolat. Il a, selon sa parole, porté au delà du désert, comme Délégué apostolique du Sahara, « les lumières d'une civilisation dont l'Evangile est la loi ». Il a non seulement travaillé « à relier l'Afrique du Nord et l'Afrique centrale à la vie des peuples chrétiens » ; mais l'Afrique équatoriale elle-même s'est ouverte par lui à la vie de PEvangile. Il avait dit, dans ce mandement, avec l'Empereur des Français : « La gloire de la France retentira depuis Tunis jusqu'à l'Euphrate » ; et aujourd'hui il était évêque et restaurateur de l'Eglise de Tunis et de Carthage, sous le drapeau de la France. « Il avait fait appel, pour toute cette évangélisation, à son clergé et aux communautés religieuses » ; et il avait fait mieux, en suscitant lui-même une légion d'apôtres. On sait ce qu'il fit en outre pour l'Orient et pour la France.
Enfin, dans le même temps, sur le seuil de sa carrière, il s'était prophétisé à lui-même des difficultés, des contradictions, des souffrances. Sa première Lettre pastorale à son peuple disait : « Je dois, comme les grands évêques d'Afrique dont les noms brillent à l'origine de notre histoire, ne reculer ni devant le travail, ni devant la souffrance... O Eglise d'Afrique, puissé-je mêler mes sueurs, mes larmes, mon sang, s'il le faut, aux douleurs de ton long martyre ! » On sait maintenant s'il a travaillé, s'il a combattu, s'il a souffert.
Enfin quelle mort allait mettre le sceau à une telle vie? Il nous reste à le dire.