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SUPÉRIEUR GÉNÉRAL. DÉPART DE LA TROISIEME CARAVANE

janvier 1879. — octobre 1880.

Nous avons vu qu'au commencement de 1878, Mgr Lavigerie avait présenté les Règles de ses missionnaires à l'examen du Saint-Siège, en vue de l'approbation ultérieure de la Société. Après une année, la sacrée Congrégation des Réguliers sanctionna les amendements, peu graves d'ailleurs, proposés par le cardinal Franzelin, et, à la date du 16 mars 1879, le saint-Père accorda à l'Institut ce qu'on appelle « un Bref d'éloge ». Quelques mois auparavant, la Société avait pris pour sa fête patronale celle de l'Immaculée Conception de Marie, et l'avait célébrée comme telle, le 8 décembre 1878.

En même temps qu'il rattachait plus fortement à l'Église-mère la Société de ses fils, Mgr Lavigerie désira les rattacher plus étroitement entre eux par un lien habituel

et régulier de communication et de charité fraternelle. Tel fut le but de la publication d'une Chronique trimestrie lie réservée à eux seuls, et destinée à porter partout à leur connaissance les faits intéressants survenus dans chacun de leurs établissements. La première livraison parut en janvier 1879. ^n y h^1 en t^te : (( L'initiative en est due à l'infatigable et paternelle sollicitude de Mgr le Délégué, notre père très vénéré. C'est pour se conformer au désir manifesté par Sa Grandeur que le Conseil, dans sa séance du a3 décembre 1878, en a décidé la fondation à l'unanimité des voix. »

Lorsque, tous les trois mois, ce recueil d'une forme toute familiale arrive aux frères dispersés en France, en Belgique, en Hollande, au Luxembourg, à Rome, à Jérusalem, à Tunis, au Sahara et à l'Equateur, apportant de loin les noms, les actes, les joies, les deuils, les ardeurs et les espérances de chacune des stations de la Société, un souffle vivifiant passe dans toutes les âmes : c'est la vie commune qui entre dans la vie de chacun, et une vision plénière de la congrégation se fait alors à tous les yeux.

Surtout le Fondateur les unissait à Dieu. En ce même mois de janvier 1879, répondant aux souhaits qu'ils lui avaient adressés , il écrivait ainsi à leur Supérieur : « Mon cher enfant, c'est vous qui serez auprès de nos maisons l'interprète de ma reconnaissance pour leurs vœux, et aussi de mes souhaits paternels. Ils se résument dans mon désir et mon espérance de les voir croître chaque jour dans la charité de Notre-Seigneur, dans le zèle et dans l'esprit d'union et d'obéissance. Ce sont les grâces que j'ai prié Notre-Dame d'Afrique de leur obtenir pour étrennes de son divin Fils. ))

Et comme il était alors à Bruxelles, parcourant la Belgique et le nord de la France, il ajoutait ces renseignements sur les progrès espérés de la société : « Nous avons jeté en Belgique des bases d'organisation d'un recrutement à l'Ecole apostolique pour une vingtaine d'enfants par an.

Le Roi en fera, selon toute apparence, les frais en totalité ou en partie. Nous pourrons aussi avoir quelque chose de semblable, à Lille. »

Ces ardeurs de l'apostolat africain, il les porta dans le mandement que, le v.o février 18^9, il publia en faveur de l'Association de la Propagation de la foi. Là, arrivant tout de suite à « cette terre d'Afrique plongée presque tout entière dans la barbarie », il disait aux fidèles : « Cette Afrique, dont l'immensité s'ouvre devant nous, mes très chers frères, nous avons été marqués, dans les desseins de Dieu, pour en être les apôtres. Déjà, de toutes parts, les nations, même protestantes, s'efforcent de s'en ouvrir les voies. Elles ont entrepris de guérir les plaies qui la dévorent, et particulièrement la plus affreuse d'entre elles, l'esclavage. L'Eglise pourra-t-elle rester indifférente en présence d'une si grande conquête? »

Un jour fut, entre les autres, où ce feu sacré d'ambition apostolique fit explosion sur ses lèvres en présence des missionnaires et des élèves de Saint-Eugène. C'était le 1 1 avril, jour du vendredi saint. L'Archevêque avait fait dresser, comme chaque année, devant sa demeure épiscopale, du côté du jardin, un magnifique reposoir représentant le tombeau du Christ, avec la Mère de douleurs à ses pieds. Il y pria avec une intensité de ferveur dont chacun fut impressionné. Puis, rentré dans la chapelle, pour le Stabat et le commentaire des sept paroles du Christ en croix, lui-même prenant la parole expliqua le Sitio du Crucifié : « J'ai soif! » Ce dont Jésus a soif, ce dont il avait soif, lui, leur évêque et leur père, ce dont tous les missionnaires présents et futurs devaient avoir soif avec lui, c'étaient les âmes, les âmes ! C'était le salut de l'Afrique, des infidèles de l'Afrique. Il y avait là-bas, derrière ces montagnes, ces hauts plateaux, des océans d'eaux vives où le zèle le plus ardent pouvait se plonger et se désaltérer. A eux d'étancher une soif qui fut la divine soif du Rédempteur ! A eux d'être comme Jésus altérés de souffrances, s'ils

sont brillants d'amour! A eux de désirer de mourir, comme lui, pour le salut de ces âmes !

Ce cri de l'amour haletant et suppliant, l'Archevêque le poussait avec un tel accent de passion évangélique qu'aucun de ceux qui l'ont entendu ne l'a pu oublier, et que tous en retrouvent encore la vibration dans leurs cœurs.

C'était principalement vers l'Afrique équatoriale que se portaient ces ardeurs de zèle. A cette époque, Pâques 1879, la première caravane était encore en route. Les dernières nouvelles apportées par le journal des voyageurs les laissaient, nous l'avons dit, à leur sortie de l'Ougogo, où ils venaient de déposer les restes du père Pascal ; maintenant ils traversaient l'Ounyanyembé parmi des périls mortels. Plus ils approchaient de l'immense territoire à défricher, plus ils se plaignaient du trop petit nombre des ouvriers. Aussi, dès ce mois d'avril 1879, Mgr Lavigerie travaillait-il activement à préparer l'expédition d'une seconde caravane vers cette Afrique indéfinie. Leurs besoins étaient extrêmes : cent mille francs furent donnés par l'intelligente générosité de la Propagation de la foi. La Sainte-Enfance en accorda cinquante mille. Le reste, l'Archevêque le demanderait à la charité de la Belgique et de la France : à la grâce de Dieu !

Il était convaincu d'ailleurs que la première caravane avait coûté trop d'argent, trop de temps, trop de bagages et de porteurs. De là les mécomptes de ses pauvres enfants. « Leurs douleurs, leurs pertes, et leurs angoisses ont dépassé tout ce qu'ont éprouvé les autres voyageurs, écrivait-il au P. Charmetant. Maintenant il va falloir profiter des expériences faites, pour la seconde expédition qui se composera de neuf pères ou frères. J'envoie en outre h Zanzibar, pour y rester comme procureur, un prêtre séculier, M. Guyot, curé de Hussein-Dey , qui s'est offert pour cette rude mission. Il restera là constamment, allant de la côte à l'intérieur, selon les besoins. »

Dès lors, les ordres se suivent pressés, précis, incessants, courant de l'archevêché d'Alger à la procure de Paris, pour

l'approvisionnement de la nouvelle troupe. L'Archevêque se rend compte de tout, du nombre des objets, de leur meilleure provenance, de leur valeur vénale et du mode d'expédition le plus commode et le plus sûr. Il n'y a pas jusqu'à l'emballage, l'étiquetage, le pesage, l'embarquement des colis et leur charroi qui ne trouvent place dans ses instructions. Tous ces menus détails remplissent les lettres de l'homme qui, à la même époque, négociait avec le gouvernement de France et le Saint-Siège pour la liberté de l'enseignement catholique ou pour le salut des congrégations religieuses. C'est chose rare que de voir un esprit d'analyse pratique poussé à ce degré, dans un homme à conceptions aussi vastes et aussi élevées que les siennes.

Un élément nouveau entrait, à titre d'essai, dans la composition de cette seconde troupe. L'Archevêque s'en expliquait plus tard dans ces termes : « Les pères qui avaient formé la première caravane nous avaient fait part des difficultés qu'ils trouvaient à conduire les noirs si nombreux qui portaient leurs bagages ou les objets d'échange, et encore plus les Askaris ou hommes armés qui devaient les défendre contre les Rouga-Rouga, comme on nomme les bandes de brigands de ces régions. Ils émettaient dans leurs lettres la pensée que peut-être « d'anciens zouaves pontificaux se trouveraient heureux d'accepter cette mission et de sacrifier encore une fois leur vie pour la cause de Dieu. » — « Il y a là une pensée pratique et de grand avenir, lui écrivait en effet, le 27 juin 1878, un missionnaire de la caravane du Tanganika. Dans ce monde africain où la violence règne seule, mais où les moyens d'attaque et de défense sont encore primitifs, il serait certainement possible à quelques hommes déterminés de se créer rapidement un grand centre d'action et de hâter l'œuvre de la civilisation. »

En même temps, l'Archevêque apprenait qu'en Belgique et en Hollande, le P. Mauduit, jésuite, ancien capitaine aux zouaves pontificaux, demandait à quelques-uns de ses

anciens camarades de s'enrôler pour les missions de sa Compagnie, au Zambèze, comme faisaient autrefois, dans les missions des Hurons et des Iroquois, ceux qu'on appelait « les Donnés », tour à tour éducateurs des Indiens dans la paix et leurs instructeurs et défenseurs dans la guerre. La chose échoua pour le Zambèze. Mais Mgr Lavigerie envoya le P. Charmetant à Bruxelles pour voir « si quelques-uns de ces jeunes gens n'accepteraient pas d'accompagner ses missionnaires, à lui? » Il écrivit à M. Aerts, archidiacre de Malines, puis aux aumôniers des zouaves : « J'écris aussi, ce ^5 mars, à M. de Charette, pour lui parler d'un capitaine de zouaves, qui est un saint, et qui aurait l'intention de venir à Zanzibar. » On devine qu'il s'agissait du capitaine Joubert. « Je crois , expliquait cette lettre, qu'il nous faudra un plus grand nombre d'armes, surtout si nous avons des zouaves pontificaux. Deux cents fusils ne me semblent pas un chiffre exagéré ; et si l'on pouvait y ajouter quelques centaines de coupe-choux réformés, cela ne ferait pas mal. »

Que voulait-il donc faire, moyennant cet armement? Une grande chose planait au sommet de ses rêves, « Mon dessein secret, avoue-t-il dans cette lettre, est de tenter de foncier un royaume chrétien au centre de l'Afrique cquatoriale. » Fondateur d'empire : son ambition conquérante montait jusque-là !

Et ce n'était pas une idée passagère que celle-là. L'Archevêque y revient dans une lettre suivante : « Mon désir d'avoir des zouaves, explique-t-il le 5 avril, n'est pas seulement pour la conduite de la caravane. Je voudrais les avoir aussi pour l'intérieur, où il serait facile, dans certaines contrées, d'établir le novau d'une domination chrétienne qui, de proche en proche, deviendrait très puissante, probablement en peu de temps. Mais il nous faut des hommes pleins de foi et très courageux, et il faudrait les trouver vite pour qu'ils partent avec les pères. »

On les trouva. M. de Charette ayant réclamé contre le

départ des zouaves français, en prévision des services que la France catholique pourrait réclamer d'eux prochainement peut-être, on dut les prendre presque tous à l'étranger. Le 7 mai, les lettres de Mgr Lavigerie annonçaient cinq zouaves belges , un officier de zouaves français et deux anglais. Ils étaient attendus à Notre-Dame d'Afrique. « Il faut les faire venir au plus vite, écrivait-il, pour qu'on puisse les connaître et qu'eux-mêmes puissent commencer à s'acclimater. » Sur huit enrôlés, six persévérèrent et se disposèrent à partir : « Merveilleuse fécondité du dévouement catholique! écrivait Mgp Lavigerie. A peine cette pensée fut-elle connue par la publication d'une lettre d'un de nos pères, que, de toutes parts, de Belgique, de France, d'Angleterre, d'Amérique même, des demandes nous furent adressées par d'anciens officiers ou soldats de Pie IX. La Belgique tint le premier rang. »

C'était aussi à la Belgique que Mgr Lavigerie réservait, cette fois encore, le premier rang dans la munificence envers ses missionnaires. A cet effet, le P. Charmetant reçut l'ordre de se présenter au baron Graendel, secrétaire général de l'Association internationale africaine, qui lui obtiendrait une audience du roi. « A l'un et à l'autre on devait déclarer que la mission était prête à donner son concours à tous les voyageurs belges et à seconder les desseins de Sa Majesté , moyennant qu'une lettre de son secrétaire fût directement envoyée aux évêques de Belgique, à l'effet de leur recommander les quêtes des pères missionnaires dans leurs diocèses respectifs. Cette lettre, l'Archevêque en indiquait lui-même adroitement la formule singulièrement suggestive dans sa simplicité. Cela fait, quatre ou cinq pères quêteurs se tenaient prêts à partir pour la Belgique et s'en partager les provinces.

Le roi Léopold fit davantage. Préoccupé de la colonisation de son futur Etat du Congo, il fit demander à Mgr Lavigerie s'il n'accepterait pas de fonder, sur la ligne de ce fleuve, entre l'Ougogo et le Tanganika, une station

hospitalière pour les voyageurs belges, desservie par des prêtres belges de sa Société, moyennant une subvention dont la couronne ferait les frais, et qu'il le priait de lui indiquer approximativement?

L'Archevêque le remercia d'abord gracieusement : « Il y a deux manières de faire des conquêtes , lui écrivit-il le 7 mai. La première ne fait que courber les corps et elle est trop souvent suivie de tristes retours. La seconde gagne les cœurs et seule elle est vraiment solide. C'est celle que Votre Majesté a employée vis-à-vis de nous, et elle peut compter que, quelle que soit la nationalité de nos missionnaires, ils sont tous vraiment Belges pour l'aimer et la servir. »

Mgr Lavigerie demanda à Sa Majesté 80.000 francs pour l'établissement de la station désirée, tout en s'excusant de n'être pas encore en mesure de lui fournir le nombre suffisant de pères Belges pour y résider. Le roi préférait verser à la station future une subvention ou pension annuelle de 6.000 francs, ce qui la tenait dans sa perpétuelle dépendance et sujétion. Mgr Lavigerie remercia, mais refusa : « Sa Majesté, par ses offres, acquiert des titres impérissables à la reconnaissance des missionnaires d'Alger ; mais, dans ces conditions qui laissent à sa charge l'établissement de l'œuvre, leur Société se réserve sa complète liberté, et préfère renoncer à toute subvention. Elle fondera, à ses propres frais, une station au Kanyenyé, ou dans toute autre localité, entre l'Ougogo et le Tanganika. Elle y placera cinq Européens, dont au moins deux Belges choisis parmi les auxiliaires , et plus tard elle se fera un devoir, si le roi le désire encore, d'y placer des missionnaires belges. Enfin, la Société des missionnaires sera heureuse de fournir au roi tous les renseignements qu'il pourra désirer sur la science, l'agriculture, le commerce et la situation politique de cette région. Cela étant, si Sa Majesté croit pouvoir venir en aide à cette station en lui faisant, chaque année, une aumône, quelle qu'elle soit, celle-ci

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sera acceptée avec reconnaissance. Mais Sa Majesté daignera comprendre, dans sa justice, qu'il est impossible de lui attribuer la propriété d'un établissement qui va être exclusivement acquis et fondé par les missionnaires. »

Ce refus respectueux et ce remerciement cachaient une autre appréhension plus grave encore que celle d'aliéner son autorité et son indépendance, c'était celle d'aliéner ou de paraître aliéner sa nationalité, et d'être amené, un jour, a arborer sur cette station desservie par des Belges et soudoyée par leur roi, un drapeau autre que celui de Jésus- Christ, et sa croix.

Quoi qu'il en fût, il y avait, de la part de l'Archevêque, quelque générosité à refuser le subside qu'imploraient les nécessités de la nouvelle caravane : « J'en perds le sommeil, écrivait-il, et si les quêtes ne nous tirent pas de là, je ne sais où nous allons. » Il en revenait alors aux économies à faire, aux meilleures routes à prendre. Aussi bien déclarait-il qu'il ne voulait pas de dettes : « Une œuvre, si importante et si excellente qu'elle soit, ne légitime jamais des dettes. Et cependant nous y voilà jetés par la force des choses, si nos quêteurs ne trouvent pas immédiatement en Belgique au moins cent mille francs. » Les quêteurs étaient alors harcelés, rabroués, puis remerciés et bénis. « Adieu, mon cher enfant, du courage ! Il vous en faut beaucoup, mais nous faisons la besogne du bon Dieu ! » Et, en postscriptum : a Je viens de relire ma lettre, et je la trouve un peu dure dans l'expression. Mais vous savez que je ne suis pas injuste envers vous, et que je sais tout le mal que vous vous donnez et tous les services que vous nous rendez. » Et une autre fois, comme le P. Charmetant, l'organisateur et le zélateur de ces laborieuses quêtes, lui demandait à être envoyé, lui aussi, dans les missions équatoriales : « Je comprends votre désir de faire partie de la caravane. Mais non, vous nous êtes trop utile. D'ailleurs, dans votre état présent, ce serait un meurtre, et ni vous ni moi n'y pouvons coopérer. »

La caravane en partance reçut des instructions plus détaillées que les premières. Elles forment une sorte de Directoire-manuel du missionnaire africain, en plusieurs chapitres inédits, d'une forte et saisissante originalité. C'est en somme la discipline suivie par l'Eglise primitive dans l'apostolat de l'ancien monde païen, mise en harmonie avec les besoins et les mœurs de ce monde nouveau.

Il y a un chapitre sur l'œuvre des enfants abandonnés qu'on recueillera, qu'on élèvera, non à l'européenne, mais en les laissant dans le moule de leur vie d'indigènes, épurée et surélevée par la grâce et la foi : « Qu'aurait-on pensé de saint Pierre et de saint Paul, s'ils avaient voulu transformer en Hébreux les enfants des premiers néophytes de Rome? Et que dirions-nous de saint Irénée, s'il avait voulu faire des Grecs des enfants de Lyon? )>

Il y a un chapitre sur l'instruction religieuse de ces peuples, instruction progressive, graduée, s'en tenant d'abord aux vérités premières, naturelles et révélées, remettant à plus tard l'enseignement des conséquences qui surchargeraient ou égareraient des esprits grossiers et trop portés à la superstition. « C'est, disait-il, imiter l'Esprit- Saint qui n'a pas jugé à propos de faire enseigner explicitement au monde païen toutes les vérités qui sont crues et professées aujourd'hui dans l'Eglise. »

Il y a un chapitre sur les trois ordres de croyants à établir dans cette Eglise naissante : les postulants à qui ne seraient enseignées que les vérités premières et essentielles, Dieu, l'âme, le Décalogue et la sanction morale; — les catéchumènes initiés aux grands mystères de la foi, Trinité, Incarnation, Rédemption ; — les néophytes admis au baptême et à la connaissance des plus profonds mystères, mais seulement lorsqu'ils seraient reconnus capables d'accomplir persévérammentles obligations morales de la vie chrétienne. Ici l'Archevêque disait : « J'exige que, sauf le cas de mort, les futurs chrétiens passent au moins deux ans dans l'ordre des postulants, puis deux autres dans celui des catéchumè-

nés, et que ce ne soit qu'au bout de quatre années au moins qu'on puisse leur conférer le baptême, s'ils offrent des garanties morales sérieuses de persévérance, particulièrement en ce qui regarde l'abandon définitif de la polygamie; sans quoi on se contenterait de leur promettre le baptême à la mort, et on leur enseignerait que si, par impossible, ils ne pouvaient le recevoir alors, le désir du sacrement y suppléerait. »

Mgr Lavigerie disait que c'était par cette sage et rigoureuse conduite que la primitive Eglise avait évité les apostasies sans nombre qui eussent entraîné le scandale des païens et la ruine de la foi. N'est-ce pas pareillement à cette discipline exactement observée que la mission des Lacs devra cette race de chrétiens instruits, convaincus et fidèles, que nous verrons courir au-devant du martyre?

Enfin il y avait un chapitre sur l'établissement possible d'un royaume chrétien : c'est l'idéal persévérant de l'Archevêque. Une société ne devient chrétienne, remarquet-il, que lorsque les princes ont embrassé la foi. Hors de là, les résultats sont misérables ou précaires. La meilleure chance de conversion pour l'Afrique équatoriale serait donc qu'un prince tel que le très puissant M'tésa, par exemple, se fit chrétien, s'appuyât sur les missionnaires, et par eux entrât en relations avec les nations de l'Europe. Un tel prince, ainsi soutenu, serait bientôt le maître d'une partie considérable de l'intérieur de l'Afrique, et le christianisme avec lui. Alors c'est l'esclavage aboli, la polygamie détruite, le règne de Jésus-Christ assuré. Que si aucun des princes noirs actuels n'est à la hauteur de ce rôle, ne serait-il pas possible à un Européen vaillant et chrétien de l'assumer et de le remplir? Le monde africain de l'intérieur est précisément dans l'état politique et social où notre Europe était au moyen âge. Pourquoi l'Eglise n'y réaliseraitelle pas les mêmes transformations par les mêmes bienfaits?

Mgr Lavigerie rappelait encore une fois que « c'était

pour arriver à ce grand résultat qu'il avait eu la pensée d'adjoindre à la seconde caravane un certain nombre de soldats chrétiens et déterminés, qui pussent continuer à soutenir la puissance du monarque qu'il appelait de tous ses vœux. »

Ces auxiliaires, eux aussi, reçurent, le 18 mai 1879, un règlement en quatre articles où étaient expliqués les devoirs de leur vie spirituelle et morale, leurs fonctions, leur organisation, leurs conditions d'engagement, avec de vives exhortations au service de Dieu. La foi devait en être l'esprit vivificateur. « Si cet esprit de foi remplit véritablement leurs cœurs, était-il écrit, ils seront heureux de souffrir, heureux de se sacrifier, s'il le faut, pour servir Dieu et étendre son royaume dans les immenses régions de l'Afrique équatoriale, au moment même où nos vieux pays chrétiens semblent repousser le saint Evangile et forcer, pour ainsi dire, la divine Providence à le transférer à des peuples nouveaux. »

Mgr Lavigerie était encouragé dans ces espérances par les nouvelles qu'en ces mêmes journées, il recevait de la première caravane. Le 18 février 1879, le R. P. Livinhac lui écrivait , des bords du Victoria-Nyanza : « Nous n'avons qu'à remercier Dieu de la protection qu'il nous a accordée jusqu'à ce jour. Nous avons traversé impunément tous les périls; et nos santés, après avoir souffert, se sont remises. » A Kaduma, où il était présentement, le même père Supérieur écrivait que « le prince du pays, ayant à s'absenter de son petit royaume, était venu le prier d'exercer la souveraineté pendant cette absence, en maintenant la justice et la paix entre ses sujets. )> Sur le Tanganika, les missionnaires, après avoir stationné à Oujiji, s'enfonçaient vers le pays vierge de l'Ourondi dont le roi les avait assurés de sa protection. Tout était dans leurs âmes ardeur et espérance ; mais tout était dans leur vie pauvreté et misère, écrasés qu'ils étaient par la cherté des choses et la concurrence des riches missionnaires an-

glais : « Nous sommes bien petits, bien pauvres à côté d'eux, écrit le P. Livinhac, mais les apôtres étaient encore plus pauvres que nous. Si vous voyiez en quel état un voyage de dix mois a mis nos vêtements! Et cependant bientôt il nous faudra paraître à la cour! Il est vrai que c'est la cour d'un roi nègre, où l'on n'est pas très difficile pour le costume. »

Il appelait des ouvriers; les nouveaux ouvriers partirent. Ce fut le vendredi 20 juin 1879, fête du Sacré-Cœur de Jésus, que Mgr Lavigerie présida la cérémonie du départ des missionnaires de la seconde caravane. Il y préluda, le matin, en réunissant, à Notre-Dame d'Afrique, les six auxiliaires laïques venus de Belgique et d'Ecosse. Seuls les missionnaires partants, quelques pères Blancs, et les enfants de l'Ecole apostolique étaient là. Les volontaires s'agenouillèrent dans le sanctuaire, portant l'uniforme des anciens zouaves du Pape, sauf le képi remplacé par la chéchia rouge. Leurs épées nues reposaient sur le marchepied de l'autel. L'Archevêque, en chape rouge et or, entonna le Veni, Creator Spiritus, puis adressa quelques paroles émues à ses enfants. Il s'assit devant l'autel, où le capitaine de la petite troupe vint recevoir de sa main l'épée nue qu'il baisa, pendant que le pontife lui disait : « Servez-vous de cette épée pour la défense des œuvres de Dieu; ne vous en servez jamais pour des causes injustes. » Puis il lui donna le baiser de paix, et lui frappant trois fois de l'épée sur l'épaule : « Soyez, lui dit-il, un soldat pacifique, courageux, pieux et fidèle ! »

Lorsque tous eurent fait ainsi, ils prononcèrent et signèrent au pied de l'autel l'engagement d'un an à la mission d'Afrique, avec la promesse d'obéissance au Délégué apostolique et aux Supérieurs religieux. Une croix fut remise à chacun, comme aux croisés d'autrefois. C'était une scène du moyen âge. L'Archevêque bénit leur bannière de soie blanche brodée par les Carmélites d'Alger et portant l'image du Sacré-Cœur, avec cette inscription : « Cœur de

Jésus, sauvez l'Afrique! » Il fit de même de deux drapeaux portant la croix et les monogrammes du Christ et de Marie. Enfin la bénédiction du saint Sacrement consacra cet enrôlement au service du Roi des rois.

La grande solennité du départ fut celle du soir. Elle fut célébrée à la cathédrale d'Alger, en présence du chapitre, du clergé, du séminaire de la mission, des novices, et de plusieurs milliers de fidèles qui en remplissaient l'enceinte. L'Archevêque monta en chaire. Ce fut le grand moment.

Il expliqua d'abord que ce n'était pas une chose nouvelle que ces adieux dont l'Eglise dès l'origine avait consacré la sainteté. Il rappela saint Paul recevant les adieux des fidèles d'Asie, à Milet. Il rappela les chrétiens de Rome se pressant, la veille du martyre, aux pieds des confesseurs pour baiser leurs pieds; et il appliqua les paroles de la prière liturgique de l'Itinéraire des clercs au départ de ces apôtres, desquels il disait : « Ce jour est le dernier où ils foulent le sol de la patrie, où ils entendent la langue maternelle, où ils voient près d'eux leurs pères, leurs frères dans le sacerdoce, le peuple fidèle, tout ce qu'ils sacrifient à jamais. »

La grandeur de l'œuvre transportait l'orateur. A la manière de Fénelon, dans un discours célèbre, il exaltait leur vaillance dans ces termes lyriques : « Le monde entier a entendu la bonne nouvelle. Seules les contrées barbares de l'Afrique ne l'avaient pas entendue. Mais les voici qui viennent, ces conquérants pacifiques! Qui sont ceux qui volent comme des nuées, entraînés par les vents rapides? Zanzibar, tu les as vus s'enfoncer dans les plaines brûlantes, franchir les montagnes inhospitalières qui s'élèvent en face de tes rivages. Tu vas les revoir encore, n'ayant pour armes que leur voix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la mort. »

Le Pontife célébrait leur œuvre rédemptrice. Ils avaient entendu le long cri de douleur de cette Rachel noire

ue

qui pleurait ses enfants livrés à un esclavage pire q toutes les morts, et jonchant les routes intérieures de l'Afrique de leurs ossements blanchis. L'Archevêque a vu lui-même arriver les victimes de ce commerce impie. « lu vous étonnez-vous, demandait-il indigné, que, chargé par le Saint-Siège d'une partie de ces contrées immenses et malheureuses , je dénonce l'esclavage en face des saints autels, et qu'au nom de la justice, au nom de l'humanité, au nom de mon Dieu, je lui voue une guerre sans fin et je le déclare anathème!

« Allez donc, mes chers fils, annoncer la délivrance à ces peuples nouveaux. Dites-leur que ce Jésus, dont vous leur montrerez la croix, est mort entre ses bras pour porter toutes les libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de l'esclavage ! »

Il les saluait, ces fils, comme les successeurs de Paul proclamant cette liberté dans la Rome de Néron, où deux millions d'esclaves étaient dans les fers. Il saluait les démarches de ces pieds libérateurs qu'il invitait les fidèles à venir baiser, dans cette soirée d'adieux. Il félicitait ces apôtres de cette noble réponse faite à ceux qui accusent les prêtres de ne pas aimer la France, et il citait cette parole d'un de leurs devanciers : « Nous tenons ici la place de la France, et nous lui sacrifions tout ce qui nous est cher. Si nous périssons, qu'elle sache que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément, en priant pour elle et en l'aimant jusqu'à la fin. »

Puis il pense à la France coupable de laquelle ils seront la rançon devant Dieu « : Je vous regarde, mes fils bien aimés. Je songe à tout ce que vous sacrifiez; et, en pensant que vous êtes les enfants de la France, je ne puis m'empêcher d'avoir confiance pour elle, puisque Dieu y garde encore tant de cœurs généreux. »

l ii enthousiasme continu enflamme ce discours. Il se terminait par l'adieu et la bénédiction. Leur père leur donnait l'un et l'autre, « au nom de Pierre qui, captif dans la personne de Léon, préparait le dernier coup porté à l'esclavage moderne, au sein même de cette Rome où Paul prisonnier portait le premier coup à l'antique servitude. »

Ces radieuses paroles s'assombrissaient par un regret. Il ne pouvait pas suivre ses enfants! Il rappelait qu'autrefois le diacre Laurent était précédé au supplice par le Pontife à qui il disait : « Où allez-vous, mon père, sans votre fils? où allez-vous, Pontife, sans votre diacre? Est-ce que vous ne m'avez pas accoutumé de m'avoir pour ministre du sacrifice?

« Hélas, mes très chers frères, vous n'entendrez, ce soir, rien de semblable. Je reste attaché au rivage, tandis que mes fils vont affronter les tempêtes. Je ne leur donne que de froides paroles; et ce sont eux, par un renversement dont je m'humilie, qui me donnent l'exemple de leur intrépide vertu! Où allez-vous, mes enfants, sans votre père? Où allez-vous, prêtres, sans votre pontife? Vous offrirez le sacrifice, et seul le sacrificateur manquera à l'autel où votre sang viendra peut-être se mêler au sang de l'Agneau.

« Dieu ne m'a pas jugé digne d'un tel honneur, il a considéré la générosité de votre vie, il a vu les fautes de ma longue carrière chargée de si redoutables devoirs, et son jugement nous a séparés.

« Du moins, tant qu'il me laissera sur la terre, je veillerai de loin sur vous, pour vous procurer, sans reculer devant les amertunes que vous savez, le pain de chaque jour. Et vous, en retour, vous m'obtiendrez par vos suffrages, comme les confesseurs des premiers temps, l'indulgence et la paix. »

Après ce discours, l'Archevêque alla s'agenouiller au bas de l'autel devant les missionnaires, rangés sur le marchepied; et là il baisa les pieds de chacun de ses enfants confus et attendris. Le clergé, les pères, les novices, les

apostoliques, tous les hommes présents, se présentera de même, pendant qu'à l'orgue on chantait le cantique des adieux. La bénédiction du saint Sacrement descendit sur l'assemblée. Les missionnaires s'arrachèrent des bras de leurs frères et partirent (i).

Un homme cependant manquait à cette réunion. Le supérieur du grand séminaire de Kouba, le vénérable M. Girard, n'était plus. Parti d'Alger pour visiter le séminaire de Constantine, il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, le samedi, 1 3 avril de cette année, après quarante ans dépensés au service de l'Eglise d'Alger. Mgr Lavigerie célébra les mérites de cet éminent formateur de l'ordre ecclésiastique dans son diocèse, et de ce premier promoteur de l'œuvre des missions africaines. « C'est lui, disait-il dans son éloge funèbre , c'est lui qui m'a présenté les premiers ouvriers qui se consacrèrent à cette entreprise laborieuse; et je ne puis oublier que les dernières paroles que j'ai entendues de ses lèvres, au moment où il partait pour ce voyage d'où il ne devait pas revenir, étaient des félicitations pour les progrès de la Congrégation de nos missionnaires, à la tête desquels il voyait avec joie l'un de ses disciples, et qu'il considérait comme désormais fondée par les souffrances et le courage héroïque de ses membres. »

L'Archevêque invoquait l'appui de ses prières en ces jours orageux : « Vous ne laisserez pas vos fils orphelins, disait-il ; et puisque vous quittez cette terre au moment où

(1) C'étaient les RR. PP. Louis Ganachau (Diocèse de Nantes), Auguste Lévesque (D. de Rodez), Isaac Moinet (D. du Mans), Auguste Moncet (D. de Rodez), Auguste Soboul (D. de Viviers), Pierre Combarieux (D. de Cahors), Eugène Ruellan (D. d'Angers), Jean Pacy (D. du Puy), l'abbé Joseph Guyot (d'Alger), les frères Je'rôme, nés Baumeister (D. de Wurtzbourg), Maximilien, né Blum (D. de Wurtzbourg), Eugène, né Mala fosse (D. de Nantes). — Les six auxiliaires : MM. Van Oost (D. de Bruges), Loosweldt (D. de Bruges), D'Hoop (D. de Bruges), Stewart (D. d'Edimbourg), Oswald {ibid.).

tant de maux semblent prêts à fondre sur elle et à éprouver l'Eglise de Dieu, vous nous obtiendrez la force de souffrir avec joie les épreuves qui nous sont encore réservées, et de rester, comme vous, fidèles jusqu'à la fin. »

La seconde caravane, embarquée à la fin de juin pour Zanzibar, quitta au mois d'août le littoral de Bagamoyo, et, en moins de trois mois, elle arrivait à Tabora, dans l'Ounyanyembé. C'était une des marches les plus rapides qui se fussent faites encore sur cette route. Le 21 septembre, le P. Louis Ganachau, Supérieur de la troupe, faisait savoir, de la station de Mpouapoua, que Dieu protégeait les voyageurs. La bannière du Sacré-Cœur, sur le modèle de celle des combattants de Loigny, était portée en tête de la caravane : Vexilla régis ! « Les populations que nous avons visitées jusqu'à ce jour sont bonnes, disait cette première lettre. Elles nous voient arriver avec joie au milieu d'elles; il ne tiendrait qu'à nous de nous établir sur leur territoire. Mais nous avons reçu l'ordre d'aller plus avant, et! nous marchons. »

Quant à la première caravane, elle s'était séparée en deux à Tabora. Le P. Livinhac montait vers le Victoria-Nyanza où il s'établissait dans le royaume nègre de l'Ouganda. Le père Deniaud, prenant la charge vacante par la mort du P. Pascal, descendait vers le Tanganika, où, après un séjour provisoire à Oujiji, il s'enfonça avec sa troupe vers le nord, dans le pays plus primitif et tout fétichiste de l'Ourondi. On sut enfin que les uns et les autres étaient arrivés au terme ; ceux du Tanganika à la fin de janvier i8y3, et ceux du Nyanza le 19 juin de la même année, après plus de 26 mois de voyage !

Le lac du Tanganika, situé à 600 mètres au-dessus de la mer, par 270 longitude Est, et entre 3° et 8° latitude Sud a environ 4oo kilomètres de long sur 5o de large. La côte de l'Ourondi où descendaient les missionnaires est représentée, dans leurs lettres, comme une terre heureuse, traversée du nord au sud par une chaîne de montagnes, au

pied desquelles le manioc, les bananiers, des cultures de patates et de légumes d'Europe nourrissent une population nombreuse, simple, et si timide qu'elle s'enfuit au moindre signe du missionnaire. Les pères Blancs importaient là le blé et le riz. Des chèvres, des moutons, quelques vaches avaient été aussi transportés, « Le terrain ne manque pas ici, écrivaient les pères, on créerait des royaumes sans trouver de concurrent; il n'y aurait qu'à prendre. »

Ils venaient, eux, pour y fonder le royaume de Dieu. Ils élevèrent une pauvre chapelle au jnilieu des cases des indigènes; un hangar muré, couvert en paille, et fermé par des nattes, forma la cabane des pères. Ils appelèrent d'abord à eux les petits enfants et les attirèrent par la charité de Jésus-Christ. Déjà les peuplades voisines sollicitaient les bons Blancs de venir s'établir chez eux. La bonne nouvelle allait être prêchée aux pauvres et aux petits.

L'autre mission, celle des bords du Victoria-Nyanza donnait de meilleures promesses encore. Le lac Nyanza, découvert en 1 858 par Speke, exploré par Stanley en 187D, est une vraie mer intérieure d'une superficie de 39.820 kilomètres carrés, entre le 32° et le 34° longitude Est, et 3° latitude Sud. Il est situé, à une hauteur moyenne de 1.270 mètres au-dessus de la mer, et il donne, à son point le plus septentrional, naissance à la principale branche du Nil qui y prend sa source. C'est dans cette région supérieure que s'étend le fertile royaume de l'Ouganda ou Bouganda, le plus populeux, le plus grand des Etats de la région des lacs, et qui alors ne comprenait pas moins de trois millions d'habitants. Le roi ou Kabaka qui le gouvernait alors était le fameux Mtésa , dont Stanley avait écrit : « Le roi d'Ouganda m'a paru être un homme qui , sous l'influence et avec le concours de gens de bien, ferait plus pour l'Afrique centrale que ne pouraient faire cinquante années de prédication évangélique, en dehors d'une autorité comme la sienne... C'est un homme de haute taille, svelte, brun rouge, d'une figure intelligente, et rappelant par ses

traits ceux des colosses de Thèbes et des statues recueillies dans les Musées du Caire. Son peuple, supérieur aux autres, son armée, sa cour, sont fiers d'être à lui. » Stanley ajoutait qu'il lui avait appris les dix commandements de Dieu. « Je vois dans Mtésa, avait-il fait savoir dans sa correspondance, un prince digne de toutes les sympathies de l'Europe. » Nous verrons qu'il y aura beaucoup à rabattre de cet éloge ; mais il n'en était pas moins vrai que nulle région ne semblait plus mûre pour l'Évangile, ni nul prince mieux disposé à recevoir les missionnaires que Dieu lui envoyait.

Ils commencèrent, en mettant le pied dans ses États, par lui députer deux d'entre eux, le père Lourdel et le frère Amance, pour lui demander bon accueil (i). Des missionnaires anglicans, envoyés par la Church Missionary Society, étaient déjà là depuis quelques mois. Comme ils s'étaient montrés polis, et que d'ailleurs les pères du Saint- Esprit à Zanzibar les avaient donnés comme des hommes religieux et bienveillants, le P. J^ourdel crut bien faire de demander à leur chef, le révérend M. Mackay, de ^e présenter à Mtésa, et de lui servir d'interprète. Il s'en trouva mal; le ministre protestant, profitant de son ignorance de la langue , représenta au prince les catholiques français comme des hommes qui ne connaissaient pas Dieu, adoraient des statues, exécraient les rois, et même avaient tué le leur, il y avait quelques années. Heureusement le P. Lourdel, s'apercevant de la trahison, l'interrompit et s'expliqua lui-même, comme il put. Le roi lui donna hautement raison contre M. Mackay. Aussi bien commençait-il à se défier de ce dernier, car on lui avait dit que l'Angleterre, puissante en Égvpte , se préparait à remonter le Nil jusqu'aux sources pour s'emparer de son royaume, tandis qu'il avait appris par des Arabes de Zanzibar que les mission-

(1) V. sur le pays et sur la cour de Mte'sa l'excellente Vit du père Lourdel, par M. l'abbé Nicq. Poussielgue, i8o3.

naires français étaient bons, désintéressés et ne faisaient que du bien. Retenant donc courtoisement le père Lourdel à sa cour, il lui fit savoir qu'une flottille de trentecinq pirogues allait partir aussitôt pour prendre ses confrères à Kageyé, où ils se trouvaient alors, au sud du lac.

Ils arrivèrent. Une large chaussée les conduisit à un vaste bâtiment ressemblant à une grange, couronnant le sommet arrondi d'une colline, parmi un groupe considérable de grandes cases enfouies dans des bosquets de bananiers et de figuiers. La colline, couverte d'habitations sans nombre, s'appelait Roubaga : c'était la capitale : la case principale était le palais du roi. « De ce point, écrit Stanley, la vue est magnifique et digne des regards d'un monarque. De tous côtés ondule en grandes vagues une terre voluptueuse, inondée de soleil, terre féconde, parée de la verdure des premiers jours d'été, rafraîchie par les brises du lac. Des mamelons, des cônes détachés, des masses tabulaires, surgissent de ce riant et mystérieux paysage. Sur des crêtes lointaines, des villages semés parmi des bananeraies accusent une population nombreuse et aisée. De sombres lignes sinueuses tracent le cours de ravins boisés, des tapis herbus marquent les pâturages. De larges dépressions laissent deviner des jardins et des champs. Puis toute cette beauté d'ensemble va se fondre au loin dans le tableau d'un horizon sans limites. »

L'accueil du roi fut bienveillant. Pourtant les offrandes que lui présenta le R. P. Livinhac étaient fort modestes, telles que Mgr Lavigerie nous les fait connaître plaisamment, dans ces lignes : « J'avais chargé nos missionnaires de présents européens qui devaient être magnifiques aux yeux d'une majesté barbare. J'avais eu la pensée de faire visiter à Paris, le marché du Temple, au moment du départ de notre caravane, et d'y faire acheter les dépouilles de nos grandeurs déchues. On ne se figure pas ce qu'on y trouve, grâce à nos révolutions, d'habits de sénateurs et de ministres, neufs encore ou peu s'en faut. J'en fis faire,

à bon compte, une collection pour le roi Mtésa et sa cour, et leur succès fut merveilleux sous l'Equateur où, en fait de costume, on se contente de peu. »

Mtésa ne voulut pas être en retard de générosité avec les pères. « Il nous a donné, écrit le P. Livinhac, un hectare environ de bon terrain planté de bananiers et une trentaine de bœufs. De temps en temps, il nous fournit les matériaux et les ouvriers nécessaires à la construction d'une habitation assez grande pour nous loger tous. Selon l'usage du pays, cette habitation sera faite avec des poteaux, des roseaux et de l'herbe. Elle ne différera des huttes que par sa forme plus ou moins européenne. »

Mtésa avait laissé aux missionnaires la liberté de prêcher leur religion, à laquelle même il semblait alors accorder la préférence. Ceux-ci apprirent la langue assez vite pour s'entretenir avec les infidèles, dont les plus instruits d'ailleurs entendaient un peu l'arabe des côtes de Zanzibar. Déjà, en septembre 1879, le P. Livinhac annonçait que le vrai Dieu avait trouvé des disciples parmi ces idolâtres. Le jour de Pâques 1880, quatre catéchumènes, après un an d'épreuve, recevaient notre baptême. Le samedi de la Pentecôte, i5 mai, la petite troupe faisait quatre nouvelles recrues, dont deux waskari ou soldats du roi. Les soldats royaux continuèrent à fournir leur contingent à l'Eglise : c'étaient les meilleurs néophytes. Les pères soignaient les malades, et très souvent les guérissaient. Us attribuaient ces guérisons, dont quelques-unes vraiment très extraordinaires, à une merveilleuse grâce de Jésus-Christ et à l'intervention de sa puissante Mère.

Le dernier jour de mai 1880, ils consacrèrent la mission et leurs personnes à Marie immaculée, en dressèrent acte et le déposèrent, après l'avoir signé, sous les pieds de la Madone dont la statue dominait l'autel de leur pauvre chapelle. Le roi Mtésa voulut aussi entendre la bonne nouvelle ; les nobles ou mohamis se joignirent à lui. Le roi et eux auraient pu entraîner tout le peuple et réaliser le

rêve apostolique de l'Archevêque d'Alger. Mais, comme on l'avait prévu, le grand obstacle aux conversions était la polygamie : le roi avait mille femmes, les grands à proportion. « Ici, comme partout, écrivait le P. Deniaud, c'est sur les pauvres que la grâce agit en premier lieu. Les grands trouvent leur paradis au milieu de leurs troupeaux de femmes : Beati pauperes ! »

Les lettres de Mgr Lavigerie cherchaient, suivaient ses missionnaires dans ces terres lointaines : « Mes chers enfants, écrivait-il, le i5 avril 1880, à Mgr Livinhac, comme vous l'imaginez aisément, nos esprits et nos cœurs sont souvent dans l'Ouganda. Depuis bientôt une année nous sommes sans nouvelles de vous ! » Et ensuite : « Ce que je veux surtout vous dire, mes chers enfants, c'est que l'objet principal de mes préoccupations paternelles pour vous est, tant en ce qui vous concerne qu'en ce qui concerne les pauvres peuples auxquels vous êtes envoyés, l'intérêt spirituel, celui des âmes.

« Vous voilà sur le champ de bataille, au milieu de toutes les préoccupations, de toutes les difficultés, de toutes les nécessités de la vie. Ne vous laissez pas ensevelir, comme il peut arriver trop facilement à des missionnaires, dans les choses extérieures et matérielles. Rappelez-vous que vous êtes des apôtres, et que, pour être des apôtres, il faut tout d'abord être des hommes de Dieu. Mais comment vivre de la vie divine, si on n'entretient pas cette vie en soi? Mes chers enfants, c'est maintenant qu'il faut une plus grande fidélité à vos exercices de règle, et particulièrement à vos exercices de piété. Si vous aviez le malheur de perdre l'esprit de foi, vous vous laisseriez aller à ne plus agir que comme des explorateurs, et vous vous perdriez certainement. L'esprit est prompt, et vous lui auriez obéi en partant si généreusement, si héroïquement même, pour une destination entourée de tant de ténèbres et de dangers. Mais si l'esprit a fait son œuvre, prenez garde que la chair ne fasse maintenant la sienne, car la chair est faible; et,

parmi toutes les occasions de mal qui frappent vos yeux, vos oreilles, si vous n'êtes pas attentifs à mettre sans cesse votre cœur sous la garde de Dieu, il s'alanguira, et peu à peu vous entraînera vers la terre, vers le mal, par son propre poids. Admoneo te ut ressuscites gratiam quœ est in te per impositionem manuum mearurn. C'est ce que je vous ai dit plusieurs fois dans vos retraites de la Maison- Carrée. C'est ce que je vous crie de nouveau du haut de la colline de Notre-Dame d'Afrique. »

Toute cette lettre est admirable. Elle recommande l'oraison, l'examen particulier, la lecture spirituelle. Puis : « Adieu, mes chers enfants. Je vous envoie de loin toutes mes tendresses paternelles. Je ne puis écrire à chacun; mais vous êtes tous et chacun présents à mon esprit et à mon cœur. »

Comme gage de cette tendresse, il leur annonçait l'envoi prochain de nouveaux compagnons d'armes. « Si nous étions en nombre suffisant, écrivait du Tanganika le P. Déniaud, nous pourrions fonder immédiatement trois ou quatre postes, et devancer les ministres protestants qui, eux aussi, cherchent un endroit pour y établir des missions. Envoyez-nous donc bientôt des confrères. )> Du Nyanza, le P. Livinhac, faisant la même demande, insistait surtout pour que les missionnaires fussent des hommes prêts à tous les genres de sacrifice : « Dites à ceux qui vous manifesteront le désir de venir qu'ils s'y préparent en acquérant un grand esprit de foi, qui leur fasse voir Dieu en tout et tout en Dieu, et un grand amour de la croix, qui leur fasse préférer les privations au bien-être. Ce qu'on a à souffrir en Kabylie et dans nos autres maisons ne donne pas l'idée de ce qui est réservé aux missionnaires de l'Afrique équatoriale »

Hélas ! cette souffrance, la seconde caravane ne devait que trop la connaître même avant d'arriver sur son champ d'action. Au moment où il se réjouissait de la rapidité et du bonheur du voyage, Mgr Lavigerie apprit que ses fils

semaient le chemin de leurs tombes. Le 18 novembre 1879, c'était le P. Facy qui tombait le premier. Homme de Dieu et homme du devoir, ce pieux réglementaire spirituel de la troupe en était la règle vivante et le modèle. A bout de marche et de fatigues, il ne s'arrêta qu'épuisé. Il atteignit Tabora porté sur un hamac pour de là passer doucement dans son éternité.

Trois jours après, c'était un autre, le P. Ruellan, nature active, généreuse, dévouée à tout bon service, qui, à bout de forces, rendait les armes, et s'endormait, la sainte communion dans son cœur. A deux jours de Tabora, le 9 janvier 1880, le P. Soboul, un des plus robustes parmi ces soldats de l'Evangile, était frappé à son tour. C'était le soleil de l'Equateur qui l'avait tué de ses feux. « Je perds un ami, un frère et le seul confrère prêtre désigné pour vivre avec moi, écrivait le P. Ganachau à l'Archevêque. Le P. Soboul a été toujours plein de dévouement pendant le voyage : il m'a servi, je dirai de mère, pendant mes maladies à Mpouapoua et dans l'Ougogo. C'était bien un vrai missionnaire ; et je comptais mille fois plus sur lui que sur moi pour l'avenir de mon poste. »

La même lettre annonçait qu'un des zouaves auxiliaires de la caravane n'était plus. .Leur capitaine, M. Van Oost, épuisé par la fièvre et la dysenterie, avait dû être ramené à Tabora où il avait expiré en héros chrétien. Ses dernières paroles furent celles-ci, aux missionnaires et à Dieu : « Je ne regrette rien, je désire mourir, et je suis heureux d'avoir tout quitté pour vous suivre. » Un autre Belge, M. Loosveld, sur l'ordre pressant du médecin, devait regagner Zanzibar, puis de là la Belgique. Le curé d'Hussein-Dey, M. l'abbé Guyot, l'organisateur dévoué des départs, malade lui-même, l'accompagna à la côte ; le frère Eugène était, lui aussi, mis hors de service par la souffrance : il succomba peu après. C'était un complet désastre. « Votre cœur de père, si connu de nous, Monseigneur, disait cette lettre, va saigner, je le sais, à la lecture de ces tristes lignes. Consolez- vous,

en pensant que l'épreuve n'a point abattu le courage de vos enfants. )>

Or le brave cœur qui dictait ceslignes, le 28 janvier, avait lui-même cessé de battre quand sa lettre parvint à Alger. Le P. Ganachau rendit son âme à Dieu, le 22 mai 1880. Un de ses confrères du Tanganika avait fait vingt jours de marche pour aller le secourir dans un petit village de l'Ouganda, et le transporter s'il se pouvait à Oujiji. Le malade succomba en route. Celui qui était venu recevoir son dernier souffle et conduire son âme à Dieu, était son ancien condisciple du petit et du grand séminaire de Nantes, le P. Deniaud, qui ne tardera pas à le suivre.

Mer Lavigerie en compta ainsi huit de la même mission qui disparurent dans l'année, et il s'écriait : « Huit tombes prématurément ouvertes, qui renferment les restes de mes enfants, et auxquels je ne puis songer sans un mélange de joie et de douleur. De douleur, en pensant que tant de jeunesse, de sainte ardeur, de pureté, de foi sont perdues pour la terrre, pour la grande mission qu'ils allaient accomplir; de joie en me rappelant qu'ils servaient un Maître qui ne se laisse pas vaincre en générosité, et qui les a placés près de lui parmi ses apôtres et ses martyrs ! »

Les débris de la caravane parvinrent à Oujiji dans les premiers de mars 1880. La dernière ligne de leur journal de voyage disait : « Gloire à Dieu si bon pour ceux qui espèrent en Lui, et pour les âmes qui ne cherchent que sa

oire

gloi

« Loin de décourager les pères demeurés a Alger, les épreuves de la seconde caravane ne firent qu'enflammer leurs cœurs, écrivait ensuite Mgr Lavigerie. Je suis obligé, chose rare en tout temps, plus rare encore en ce temps d'universelle apathie, de modérer, de condamner leur soif de dévouement et de sacrifice, de leur adresser des reproches sur cette ardeur immodérée de leur courage et de leur foi, de la traiter même de folie ; folie de la croix il est vrai, qui se reproduit dans toutes les missions de

90 LE CARDINAL LAVIGEIUE.

la terre, devant laquelle on s'agenouille en esprit, même lorsque la prudence oblige de la contenir par devoir ».

Cependant il eût voulu trouver un itinéraire moins long, moins périlleux, moins dispendieux, pour arriver aux lacs. Il chargea donc le 11. P. Deguerry d'aller en Egypte et de remonter le Haut-Nil pour étudier sur place la route suivie par les Anglais, Suez, Djedda, Souakim, Berbera, Kartoum, Beden, Keré, Daflé, Majungo, Fatiko, Fouera, Mrooli, dernière station égyptienne, à deux jours de l'Ouganda, et à cinq ou six jours de la station des pères à Roubaga. L'Archevêque avait écrit, le 6 mars, à M. de Freycinet, lui demandant de recommander la mission du R. P. Deguerry aux agents de la République française. Il l'intéressait en même temps aux résultats obtenus par ses missionnaires, dans l'Afrique équatoriale, et lui mettait sous les yeux la grande place qu'y pourrait prendre l'influence française. Le ministre lui répondit : « Je reconnais, comme vous, toute l'importance qu'il y a pour notre pays à étendre ses relations dans les régions visitées avec tant de persévérance, depuis quelques années, par les explorateurs d'autres nations. Aussi, afin de faciliter la mission que vous avez donnée au R. P. Deguerry, j'écris, suivant votre désir, à l'agent et consul général de France au Caire, pour lui recommander cet ecclésiastique, et lui faire obtenir toutes les facilités qui lui seront nécessaires dans le cours du voyage qu'il doit entreprendre sur le Haut-Nil. »

Mais déjà les deux premières stations du Nyanza et du Tanganika ne suffisaient plus à l'ambition du Délégué apostolique. Le 19 février, il avait fait partir, pour la S. C. de la Propagande, un mémoire demandant qu'il fût créé deux missions nouvelles et distinctes, l'une à Kabelé, l'autre au Haut-Congo, ce qui porterait à quatre le nombre de ses établissements. Le titre de Provicariats apostoliques serait conféré aux deux premières fondations du Nyanza et du Tanganika; les deux dernières, Congo sep-

tentrional et Congo méridional, formeraient deux centres de missions auxquelles le Délégué nommerait leurs supérieurs respectifs. M^ Lavigerie connut bientôt combien ce mémoire avait été agréé du Pontife, car, dès le 6 mars, Léon XIII lui faisait écrire par le cardinal Nina que cet accroissement de ses missions d'Afrique avait touché infiniment son cœur, et qu'en témoignage de son admiration pour son zèle apostolique, il lui envoyait deux mille francs destinés à ces chrétientés naissantes.

Le 3o septembre, le cardinal Siméoni, Préfet de la Propagande, répondit aux désirs de l'Archevêque d'Alger. Il lui apprenait que les deux Provicariats étaient érigés , et il lui donnait les limites des deux missions nouvelles.

« Pour la nomination des deux provicaires apostoliques du Nyanza et du Tanganika, Mgr le Délégué voudra bien désigner les noms des sujets qui lui sembleront les plus aptes afin que les pouvoirs nécessaires leur soient remis. ))

La retraite annuelle avait réuni, en septembre, à la Maison-Carrée le plus grand nombre des pères. A l'issue des exercices, 24 septembre, le Chapitre s'assembla pour une solennelle délibération. Les pouvoirs du Supérieur général expiraient pour la seconde fois, et il s'agissait ou de le remplacer ou, selon le vœu de tous, de le nommer cette fois Supérieur à vie, selon les constitutions. Mais le R. P. Deguerry s'était dérobé par la fuite à cet honneur, en laissant entre les mains de l'Archevêque une lettre où il se confondait en humbles regrets de ne pouvoir conserver ce fardeau. Mgr Lavigerie prit les voix du Chapitre, et, conformément à leur vote, il nomma à ce premier poste le R. P. Charbonnier qui dut en prendre possession immédiatement. Pendant le chant du Te Deum, chacun des pères vint baiser les mains de celui qui était désormais auprès d'eux le représentant de Dieu.

Le R. P. Charbonnier avait alors trente-huit ans. Il venait du diocèse de Mende où il avait fait de brillantes

études au petit et au grand séminaire, alors aux mains de la Compagnie de Jésus. Il y avait huit ans qu'en 1872, H était entré dans la Société de la mission, et c'est de lui que Mgr Lavigerie avait signé les pouvoirs par ces mots d'héroïsme : « Visum pro martjrio. Acceptez-vous? — C'est pour cela que je suis venu ! » Peu après, à trente-trois ans, le P. Charbonnier était déjà trouvé digne de remplacer le R. P. Terrasse, comme Supérieur du noviciat. Maintenant c'était à lui de diriger la Société, en attendant que bientôt il lui fût permis de partir à son tour pour les pavs infidèles où il devait mourir.

Il venait d'être élu lorsqu'une troisième caravane monta, le 10 octobre 1880, à Notre-Dame d'Afrique, pour la cérémonie de la bénédiction suprême et des adieux. Ils étaient quinze, dont six pères missionnaires et neuf auxiliaires. A la tête de ceux-ci était le capitaine Joubert dont le nom deviendra un jour légendaire sous la hutte des noirs. C'était un Breton, fils de paysans et paysan luimême, « de taille juste, musclé à l'égal des chênes noueux de son pays, le teint bronzé, les cheveux noirs, noirs aussi les yeux et la barbe en broussaille, la physionomie bienveillante et forte, d'une vigoureuse et sympathique originalité. » Il avait été des premiers enrôlés avec Lamoricière, pour la défense du Pape, dès l'âge de dix-huit ans. Après Castelfidardo, où il fut blessé, il avait combattu à Ponte-Corese, à Ceprano, à Mentana, enfin à la porte Salara en 1870. Rome tombée, il était venu servir sous Charette dans l'armée de la Loire, et il avait fait son devoir de héros à Loigny. Quand Mgr Lavigerie avait fait appel aux zouaves, Joubert avait tressailli d'espoir; mais la France et Pie IX pouvaient avoir besoin de son bras : il consentit à attendre. Enfin, tous obstacles écartés, il s'était présenté à Mgr Lavigerie : « Je vous envoie aujourd'hui M. Joubert, saint Joubert ! que le général de Charette consent enfin à nous céder, et qui va faire son noviciat d'auxiliaire à N.-D. d'Afrique, « écrivait l'Archevêque au Supérieur général, dès la

fin de janvier 1880. Aujourd'hui son noviciat était fait; il était prêt, il partait.

Lorsque Mgr Lavigerie vit devant lui cette nouvelle troupe expéditionnaire, il se reporta à ces décrets de proscription qui, à cette même époque, frappaient les religieux; il se reporta à ceux de ses fils qui venaient de tomber sur les chemins et parmi les jungles de l'Equateur, et laissant déborder la douleur de son âme : « Les voilà donc, s'écria-t-il, ces hommes contre qui le monde nourrit tant de haine et vomit tant d'injures! Voilà leur ambition, leur égoïsme : c'est de tomber inconnus pour la cause de la vérité, de la charité, de la civilisation. Ils sont morts, et ceux que vous voyez sur les marches de cet autel sont prêts à aller prendre leur place, à mourir, s'il le faut, pour sauver ces pauvres races déchues, pour abolir les horreurs de l'esclavage. Et s'ils succombent, eh bien, d'autres viendront après eux. — Car, s'écria le pontife, avec un accent où vibrait son âme tout entière, car nous jurons ensemble, la Société des missionnaires et moi, de mourir tous jusqu'au dernier, plutôt que d'abandonner ces missions de l'Equateur; et, ce serment, nous le tiendrons. » On entendit alors courir dans tous les rangs des missionnaires, pères, novices, scolastiques et même enfants de l'École apostolique, un murmure d'assentiment, avec des signes qui voulaient dire : « Oui, tous, nous le tiendrons ! »

Le baisement des pieds, à commencer par l'Archevêque, s'accomplit pendant le chant de Vin exitu Israël de /Egypto. Quelques semaines après, 6 novembre 1880, les quinze partants s'embarquaient sur un bateau de la British Inclia , à destination de Zanzibar (1).

(1) Cette troisième caravane comprenait les RR. PP. Alexandre Guillet (dioc. de Nantes), Celestin Hauttecœur (dioc. d'Arras), Marcel Menarcl (dioc. d'Angers), Le'onard Rlanc (dioc. de Nîmes), Julien Faure (dioc. du Puy), Camille Raudabel (Mende).

Auxiliaires : M. l'abbé Guyot (dioc. d'Alger), MM. Joubert (dioc.

« En somme, écrivait MKr Lavigerie, depuis deux ans, la Société des missionnaires d'Alger a envoyé quarantetrois missionnaires dans l'Afrique équatoriale. L'œuvre de l'apostolat est commencée, la parole sainte est annoncée. Les premiers fidèles de ces Eglises naissantes ont reçu le baptême. Leurs premiers apôtres les ont fécondées de leur sueur et de leur sang. Notre-Seigneur a préparé son œuvre. Il la fera, si nous n'y mettons pas d'obstacle. Courage ! »

de Nantes), Wisser (dioc. de Harlem), De Groot (dioc. de Harlem), Hilebrand (dioc. de Ruremonde), Van Meel (dioc. de Rreda), Staes (dioc. de Gand), Tallien (dioc. de Bruges), Boyer (dioc. du Puy).

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