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INSTRUCTIONS I LATINISME ET ORIENTALISME. PATIENTS DEBUTS

L'ARCHEVÊQUE A SAINTE-ANNE d'aURAY. l'iNSTITUT d'ÉTUDES BIBLI- QUES. ÉCOLE NORMALE FRANÇAISE. ÉCOLE APOSTOLIQUE ORIENTALE.

RÈGLEMENTS DE LA PROPAGANDE. ACCROISSEMENTS. RÉGÉNÉ- RATION DES ORIENTAUX.

Nous avons vu qu'au mois de juillet 1877, Mgr Lavigerie, s'étant rendu auprès de Pie IX pour lui demander d'attribuer à ses fils la mission du Nyanza et du Tanganika, lui avait pareillement demandé d'établir ses missionnaires à Sainte-Anne de Jérusalem. Il y voulait travailler à la résurrection des Eglises orientales sur un plan nouveau. L'Archevêque d'Alger est un précurseur. Ici encore son génie et sa foi étaient en avant des résolutions et entreprises qui font la sollicitude de l'Eglise, à l'heure présente.

Son attrait pour l'Orient datait de loin, comme on sait. Depuis que, dans son voyage en Syrie, 1860, il avait noué ses premières relations avec les évêques du Liban ; depuis qu'à Rome, durant son auditorat de Rote, il avait fait partie de la S. C. de la Propagande pour les rites orientaux; depuis enfin qu'au concile du Vatican il avait été député aux mêmes affaires orientales, il avait, à cet égard,

mûri des pensées, caressé des desseins dont ses désirs hâtaient l'accomplissement. Mais lui, l'apôtre de l'Afrique, ne pouvait espérer de les accomplir par lui-même, lorsque la Providence vint lui en présenter l'invitation et lui en donner les moyens.

A la suite de la guerre de Crimée, en 1807, plusieurs catholiques éminents, ayant à leur tète M. le comte de Vogué et M. de Barrère, alors consul à Jérusalem, eurent la pensée de demander au gouvernement ottoman, notre allié de la veille et toujours notre obligé, un des édifices sacrés de la Terre Sainte. Le sanctuaire de Sainte-Anne fut spécialement désigné. Suivant une tradition des plus respectables, il avait été bâti sur l'emplacement même de la maison de Sainte-Anne, et c'était en ce lieu que s'était accompli le mystère de l'Immaculée Conception et de la Nativité de la Vierge Marie. Il consistait en deux églises superposées, l'une dédiée à la mère, et l'autre à sa très sainte Fille. On y reconnaissait l'ouvrage des premiers croisés , peut-être même celui de Charlemagne ou de son siècle. Il en gardait l'empreinte architecturale à travers les ravages du temps; et si, au treizième siècle, Saladin l'avait transformé en Medersa ou Ecole musulmane, ce lui avait été du moins une préservation contre le vandalisme de l'Islam. Il est vrai que présentement son état était lamentable ; mais ce devait être un motif de plus pour ne pas en refuser la cession à ceux qui se chargeraient de le restaurer à leurs frais. Un firman du Sultan ordonna de remettre Sainte-Anne aux mains de l'ambassadeur de France, à Constantinople, M. Thouvenel, lequel délégua un prêtre de sa maison pour en prendre officiellement possession immédiatement.

Mgr Lavigerie l'avait visité, lors de son voyage en 1861. « Dès cette époque, il appartenait à la France, écrit-il; et il semblait d'autant plus douloureux de le voir ainsi deshonoré alors, et prêt à tomber en ruines. Ses voûtes ouvertes en plusieurs endroits laissaient entrer les eaux du ciel,

et la crypte du tombeau de Sainte-Anne portait la trace des inondations produites par les pluies torrentielles de l'Orient. Les portes enlevées avaient permis aux habitants du voisinage d'entrer librement dans l'église supérieure et d'y établir leurs bestiaux. Tout à l'entour, les décombres entassés s'élevaient à une hauteur telle qu'on pouvait, comme l'a constaté M. le comte de Vogué, à l'aide de ces débris accumulés, parvenir sur les terrasses qui forment la toiture.

La France, faute de crédits suffisants, avait mis vingt ans à relever ces ruines et rendre extérieurement à l'église sa physionomie d'autrefois Puis elle l'avait offerte d'abord au patriarche de Jérusalem, Mgr Valerga, un Italien, qui l'avait refusée avec hauteur, ne voulant rien devoir à la France. Les mêmes sentiments lui firent repousser pareillement plusieurs communautés de religieux français, Jésuites, Dominicains, pères de Notre-Dame de Sion, et récemment Prémontrés, sous le prétexte que ce serait porter atteinte aux privilèges des Franciscains, en possession cinq ou six fois séculaire et exclusive de desservir les sanctuaires de la Terre Sainte. Les religieux durent se retirer les uns après les autres devant cette opposition. La France s'adressa alors à quelqu'un qui ne se faisait pas peur des oppositions^ et des difficultés. M. Decazes, ministre des affaires étrangères, pensant avec raison qu'une communauté algérienne, déjà au courant des habitudes musulmanes, conviendrait mieux pour ce pays qu'une communauté française, en fit la proposition à M^ Lavigerie, au mois de février 1877. L'Archevêque d'Alger, tout heureux qu'il fût de cette offre, objecta le petit nombre de ses missionnaires, outre que leur Société, d'après ses constitutions, devait réserver son ministère à l'Afrique ; et Sainte-Anne n'en était pas. Et puis, n'en résulterait-il pas ultérieurement de trop lourdes dépenses pour ses enfants?

Sa première pensée avait été de décliner la proposition du gouvernement, sans même la faire connaître à ses

missionnaires. Puis il réfléchit devant Dieu : le sanctuaire de Sainte-Anne, c'était le berceau de Marie, la première patronne et la reine de cette petite Société. De plus, cette société était, à cette époque, menacée par la tempête déchaînée en Algérie et en France; il était du devoir du pilote de lui procurer un refuge, comme de lui ouvrir une issue : l'issue, ce seraientles missions équatoriales ; le refuge, ce serait Sainte-Anne où se pourraient établir tranquillement un noviciat et un scolasticat. La question portée au Conseil y rencontra d'abord les mêmes objections, puis, à la réflexion, le même assentiment; et l'Archevêque entra dès lors en négociations avec le gouvernement.

Un traité intervint aux termes duquel le sanctuaire de Sainte-Anne resterait à perpétuité la propriété de la France. La garde et l'usage en seraient confiés aux missionnaires d'Alger qui y fonderaient une communauté toute française de douze religieux. Ces religieux seraient placés au spirituel sous la juridiction du patriarche latin de Jérusalem, et au temporel sous la protection du consul de France. Les offices y seraient célébrés solennellement, dimanches et fêtes, pour la prospérité de la France, et chaque jour aurait sa messe conventuelle. Le gouvernement servirait aux missionnaires une allocation annuelle de 12.000 francs.

Sainte-Anne devait être le siège d'une institution, pour laquelle le gouvernement offrait à l'Archevêque de « construire d'un commun accord, dans le délai de trois années, le local nécessaire au logement d'une Ecole supérieure, où des ecclésiastiques français, six au moins, douze au plus, seraient admis aux frais de leurs diocèses, pour se perfectionner dans la connaissance des Lettres sacrées, avec leurs professeurs, tous également de nationalité française. »

La conception d'un Institut supérieur d'Etudes bibliques et archéologiques, à Jérusalem, était spécieuse et pouvait devenir féconde. Aussi bien, les Dominicains Fontils reprise fructueusement de nos jours. Mais pratiquement l'institution parviendrait-elle à recruter ses étudiants ecclé-

siastiques ? Leurs diocèses les y enverraient-ils à grands frais? L'Archevêque ne croyait pas à ces ardeurs studieuses. Aussi, tout en agréant le projet du gouvernement, il en caressait secrètement un autre, plus en harmonie avec la vocation tout apostolique de ses missionnaires, mais qui pour l'heure courait risque de n'être pas compris. C'est pourquoi il résolut d'accepter d'abord ces propositions telles quelles, et, une fois établi, d'attendre patiemment que le temps lui manifestât la volonté de Dieu.

Le P. Charmetant traitait l'affaire à Paris. « Je fais des vœux pour que vous réussissiez à votre ordinaire dans l'affaire de Sainte-Anne, lui écrivait l'Archevêque, le 3o juin 1877; et je reste tout à vous de cœur. » Pviis, de Rome, le 11 juillet : « J'ai trouvé votre lettre ici, et je vous remercie des détails qu'elle me donne. Vous avez, comme toujours, agi avec zèle et intelligence, et le bon Dieu vous a béni, » Il ajoutait ; « Je vais voir ce qu'il est possible de faire ici. A l'ambassade, on n'a rien reçu, mais on sait les choses indirectement. Le patriarche latin est informé, et se montre peu favorable. Néanmoins, j'espère que nous réussirons. »

C'est là en effet, à Rome, que fut conclue alors avec Pie IX l'affaire de Sainte-Anne de Jérusalem, en même temps que celle de l'Afrique des lacs. La Propagande fit attendre plus longtemps sa pensée, partagée qu'elle était entre des influences diverses. Enfin le Décret, en six articles, fut porté le 8 février 1878, sous la signature du cardinal Franchi. Les missionnaires d'Alger, placés sous la juridiction du patriarche latin de Jérusalem, avaient défense de quêter, soit pour leurs personnes, soit pour leurs constructions et leurs œuvres. Il leur était de plus conseillé de se restreindre à un petit nombre de missionnaires, dans les commencements, et de ne point porter leur costume arabe en dehors de leur résidence. En somme, c'était par la porte étroite qu'on leur permettait l'entrée de Jérusalem.

L'Archevêque heureusement était homme à l'élargir, Dieu aidant. Il remercia le Cardinal ; il promit de ne pas envoyer plus de trois de ses fils pour les débuts , avec un ou deux frères. A la défense de quêter, il répondit avec une dignité ferme et simple : « Je connais bien, Eminentissime Seigneur, la délicatesse extrême de la situation à Jérusalem... Pour ce qui regarde les aumônes en particulier, il est évident que les pères ne peuvent à aucun titre songer à demander aux Franciscains une part dans leurs quêtes, ni quêter eux-mêmes pour les Lieux Saints de la Palestine, puisqu'ils n'en sont pas chargés. Mais il est non moins évident qu'on ne peut leur défendre de recevoir les dons qui seront faits spécialement pour l'église de Sainte-Anne, puisque cette église ne fait pas proprement partie des Lieux Saints et que les Franciscains ne peuvent rien pour elle. Il ne peut donc y avoir de difficultés à cet égard. Du reste , la pension annuelle du gouvernement suffira pour faire vivre mes missionnaires. Quant à la construction des futurs bâtiments, s'ils ne peuvent y pourvoir par leurs propres ressources, je les leur procurerai moi-même, soit auprès du gouvernement français, soit autrement. »

L'Archevêque avait déjà remercié le ministre des affaires étrangères : « Monsieur le Ministre, avait-il écrit, je ne puis qu'exprimer à votre ministère mes félicitations et ma gratitude, au double point de vue des intérêts français et des intérêts catholiques à Jérusalem, pour avoir par son habileté et sa persévérance triomphé des obstacles qui cherchaient surtout à tenir en échec l'influence nationale de l'antique protectrice des Lieux Saints. »

Mgr Lavigerie voulut aller prendre possession de Sainte- Anne. Aux premiers jours de juin 1878, il se rendit donc de Rome à Jérusalem. Ce voyage le remplissait d'allégresse et d'espoir, car il allait retrouver là, dans cet Orient historique, une partie de son cœur : « Cette fondation de Sainte-Anne, écrivait-il alors, me ramène aux origines

de cette œuvre des Ecoles d'Orient, qui m'est toujours restée si chère. C'est pour moi une pensée pleine de douceur que celle de savoir mes fils établis sur cette même terre d'Orient à laquelle j'ai consacré une partie de ma jeunesse. »

Il débarqua à Jaffa. Il n'y était arrivé que depuis quelques instants, quand entra dans sa chambre un jeune Oriental qui, sans dire une parole, se mit à baiser ses mains et ses vêtements, à la manière arabe. Puis, en très bon français : « Mon père, lui dit-il, ne me reconnaissezvous pas? » L'Archevêque l'examinait sans que sa mémoire lui rappelât aucun souvenir : « Mais, je suis votre enfant, dit le jeune homme. C'est vous qui m'avez sauvé, en 1860, après les massacres de Syrie, et qui m'avez fait élever au collège d'Antourah, avec plusieurs de mes camarades qui sont à Jaffa, comme moi. Ils viendront tous vous voir quand ils vous sauront ici, car bien souvent nous nous sommes dit : ce II y aura un jour où nous reverrons notre père ! » — Mais vous, comment avez-vous été informé de mon arrivée? — Je suis le commis principal des Messageries maritimes; et quand j'ai regardé la liste des passagers et que j'ai vu en tête Mgr Lavigerie, j'ai dit : « Ah! celui-là, c'est « mon vrai père. » Et j'ai couru jusqu'ici sans m'arrêter, pour remplir mon devoir. »

ce Vous comprenez aisément mon émotion, à un si touchant langage, raconte l'Archevêque lui-même. Tout se passa comme mon jeune Maronite me l'avait dit. Quelques instants après, les autres enfants que j'avais recueillis à Jaffa m'arrivaient, devenus hommes. Tous avaient des positions honorables. Ils étaient fiers de me montrer leurs petits enfants revêtus de leurs plus beaux habits, de me porter tout ce qu'ils pensaient pouvoir m'être agréable, des œufs, des fruits, et jusqu'à de l'eau pure de leurs jardins, pour que je ne fusse pas contraint de boire l'eau saumâtre de Jaffa; et enfin de pleines corbeilles de gâteaux de miel et à l'huile, tels qu'on les fait en Syrie. J'en mangeai pour

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leur plaire; s'ils furent lourds à mon estomac, ils furent doux à mon cœur.

« Je passai une partie du jour à leur faire raconter leur histoire. Peu à peu la mémoire me revenait comme se réveillant d'un long sommeil, et j'éprouvais un charme indéfinissable à la résurrection de ces souvenirs. Au ciel, une partie de notre récompense sera sûrement de nous rappeler le peu de bien que nous aurons pu faire ici-bas, avec l'aide de Dieu.

« Deux choses m'ont charmé dans ces hommes, entre toutes les autres : leurs sentiments profondément catholiques, et leur attachement à la France. Si je les avais écoutés, ils m'auraient tous accompagné jusqu'à Jérusalem, ne voulant pas, disaient-ils, qu'il m'arrivât d'accidents fâcheux, comme dans mon premier voyage où je m'étais rompu le bras dans les sentiers du Liban. Je m'opposai à leur dessein, non pas avec un tel succès qu'il ne fallût en venir à une transaction, et je consentis à ce que l'un d'eux m'accompagnât dans mon voyage. »

Arrivé dans la Ville sainte, Mgr Lavigerie eut l'aimable surprise de trouver le patriarche latin, Mgr Bracco, successeur de Mgr Valerga, ainsi que le Révérendissime père gardien des Franciscains d'autant plus empressés pour accueillir sa personne qu'ils l'avaient été moins pour favoriser son établissement. Comme il avait tenu à résider dans la modeste habitation, ou conciergerie, attenante à Sainte-Anne, on lui fit accepter une partie du mobilier et du linge du Patriarcat; on écarta de l'entretien les questions délicates ; on se promit mutuellement protection d'un côté, déférence de l'autre, et les relations les plus cordiales parurent établies à jamais.

La bienveillance du consul de France a Jérusalem est une de celles qu'il importait davantage de concilier aux missionnaires, en raison des conventions conclues avec le gouvernement français et de la situation prédominante que ce personnage occupe officiellement dans la Ville sainte. D'à-

près des traditions séculaires, fondées sur des traités jadis conclus par nos rois avec la Sublime-Porte, la France possède en Orient, de droit et de fait, le protectorat de toutes les institutions catholiques; et elle jouit à ce titre, dans la personne de ses agents, de privilèges et de distinctions extraordinaires. C'est ainsi qu'à Jérusalem, comme dans toutes les autres villes du Levant, le consul de France a, dans les cérémonies religieuses catholiques, au Saint-Sépulcre, à Bethléhem et dans les autres sanctuaires , une place et des honneurs presque royaux, réception à la porte, siège éminent, place d'honneur, encens. Dans la pratique des affaires, le consul français est l'intermédiaire entre les autorités ecclésiastiques et le gouvernement local, au grand chagrin des autres puissances catholiques, Espagne, Autriche, Italie, qui cherchent à s'affranchir d'une sujétion qui pèse à leur fierté. Notre consul d'alors était un homme de rare mérite, M. Patrimonio, Corse d'origine, sachant se respecter et se faire respecter, et donnant par sa conduite comme par sa religion un exemple trop rarement suivi par nos agents consulaires en Orient. Mgr Lavigerie, qui l'estimait justement, l'assura qu'il n'aurait pas, dans toute la colonie des Lieux Saints, de nationaux plus dévoués que ses missionnaires. Le consul de France le conduisit officiellement à Sainte-Anne, et lui en remit les clefs, au nom du gouvernement de la République.

L'église de Sainte-Anne que Mgr Lavigerie avait vue si délabrée en 1861, et qu'il retrouvait aujourd'hui extérieurement restaurée , est située à l'angle nord-ouest de la Ville sainte, à peu de distance du mur oriental, près de la porte Saint-Étienne et de la Voie douloureuse, à une vingtaine de pas de la fontaine Probatique. Elle mesure 34 mètres de longueur sur 20 de largeur, et 18 de hauteur sous voûte. Ses trois nefs sont terminées par autant d'absides demi-circulaires, avec un toit en terrasse et un transept couronné d'une coupole centrale. La restauration très intelligente qu'en venait de faire l'architecte, M. Mauss,

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avait repris exactement, et comme pierre par pierre, toutes les lignes de la construction primitive. Mais, les crédits épuisés, il avait fallu se borner au gros œuvre. « A l'intérieur, quelle nudité! écrivait l'Archevêque. Pas un autel, pas un ornement, pas une image, ni celle de sainte Anne, ni celle de l'Immaculée Conception. Tous ceux qui visitent ce sanctuaire, Orientaux et Latins, catholiques ou hérétiques, s'en étonnent; et les Français, quand il en vient, s'en désolent avec nous, car ce sanctuaire, qui est le sanctuaire d'Anne et de Marie, leur appartient maintenant. Il faut pour l'honneur de sainte Anne, pour l'honneur de la France, que cet état de choses cesse; il le faut. »

Dès le lendemain de son arrivée, il voulut célébrer dans l'église inférieure ou crypte de l'Immaculée Conception, où se trouve ce qui reste de l'ancienne habitation de sainte Anne. Il y fit monter ses vœux vers le ciel pour la France, pour l'Eglise d'Orient, pour la grande et nouvelle entreprise d'apostolat dont elle devait être le cénacle et dont il cachait le dessein dans le fond de son cœur.

Rentré en Europe par Rome, l'Archevêque, le 8 juillet, écrivit de la au ministre des affaires étrangères pour lui faire connaître l'état misérable de l'église et de la maison destinée aux pères : « Je me suis engagé à placer à Sainte- Anne douze religieux, disait sa lettre, je devais donc m'attendre à trouver prêt l'établissement destiné à les recevoir. Le chiffre des diverses dépenses à faire m'effraierait, monsieur le Ministre, si je n'avais la confiance que je trouverai, de la part des chrétiens de France qui s'intéressent à l'Orient et à notre influence dans ce pays, un concours dévoué; et aussi que votre administration, qui évidemment ne connaissait pas dans sa réalité un pareil état de choses, trouvera le moyen de nous venir plus tard efficacement en aide, s'il est nécessaire. »

Le gouvernement se prêta à tout. Il donna des ordres à l'architecte; les travaux reprirent dans la belle saison; une avance de fonds fut faite sur les sommes allouées; et,

le 24 septembre, M. Waddington écrivait à l'Archevêque « qu'il la mettait dès à présent à sa disposition pour les missionnaires qu'il y allait envoyer. )>

Ces missionnaires étaient en route. Ils n'étaient d'abord que trois prêtres, les pères Roger, Toulotte, etLabardin, avec un frère. Le P. Toulotte, hébraïsant, arabisant, archéologue et théologien, devait être le directeur de l'École biblique, quand elle existerait. Ils arrivèrent vers le milieu d'octobre 1878. « Sainte Anne, saint Joachim, saint Joseph, la sainte Vierge, dont vous devenez les serviteurs, vous ont protégés et vous protégeront toujours, j'en ai la confiance, )) leur écrivait le fondateur.

Ils ne partaient pas sans avoir reçu les instructions les plus détaillées. Mgr Lavigerie les écrivit pour eux dans une soixantaine de pages manuscrites, auxquelles il donna pour titre : Historique et conditions de la fondation de rétablissement de Sainte- Anne. Le traité conclu avec le gouvernement français y était expliqué, article par article, très au long, ainsi que le Décret de la Propagande. L'Archevêque y indiquait les règles de conduite à suivre envers le Patriarche, le Consul, les communautés religieuses françaises, les autorités turques. Il leur faudra à la fois la simplicité de la colombe et la prudence du serpent. Mais par-dessus tout ils seront des hommes de prière : « Les pères de Sainte-Anne se considéreront comme spécialement députés par leur Société, et, dans la personne de celle-ci, par la France et par l'Eglise, pour prier auprès du berceau de Marie, auprès des stigmates sanglants de la Passion de son divin Fils, en faveur du monde chrétien et de la pauvre Afrique en particulier. » Il leur demandait ensuite de travailler à gagner peu à peu, par l'exemple d'une vie sainte et par la charité, la confiance des habitants de Jérusalem et des pèlerins, de manière à exercer sur eux une action vivifiante. Mais quelle serait cette action, et leur rôle spécial?

Il en laissait déjà entrevoir quelque chose. L'Institut d'Etudes bibliques, pour les ecclésiastiques séculiers, « ne

lui paraissait pas fort pratique, avouait-il. Comme c'est aux évêques qu'on laisse la charge de leur entretien, on peut affirmer hardiment qu'il n'en viendra guère dans ces conditions. )> Il y avait autre chose à faire, ou du moins à préparer. L'Archevêque consacre donc tout un paragraphe de ses instructions à l'accueil que ses missionnaires devront faire aux Grecs orientaux, unis ou non-unis, et ici ses vues ultérieures se découvrent sans voiles : « Quant aux schismatiques, écrit-il magnanimement, ils sont nos frères, baptisés comme nous dans le sang de Jésus-Christ, et il faut avoir pour eux ces entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ dont parle saint Paul , et saisir toutes les occasions de le leur témoigner. S'ils se présentent à Sainte-Anne, on les accueillera avec toute l'amabilité possible, et de même encore si on les rencontre ailleurs. Sans aucune lâche complaisance, il faut néanmoins qu'ils sentent qu'on les aime et qu'on désire se rapprocher d'eux. On se gardera donc de témoigner le moindre mépris pour leurs usages, pour leur langue, pour leur liturgie, que l'Eglise a approuvée et tient pour très légitime. »

Il se prononce nettement contre la latinisation : « La faute capitale commise par les Franciscains, et aujourd'hui encore par beaucoup de missionnaires catholiques, c'est d'avoir témoigné aux Orientaux de l'éloignement pour leurs rites, et d'avoir cherché à les latiniser quand ils ont le bonheur de rentrer dans l'Église. Ce système est déplorable. »

L'Archevêque l'explique. D'abord ces rites, cette langue, ces usages, ces offices religieux se confondent pour les Orientaux avec leur religion même, et avec toute leur histoire qui est fort belle. Les leur arracher, c'est faire saigner toutes les fibres de leurs souvenirs et de leur foi. Ensuite, ces rites se confondent, dans leur cœur, avec leur nationalité. Pour eux, les abandonner, c'est être non seulement apostat de sa religion, mais traître à sa patrie. Quiconque veut les en détourner est suspect de vouloir servir les intérêts de quelque politique occidentale : « Une seule

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méthode, conclut-il, peut être féconde en Orient. Elle se formule ainsi : Accepter et respecter, chez les Orientaux, tout, excepté le vice et l'erreur. )>

Et pratiquement il ajoutait : « La perfection pour les missionnaires latins en Orient serait de se faire Orientaux eux-mêmes, d'adopter le costume, la langue, la liturgie du clergé oriental. Alors leur action serait vraiment efficace. » Il cite l'histoire à l'appui : les jésuites, à la fin du dix-septième siècle, avaient conçu le plan de ramener l'Orient par les Orientaux. A la même époque, 1701, le cardinal primat de Hongrie formait le même dessein pour les provinces encore schismatiques de l'Autriche-Hongrie et les contrées environnantes. « Mais, reprenait l'Archevêque, s'il n'appartient pas aux missionnaires d'Alger de prévenir les décisions du Saint-Siège à cet égard, ils doivent du moins se bien pénétrer de cet esprit, et se préparer à ce ministère futur, par exemple, par l'étude de la langue arabe, telle qu'on la parle dans le pays, et telle qu'elle sert aux liturgies melchite, maronite et syrienne, qui sont celles de ces chrétientés asiatiques. »

Enfin, découvrant ce qu'il attendait de l'avenir : « Plus tard, dit-il, s'il se forme à Sainte-Anne, comme cela est désirable, quelque Ecole apostolique pour les enfants orientaux, on devra bien se garder de les faire passer au rite latin. On les laissera dans leur rite, et on les fera ordonner par leurs propres évêques. Ainsi formés, ils rendront à l'Église des services infiniment plus grands. » C'est un programme complet que cette instruction. A sa manière intuitive, Mgr Lavigerie voit le terme final, dès le premier pas dans la carrière. Mais il se garde cependant de le dévoiler à ceux qui ne partagent pas ses vues : « Cela, écritil à ses fils, paraîtrait vouloir faire la leçon aux autres, et condamner ceux qui, en agissant autrement, le font par une erreur digne de compassion, ou par la nécessité d'une situation telle que celle de Mgr le Patriarche latin qui ne peut avoir de sujets spirituels qu'en les latinisant. »

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Son dernier mot disait : « On se bornera là pour le moment. C'est la période de préparation, et même d'une préparation éloignée; ce n'est pas encore celle de l'action. » Et un peu plus loin : « Il m'est impossible de dire dès maintenant ce à quoi Dieu destine la fondation de Sainte- Anne. Mais ce qui est évident, c'est qu'elle est placée sur un terrain où ses œuvres seront, un jour, et peut-être prochainement, très grandes et très efficaces, établie qu'elle est au centre le plus religieux et le plus considérable de tout l'univers. La Société des missionnaires, en entrant par la porte qui lui était ouverte dans ce sanctuaire de bénédiction, n'a fait que suivre une indication providentielle. Elle fera de même ce que la Providence lui dira de faire. )>

A l'époque où les trois pères Blancs arrivaient à Jérusalem, la Ville sainte comptait à peu près 2.000 catholiques, et de 5 à 6.000 schismatiques. Le reste de la population se partageait entre io.ooo juifs et 7.000 musulmans, Arabes ou nègres. Les catholiques étaient les uns du rite latin, les autres du rite oriental. Jusqu'au rétablissement du patriarcat par Pie IX, le rite latin n'était guère représenté là que par les Franciscains italiens, auxquels étaient venues se joindre, depuis ce temps, plusieurs congrégations françaises d'hommes et de femmes, Sœurs de Saint-Joseph, prêtres et frères du R. P. Ratisbonne, Dames de Sion, Dames de Nazareth, Carmélites, Frères des Ecoles chrétiennes, Pères de Betharam, avec des écoles, hospices et établissements divers. Les Grecs-unis au Saint-Siège se décomposaient en Arméniens, Maronites, Syriens, quelques Coptes-unis, qui tous ensemble recevaient la dénomination identique de Melchites, c'est-à-dire royalistes, en souvenir de leur fidélité séculaire soit doctrinalement à la souveraineté du pape, soit historiquement à l'empereur Marcien qui fut, au cinquième siècle, le défenseur de la foi du concile de Chalcédoine. Il y avait à côté d'eux les Grecs non-unis ou schismatiques, les Eutychiens, Nestoriens, Arméniens séparés, Slaves russes, quelques Coptes et quelques Abyssins, dont la principale

erreur était la méconnaissance de l'autorité du Pape. Tous ces Orientaux, soit catholiques, soit schismatiques, suivaient leurs anciennes liturgies grecque, syriaque, arménienne , les liturgies de saint Jean Chrysostome et de saint Grégoire, qui sont d'une grande majesté et dont l'Église romaine a respecté l'antiquité et légitimé l'emploi dans l'office divin et la célébration des saints mystères. Mais si le Saint-Siège respectait et autorisait ces rites, là où ils existaient parmi les catholiques, il était passé en règle que les Grecs schismatiques qui se convertissaient abandonnassent le rite orientai pour se ranger au rite latin. Là était l'erreur pratique contre laquelle s'élevait l'Archevêque d'Alger. Enfin, en dehors de Jérusalem, la population catholique était en Palestine de dix à onze mille âmes. C'était de rendre la vie catholique à ces chrétientés mourantes que Mgr Lavigerie avait conçu le dessein et venait essayer l'entreprise en Orient. Le sanctuaire de Sainte- Anne, berceau de la mère de Dieu, devait, dans sa pensée, devenir aussi un berceau pour cette Eglise renaissante.

Les premières années du séjour des Missionnaires de Sainte-Anne, les premiers mois surtout, furent extrêmement pénibles. Dans toutes ses lettres, qui étaient fréquentes et qui sont fort belles, l'Archevêque leur prescrivait une grande réserve vis-à-vis des personnages ecclésiastiques, dont les dispositions restaient douteuses à ses yeux : « Vous avez été bien reçus, mes chers enfants, tant mieux, mais ne vous fiez pas trop aux apparences, et tenez-vous toujours sur la réserve, non seulement avec prudence, mais avec humilité et charité, vous estimant, comme vous l'êtes, les derniers de tous, et disposés à servir tout le monde. C'est ainsi que vous conquerrez vraiment les cœurs. » Il leur demandait de peu paraître, de peu prêcher, et de ne le faire que très bien préparés et simplement, de ne point confesser ou diriger au dehors pour ne point susciter d'ombrages ; mais d'étudier la sainte Écriture sur les lieux, dans le texte hébreu, dans ses rapports topographiques avec la

Terre Sainte; et pour cela il leur permit plusieurs excursions vers la Syrie d'un côté, vers le Jourdain et la Mer Morte de l'autre. « Mais, lorsque vous êtes à Jérusalem, restez chez vous, priez, étudiez et attendez ».

Même réserve patiente leur était prescrite, dans leurs constructions, pour les mêmes motifs, et malgré le bienveillant empressement du consul de France : « Il vaut mieux, leur écrivait-il, qu'on vous trouve trop lents. Cela prouvera que vous n'avez l'intention ni d'inquiéter, ni de supplanter personne, comme on l'avait supposé à votre arrivée. Soyez humbles, petits, modestes, et vous aurez tout gagné. Le consul représente le gouvernement français et le caractère français, qui veut faire vite ; vous représentez l'Eglise qui est lente et patiente, parce que Dieu est avec elle. »

Mgr Lavigerie sentait bien à quelle épreuve cette conduite expectante mettait l'activité de ses missionnaires : « Mes chers enfants, leur écrivait-il le 9 janvier 1879, je vous souhaite en particulier pour cette nouvelle année, la persévérance qui est la première et la plus excellente de toutes les grâces pour tous, mais surtout pour vous, dans la délicate situation où vous êtes. »

En effet, la nostalgie venait déjà à la petite communauté sans emploi; et « des velléités de rappel, comme il disait, lui semblaient poindre dans leurs lettres. » Il leur rappelait alors le privilège qu'ils avaient d'être choisis pour résider à Jérusalem, où tant d'autres religieux voudraient être à leur place : « Je me mets du nombre tout le premier, ajoute-t-il, et j'aurais donné volontiers la moitié du temps qui me reste à vivre pour passer l'autre à côté de vous, à Sainte-Anne. Or une telle faveur vous crée des engagements réciproques, lesquels consistent dans la constance et la docilité. »

C'était le moment où la Société des missionnaires prenait possession de l'Afrique équatoriale, et l'impatience était d'autant plus grande, chez ceux de Jérusalem, de se sentir retenus l'arme au pied, loin de ces héroïques combats.

SAINTE ANNE DE JERUSALEM. Hl

« J'avoue, répondait leur père, que pour le moment, la vie que vous menez peut paraître monotone. Et il en sera ainsi jusqu'à l'établissement des œuvres définitives. Votre vie est temporairement celle du cloître. Prenez-la comme un second noviciat. Si vous vous examinez bien, vous verrez que vous en avez tous besoin.

« Pour conclure, il est donc inutile qu'aucun d'entre vous nous demande de longtemps à être transféré dans une mission différente. Vous êtes à Jérusalem par la volonté évidente de Dieu, restez-y dans le sentiment que cette volonté sainte est ce qu'il y a de mieux pour vous. »

Mais lui, agissait pour eux. Il intéressait à leur œuvre l'Église, le Pape, les ministères, l'opinion catholique, par toutes sortes de sollicitations et de modes de publicité. Il pourvoyait à l'achèvement des travaux de leur église et de leur communauté. Il achetait des terrains à l'entour, pour restituer à l'enceinte claustrale son ancienne étendue et son indépendance ; il faisait chercher, à proximité d'une station du chemin de fer de JafFa à Jérusalem, des terres cultivables pour alimenter la fondation nouvelle. C'était sa règle invariable.

Les pères de Sainte-Anne se furent bientôt aperçus euxmêmes du discrédit dans lequel les Orientaux étaient tenus par le clergé latin de Jérusalem, le patriarcat, la sacrée custodie. C'était, pour l'Archevêque, l'occasion de les confirmer dans ses vues : « Je vous en avais prévenus, leur écrivait-il, et cet éloignement est, sur beaucoup de points, fondé en raisons. Mais cependant je ne saurais trop vous recommander de repousser un tel sentiment, qui est aussi contraire à la charité chrétienne qu'aux véritables intérêts de l'Eglise en Orient. Le latinisme ou la latinisation des Orientaux est une des erreurs les plus lamentables des missionnaires latins qui se trouvent en Orient. Un tel système n'a aucune chance d'avenir, et vous voyez vous-mêmes de vos yeux ce qu'il a produit dans le passé et dans le présent, à Jérusalem. Il n'y a rien de plus triste

que les motifs intéressés par lesquels on porte les cathc liques à se latiniser, à rester latins, et à s'attacher à telle église ou chapelle plutôt qu'à telle autre. Votre esprit, celui de vos règles, est tout autre. C'est vous qui devez, au contraire, dans la mesure du possible, vous orientaliser . Saint Paul vous en donne le précepte dans son omnibus omnia foetus surn, ut omîtes facerem salvos. Vos règles font de vous des Arabes à l'extérieur, pour vous rendre plus facile l'accès du cœur des Arabes. A plus forte raison, leur esprit est-il que vous vous rapprochiez des Orientaux, afin de les gagner. Vous devez tout accepter, en eux, sauf les erreurs et les vices. S'ils ont de grandes misères, vous devez y compatir. En un mot, votre unique règle doit être celle de la charité et du zèle qui en découle. »

Cependant, dès le mois de mars, cinq mois seulement après l'arrivée des pères, le vrai dessein de Dieu Sur l'établissement semblait poindre à l'horizon par quelques indications indécises encore. Des enfants leur étaient proposés pour aider au service divin de leur église : « Je vous approuve, leur écrivait l'Archevêque, de rendre des services à M. Ratisbonne. Mais les enfants que vous trouveriez chez lui, pour votre maîtrise, seraient-ils Latins ou Orientaux? Ce sont des Orientaux surtout que je désire vous voir prendre; mais, bien entendu, des Orientaux catholiques. Sans vous expliquer autrement à cet égard, ne recevez pas de Latins, pas même un seul, sous aucun prétexte. Vous savez ce que je pense du latinisme et de son avenir en Orient. Mais il n'est pas nécessaire de le dire. »

Trois mois après, 8 juillet, la maîtrise était installée près de Sainte- Anne. Déjà l'Archevêque saluait en elle l'espérance prochaine d'une Ecole apostolique : c'était sa visée invariable. « Vous ne prendrez donc que des enfants du rite oriental. Leur avenir sera d'être prêtres de leur rite ou d'entrer dans votre mission, s'ils en ont la vocation plus tard. S'ils n'ont pas de vocation ecclésiastique,

ils prendront la carrière qui leur conviendra le mieux. »

Il est en France un sanctuaire où sainte Anne trône en souveraine sur la Bretagne fidèle. L'Archevêque d'Alger se rendit, le 26 juillet 1879, au célèbre pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray. Il espérait, non sans raison, qu'il trouverait là d'ardentes et généreuses sympathies pour l'œuvre de sa Sainte-Anne de Jérusalem. Ce qu'il y vit, ce qu'il y dit, ce qu'il y entendit, il faut le lire dans la Lettre de remerciement que lui-même écrivait ensuite à l'évêque de Vannes : « Je ne puis oublier cette noble basilique, œuvre de votre zèle, Monseigneur, ces longues troupes de pèlerins, les femmes portant sur leurs bras leurs petits enfants, les hommes récitant leur chapelet, ce spectacle que votre province donne presque seule à la France, et qu'une hospitalité pleine de grâce a gravé plus profondément et plus aimablement encore dans mon cœur.

« En un mot, Monseigneur, je suis venu, j'ai vu, j'ai été vaincu; mais j'estime qu'il y a honneur à être vaincu par la foi de vos Bretons. »

L'Archevêque, sur la prière de Mgr de Vannes et de Mgr de Rennes, avait pris la parole dans la Basilique : il n'oublia pas de dire que Sainte-Anne de Jérusalem n'avait rien et avait besoin de tout, et qu'il avait commencé là quelque chose d'humainement impossible. « Mais, le dirai-je? c'est l'impossibilité même de notre entreprise qui me rassure. Puisque nous ne pouvons rien, c'est sainte Anne elle-même qui se chargera de tout. Après avoir remis son sanctuaire à la France et à la Bretagne, elle ne laissera pas l'œuvre inachevée ; et, ce qu'elle a fait à Auray par vous et par ses Bretons, Monseigneur, elle voudra le faire à Jérusalem. »

Ce qu'il n'avait pas pu dire dans le sanctuaire d'Auray, faute de temps, Msr Lavigerie essaya de le raconter le soir au séminaire, aux nombreux prêtres qui s'y trouvaient, dans une veille prolongée dont il s'excusait ensuite auprès de Mgr de Vannes. « Mais, écrivait-il encore, après avoir vu comment vos Bretons écoutaient, malgré l'heure avancée,

ce qui a trait à ces souvenirs lointains de leur mère , je me suis endormi confiant dans l'avenir de Sainte-Anne de Jérusalem.

« J'ai rêvé que, grâce à la piété de votre Bretagne, les lieux où sainte Anne, « la bonne marraine de votre pays », a vécu, a prié, a quitté cette terre, ne restaient plus privés d'honneurs ; que son sanctuaire reprenait sa splendeur ancienne; que son histoire en couvrait une fois encore les parois sacrées; que des vitraux rappelaient ses bienfaits et les lieux bénis où elle aime à les répandre dans le monde ; qu'Auray et la Bretagne y avaient leur place d'honneur. J'ai rêvé que les autels, que les ornements qui manquent, étaient envoyés peu à peu par votre reconnaissance. J'ai rêvé qu'un des évêques de la Bretagne venait un jour lui porter les bénédictions de ses mains et l'onction de l'huile sacrée. J'ai rêvé que je plaçais dans son sanctuaire quelques-uns des prêtres bretons qui appartiennent déjà à la Société de nos missionnaires; qu'ainsi les prières de Sainte-Anne de Jérusalem se mêlaient de loin à celles de Sainte-Anne d'Auray; et qu'en retour la bonne Sainte accordait à ses Bretons un accroissement d'amour et les protégeait durant les tempêtes qui s'annoncent.

« Et il m'a semblé que Sainte-Anne d'Auray souriait à mon rêve, et m'encourageait à le raconter à ses Bretons. »

Ces gracieuses lignes, si engageantes, couronnaient une Notice d'une centaine de pages contenant tout au long l'histoire de la maison de la mère de Marie et du sanctuaire élevé en son honneur. C'était une œuvre de très savantes recherches, annotée et documentée, laquelle, nous le présumons, dutbeaucoup à l'érudition du R.P. Toulotte, un des chapelains de Sainte-Anne. Mgr Lavigerie lui donna pour titre : Sainte- Anne de Jérusalem et Sainte- Anne d'Auray. Il la dédia à Mgr Bécel, en souvenir de cette bienheureuse rencontre, comme un pacte d'alliance entre ces deux églises sœurs.

Peu de jours après, l'Archevêque d'Alger était à Rome,

où il arriva par le même train qui y apportait M. Patrimonio. « J'ai la douce consolation de vous dire, écrivit l'Archevêque à ses missionnaires de Sainte-Anne, que le consul de France a rendu, soit à moi, soit au gouvernement français, soit à la congrégation de la Propagande, le meilleur témoignage de votre esprit sacerdotal et religieux, de votre sagesse, de l'édification que vous donnez, et de l'estime que vous vous êtes acquise à Jérusalem. »

Le premier pas était fait par cette prise de possession de l'opinion publique. Avant de faire le second vers les Orientaux, l'Archevêque consulta le Pape. La politique romaine avait précédemment varié, sur ce sujet du Latinisme et de l'Orientalisme, et en général la Propagande s'était montrée plus favorable au premier qu'au second. Mais le Pontife nouvellement élu était Léon XIII. Il avait déjà donné à son Pontificat ce programme de conciliation et, si l'on peut dire ainsi, d'attraction universelle , qui faisait place à toutes les diversités d'usages et de formes libres, au sein de la nécessaire unité de doctrine et de gouvernement. M^ Lavigerie obtint encore sur ce point pleine satisfaction : « J'ai parlé au Pape lui-même de votre situation, et de votre manière de faire, écrivit-il de Rome à ses missionnaires. Il les approuve pleinement. Il est aussi l'ennemi de la latinisation des Orientaux que qui que ce soit. )> Puis il terminait par ces bonnes paroles : « Il me reste, mes chers enfants, à vous envoyer du pied du tombeau des saints Apôtres mes plus tendres bénédictions; et à vous transmettre celle que j'ai demandée pour vous à notre saint-Père le pape Léon XIII. ... C'est le moment pour nous de fonder solidement Sainte-Anne, et nous ne sommes pas près d'avoir fini. » Enfin, le 21 janvier 1880, revenant sur le même objet : « Conservez une sainte horreur du latinisme, ou plus parler plus exactement, de la latinisation des Orientaux. J'ai à cet égard la pensée de Léon XIII. Encore une fois, il ne veut pas de latinisation. ))

La communauté de Sainte-Anne était de plus en plus pénétrée de cet esprit, et déjà elle en accomplissait les œuvres. De l'Institut d'études bibliques, il n'était plus question : aucun prêtre, depuis deux ans, ne s'y était présenté ; et l'homme le plus à même d'en diriger les travaux, le R. P. Toulotte, nommé conseiller du R. P. général, avait été rappelé à Maison-Carrée. Par contre, les missionnaires avaient déjà gagné à eux plusieurs notables musulmans de la ville, qui leur demandaient l'instruction pour eux ou leurs enfants. On put croire, à cette époque, que ce serait d'abord par eux que l'apostolat allait commencer. Dans le mois de mars 1881, ils sollicitèrent des pères l'ouverture, à Sainte-Anne, d'une école ou collège d'enseignement secondaire : « Je suis on ne peut plus heureux du mouvement extraordinaire qui se manifeste vers vous, parmi les musulmans de Jérusalem, leur écrivit-il. Il le faut favoriser de toute manière. » Il s'empressa de leur envoyer du renfort pour les classes soit d'enfants, soit d'adultes : « Dans ces conditions, vous entretiendrez les dispositions heureuses qui se manifestent autour de vous, vous les augmenterez même. Mais sachez patienter. Le bon Dieu a mis sept jours à faire le monde : il ne faut pas aller plus vite que Lui. »

Il n'avait pas encore son école de jeunes Orientaux; mais il avait une école : c'était une première conquête. Il le fit savoir au gouvernement, qui y applaudit, en le félicitant de la propagation faite ainsi de notre langue parmi les musulmans. Il vit M. Gambetta, président de la Chambre, qu'il trouva tout favorable à ce progrès de notre influence nationale. Précédemment, décembre 1880, l'Archevêque écrivait : « La Chambre vient de voter ioo.ooo francs pour les maisons religieuses françaises de la Palestine et de la Syrie. C'est un crédit supplémentaire obtenu sur les instances de M. Patrimonio, la recommandation de M. Gambetta, et le rapport de M. Lockroy! Sainte-Anne, on le devine bien, en réclame sa part. —

En vérité, les circonstances me paraissent aussi favorables en France qu'à Jérusalem, ce qui me semble indiquer une volonté providentielle. »

Cette volonté ne tarda pas à s'exprimer clairement par une voix autorisée. Un jour de ce temps-là, le patriarche grec-melchite, M^ Gregorios, étant venu visiter Sainte- Anne, avait témoigné son étonnement de voir un tel établissement réduit presqu'à l'inutilité : « Quels services rendrait votre communauté, dit-il aux missionnaires, si elle consentait à prendre dans cette maison quelques enfants orientaux, pour les élever et en faire plus tard soit des instituteurs catholiques, soit des prêtres! » Le Supérieur naturellement en référa à son premier chef hiérarchique : a J'attachai d'autant plus d'importance à cette communication, dit Mgr Lavigerie, que la nation grecque est la plus nombreuse de l'Orient, et que les Grecs-Melchites avec leur clergé ont singulièrement besoin d'être soutenus et fortifiés dans la foi. »

Mais c'était là pour Sainte-Anne un changement de destination qu'il fallait faire accepter du gouvernement. L'Archevêque en écrivit au ministre des affaires étrangères, M. Barthélemy-Saint-Hilaire, en commençant par l'intéresser à son école musulmane, comme à une œuvre de patriotisme français. « En ce moment, expliquait-il, les demandes faites par les musulmans appartenant aux familles les plus considérables sont si nombreuses que le Supérieur de Sainte-Anne m'écrit que, s'il les admettait toutes, même pour un simple externat, les locaux actuels ne pourraient suffire. Je viens de répondre à ce père de favoriser autant que possible ces bonnes intentions et de s'entendre avec M. le consul de France pour leur donner toute la satisfaction que comporte notre organisation actuelle. »

De là, la lettre passait « à un projet, disait-il, d'une bien autre portée. » Ayant montré au ministre l'inanité de la conception de l'Institut biblique, il en venait à lui propo-

ser un emploi plus fructueux de l'argent de la France : « Je pense, lui dit-il, qu'à côté d'une Ecole externe destinée aux jeunes gens de Jérusalem, il y aurait grand avantage à établir à Sainte-Anne une École normale d'instituteurs français, choisis de tous les points de l'Orient et destinés euxmêmes à aller fonder des écoles françaises dans leurs pays respectifs. On leur enseignerait naturellement tout ce qui est nécessaire pour la direction d'une école orientale, mais tout cet enseignement se donnerait en français. Il n'échappe pas à Votre Excellence qu'un institut de ce genre a une tout autre portée qu'une école et même un collège ordinaire. Dans ces derniers, on n'agit que sur des unités; dans une École normale, au contraire, le bien fait à un seul se multiplie par des centaines. »

Cette lettre considérable dévoilait progressivement sa pensée tout entière : « Il nous serait facile, je crois, ajoutait-elle, si l'éducation donnée à Sainte-Anne était gratuite, d'avoir à Jérusalem, qui est le centre religieux de l'Orient, l'élite des jeunes gens appartenant aux différents rites chrétiens. Notre œuvre serait en effet singulièrement facilitée par la résolution où je suis de commencer, dans cet établissement, à réagir contre le système absurde de latinisation, ou, pour mieux dire, d'italianisation forcée, suivie jusqu'à ce jour par le patriarcat et les Franciscains italiens, et malheureusement trop favorisé par la Propagande. Ce système, en inspirant des défiances, éloigne de nous tout ce qu'il y â de plus intelligent et de plus distingué parmi les chrétiens Orientaux. A cet égard, mes dispositions sont prises, et je suis certain de trouver à Rome même des alliés très puissants. »

Mais, s'il était facile de faire agréer au gouvernement de la République une École normale d'instituteurs laïques, pouvait-on espérer de lui faire accepter une Ecole apostolique, c'est-à-dire un séminaire ecclésiastique , et cela sous un régime où le cléricalisme était l'ennemi et où le laïcisme était roi? La lettre de l'Archevêque passe adroitement de

l'une à l'autre : c'est un chef-d'œuvre d'habileté : « Je ne me dissimule pas sans doute les difficultés d'une telle entreprise. Outre l'opposition que je m'attends à trouver parmi les missionnaires italiens, qui partout font maintenant à l'action française une guerre acharnée, il y a lieu de compter avec l'esprit oriental qui n'admet aucune œuvre vitale que sous une forme religieuse. Parler dans ce pays d'institution purement laïque serait une chose impossible, quelques sentiments religieux qu'ils eussent d'ailleurs. Aussi donnerai-je simplement à notre Ecole normale le nom d'Ecole apostolique ; et comme le clergé tout entier, même le clergé oriental, peut se marier dans ces régions et y exercer toute sorte d'états, rien n'empêcherait que ceux des instituteurs formés par nous qui le voudraient ne reçussent plus tard le sacerdoce dans leur rite respectif. »

Le pont était jeté, et le passage effectué. De collège français de musulmans, devenue Ecole normale d'instituteurs orientaux, Sainte-Anne arrivait à devenir l'Ecole apostolique et bientôt le Séminaire oriental que l'Archevêque avait en vue depuis le commencement. L'évolution était à son terme. Le reste de la lettre au ministère n'était plus qu'un appel d'abondants et indispensables secours : « Nous croyons, monsieur le Ministre, avoir l'assurance que, si un crédit spécial était demandé au Parlement dans ce but, votre demande recevrait un accueil favorable. »

Le 3i mars, M. le ministre des affaires étrangères, Barthélemy-Saint-Hilaire, s'empressait de répondre : « Monsieur l'Archevêque, le zèle patriotique avec lequel les missionnaires d'Alger ont toujours concouru au développement et à l'accroissement de notre influence, en propageant l'étude de la langue française, rend en effet vivement désirable le succès de la nouvelle œuvre qu'ils se proposent d'entreprendre sous les auspices de Votre Grandeur, et je serai heureux de leur donner, s'il est possible, un témoignage de la bienveillante sollicitude avec laquelle

le gouvernement de la République verrait naître et prospérer un tel collège. »

Mgr Lavigerie ne s'était pas trompé. Le vote du crédit spécial « dont il croyait, disait-il, avoir l'assurance », fut appuyé en effet par M. Gambetta auprès du Parlement. Une allocation de 90.000 francs fut accordé pour l'ouverture du « collège français » : on le nommait ainsi. Le patriotisme avait vaincu.

Le Séminaire oriental était donc, sous un nom emprunté, accepté en France; il fallait qu'il le fût à Rome, sous son nom véritable. Mgr Lavigerie vit Léon XIII, au mois de juillet 1881 ; mais « l'état de souffrance dans lequel était Sa Sainteté ne lui ayant pas permis de prolonger ses audiences, il traita de cette affaire avec Mgr Cretoni, secrétaire de la Propagande pour les affaires orientales. » Puis, de retour en France, il en écrivit directement, le i3 novembre, au Cardinal-Préfet.

Sa lettre était d'abord une déclaration de principes sur le fond même de la question des rites orientaux : « Il y a, écrivait-il, près de trente ans que je m'occupe des chrétiens Orientaux. Votre Eminence sait même que j'ai été le premier directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient. Depuis de si longues années, tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai entendu, soit dans mes voyages en Orient, soit dans mes rapports avec les Orientaux, m'a pénétré de cette pensée qu'un des obstacles principaux aux progrès du catholicisme parmi les schismatiques et les hérétiques orientaux, c'est la frayeur du latinisme. Cette frayeur en soi n'est pas fondée, puisque le Saint-Siège s'est toujours déclaré ouvertement pour la conservation des rites orientaux. Elle n'a d'autre cause réelle que les imprudences de quelques missionnaires latins, trop ardents ou trop peu éclairés; et, il faut le dire, les mauvaises dispositions des Orientaux dont l'état moral est déplorable, même chez les catholiques. ce Quoi qu'il en soit, les préoccupations dont je parle existant, on n'arrivera jamais à rien de sérieux tant qu'on

ne les aura pas fait disparaître, et c'est à l'Eglise romaine, comme à une mère, qu'il appartient d'avoir pitié de la faiblesse de ses enfants. Par conséquent, pour élever des enfants grecs-melchites à Jérusalem d'une manière vraiment utile pour la conversion de l'Orient, ou pour maintenir la foi parmi ceux de leur propre rite, il faut les élever absolument dans le rite auquel ils appartiennent, et, autant que possible, dans les habitudes même de leur pays. »

Puis il formulait catégoriquement quatre demandes : i° l'autorisation de recevoir gratuitement à Sainte-Anne des enfants du rite grec-melchite, qui se destineraient à devenir prêtres ou instituteurs catholiques ; a0 l'autorisation de les élever selon l'usage de leur pays et dans leur propre rite; 3° l'autorisation de faire célébrer, dans cette église, au rite oriental par des prêtres melchites ; 4° l'autorisation pour les missionnaires de célébrer eux-mêmes en ce rite, pour leurs élèves Orientaux.

L'examen de cette requête fut long et minutieux : c'était un peu un changement d'axe qu'il proposait à l'orientation de la Propagande. Mais on y savait d'ailleurs les dispositions du Pape. Cette toute-puissante raison, se superposant aux graves considérations de l'Archevêque d'Alger, enleva l'approbation. Il paraît même que la Propagande y vit le signal d'entrer pleinement et spontanément dans cette nouvelle voie, comme on le lit dans une lettre du 18 mars 1882, à Mgr Lavigerie. Le Cardinal-Préfet lui annonçait que, le 6 de ce mois, dans une grande réunion, la sacrée Congrégation, « admirant son zèle et ses généreux sentiments pour le clergé et le peuple oriental, avait approuvé son projet » ; et on avait soin d'ajouter qu'il « répondait aux vœux delà Congrégation ». Sa requête était donc exaucée, sauf en ce qui concernait l'autorisation pour les missionnaires latins de célébrer au rite melchite. Mais des prêtres melchites leur étaient adjoints, pour la célébration du saint sacrifice au rite de leur Église et la formation des clercs à la liturgie orientale.

En vertu du même décret, ia juridiction ordinaire sur Sainte-Anne était enlevée au patriarche latin de Jérusalem, Mgr Bracco. Ainsi l'avait demandé Mgr Lavigerie, qui se plaignait de ce que ce prélat, très ardent Italien, s'était montré fort opposé à la création de son école d'Orientaux. La juridiction était transférée au Délégué apostolique de la Propagande en Syrie, Mgr Piavi, moine franciscain, résidant à Beyrouth, qui ne devait pas d'ailleurs la posséder longtemps, pour des raisons semblables.

L'École apostolique s'ouvrit au mois de mars 1882, avec un programme d'études absolument oriental tracé par le fondateur : langue arabe, langue grecque, chant et liturgie grecque, auxquels se joignait la langue française comme langue de l'enseignement. De même, régime oriental, costume, nourriture, usages nationaux. Le séminaire devait rendre ensuite les sujets à leurs évêques respectifs. La règle avait été soumise à l'approbation du Saint-Siège. Il fallut bien y voir la condamnation implicite des latinisants. Ceuxci branlèrent la tête : c'était encore là une chimère de l'Archevêque d'Alger, l'Ecole ne réussirait pas, il n'y viendrait personne ; il n'y avait rien à tirer de ces Orientaux. L'Ecole s'était ouverte avec vingt enfants ou jeunes gens. En i883, le nombre des élèves était monté à quarante. En i885, elle en comptait soixante-deux : c'était tout ce que pouvait contenir l'établissement. Des demandes d'admission urgentes, réitérées, étaient faites cependant par les évêques grecs-catholiques d'Alep, de Saint-Jean d'Acre, de Zahlé, de toute la Syrie et au delà. Après le petit séminaire, on allait ouvrir le grand, comme nous le verrons^ Ce séminaire grandissant allait devenir la florissante pépinière du clergé oriental pour la région tout entière. Et derrière elle, c'était le groupe bien autrement considérable des Hellènes, des Slaves, des Ruthènes, des Roumains, rattachés à cet Orient par la commune liturgie de Constantinople, et qui ne compte pas moins de cent millions de chrétiens ! « Quel champ immense s'ouvre devant ces enfants! écrivait leur Su-

périeur à Mgr Lavigerie. Régénération de leurs compatriotes, développement de la vie chrétienne dans ces contrées, et surtout retour des schismatiques Grecs à l'union : telle est l'œuvre pour laquelle ils semblent spécialement destinés par la divine Providence ! »

Ce que la divine Providence tenait en réserve, pour le retour des Orientaux à l'unité catholique, sous le pontificat de Léon XIII, nous le savons aujourd'hui. Le Cardinal Lavigerie avait été , là encore , l'ouvrier de la première heure, et l'initiateur puissant d'une grande chose. Nous en suivrons la marche au cours de cet ouvrage.

Maintenant l'histoire nous rappelle de Jérusalem à Carthage, pour de nouveaux travaux.

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