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L'ACADÉMIE. GUERRE DE TUNISIE. TRAITÉ DU BARDO

La Tunisie, où, dans l'année i8^5, Mgr Lavigerie avait établi le petit poste de Saint-Louis de Carthage, à l'ombre du drapeau de la France, est un territoire d'environ 118.000 kilomètres carrés, placé au-dessous du point central de la Méditerranée, à l'extrémité orientale de l'ancienne province de Mauritanie et en face de la Sicile. Disposant d'une très longue ligne de côtes, où s'ouvrent des ports meilleurs et des golfes plus profonds que ceux de l'Algérie et du Maroc, elle tient dans ses vallées et ses plaines de l'Est la clef des grandes routes de l'Afrique continentale, des hauts-plateaux et du désert. C'est par ces portes qu'ont passé successivement les Phéniciens, les Romains, les Byzantins et les Arabes. C'est sur ces côtes que l'ancien monde avait vu se constituer la grande puissance maritime, qui, a un moment mémorable, tint en échec la puissance territoriale de Rome, et lui disputa l'empire de l'univers.

LA FRANGE EN TUNISIE. 12o

Tout cela n'est plus pour la Tunisie qu'un souvenir d'histoire. Aujourd'hui sa population, dont aucun recensement ne permet de contrôler exactement le chiffre , est d'environ un million et demi d'habitants , ce qui , proportionnellement à son étendue , l'emporte sur celle de notre colonie algérienne. Des terres fertiles et salubres, mais encore incultes, arrosées d'eaux suffisantes mais inutilisées, n'attendent que des mains françaises pour être mises en valeur, prêtes à livrer au monde moderne les trésors qu'elles prodiguaient, sans compter, à l'ancien, et que la barbarie musulmane a refoulés dans son sein.

Le Bey de Tunis était alors Mohammed-Es-Sadoc, monté sur le trône en 1839. Jusqu'en 1870, ses relations avec la France avaient été amicales. Mais, à la suite de nos désastres de 1870, il nous avait tourné le dos, ainsi que la fortune, et s'était rattaché comme vassal au Sultan qui l'avait fait grand vizir, par firman du 17 octobre 1871. Le vassal ne pouvait plus désormais faire ni la paix ni la guerre , sans la volonté du suzerain , auquel il s'obligeait même à fournir des troupes, à la condition qu'il en eût.

La France ne reconnut pas ce traité. Elle avait trop d'intérêts politiques, financiers et militaires engagés dans la Régence pour qu'il lui plût qu'elle se plaçât sous une autre main que la sienne. Géographiquement rattachée à l'Algérie, par ses frontières, par ses côtes, par le cours et la vallée de la Medjerda, la Tunisie l'était encore par la ligne du chemin de fer arrêtée, il est vrai, à 5o kilomètres de nos possessions, par la jalousie de la compagnie anglaise, mais bientôt après rachetée, par nous, grâce à notre consul, et prolongée jusqu'à la frontière algérienne.

L'argent français s'était aussi fourvoyé de ce côté. Le dette du Beylick, qui était de vingt millions en 1809, à l'avènement du prince régnant, s'était élevée à 2^5 millions en 1869. C'était a55 millions d'augmentation en dix ans! On en accusait les folies du Bey et de son administration. Le pauvre prince, pour y faire face, avait eu recours à un

emprunt hypothécaire, dans lequel la part des Français était des trois cinquièmes. Il nous fallait des gages pour nous en assurer le revenu régulier. Mais ces gages, où les prendre et comment les garder, si l'on n'avait l'œil et la main dans les affaires de l'Etat?

Enfin notre gouvernement, ce qui était plus grave, se plaignait justement des déprédations des Kroumirs sur la frontière française. Leur piraterie, elle aussi, se donnait carrière contre nous. Récemment, le 24 janvier 1878, M. Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des affaires étrangères, dans une circulaire à nos agents diplomatiques, s'était plaint du pillage d'un de nos transports maritimes, Y Auvergne, échoué près de Tabarca, et avait demandé des réparations au beylicat tunisien. Le Bey ne pouvait rien; il était aux abois, et il se déclarait impuissant à nous rendre justice, ce qui était nous inviter à nous la faire nous-mêmes, comme nous dûmes le comprendre.

C'est au sein de ces complications périlleuses et mena çantes que Mgr Lavigerie avait fait prendre position à sa petite troupe de missionnaires sur la colline de Byrsa. Ils étaient à leur œuvre de bonté conquérante. « Je vois avec bonheur que tout marche bien pour Saint-Louis, » écrivait l'Archevêque au Supérieur de la maison, et il les félicitait du nombre de malades, soit indigènes, soit européens, à qui ils faisaient aimer la charité de l'Eglise et de la France.

Mais ni son patriotisme ni sa foi ne se pouvaient contenter de ces quelques pieds de terre, autour d'une pauvre chapelle ornée d'un si grand nom. On ne pouvait faire quelques pas hors de là sans se heurter aux propriétés beylicales. Dans la fin de l'année 1876, l'Archevêque donna l'ordre d'acquérir, tout à l'entour, neuf hectares de terre. C'était tout le plateau de l'ancienne acropole carthaginoise qui entrait ainsi en notre possession , dominant et commandant la mer, la plaine, le lac, le1 port de la Goulette et la ville de Tunis.

Il écrivait, le i janvier 1877, au Consul général : « Je m'empresse de vous dire que je m'engage à payer, sans marchander, au gouvernement tunisien, et à joindre à l'établissement actuel toute la portion de la colline de Saint- Louis qui n'est pas encore close de murs, pour le cas où la propriété de cette portion serait contestée à la France. » Il se proposait d'élever un jour sur cette hauteur une église, et d'abord un collège français, dirigé par ses prêtres, et destiné à propager et faire dominer dans la Régence la langue, l'influence et l'esprit de la mère-patrie.

A cette pensée, il est vrai, s'en ajoutait une autre d'intérêt personnel : qui sait si la Tunisie ne deviendrait pas bientôt un refuge nécessaire pour ses missionnaires, menacés d'expulsion en France et en Algérie? « A Dieu ne plaise que de si sombres prévisions se réalisent, répondait à cela M. Roustan, notre consul général. Mais je me réjouis de voir que vous êtes en possession de ces terres, et que des Français commencent à prendre pied dans le pays. » Il lui demandait en même temps de placer pareillement ses missionnaires à Sfax, qui appelait une école et le service religieux parmi les catholiques. Enfin il l'invitait à se rendre bientôt en personne à Tunis, se disant fort désireux de le recevoir et de s'entretenir avec lui. « Venez, lui écrivait-il, je serai très heureux de vous faire les honneurs du pays, et je vous prie de disposer de moi entièrement. »

Mgr Lavigerie fut à Tunis le 3 juillet 1877, accompagné de M. Gillard, son vicaire général, naguère employé déjà aux premières négociations. Pour plus de rapidité, l'Archevêque avait pris passage sur un steamer anglais à destination directe de Malte, qui consentait, par complaisance, à le déposer à la Goulette. Mais la mer était démontée, et ce ne fut que fort tard, dans la nuit, que le bateau put atterrir et descendre le prélat dans un canot de débarquement, pour reprendre sa route aussitôt. On avait longtemps attendu, au débarcadère de Tunis, l'auguste voyageur :

les missionnaires et les principales autorités avaient voulu se trouver là pour le saluer. Mais la nuit venue, chacun s'était finalement retiré, de sorte qu'à sa descente pas une seule main connue ne se tendit vers lui. Pour modeste qu'elle fût, cette arrivée devant Tunis faillit lui coûter cher. A cette heure de la nuit, les portes de la ville étaient fermées; le factionnaire cria son Qui vive? en arabe. On ne répondit rien, faute d'avoir compris, et le soldat allait faire feu, quand une voix lui fit entendre que c'était le grand marabout des Roumis. La porte resta close et Mgr Lavigerie dut se résigner à passer la nuit au poste de la douane. C'est là, dans ce hangar, que le futur primat d'Afrique toucha pour la première fois ce sol tunisien qu'il devait plus tard remplir de son nom et de ses œuvres.

Au point du jour, il monta en voiture vers Saint-Louis. Là ce fut autre chose. Un arc de triomphe l'attendait à l'entrée. Il célébra la messe devant les reliques du saint roi. Dans la journée, le Consul de France, le vicaire apostolique de la Régence, Mgr Suter, puis le consul d'Angleterre, le premier ministre du Bey, les notabilités françaises et européennes vinrent lui faire visite. Le Bey, de sa propre main, le décora du grand cordon du Nicham, et lui donna une garde d'honneur. Les indigènes, Arabes, Berbères, Kabyles, au nombre de quatre ou cinq cents, hommes, femmes, enfants, descendirent de la montagne et accoururent de tous les points de la presqu'île pour le voir, couchant sur le seuil de sa demeure, et recevant de lui leur repas de chaque soir. Il inaugurait son règne de munificence conquérante.

Il parcourut les grands terrains qu'il venait d'acquérir sur la colline de Byrsa, et fit le tour des ruines qui furent autrefois Carthage. C'était, à l'époque romaine, une ville de plus de six cent mille habitants. Défendue du côté de la mer par une muraille de 20 stades (4.600 mètres) qui fermait l'isthme tout entier, protégée du côté de la terre par une double enceinte parallèle, partagée en divers quartiers,

les Mappales, la Megara, laTœnia qui rivalisaient de richesse et de somptuosité, elle était couronnée par cette colline de Byrsa qui portait à son faîte le temple du dieu punique Eschmoûn, devenu l'Esculape romain, et, près de là, en face, Junon céleste, l'ancienne déesse Tanith. Là encore un large escalier, de soixante degrés, conduisait à des portiques ornés de colonnes, le sanctuaire de Saturne, anciennement Moloch, le palais proconsulaire, tout un monde d'édifices profanes et sacrés. On descendait de là à la rue Céleste, à la rue de Saturne, enrichies par le commerce du monde entier. Non loin de la mer, c'étaient le Forum, la Curie, le temple d'Apollon, les thermes; puis, au delà de la grande muraille, une plaine ondulée, fertilisée par les arrosements réguliers des acqueducs, où les palmiers, les figuiers, les grenadiers formaient comme des stratifications successives de feuillages, de fleurs et de fruits. Enfin les eaux du lac, le port marchand, le Côthon rempli des navires de toutes les nations de l'univers; et partout les anciennes races, Maures, Numides, Berbères, se rencontrant avec les descendants des Phéniciens de Tyr et des colons grecs de Cyrène, mêlés aux Romains vainqueurs et conquérants : telle était, avant les Barbares, cette reine de l'Afrique, « reine de la terre et des mers, » comme l'appelaient les poètes dans leurs chants.

Aujourd'hui de tout cela l'Archevêque d'Alger ne trouvait plus que le souvenir silencieux. De la grande capitale, punique, proconsulaire, chrétienne, rien ne demeurait debout, rien des édifices, rien des maisons et des rues, rien que leur emplacement, aride, pierreux, un tertre où s'était adossé le théâtre, les gradins écroulés de l'amphithéâtre où les martyrs avaient souffert, des citernes défoncées, et çà et là, pour dessiner la place des monuments et leurs contours, de petites élévations semblables aux sillons confus d'un immense cimetière : Etiam periere ruinée! C'est de cette Carthage de souvenir que l'Archevêque allait devenir le suffète chrétien.

Le i5 juillet, fête de saint Henri, l'Archevêque eut la

dévotion de célébrer la messe dans la chapelle de Saint-Louis, à l'intention spéciale de son royal petit-fils, Mgr le comte de Chambord, dont ce jour était la fête. Le noble prince, à qui il le fit savoir, lui en adressa de Frohsdorf, 5 septembre, son remerciement affectueux, dans cette belle forme solennelle qu'on croirait d'un autre siècle et d'une autre France :

« Monsieur l'Archevêque, votre noble cœur a compris la vive satisfaction que j'éprouverais en apprenant, par une lettre datée de Saint-Louis de Carthage, que l'auguste sacrifice de l'autel y avait été célébré par Votre Grandeur à mon intention, le i5 juillet dernier. Comme vous, j'aime à penser qu'il est des lieux privilégiés d'où la prière s'élève plus efficace et plus agréable vers le ciel ; et l'endroit où le plus grand des rois de France quitta la terre pour entrer en possession de son éternelle gloire, doit certainement être de ce nombre...

« Je vous félicite, monsieur l'Archevêque, de pouvoir exercer votre sollicitude pastorale sur ce coin de terre que j'espère bien visiter un jour, où je m'agenouillerais avec bonheur, et que je baiserais avec respect, en souvenir de mon saint aïeul. Si je n'ai plus à combattre au même degré que lui la barbarie musulmane, j'ai à triompher des barbares de la civilisation qui veulent chasser Dieu de la France, où cependant il doit avant tout rentrer en maître, pour que j'y puisse rentrer en roi. »

Après un jour ou deux passés dans la pauvre maison aujourd'hui occupée par l'orphelinat arabe, Mgr Lavigerie avait accepté l'hospitalité que lui offrait, dans sa belle résidence d'été de la Marsa, M. Roustan, que d'ailleurs il avait autrefois connu en Syrie, au consulat de France, à Beyrouth. Là, dans ce tête-à-tête journalier, ils se furent bien vite compris sur les affaires tunisiennes. La France se trouvait là en face d'une rivale inquiète, l'Italie, qui de plus en plus s'habituait à considérer la Tunisie comme un fief, déjà occupé en majorité par ses nationaux, et qui

devait tôt ou tard lui appartenir par dévolution ou révolution. C'était sa langue qu'on parlait chez les Européens, c'était son clergé qui régnait sur les consciences catholiques, c'étaient ses fonctionnaires qui détenaient toutes les administrations ; et le Bey lui-même ne s'inspirait guère, en matière politique, que de leurs conseils jaloux. La France, avec sa minime population de commerçants, et malgré son immédiat voisinage algérien, n'était là qu'un grand nom étranger, ouvertement méprisé, secrètement redouté. On y comptait environ a5.ooo Italiens, et presque autant de Maltais, sujets anglais, contre i. ooo Français, répandus en Tunisie. Il s'agissait donc pour nous de suppléer au nombre par l'influence morale. Ce devait être beaucoup l'affaire de la charité, cette inséparable auxiliaire de M8r Lavigerie. Mais elle ne devait pas se présenter les mains vides. « Sur chaque motte de terre où l'Italie met un homme, nous mettrons un écu, » dit un jour l'Archevêque, dans ses entretiens avec le consul de France. Tel allait être son programme. Dans la main de la charité, l'écu devait fructifier et se multiplier.

Dès cette première visite, Mgl" Lavigerie avait vu tout ce que cette main aurait à semer de libéralités, suivant sa manière prompte et nette de saisir et embrasser toute chose d'un premier regard. « C'est par la charité qu'on rachètera ce peuple de la barbarie, » écrivait-il de là, et il déployait l'ensemble de ses plans. Il avait visité à Tunis le pauvre et étroit hôpital où les sœurs de Saint-Joseph entassaient leurs malades, couchés à terre et si pressés qu'il dut enjamber leurs lits pour traverser les salles : il le ferait transférer ailleurs pour l'agrandir, ou, mieux encore, il en construirait un nouveau pour les indigènes, comme aux Atafs ; il ouvrirait pour les vieillards un asile des Petites-Sœurs des pauvres; il appellerait une communauté de sœurs de Bon-Secours pour la visite des malades à domicile. Tout cela fut vu, dit et annoncé par lettre à ses missionnaires. Il fit entrer le Bey dans ses desseins chari-

tables, il y intéressa la colonie européenne; il s'appuya surtout sur le consul de France déjà entièrement conquis à ses desseins.

De plus, une quinzaine de jeunes nègres, rachetés à Tripoli ou dans le Sahara, formaient déjà en ce lieu, à l'ombre de la maison des pères, les prémices de la future mission du désert : « Tunis, écrivait alors l'Archevêque, est destinée dans notre pensée à servir de lieu d'éducation et de formation, non seulement pour les jeunes Arabes et Berbères, mais encore pour les jeunes nègres. » Ç'allait être pour lui une seconde capitale apostolique, comme Alger.

Après douze jours tout remplis par ces vastes projets et par la recherche des voies et moyens d'exécution, la chaloupe royale du Bey conduisit l'Archevêque, escorté des autorités, à bord d'un vapeur partant pour l'Italie. Mgr Lavigerie emportait Carthage et Tunis dans son cœur.

« Je veux vous exprimer tous mes sentiments de reconnaissance pour vos grandes bontés, durant mon séjour à Tunis, écrivit-il ensuite à M. Roustan. Il est impossible d'être plus aimable et meilleur que vous ne l'avez été. Si jusqu'ici, je ne vous ai pas écrit ma gratitude, je l'ai dite du moins très haut au ministère des affaires étrangères où vous êtes tenu en haute estime, et partout où j'en ai trouvé l'occasion, sans oublier votre excellent oncle l'amiral Fabre La Maurelle. » Le concert de ces deux hommes, et l'appui qu'ils se prêtaient, allaient devenir le prélude de grands événements.

Cependant les projets d'établissements français de l'Archevêque, à Tunis, avaient déjà éveillé certaines inquiétudes sur ses ambitions. Ces grandes constructions annoncées sur l'ancienne citadelle de Byrsa n'étaient-ils pas une menace? Il y fallait prendre garde. C'est pourquoi il fit savoir, par la même lettre au Consul, « qu'il tenait particulièrement à ce que tous les bruits que sa présence y avait fait naître tombassent complètement, avant que

de rien entreprendre. » — « Ce n'est pas, dit-il, que je les abandonne, mais je les subordonne aux circonstances et aux nécessités. » En conséquence, à cette lettre personnelle, en étaient jointes deux autres officielles, ostensibles, dans lesquelles il disait : « Je vous avais parlé, dans mon dernier voyage, du projet conçu par les missionnaires qui desservent Saint-Louis, de reconstruire la chapelle sur un plan plus convenable et d'ajouter aux constructions existantes deux corps de bâtiments, dont l'un servirait à une infirmerie et l'autre à un petit collège. Les circonstances actuelles ne me paraissent pas favorables à la construction d'une église qui, par sa situation même, est de nature à susciter l'attention des indigènes et les préoccupations jalouses des étrangers. Je remets donc ce projet à une époque ultérieure, et je pense me trouver en cela d'accord avec votre propre sentiment. Mais je ne pense pas que vous puissiez voir le moindre inconvénient à ce que nos pères commencent le bâtiment de l'infirmerie d'abord, et après, celui du petit collège, car il n'y a rien là qui puisse exciter la moindre susceptibilité, surtout celle des indigènes; au contraire, puisque cette entreprise n'est que pour favoriser les ouvriers d'abord, et ensuite les pauvres malades et les familles européennes. »

On lisait, dans ses lettres intimes : « Je n'ai comme vous qu'un seul désir, celui d'asseoir et d'augmenter en Tunisie notre influence française et chrétienne; et je tiens à ne rien faire qui puisse contrarier vos vues, ni vous créer des embarras et des ennuis. »

En attendant qu'il bâtit, l'Archevêque semait, il semait les écus, comme il s'était exprimé; et ce fut d'abord sur le Bey qu'il songea à faire tomber quelque chose de cette semence d'or de laquelle il espérait de bons fruits pour son pays. « Je veux vous demander un conseil, écrit-il au consul, à la même date. Le Bey, sur votre désir, m'a donné le grand cordon de son ordre. Je ne sais si cela serait convenable, mais j'aurais la pensée de profiter de

quelque occasion pour lui faire offrir un cadeau, à l'orientale. J'y mettrais volontiers quelques milliers de francs, afin que la chose fût ce qu'elle doit être. Que pensezvous de ce projet? Et si vous l'approuvez, que pensez-vous que je puisse offrir au Bey qui lui soit agréable? Je me conformerai à votre manière de voir, mais j'avoue que j'aimerais à vous voir pencher pour le cadeau, d'abord parce que les petits présents entretiennent l'amitié, et que je désire naturellement la bienveillance du Bey pour nos missionnaires; et ensuite parce que je voudrais montrer à ce prince comment savent se comporter envers lui des évoques français. »

Ce fut seulement dans l'année 1879, (îue ^^ Lavigerie crut l'heure venue de reprendre, sans porter ombrage, son projet de construction du collège Saint-Louis. Il avait demandé à M. Waddington, ministre des affaires étrangères, l'autorisation de le bâtir sur le terrain de la France. Le 10 juin, le ministre répondit à M. Roustan « qu'appréciant les considérations que le consul avait fait valoir à l'appui, il ne pouvait se refuser à accueillir cette demande ». Ces considérations étaient, on le devine, tirées des précieux services de l'Archevêque d'Alger et de l'intérêt bien compris de la France.

En retour, au mois de septembre, Mgr Lavigerie félicitait M. Roustan de sa promotion si méritée au grade de commandeur de la Légion d'honneur, et il lui annonçait qu'une promotion d'un autre genre ne tarderait pas à le recompenser : « On est toujours enchanté de vos services au ministère; et M. Waddington s'en exprime dans des termes que j'ai été, pour ma part, bien heureux d'entendre . »

C'était de Rome, i3 septembre 1879, que Mgr Lavigerie adressait cette lettre. Il n'y perdait pas de vue ses desseins sur Tunis. «Je dois vous dire, ajoute-t-il, que j'ai voulu être autorisé explicitement par le saint-Père lui-même à ouvrir un collège catholique français à Saint-Louis, et que cette

autorisation m'a été accordée. Je le notifie à M^ Suter par la lettre que je me permets de placer sous ce pli, en vous demandant de vouloir bien la lui faire remettre, car je pense qu'il est convenable qu'il la reçoive par vos mains. »

La réponse de Mgr Suter, poussé par plusieurs de ses conseillers, comme lui-même l'avoue, fut une réclamation contre les prétendus empiétements de l'Archevêque français, soit sur le domaine temporel de Saint-Louis, soit sur le spirituel, qui relevait uniquement de la juridiction du Vicaire apostolique. Mgr Lavigerie fit une réponse de laquelle il communiqua le contenu à M. Roustan, par lettre du a3 novembre i8^3 : « Pour ce qui concerne le spirituel, disait-il au consul, je suis parfaitement en règle avec le Pape; et pour le reste j'entends conserver les droits de la France et de votre consulat général vis-à-vis des prétentions injustifiables de l'évêque de Rosalia. C'est à vous seul qu'il appartient de décider, comme vous l'avez fait déjà, de concert avec le ministre des affaires étrangères, les constructions qu'il convient de faire ou de ne pas faire à Saint-Louis ; et je ne pense pas que vous soyez d'avis de permettre, sous forme indirecte, l'ingérence de la colonie italienne dans nos affaires nationales... Tout cela n'est évidemment qu'une manifestation du dépit des Italiens, en présence de l'accroissement de l'influence française dû à vos habiles et constants efforts. »

Une page confidentielle de la même lettre à M. Roustan marquait un pas de plus et un pas important vers la prochaine possession religieuse, non seulement de cette colline, mais de toute la mission de Tunis, parle clergé français. Le Préfet de la Propagande, faisait-il savoir au consul, lui avait proposé verbalement de partager en deux le vicariat apostolique de la Tunisie, et de lui donner à luimême, avec le concours de ses missionnaires de Saint-Louis, la juridiction spirituelle sur ce vicariat, avec le titre de Délégué apostolique. — «J'ai refusé, ajoute-t-il, parce que cette division me paraît difficile et inefficace. Seulement j'ai vu

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qu'il serait possible d'.obtenir la juridiction sur le pays tout entier, si l'on préparait convenablement les voies à cette solution . »

Pour justifier ce dessein, il faisait voir l'insuffisance reconnue du service religieux actuel dans la Régence, en raison du trop petit nombre des pères Capucins , en tout une quinzaine de prêtres, incapables de desservir les localités chaque jour plus nombreuses où s'établissaient les catholiques d'Europe. » Et, comme conclusion : « Je suis convaincu que, si je faisais moi-même savoir au Pape que j'accepterais de me charger, avec mes missionnaires, du service religieux de la Tunisie, la question pourrait être favorablement résolue. »

Il engageait le consul à agir et faire agir dans ce sens, auprès des ministères. « Vous obtiendrez ainsi, sans embarras, un résultat qui serait un triomphe nouveau pour votre politique : celui d'annexer officiellement au point de vue religieux la Tunisie à l'Algérie française, et de pouvoir y créer librement, par ce moyen, tous les établissements, écoles, hôpitaux, etc. » Toutefois l'exécution de ces plans devait être ajournée jusqu'à la mort du vénérable évêque octogénaire de Rosalia. Mais déjà présentement, un mémoire détaillé devait être rédigé et tenu en réserve à notre ambassade de Rome, pour être présenté au Pape, dès que l'heure favorable pour agir aurait sonné.

En attendant, il résolut de posséder lui-même une résidence sur les lieux : il voulait être au centre de ses opérations. « Cinq villages, a-t-il écrit, sont construits au milieu des ruines de Carthage, et sur ces ruines mêmes. Ces villages sont : La Marsa, sur l'emplacement de l'ancienne Megara, le quartier des grands; c'est aujourd'hui l'habitation du Bey régnant, des princes tunisiens, celle des consuls, durant la moitié de l'année ; Sidi-Bou-Said, sur le cap qui porte encore le nom de Carthage ; La Malga, autour des anciennes citernes d'Adrien, encore existantes, dans l'ancien quartier des Mappales; Douar-es-Chott (le village du Lac), à l'extré-

mité de l'ancienne Tœnia, qui borde le lac de Tunis et donne accès dans la ville : c'est par là que Scipion s'en empara; enfin Sidi-Daoud, sur l'emplacement même de la triple enceinte qui fermait Carthage du côté de la terre. Le reste est parsemé de maisons de plaisance, les unes sur le bord de la mer, les autres sur les collines. »

C'est dans le premier de ces villages, à La Marsa, que Mgr Lavigerie loua d'abord, acheta ensuite une petite villa, pour l'habiter durant ses séjours en Tunisie et y présider à ses travaux d'aujourd'hui et de demain. Il la prit telle qu'elle fût incapable d'éveiller la moindre susceptibilité, en attendant le jour de la transformer en palais. La villa Odo, du nom du dentiste qui l'avait occupée, n'était qu'une modeste maison arabe, isolée dans la campagne, composée de quelques petites pièces d'habitation, dont plusieurs n'avaient pas plus de trois mètres de large. Une entrée par une porte grillée sous une voûte basse; à droite un petit parloir, à gauche la salle à manger; au premier et unique étage la chapelle, le bureau et la toute simple chambre à coucher du prélat; telle fut l'étroite demeure qu'il habita en Tunisie pendant trois ans. Il ne tarda pas à aller en prendre possession et s'y remettre à la grande œuvre qui passionnait son cœur : celle que, dans ses lettres à M. Roustan, il appelait « l'établissement du protectorat religieux » de la France.

Le 5 avril 1880, Mgr Lavigerie reprit donc la route de Carthage. Il y arrivait à bord de l'aviso français, le Cassard, un bateau de l'Etat. C'était la première fois qu'il y abordait de jour, et l'ancienne reine des mers s'offrit à lui de loin sur son pauvre trône de ruines, dans sa solitude sans vie. Quand on entre dans le golfe de Tunis, ou voir s'élever d'abord une côte montagneuse dont on distingue peu à peu les plis et les enfoncements, sous un revêtement aride d'herbes grises et blanchâtres qui tapisse les roches. Sur la gauche, les sommets escarpés du Zaghouan, du Djebel-Rças et de la montagne de Bou-Cornil, dont les

deux cornes se dressent derrière Hamman-Life, forment le fond du tableau. Le golfe s'élargit, la Goulette apparaît avec ses terres basses et son lac salé. Plus loin, dans le fond, une longue traînée, crayeuse, énorme, monte aux regards surpris. On dirait une escalade de maisons en terrasses, au-dessus desquelles émergent les coupoles et les minarets blancs des mosquées. C'est Tunis, Tunis el Hedera, la ville verte, comme on la nommait autrefois. Sur la droite, à partir du cap Farina, de distance en distance, brillent au soleil les toits plats des villas bariolées habitées dans l'été par les riches Tunisiens. Au-dessus, c'est Saint-Louis-de-Carthage et sa chapelle française ; puis on est dans la rade, une mauvaise rade où les vents de l'Est soufflent comme en pleine mer. La passe de la Goulette, naguère à demi-ensablée et difficile dans les gros temps, ouvre l'entrée du lac où des canots maltais prennent lès passagers et les déposent, fortement secoués et endoloris, sur des quais à demi-croulants, disjoints et crevassés. Telle est, ou du moins, telle était, à cette époque, l'arrivée à Tunis.

L'Archevêque fut reçu avec les plus grands honneurs. En descendant du Cassard, il trouva le canot du Bey pour le transporter. Au débarcadère, le secrétaire du consulat vint le saluer au nom de M. Roustan. Celui-ci venait d'être élevé à la dignité de ministre plénipotentiaire, comme Mgr Lavigerie le lui avait fait pressentir précédemment, et il était absent pour quelques jours. Il n'en voulut pas moins que l'Archevêque prît domicile dans sa maison d'été. Mais! ce fut pour peu de temps, et le prélat s'installa à sa petite villa, dès qu'elle put le recevoir, comme nous l'apprend cette lettre du 21, à M. Roustan : « Je quitterai, demain soir, votre belle maison de la Marsa, pour prendre possession de la propriété Odo que je viens de louer, avec facilité d'acheter. Je ne peux pas quitter votre campagne sans vous dire combien je suis reconnaissant de votre aimable hospitalité. J'en con-

serverai un souvenir qui ne fera qu'accroître les sentiments de mon dévouement très respectueux. » Cette résidence qu'il prenait là, en face de Tunis, comme un homme qui s'établit à demeure, donna beaucoup à penser a amis et ennemis.

Les constructions du collège. se poursuivaient avec une activité qui trouvait, dans les travaux mêmes, le premier paiement de ses peines. Les fouilles exécutées pour l'extraction de la pierre avaient exhumé l'acropole carthaginoise, endormie là depuis de longs siècles. C'étaient des pans de murailles, des fûts de colonnes, des fragments de statues, des tombeaux de tous les âges, des traînées de pavé en mosaïque, des inscriptions sans nombre, et comme les gisements successifs des civilisations punique, grecque, romaine, chrétienne, arabe, superposées par couches ou entassées pêle-mêle par le temps et les révolutions. Mgr Lavigerie se sentait l'héritier de ces grandeurs du passé, et il comprit quel prestige il en pourrait faire rejaillir sur toute son entreprise.

Un homme s'était trouvé parmi les missionnaires, qui avait fait sa chose de cette antiquité. Le P. Delattre était devenu carthaginois. Il recueillait ces reliques, rapprochait ces fragments, déchiffrait ces inscriptions, classait ces lampes symboliques, donnant aux choses leur âge, leur histoire, leur nom. C'était un archéologue d'instinct et de vocation, avec l'enthousiasme qui est de l'essence de la profession d'antiquaire, mais aussi avec la modestie toute simple et toute ronde que commande la profession religieuse. La première brochure qu'il publia, par ordre de l'Archevêque, est de cette année 1880. Elle est consacrée spécialement aux lampes chrétiennes trouvées soit sur l'antique Byrsa, soit sur la colline voisine où les savants ont fixé l'emplacement du célèbre temple de Tanith ou d'Astarté, la Junon céleste des Romains, converti en église, l'an 3 19. Le P. Delattre explique le sens des représentations allégoriques de ces lampes, très semblables d'ailleurs à cel-

les des catacombes romaines. Mais, entre toutes, une belh empreinte de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, debout, nimbé d'une croix grecque, foulant aux pieds 1( serpent, et l'écrasant de sa lance surmontée elle-mêm< de la croix, le transporte d'espérance. Il y voit poui Carthage un présage de résurrection, et il salue la victoire du Christ régnant et triomphant au-dessus de c( vaste tombeau : Christus vincit, etc.

Sans doute ce n'était là pour ses missionnaires qu'ui emploi secondaire, mais l'Archevêque entendait bien qu'il ne fût pas perdu pour la gloire de Dieu et de la France : « A la vérité, écrivait-il, lorsque les missionnaires sont venus s'offrir à moi, ils ne pensaient qu'à éclairer les barbares de l'Afrique, mais je ne crois pas les détourner d< leur œuvre, en les chargeant de prouver en outre, pai les faits, à quelques civilisés de notre Europe, que l'Eglist n'a pas cessé d'être l'amie des sciences. Et, comme il faut qu'une œuvre, pour vivre et se développer, s'incarne dam un homme, c'est le P. Delattre qui a été définitivement chargé par moi de ces travaux d'archéologie : il a le feu sacré. »

Dans ses promenades de la Marsa, Mgr Lavigerie s'était mis à converser avec les vieux Arabes du voisinage. Il ei apprenait parfois de singulières choses, sur saint Louis, par exemple. Ces braves gens lui racontaient, entre autre* nouveautés, qu'au moment de mourir, le saint roi de France avait eu une apparition de Mahomet qui lui avait fait réciter la formule sacrée du Coran : « Il n'y a qu'm Dieu qui est Dieu, et Mahomet est son prophète ». Moyennant cela, et à cause sans doute aussi de ses rares vertus, Louis obtint l'entrée du Paradis. Seulement son nom roumi fut changé en un nom arabe : au lieu de Louis, Mahomet l'appela Bou Saïd. « Et c'est lui, disent les gens du pays, qui est honoré là, dans cette mosquée bâtie en face de Carthage, et qui porte en effet ce nom de Bou Saïd. » Voilà comment la mémoire du saint roi

reparaissait encore, défigurée, mais vénérée, sous les profanations dont l'avait recouverte l'imagination musulmane.

La villa Odo qu'occupait l'Archevêque n'était qu'à quinze cents mètres de celle habitée par le consul général de France. Il était peu de jours où, dans la matinée, M. Roustan n'arrivât à cheval pour s'entretenir avec lui des affaires du pays. On était alors au plus fort de ce qu'on appelait le conflit tunisien. Les attentats des hordes de la Kroumirie et de la Tunisie contre notre armée et notre marine se multipliaient chaque jour. En 1879 éclatait l'insurrection de l'Aurès, fomentée et pourvue d'armes et de munitions par les sujets du Bey. Dans la même année, 9 octobre, une embarcation de notre stationnaire le Forbin était assaillie dans les eaux de la Goulette par les propres soldats d'Es-Sadoc. Nos tribus des frontières se plaignaient à nous de voir leurs moissons pillées, leurs troupeaux razziés par ces terribles voisins, qui poussaient leurs incursions jusqu'à La Calle. M. Roustan ne cessait de demander des réparations à Sadoc-Bey qui n'en donnait jamais : que pouvait-il faire contre ces nomades? Les esprits étaient fort agités, et l'opinion enfiévrée. Autour des missionnaires, sur la colline de Byrsa, régnait une vive alarme : « On nous représente déjà les Arabes comme venant s'emparer de Saint-Louis, relate le journal des pères. Mais nous ne nous préoccupons pas beaucoup de tout cela, et restons dans le calme. »

En conséquence de ces déprédations et de ses menaces, le consul général expédiait à son gouvernement des dépêches qui démontraient la nécessité d'en finir avec un état de choses incompatible avec l'honneur comme avec les intérêts de la France. Aussi bien l'Italie se sentait-elle pressée d'enlever la Tunisie à nos convoitises grandissantes. A Rome, on venait de découvrir, fort à propos, que géologiquement cette côte avait été primitivement une terre italienne, détachée violemment par un cataclysme de la Péninsule, à laquelle il fallait la ressouder par la Sicile. Le

ai juillet 1879, le député Damiani avait déclaré à l'Italû assemblée que « la Tunisie était la dernière porte ouverte à son expansion. » Le représentant du Quirinal à Tunis, M. Maccio, était à l'œuvre. Il était parvenu à s'assurei Je concours du ministre favori du Bey , Mustapha-ben- Ismaïl, lequel entrait entièrement dans ses vues contre nous. On disait même que Maccio avait eu avec le roi Humbert, à Palerme , un entretien politique qui couvrait toutes ses insolences et autorisait toutes ses audaces. La question était donc finalement de savoir qui, de l'Italie ou de la France, dominerait sur la Régence, dans un bref délai.

Au sein de ces compétitions, l'arrivée de l'Archevêque d'Alger en Tunisie avait éveillé les soupçons de la presse rivale. Elle regardait d'un œil inquiet les relations journalières des deux voisins de campagne, à la Marsa. L'Avenir de la Sardaigne, dans son numéro du 6 mai, dénonçait les intentions notoirement annexionistes de l'Evêque français : « C'est un bruit persistant, disait cette feuille, que le gouvernement français fait des tentatives pour amener le Vatican à comprendre la Régence de Tunis dans le diocèse de Constantine aujourd'hui sans évêque, ce qui permettrait à l'Archevêque d'Alger d'étendre sa juridiction jusque sur le pays. » Qu'en était-il? On ajoutait, chose plus douteuse, qu'il ne s'était fixé à la villa Odo que pour y attirer et établir les jésuites expulsés d'Algérie et de France. Quant à M. Roustan, toute arme était bonne contre lui. Lui-même, envoyant à l'Archevêque les articles dont on l'accablait, lui disait : « Vous y lirez, Monseigneur, que Y Avenir de la Sar daigne m'accuse simplement, dans le même numéro, d'avoir fait un banquet, le vendredi Saint, et cela avec des juifs ! Je ne sais vraiment pas comment on peut en venir à de telles infamies. De quoi ne vont-ils pas m'accuser encore ? »

Fidèle à son programme, l'Archevêque marchait, à travers tout cela, de bienfaits en bienfaits, et l'annexion qu'il

faisait était celle des sympathies qu'il gagnait à la France. Non content d'avoir acquis la colline de Hyrsa, d'y bâtir un collège et une infirmerie, il acheta à la Marsa un domaine considérable et propre à la culture, pour l'entretien de ses œuvres tunisiennes futures. Sa considération s'en accrut en proportion , parmi les indigènes et les étrangers. La colonie française se serrait autour de lui comme autour d'une gloire et d'une force; la population maltaise trouvait en lui un appui. Les Italiens eux-mêmes qu'il tenait en respect étaient forcés parfois de rendre les armes devant ses habiles largesses. Il avait eu affaire durant ce séjour, avecMgr Suter, comme nous l'apprend cette lettre du 10 mai, adressée à M. Roustan : « Je pars, Monsieur le ministre, sans aller à Tunis, par suite d'un incident avec Mgr Suter qui a fait, ces jours derniers, un simulacre d'attaque contre nos pères de Saint-Louis. Mais une sortie vigoureuse de ma part a mis l'ennemi en complète déroute, et je le laisse réfléchir. » Or, M. Roustan lui-même nous apprend qu'avant de partir l'Archevêque lui envoya une somme de quatre mille francs, en le priant de la faire accepter au bon prélat pour ses œuvres et ses pauvres. Aussi, lorsque Mgr Suter se présenta au consulat pour se plaindre du procédé de l'Evêque français, M. Roustan n'eut qu'à faire reluire les bienheureux 4-ooo francs pour qu'immédiatement tout fût pardonné, effacé, oublié, et le ministre de France conjuré, supplié de laisser ignorer cette scène à l'Archevêque d'Alger.

Après plus d'un mois de séjour, M8r Lavigerie s'était donc rembarqué. Il se rendait à Rome où l'appelaient les affaires de l'Eglise et des missions. « Je regrette bien, lui écrivit alors M. Roustan, de n'avoir pu trouver l'instant d'aller vous donner le « Mabrouk » dans votre nouvelle propriété avant votre départ. » Du moins voulut-il témoigner à M. de Freycinet des grands services que la présence de l'Archevêque à Tunis venait de rendre à la cause française : « J'ai reçu, répondit le Ministre des Affaires

étrangères, la lettre par laquelle vous m'avez signalé l'impression heureuse produite dans la Régence par le séjour de Mgr Lavigerie. La sagesse de ce prélat, dans les circonstances actuelles, est un motif de plus pour que nous nous félicitions de le voir apporter au développement de l'influence française en Tunisie le concours de son autorité personnelle. »

L'Archevêque s'arrêta à Malte où il avait fait l'acquisition d'un ancien couvent, pour y recueillir ses missionnaires, en cas d'expulsion : « Je m'en vais vous y préparer vos logements pour un avenir peut-être prochain, leur écrivait-il; car tout fait craindre, hélas! des catastrophes. Mais ne nous laissons point abattre, et ayons foi et confiance dans la puissance du Seigneur! » Il s'arrêta à Messine, puis à Naples. Le 29 mai, il était à Rome, d'où il envoya à ses Apostoliques la bénédiction du pape, avec ses pieux conseils pour la fin du inois de Marie. Le 10 juin, nous le trouvons à Paris où il renseigne le ministère sur la conduite à tenir dans nos affaires en Tunisie. Il visita le Nord : « J'arrive de Cambrai, écrivait-il ensuite. J'ai été enchanté et émerveillé des bonnes dispositions de ce pays. » A Lille, il fut heureux de voir pour la première fois l'établissement de Saint-Eubert, où il avait placé quelques-uns de ses jeunes Arabes, étudiants en médecine à la Faculté catholique de cette ville : « Voilà, écrit-il, une œuvre apostolique à laquelle n'avaient pas songé sans doute les fondateurs de nos universités catholiques de France. Mais ceux qui les ont établies, particulièrement celle de Lille, ont fait preuve d'une foi si ardente que Dieu leur devait, ce semble, la couronne de l'apostolat. Je suis doublement heureux qu'il se serve de mes faibles mains pour la leur donner, dès ce monde. »

Rentré en Algérie pour les deux mois de septembre et d'octobre 1880, M=r Lavigerie se disposa à y placer sur le siège de Constantine un prêtre de son choix, M. l'abbé Gillard, que nous avons vu si bien mériter de la France,

sur les champs de bataille et dans les ambulances de 1870. Si quelqu'un eût été capable de succéder un jour a Mgr Lavigerie dans l'accomplissement de ses grandes entreprises, c'eût été certainement cet homme de sa droite, noble intelligence, esprit orné, beau caractère, cœur généreux, initié pendant quatorze ans à tous ses travaux apostoliques, employé successivement en Kabylie, à Tunis et à Jérusalem, et dont lui-même disait « qu'il était bien son fils par sa fidélité et par son dévouement. »

En le destinant à Constantine, le métropolitain lui demandait d'y débuter par un acte d'une audacieuse gravité : celui d'en transférer le siège à Bône, l'ancienne Hippone d'Augustin. Hippone, comme Carthage, n'est plus qu'un amas de ruines sans nom ; mais Bône est près de là, plus chrétienne que Constantine, avec ses 28.000 habitants dont 20.000 Européens; plus riche de son commerce, comme toutes les villes maritimes; riche surtout de ses souvenirs religieux dont Mgr Lavigerie désirait rajeunir la gloire, comme il faisait et voulait faire dans l'Afrique entière. Rome venait de se montrer favorable à son projet; mais il devait échouer contre l'opposition de la ville de Constantine, et contre celle en conséquence du gouververnement français, échouer surtout contre la tombe de l'homme doux et fort qui seul eût pu tout concilier par sa bonté et tout surmonter par son courage. M. Gillard, à peine de retour de Vichy à Alger, pour aller de là recevoir le sacre épiscopal dans l'église de Bône, fut emporté par la mort, le 29 septembre 1880.

Ce fut une des plus grandes douleurs de la vie de Mgr Lavigerie. Lui-même lui administra les derniers sacrements. « O heures cruelles, disait-il, ô souffrances qu'il faut avoir éprouvées pour les comprendre ! Voir un fils si fidèle, en proie à toutes les tortures, et ne pouvoir les adoucir ! » Il avait dit à l'Archevêque qui lui parlait de son sacre : « Non, Monseigneur, vous ne me sacrerez jamais ». Il sentait en lui une réponse de mort. Après sa confession

dernière, à l'agonie, il lui dit simplement : « Monseigneur, j'offre maintenant ma mort pour mon diocèse, puisque je n'aurai pu lui consacrer ma vie. »

Mgr Lavigerie voulut qu'il fût inhumé à Notre-Dame d'Afrique, entre l'autel de Marie et celui de Sainte-Monique, lui le successeur nommé d'Augustin. Il prononça en larmes son oraison funèbre, qui n'est qu'un long cri de douleur. Mais le meilleur éloge du prélat était son testament, le testament d'un vrai prêtre, que Mgr Lavigerie fit lire devant son cercueil. Il léguait sa bibliothèque, son unique richesse, à l'Archevêque d'Alger, pour ses œuvres arabes : « Qu'il daigne recevoir avec bienveillance, disait-il, ce témoignage de ma profonde vénération pour ses vertus apostoliques et l'intrépidité de sa foi ; et de ma reconnaissance pour les bienfaits dont il n'a cessé d'honorer ma faiblesse. Qu'il le reçoive comme une affirmation inébranlable de ma foi dans le retour au christianisme des infidèles de l'Afrique du nord, autrefois si chrétiens. La pensée que je me suis consacré de tout cœur à cette œuvre si catholique et si française me rassure en présence de la justice de Dieu. »

Quand il eut présidé aux obsèques de ce cher fils, quand il eut présidé, presque dans les mêmes journées, au départ de la troisième caravane de ses missionnaires pour l'Afrique des Lacs, comme nous l'avons raconté, Mgr Lavigerie se retrouva à Carthage dans la fin d'octobre. Son collège de Saint-Louis y était ouvert depuis quelques semaines. Comme toujours, l'Archevêque avait voulu faire grand. A quelques pas au-dessus de la chapelle Saint-Louis, la nouvelle construction, éclatante de blancheur, déployait l'une des trois ailes qui devaient composer ensuite l'édifice complet. Le point culminant de la colline où il s'élevait était, croyaiton, celui d'où l'armée de Scipion avait vu monter les flammes qui dévoraient l'héroïque femme d'Asdrubal et ses enfants. Tout autour se déroulent, en cercle d'un rayon indéfini, la mer et le lac, les plaines et les montagnes. Une colonnade

à deux étages en marbre blanc de Carrare règne sur toute la façade et porte des arceaux mauresques en fer à cheval. L'édifice attendait des coupoles à chacune de ses extrémités. Il les attend encore. Plus tard nous verrons la Basilique de Saint-Louis achever près de là cet ensemble de grand style, et couronner ce sommet.

Quand, en novembre, l'Archevêque y fit sa première visite, trente-neuf enfants étaient présents sous la direction du P. Bresson. Le quart des élèves étaient musulmans, les autres étaient catholiques, protestants ou juifs. C'étaient des Français, des Italiens, des Anglais, des Maltais. Même les frères du Bey y avaient mis leurs fils. Un jeune musulman de dix-huit ans complimenta l'Archevêque en langue arabe, « bénissant celui qui venait tirer les hommes de l'ignorance, )) disait-il. Tel était bien le vœu du pontife, lequel disait: « Saint Louis mourant s'est écrié :Qui nous donnera de voir la foi chrétienne prêchée à Tunis ! Eh bien, ce désir sera exaucé par le collège élevé sur le lieu même où le saint roi le formulait. »

La saison était venue de défricher et planter le domaine agricole qu'il avait acquis à la Marsa : il allait implanter la vigne en Tunisie ; ce sera un autre bienfait qu'elle lui devra, et non le moindre en ce genre. Il venait d'amener pour ces travaux son bon abbé Gatheron. Il y avait deux ans qu'il l'avait nommé chanoine titulaire d'Alger, en même temps que curé de Mustapha-Supérieur : « Mon bien cher ami, lui avait-il écrit, il est juste de vous récompenser de votre inaltérable dévouement à vos supérieurs et à l'Eglise. Croyez, mon cher chanoine, qu'il m'est particulièrement doux de pouvoir vous prouver ainsi, avant de mourir, mon estime et mon amitié. » Cette amitié était seule capable de consoler le zélé curé de son éloignement de sa paroisse de Mustapha, et le pieux chanoine de l'abandon de sa stalle, au chœur de la cathédrale qu'il eût remplie tout entière de sa puissante voix.

Mais pour mettre un écu sur chaque motte de terre,

comme voulait l'Archevêque, il fallait trouver les écus, car ses mottes de terre se multipliaient. Dans cette tâche toujours renaissante, les quêteurs les plus intrépides se disaient à bout de forces et d'expédients. Pourquoi ne pas s'en tenir enfin aux œuvres établies? lui demandait le P. Charmetant. L'Archevêque déclara ne pas goûter cet avis : « Mon cher ami, tout ce que vous me dites là m'effraie étrangement. Les œuvres établies, c'est bien, mais si on se borne à cela, nous périrons. Eh bien, ne quêtez pas vous-même, puisque cela vous ennuie tant, mais organisez des quêtes. Que deviennent donc l'Amérique du Sud, et les Conférences et Lectures dans l'Amérique du Nord, et tant d'autres projets? S'il faut les exécuter, c'est le moment, ou jamais ! »

Il avait toujours la ressource des grandes sociétés de propagande apostolique en France, la Propagation de la foi, la Sainte-Enfance, les Écoles d'Orient, et l'Archevêque venait d'en faire un éloge reconnaissant, le 3 décembre 1880, dans son commentaire de la récente Encyclique Sancta Dei cwitas, sur le même objet. Mais il eût voulu quelque chose de moins précaire que le sou par semaine des associés de ces œuvres. Il eût voulu des fondations à perpétuité destinées aux missions en pays infidèles, moyennant de larges dotations, comme on avait fait en France pour les fondations de chaires aux Facultés catholiques. « Ce serait, disait-il, l'existence des missions assurées. Si l'on fondait ainsi des vicariats apostoliques, des stations, comme en Amérique, par exemple, on a fondé des diocèses et des paroisses, quelle puissance! Je vous livre cette pensée, mes frères; si Dieu veut la bénir, elle peut porter de grands fruits. »

Pour les travaux d'exhumations archéologiques et de collections historiques qu'il faisait à Carthage, il espérait bien que l'Institut, qui s'en enrichissait, consentirait conséquemment à en faire les frais. Il y avait deux ans qu'en 1878 le P. Delattre, se rendant auprès d'un blessé, à Sidi-Bou- Saïd, avait vu de petits pâtres lui présenter un fragment de marbre ne portant que ces quatre premières lettres :

EVGE... Le mot était encourageant. A chaque promenade c'étaient de nouveaux fragments ou inscriptions qui lui étaient apportés et donnés, moyennant quelques deniers. On fit des fouilles, des tranchées. Une Basilique entière sortit de là peu à peu , d'une longueur de 65 mètres sur 4^ de largeur, enfouie à fleur de sol avec son atrium, ses neuf larges nefs, son ciborium, son baptistère, son presbyterium; et autour d'elle son cimetière, les areœ, d'où, deux ans après, en 1881 , avaient été retirées i.4ç)3 épitaphes chrétiennes, ainsi que des symboles religieux en tout genre. De cette Basilique merveilleuse, il n'était resté, dans le souvenir du pays, que le nom de Damous-el-Karita , maison de la charité, demeuré à ce lieu et prononcé par des barbares qui n'en savaient plus le sens.

En même temps, la science avait reconstitué la topographie de l'ancienne Carthage, dont elle retrouvait les tombes avec les débris de tous les âges. Les étrangers de toute nation, Italiens, Anglais, Allemands, s'abattaient chaque jour sur ces ruines, comme sur une épave. Les laisserions-nous exploiter nos trésors? Le i5 février 1881, Mgr Lavigerie adressa à M. Xavier Charmes, chef du secrétariat de l'Instruction publique, un mémoire étendu et très documenté, d'une soixantaine de pages, sur l'utilité d'une mission archéologique permanente à Carthage. Un musée y serait adjoint, et le tout aurait le père Delattre pour directeur. Seulement il lui fallait pour cela quelques secours , car les ressources du père étaient petites : « Il n'en a pas de plus assurées, dit le mémoire, que la bonne volonté des Arabes du voisinage qu'il soigne dans leurs maladies, et qui aiment en lui leur médecin, leur tebib, comme ils l'appellent. Or ce sont ces mêmes Arabes, laboureurs pour la plupart, qui fouillent chaque jour pour leurs cultures les champs et les jardins qui recouvrent l'ancienne Carthage; et, comme ils savent que leur tebib n'a au monde que deux passions, celle de la charité et celle des inscriptions, après avoir éprouvé l'une, ils servent l'autre de leur

mieux, mais moyennant la rétribution que n'oublie jamais un Arabe. Un autre expédient auquel il s'est résigné, il \ a quelques mois, pour se procurer les moyens de continuer ses travaux, a été de céder 1 14 de ses inscriptions à la Bibliothèque nationale. Mais le sacrifice lui a trop coûté pour que je veuille le lui imposer de nouveau. Il pleure encore ses pierres avec une douleur qui les attendrirait elles-mêmes, si elles n'étaient aveuglées sans doute par l'honneur qui leur a été fait d'être appelées à Paris. »

L'Archevêque s'excusait de venir, lui profane, plaider, devant l'Institut, la même cause que deux académiciens, MM. Dureau de la Malle et Beulé, avaient soutenue jadis devant la savante Compagnie. « Mais on pardonnera cette faiblesse, dit-il, à un vieux professeur d'histoire à la Sorbonne. Ce professeur d'autrefois est aujourd'hui évêque et évêque missionnaire, c'est-à-dire obligé de chercher du pain pour les pauvres avant de chercher des pierres pour la science. Mais rien ne l'empêche du moins de plaider pour une telle œuvre, et il ne doute pas que, pour l'entreprendre, la France ne trouve encore des Mécènes. )>

Adressant ce mémoire à une Académie, Mgr Lavigerie se crut permis de le signer de tous ses titres académiques : docteur es lettres, docteur en théologie, docteur en droit civil et canonique. Et il ajoutait, à la suite « mais non point docteur en finances ». Sur ce dernier point il se montrait trop modeste.

Quant aux Mécènes dont il provoquait les largesses, ils se firent longtemps désirer. I/Institut lui-même ajourna plusieurs années l'effet de ses promesses, jusqu'à ce qu'enfin l'importance des découvertes et la valeur des mémoires présentés par le P. Delattre lui firent attribuer quelques milliers de francs pour ses fouilles, et pour lui-même le titre bien mérité de Membre correspondant de l'Institut.

Lorsqu' après quatre mois de séjour à Carthage, Mgr Lavigerie rentra à Alger, le 1 3 février 1881, les graves événements qu'il avait prévus, sinon préparés, étaient près

d'éclater en Tunisie. M. Barthélémy Saint-Hilaire déclara que la France ne pouvait supporter plus longtemps « les atteintes constamment infligées à ses intérêts par les déprédations des Kroumirs, et à son prestige par l'impunité des coupables, qui parfois même profitaient de la connivence des autorités locales. « Toutefois, avant d'agir, on s'était assuré de l'assentiment de l'Europe , au Congrès de Berlin. L'Angleterre n'acceptait pas que l'Italie prétendit, par la possession de Tunis, commander toutes les communications maritimes avec l'Orient, de la Sicile au cap Bon. Quant à l'Allemagne, elle laissa faire, nullement fâchée de nous voir dépenser au loin nos ressources financières et militaires, et nous aliéner l'Italie qu'elle attirait à elle.

Le 3i mars 1881, une escarmouche entre des tribus tunisiennes et deux compagnies françaises échelonnées sur la frontière, à El-Aïoun, nous avait fait perdre quatre morts, avec six blessés. La République y vit un casus belli. « L'attaque inopinée des Kroumirs, écrivit le ministre, vient de décider la France, encore hésitante, en ne lui permettant plus de tarder à venger le sang de ses soldats. » Le 4 avril, M. Jules Ferry, président du conseil, exposa au parlement que le temps était venu d'entrer dans la Régence. Le 7, les crédits furent votés à l'unanimité, moins deux voix. M. Roustan fut chargé d'annoncer au Bey l'entrée prochaine de nos troupes. Dans la note remise par lui, il était dit que « nos soldats marcheraient en alliés et en auxiliaires du pouvoir souverain du Bey, et que , de son côté, la France espérait rencontrer dans les soldats tunisiens des alliés et des auxiliaires pour châtier définitivement les auteurs de tant de méfaits, ennemis communs de l'autorité du Bey et de la nôtre. » Mohammed-Es-Sadoc protesta au nom des droits de la Sublime Porte, et déclara que la France devait assumer la responsabilité de tout ce qui arriverait. Elle y était préparée.

Le corps expéditionnaire, réuni sous les ordres du général Forgemol, commandant la province de Constantine,

152 LE CARDINAL LAVIGEKIE.

se composait de s5.ooo hommes. Les Kroumirs ne pouvaient réunir que dix mille fusils. Leur premier mouvement fut de se dérober et de disparaître. Ils résistèrent si peu qu'en France on ne savait que penser de cette guerre dans laquelle l'ennemi ne se montrait nulle part. Le premier jour, la brigade Vincendon eut deux hommes tués et sept blessés; le deuxième jour huit tués et sept blessés. Attaquées de front par Vincendon, et de flanc par Galland, pris par derrière par Ritter, Logerot et Brem, que pouvaient faire les tribus? En outre des sept colonnes qui cernaient le pays, une huitième, sous les ordres du général Maurand, fut débarquée à Bizerte; et, après lui, une colonne de sept bataillons commandée par le général Bréart. Le cabinet français, redoutant l'envoi de troupes auxiliaires venant de Constantinople, avait résolu de tout brusquer. Il donna l'ordre à Bréart de marcher sur Tunis. Un télégramme lui conférait pleins pouvoirs pour traiter promptement avec le Bey. Le 12 mai, il était sous la ville, à la Manouba, où, selon ses instructions, il arrêta sa colonne, et fit prévenir M. Roustan qu'il se tenait à sa disposition pour conclure.

La ville était dans l'épouvante, le Bey dans l'affolement. Il adressa au ministre de France une protestation contre la présence des troupes françaises aux portes de sa capitale. Dans son effarement il s'en prenait aux agents italiens qu'il accusait violemment d'être la cause de tous ses maux. Mais il était trop tard.

Cependant M. Roustan faisait annoncer au Bey qu'il allait se présenter chez lui, au Bardo, accompagné du général français, et il lui demandait de lui fixer l'heure de cette importante audience. Le Bey désigna quatre heures. A l'heure dite , notre ministre vint le premier pour disposer le Bey à ce qui se préparait. Le général Bréart le suivit de près. Il se présenta au palais de Kasar-Saïr, escorté de deux escadrons de hussards. Il venait, dit-il, chargé par le gouvernement de la République française

d'une mission ayant pour but d'établir entre les deux pays des relations définitives, moyennant un traité qui terminerait à l'amiable les difficultés pendantes, en sauvegardant pleinement la dignité du Bey. Ce disant, il lui donna lecture de la dépêche qui l'autorisait à conclure. C'était inéluctable. Le traité comprenait dix articles qu'il lui notifia. Le prince demanda un délai : on ne lui accorda tout d'abord que deux heures; puis deux autres lui furent concédées ensuite. Mais une heure seulement après l'entrevue, il fit dire au général qu'il était prêt à signer.

Il signa en effet l'instrument diplomatique, qui reçut également les signatures de son premier ministre Mustapha, du général Bréart et de M. Roustan. Cela fait, les ministres échangèrent des poignées de mains, et le général reçut le grand cordon du Nicham. Seulement, sous main, le Bey fit savoir par dépêche à Constantinople que, ce pour son honneur et pour éviter l'effusion du sang, il avait dû signer le traité sans discussion ; mais il protestait qu'il ne l'avait fait que sous l'empire de la force. » Le journal officiel tunisien, le Raid, prit les choses allègrement. Il annonça qu'une entrevue amicale avait eu lieu entre le Bey et le ministre plénipotentiaire du magnanime gouvernement français. Quelques jours après, ier juin, les Kroumirs écrasés demandaient l'aman.

Par décret du i3 mai, M. Roustan était élevé aux fonctions de ministre Résident à Tunis. Le 8 juin, le gouvernement beylical, en lui conférant le mandat d'intermédiaire, le chargeait de notifier aux puissances le décret consacrant officiellement et définitivement le protectorat de la France à Tunis.

La convention du 12 mai prit le nom de traité du Bardo. En vertu de cet acte, le gouvernement tunisien devait, dans tous ses rapports avec les puissances étrangères, avoir recours à l'intervention de la France. La France se chargeait en outre de défendre la sécurité de la Régence au dedans

ib4 LE CARDINAL LAVIGERIE.

et au dehors, moyennant l'occupation militaire. Dans les affaires intérieures, le I3ey gardait son pouvoir, et touchait une liste civile très honorable; mais l'administration des finances restait aux mains de la France qui les gérait par l'entremise de son Résident général. Les magistrats, bien que payés sur le budget de la Tunisie, ainsi que les fonctionnaires du gouvernement beylical, ressortissaient néanmoins à la cour d'appel d'Alger. Le Résident général, « dépositaire des pouvoirs de la République dans la Régence », devait avoir sous ses ordres les commandements des troupes de terre et de mer, et tous les hauts employés des services administratifs. Enfin, une des clauses du traité stipulait une réorganisation financière de la Régence « assurant le service de la dette publique et garantissant les droits des créanciers de la Tunisie. » Tel était le protectorat de la France.

Quelle part Mgr Lavigerie avait-il eue dans cette révolution? Dans les documents biographiques rédigés sous ses yeux, son secrétaire a répondu : « On se tromperait gravement si l'on pensait que Mgr Lavigerie a voulu y rendre, à la France des services de diplomate ou de chef d'armée. Il a été là ce qu'il a été partout, simplement missionnaire. » Et ailleurs : « Il n'a pas eu à y prendre d'initiative ou de part directe, mais il n'a jamais cependant refusé, dans un sentiment patriotique, de dire son avis, lorsqu'il lui a été demandé. » On le lui demanda beaucoup, à Tunis et à Paris.

Avec la même réserve significative, lui-même écrivait alors à son clergé d'Alger : « Je n'ai pas à apprécier les événements politiques récents. Tout ce que j'en puis dire, c'est que, le drapeau et le nom de la France étant engagés dans une telle entreprise, il ne peut y avoir parmi nous que des vœux pour son succès. Plaise à Dieu que ce triomphe de la France soit le triomphe définitif de la civilisation chrétienne dans ces pays barbares ! »

Comment entendait-il l'assurer à Tunis? Il nous reste i\ le voir.

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