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ET POPULARITÉ. MÉDIATION A SFAX. LA SITUATION EN TUNISIE

La révolution qui venait de s'accomplir à Tunis, dans l'ordre politique et administratif, devait en amener une autre correspondante dans l'ordre ecclésiastique.

On se souvient de l'échange de vues, qu'antérieurement à notre protectorat, Mgr Lavigerie avait eues avec notre consul général sur Futilité de ce qu'il appelait « l'annexion de la Tunisie au spirituel » par la nomination d'un évêque français, ainsi que des premières ouvertures que lui auraient faites la Congrégation de la Propagande en ce sens. Combien plus l'affaire devenait nécessaire et pressante, maintenant que la France était en Tunisie !

Les circonstances étaient favorables. Le vicaire apostolique de la Régence, MgrFedeleSuter, envoyé à Tunis en i8/}i, par le pape Grégoire XVI, fait évêque de llosalia inpartibus en i844? avait aujourd'hui quatre-vingt-quatre ans. Il venait enfin d'obtenir du Saint-Siège qu'il lui fût donné un coad-

juteur et successeur, tandis que lui-même se retirerait dans un couvent de son ordre, à Ferrare, sa ville natale. Quel serait ce coadjuteur? Lui-même avait présenté pour sa succession trois religieux de son vicariat, sur lesquels se faisaient déjà les informations d'usage. Naturellement c'étaient des Italiens. Msr Lavigerie était inquiet. On lisait déjà, dans une de ses lettres à M. Roustan, du 6 octobre 1 880 : « J'écris à Rome sans délai pour votre Vicariat apostolique. Mais j'ai peur que nous n'arrivions trop tard. L'Italie s'agite pour le protectorat religieux, et on l'écoute. » Le i5 janvier 1881, il faisait parvenir une lettre aux Affaires étrangères, sur ce même sujet : « Cette lettre est destinée, écrivaitil à M. Roustan, à donner au gouvernement du courage pour une démarche ferme et résolue en cour de Rome, et pour indiquer la corde qu'il faudra toucher, d'après ma connaissance des hommes. Nous réussirons, si nous allons assez vite pour ne pas risquer de nous heurter à un fait accompli. C'est un nouveau et grand service que votre habileté et votre sagesse auront rendu à l'avenir de ce pays. » Bientôt après, notre occupation de la Régence précipita la conclusion, en faisant prendre un cours nouveau et décisif aux événements.

Mgr Lavigerie partait de cette conviction que la France n'aurait rien fait, pour gagner la Tunisie , tant qu'elle n'y aurait pas substitué un clergé français au clergé italien : « Ce que la France doit se proposer, dit une note destinée à notre Résident, c'est la francisation progressive du pays sous le couvert du protectorat Or le grand obstacle que vous trouverez à cette œuvre, c'est le clergé actuel de la Régence, tout entier italien, et qui ralliera autour de lui une population italienne elle-même. » Il présentait le patriotisme de ce clergé italien comme très ardent, très communicatif, très opposé à la domination française, « opposition d'ailleurs qui n'a rien que de naturel, écrivait-il plus tard. Et nous sommes loin de vouloir blâmer dans les autres clergés des sentiments de patriotisme

que nous considérons comme une vertu dans le nôtre. » La conclusion pratique n'en était pas moins expressément celle-ci : « Il est d'un intérêt de premier ordre pour la France d'empêcher à Rome la nomination d'un coadjuteur et successeur italien pour Mgr Suter. « La seule politique efficace sera d'avoir ici un évêque français, assez habile pour opérer sans secousse la transition nécessaire, et substituer l'élément français à l'élément italien dans toutes les paroisses catholiques et les écoles du pays. »

Quant aux moyens, la même note au Résident général demandait que M. Deprez, notre ambassadeur à Rome, muni des instructions de son gouvernement, intervînt pour y faire comprendre que seul un évêque français pouvait être préposé à une Eglise désormais abritée par le drapeau de la France. Les instructions furent données, l'ambassadeur entendu. Le Saint-Siège saisi de la proposition répondit que, par-dessus tout, il désirait donner satisfaction au gouvernement français. Cependant une occupation si récente encore et un avenir dès lors si incertain permettaient-ils à la cour de Rome d'engager définitivement la situation, par la nomination d'un titulaire inamovible? Elle chercha une combinaison qui satisfit la France, mais en réservant la liberté de l'avenir. C'était la création d'un simple administrateur apostolique, lequel resterait toujours révocable ad nuturn, selon les événements. D'autre part, pour ne point froisser le clergé italien, il fut décidé que les Capucins garderaient la jouissance de leurs églises, sous un supérieur intérieur, religieux de leur ordre , lequel serait revêtu du titre de Préfet apostolique. Enfin, au risque de créer une périlleuse dualité de pouvoirs, on statua que le Préfet, comme l'Administrateur, dépendrait de la Sacrée Congrégation de la Propagande.

En retour, c'était à la France de reconnaître les bons offices du Saint-Siège. Mgr Lavigerie eut soin de faire demander, par le Cardinal secrétaire d'Etat, que le gouvernement français fît porter à son budget tous les crédits

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nécessaires pour l'établissement et le fonctionnement normal du service religieux dans le vicariat de Tunis : construction d'un évèché et d'un séminaire, fondations d'écoles et de paroisses, pension honorable pour Mgr Suter, en un mot tout ce que requéraient la dignité du culte, la justice et l'honneur, avec l'intérêt bien compris de l'influence française.

Enfin quel serait le titulaire français? Le choix n'en pouvait être douteux. L'ambassadeur avait du faire remarquer au Saint-Siège qu'il le fallait choisir dans le voisinage de la Régence, connu à Tunis, au courant des choses de l'Afrique et de la vie musulmane. Une telle indication était un signalement. C'était désigner M^ Lavigerie, qui lui-même se tenait à la disposition de Rome et de la France.

C'était le i5 juin 1881 que l'ambasssadeur avait formulé officiellement sa proposition, dans une note au Cardinal secrétaire d'Etat. Ce fut le 28 juin, veille de la fête des saints Apôtres Pierre et Paul qu'un bref du Pape conféra à Mgr Lavigerie le titre d'Administrateur du vicariat apostolique de la Tunisie, et la juridiction sur son nouveau troupeau.

De ce chef, l'Archevêque d'Alger, déjà à cette époque administrateur temporaire du diocèse de Constantine, étendait son pouvoir épiscopal ou métropolitain depuis la frontière du Maroc jusqu'à celle de la Tripolitaine, outre la Délégation apostolique du Sahara, du Soudan et de l'Afrique équatoriale. « La charge est lourde, il est vrai, écrivait-il, et elle s'ajoute à beaucoup d'autres. Mais j'ai cru que , malgré les embarras et les fatigues , il ne m'était pas permis de la décliner, puisque je pouvais espérer y servir à fois l'Eglise et la France. »

En réalité, ce multiple gouvernement allait à son activité : « Autrefois, racontait-il au Sacré-Cœur d'Alger, j'ai lu avec entraînement la vie d'un évêque de Bayonne, ma patrie. Il était évêque régionnaire, ayant plusieurs diocèses et allant de l'un à l'autre. J'ai voulu être aussi évêque ré-

gionnaire, laissant le diocèse d'Alger aux soins de Mgr Dusserre, pour faire œuvre de missionnaire et aller étendre au loin le royaume de Dieu. J'arrive de Tunis, et j'y retourne. »

A peine, en effet, avait-il reçu sa nomination qu'il était parti, le 12 juin, pour aller prendre possession de sa nouvelle Eglise. Ce n'était guère, à cette époque, qu'une chrétienté naissante et très rudimentaire. Le vicariat apostolique comprenait seulement neuf paroisses : Tunis , la Goulette , Bizerte , Porto-Farina , Sousse , Mahédia ou Madhiga, Monastir, Sfax, et Djerba dans l'île de ce nom. Il comptait une population d'environ 38 à 40.000 catholiques, dont 20.000 dans la seule ville de Tunis, et deux ou trois mille à la Goulette. Les autres paroisses étaient plutôt de pauvres stations inférieures à 1.000 âmes que desservaient un ou deux prêtres capucins, tout au plus. Ces religieux prêtres étaient en tout au nombre insuffisant de dix-sept, dont huit résidaient dans leur couvent et église de Sainte- Croix, à Tunis. Parmi les misérables chapelles qu'ils desservaient, quatre seulement, à Tunis, à la Goulette, à Sousse et à Sfax pouvaient passer pour des églises. Enfin deux écoles de frères des Écoles chrétiennes dans la ville, l'une française et l'autre italienne ; une autre à la Goulette ; des écoles de filles dirigées par les sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition, à Tunis, à La Goulette, a Sousse, à Sfax et à Djerba ; un petit hôpital à Tunis sous la même direction : tel était l'ensemble des possessions du vicariat à cette époque. Des 4°-ooo catholiques, les Italiens, principalement Siciliens, formaient presque les deux tiers; l'autre tiers était maltais. Les Français n'étaient pas plus de 2.000 en 1880. C'étaient les musulmans qui faisaient le fond compact de la population de la Régence : 1 million, 000.000 hommes, dans la masse desquels se perdait ce petit levain de chrétiens.

Tunis n'avait rien perdu de son caractère de vieille ville musulmane. Dès que le voyageur avait passé la ligne des

douaniers ou officiers à bonnet rouge, il entrait dans les rues étranges d'une ville boueuse , où , parmi un encombrement tumultueux de charrettes, de chameaux, d'ânes et de mulets se pressait une multitude de toute race et de toute couleur : Arabes passant impassibles et silencieux , nègres de diverses nuances avec leur rire éternel , Turcs barbus au turban rehaussé de la chéchia, juifs à turban noir ou sans turban, indigènes du littoral, de la montagne ou du désert, piétinant par les rues visqueuses, montant recueillis les escaliers de la grande mosquée, la mosquée de l'Olivier, descendant affairés vers la Marine, ou escaladant les hauteurs où s'enfoncent les bazars tunisiens, les souks, centre mouvant des affaires , du travail et de la vie de cette ville tout orientale d'aspect, d'habitudes et de mœurs. A peine quelques maisons européennes s'élevaient-elles alors dans l'enceinte des murailles. Nos récentes constructions, d'ailleurs sans caractère, étaient en dehors des portes, dans le quartier bas qui avoisine le lac , et commençaient à s'aligner parmi des terrains vagues sur le tracé de la célèbre promenade de la Marine. C'était en tout une population urbaine de ioo à 120.000 habitants, dont 3o.ooo israélites et 2 5. 000 chrétiens, mais chrétiens de peu de religion, à l'exception des Maltais, catholiques fidèles, à qui la présence de Mgr Lavigerie apportait une force , un honneur, une joie.

Le premier droit et le premier devoir de l'Administrateur, en arrivant pour prendre possession de son bercail, fut d'y faire reconnaître sa juridiction. Il y réussit sans peine auprès du vénérable Mgr Suter, sincèrement heureux d'obtenir enfin sa retraite, et de pouvoir l'espérer meilleure et mieux assurée , moyennant la pension viagère de la France. Aussi, dès qu'il apprit que l'Archevêque était arrivé à Tunis, il se rendit auprès de lui pour lui faire soumission. Il avait apporté avec lui une riche étole qu'il avait reçue de la reine Marie-Amélie, quarante ans auparavant. La présentant à l'Archevêque, il lui dit :

« Monseigneur, que Votre Grandeur me permette de lui remettre cet insigne de l'autorité pastorale. Le don vous en sera agréable, j'espère, puisqu'il vient de la France. Pour moi, je suis heureux de montrer, en vous l'offrant, que les évoques ne font qu'un cœur et qu'une âme. On pourrait, dans les circonstances actuelles, penser qu'il n'en est pas ainsi de nous. Cette étole, que vous porterez ici comme je l'ai portée moi-même, sera à tous les yeux la marque du contraire. »

Surpris de cet abord, et charmé à la fois, Mgr Lavigerie ne demeura pas en retard de déférence envers le vénérable vieillard. « C'est vous-même qui me la placerez sur les épaules, » dit-il en s'inclinant pour la recevoir; et il lui demanda d'y joindre sa bénédiction. Le vieil évêque s'excusait, refusant de bénir un si illustre prélat. L'Archevêque insista, invoquant les années du pieux octogénaire, qui finalement lui céda et le bénit.

La présentation au Bey fut faite par M. Roustan, accompagné des officiers de la marine française en rade de la Goulette. Mohammed-Es-Sadoc accueillit l'Archevêque avec le respect religieux de la race sémite pour les hommes de Dieu, en lui demandant de prier pour lui et ses sujets.

L'accueil fut moins empressé au couvent des capucins; et l'on comprend assez que, se trouvant évincés de leur possession et de leurs espérances, ils ne fussent pas tenus de s'en montrer heureux. Mgr Lavigerie a raconté avec des détails piquants, dans une lettre à Rome, comment fut reçue sa visite, en l'absence d'ailleurs de la plupart d'entre eux ; comment furent reçus les pouvoirs qu'il venait leur apporter, et qu'ils déclarèrent n'avoir à recevoir que delà Propagande toute seule; comment il expliqua son droit et maintint son autorité juridictionnelle en tout ce qui concernait le ministère des âmes et l'administration des sacrements ; comment enfin il les laissa sur ces dernières paroles nettes et fermes : « Mes chers pères, je vous renouvelle donc, et je vous prie de dire h vos pères ab-

senls que je leur renouvelle les pouvoirs qu'ils tiennent du Vicaire apostolique. » Puis du ton le plus aimable : « En outre, et par-dessus tout, je suis venu vous assurer que, dans les circonstances officielles où nous sommes, je serai votre père et votre protecteur, comme l'a été Mer Suter. »

D'autres actes des révérends pères aggravèrent le conflit, en témoignant d'une méconnaissance raisonnée de sa juridiction. C'était le résultat d'une erreur sur une question de droit : Rome en devait être juge. Mgr Lavigerie prit le chemin de Rome.

Il était à Malte, le 16 juillet; le 22, il était à Rome aux pieds de Léon XIII. « J'ai voulu, écrivait-il, aller premièrement recevoir du Saint-Siège, avec ma mission canonique, ses dernières instructions. » Cette mission était celle de constituer, d'organiser l'Eglise dont il devenait le chef; et, pour cela, il y avait tout à faire, ou presque tout. Le surlendemain de l'audience du Pape, il rédigea et adressa à la Propagande une « Note sur l'administration de son vicariat, au point de vue matériel. » Il énumérait comme fondations indispensables et pressantes, d'abord une cathédrale et une seconde paroisse à Tunis , puis dix autres paroisses sur des points occupés par nos troupes ou nos industries; un grand et un petit séminaire, une trentaine d'écoles chrétiennes, une maison de haute éducation poulies filles. C'était, avec le traitement annuel du personnel, à peu près cinq millions de francs qu'il lui fallait trouver.

Pour cela, il ferait appel au gouvernement; mais c'était surtout sur la charité des catholiques qu'il comptait. Donc une quête serait faite dans toutes les églises de France ; mais elle ne réussirait qu'à deux conditions. La première était qu'elle fût bénie et encouragée par le Pape ; la seconde, que le Pape lui permît de se présenter sous les auspices d'un grand nom historique, le nom prestigieux de Carthage : « Il ne faut pas, disait cette même Lettre, se dissimuler que, dans cet ordre d'idées, l'adjonction du nom de Car-

thage à celui de Tunis aurait seule une efficacité suffisante. Tunis ne rappelle, en effet, aucun souvenir précieux à la piété catholique, tandis que l'Eglise antique de Carthage réveille les mémoires les plus touchantes et les plus saintes. L'Administrateur apostolique étant d'ailleurs obligé de résider à Carthage, il serait tout naturel qu'il se nommât Administrateur de Carthage et de Tunis. L'Archevêque d'Alger a déjà soumis ces idées au saint-Père qui l'a autorisé à les présenter à Son Em. le Cardinal-Préfet de la Propagande. Il le fait avec confiance, se réservant de lui donner de vive voix les explications nécessaires. » L'idée était jetée : elle germa aussitôt : le nom de Carthage put être joint dès lors à celui de Tunis. C'était le premier pas vers le prochain rétablissement de ce siège primatial de l'Eglise d'Afrique.

Une autre lettre, du 27 juillet, s'adressait au saint-Père, pour le prier de trancher le litige survenu entre lui et les capucins de Tunis, conformément à la Bulle Romanos pontifices, qu'il invoque. C'est une lettre très grave, très calme, très modérée, écartant les questions de personnes, pour poser la question du droit et de l'intérêt commun : « J'ai reçu de vos mains, très saint-Père, le titre et l'autorité d'Administrateur apostolique de la Tunisie. Je l'ai reçu dans l'espérance d'y servir utilement la religion et l'Eglise, pour la résurrection déjà commencée de cette grande Eglise africaine. Mais je ne pourrais y faire aucun bien si de telles divisions devaient se continuer et éclater au grand jour, en présence des musulmans et de tous les ennemis de l'Eglise. Il est donc nécessaire de s'opposer à un si grand mal et de rétablir l'unité si malheureusement troublée. »

Des documents semblables, sur les besoins et intérêts religieux et matériels de la Tunisie, se multiplient sous sa plume, durant ce séjour à Rome. Ils abondent entre nos mains. Une note exposait au Cardinal Secrétaire d'Etat l'urgence qu'il y avait d'adjoindre quelques capucins français aux capucins italiens, pour le service de nos natio-

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naux militaires ou civils. Enfin le 29 juillet, une Circulaire à ses prêtres d'Alger conviait ceux d'entre eux qui le pouvaient, à venir se dévouer à cette Eglise renaissante : « Je me bornerai aujourd'hui à constater que la création d'un protectorat français à Tunis et l'extension des intérêts et des relations de la France dans cette Régence, y ont, au point de vue catholique, rendu nécessaire l'introduction, à côté du clergé italien, le seul qui s'y trouvât jusqu'ici, d'un clergé d'origine française. » Un mois après, ses lettres annonçaient que « les capucins italiens de Tunis avaient fait leur soumission, et qu'à côté d'eux des capucins français et maltais étaient envoyés par leurs Supérieurs. » Il marchait à son but.

C'est en France et de Paris , où il était depuis le 4 août, que le nouvel Administrateur apostolique de Carthage et de Tunis voulut lancer l'affaire de la grande quête nationale, qu'avait encouragée le Souverain Pontife. Il comptait beaucoup sur le sentiment patriotique, pour qui la possession de Tunis et de Carthage devait être un sujet de fierté et d'espoir. Il data sa lettre du 28 août, fête de saint Augustin, un ancien étudiant de Carthage, qui plus tard en avait été le prédicateur et l'apôtre. Pour mieux marquer le caractère national de l'œuvre, il avait cru bien faire d'obtenir l'apostille du ministre des Affaires étrangères, M. Barthélémy Saint-Hilaire, et du directeur général des Cultes. Ces puissants personnages notifiaient aux Évêques que « leur concours à cette œuvre serait bien vu du gouvernement ». Pour plusieurs, ce devait être un talisman que cette phrase.

La Lettre épiscopale était un cri de détresse et d'appel à la charité française et catholique. « Tout manque au nouveau pasteur de la Tunisie, » disait-elle; et elle énumérait tout ce qu'il y avait à faire : cathédrale, séminaires, églises, écoles, hôpitaux. Il n'y avait rien, rien; et cependant l'Eglise de Tunisie, c'est l'Eglise de Carthage. » Carthage! A ce grand nom, l'Archevêque rendait tout ce qui lui ap-

partie nt de gloire dans l'histoire du monde, de l'Église et de la France : « Tout évêque, s'écriait-il, voudrait posséder des trésors pour honorer, pour rendre à la prière ces lieux vénérables. » En conséquence, il demandait à ses collègues français de permettre à leurs prêtres une chose, une seule : lire sa Lettre en chaire, à la grand'messe du dimanche, et faire ou laisser faire une quête à la suite. Il s'excusait auprès des fidèles, de venir demander encore ; mais la nécessité justifiait son importunité : « Si la faim fait sortir les loups du bois, elle en fait aussi sortir les pasteurs. »

Dans d'autres circonstances, cette image de la France à Tunis, à Carthage, eût soulevé l'enthousiasme et produit des merveilles de générosité. Mais à cette heure, les catholiques ne pouvaient oublier que le gouvernement qui mettait la main sur la Tunisie et qui apostillait la lettre de l'illustre solliciteur, était le même qui, la veille, expulsait les religieux, fermait les chapelles, et, qui parlait déjà d'envoyer les séminaristes au régiment. Aussi se montrèrent-ils peu empressés à faire, croyaient-ils, le jeu des oppresseurs, en servant une gloire qui retombait en iniquités et en brutalités s-ur leurs têtes. De plus, cette expédition de Tunis, dirigée contre une poignée de nomades ridiculement introuvables, ne présentait rien de bien chevaleresque à des esprits français, outre que par derrière on y découvrait le jeu de spéculations financières qui transformaient cette guerre punique en une sorte de saisie manu militari de débiteurs insolvables. Ici les radicaux faisaient chorus avec les anciens partis monarchistes. L'Archevêque lui-même ne sortait pas indemne de ces appréciations. On lui savait mauvais gré d'avoir sa main dans la main des ennemis de l'Eglise, même pour une œuvre apostolique, de laquelle ne se dégageait pas encore suffisamment, à des yeux prévenus, l'intérêt suprême du royaume de Dieu.

L'appel à la charité, pour éloquent qu'il fût, trouva donc peu d'écho, comme l'Archevêque lui-même s'en ex-

plique et s'en plaint dans ces lignes postérieures, écrites sous ses regards : « Une circonstance rendit cette lettre presque infructueuse. La campagne et l'occupation de la Tunisie étaient alors très impopulaires, surtout auprès des adversaires du pouvoir existant. On ne se rendit compte ni de ses avantages matériels pour l'avenir, ni même de son glorieux caractère au point de vue religieux et chrétien. Plusieurs évêques, et particulièrement deux ou trois qui étaient dans des situations plus éclatantes, craignirent d'affronter l'impopularité, et s'abstinrent par un excès de prudence. La plupart des autres parlèrent timidement; et le résultat de cette quête ne fut pas ce que M** Lavigerie l'avait espéré. Il n'en partit pas avec moins de courage. »

En effet, après Paris, il n'avait fait qu'un très court séjour à Alger où il était rentré, le 17 septembre; et, le 4 octobre, il se remettait en mer pour Tunis. Le matin de ce jour, il célébra la messe à Notre-Dame d'Afrique, en présence de ses enfants de Saint-Eugène et il leur dit des paroles qui étaient un adieu; car, « selon le désir exprimé par Léon XIII, c'était en Tunisie que, provisoirement du moins, il allait établir sa résidence ordinaire. »

Mgr Lavigerie arriva à Tunis, le 10 octobre. C'était ce jour-là même que les troupes françaises venaient occuper la ville définitivement. A notre approche, les Italiens avaient semé l'alarme : nous allions piller les souks, forcer les croyants au baptême ; ce serait le « crois ou meurs » pour les musulmans. L'épouvante fut extrême. Il y eut même une heure où l'on craignit un massacre général des Français, avant que les cuirassés mouillés en rade de la Goulette eussent eu le temps de débarquer leur infanterie de marine. M. Roustan prévint le coup par une crânerie d'attitude qui déconcerta tous les plans. Seul, soit en voiture, soit à cheval, il se promena comme à l'ordinaire dans les quartiers les plus menaçants. Une fois on tira sur lui; il dit en riant que ce n'était rien, et que le coup ne visait que quelque chat de gouttière. Les dissidents, voyant qu'il

n'avait pas peur d'eux, se firent peur de lui; et toute idée d'insurrection tomba au premier aspect des escadrons, très pacifiques mais très déterminés, de la France.

Le lendemain, il se trouva que chacun se déclara rassuré et satisfait : « Le sentiment général des habitants, même musulmans, est la satisfaction, écrivait ce jour-là Mgr Lavigerie. Ils se voient ainsi soustraits au péril du pillage, qu'ils redoutaient de la part des Bédouins. Les Italiens seuls affectent de protester contre cette mesure nécessaire et trop longtemps retardée. Or ces mêmes Italiens colportaient, ces jours derniers, une pétition pour demander l'occupation de Tunis, accusant la France de les exposer à être massacrés, faute de prendre cette mesure. »

C'est que, depuis trois mois que l'Administrateur avait quitté le pays, les hostilités avaient été reprises. Dès le commencement de juillet, au moment de son départ, une grande effervescence avait soulevé les populations de la Régence. A la suite de l'assassinat du capitaine Mattei, chef d'état-major du général Maurand, établi à la Manouba, les marabouts de Kairouan prêchèrent la guerre sainte. Des troubles éclatèrent à Sfax et à Gabès. La campagne de Kroumirie était terminée; celle de Tunisie commençait.

La France envoya le général Logerot prendre le commandement des deux brigades laissées en Tunisie; le général Jamais partit de Toulon sur l'escadre cuirassée, escortant plusieurs transports chargés de six bataillons, et se présenta le i3 juillet devant Sfax dont on commença le lendemain le bombardement. Après un combat assez rude, un bataillon de marins commandé par le capitaine Miot, soutenu par le bataillon Ferré du 39e de ligne, arbora le drapeau français sur la Kasbah de Sfax, après avoir eu douze tués et une cinquantaine de blessés. Gabès fut prise sans résistance; l'amiral Conrad fit occuper l'île de Djerba. Sousse s'ouvrit à trois bataillons aux ordres du lieutenant-colonel Moulin. Le général Saussier, ayant fait prendre posses-

sion de Tunis par le général Logerot, comme nous venons de voir, marcha sur Kairouan. C'était le point important. Pendant qu'il l'abordait par le nord, le général Etienne s'y rendait par l'Est et le général Forgemol par l'Ouest. La colonne Etienne, arrivée la première devant la ville sainte, s'attendait à un effort désespéré de l'Islamisme. Mais, à la vue du 6° régiment de hussards, Kairouan arbora le drapeau blanc, et le général Etienne reçut les clefs de la place. La Tunisie était soumise.

Mgr Lavisrerie avait suivi de Paris tous ces événements. Là, avec sa lumineuse expérience du pays, il avait fourni au gouvernement, pour la conduite de cette campagne et sur la politique tunisienne en général, des renseignements dont on était avide aux ministères. On lui demanda de continuer ses communications à son retour. Le 5 novembre, il reprit par correspondance les entretiens qu'il avait eus de vive voix avec M. le baron de Courcel, aujourd'hui ambassadeur à Londres, et alors directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères : « Vous ne pouvez douter, Monseigneur, lui écrivait celui-ci, de la reconnaissance avec laquelle je recueille les précieuses lumières que m'apporte toujours votre conversation. »

La lettre de l'Archevêque constatait d'abord que les événements, menés avec l'énergie nécessaire, avaient eu les suites prévues dans leurs entretiens de Paris. Il avait émis l'avis qu'on frappât tout de suite de grands coups pour amener une prompte soumission, et épargner le temps et le sang des longues guerres. Dans les mêmes vues, il eût souhaité qu'on se portât, moins contre les bandes ennemies que sur les points où elles avaient concentré leurs forces vitales, richesses, femmes, enfants, troupeaux, dont la prise eût entraîné la soumission forcée et immédiate des dissidents. Il avait indiqué qu'une simple démonstration devant Kairouan suffisait, et qu'après la ville prise, il fallait diriger promptement nos colonnes

d'attaque sur tels points où les nomades projetaient de porter l'insurrection. Il établissait l'essentielle distinction existante entre les deux populations de la Tunisie, comme de l'Algérie : les Maures fixés au sol par le commerce et l'agriculture, et ne demandant que la paix; les Bédouins nomades, fanatiques, pillards et cruels, ne désirant que la guerre, parce qu'ils vivent par elle. Ce sont ces nomades qu'il faut atteindre et frapper. Enfin, maintenant, les villes soumises et les tribus en fuite, le devoir politique était d'exiger des riches musulmans et des juifs usuriers, détenteurs de la fortune dans les villes révoltées, une forte contribution de guerre, pour faire honneur sans retard à la dette tunisienne garantie par le gouvernement de la France... Sur chacun de ces points, militaires, économiques, politiques, l'Archevêque entre dans les détails, discute les raisons et précise les chiffres : « Vous me pardonnerez ma hardiesse, dit-il, car elle ne s'inspire que de mon patriotisme, j'ai la confiance que le gouvernement de la France ne reculera pas devant l'application de mesures aussi nécessaires pour nos intérêts en Tunisie, et pour notre honneur dans le monde entier. »

Une autre campagne, la campagne de la charité était menée à Tunis persévéramment par les missionnaires de Saint-Louis. Les enfants ayant été retirés du collège, lors des menaces de massacre, les pères Blancs y avaient recueilli nos soldats sur lesquels venait de s'abattre une épidémie de typhus. Les salles de classe furent transformées en ambulances. D'autre part, les musulmans des villages voisins, effrayés des atrocités commises contre les Français par quelques-uns de leurs coreligionnaires, étaient venus chercher un refuge auprès des ministres de Dieu, les suppliant, quand viendrait l'heure des représailles , de les abriter eux, leurs femmes, leurs enfants, contre le ressentiment de nos troupes. Les représailles leur furent épargnées.

L'Administrateur apostolique de Tunis n'y rentrait, lui

aussi, que pour y apporter la paix. Ce furent les pères capucins qui en reçurent les premiers gages. Mgr Suter n'était plus là : il était allé chercher dans son couvent de Ferrare un repos mérité par ses longs travaux, consolé par le titre d'Archevêque d'Ancyre que la Propagande venait de lui conférer. « J'ai cherché, écrivait Mgr Lavigerie, à lui adoucir le moment de la séparation, moment toujours pénible pour un pasteur, après quarante années de sollicitudes paternelles. Je cherchai également à assurer son sort. On avait promis au Saint-Siège de lui constituer une pension suffisante : rien ne fut fait à cet égard, mais je ne voulus pas qu'il en souffrît, pour l'honneur même de son caractère. A la veille de son départ, je vis qu'il n'avait pas même de quoi payer son voyage jusqu'à Ferrare, sa patrie. Je partageai avec lui ce qui me restait à moi-même. J'envoyai mon vicaire général, le père Deguerry, lui remettre 3.ooo francs. Il les reçut plein d'étonnement et de reconnaissance, ne demandant qu'une chose, c'est qu'il n'en fût parlé à qui que ce soit avant son départ. Depuis ce jour, je lui ai constitué une pension viagère de 6.000 francs, qui lui a été exactement payée jusqu'à sa mort. »

En somme, l'Administrateur apostolique pouvait écrire, en novembre, à la Propagande, que la situation s'était éclaircie et que les relations avec les pères étaient devenues excellentes. » Ils me paraissent, ajoutait-il, avoir enfin compris nos bonnes intentions à leur égard. Même avant l'arrivée du père Salvatore , leur préfet apostolique, ils avaient pris vis-à-vis de moi une bonne attitude, et moimême je les avais comblés de marques de charité et de bienveillance. Depuis l'arrivée du père Salvatore, les relations pacifiques n'ont fait que s'accentuer. Le père, qui est un homme de grand mérite, a parfaitement compris qu'il était de l'intérêt de ses religieux, aussi bien que de celui de l'Eglise de Tunisie, de s'appuyer sur moi, au lieu de s'en séparer. » Quant au traitement personnel

qu'il leur devait payer sur les biens de la mission, il laissait à la Propagande le soin de le déterminer. « J'ai d'ailleurs averti le Préfet apostolique, ajoute-t-il, que, jusqu'à décision définitive de votre part, il peut s'adresser à moi directement, et que je lui donnerai moi-même tout ce qu'il croira devoir me demander en conscience. » On ne pouvait mieux dire.

Les revenus du Vicariat apostolique, y compris un secours annuel de la Propagation de la foi n'étaient guère que de i5.ooo francs, lesquels étaient absorbés, et bien audelà, par l'entretien des églises, écoles et hôpitaux de la mission. Le gouvernement, disposé sincèrement à lui venir en aide, s'excusait de le faire sur ce qu'il avait déjà bien de la peine à obtenir des Chambres les crédits indispensables à l'armée expéditionnaire et aux services administratifs. D'autre part, sur la fausse opinion que l'Etat faisait les frais des établissements de l'Archevêque, la Propagation de la foi avait réduit de moitié son allocation au vicariat de Tunis. Et cependant c'était le moment où la présence de notre armée, portant de quarante à quatre-vingt mille âmes la population catholique de la Régence, y créait de nouvelles nécessités religieuses. L'Administrateur, pour y satisfaire, allait-il s'endetter et courir à sa ruine? « Il n'en sera pas ainsi, écrivait-il sagement à la Propagande; et tout d'abord je suis bien décidé à ne commencer chacune de ces œuvres en particulier que lorsque j'aurai l'argent nécessaire pour la terminer et tout payer. C'est ce que j'ai toujours fait et ce que je ferai jusqu'à la fin, parce que je ne connais rien de plus compromettant et de plus fâcheux que les dettes pour un évêque. Il y perd la tranquillité, la réputation, et même la possibilité de faire le bien. — Le premier sentiment qui naît en moi, disait encore cette lettre, est celui du découragement. Mais il y en a un second qui ne tarde pas à se présenter au cœur d'un évêque : c'est celui de la foi et des promesses qui lui sont faites. Avec la foi, lorsqu'il agit

au nom de Notre-Seigneur et pour remplir sa volonté, il ne doit point y avoir d'obstacle insurmontable. Aussi, quelqu'élevé que soit le chiffre à atteindre, il ne m'effraie pas si la Propagande veut bien me venir en aide, et si elle daigne appuyer ma demande auprès du Conseil de la Propagation de la foi, laquelle, cette année, est autorisée à percevoir en plus une portion des aumônes du jubilé » .

Les quêtes dans les églises, à la suite de sa Lettre aux évêques de France, si peu générales qu'elles aient été, avaient fait arriver entre ses mains une somme d'environ 3oo.poo francs. Le premier emploi qu'il en fit fut la construction d'une cathédrale provisoire, prise dans le jardin de la mission, presque en face du consulat de France, et consistant dans quatre murs tout nus, mais cependant assez grande pour recevoir les catholiques du quartier de la Marine et des alentours. Le 17 novembre, il en posa solennellement la première pierre, entouré de ses prêtres, de ses missionnaires et d'une nombreuse assistance de chrétiens de toute nation et de toute langue. Après un discours prononcé en maltais, puis résumé en italien par un père capucin, l'Archevêque dans toute sa pompe pontificale prit la parole en français. Il insista sur le devoir qu'ont les Européens de ne pas déshonorer leur religion par leur conduite aux yeux des infidèles : c'était bien le premier devoir à rappeler à ce peuple. A le voir debout sur l'estrade dressée devant la grande croix de bois qui marquait la place de l'autel futur, et à l'entendre parler de là, d'une voix qui allait atteindre une foule qui couvrait la place et les terrasses voisines, l'assemblée oubliait le soleil de feu qui tombait à plomb sur les têtes.

Ce n'était que le commencement. Dans le même temps, et à l'aide des mêmes ressources personnelles, il construisait un presbytère, lequel lui servirait provisoirement d'évêché. Il achetait en dehors des remparts, à 3oo mètres de la porte qui conduit à Carthage, un terrain de 5o.ooo

mètres qu'il faisait enclore de murs, pour servir de cimetière, avec une chapelle consacrée à Notre-Dame-des- Douleurs. Il louait dans le quartier de Kallalin deux fondouks neufs qui, en attendant un établissement définitif, devaient former l'Asile provisoire des vieillards des Petites-Sœurs des Pauvres. Il achetait une maison dans le centre de la ville où il appelait les sœurs de Bon Secours pour la garde et le soin des malades à domicile. « Qu'ils soient chrétiens, musulmans ou israélites, disait-il, peu importe ! Ces charitables filles vont indifféremment chez tous ceux qui les appellent, et partout elles font bénir leur nom. )) C'était tout son programme de la première heure, de sa première visite à Tunis, qu'il remplissait point par point.

Les constructions faites, les paroisses établies, qui prendrait à sa charge le traitement du clergé soit italien, soit français? Telle était la question vitale de l'avenir. MgrLavigerie espérait alors que le gouvernement français en ferait son affaire, et il demandait que le Cardinal secrétaire d'Etat agit auprès de lui par l'ambassade de France. « Ces démarches faites, je me charge du reste, et j'espère tout obtenir. »

Quand il écrivait ainsi à la Propagande, Mgr Lavigerie escomptait son crédit auprès d'un personnage politique toutpuissant qui exerçait alors sur les pouvoirs publics une dictacture reconnue. M. Gambetta venait d'inaugurer, le i5 novembre,, ce que l'ironie des uns et l'espérance des autres avait appelé d'avance « le grand ministère », et il en était le chef. Tel que cet homme lui était connu, Mgr Lavigerie n'était pas assez aveugle pour l'estimer, mais il était assez habile pour s'en servir; et, sans s'illusionner sur les côtés inférieurs de cette nature viciée, il n'en méconnaissait pas les sentiments patriotiques et les hardiesses heureuses. C'est à ce patriotisme qu'il avait fait appel pour l'intéresser à l'œuvre de la France en Tunisie, et il y avait réussi au delà de son espoir. M. Roustan lui avait applani les voies. Lorsqu'à Paris, visitant le nouveau et étrange mi-

nistre de l'instruction publique. M. Paul Bert, il lui vantait les établissements scolaires de Mgr Lavigerie, il était sûr d'entendre l'étroit sectaire répliquer aussitôt par un « Monsieur Lavigerie ! » qui n'avait rien d'obligeant ni pour la personne ni pour les œuvres. Il en était autrement auprès de M. Gambetta, qui riait de la prêtrophobie de son collègue, « lequel serait parfait sans cela, » disait-il avec l'indulgence d'un complice. Mais lui, au contraire, désirait connaître cet évêque. Il le vit; et lui aussi subit la fascination de cet esprit à la fois pratique et élevé, dont l'entretien lui ouvrait sur l'Afrique française des perspectives si larges. Mais comment oublier la déclaration de guerre que le tribun avait formulée contre le clergé catholique? Un jour que M. Gambetta, avec une vivacité toute méridionale, exaltait devant le prélat les services que lui et son clergé rendaient en Afrique à la cause française, M^ Lavigerie le laissa dire jusqu'au bout. Puis, comme le ministre le reconduisait, en lui renouvelant ses remerciements ainsi que ses assurances de dévouement protecteur, l'Archevêque se retournant avec son fin sourire : « Merci, Monsieur le ministre , mais l'anticléricalisme , qu'en faites-vous dans tout cela? — L'anticléricalisme, c'est pour la France, Monseigneur, mais ce n'est pas article d'exportation. » Le mot fut répété, et il devint célèbre.

C'est de ce Président du conseil, ainsi disposé, que Mgr Lavigerie attendait le règlement de l'affaire capitale du traitement de ses prêtres. Il lui députa le P. Charmetant, témoin de cet entretien, avec une lettre à la date du 24 décembre : « Toutes les nations, même protestantes, expliquait-il à l'homme d'Etat, ont leur budget ecclésiastique pour les colonies. Si on ne le crée pas pour la Tunisie, tout y sera précaire et ne tiendra qu'à ma personne. » Une lettre suivante au P. Charmetant lui mandait de remettre une note sur le même objet au Président du Conseil, mais à lui seul : — « Je n' excepte qui que ce soit. Ce sont là des affaires d'Etat et des plus délicates. Si elles étaient di-

vulguées, on pourrait créer les ennuis les plus graves et à moi-même et au gouvernement, qui serait obligé de se retourner contre nous, afin de ne point passer pour clérical ». Enfin cette note fut suivie d'une sorte de mémoire adressé directement au Président du cabinet, à la date du 10 janvier 1 88f>. . Il lui tient un fier et ferme langage, et ce n'est pas Mgr Lavigerie qu'on accusera d'avoir abaissé la houlette pastorale devant les faisceaux du dictateur. Après avoir rappelé ce que le Saint-Siège avait demandé à la France pour Tunis, ce que la France n'avait pas donné, ce que lui et ses prêtres avaient fait et faisaient encore pour nous gagner ce peuple , il déclara résolument qu'on ne pouvait lui laisser a lui seul la charge d'entretenir un clergé qu'il avait mission de rallier à l'influence française. Si la France ne se hâte de prendre ce moyen tout-puissant d'action, les gouvernements rivaux s'en serviront contre elle. C'est contre elle que l'Angleterre se propose de rétribuer désormais les religieux et prêtres anglo-maltais qui se trouvent en Tunisie. Si cet exemple est donné, je ne doute pas que, malgré ses embarras financiers, l'Italie ne le suive bientôt. Ces prêtres, recevant ainsi un traitement régulier de leurs gouvernements respectifs, constitueraient ici peu à peu un Etat dans l'Etat. La France le veut-elle? Un autre inconvénient serait de les laisser vivre des aumônes de leurs nationaux, dont ils seraient ainsi amenés à embrasser le parti. La France le veutelle? Si elle ne le veut pas, la seule mesure qui lui reste à prendre pour détourner ce péril, est de se charger résolument et sans délai du traitement du clergé catholique de la Tunisie. Aussi bien, sans cela, le Saint-Siège peut, de son côté, puisqu'il s'en est réservé le droit, substituer à l'administrateur apostolique français un évêque italien ou anglo-maltais. « Contre cette éventualité, je ne puis rien moi seul. Les plus beaux sentiments ne sauraient suffire à créer et à maintenir pratiquement sans ressources une administration, quelle qu'elle soit. Je puis bien préparer,

comme je le fais, régler même pour l'avenir l'administration du vicariat; mais au fond, c'est celui qui fera les frais de cette organisation qui en restera le maître. »

La conclusion de cette lettre était une mise en demeure ferme, presque comminatoire, d'en finir avec cette affaire d'honneur et d'intérêt national à la fois : « Il faut, Monsieur le ministre, pour que l'œuvre commencée par moi soit durable, que je sois mis à même d'appeler et d'entretenir ici des prêtres français, d'y créer des paroisses françaises, une cathédrale, un séminaire, un évèché français, et d'assurer sur le budget de la France, comme cela a eu lieu dès l'origine en Algérie, des traitements aux prêtres, même étrangers, qui seront placés sous ma juridiction. Or, l'État seul peut réaliser ce programme.

« Je ne puis pas plus entretenir à moi seul un clergé français en Tunisie qu'un général ne peut à lui seul y entretenir une armée. En conséquence, les questions pratiques que je me permets de poser à votre Excellence sont celles-ci :

« Le gouvernement veut-il, dès ce moment, créer en Tunisie, pour le clergé, une administration française? Préfère-t-il abandonner l'avenir de ce clergé au hasard des événements, au plutôt à l'Angleterre ou à l'Italie? J'ose demander une réponse à ces deux questions, parce que ma conduite devra être toute différente, selon celle qui me sera faite.

« Dans le premier cas, je me mettrai sérieusement a l'œuvre. Dans le second, je n'aurai qu'à m'abstenir, me contentant de délivrer le gouvernement, par ma présence ici, des embarras que lui causerait en ce moment un prélat italien. »

L'affaire allait être conclue, lorsque le cabinet Gambetta tomba, à la fin de janvier 1882. Elle était donc à reprendre avec son successeur. C'était M. de Freycinet. L'Archevêque écrivit pour le pressentir aussitôt. Il lui fit rappeler que « M. Gambetta avait accepté la chose en principe, que les

bureaux étaient saisis du détail, et que l'important était d'arriver à une conclusion pratique et prochaine par les moyens qui sont à sa disposition, sans avoir recours aux Chambres où les choses n'auraient pas de fin. » La même lettre faisait porter sa carte et l'expression de sa reconnaissance à M. Gambetta, « qu'il ne lui était pas permis de négliger, disait-il, après les rapports qu'il avait eus avec lui ».

Acceptant de donner suite aux intentions de Gambetta, M. de Freycinet affecta à l'Administration apostolique de Tunis 5o.ooo francs pris sur des crédits spéciaux du budget des Cultes. Cet acte de justice distributive, accompli en dehors des Chambres, devait y soulever plus tard une tempête.

Un autre appui vint à manquer alors à l'Archevêque : celui du ministre de France à Tunis, dans lequel il reconnaissait un des plus habiles et des plus utiles serviteurs de la politique française. Mais à cette époque, décembre 1881, M. Roustan était frappé par un arrêt judiciaire qui allait paralyser son action en Tunisie, et bientôt mettre fin à sa carrière diplomatique dans ce pays. Harcelé par la presse radicale, et en particulier par le journal Y Intransigeant, il avait intenté à M. Rochefort un procès en diffamation qui, à la grande surprise du public français, avait abouti à l'acquittement du journal.

Dès le premier moment, Mgr Lavigerie tint à lui faire savoir « qu'il était avec lui de loin, de tous ses vœux, au milieu des courses et des ennuis que lui suscitait le journalisme. » Et comme « il s'apercevait, disait-il, qu'on voulait mêler un peu de cléricalisme à toutes ces inventions, pour y mettre le comble, en accusant le ministre d'avoir favorisé l'accaparement des terres de la Tunisie par l'Archevêque, » celui-ci rectifia encore une fois ces allégations calomnieuses, « ne voulant pas être, pour son ami, la cause même innocente et indirecte d'un ennui nouveau, » disait-il.

Lorsque le coup fut frappé, Mgr Lavigerie s'en montra

profondément désolé pour l'homme et pour la France : « Nos ennemis triomphent, écrivait-il le 20 décembre. Les Anglais, les Italiens, sont naturellement sans pitié... Cela rend notre situation ici intolérable, en ce moment. Le général Japy et M. Lequeux, notre consul provisoire, me disaient hier qu'ils n'osaient presque se montrer dans les rues, en présence de l'air insultant que prenait vis-à-vis d'eux la population étrangère. L'opinion que nos ennemis cherchent à faire triompher est que, devant une telle catastrophe morale, la France ne peut plus faire qu'une seule chose, c'est renoncer à son œuvre. Mais si c'est ainsi que parlent nos adversaires, il est d'autant plus nécessaire que nous réagissions par une attitude ferme et énergique contre de semblables discours. Ce qui me plaît dans la conduite politique de M. Gambetta, c'est sa fierté vis-à-vis de l'opposition. Il l'a montré à la Chambre à propos des nominations du ministère de la guerre; il l'a montrée dans les deux assemblées pour nos affaires tunisiennes. Et, si ce que nous annonce le télégramme est vrai, il la montre encore en n'abandonnant pas M. Roustan, tout écrasé qu'il soit par la calomnie. Ce procès a été, je ne crains pas de le dire, une faute politique commise par M. Barthélemy-Saint- Hilaire. M. Roustan a été un agent utile et intrépide de la France, plein de patriotisme, et, si j'ose le dire, d'une crânerie d'attitude qui est toujours excellente à l'étranger, et qui double la force de l'action française, en jetant l'incertitude et l'hésitation dans les rangs de l'ennemi. S'il y a eu des faiblesses dans sa vie privée, il n'y avait rien de fondé dans les attaques qui se sont adressées à l'homme public. Mais le jury ne sait pas faire ces distinctions. Il est peuple, et, comme le peuple, il est prêt à jeter les gens aux gémonies, du moment où il a constaté qu'on ne peut les porter sur le pavois. C'est le cœur navré que je vous écris toutes ces choses. Mon patriotisme en souffre plus que je ne saurais vous le dire; et, en outre, après un tel scandale, nous sommes livrés aux bêtes, à Tunis. Il n'y a

pas de calomnie qu'on n'ose lancer contre tous ceux qui représentent ici la France, à quelque degré que ce soit, tant que la situation n'aura pas été nettement relevée par le choix de l'homme qui doit lui succéder. Seul, M. Gambetta peut nous rendre ce service, en agissant, comme il sait le faire, avec vigueur et décision. »

Cette lettre, on le devine à ces dernières lignes, était une lettre ostensible. Elle avait pour premier but d'épargner à M. Roustan une défaveur quelconque auprès du gouvernement. Le Résident reparut, en effet, à Tunis, où toute la colonie française vint le recevoir avec honneur à sa descente à la Goulette. Il n'y devait rester que peu de mois.

C'est dans ces mois que Mgr Lavigerie lui communiqua le plan « d'une combinaison nouvelle capable, croyait-il, de tirer le Vicariat de ses embarras financiers, en servant efficacement nos intérêts nationaux. » Elle consistait à lancer par le monde européen une grande Loterie tunisienne, destinée à subvenir à l'établissement et l'entretien de son personnel et de ses œuvres. Movennant l'émission de billets à un franc, elle devait être portée à la somme de six millions, avec un gros lot de 600.000 francs, et n4 autres lots donnant ensemble 400000 francs. Le 25 février 1882, Mgr Lavigerie expliquait à son correspondant de Paris qu'il avait obtenu, pour le placement de ses billets, le laissez-passer de l'Autriche et de Malte. (( Cette simple tolérance, dit-il, le gouvernement français ne peut me la refuser, puisque c'est le seul moyen qu'il a d'une part de me permettre de servir ici les intérêts français, et de l'autre de ne l'exposer à aucun des ennuis qu'il veut éviter en demandant des crédits aux Chambres, ou en prenant de l'argent dans les caisses du Bey, lesquelles sont vides. » M. Ducrais, directeur des affaires politiques, « homme sage, intelligent, habile et d'un patriotisme éprouvé », était saisi de sa demande. C'était un ultimatum : « Si le gouvernement français ne peut rien faire pour m'ai-

der à remplir ici une mission qui lui soit utile, il faut qu'il me permette de me retirer. » M. Roustan obtint en mars l'autorisation officielle du Bey. Celle du gouvernement français ne devait être obtenue que deux mois après, sous la réserve expresse faite par M. de Freycinet que le nom de l'Archevêque ne parût pas dans cette affaire, par crainte qu'aux yeux du public le ministère n'en contractât quelque tache de cléricalisme.

Mais déjà, à cette époque, M. Roustan avait quitté Tunis, pour aller représenter la France à Washington. Il fut nommé plus tard ambassadeur à Madrid, où il vient d'achever une carrière diplomatique dans laquelle l'œuvre du protectorat français en Tunisie occupe pour nous la première place.

Il emportait, dans son éloignement , l'éminent témoignage que lui rendait Mgr Lavigerie, par cette lettre du 18 février 1882 : « Monsieur le ministre, je vous regrette pour moi, pour la France, pour la Tunisie, qui avait tant besoin d'être guidée par une main expérimentée et sûre. Je viendrai demain tout exprès à Tunis pour vous exprimer de vive voix mes sentiments; mais je ne veux pas attendre plus longtemps pour vous dire que personne, ici, ne vous regrettera plus que moi, parce que personne n'appréciait davantage la noblesse de votre caractère, la fermeté, la haute intelligence dont vous avez toujours fait preuve dans les circonstances les plus délicates et les plus difficiles. »

De son côté, M. Roustan nous témoigne qu'il regarde comme le plus grand honneur de sa vie d'avoir eu, à Tunis, Mgr Lavigerie pour ami. « J'aurais voulu l'avoir pour maître, ajoute-t-il, j'aurais servi Richelieu. »

Après le départ du ministre, Mgr Lavigerie, devenu plus que jamais la première puissance morale du pays, « avait vu, comme il l'écrivait au même, « un véritable déchaînement consulaire » contre ses œuvres, : « Vous n'étiez plus là; on s'en est donné à cœur joie. Les trois consuls

Read, Raybaudi, de Rameau ont cherché à ameuter la population. M. Raybaudi a presque réussi auprès des Italiens, mais les Maltais ont donné de leur mieux en ma faveur, un peu trop même. Et tout est rentré dans l'ordre et dans le silence. »

L'archevêque déclarait ne vouloir user de cette faveur populaire que pour la conciliation, la charité et la paix. Ainsi annonçait-il sa prochaine visite pastorale du diocèse : « Ce sera la campagne de la charité, après celle des armes. Celle-là n'a qu'un but, celui de panser les blessures , demandant à tous , à quelque race qu'ils appartiennent, non pas ce qu'ils croient ou ce qu'ils aiment, mais ce qu'ils ont souffert. » Il leur faisait espérer des églises, des écoles, des orphelinats, des asiles, des hôpitaux; et déjà il était à l'œuvre. Il leur faisait envisager le protectorat de la France comme une ère de sécurité et de prospérité. Il félicitait ses missionnaires de se faire tout à tous, Italiens, Maltais, Grecs, Français, soit dans leur collège de Saint-Louis, soit dans leurs écoles et maisons de santé : « Secourez leurs pauvres à tous , guérissez leurs blessés, soignez leurs malades. Aimez-les comme vos frères et les enfants du même Dieu. Vous honorerez ainsi votre foi, vous servirez la France chrétienne, car notre manière à nous de la servir et de combattre pour elle , ce n'est pas de la rendre redoutable ; c'est de la faire aimer par nos vertus et par nos bienfaits. »

A Noël , il écrivit à ses Tunisiens, pour leur offrir ses vœux et leur présenter leurs étrennes pour la nouvelle année. Il commença par les pauvres, en remettant aux pères capucins, curés de la paroisse Sainte-Croix, deux mille piastres pour les familles catholiques indigènes. Mille piastres furent envoyées aux sœurs de Saint-Joseph pour les musulmans et les israélites. Puis, outre le nouveau cimetière, il annonça l'ouverture de l'Asile des vieillards, l'établissement des Sœurs de Bon Secours, de nouvelles écoles de garçons et de filles, un pensionnat d'ordre supérieur

confié à la direction des Dames de Sion. Chacune de ses œuvres devait entrer en exercice "dès le commencement de l'année 1882.

En effet déjà, dès le 22 janvier, Mgr l'Archevêque allait lui-même chercher dans leurs pauvres demeures, pour les installer chez les Petites-Sœurs, les premiers vieillards italiens et maltais qu'elles avaient acceptés : « C'est un hommage, écrivait-il, que, pour l'honneur de mon ministère, je tiens à rendre, en leurs personnes, à la vieillesse, au travail, à la pauvreté. » Ce premier Asile consistant en deux maisons continues du faubourg Maltais fut bientôt remplacé par une grande construction près de la porte de Bab-el-Fellah, portant trois étages et couronné par de belles terrasses d'où l'on distingue Tunis tout entière, les deux lacs qui l'encadrent, les collines et la mer.

Dans les mêmes journées, paraissait un décret épiscopal réglant l'organisation de l'administration temporelle du vicariat. Un autre décret détachait de la paroisse de la Goulette le territoire de Carthage, pour l'ériger en paroisse spéciale, sous le nom de Saint-Cyprien de Carthage, avec le père Delattre pour curé et la chapelle Saint-Louis pour église. « Outre l'avantage qu'il y avait, disait-il, à sectionner une paroisse de quinze kilomètres d'étendue, il y en avait un autre à donner une place à part à cette antique Carthage, de laquelle je désire ressusciter le nom, heureux de faire de la création de cette paroisse un des premiers actes de mon administration. »

Dès que le pays fut pacifié, en novembre et décembre, il dirigea sa tournée vers les paroisses du littoral , comme il l'avait annoncé. Ses prédécesseurs la faisaient par terre, avec les équipages du Bey et une escorte militaire. Il se garda bien de se placer sous cette protection étrangère; mais il écrivit au ministre de la marine française d'autoriser l'amiral Conrad à le prendre sur un des petits bateaux de l'Etat affectés au service de la côte, pour visiter Bizerte,

Porto-Farina , Sousse, Monastir, Mahédia, Sfax, Djerba, et Gabès. « Je serais heureux, disait cette lettre au ministre, de pouvoir calmer les esprits sur cette côte, faire entendre à tous de bonnes paroles, distribuer quelques secours, et enfin tâcher, comme c'est ici ma mission, de concilier à la France, dans la mesure de mon influence, les esprits et les cœurs. »

C'est ainsi qu'il visita le littoral nord sur la corvette le Forbin, puis le sud, au mois suivant, sur la corvette la Saône. Cet appareil fastueux, qui ne messéait pas à ses goûts , avait surtout l'avantage de faire prendre aux indigènes une grande idée de la dignité d'un évêque français. L'occasion lui en fut donnée particulièrement dans sa visite à Sfax, au milieu de janvier 1882.

Il était déjà précédé à Sfax par ses bienfaits. Dès qu'il avait su que le canon de notre flotte avait ruiné le quartier européen, il avait envoyé aux victimes des secours abondants par le curé de la paroisse, avec dix mille francs pour réparer l'église. Aussi son débarquement fut-il un vrai triomphe. Toute la colonie européenne, principalement maltaise , la garnison en armes, les musulmans eux-mêmes et les juifs voulurent lui faire accueil. Ce fut dans cette pompe que, revêtu des habits pontificaux et entouré du clergé, il se rendit à l'église processionnellement. Il parla successivement en italien et en français. Il plaignit les habitants des maux qu'il venait guérir. Il apportait de nouveaux secours aux familles nécessiteuses, soit chrétiennes, soit musulmanes, soit israélites. Enfin il annonça la prochaine ouverture d'une école de garçons dirigée par les Frères français des Ecoles chrétiennes. Quand il sortit de l'église, la marche devint impossible, tant cette foule le pressait, baisant ses mains, ses vêtements, lui faisant ses serments et le comblant des vœux de sa reconnaissance.

A son retour au presbytère, une autre scène l'attendait. Les musulmans, leurs chefs en tête, remplissant la place, lui demandèrent audience. Que lui voulaient-ils donc?

Après la prise de Sfax, la population musulmane insurgée, s.5oo âmes environ, avait été imposée pour dix millions de piastres (six millions de francs) comme indemnité de guerre ; les principaux chefs de famille arrêtés comme otages étaient encore enfermés à la Kasbah. Or l'échéance du paiement tombait le surlendemain : c'était donc deux jours après que leurs otages, pensaient-ils, allaient être exécutés, ou pour le moins déportés, et eux-mêmes chassés de leurs maisons devenues la propriété du Bey ! Mais aujourd'hui voici que leur arrivait un évêque, un évêque français, un évêque puissant! Ils se portèrent vers lui.

L'Archevêque leur fit dire que, vu leur grand nombre, il ne pouvait les recevoir ailleurs que dans l'église. Faire consentir des musulmans à mettre le pied dans une église, c'était inouï. Ils s'y précipitèrent et la remplirent. Le prélat, sans quitter ses habits pontificaux, leur dit, des marches de l'autel, que son audience était ouverte. Ce fut alors une confusion de cris, de prières, de protestations. L'Evêque fit cesser le tumulte : « Mes enfants, je suis le ministre de la miséricorde ; mais la miséricorde se donne au repentir. Sfax, en se révoltant contre le protectorat de la France, s'est révoltée contre le Bey son souverain, et elle n'en est pas, hélas! à sa première révolte. D'abord vous repentezvous? — Oui, oui, nous nous repentons, nous avons mal fait, le Bey est notre maître ; nous sommes faibles, et la France est forte. — Et cependant, reprit l'Archevêque, je sais une chose : le chef de la rébellion, Ali-ben-Khalifa , dit que vous reprendrez les armes au printemps ; il l'écrit par le monde entier. — Il ment, il ment ; il nous a trompés; nous ne nous révolterons pas. — Eh bien, jurez-le alors, jurez fidélité au Bey et à la France. — Nous le jurons, Dieu le voit! — A cette condition, je veux bien vous entendre et intercéder pour vous. Dites-moi ce que vous voulez ! »

Ils lui demandèrent de leur obtenir un sursis pour s'acquitter envers le Bey : ils n'avaient pas d'argent, mais ils

s'en procureraient; ils avaient des terres, des maisons, ils les hypothéqueraient. Mais il y fallait du temps , et l'échéance fatale arrivait le surlendemain!

— « Eh bien, dit l'Archevêque, ce temps vous l'aurez, vous l'avez. J'ai demandé ce délai pour vous et je l'ai déjà obtenu du gouvernement. Il n'y met qu'une condition; c'est que vous paierez tout, et que vous commencerez à vous acquitter tout de suite.

— « Nous le ferons, nous ferons tout. Que Dieu te bénisse ! Que Dieu augmente tes joies! Tu es notre sauveur, notre père ! »

L'Archevêque leur répondit qu'il allait prier Dieu pour eux et pour leur ville, puis il les congédia. Comme il l'avait promis, les délais furent accordés.

Il n'y eut pas jusqu'aux juifs, qui, reconnaissants de ce qu'il avait fait pour leurs indigents, lui députèrent leurs anciens, ayant à leur tête trois rabbins, pour le remercier. Le corps consulaire tout entier se présenta à son tour. Le soir, une partie de la ville s'illumina spontanément. L'Archevêque se montra sur la place : on lui fit une ovation.

Le lendemain, le gouverneur musulman de la ville ayant envoyé sa voiture pour le reconduire au rivage, la population maltaise détela les chevaux, et les plus robustes traînèrent le carrosse, entourés d'une foule qui criait : « Vive Monseigneur! vive la religion! vive l'Eglise! » Une députation vint remercier le commandant de la Saône de ce qu'il leur avait amené ce bienfaiteur insigne. On cria : Vive la France ! C'est au milieu de ces acclamations que le navire partit.

L'Archevêque constatait que, grâce à cette politique de bonté et de fermeté, la situation devenait de jour en jour meilleure pour la France, comme pour lui-même : « Ici nous allons bien, écrivait-il alors à Mgr Bourret. On peut critiquer la forme de ce qui s'est fait dans le principe, mais le fond est ce qu'il y a de plus conforme à la tradi-

lion française et chrétienne de notre pays. » Il écrivait de même au P. Charmetant : « Les sympathies que me témoigne la population catholique sont chaque jour plus grandes. — Les capucins italiens eux-mêmes sont absolument gagnés et soumis, ajoutait-il. Mais il me faut beaucoup de réserve et de prudence pour remplir ma mission comme je dois. » L'ItaJie sentait son astre s'éclipser. Un jour l'agent consulaire qui avait remplacé M. Maccio , rencontrant l'Archevêque à la gare du chemin de fer de Tunis à la Marsa, ne put s'empêcher de lui dire, devant tous ceux qui étaient là : « Oh ! Monseigneur, que vous faites de bien! mais que ce bien nous fait de mal! »

Ce dernier mot était de trop, et la France n'était là que pour le bien de tous. Tels sont d'ailleurs les termes dans lesquels l'Archevêque résumait la situation présente et à venir, au point de vue militaire, politique et économique, à la fin d'une de ses lettres au Cardinal Préfet de la Propagande :

« Militairement parlant, l'occupation ou pour mieux dire la conquête de la Tunisie est achevée. Depuis deux mois toutes les positions stratégiques du pays sont à nous, et la Tunisie est tenue par l'armée française dans un cercle de fer, dont il est impossible qu'elle se dégage jamais, à moins qu'une guerre européenne ne détruise un jour la puissance de la France.

« Au point de vue politique, les attaques violentes de l'opposition radicale en France, et même de l'opposition monarchique, ont pu faire croire un moment que les Chambres forceraient le gouvernement à l'abandon de la Tunisie. Il n'en sera rien. La France y est venue, à tort ou à raison ; mais elle ne peut la quitter à moins de cesser d'être elle-même, car son départ serait suivi du massacre des Européens et de celui du Bey lui-même.

<c Au point de vue économique, il va s'ouvrir certainement une ère de grande prospérité pour le pays. La France y fera les sacrifices nécessaires; et tous les preuples des

bords de la Méditerranée en profiteront, à commencer par les Italiens, malgré la mauvaise humeur de leur gouvernement.

« En ce qui me concerne personnellement, Eminence, je demande à Dieu de n'être pas trop au-dessous de ma tâche. J'ai la confiance que les saints martyrs de Carthage, et à leur tête saint Cyprien, m'aideront de leur secours, et m'obtiendront de Dieu la grâce que je souhaite, qui est de faire refleurir la foi et les vertus chrétiennes sur les ruines de Carthage.

« Votre Eminence me pardonnera, quoiqu'elle soit de la patrie de Scipion, de remplacer le Delenda Carthago par X Instauranda Carthago. »

Et enfin pour terminer : « histaurare omnia in Christo ! Ce fut, Eminence, la devise de saint Paul; c'est celle de tous ceux qui veulent être apôtres comme lui. »

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