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MALTE. FÊTES A ALGER. MGR LACROIX, LE VOYAGE DE LA VIE

Dès le printemps de l'année 1881, le bruit s'était répandu que Msr Lavigerie, après de si grands services rendus à la religion et à la France, allait être promu au Cardinalat.

Il y avait déjà quatre ou cinq ans, en effet, que cette question se posait dans les conseils du Saint-Siège et du gouvernement. L'Archevêque estimait « que le moment n'était guère favorable pour lui » ; et la raison qu'il en donnait était l'opposition que sa candidature rencontrerait certainement de la part du maréchal Président de la République.

Mais l'idée faisait son chemin. En 1877, on lisait dans les journaux que « notre saint-Père le Pape verrait avec plaisir le gouvernement français demander un chapeau pour l'Archevêque d'Alger, et lui donner ainsi occasion de créer le premier Cardinal africain, comme il avait créé déjà le premier Cardinal américain. » Mer Lavigerie écrivait à cette occasion : « Je sais que nos ministres se sont préoccupés de

savoir ce qu'il y avait de vrai dans ces rumeurs. On m'assure même que M. Decazes en avait parlé au nonce Mgr Meglia. » — Une autre lettre de janvier 1878 nous apprend que « les ministres d'alors, M. Decazes en tête, avaient eu d'eux-mêmes la pensée de sa proposition. — Mais mon attitude a toujours été de demander qu'on n'en fit rien », ajoute la même lettre. Je ne veux pas être discuté par M. et Mme de Mac-Mahon, et vous me désobligeriez beaucoup en les mettant à même, eux et leur entourage, de se prononcer sur moi, parce qu'ils le feraient avec prévention. » C'était à son ami M^ Bourret qu'il écrivait en ces termes. Le 11 janvier 1879, il lui faisait savoir « qu'à la fin de 1878, le pape, lui aussi, avait fait témoigner à M. de Gabriac notre ambassadeur, par Mgr Czacki alors aux Affaires extraordinaires, le désir que le gouvernement le proposât pour le chapeau; M. de Gabriac en avait écrit officiellement au ministre des Affaires étrangères. Mais le maréchal de Mac-Mahon était toujours là, et le projet n'eut pas de suite. » Le 3o janvier 1879, le maréchal Président donnait sa démission. C'était, pour Mgr Lavigerie, une barrière, et la plus haute, qui tombait devant lui.

Mais la retraite du maréchal c'était l'avènement de l'antichristianisme au pouvoir. Msr Lavigerie n'était pas homme à faire fléchir sa conscience devant des puissances athées, quelque chose qu'il en attendît : il dirigea contre l'impiété son Mandement de carême. C'était l'heure, disait-il, de « garder sa tête droite ». — « Nous voici à un nouveau revirement politique, écrivait-il le i5 janvier à Mgr Bourret. L'astre de Clemenceau se lève. Il nous faut une grande sagesse, mais aussi une grande fermeté. « Et, quelques semaines après : « Quant au chapeau que vous me souhaitez, pour me garder de notre soleil d'Afrique, le gouvernement actuel me le donnerait tout aussi volontiers que le Pape, mais, cher ami, nous sommes dans un temps où il est plus difficile de garder sa tête, au propre et au figuré, que d'y mettre des chapeaux. Heureux qui la

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garde droite, tant qu'il la conserve; et qui la fait tombe* droite, quand il la perd! »

Il la dressa droite et fière dans une grande Lettre demipublique, qu'en réponse à leurs vœux de nouvelle année, il adressa à ses missionnaires, le 3 janvier 1881 , sur les choses du temps. Il n'y dissimulait pas que la persécution violente contre l'Église venait d'être déchaînée par le régime nouveau. « Après les congrégations non autorisées ce sera le tour des congrégations autorisées, et ensuite celui du clergé séculier. Ceux qui ne voient point cela sont des aveugles. La logique y pousse la Révolution; et on ne voit rien en France et encore moins en Algérie qui puisse s'y opposer. » Il expliquait alors que c'était dans cette prévision qu'il avait, le plus possible, transporté ses missions et ses œuvres hors de l'Algérie et du territoire français, à R'damès, à Tripoli, à Carthage, à Malte, à l'Equateur. Les deux grandes propriétés de Maison-Carrée et de Saint-Charles avaient été hypothéquées ; on avait cherché à vendre tout ce dont on pouvait se défaire , pour en mettre le prix en sûreté à l'étranger; on avait suspendu la fondation de nouveaux villages, aux Atafs : « Où en serions-nous, mes chers enfants, si nous avions gardé toutes nos œuvres algériennes? » Mais il espérait bien que la tempête n'aurait qu'un temps. » Ces œuvres renaîtront plus puissantes et plus belles. Et Notre-Seigneur a manifesté sa puissance bien plus après sa résurrection que durant sa vie mortelle. » Conséquemment, l'Archevêque leur demandait trois choses : une grande reconnaissance envers la Providence qui, en leur fermant l'apostolat chez nous, le leur ouvrait plus large sur des continents nouveaux; la résignation et soumission parfaites à la volonté de Dieu, manifestée dans celle de leurs Supérieurs; enfin un sentiment de grande commisération pour la France et pour l'Algérie, qui roulaient vers des abîmes que l'impiété, toute-puissante, creusait sous leurs pieds.

Contre cette hostilité manifeste des pouvoirs, des pré-

cautions étaient à prendre. C'était le but d'une circulaire sur le Baptême des infidèles. Rappelant à cet égard les règlements du saint Office et les statuts diocésains, l'Archevêque défendit à tous ses prêtres de baptiser les enfants juifs ou musulmans, sans l'expresse autorisation de leurs parents , et de baptiser un adulte quelconque sans la permission de l'Evêque. Agir autrement eût été attirer témérairement sur sa tête les foudres de la loi ou les clameurs des journaux. « Personne ne désire plus que moi, Messieurs, la conversion des infidèles de l'Afrique; mais je ne puis la vouloir que conformément aux règles de la sagesse. Le premier moyen pour y arriver est l'instruction des enfants, le second l'exercice de la charité, le troisième le bon exemple, le quatrième la prière. Voilà à quoi, Messieurs, je convie votre zèle. »

Quant à la conduite à tenir envers le gouvernement, Mgr Lavigerie la formulait ainsi, dans une lettre intime : « Autant est odieux un servilisme lâche comme celui de cet évêque... (il le nommait) dont vous aurez lu sans doute l'écœurante circulaire, il y a un mois et demi, autant les provocations inutiles sont coupables. » Et dans une autre lettre à Mgl de Rodez : « Je sais bien que nous marchons à grands pas vers des catastrophes, mais je suis aussi d'avis qu'il faut toujours faire tout au monde pour retarder ce moment , et ne pas les précipiter par nos propres fautes. On ménage ainsi une résurrection plus prochaine, et on bénéficie de l'imprévu, qui est un grand facteur dans un temps où personne ne sait au juste ce qu'il pense, ni ce qu'il veut, ni ce qu'il dit. »

Aussi bien la docilité à la direction du Pape est-elle à cet égard la règle la plus sûre, comme il l'écrit, le 12 mars, au même Mgr de Rodez : « Sans cela, mon cher ami, autant que je puis en juger à distance, nous marchons à des scissions éclatantes qui achèveront notre ruine. Est-il donc si difficile de suivre la direction du Saint-Siège? En dehors de cela il ne peut y avoir de salut. Faites bien attention , cher

ami et Seigneur, que nos ardentissimes... sont dans la voie des Tertullien, des Jansenius, de la Petite Eglise et de tous ceux qui se sont permis de juger que le Pape, quel qu'il fût, était ou trop modéré, ou trop prudent, ou trop conciliant. Le Pape a toujours raison, parce qu'il a l'autorité d'abord, et parce qu'il a ensuite la grâce spéciale qui lui permet de juger ce qu'il faut faire dans les circonstances données. Nous avons toujours été avec Pie IX; nous devons toujours être avec Léon XIII. »

A cette docilité intelligente à la conduite du Pape , la défense de l'Eglise n'avait rien à perdre, loin de là, dans les mains de l'Archevêque. La paix qu'il prêchait était une paix armée. Au moment où le gouvernement tenait suspendu sur sa tète le chapeau de Cardinal parut la loi du 28 mai 1881, sur le service militaire des clercs et des religieux. M^ Lavigerie avait pu croire d'abord qu'une telle législation ne serait pas appliquée à l'Algérie, soumise qu'elle est à des conditions de recrutement différentes de celles de la mère-patrie. C'avait été seulement à la dernière heure des débats, au moment même du vote, que les députés algériens, MM. Jacques, Gastu et Thompson avaient demandé et obtenu sans examen, par surprise, un article additionnel en vertu duquel la loi s'appliquait aux clercs de l'Algérie comme aux autres.

Une dernière porte restait ouverte : la loi n'avait pas encore passé au Sénat. C'est donc au Sénat que M51 Lavigerie s'adressa, dans un viril mémoire de seize grandes pages imprimées, nourri de faits et de raisons. Il ne manqua pas de protester préliminairement contre la loi elle-même, rappelant les arguments présentés ailleurs par l'épiscopat, la tradition des peuples chrétiens, les obligations du ministère sacerdotal , les lois ecclésiastiques, le coup funeste porté au recrutement des clercs. Puis, se renfermant dans l'Algérie, il faisait parler l'intérêt politique et colonial : l'intérêt qu'a l'Algérie d'avoir un clergé national, lequel, dès que la loi fatale en aura tari la

source, serait remplacé par un clergé étranger, italien, espagnol, maltais, que cette loi ne peut atteindre. « Et alors qu'adviendra-t-il de l'action morale de la France sur une population en majorité étrangère, conduite par des prêtres en majorité étrangers comme elle? »

Cette loi, déjà si dure pour le clergé de France, se trouve aggravée encore pour le clergé algérien. En France, où le service militaire était alors de cinq ans pour tous, le clergé qui n'en fera qu'un an, bénéficiera de l'exemption des quatre cinquièmes. En Algérie, où le service des colons est réduit à une seule année, le clergé assujetti à cette année de service ne se trouve plus de fait exempté de rien. Enfin, que gagnera l'armée à cet enrôlement des clercs? L'Archevêque a calculé que, proportionnellement au nombre des séminaristes en Algérie, c'est en moyenne une recrue de vingtdeux hommes pour les trois diocèses réunis , soit moins de huit pour chacune de nos divisions militaires ! « Est-ce pour cet intérêt dérisoire que l'on va détruire notre clergé national, lui substituer un clergé étranger, troubler les populations, appauvrir le service du culte, et compromettre l'honneur et le prestige de la France ! »

C'était de la raison écrite que cette pièce, de la raison calme, élevée, mesurée, sans nul mélange de passion, hormis celle du patriotisme, sans nulle invective de paroles, mais libre, fière, énergique, allant droit à la conscience des législateurs auxquels tout ce document fut distribué. Mais la conscience ferma l'oreille, aussi bien que la raison politique. Les séminaristes et les religieux de l'Algérie subirent et subissent encore le sort commun des colons en faisant un an de service dans les corps africains.

Ce chapeau de Cardinal, pour lequel l'Archevêque d'Alger ne voulait pas courber la tête, il le désirait pourtant. Il s'y poussait même, pour les avantages qui en reviendraient à l'Église d'Afrique, à son propre ministère, à ses missions, ainsi rattachées de plus près au centre divin de l'apostolat dans le monde. Ce serait la sanction de son épiscopat, la re-

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connaissance des services rendus par lui au Saint-Siège, à l'Église, à la France. Ce serait enfin un accroissement de son autorité auprès du Sacré-Collège, et auprès des puissances ecclésiastiques et séculières. Et cette autorité lui était nécessaire soit devant l'opinion, soit dans les hauts conseils cardinalices où il siégerait désormais au milieu de ses pairs. Il devait être cardinal.

Cependant sa candidature, proposée par le gouvernement, souhaitée par le Pape, appuyée par le Cardinal Simeoni et le Cardinal Jacobini, rencontrait à Rome même plus d'un adversaire, au sein du Sacré-Collège et de la prélature italienne, dont le patriotisme s'offensait de son action toute française à Tunis. D'autre part, en France, le gouvernement venait de supprimer le traitement des Cardinaux, et la politique de notre nonce d'alors , Mgr Czacki, consistait à ajourner toute promotion cardinalice, jusqu'à ce que ce traitement fût rétabli au budget. Que son élévation dépendit d'une question d'argent, la fierté de l'Archevêque d'Alger ne le pouvait souffrir. Il en voulait au nonce ; il se plaignait souvent et vivement de lui dans ses lettres : « Une telle situation, comme il s'exprimait, était devenue intolérable pour un homme de cœur. »

L'homme de cœur faillit tout rompre. Au mois d'août de cette année 1881, comme nous l'apprend une lettre à Msr Bourret, il déclara aux ministres que, « si les choses ne se terminaient pas promptement, il ferait un acte public qui rendrait son cardinalat impossible ». Se désistant publiquement de toute candidature, il ferait savoir hautement que « ses œuvres apostoliques, et les démarches qu'elles entraînent, ne lui permettaient pas de se laisser ainsi discuter à perpétuité ». L'échec qu'il provoquerait ainsi ne serait pas le sien, car il sortirait de là fièrement et avec les honneurs de la guerre; mais bien celui du gouvernement dont la présentation n'aurait pu aboutir.

Le conseil des ministres eut peur de cet éclat. Il entra en négociations officielles avec le Pape. Léon XIII déclara

que ce choix lui était très agréable, mais que la situation générale rendait bien difficile la nomination de cardinaux français. » Au fond, on voulait encore essayer de faire rétablir au budget les 10.000 francs des cardinaux. Mais, devant l'impossibilité reconnue d'obtenir ce vote de la commission et encore plus des Chambres, le Pape retira sa condition et déclara cette fois purement et simplement qu'il agréait officiellement le candidat de la France, et qu'il le proclamerait au prochain consistoire. Seulement, en notifiant cet accord à l'ambassade, le Cardinal Jacobini demanda qu'il lui fût permis d'ajourner encore la réponse écrite et l'expédition du billet officiel. « J'imagine, écrivait Mgr Lavigerie, qu'on pressent à Rome des événements graves, qu'on veut voir venir, et ne pas se livrer avant l'heure. »

La meilleure manière d'attendre une faveur, c'est de la mériter de plus en plus. Le métropolitain d'Alger méritait bien alors de la France et de l'Eglise. On en jugeait particulièrement à Constantine. Il y avait un an que son évêque, Mgr Dusserre, avait cessé d'y résider. Il y avait six mois qu'était mort Mgr Gillard, qui devait le remplacer. M. Combes, vicaire général d'Alger, était nommé à ce poste, mais son sacre et son installation devaient se faire désirer plus de huit mois encore; et, dès lors et depuis, le métropolitain ne cessait de remplir le diocèse de ses institutions.

La première de toutes fut la création d'un petit séminaire diocésain. Projetée après le départ de Mgr de Las Cases, tentée ensuite par Mgr Robert, rêvée et préparée par Mgr Gillard, elle se réalisa en mai 1881 par les soins de l'Archevêque administrateur. Le 5 de ce mois, fête de la conversion de saint Augustin , il annonça au clergé de Constantine qu'un petit séminaire pouvant contenir cinquante pensionnaires, vingt-cinq demi-pensionnaires, cinquante externes, s'ouvrirait à Bône, au mois d'octobre, et porterait le nom de Saint-Augustin.

La seconde des œuvres annoncées par lui fut l'acquisition de toute la partie supérieure de la colline d'Hippone, ancienne acropole de la cité romaine. Elle s'élève à une demi-lieue environ de la ville et du port de Bône, au centre des ruines à fleur de terre de YHippo reglus , dans le cadre de la vaste plaine plantée et arrosée que nous avons décrite, dominée par le cône d'Edough, avec la ligne mobile de la Méditerranée pour fond indéfini. Quelques substructions recouvertes par les herbes et les ronces, de profondes citernes aujourd'hui restaurées, y marquent seules l'emplacement de la ville chrétienne où Augustin régna trente-cinq ans par l'éloquence , la sainteté et le génie. L'édicule et l'autel qui porte sa statue, élevés en 1842 par Mgr Dupuch, ne semblèrent pas à Mgr Lavigerie répondre à la grandeur du souvenir. Il acheta donc à gros deniers l'emplacement où déjà il voyait dans sa pensée monter un sanctuaire pareil à la basilique de Notre-Dame d'Afrique. Le clergé était convié à offrir à son évêque, comme don de joyeux avènement, ce terrain consacré par la présence de son immortel docteur.

« Si je ne craignais d'être indiscret, disait la même lettre, je vous parlerais d'une autre œuvre, une œuvre de charité héroïque celle-là, que j'espère joindre aux deux autres. )> Cette œuvre, vingt jours après, Mgr Lavigerie annonçait aux curés de Bône et de Constantine qu'il venait de l'inaugurer, en plaçant sur la colline un Asile provisoire de Petites Sœurs des Pauvres.

Quant à la grande affaire de la future Basilique, mission était donnée aux prêtres et aux diocésains de Constantine et d'Hippone d'y intéresser en France tous ceux à qui le nom d'Augustin est cher, à quelque titre que ce soit. Ce sera l'Œuvre d'Hippone; et elle sera accomplie le jour où le pèlerinage amènera par milliers les fidèles algériens et français sous les coupoles d'une église monumentale qui dominera la ville nouvelle, le cours sinueux de la Seybouse, la Boudjema, le Caroubier et la Marine,

jusqu'au cap de Garde et la mer sans bornes qui y brise ses flots.

Lui-même, l'Archevêque, s'était rendu à Bône, pour les commencements. Il y avait appelé puis laissé pour les travaux M. le chanoine Gatheron. Là, sa correspondance avec ce prêtre ami nous permet de surprendre , dans le Cardinal de demain, l'homme simple et bon que le majestueux dignitaire de l'Eglise offusque parfois dans l'histoire : « Mon cher ami, lui écrit-il familièrement, je compte sur les miracles d'activité que vous savez si bien faire et provoquer. En avant, marche ! Rappelez- vous que, du haut de leurs clochers, soixante-huit curés vous contemplent! » Il lui annonce que l'œuvre des quêtes marche de pair avec les constructions. L'Abbé de Staouéli a souscrit pour i5.ooo francs, Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, pour 800 francs, Mgr Robert a ordonné une quête dans ses églises.

Il lui écrit en août : « Puisque vous travaillez si bien, vous êtes digne de récompense. J'espère bien que le bon Dieu, — puisque vous travaillez surtout pour lui, — se chargera de vous récompenser un jour; mais moi aussi, puisque vous travaillez pour moi, je dois songer à vous témoigner ma satisfaction de tout votre zèle. Vous trouverez donc sous ce pli un titre de commandeur du Nicham que le Bey de Tunis vous accorde pour vos travaux faits ou à faire en Tunisie. Croyez, mon cher Commandeur, qu'il m'est encore plus agréable de vous envoyer ce petit souvenir qu'il ne vous le sera de le recevoir. »

Un peu plus tard, il apprenait que ce bon serviteur était souffrant, infirme, menacé de perdre une jambe par suite d'une chute dans l'exercice de son périlleux service . L'Archevêque lui écrit : « Mon bien cher ami, combien je suis touché de votre bonne lettre, et encore plus de votre foi, de votre résignation et de votre courage ! Mais combien plus encore je demande à Notre-Seigneur de vous guérir complètement et le plus tôt possible ! Je vous fais une obligation de gué-

rir, mon cher ami, car j'ai absolument besoin de vous avoir près de moi, pour mon cœur. Vous qui fûtes toujours un modèle d'obéissance et de dévouement, vous ne me désobéirez certainement pas cette fois. Adieu, mon cher ami, ou plutôt, à bientôt ! » Hélas ! l'amputation fut jugée nécessaire. L'Archevêque alors redouble de tendresse; il lui fait connaître qu'il a été de moitié dans toutes ses souffrances. Il veut l'avoir près de lui, le plus tôt possible, par besoin d'amitié. Il lui a préparé une chambre commode, au rez-de-chaussée, à Tunis. Le cher amputé s'y rendit. Lorsque, à son arrivée, l'Archevêque vit ce digne ami qui se traînait vers lui sur sa jambe de bois, il lui ouvrit ses deux bras : « Monseigneur, lui dit le vénérable prêtre, j'ai perdu une jambe à votre service, mais il m'en reste encore une : elle est comme l'autre, toute à vous. »

C'est encore à Bône que, le 9 octobre 1881, nous retrouvons Mgr Lavigerie pour le sacre épiscopal de Mgr Combes. Il parla , il pleura sur Mgr Gillard ; il reporta ensuite ses bénédictions sur l'autre fils de la promesse. Le sujet et le fond du discours était la vie militante de l'épiscopat. Il y a beaucoup de son âme et de sa vie à lui-même dans ces paroles vaillantes et prudentes à la fois : « O Monseigneur, sachons combattre les bons combats, dans cette lutte dont les âmes sont le prix. Gardons-nous des lâches défaillances qui pourraient les trahir ; mais ne nous gardons pas moins des erreurs funestes qui les perdraient à jamais ! La vérité, la justice, la charité, la miséricorde sont les seules armes qui conviennent à notre ministère. La vérité, nous ne pouvons ni la taire, ni la diminuer, ni l'amoindrir. Malheur à nous, l'Eglise nous le rappelait tout à l'heure, si nous nommions jamais mal ce qui est bien, ou bien ce qui est mal ! Mais malheur à nous aussi, si nous imposions à nos frères un joug qu'ils ne pourraient porter, si nous rendions la vérité odieuse par la dureté de notre cœur ou par l'aigreur de notre parole ! Malheur à nous si nous la faisions descendre des hauteurs sereines où elle doit rester,

pour la mêler aux compétitions et aux passions humaines ! » Il disait d'autres belles paroles encore : « Il se creuse un abîme entre ceux qui conservent le culte de Dieu et ceux qui s'en déclarent les adversaires ; et, dans cet abîme, le monde chrétien peut sombrer. Frappons nos poitrines. Nous avions tout ce qu'il fallait pour éclairer, pour changer le monde, puisque nous avions tout ce qu'avaient les apôtres, lorsqu'une première fois ils l'ont converti : la vérité et l'amour. Et comment la vérité et l'amour qui , avec eux, ont opéré ces prodiges, sont-ils restés stériles entre nos mains? »

Le reste de ce tendre et chaleureux discours était consacré à saint Augustin, dont il suivait pas à pas les démarches dans ces lieux : « C'est ici, dans son Hippone, qu'il a reçu la consécration épiscopale, comme vous-même, Monseigneur, vous l'avez reçue de nos mains. C'est ici qu'il a écrit les grands ouvrages qui ont immortalisé son nom... C'est ici que chaque jour, jusqu'aux dernières années de sa vie, il instruisait les petits et les humbles de son troupeau. C'est d'ici qu'il écrivait aux empereurs, aux généraux, aux comtes, aux préfets desprovinces, auxpapesetaux conciles, à saint Jérôme, à saint Paulin, aux saintes Dames romaines; et Hippone devenait le point lumineux vers lequel se tournaient les yeux des chrétiens de l'Afrique et du monde. C'est ici que, dans son Hippone assiégée par les Vandales, il est mort de douleur de la voir perdue... Et nous aussi peut-être verrons-nous triompher les ennemis de l'Eglise, et les modernes Vandales de la civilisation consommer leurs ruines. Nous demanderons à Dieu d'être du moins jusqu'au bout saintement fidèles à nos devoirs d'évêques, à ces devoirs que vous avez juré sur les autels de remplir jusqu'au dernier soupir. »

La veille de ce jour, Mgp Combes ouvrait son petit séminaire diocésain , et le soir de son sacre , il posait la première pierre de la Basilique de Saint- Augustin. L'Archevêque annonça en chaire que le lendemain il quit-

tait Hippone, et qu'il partait pour Carthage où il établissait son siège, dans les lieux où avait siégé saint Cyprien. « Grâces soient donc rendues à la Providence divine qui a destiné la France à relever ces deux sièges immortels, et notre humilité, à tous deux, à y prendre place, Monseigneur, puisque désormais je vais porter le nom de Carthage comme vous porterez celui d'Hippone. »

A lire les lettres intimes de Mgr Lavigerie, il semble qu'au sein de ces grands travaux, et parmi ces graves périls de l'Eglise, l'éclat de la pourpre romaine, après une si longue attente, pâlissait singulièrement à ses yeux. « Nous vivons en des temps où il faut se demander si l'on gardera bien sa tête, répétait-il encore, et par conséquent on ne doit guère s'enthousiasmer pour des chapeaux. C'est ce que je tâche de faire, en me contentant de pester contre les journaux qui me le servent tous les quinze jours. » Cet éclat s'effaçait surtout devant celui de la pourpre du martyre dont se couvraient alors les missionnaires ses fils.

Le 3 octobre, une dépêche télégraphique de Zanzibar lui annonça que le R. P. Deniaud, supérieur de la mission du Tanganika , avait été massacré pour la charité de Jésus- Christ. Le P. Deniaud venait de remplacer le P. Pascal, de sainte mémoire, à la tête de cette mission. Il était un de ceux qui, dès le premier jour, avaient signé la lettre à Pie IX dans laquelle ils s'offraient à aller se consacrer au salut des infidèles et mourir en les servant. C'était une âme héroïque, altérée de la croix. Il avait écrit à Mgr l'Archevêque, son vénéré père, que les grandes épreuves traversées par eux avaient fait du bien à leurs âmes : « Si nous avions moins souffert, nous aurions moins prié, et nous aurions été moins unis à Dieu, à qui nous offrons notre vie, s'il croit bon de nous la demander. »

C'était aussi un cœur français. Il avait dit sa joie d'avoir été un des premiers envovés pour porter dans les profondeurs africaines la langue, le nom et l'influence

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de la France. « Nous lui sacrifions par avance tout ce qui nous est cher et nos vies mêmes. Si nous y périssons, qu'elle se souvienne que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément en pensant à elle et en l'aimant jusqu'à la fin. »

On n'avait encore aucun détail sur les circonstances de cette mort, ni même sur le nombre des victimes. Cependant, dès le lendemain de la première dépêche, 4 octobre, Mgr Lavigerie écrivit aux parents du martyr une lettre pleine de consolations et de félicitations à la fois. Ses dernières lignes disaient : « Votre cher fils vivra dans notre souvenir, et surtout dans le souvenir des Missionnaires d'Alger ses frères. Leur premier mouvement, comme le mien, a été de rendre grâces à Dieu d'un sacrifice si héroïque; le second de jurer de les venger ; et leur vengeance, ce sera de partir plus nombreux encore, et de porter enfin à ces barbares qui ont tué leurs frères la vie et le pardon du ciel ! » Une seconde dépêche , complétée par les courriers de Zanzibar, apporta le nom de ses deux compagnons de martyre, le P. Louis Augier, du diocèse de Belley, et M. d'Hoop, auxiliaire belge, ancien zouave pontifical.

Un moment, Mgr Lavigerie, incomplètement renseigné, avait pu croire qu'ils étaient morts les armes à la main, vendant chèrement leur vie, et il en avait conçu une vive indignation : ce n'eût pas été là la mort des ministres et des martyrs de la divine charité. Il se détrompa bientôt. C'étaient les nègres de la tribu de Wabikari qui, refusant de rendre à la liberté un enfant esclave racheté par les pères, étaient venus, le 4 niai, fondre en armes sur l'habitation des missionnaires, qu'ils criblèrent d'une grêle de flèches. Le P. Augier, s'étant présenté le premier, tomba mortellement blessé; M. d'Hoop expira près de lui; le P. Deniaud, blessé lui-même, mais encore debout, donna l'absolution à ses deux compagnons; puis il s'afïaissa à son tour, percé de huit coups mortels. Le lendemain, les trois martyrs de la charité étaient ensevelis pieusement

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sous le grand arbre qui abritait la station de Roumougué.

Deux mois après, le Sahara envoyait au Délégué apostolique des nouvelles semblables. La station de R'damès (Ghadamès) où nous avons laissé les pères Richard et Kermabon, renforcée ensuite par l'arrivée des pères Guillet et Morat, était toujours pour eux un poste d'observation dont ils brûlaient de s'échapper, non seulement pour se rendre chez les Touareg, mais pénétrer dans le Soudan, jusqu'à Tombouctou. Chaque jour il leur semblait entendre de ce côté des voix qui les appelaient. C'était la voix de ces esclaves dont ils voyaient les bandes traînées par des caravanes arabes, qui les faisaient entrer de nuit dans la ville pour se soustraire au droit de douze francs par tête perçu au bénéfice de la Turquie. L'horrible marché s'en faisait par nos tribus des Souafa et des Chambâa, qui venaient les revendre au Mzab encore indépendant, et cela, sous les yeux ouverts et indifférents de la France. Deux des pères de cette station, les PP. Kermabon et Roger, avaient assisté, à Maison-Carrée, au baisement des pieds des missionnaires de la troisième caravane. Ils écrivaient ensuite à Mgrle Délégué : ce Nous avons vu avec un regard d'envie nos frères prendre la route de l'Equateur, Monseigneur, tandis que depuis bientôt sept ans que cette mission du désert nous est confiée, nous restons stationnés encore loin du Soudan. Il y a eu alors en nous quelque chose de ce dépit qu'éprouvent de vieilles troupes, quand elles ne sont pas les premières à affronter le feu de l'ennemi. C'est que, de plus en plus, nous croyons à l'urgence d'entrer nous-mêmes en campagne. »

Ce feu de l'ennemi, l'Archevêque ne pouvait oublier qu'il avait été meurtrier pour trois de leurs devanciers. Sa prudence leur prescrivit de commencer d'abord par fortifier leur position, en créant sur la côte un poste de ravitaillement et de retraite au besoin. Le P. Richard reçut donc l'ordre, en juillet 1873, d'acheter à Tripoli de Barbarie une maison qui servît de procure et de point d'appui à la mis-

sion du Soudan. Les pères Jamet, Hauttecœur et le frère Raymond en prirent possession en octobre. Dès les deux premiers mois, 682 malades étaient venus réclamer les soins des missionnaires.

C'était une installation bien précaire que celle de la petite communauté, campée dans l'oasis, à quatre kilomètres de Tripoli, dans une habitation entourée d'un grand jardin planté, et devant une plaine de genêts que les pères espéraient faire défricher un jour par leurs jeunes rachetés. Le consul français, le préfet apostolique, et quelques pères franciscains réformés préposés à la paroisse et à l'hôpital, vivaient là au sein d'une population d'une trentaine de mille âmes, dont cinq mille catholiques, presque tous Italiens ou Maltais. Le séjour n'en était ni sûr ni salutaire. Il y fallait compter avec le climat, la fièvre et surtout la secrète exaspération excitée en Barbarie par les Italiens contre notre récente occupation de Tunis.

On était encore moins en sûreté à R/ damés. Les missionnaires suivaient de là avec un intérêt anxieux l'expédition du colonel Flatters et de sa troupe, en mission pour la reconnaissance du Sahara et l'étude des travaux qu'y préparait le génie. Eux-mêmes projetaient d'aller là planter leurs tentes, à R'at; et leurs lettres saluaient déjà dans ces Touareg calomniés la plus sûre espérance de l'Église, au désert. Cependant, le 5 avril, on apprit à Tripoli, par des indigènes venus de l'intérieur, que le colonel Flatters venait d'être massacré par ces mêmes nomades, près de l'oued Tin-Tarabin. Les pères de R'damès n'en purent plus douter, lorsqu'arriva chez eux un soldat arabe des tirailleurs algériens, échappé à ce désastre, et qui, exténué, déguenillé, couvert de blessures et de cicatrices, vint leur demander asile. Il leur raconta, dans tous ses lugubres détails, la trahison des Chambâa, l'agression des Touareg, la lutte à mort, les défections, le massacre, les scènes de cruauté commises ensuite sur le colonel et ses compagnons.

A cette nouvelle qui consterna la France, Mgr Lavigerie télégraphia à R'damès que tout préparatif de départ pour le désert devait être suspendu jusqu'à nouvel ordre. On obéit, on se résigna, puis on se rassura : les seuls Touareg- Hoggars étaient, disait-on, responsables de ce crime, les Touareg-Azguers au contraire étaient des agneaux qui viendraient au-devant des pasteurs. « Daignez, mon révérend père, écrivaient les missionnaires au Supérieur général, le ier juillet 1881, daignez nous autoriser à entreprendre cette nouvelle étape vers le centre de l'Afrique, où tant de pauvres âmes attendent de connaître Celui qui est la voie, la vérité et la vie » ! Leurs instances triomphèrent. Le 6 août, leur arriva une lettre du R. P. Charbonnier autorisant trois d'entre eux, les pères Richard, Morat et Pouplard à se rendre à R'at, leur poste définitif, moyennant de suffisantes garanties de sécurité. Le conseil avait permis, l'Archevêque laissa faire.

« On pouvait d'ailleurs avoir une confiance particulière dans le père Richard, racontait récemment le R. P. Hacquard. Son nom était connu de l'Oued-Souf au Sud oranais, dans tout le Sahara algérien. Et quand, treize années après son départ de Ouargla, je parcourais moi-même les campements des Chambâa, ma meilleure recommandation était de me dire le frère du marabout Richard. J'étais alors le bienvenu, un membre de la famille. Devenu Arabe, au point de voyager avec les caravanes sans faire soupçonner qu'il fût Français, habitué aux courses et aux privations de la vie du désert, cavalier aussi brillant qu'infatigable, soit à cheval soit à méhari, les nomades disaient de lui : « Cece lui-là est un des nôtres : c'est notre Sultan. » Et, joignant le fait à la parole, les Chambâa, alors tributaires de la France, supplièrent l'autorité de le placer comme caïd à la tête de leurs tribus. Il pouvait, accompagné d'un seul guide, portant sur sa monture ses modestes provisions, entreprendre en plein été la dangereuse course de Ouargla à R'damès, débarquer dans cette ville comme un Arabe de passage,

à l'insu du caïmacan turc , et s'y installer malgré ce dernier, grâce aux relations amicales qu'il avait dans le pays. »

Les trois missionnaires partirent le 9 décembre. Mais leur voyage ne fut pas de longue durée. Dès le 4 janvier 1882, l'agha d'Ouargla fit savoir à ses supérieurs militaires que, le même jour, un émissaire était venu l'informer que, le 21 décembre, entre huit et dix heures du soir, les pères étaient accroupis ou endormis dans leur tente, à leur campement de Mareksam, à vingt kilomètres seulement de R'damès, lorsque quelques Touareg, guidés par un traître, les assaillirent et les mirent à mort. Les pères Richard et Morat avaient péri d'un coup de feu, le P. Pouplard d'un coup de lance. C'était la répétition du massacre des martyrs de 1876.

« La situation exceptionnelle du P. Richard avait excité la jalousie des ennemis de la France, continue le P. Hacquard ; et, à force d'argent, on avait trouvé un misérable qui consentit à assassiner pendant la nuit le vénéré marabout. Mais, me disait-on encore cette année, chez les Touareg, le traître Bou-Reddi fut exécré et maudit de tous. Quand il reparut dans les campements Azguers, après avoir commis son meurtre, les femmes étendaient vers lui leurs mains ouvertes comme pour le repousser, et détournaient la tête s'écriant : « Traître, tu mourras trahi. » Il fut obligé par le mépris public de se réfugier au Touat, où il périt dans un guet-apens. »

Lorsque, le n janvier 1882, Mgr Lavigerie reçut à Carthage communication de la lettre de l'agha annonçant l'assassinat, il réunit aussitôt les missionnaires à la chapelle. Là, d'une voix pleine de sanglots, il raconta brièvement ce qui s'était passé. Il dut s'arrêter un peu. Puis, bientôt se reprenant : « Allons, mes enfants, il ne faut pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Remercions plutôt Notre-Seigneur de ce qu'il veut bien faire à notre petite Société l'honneur de lui donner des martyrs. » Et il entonna le Te Deum .

206 LE CARDINAL LAVHiERIE.

C'est par le Te Deum pareillement que se termine la lettre dans laquelle il faisait part de cet événement à la Société. Il l'écrivit le i4 janvier 1882. Là, ayant raconté la mort des trois pères : « Et maintenant, dit-il, soyons assez généreux pour triompher de notre tristesse. Je vous ai demandé de chanter l'hymne de l'action de grâces : qu'il sorte vraiment de vos cœurs ! Louez Dieu de ce qu'il associe vos frères au chœur glorieux des apôtres : Te gloriosus apostolorum chorus! Louez-le de ce qu'il a couronné par le martyre leur vie d'innocence et de pureté : Te martyrum candidatus laudat exercitusl Louez-le de ce qu'ils sont, par leur dévouement, l'honneur de l'Eglise notre mère et celui de leur patrie, qui est la nôtre : Te per orbem terrarum sancta confitetur Ecclesia! Demandons-lui que ce sang versé soit la rançon de son pauvre peuple infidèle : Famulis tuis subveni quos pretioso sanguine redemisti ! Et, sans nous laisser troubler par les difficultés et les adversités, demandons-lui de confirmer l'invincible espérance que nous avons en lui : In te, Domine, speravi, non confundar inœternum! »

Mais le martyre est si grande chose pour des cœurs d'apôtres que l'Evêque en redoutait pour sa Société la sainte séduction. Il crut devoir les prémunir contre ce noble entraînement, en leur rappelant les conseils de la prudence chrétienne écrits dans l'Evangile. « Certes, dit-il, j'admire l'abnégation généreuse de nos trois martyrs. Mais vous connaissez les recommandations de Notre Seigneur. S'il annonce des persécutions à ses disciples , il leur conseille de fuir lorsque le danger les menace, et non point d'aller au devant de lui... Je vous écris de Carthage, à quelques pas du lieu où saint Cyprien a souffert la mort. Certes, il est grand parmi les martyrs; et cependant il n'a cessé de se soustraire au péril, jusqu'au jour où il a cru sa conscience engagée à relever, par le témoignage de son sang, la foi de son troupeau. Vous devez faire de même, mes chers enfants; et je vous dois à vous et à vos Supérieurs les con-

seilsde ma sollicitude paternelle. Voilà déjà dix des vôtres qui, en moins de dix ans, ont versé leur sang dans l'intérieur de notre pauvre Afrique. Il faut que les expériences du passé servent à rendre plus patient le zèle de leurs successeurs... Ah! mes chers enfants, heureuse la Société d'hommes apostoliques qui, dans ces temps de lâcheté et d'égoïsme universel, a besoin qu'on l'arrête pour ne pas courir au martyre ! Un sentiment si généreux est digne de l'admiration des hommes et des bénédictions de Dieu même. Mais moi je manquerais à tous mes devoirs de père et de directeur, si je ne modérais ces élans et si je ne vous imposais, même sous peine de péché, s'il est nécessaire, de ne pas vous exposer volontairement à un danger certain. Je l'ai fait pour ceux qui ont pris, les derniers, le chemin de l'Afrique équatoriale. Je suis décidé à le faire désormais pour tous. Il y aura encore trop de cas où toute la prudence humaine pourra se trouver en défaut; mais nous aurons du moins, vous et moi, rempli notre devoir. )>

La même lettre prescrivait de célébrer, dans toutes les maisons de la Société, une messe votive de la Sainte Vierge, reine de l'Afrique et reine des martyrs, pour mettre sous sa protection les trois missionnaires et toute la mission. On ne devait pas dire d'autres messes de Requiem.

Cependant, à R'damès, la vie n'était plus tenable pour les deux missionnaires restants, les pères Kermabon et Roger. Insultés, menacés de mort jusque dans leur demeure, et n'osant pas sortir, ils demeurèrent comme prisonniers pendant deux mois environ, sans pouvoir être assurés d'une heure d'existence. Le consul de Tripoli, M. Feraud, déclara, au nom de la protection qu'il devait à ses nationaux, mettre opposition à tout départ vers le Sud, en ces circonstances. Il fallut donc se replier. M. Feraud obtint enfin du Pacha et du gouverneur général l'envoi à R'damès d'une escorte suffisante pour ramener les pères sains et saufs. Us rentrèrent à Tripoli, qui ne devait être qu'une étape vers le rapatriement. Le Cardinal Simeoni, préfet

de la Propagande, approuva cette retraite. Tripoli fut abandonné à son tour, en 1882. Ainsi deux fois l'assaut avait été donné au désert saharien par deux troupes d'élite ; deux fois ces avant-gardes y avaient trouvé la mort. Il fallait maintenant aller se reformer ailleurs, et attendre dans la patience le signal de Dieu.

C'est au sein de ces travaux et de ces combats, à Tunis, aux grands Lacs, au Sahara, aussi bien qu'en Algérie et en France que, le 19 mars, arriva enfin au soldat de l'Eglise le billet officiel du Cardinal Jacobini lui annonçant sa certaine et prochaine élévation au cardinalat. Le chapeau qui lui était attribué était celui de l'illustre Cardinal Pie, lequel d'ailleurs lui en avait autrefois pronostiqué l'honneur, en ces termes pleins de grâce : « Quoi qu'en dise Votre Grandeur, l'ardeur avec laquelle elle a combattu la barbarie infidèle lui réserve une dignité méritée à toutes sortes de titres. Et puisque la Providence vient de m'en investir avant vous, elle se doit à elle-même de ne pas tarder à vous mettre au rang dans lequel vous auriez dû nous précéder »

Ayant remercié le saint-Père de cette marque insigne de sa bonté pour lui, Mgr Lavigerie fit savoir au Cardinal secrétaire d'Etat que, se trouvant en Tunisie, il désirait recevoir à Saint-Louis de Carthage, qui était terre française, l'envoyé pontifical qui lui porterait la calotte. La solennité de la scène en devait être singulièrement agrandie, et il le savait bien.

Le garde noble, comte Cecchini, porteur du message du Pape, arriva le 3 avril, lundi de la Semaine Sainte, en vue de la Goulette, où l'amiral Conrad le fit prendre par un canot du vaisseau amiral et déposer à Tunis. Une députation nombreuse lui fit escorte en voiture jusqu'à Carthage. Là, le nouveau Prince de l'Eglise le reçut dans ses vastes appartements de Saint-Louis, simples et grands, ouverts de trois côtés sur la mer, les ruines puniques, Tunis, le lac et la ville de la Goulette et les montagnes de la côte. C'est là que lui furent remises les Lettres pontificales, qui l'instituaient Cardinal de l'Église romaine.

La fête de Pâques, survenant dans ces circonstances, fut à Tunis d'une pompe religieuse extraordinaire : le Cardinal avait choisi cette solennité pour l'inauguration de sa procathédrale. Dans la même semaine arrivèrent le coadjuteur d'Alger, l'évêque de Constantine, leR. P. Supérieur Général des missionnaires et ses assistants, les scolastiques de la Maison-Carrée. Le prince de l'Église voulait être entouré de sa cour. Les nègres ne pouvaient manquer d'y figurer : on en fit venir six de la maison de Malte. « Nous avons eu pour l'ouverture de la cathédrale provisoire une démonstration très sympathique, faisait-il savoir à M. Roustan, et on en prépare une autre pour dimanche, en l'honneur de mon Cardinalat. J'y mets autant de sourdine que je puis, car je suis d'avis de ne pas trop triompher, et d'éviter les réactions. »

Ce fut le dimanche de Quasimodo, 16 avril, que le Cardinal, entouré de tout son état-major ecclésiastique et de tous les dignitaires militaires et civils, reçut la calotte rouge des mains du comte Cecchini. Après les quelques mots de l'envoyé pontifical, Mgr Lavigerie répondit un petit discours d'une grandeur mélancolique, en harmonie avec le cadre de ces ruines illustres. Ayant commencé par dire que c'était comme doyen des archevêques français qu'il avait été désigné à la bienveillance du souverain Pontife, et qu'un tel titre n'était pas fait pour exciter l'envie ; ayant parlé de cette pourpre qui ne pouvait tarder de devenir son linceul, il éleva sa parole à la hauteur du lieu et des circonstances. « La pensée de Léon XIII, ditil, s'est portée bien au-dessus de mon humble personne, et c'est l'Afrique qu'il honore, la seule partie de l'univers qui n'était pas représentée dans le sacré Collège. » Si la dignité l'écrase, combien plus le spectacle de ces ruines de Carthage, où, si tout parle de la grandeur des choses humaines, tout parle aussi de leur vanité ! Le Cardinal évoque ces grandeurs et ces décadences. Il réveille ensuite le souvenir des gloires chrétiennes et impérissables de ces

210 LE CARDINAL LAVIGEIUE.

collines silencieuses. Il célèbre leur résurrection prochaine, commencée. 11 en prend à témoin le messager du Pape : « Vous direz à Léon XIII, Monsieur le Comte, que sous son pontificat, vous avez vu la croix couronner cette antique acropole de Carthage. Vous lui direz qu'un temple, une maison de prière, s'y élève à la mémoire du plus pieux de nos rois. Vous lui direz enfin que vous y avez vu, autour de leur pasteur, des chrétiens appartenant à toutes les nations de la vieille Europe, et qu'en son nom je prêche à tous la charité, l'union et la paix. »

Au déjeuner qui suivit, le Bey et les puissances étrangères furent représentés auprès de lui. On remarqua particulièrement le toast porté à la nouvelle Eminence par le consul d'Angleterre. Quinze jours auparavant, Mgl Lavigerie avait présidé, dans sa cathédrale, à un Te Deum qu'il avait fait chanter en actions de grâces de la préservation des jours de la reine Victoria, qui venait d'échapper à l'attentat d'un assassin. Il en avait profité pour féliciter les Maltais de la liberté dont ils jouissaient, sous le sceptre d'une reine dont il exaltait les vertus. La population anglaise de Tunis lui en avait su le plus grand gré ; et le consul en prit texte pour célébrer dans son toast l'homme de la conciliation universelle.

La fête s'acheva à Tunis : on se rendit à la cathédrale. Point de troupes sur le passage ; le cardinal n'en avait pas voulu : un prince de l'Eglise est un prince de paix. Mais la foule était à la gare, qui l'attendait. On l'entoure, on l'acclame, on dételle ses chevaux, on le traîne en triomphe à l'église, malgré lui. Là, il put à peine prononcer quelques mots : il était écrasé par l'ovation populaire. Le soir, on illumina. Au loin on apercevait, sur la hauteur, Saint-Louis qui brillait comme un phare. La journée avait été belle pour le Cardinal, l'Eglise, la France, Rome et la Carthage nouvelle.

La fin en fut moins triomphante. Mgr Lavigerie aimait à raconter la mésaventure qui marqua son retour à Saint-

Louis, pour s'en divertir et montrer le revers soudain des grandeurs humaines. Lui, Mgl' Dusserre et Msr Combes rentraient donc dans la même voiture de Tunis à Carthage ; et déjà ils avaient fait sans encombre la moitié des quatre lieues qui les séparent. Mais la nuit était venue, les chemins étaient mauvais et détrempés de pluie ; le cocher, un nègre, qui avait pris copieusement sa part de la fête, perdit sa route, perdit la tête, et s'engagea dans une fondrière. On était embourbé. Il fallut descendre dans la boue, sous la pluie, en grande tenue prélatice; et chacun alors de se mettre à pousser de son côté aux quatre roues, le cocher, les deux évêques et le nouveau Cardinal, lui le triomphateur porté sur les bras du peuple quelques heures auparavant î Malgré le fouet et les cris, on n'en vint pas à bout. Laissant la voiture, le nègre elles chevaux dans les ornières, les évêques reprirent a pied le chemin de Tunis. En quel état on les y revit! C'était l'expiation de la gloire de ce jour.

La robe du Cardinal recevait en ces mêmes journées bien d'autres éclaboussures dans les feuilles publiques, ainsi qu'il s'en plaignait, par cette lettre du 12 avril à Mgr de Rodez : « Ce qui m'a surtout plu, dans ma promotion, c'a été d'être délivré des racontars des journaux sur ma candidature. Mais je ne sais, en vérité, si je gagnerai beaucoup au change. Voilà l'envie qui se met de la partie et me continue les mêmes services dans la presse. Le Figaro m'a déjà gratifié d'un article biographique entre chien et loup. Les journaux italiens marchent sur ses traces, par haine de mon action à Tunis. Les bonapartistes Jérômiens me cherchent grossièrement querelle, à propos de l'Empire. Je suis bien décidé à ne rien répondre, quoi qu'ils disent. » Et dans une autre lettre à ses amis de Marseille : « Tout cela passera, j'espère, mais ce qui ne passera pas, ce sont les difficultés de notre situation ecclésiastique. Nous allons aux derniers abîmes. »

Il se demandait alors s'il irait chercher la barrette à Paris, ou s'il ne pourrait pas la recevoir en Afrique, de

212 LE CARDINAL LAYIGER1E.

quelque délégué du gouvernement. « C'était, disait-il, afin de donner a son cardinalat ce caractère africain qu'il y voulait en tout, et de créer un précédent pour ses successeurs, car il devra y avoir toujours un Cardinal d'Afrique, comme il y aura toujours un Cardinal d'Amérique. » Paris l'emporta.

Le 3 mai, il partit donc pour Paris. Le samedi, 9.0, lui et ses assistants, montés dans les voitures delà Présidence, se rendirent à l'Elysée. Il y entendit la messe dans la chapelle du palais, selon le cérémonial, et fut ensuite introduit auprès M. Grévy. Là, après un discours latin de Mgr Ferrata, alors auditeur de la nonciature, le Président de la République française lui fit la remise de la barrette, en présence de sa maison militaire, du ministre des Cultes, et du sous-secrétaire d'Etat au même département.

Mais la pièce maîtresse fut la réponse du Cardinal. Il commença par l'éloge du clergé de l'Algérie, que l'on avait voulu honorer en sa personne. Il termina par celui des prêtres de nos missions françaises. « Je voudrais pouvoir, monsieur le Président, étendre sur eux le manteau d'honneur qui vient de me couvrir. Ils l'ont mérité mieux que moi. Plusieurs, qui m'étaient plus chers, puisqu'ils étaient mes fils, l'ont teint par avance, dans les profondeurs de notre Afrique, avec la pourpre de leur sang. Que la bienveillance dont je viens de recevoir la marque solennelle reste du moins assurée à un si héroïque et si patriotique ministère. Et, puisque la France n'a pas de fils plus fidèles, qu'elle daigne, comme elle l'a fait à tous les jours de son histoire, répondre à leur dévouement par la continuation de ses bienfaits. »

Ce discours eut un épilogue que, quelques jours après, le Cardinal racontait dans une lettre à Mgr de Rodez : « Comme je remerciais M. Grévy de la bienveillance de sa réponse, et que je lui demandais de préserver l'Église des persécutions qui la menacent, il m'a dit : « Toutes les « fois que les évoques de France viendront à nous avec les

« sentiments et le langage que vous nous apportez, ils rece- « vront de nous le même accueil. » Et la même lettre ajoute : « En attendant, vingt-quatre lois d'initiative parlementaire sont déposées contre l'Eglise ! On ne sait plus où l'on va. »

Durant son séjour à Paris, le nouveau Cardinal fut appelé à paraître et à parler dans chacune des communautés, associations et établissements qu'il avait aimés, dirigés, patronnés autrefois : au grand séminaire, où il chercha par sa parole à susciter des vocations pour les missions d'Afrique ; au catéchisme de Saint-Sulpice, où il raconta gaiement la première journée de son Cardinalat à Tunis; au cercle du Luxembourg, où il ne trouva plus que quelques accents alanguis et mal venus, comme il lui arrivait dans ses heures de souffrances ou d'accablement.

Le chapitre de Bayonne lui ayant envoyé ses félicitations, il lui fit une réponse toute familière et amicale, où il disait que son adresse , venue de ce pays aimé , lui avait apporté le rafraîchissement de l'oasis dans le désert. Le temps lui manquait pour se rendre à l'appel de ses parents et de ses amis des bords de l'Adour; mais il s'était souvenu d'eux et il envoyait à leurs enfants sa bénédiction patriarcale. « Me voilà, en effet, un vrai patriarche, écrivait-il à sa vénérable tante, Mme Julien, et tu serais effrayée si tu me voyais avec ma barbe toute blanche et mes habits pontificaux. Ceux qui ne me connaissent pas me donnent soixantequinze ans, et ton neveu est, en apparence du moins, plus vieux que toi. Mais aussi quelle vie je mène, depuis quinze ans, et maintenant plus que jamais ! Qui eût dit à ma chère et pauvre mère que c'était là la destinée de son fils, alors qu'il ne voulait être que curé de campagne ! » Et quelque temps après, comme cette tante vénérée était gravement malade, le Cardinal, alors au loin, se retrouvait l'enfant d'autrefois pour lui écrire : « Si tu savais combien j'aurais voulu aller t'embrasser à Bavonne, et te porter ma pourpre à bénir, comme je l'aurais portée à ma mère, ta sœur bienaimée î Je ne l'ai pas pu. Je ne m'appartiens plus, même

un moment, aujourd'hui; j'appartiens à l'Eglise et à la France; je dois les servir de mon mieux jusqu'à la fin, en retour de ce qu'elles ont fait pour moi. Ce n'est pas sans de grandes fatigues et quelquefois sans de grandes amertumes; mais le devoir accompli récompense de tout par le témoignage de la conscience et par l'espoir des biens éternels. Adieu, ma chère tante, je te bénis de loin comme prêtre. Envoie-moi de loin aussi, hélas! ta bénédiction, au nom de ma mère. » Il ne devait plus revoir cette chère tante en ce monde.

Il restait au Cardinal à aller recevoir le chapeau, dans le Consistoire public fixé au 3 juillet. Il se rendit à Rome pour cette solennité. Le titre qui lui fut attribué fut celui de Sainte-Agnès hors des Murs, dont les chanoines réguliers de Saint-Jean de Latran le mirent en possession, avec tous les honneurs dus à un protecteur.

Il prit sa route pour l'Afrique, en passant par Malte où l'attendaient, pour recevoir le baptême, une bonne partie des nègres recueillis par ses soins dans les oasis de Ouargla et de Metlili, et les contrées équatoriales. L'Ecole apostolique comptait en outre vingt-cinq élèves pris dans les familles du pays. Tous les Maltais étaient informés de ce que l'Archevêque faisait pour leurs compatriotes, à Alger et à Tunis : son arrivée allait mettre en fête l'île entière.

A son approche, le matin, 10 juillet, les cloches de la cathédrale et des trente paroisses de Malte signalèrent l'arrivée du vapeur qui le portait. Des barques aux couleurs pontificales, maltaises, anglaises et françaises se lancent alors en mer; le navire à peine amarré est pris d'assaut, les hauts dignitaires civils et ecclésiastiques y montent et complimentent le prince de l'Eglise. Il débarque sur une estrade pavoisée qui porte ses armes. On l'acclame en toutes les langues; l'évêque de la ville lui fait prendre place dans sa voiture, et les Maltais la traînent, comme avaient fait naguère leurs frères de Tunis. Les rues de la ville sont enguirlandées sur son passage. Il faut deux heures pour fendre

cette foule et arriver enfin au palais épiscopal. Dans l'aprèsmidi, les réceptions se succèdent sans interruption. Le soir, illumination de la place Saint-George, de la rue Royale et des églises de la Valette. Le Cardinal y apparut pour admirer et remercier. On l'assiégeait, on l'enlevait : « Laissez-nous vous porter sur nos bras, lui disait un Maltais, puisque vous êtes maintenant un frère du Pape. Si vous étiez le Pape lui-même, nous vous porterions sur nos cœurs! »

Le lendemain mercredi, 12, le Cardinal se rendit à l'église Saint-Jean, pour baptiser et confirmer les douze catéchumènes noirs qui l'attendaient vêtus de blanc, sous le portique, à côté de leurs parrains et marraines choisis parmi les notables de File. Il parla en italien. Il venait d'adresser au Pape un télégramme où il louait la dévotion de Malte pour le Saint-Siège, et demandait l'autorisation de donner à ce bon peuple la bénédiction pontificale solennelle. Il leur lut sa dépêche et la réponse de Rome ; et de sa puissante voix il bénit cette foule. Le soir du même jour, il y eut feu d'artifice en son honneur. Toute la population assemblée sur la place Publius, à la Floriana, faisait retentir le nom de « l'ami des Maltais » !

Le jour du départ, lorsque le Cardinal descendit à la Marine, il y trouva la même foule agenouillée sur ses pas, pressée sur les quais ou portée sur des barques. Une troupe de musiciens l'accompagna jusqu'au large, et les acclamations du rivage ne cessèrent que lorsque lui-même eut disparu aux yeux.

C'est à l'Eglise et à la France que le Cardinal français reportait, dans ses discours, l'honneur de ce triomphal accueil. N'était-ce pas la France qui avait autrefois donné à l'ordre de Malte ses chevaliers, ses commandeurs et ses grands-maîtres les plus illustres? « Là, disait-il, à Malte, il avait retrouvé leurs tombeaux et il avait lu leurs noms sur les monuments et les remparts de l'île. Au milieu des vivats au Pape, il avait entendu crier : Vive la France! Quelque

chose du glorieux passé de l'île héroïque venait d'apparaître dans ce grand Français des nouveaux jours.

De Malte, le Cardinal ne fit que toucher Tunis pour se rendre à Alger, où il était le 5 septembre. La municipalité radicale avait pris soin d'interdire tout cortège extérieur pour la réception du nouveau prince de l'Eglise. Elle eut lieu dans sa cathédrale, où l'attendaient le clergé et les fidèles. M81" le coadjuteur monta en chaire et s'étendit en éloges sur son Éminentissime seigneur et vénéré père.

A Maison-Carrée, la fête fut tout aimable, cordiale et familière. Le noviciat reçut son père au chant du Veni, Creator. « Chantez aussi le Magnificat, mes enfants, leur dit-il, et remercions Marie des grâces qu'elle vient d'obtenir à la mission d'Afrique, car c'est bien la mission que l'Église vient de glorifier. » — « Monseigneur se montra bon, autant et plus que jamais ce jour-là, lisons-nous dans le candide journal rédigé par les novices; il s'entretint avec nous, cœur à cœur, pendant longtemps ; il se sentait heureux au milieu de sa petite famille. Et, nous aussi, nous étions heureux et fiers en nous groupant autour de lui. Il dit quelque chose à chacun de nous fort aimablement ; et, quand il partit, il dit que c'était pour bientôt revenir. »

Ces fêtes se continuèrent. Le dimanche , il pontifia à Notre-Dame d'Afrique parée de verdure et de fleurs; puis, le i5 septembre, il monta au grand séminaire de Koubaoù son clergé lui fit l'offrande d'une cappa magna cardinalice et d'une étole pastorale. Il expliqua le choix qu'il avait fait d'une autre résidence qu'Alger, pour recevoir les premiers insignes de sa dignité nouvelle, et s'en excusa par le devoir qu'il avait de servir, à Carthage, une grande œuvre chrétienne, africaine et française : ses prêtres sauraient s'élever à ces vues supérieures. Il les félicita ensuite du courage qu'ils mettaient à lutter contre la néfaste laïcisation des écoles. Il se plaignit, comme Français plus encore que comme évêque, du tort que l'impiété des pouvoirs publics faisait à notre influence sur tous les points du bassin

de la Méditerranée. On parlait déjà dès lors de séparation de l'Eglise et de l'Etat. « Ah! s'écria-t-il, si je pouvais me faire entendre de ceux qui poursuivent cette guerre impie, je leur demanderais pitié, non pas pour la religion et la liberté des âmes, puisqu'ils s'en déclarent les ennemis, mais pour la France dont ils sont les fils ! Qu'ils en croient un vieil évêque qui a passé sa vie à la servir. En la séparant de l'Eglise, ils perdront dans le monde entier leur principale force et leur premier honneur. Que du moins, avant de consommer une aussi funeste mesure, ils interrogent tous ceux qui ont représenté notre pays au dehors ; qu'ils interrogent les chefs honorés de notre marine ! Ils sauront comment ol se sert de leurs attaques, et qui se prépare à recueillir notre héritage ! »

Il est un sentiment qui monte aux grandes âmes, en raison même de leur grandeur, au lendemain des honneurs comme des bonheurs d'ici-bas. L'âme pourtant si virile du Cardinal Lavigerie n'échappa pas à cette profonde mélancolie des cœurs plus hauts que les dignités dont ils viennent d'atteindre le faîte. Durant ces deux ou trois mois, où tout, des deux côtés de la Méditerranée, retentissait de son nom, ses lettres portent l'empreinte d'une tristesse dont rien, sauf l'action, ne semblait capable de le guérir. Ce terme qu'il venait d'atteindre était pour lui le bout de toutes les choses humaines, et derrière elles il ne voyait plus rien que l'inévitable fin de toute existence. Il déclarait que déjà il sentait venir les ombres de la mort dans ses yeux, qu'il en sentait le froid dans ses os et la rigidité dans ses membres. Nous l'avons vu envoyer des adieux suprêmes à sa tante mourante, et lui donner un prochain rendez-vous dans le tombeau. Peu après, c'est son frère qui prend le même chemin, et le Cardinal écrit que c'est une moitié de lui-même qui s'en est allée dans la mort : l'autre ne tardera pas à la suivre.

Au mois d'octobre de cette même année 1882, il apprit que le vieil évêque qui l'avait confirmé et envoyé au pe-

tit séminaire de Larressore, Mgr Lacroix, venait d'achever sa longue carrière. Il fit, à cette nouvelle, un retour sur lui-même, et il écrivit alors à la Semaine religieuse du diocèse de lîayonne cette lettre d'une grâce charmante, mais voilée de deuil : « Chose étrange ! cet évêque qui me semblait si vieux déjà lorsqu'il m'ouvrait, il y a près de quarante ans, les portes du séminaire, m'a paru rajeunir, à mesure que moi-même j'ai avancé dans la vie, et que ma tête a blanchi sous les ardeurs de tous les soleils. Un jour est venu où je me suis trouvé aussi vieux que lui.

« Te le lui ai dit, dans mon dernier voyage au sol natal, il y a quelques années. Je l'avais rencontré se promenant au bord de la mer, près l'embouchure de notre Adour, avec son fidèle vicaire général, M. Franchistéguy et son fidèle Ernest, et son vieux carrosse, tous légendaires dans le diocèse. Or, si l'Evêque m'avait confirmé, c'était M. Franchistéguy qui m'avait préparé à ma première communion et qui avait vraiment décidé, lui, ma vocation sacerdotale. Me trouvant au milieu d'eux, ces souvenirs me revinrent. Je les leur rappelai : ils en furent touchés comme moi.

« Avouez, ajoutai-je, qu'il a dû se rencontrer rarement qu'un archevêque à barbe blanche et ancien déjà comme je le suis, se soit trouvé entre le prêtre qui lui a fait faire sa première communion et l'évèque qui l'a confirmé. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est qu'il a l'air le plus vieux des trois.

« Mgr Lacroix se récria : J'ai plus de quatre-vingts ans, me dit-il, et vous n'en avez pas beaucoup plus de cinquante. — Il est vrai, Monseigneur, répondis-je en riant, mais Votre Grandeur ignore sans doute les manières diverses de supputer notre course en ce monde. On peut compter par années et on peut aussi compter par kilomètres. Les kilomètres, quand on les multiplie, usent autant que les années. Or, si vous avez quarante ans de plus que moi, j'ai à coup sûr cent mille kilomètres de plus que vous, et cela rétablit la balance. »

Et le Cardinal ajoute : « Hélas ! non, la balance n'était point rétablie, puisqu'il est parti le premier. Sa mort et celle du saint abbé Franchistéguy me laissent un grand regret. J'aurais voulu me trouver auprès d'eux encore une fois, comme il y a quelques années à l'embouchure de l'Adour, et leur rappeler les mêmes souvenirs. La rencontre eût été plus extraordinaire, puisqu'il ne s'agissait plus seulement d'un archevêque, mais d'un membre du sacré Collège. J'ai eu un instant cet espoir, dans ces derniers mois de mon séjour en France. Mais vous connaissez les exigences souvent cruelles de la vie publique et du ministère épiscopal. Ce moment que je cherchais, je n'ai pu le trouver, même pour venir embrasser une dernière fois mon frère mourant.

« Mais puisque leur petit curé de campagne manqué, leur enfant d'autrefois, n'a pu porter à ces deux saints vieillards l'hommage de sa piété filiale, il veut du moins le déposer de loin sur leur tombe... Si tous les cinq ou six cent mille enfants comme moi que notre ancien évêque a confirmés, pendant ses quarante années d'épiscopat, et qui l'ont vu à l'œuvre, unissent leurs voix pour rendre hommage à la vérité, et leurs prières pour donner un dernier suffrage à son âme, il entrera dans la gloire des hommes et dans la gloire de Dieu. Il y est déjà, sans nul doute, et c'est là que je me sens porté à l'invoquer, pour obtenir du souverain Juge qu'il daigne regarder dans sa miséricorde la poussière dont m'ont couvert mes kilomètres sans fin, comme il a récompensé, dans sa justice, les mérites de ses

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