CHAPITRE VII
La Création de TAntipape
Le jour même où avait été prononcée la déposition d'Eugène IV, Aleman voulut qu'on délibérât si l'on procéderait sans délai à l'élection d'un nouveau pape. Une vive discussion s'engagea. L'un de ses propres décrets, rendu à la septième session, obligeait le Concile à attendre soixante jours; une grande partie des Pères, des plus élevés en dignité, opinaient pour que, eu égard à la peste et vu l'urgence, on passât outre; quelques membres inférieurs opposèrent à cette motion une si forte argumentation que l'on convint enfin de laisser passer les deux mois réglementaires avant l'entrée en conclave (i).
Quel était le sentiment du Cardinal en cette affaire, peutêtre ses contemporains eux-mêmes ne le devinèrent-ils pas. Ici commence en effet, et soudainement, une période assez obscure en ce qui touche la politique intérieure d'Aleman au Concile. Jusque là, sa situation avait été nette : sa fidèle majorité était composée surtout de ce bas-clergé dont il savait si bien exciter les passions ; contre lui, c'étaient les représen-
(i) Jean de Ségovie, I. XV, ch. i5; Aeneas, Opéra, 46.
lants des princes, évêques et prélats pour la plupart ; vaincue définitivement le i5 juin, cette opposition s'était effacée, dispersée sous les coups de la peste et, en dix jours, la déposition avait été accomplie. A ce moment, l'influence du Cardinal avait été toute-puissante ; outre les pouvoirs extraordinaires que nous lui avons vu conférer, il avait, par exemple, reçu le droit de procéder aux incorporations toutes les fois que des membres nouveaux se présenteraient en assemblée générale, fût-elle extra-règlementaire; ces réunions, à plusieurs reprises, il avait été d'autre part autorisé à les convoquer; qu'il combinât ces deux pouvoirs, et il était libre d'introduire dans l'assemblée tels éléments qu'il voudrait, comme encore en usant d'un autre droit qu'il obtint à cette époque, d'absoudre et réhabiliter les membres de la Curie romainequi viendraientàrésipiscence (i). Tant qu'il ne s'était agi que de marcher ensemble à l'assaut du Saint-Siège, l'accord avait donc été intime entre le président et la majorité.
Une fois la déposition prononcée, Aleman se défia instantanément de ses alliés du matin, les clercs inférieurs. CommeJ successeur à Eugène IV", en effet, et comme représentant futur des principes conciliaires, son éducation, son rang et soi sens politique le conduisaient à désirer un homme assez considérable pour obliger l'Europe à compter avec lui. Au con* traire, ce bas-clergé dont il s'était servi et que le succès venail d'enorgueillir, ne voudrait-il pas couronner sa victoire et asseyant sur la chaire de saint Pierre l'un des siens, uni moine errant, un famélique licencié qui, fût-il pieux et bon théologien, serait accueilli par les quolibets de la Chrétienté.^ Grâce au système majoritaire, qu'on avait si bien exploité de concert, ne réussirait-il pas à rejeter la direction du Cardinal et ne ruinerait-il pas l'œuvre commune en donnant aux tendances démocratiques de Constance et de Baie cette consécra-
(i) Hug-lin, au 23 juin, au i8 septembre et au 22 octobre 1439.
tion logique, mais inopportune? Quatre mois, ce fut pour Aleman une cruelle incertitude.
En posant, le 25 juin, la question de l'élection immédiate ou non, sans faire mention, on le remarqua, du décret des soixante jours, espérait-il qu'on y procéderait avant que les révolutionnaires se fussent organisés et avant que la peste tût dispersé les prélats encore présents et dont il était sûr, de façon qu'il pouvait compter que son opinion prévaudrait à ce conclave ? Etait-il au contraire déjà décidé à reculer l'élection autant que possible afin de la mieux préparer et ne présentat-il cette proposition que pour la faire tout de suite repousser ? Quoi qu'il en fût, dès qu'on eut convenu que le délai prescrit serait observé, bien loin de chercher à l'abréger, il ne songea plus qu'à l'étendre et à s'assurer le temps nécessaire pour prendre ses dispositions avant la constitution du conclave.
En ce sens, l'épidémie le servit ; déjà elle avait favorisé le vote de la déposition en dispersant la minorité en même temps qu'elle obligeait la majorité à se hâter. Aussitôt la session tenue, des Pères quittèrent Bâle en si grand nombre que, de peur que l'on crût à une dissolution, les membres demeurés à leur poste élurent un comité de vigilance super stabiliinento Coficïlii, pourvu de pouvoirs extraordinaires, qu'il exerça longtemps de concert avec Aleman, Son premier soin fut de préparer un décret que l'on publia le lo juillet, en la trentecinquième session, au plus fort de la peste, pour déclarer que, quelque éminents et quelque nombreux que pussent être les Pères absents, l'assemblée n'en demeurait pas moins en permanence. En fait, toute délibération était suspendue et le comité seul, avec le président, maintenait au Concile uneapparence de vie(i). L'épidémie, cependant, faisait rage ; la mortalité était eftro3^able et l'épouvante envahissait tous ceux que le devoir ou la pauvreté avaient retenus à Bàle ; entre autres, Louis
(I) Jean de Ségovie, 1. XV^, ch. 19; Aeneas. Opéra, 46; Huglin, au 5 juillet et nu 2 août 1439,
Pontano mourut et le vieux patriarche d'Aquilée, content du moins, disait-il, d'aller porter à l'autre monde la nouvelle de la déposition d'Eugène; ces deux décès firent une impression énorme sur les Pères-, la perte du patriarche était sensible pour Aleman, dont il eût soutenu les vues pour l'élection du nouveau pape. La contagion atteignait ceux même qui fuyaient, l'abbé de Vézela}^ le premier membre de l'assemblée, à Spire, et de même l'évêque de Lubeck, que la politique avait parfois conduit à combattre le Cardinal; sur la route de Bude à Vienne, avant de mourir, il fit profession de foi solennelle en faveur du Concile et contre Eugène (i).
L'épidémie n'avait pasépargnéla maison d'Aleman; son chapelain mourut en trois jours ; ses bureaux de la chancellerie furent dépeuplés. Comme on enterrait plus de cent personnes par jour, ses amis insistèrent pour qu'il se retirât à la campagne dans les environs ; ce n'était qu'une voix parmi ses familiers et domestiques, qu'il sauvât le Concile en sauvant sa vie, qu'il songeât à sa propre chambre envahie par la peste, à son secrétaire, à son chambellan morts à ses côtés; de Lyon même, son ami Talaru l'exhortait à la prudence, mais le cardinal pouvaitil abandonner la ville dont il voulait faire une nouvelle Rome? Sachant d'ailleurs que, lui parti, bien peu seraient restés, et que, pis encore, une fraude se serait facilement commise en son absence, il ne voulut rien entendre et demeura, content de donner cet éclatant démenti aux agents du Pape qui le représentaient comme retenu à Bâle par son seul intérêt personnel (2).
Toutefois, afin de retarder le conclave et par indulgence en même temps pour les âmes moins bien trempées que la sienne, il fit proposer, le 22 juillet, de suspendre officiellement les travaux du Concile et de renvoyer à la Toussaint l'élection pontificale ; cette motion que, d'ailleurs, il n'avait pas présentée lui-
(i) Aeneas, Opéra, 46, 47 ; cf. W i^trsxisen, Bassler Chronick, 253, 254. (2) Aeneas, Opéra, 47,48; Bibl. Nat., ms. lat. i5i7, t'i» 90-92,
même, fut repoussée très vivement (i). La peste cependant lui donna gain de cause, car il put reculer le conclave jusqu'au 3o octobre. Ce de'lai de quatre mois entre la déposition d'Eugène et l'élection de son successeur fut mis à profit par le Cardinal pour la préparer dans le sensque nous avons indique. Ce fut, pendant cet interrègne, l'apogée de sa carrière: pourvu qu'il sût garder son autorité sur les Pères, il disposait d'une tiare. Il ne songea pas un jour à la garder pour lui ; dévoué éperdùment à ses idées, il chercha seulement à leur garantir un triomphe assure' en leur choisissant un puissant défenseur, capable de les affirmer victorieusement en face delà Chrétienté hésitante et du Pape déposé que, justement alors, l'union grecque venait de grandir et qui se fortifiait chaque jour en Italie. Cette crise passée et les principes de Constance universellement reconnus, on pourrait, on devrait pour élire un Souverain Pontife regarder au mérite seul, à la piété, à la science ; même, il serait beau qu'à ce moment quelque pauvre clerc fût cippelé à représenter l'Eglise régénérée. Aleman ne le niait point mais, que l'heure en fût venue, c'est ce qu'il contestait, tremblant de ne pouvoir à temps en convaincre la majorité. Mieu.x que personne, en effet, il connaissait toutes les difficultés contre lesquelles le pape futur aurait à lutter : qu'on élût un savant théologien comme Jean de Ségovie, qu'on l'élût luimême, et tout était perdu. Ce qu'il voulait, c'était un homme dont le rang pût inspirer le respect à tous et la crainte à quelques-uns; pour subvenir aux frais énormes de la lutte, en attendant le jour où il jouirait des revenus du Saint-Siège, il fallait que cet homme fût riche ; pour garantir au Concile sa sécurité et l'accueillir chez lui en cas d'expulsion, il fallait que cet homme fût maître d'un territoire assez voisin de Bâle ; pour rallier le parti français et remplir tout le programme qu'Aleman lui-même avait fait sien, il fallait que cet homme appartînt à sa nationalité; pour triompher en Allemagne et en Italie,
(i) Jean de Scgovie, 1. XV, ch. 2^,
il fallait aussi que cet homme y eût des points d'appui ; pour . vaincre enfin l'apathie des princes ou leur hostilité, il fallait > que cet homme fût leur ami, leur allié, leur parent. '
Cet homme, le Cardinal ne vit personne qui pût l'être, que r son propre souverain d'origine, le duc de Savoie (i), dont >^ Tàge, la vie et les mœurs faisaient un pape possible ; dont la 'i couronne était indépendante; dont la race et la langue e'taient î françaises; dont les provinces étaient en partie italiennes; | dont le suzerain nominal était le roi des Romains ; dont les ressources passaient pour considérables ; dont la famille enfin était unie aux premières maisons d'Europe; qu'il acceptât la tiare et peut-être verrait-on un jour l'humiliation définitive du Condulmaro. Dès qu'il se fut arrêté à ce choix bizarre, Aleman ne songea plus qu'à v préparer l'opinion ; voyons, à notre tour, quel était ce personnage que notre Cardinal appelait à tenir la bannière des conciles généraux.
Veuf et alors âgé de 56 ans, Amé VIII avait eu huit enfants dont quatre survivaient : Louis, qui lui succéda; Philippe, qui fut comte de Genevois; Marie, mariée au duc de Milan, et Marguerite, veuve de Louis III d'Anjou, roi de Sicile. Son règne avait été longtemps si paisible que ses contemporains l'avaient surnommé le Salomon de son siècle « et si saigement se gouverna au temps des divisions de France, que son pays de Savoye estoit le plus riche, le plus seur et le plus plantureux de tous ses voisins » (2) ; il avait agrandi ses Etats pacifiquement, obtenu de Sigismond l'érection en duché de son comté, joué, lui futur antipape, le rôle d'intermédiaire entre Martin Vet les derniers tenants du schismatique Clément^'III, ébloui enfin ses contemporains par la promulgation d'un code et la protection qu'il accordait aux arts. Au fond, il n'avait fait
(i) On aurait également songé quelque temps à Jean d'Orléans, comte d'Angoulême, et à François de Maresme, général des Chartreux (Monod 74,75, i34).
(2) Olivier de la Marche, I, 2Ô5.
à peu près que recueillir les fruits de la politique avisée de ses prédécesseurs et devait, au contraire, léguer à son fils un héritage très compromis (i). De cette décadence de la monarchie savoyarde, un symptôme s'était manifesté dès le règne d'Ame, lors du complot formé contre sa personne, en i433, par Antoine de Sure et Aynard de Cordon (2), instruments d'un parti aristocratique.
Tant au décourag'ement que lui inspira cette conspiration, qu'au chagrin qu'il ressentit de la mort de sa femme et de son fils aîné, on attribua la résolution qu'il exécuta, vers ce temps, au grand ébahissement de ses contemporains. Au prieuré de Ripaille, sur les bords du Léman, il avait en 1410 établi des chanoines de Saint-Augustin, qu'il avait comblés de ses libéralités (3). Epris de leur paisible existence et charmé de ce site, il décida de s'}- retirer en y fondant un ordre de chevalerie sous le patronage de saint Maurice; il compterait six membres et un doyen dont le Duc se réservait le titre et les fonctions ; les chevaliers-ermites, vieillards nobles et expérimeVités, constitueraient une sorte de sénat que les successeurs d'Ame seraient tenus de consulter; certains jours de la semaine devraient être ainsi consacrés aux affaires d'Etat, et les autres à la solitude ; les chevaliers seraient astreints à la continence, au port d'un costume spécial et ils assisteraient aux offices, tant de jour que de nuit, des religieux voisins. A chacun serait assigné, dans l'ermitage de Ripaille, un appartement muni d'une tour, et celle du do3'en serait un peu plus élevée que les autres. Quand les bâtiments furent prêts à recevoir leurs hôtes, le Duc déclara son dessein, le 7 novembre 1434, devant une assemblée des principaux prélats et seigneurs de ses
( 1 ) Cf. Ferdinando Gabotto, Lo Stalo sabaudo da Aviedeo VIII ad Emamiele Filiberto, Turin-Rome, 1892, i.
(2) Costa, Souvenirs du règne d'Ame VIII, dans les Mémoires de l'Ac' de Savoie, 2e série, IV, q5.
(3) Guichenon, Histoire généalogique de la Maison de Savoie, II. 29' 44.
Etats; il fit son fils Louis son lieutenant général et donna au puiné le comté de Genevois ; le lendemain, avec les six chevaliers de son choix, il prit l'habit de la main du prieur, en l'église du couvent (i).
A cette détermination, certains historiens ont cherché des motifs secrets, dont l'un nous retiendra tout à l'heure. Mais, si l'on a souvent eu peine à s'expliquer la retraite d'Ame, c'est qu'on s'en est exagéré la portée. A Dieu ne plaise que nous le soupçonnions, d'après le proverbe, d'avoir abrité sous sa tour de Ripaille une vie trop joyeuse; on sait toutefois qu'il n'était ni au pain ni à l'eau. D'autre part, et malgré la délégation qu'il avait donnée à son fils, « si ne sepassoit riensen ses pays de grosses besongnes que ce ne feust de son sceu et licence » (2); le détail même des affaires continua de lui appartenir, étant aussi autoritaire que son fils était indécis. Dans ces conditions, ce fameux ermitage « au désert de Ripaille » n'était rien qu'une retraite confortable, très seyante à un prince déjà mûr, veuf, dont le caractère peu aventureux n'avait jamais recherché le fracas des champs de bataille, dont la piété, enfin, avait toujours été singulière (3). A expliquer la résolution d'Ame, les circonstances que nous avons dites suffisent donc, et au-delà. Qu'on songe, en outre, à ces romans de chevalerie, dont l'espèce séculaire jetait alors un dernier éclat et qui exerçaient dans les pa3'S de langue française autant d'influence que jamais littérature en eut sur une époque. A entendre ces milliers de vers qui célébraient un monde fantastique, le Duc dutse prendreàenvier ces héros de la Table ronde, ces princes désabusés et philosophes, puissants encore au reste, mais dont le pouvoir, au milieu de la simplicité voulue de leur existence, avait quelque chose de magique; il résolut
(I) Guichenon, ibid.Al, 34-55; Monod, 30. • (2) Monstrelet, V, 112.
(3) Sur ce point voir, entre autres, les Epitomae historicae Dominici Machanei dans les Momnn . Histor. Pat iae , Scn'ptores, I, 742, 77p.
de vivre de leur vie, de s'entourer, comme eux, de conseillers vieux et graves, pareils aux héros antiques, aux preux d'Israël, aux pairs de Charlemagne. Très conforme à l'esprit de l'époque, ce caractère de la retraite d'Ame est encore affirmé par maints détails, par la construction de ces sept tours, par l'apparition, en sa dernière cour ple'nière, d'enfants vêtus en anges, qui vinrent expliquer en quelques mots sa détermination (i); par la passion du bon duc pour sa belle barbe d'ermite, qu'il allait plus tard hésiter à sacrifier pour ceindre la tiare. Ne dut-il pas pleurer de joie lorsque, à sa prise d'habit, devant ses sujets attendris, il parut sous le costume que luimême il avait réglé : robe longue en drap rude et bourru, couleur de cendre, serrée d'une ceinture; camail et capuchon de même étoffe; sur la poitrine, en témoignage de son rang, une croix d'or, mais à la rhain, un « baslon noueux et reiortillé » (2) C'est ce qu'a bien compris un chroniqueur ordinairement peu sûr, le bavard Paradin, et il y a plaisir à lire les longs chapitres, vrais parce que romanesques, qu'il a intitulés: « Comment leducAmé dit â deux chevaliers les causes pourquoy il se vouloit rendre hermite; comment le duc Amése rendithermite à Ripaille et de son accoustrement estrange; des propos tenus par le prieur de Ripaille au duc Amé » (3).
D'aucuns cependant ont constaté, chose évidente, que la retraite du prince à Ripaille et la vie quasi-ecclésiastique qu'il y menait avaient grandement servi les vues d'Aleman,et ils ont prétendu que c'était un coup monté, que le duc de Savoie ne s'était pas fait ermite dans une autre intention que de ceindre une tiare schismatique. La première idée de cette accusation est dans le bref qu'Eugène IV adressa contre son rival aux princes, aussitôt après le conclave de Baie (4) et, depuis, cette version a été reprise par maints auteurs qui n'ont jamais
( i) Ibid., 770.
(2) Paradin, 290; Monod, 3i.
(3) Paradin, 287-294.
(4) Raynaldi, a. 1439, n" 36.
apporté Tombre d'une preuve à l'appui (i). Le caractère de notre Cardinal serait bien compromis, sa bonne foi impossible à soutenir, s'il e'tait vrai que toutes ces tempêtes qu'il souleva, ce schisme qu'il provoqua, cette déposition qu'il arracha devant l'Europe inquiète n'eurent pas d'autre but que de faire de son souverain un antipape, et pourquoi? Cardinal, puisqu'il ne prenait pas la tiare lui-même, quel intérêt avait-il à la voir sur une tête ou sur une autre, puisqu'il était parvenu à la plus haute dignité qu'il pouvait prétendre ? De supposer que la retraite d'Ame à Ripaille, en novembre 1434, fiJt une conséquence des conversations qu'il avait pu avoir, au printemps
(1) Citons, parmi les contemporains, Aeneas Sylvius (Gobellinus, 3); l'auteur anonyme d'une vie d'Eugène IV (Muratori, III, 2* partie, 872); Le Bouvier, 43 1 ; Saint Antonin, f" 139; Blondus, I, 5 38. Parmi les modernes, un seul, M. Lecoy de la Marche, signale un document qui, d'après lui, prouverait qu'Ame VIII aurait brigué la tiare; la pièce qu'il cite, en effet, daterait de 1439, et contient des instructions données par le roi d'Aragon à un envoyé qu'il adressait au duc Louis de Savoie, fils d'Ame, afin de l'engager à poursuivre la papauté pour son père, en lui promettant un appui militaire contre Eugène {Lecoy, Le roi René, I, i83). Si cette pièce (Bibl. Nat., ms. ital. i583, fo 23) avait le sens et la date que lui prête M. Lecoy, elle serait nécessairement la preuve que l'élection d'Ame avait été, entre lui, ses amis et notre Cardinal, un objet de négociations, d'intrigues et de marchandages. Or, le document porte, non dans le corps du texte, mais par dessus, d'une main contemporaine, la date du 8 juillet 1443 ; il est vrai qu'une main plus moderne a ajouté les mots invece dal J435 al 38 et c'est de là que M. Lecoy s'est autorisé pour croire la pièce antérieure à l'élection de 1439. Un fait s'y oppose absolument, c'est que le titre de duc n'appartint à Louis de Savoie qu'à partir du 6 janvier 1440, après l'acceptation de la tiare par l'antipape. Dans la phrase qui a induit en erreur l'annotateur et M. Lecov, où le roi d'Aragon veut qu'on suggère au duc Louis (Vattenàere al papato per suopadre, le mot;7^/7a/o doit s'entendre de la papauté effective, de la prise de possession des Etats du Saint-Siège, objet, nous le verrons, de négociations ultérieures entre Alfonse et l'élu de Bâle ; le reste de la lettre, où le roi renouvelle une offre d'obédience, le prouve surabondamment. Qu'Ame ait songé à la tiare avant la déposition d'Eugène, cela donc encore ne le démontre pas.
précédent, avec le Cardinal traversant la Savoie pour aller à Bàle, de supposer que, dès lors et pendant cinq ans, Aleman eût travaillé sans relâche à l'exécution d'un plan concerté, afin d'asseoir sur le Saint-Siège ce prince avec qui ses rapports avaient été si froids qu'il avait dû, nous l'avons vu, demander entre eux l'intervention de Martin V, avec qui, depuis cette époque jusqu'au Conclave, il n'avait pas eu plus de deux entrevues, d'admettre un tel dévouement sans la moindre preuve, c'est se livrer aux pires invraisemblances.
Sinon complice, il aurait pu être dupe et se laisser circonvenir par les manœuvres d'Ame, ses apparences ecclésiastiques, on ne sait quelles intrigues; l'accusation serait moins grave, mais c'est encore abaisser son rôle que de voir en lui l'instrument d'un ambitieux duc de Savoie féru de l'idée d'être pape. L'ermitage de Ripaille, quoi qu'on en ait dit, ne fut pas une habile retraite préparatoire au souverain pontificat ; poussé à cette résolution par la mort de sa fenime, en 1422, le Duc en fit part à ses confidents dix ans avant de l'exécuter, délai que justifient assez la construction des bâtiments et la constitution des pensions assignées à chaque chevalier, opération nécessairement longue pour l'économe souverain (i); ainsi, la détermination d'Ame est de plusieurs années antérieure à l'ouver-
I ture du concile de Bàle. Veut-on que la conception en ait, au contraire, été' contemporaine de l'exécution, et que le projet de
I retraite à Ripaille date seulement de 1434, qu'on se rappelle que, au moment où le prince prenait son habit d^ermite, au milieu de la Chrétienté universellement soumise à Eugène IV et qui croyait l'ère des schismes finie, les Pères venaient de se réconcilier solennellement avec le Souverain-Pontife, aprèsun conflit où le mot de déposition n'avait pas été prononcé. Pour supposer qu'Ame prévit alors que le Pape serait condamné, qu'un successeur lui serait donne' par le Concile et que cet
(i) Monstrelet, V, iii ; Epitomae hisioricae Dominici Machanei, dans les Monum. Hist. Patriae, Scriptores, I, 761.
antipape ce serait lui, il faudrait, en ve'rité, comme Blondus, invoquer l'existence de la prophétie qui promettait la tiare au duc de Savoie (i).
Du moins, dira-t-on peut-être, à mesure que le souverain vit la lutte reprendre entre Eugène IV et les Pères, il voulut exploiter a son profit cette situation et sa robe d'ermite, en gagnant à ses vues le cardinal Aleman ; c'est ce que l'histoire de ses relations avec Bâle ne prouve point du tout. Elles avaient été longtemps extrêmement tendues: le Concile en effet, nous l'avons dit, soutenait la candidature, au siège épiscopal de Lausanne, de Louis de la Palud, l'un de ses membres les plus actifs et personnel ami de notre Cardinal ; à l'égard de ce personnage, Amé nourrissait une violente animosité qu'expliquent en partie les embarras que l'un de ses neveux lui suscitait alors (2) ; contre lui, après avoir provoqué la compétition de Jean de Prangins, il ne ménagea, auprès des Pères, ni les instances, ni les menaces; de son représentante Bâle, Nicod Festi, l'attitude c'tait si peu respectueuse qu'on l'y traitait comme un excommunié (^); à la rescousse, et pour intimider ses adversaires, le Duc envoya de ses gentilshommes qui parurent en assemblée générale, et il fit donner ses alliés de Berne et de Fribourg, dont la bienveillance importait fort aux Pères
(i) Cette prophétie, nous la connaissons: « Le buveur de cervoise sera déposé et son successeur s'alliera au serpent et à l'aigle». Antérieure ou non à l'élection d'Anié VIII, on l'appliqua plus tard à cet événement; le buveur de cervoise, c'est Eugène IV, lequel en elTet s'abstenait de vin (Pastor, I, 217), et son successeur, c'est le duc de Savoie, allie eHéctivament au serpent, c'est-à-dire au duc de Milan, son gendre, qui portait une vipère dans ses armes ; quant à l'alliance avec l'aigle, le commentateur voulait en tirer un pronostic heureux que l'événement ne vérifia point, sur la personne et l'attitude du futur empereur, car il écrivait pendant l'interrègne qui suivit la mort du roi des Romains Albert (Bibl. Nat. ms. lat. iSiy, fo i5i).
(2) Costa, Souvenirs du règne d'Amédée VIII, dans les Mémoires de l'Acad. de Savoie, 2» série, IV, 78 et s.
(3) Haller, II, 3o2.
leursvoisins (i). En vain, pour l'apaiser, Aleman lui fut-il adressé en 1434 et d'autres ambassadeurs l'année suivante {2), l'irascible souverain ne voulait rien entendre. Il avait interdit l'accès de Bâle à ses prélats (3), gêné en V'enaissin l'action du cardinal Carillo, commissaire duConcile.il ne s'était, d'ailleurs, décidé qu'à la fin de l'année 1432 à faire, l'un des derniers, adhésion solennelle à l'assemblée (4); encore fut-ce pour y intervenir aussitôt en faveur d'Eugène IV% qui refusait à ce moment de revenir sur sa bulle de dissolution et qui entretenait avec le Duc les relations les plus cordiales (5); à en croire mêmelesdiscours que, plus tard, tenait un de ses nonces, le Pape en aurait reçu Toffre d'une action militaire contre les Pères (6). De fait, après leur avoir reproché très violemment ce qu'il appelait un déni de Justice, disant qu'un Sarrazin n'aurait pas été si mal traité (7), Amé perdit à Bâle son procès relatif à l'évêché de Lausanne et sentence, à laquelle notre Cardinal avait collaboré, fut rendue en 1435 en faveur de Louis de la Palud (8); mais déjà le Duc avait porté l'atïaire devant le Saint- Siège, dont il reconnaissait ainsi la supériorité sur le Concile (9); c'était une quasi rupture avec l'assemblée et le Pape, en recevant l'appel, sut en retarder le jugementatin de se ménager mieux l'alliance d'Ame VIII (10),
De son rapprochement avec les Pères, la première occasion fut la grande affaire du synode gréco-latin pour lequel, nous l'avons vu, on parla de la Savoie. Dans les circonstances où il
(i) Haller, 111, io2-io3; 307-309; Jean de Segovie, 1. IX, ch. 14.
(2) Jean de Ségovie, l . VII, ch. 23 ; 1. IX, ch. i 5.
(3) /èii., 1. III, ch. 32.
{4)Ibid., 1. III, ch. 39, 4^.
(b)Ibid., 1. IV, ch. 5; Guichenon, Hist. s^én . Je Li mjison Je Savoie, Preuves, 298, 299.
(6) Jean de Ségovie, 1. XV'II, ch. 10
(7) Monod, I 52.
(8) Hallor, III, 3ôi, 362.
(9) Ibid., 494-495.
(lo) IbiJ., I, 439; Arch. du Vatican, Reg. 359, f° 280 v»,
se produisit, ce fait ne suppose du reste aucunement que notre Cardinal s'entendit avec le Duc ; c'est, au contraire, un formel refus que celui-ci fit parvenir, en décembre 1436, au Concile, dont bien des princes, alors, acceptaient les propositions. Ainsi, loin de se signaler par son zèle, Amé se tenait sur une réserve extrême; l'affaire de Lausanne n'était pas encore assoupie et les anciens adversaires n'observaient entre eux qu'une banale politesse. On le voit bien dans la longue relation confidentielle des ambassadeurs savoyards envo3'és à Bâle pour détourner les Pères d'assigner aux Grecs un rendez-vous en Savoie: pas le plus léger indice d'accord entre le prince et la majorité; on y parle, sur un ton d'absolue indifférence, de la résolution où étaient les Grecs de traiter avec le Saint- Siège ; à ce rapport était jointe une lettre de Cesarini, qui priait le Duc de servir les vues du Pape, et une lettre d'Aleman, où rien ne transpire d'une entente (i). Il est vrai que, deux mois environ avant de donner ce refus définitif, Amé VIII avait fait aux propositions du Concile, pour le synode grécolatin, une réponse dilatoire dont le Cardinal, on se le rappelle, avait su tirer bon parti. Y avait-il eu là-dessus complicitéentre eux ? C'est douteux, mais possible; seulement leur alliance ne pouvait avoir d'autre résultat que l'éliniination de la Savoie et la tenue de la future assemblée en Venaissin; c'est aussi à quoi le Duc se prêta ouvertement, au grand déplaisir d'Eugène et des Florentins (2), quand le choix d'Avignon eut été confirmé; il permit chez lui la levée de la décime etil autorisa son chambellan, Nicod de Menthon, à commander lafîotte conciliaire. Mais, en prenant pareille attitude, il ne faisait qu'imiter Charles VII, à qui personne n'a prêté l'ambition d'être antipape; put-il songer un instant que, sur les bords du Rhône, le roi de France laisserait se consommer le schisme et lui permettrait de saisir la tiare ? A supposer qu'il eût eu cette étrange
(i) Archivio di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45, (2) Haller, I, 436-438: Cecconi, doc. 99.
ambition, il se la serait interdite en concourant, comme il le fit, à la translation voulue par Aleman; aussi n'y songeait-il point et cédait-il simplement aux brillants souvenirs que son pays avait gardés de la papauté d'Avignon.
D'ailleurs, son alliance avec Bàle resta limitée à ces questions détaxes et de galères; bien loin d'avoir pris parti, il s'entremit activement pour la paix ecclésiastique (i), plus agréable en cela au Pape qu'au Concile, que ces démarches inquiétaient. Eugène, au contraire, lui en savait gré (2) et le tenait au courant des négociations avec les Grecs par des lettres cordiales dont ia dernière, du 7 Juillet 1439 (3), estposterieure à la déposition prononcée parles Pères. Que le Duc, en effet, n'eût pas attendu du moins cette décision pour viser le Saint-Sièse, il faudrait„pour l'admettre, oublier les circonstances dans lesquelles Aleman finit par en obtenir le vote, contre une formidable opposition qui rendait son succès très douteux; il faudrait oublier que, jusqu'en mars ou avril 1439,1e Cardinal conserva l'espoir d'aboutir d'accord avec les représentants de l'Europe, condition qui lui aurait permis de laisser au (Conclave pleine liberté d'élire n'importe qui. Même du moment où il se résolut à faire la déposition envers et contre tous, ce qui devait l'amener à vouloir un candidat riche et puissant, rien ne prouvequ'il eût songé au duc de Savoie avant le 23 juin, avant-veille delà déposition, date où il se fitdonner les plus larges pouvoirs pour incorporer de nouveaux membres ; du moins peut-on rattacher cette précaution à celle que
(i) Arch. du Vatican, Reg. SSq, f» 280V»; Cecconi, doc. iqS; Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 3i; Lettres du Concile à Amé des 17 janvieret 3i mars 1438, Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., Car. 45.
(2) En 1437, un conflit s'était élevé entre eux à propos de l'archevêché de Tarentaise, mais le Pape régla l'affaire aussitôt à la satisfaction d'Ame (Osio, III, 148; Jean de Ségovie, i. XIII, ch. 3i).
(3) Brefs des 10 février 1438, 22 janvier 1439 et 7 juillet 1439, à l'Archiviodi Stato à Turin, Mat. Eccl.,Cat. 45 ; Guichenon, Hist.gén. delà Maison de Savoie, Preuves, 3oi.
ses adversaires à Bàle lui reprochèrent peu après, d'avoir admis au Concile une multitude de Savoyards, afin d'avoir un conclave selon ses vues.
Et, même après la déposition d'Eugène IV, on ne voit pas immédiatement qu'Ame participât à un complot pour en sortir pape ; au contraire, le 20 juillet, il s'empressa de faire une déclaration solennelle de neutralité à propos du schisme ouvert (i). Mais quelques jours plus tard, le i«'" août 1439, il conférait une distinction à Jean de Raguse, membre du Concile dépêché par Aleman pour pressentir le souverain (2). A recevoir ces ouvertures, qui furent certainement les premières, le Duc dut ressentir quelque hésitation : en conscience, le cas pouvait lui paraître douteux; mais quelle séduisante perspective au côté romanesque de son caractère, attesté déjà par sa retraite à Ripaille, et d'autre part quelle merveilleuse occasion d'accroître la renommée, les domaines et la puissance de la maison de Savoie! A l'émissaire du Cardinal, on fit entendre que, le cas échéant, la tiare pourrait être acceptée ; à sa requête, '.\ne forte escouade de prélats savoyards et piémontais fut dirigée sur Baie. Mais encore à ce dernier moment, on se tromperait à voir entre lui et Amé un complot formel : l'issue était trop incertaine, en présence des dispositions de la démocratie conciliaire. Pour les raisons que nous avons indiquées, Aleman avait pensé au duc de Savoie; prévenu, celui-ci avait donné un consentement éventuel et l'affaire en était là ; maintenant il fallait aboutir et les angoisses du Cardinal jusqu'à la veille du conclave montrent assez que, à moins d'avoir vendu la peau de l'ours, il n'avait pu conclure avec le Duc une véritable entente préalable.
Lorsque, l'épidémie cessée, le début d'octobre [439 eut ramené les Pères, la discussion s'ouvrit à Bâle sur le conclave
(i) Guichenon, ièj(i., 11,63; Monod, yj.
(2) Bibl. Nat., ms. lat. iSiy, i" 29; cf. Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. i3.
à tenir. On manquait de cardinaux ; au seul Aleman, il fallait adjoindre des co-électeurs, ainsi que jadis on avait fait à Constance. On en fixa le nombre à trente-deux, dont le choix fut confié à trois commissaires, qui seraient eux-mêmes du conclave et pourraient se donner, s'ils voulaient, un, deux ou trois assesseurs ; CCS commissaires désigneraient le reste des électeurs. Le i3 octobre, les quatre députations nommèrent à cette commission Thomas de Dundrennan, dit l'abbé d'Ecosse, Jean de Ségovie et Thoma-^ de Courcelles(i). Trois jours plus tard, des règlements furent convenus pour l'élection pontificale, calqués sur ceux de Constance; restait à les publier en session avant que les commissaires ainsi habilités procédassenf au choix des électeurs, et cette session ne venait pas, et chacun d'en accuser Aleman (2).
C'est qu'en effet dans toute cette affaire on n'avait oublié que notre Cardinal ; son mquiétudc croissait et il avait cherché à retarder le conclave en mettant en délibération un décret à porter contre la bulle A/or^es lancée par Eugène le 4 septembre; déjà le Concile y avait répondu, le 7 octobre, par une longue épître synodale, mais Aleman demandait qu'en outre la lettre pontificale fût condamnée comme hérétique par acte promulgué en session solenelle. C'était entièrement superfluet même dangereux, car on attaquait ainsi tous les membres de l'assemblée de Ferrare, par lesquels le Pape avait fait ratifier sa bulle; cette objection fut présentée par Jean de Ségovie, dont le rôle grandissait tous les jours ; comme cependant le Cardinal insistait beaucoup pour qu'un décret fût pris, en tant, disait-il, que juge de la Foi, cardinal, archevêque et président du Concile, tout le monde comprit qu'il visait simplement à recu-
(i) Sur ce théologien de Paris, dont l'existence fut très melce à celle d'Aleman, voir Qu\cherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, publiés par la Société de l'Histoire de France, I, Paris 1841 , 3o, n. 3.
(2) Jean de Ségovie, I. XVI, ch. 3 ; Aeneas, Opéra, 4S, 49; Huglin, au i3 octobre i43y.
1er la session qui devait iiabiliter les trois commissaires, et cette opposition; dont nous avons signalé l'existence dés le jour de la déposition, saisit cette occasion pourjui imputer, avec le désir qu'il avait en effet de laisser le temps d'arriver à de nouveaux Savoyards, toutes sortes de vues personnelles et de desseins qu'il n'avait point ;'d'anonymes adversaires le calomniaient adroitement. A la différence de ce qu'il était ordinairement et parce qu'il craignait d y trouver un obstacle à ses projets, le Cardinal, on le remarqua, s'affectait de ces rumeurs, qu'il sentait partout et ne pouvait jamais prendre corps à corps ; il souffrait des piqûres d'épingle et des blâmes déguisés que certaines dépuiations ne lui ménageaient pas(i). Dès le 6 octobre, à la reprise des délibérations du Concile et contrairement à ses habitudes, il avait pris texte d'une proposition tendant à se régler d'après les décisions d'une diète impérialepour parler de lui, protestant qu'il ne se souciait ni de ses bénéfices ni d'autres biens temporels, mais seulement de la vérité, de la foi et de la justice; rappelant combien de gens de sa maison il avait perdus pendant la peste; disant enfin que les Pères devaient poursuivre leur œuvre, indifférents aux injures comme lui qui. tout le monde le savait bien, essuyait constamment en assemblée générale, à la députation, chez lui et ailleurs quantité d'outrages, pénibles assurément selon la chair, qu'il avait résolu pourtant de supporter pour le service de Dieu.
Mais quand il se vit écarté de la commission chargée de nommer les membres du conclave, quand il y vit entrer ce Jean de Ségovie qui venait de le combattre, l'anxiété d'Aleman devint telle, qu'il voulut s'expliquer plus clairement et ne recula pas devant une démarche qui surprit énormément. I.e 22 octobre, il parut à la députation de la Foi et, après avoir rappelé tout ce qu'il avait fait pour le Concile, tant à Rome qu'à Baie, il protesta qu'il était inique de le tenir pour suspect
(i) Par ex. Huglin, aux 27 et 29 octobre 1439.
ou de lui imputer l'arrivée des nombreux Savoyards venus peu avant l'ajournement de la session. « En effet, disaitil, c'est l'assemblée qui a décidé qu'on ferait de nouvelles convocations et le comité de vigilance a fait écrire officieusement aux prélats dont on pouvait espérer qu'ils viendraient, et j'ai moi-même envoyé à mes amis d'Allemagne, de Bourgogne, de France, qui, d'ailleurs, ne sont pas arrivés; si le duc de Savoie, prince tout dévoué à l'Eglise, permet à ses sujets de venir nous joindre, il n'v a rien là qu'on puisse me reprocher. On m'accuse aussi d'avoir proposé la condamnation de la bulle d'Eugène afin de différer le conclave, mais Dieu sait que mes intentions étaient pures : je voulais ainsi, contre ce factum, défendre la vérité, et toutes les députations ont autrefois partagé mon avis ; un seul personnage a travaillé à les en détourner et, s'il réussit, je me soumettrai, comme toujours, à l'autorité' des Pères. Je jure, ajouia-t-il en se tournant vers le crucifix, que, pour l'élection, je désire beaucoup que l'on choisisse un pape capable de sauver l'état ecclésiastique ; n'y a-t-il pas assez de misère aujourd'hui dans l'Eglise, et si notre élu n'a pas de quoi se soutenir, quelle espérance qu'il puisse conserver l'honneur et l'existence du Concile ? Voilà pourquoi je déclare publiquement, ce que je crierai plus fort en temps voulu, qu'il faut nécessairement élire un homme puissant et, si un autre devait être choisi, jamais je n'y consentirais. Mais on se défie de moi, on me traite comme un chien, on m'a exclu du choix des membres du conclave, on n'a même pas voulu que j'en fusse avisé le premier, alors que mon titre de président et mon rang de cardinal, suivant l'usage de l'assemblée, auraient dû m'ouvrir l'accès de cette commission comme de toutes les autres. Je n'avais pas mérité cet affront, par mon zèle pour le Concile. On me presse encore aujourd'hui, indirectement, de quitter Bâle ; rassurez-vous, cependant ; quelles que soient les difficultés de ma position, je ne vous laisserai pas orphelins, mais j'ai voulu m'expliquer et si j'ai blessé quelqu'un des Pères ici
présents, je lui en demande humblement pardon ». Aussitôt, et sans attendre une réponse, il se retira, disant qu'il allait parler aux autres députations, ce qu'il fit, répétant partout qu'il ne fallait pas élire un maître en théologie, mais un grand personnage (i).
Le même jour, en assemblée générale, il requit la condamnation de la bulle Morses et la question fut renvo3'ée aux députations, en même temps qu'on décidait de tenir, le surlendemain, la session préalable au conclave sans attendre davantage et sans 3' comprendre le décret, encore en préparation, qu'on devait porter contre la proclamation de Ferrare. Cette défaite fut cuisante à notre Cardinal et redoubla ses angoisses. Le 24 octobre fut donc tenue la trente septième session (2).
Dès lors les trois commissaires pouvaient arrêter leurs choix et les cinq jours qui suivirent furent pour Aleman les plus agités de sa carrière. Il craignait que Jean de Ségovie, dont il estimait le caractère mais dont il redoutait Texaltation, ne fît prendre les électeurs parmi les misérables théologiens qui formaient sa société; ainsi composé, pensait-il, ce conclave élirait un de ses propres membres, Jean de Ségovie luimême, peut-être, dont l'éloquence, l'érudition, la foi vive, l'humble origine faisaient un candidat idéal pour la masse concilaire, dont en revandie la pauvreté, l'impuissance, l'inexpérience politique amèneraientun échec certain pour lui, pour le Concile par conséquent et pour tous les principes chers au Cardinal. Des deux autres commissaires, Thomas de Courcelles et l'abbé d'Ecosse, probablement il se méfiait un peu moins ; toutefois il s'inquiétait de l'impénétrabilité qu'ils opposaient à ses insinuations, abrités derrière le serment par eux prêté de ne rien divulguer avant la publication de la liste en assemblée générale; il craignait que l'ardeur de Jean
(1) Jean de Ségovie, ). XVI, ch. 3 ; Aeneas, Opéra, 49. (2^ Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 4; Huglin, aux 22 et 24 octobre
de Ségovie ne les entraînât et qu'ils ne s'inspirassent de la tendance à laquelle déjà les députations avaient obéi en choisissant deux des membres de la commission, sur trois, parmi les clercs inférieurs. Ces angoisses crûrent encore lorsque, le 28 octobre, il apprit que les trois commissaires, au lieu de prendre dans le haut clergé l'assesseur qu'ils étaient autorisés à s'adjoindre, désignaient un maître en théologie, Christian de Konigsgratz, au diocèse d'01mutz,et se retiraient avec lui au couvent des Mineurs pour arrêter le composition du conclave.
On juge de la curiosité qui précéda, le lendemain, l'ouverture de l'assemblée générale où les noms devaient être publiés.
Chacun faisaitses pronostics et bien des gens, dont on rit ensuite, étaient si sûrs d'avoir été choisis qu'ils avaient revêtu des habits de fête et proposé à des amis à eux de prendre leurs appartements pendant le temps qu'ils seraient au conclave. Au milieu de cette foule animée et joyeuse, quelques familiers d'Aleman apportaient un front soucieux, des craintes de troubles, voire des dispositions à les provoquer eux-mêmes. Retenu chez lui par une violente émotion, le Cardinal se fit attendre un peu, à la grande surprise des Pères habitués à son exactitude; il vint enfin et commença par excuser son retard : « Aujourd'hui,ajouta-t-il,un grand événement va s'accomplir ; des nominations que nous allons entendre, l'avenir de l'Eglise dépend ; si la commission a bien compris son devoir, j'avoue que je suis venu un peu tard, mais trop tôt s'il en est autrement ». Sa voix tremblait, il était blême et si sombre qu'un mouvement se produisit dans la cathédrale ; ses amis, à le voir si triste, pleuraient à chaudes larmes ; les trois commissaires dissimulaient à peine leur trouble et tout le monde redoutait une scission. L'abbé d'Ecosse et Jean de Ségovie prononcèrent quelques paroles d'apaisement, demandant qu'on leur tînt compte de leur bonne volonté et qu'on n'imputât leurs choix à aucun d'eux en particulier, ce qu'Aleman,au nom du (Concile, accorda ; un notaire apporta la liste des membres
— ail —
désignés pour le conclave, scellée des sceaux des commissaires, qui les reconnurent, et Jean de Ségovic la prit en main pour en donner lecture.
Il n'avait pas fini qu'une détente s'était produite et que le Cardinal, tout à l'heure tremblant, puis stupéfait et hésitant à en croire ses oreilles, s'était rasséréné et donnait le premier l'exemple de la joie: onze noms d'évêques avaient d'abord été lus, puis sept abbés étaient venus et enfin quatorze docteurs, théologiens ou jurisconsultes; la part était d'ailleurs faite égale à chaque nation et la composition du conclave telle que pouvait la souhaiter Aleman ; il s'empressa de le proclamer, faisant un magnifique éloge des trois commissaires, dont il avait eu naguère si belle peur (i).
Le premier des électeurs en dignité, le Cardinal n'ayant pas à figurer sur la liste, c'était le savoyard Jean d'Arces, successivement prieur d'Allondaz (2), prévôt du Grand-Saint- Bernard et archevêque de Tarentaise, venu pour le conclave au Concile, où nous le retrouverons vice-président et cardinal. Parmi les évêques, le premier nommé était Eudes deMoncada, évêque de Tortose en Espagne, assez peu ancien au Concile, mais il avait présidé la session où Eugène fut déposé et tenu bon pendant la peste (3). Georges de Ornos, évêque de Vie en Catalogne, fidèle ami d' Aleman, d'abord ambassadeur d'Aragon près les Pères, s'était démis de cette charge pour n'obéir qu'à sa conscience (4). François de Alez, évêque de Genève, homme aussi intelligent, disait-on, que petit orateur, avait assisté à l'ouverture de l'assemblée et, rentré chez lui, n'était revenu qu'en automne 1438 (5). Cardinal, plus tard, comme les trois précé-
(1) Jean de Sigovie, 1. XVI, ch. 5; Aeneas, Qpera, 4Q-53 ; Huglin, au ■2Q octobre 1439.
(2) Savoie, air. Albertville. Cf Besson,2r6; Anonyme, f" 19G,
(3) Aubery, 28; gracié par Eugène IV en 1443. Raynaldi. a. 1445, n" 25.
(4) Aubery, 29; Aeneas, Opéra, 52.
(5) Gonthier, Les évêques de Genève ait temps du grand schisme, dans les Mémoir3s de VAc. Salésienne, X\', 213-224.
dénis, Louis de Amaral, évêque de Viseu, ambassadeur de Portugal, incorporé depuis 1433, avait été chargé de hautes missions par le Concile et principalement du vovage de Constantinople en 1437 (i). Bernard de la Planche, évêque de Dax en PVance, était arrivé à Bàle en 143.1 comme représentant du roi d'Angleterre: son zèle, cette année même, lui coûtait son évêché, mais il s'excusa sur sa goutte de ne pouvoir assister au conclave et il fut remplacé par Louis de Glandevès, familier d'AIeman et titulaire de l'évêché de ALarseille (2)'. Guillaume Didier, Français d'origine, évêque de \^erceil en Piémont, était un homme considérable à qui, peu auparavant, le Pape rendait hommage dans une lettre à Amé VIII (3) : il appartenait au nombre des prélats savoyards venus récemment à la rescousse ; et de même Georges de Saluces, évêque d'Aoste, et Jean de Pomaro, évêque d'ïvrée. Frédéric zu Rhein, évêque de Bàle depuis 1437, était naturellement bien plus ancien au Concile, qu'il desservit plus tard : homme sans lettres, disait-on à la Curie, et mené par la peur (4). Enfin lévêque de Turin, Louis de Romagnano, s'était depuis quelques mois déjà déclaré pour les Pères (5).
Parmi les abbés, par rang de prééminence, les trois commissaires avaient appelé Aleramo del Carreto, abbé bénédictin de San-Benigno. au diocèse d'ïvrée : Jacques Provana, abbé de San-Giusto, de l'ordre de Saint- Benoit, à Suse, au diocèse de Turin, d'une illustre famille piémontaise: Conrad, abbé de Lutzel, de l'ordre de Citeaux, au diocèse de Bàle ; Raimond, abbé bénédictin de Conques, au diocèse de Rodez; Pierre, abbé de Saint-Cucufas, de Tordre de Saint-Benoit, au
(1) Haller. Il, 4ro ; cf. Ciaconius. II, (,45, et RavnaKii, a. 144,^ n» 2 .
(2) Haller, III. 17b.
(3) Arch. du Vatican, Reg. 339, t« 280 v».
(4) VVurstisen, Historiae Basiltensis, 3o5; Mansi, XXXI, 67.
(5) Pedemoutium Sacrum, dans les Momim. Hist. Pjlriàe Scriptorcs IV, 1439. • /- .
- :Ht) —
diocèse de Barcelone; Antoine, chef d'une abbaye bénédictine au diocèse de Perpignan ; avant lui prenait place l'abbé d'Ecosse, l'un des trois commissaires.
Enfin venaient les représentants du bas clergé, groupés sous le titre de docteurs et qui devaient en effet cette distinction bien plus à leurs grades universitaires qu'à leurs infimes dignités ecclésiastiques. Les premiers nommés étaient les maîtres en théologie, et d'abord le fameux Jean de Ségovie, en sa qualité d'archidiacre, puis ce prévôt du diocèse d'Olmutz que les trois commissaires s'étaient adjoint ; ensuite, Nicolas Thibout, pénitencier du diocèse de Coutances ; Thomas de Courcelles, avec son titre de chanoine d'Amiens, et Jean de Valle, curé de Plonéour en Bretagne, Après les théologiens, la liste se terminait par les gradués en lois ou en décrets et, en tête, l'archidiacre de Metz, Guillaume Hugues, docteur es-lois ; puis six docteurs en décrets, frère Jean de Chiomonte, précepteur de San- Antonio di Ranverso, au diocèse de Turin, des hospitaliers de Saint- Antoine ; l'archidiacre de Cracovie. Polonais de nation, dit Aeneas, mais affable et instruit ; Bernard de Bosio^ chanoine de Lérida en Espagne ; Barthélémy Provana, précepteur de Chivasso, au diocèse d'Ivrée ; Jean W^Mer, doyen de Bâle ; Raimond Albioli^ chanoine de Tarazona en Espagne -, enfin, un docteur es-lois sans dignité ecclésiastique, Henri de Jndeis^ de Cologne, et un simple licencié en droit canon, Jean de Saltzbourg, chanoine de Ratisbonne.
D'un autre côté, les commissaires s'étaient appliqués à nommer huit membres de chaque nation sur les trente-deux électeurs, mais la France avait la meilleure part, tant numériquement, puisque la présence d'Aleman portait à neuf le nombre de ses représentants, que moralement, par leur plus grande autorité jusque dans les rangs inférieurs, avec des hommes comme Guillaume Hugues et Thomas de Courcelles. En outre, la fraction italienne était tout entière piémontaise, et ce n'était pas un mince avantage de l'accord avec le duc de
Savoie, de pouvoir ainsi sauver les apparences en donnant à l'Italie, malgré elle, une représentation fictive.
Ed somme, le conclave de Bàle ne méritait pas tous les outrages dont le Pape et ses amis l'accablèrent, traitant ses membres de vendus, d'ignobles cuistres à peine bons à élire un doyen ; du moins, le Cardinal avait-il craint pire et se tint-il pour content de ces collaborateurs, parmi lesquels ignares et ambitieux laissaient une place à quelques prélats irréprochables et à d'éminents docteurs. Le soir même du jour où leurs noms avaient été proclamés, Aleman les invita tous à se rendre chez lui pour s'entendre sur la distribution des logements au conclave ; de certaines chambres glaciales, sises au rez-de-chaussée, nul ne voulait ; aussi les prélats opinaient pour que chacun choisît la sienne par ordre hiérarchique ; les autres insistaient pour qu'on tirât au sort, invoquant les traditions de l'Eglise et de Constance. Les prélats ripostaient et l'auraient emporté si, indulgent à l'exaspération des docteurs, le Cardinal ne fût intervenu en leur faveur, trop heureux, après l'alarme qu'il avait eue, d'en être quitte pour quelques mauvaises nuits. Séance tenante, il se rendit s.ur les lieux avec un délégué de chacun des ordres d'électeurs ; les noms furent mis dans un chapeau et, successivement devant chaque cellule, Aleman. en tira un qu'affichait sur la porte l'évêque de Lausanne, créé vice-camérier pour la circonstance; le mieux logé fut le doyen de Bàle et le Cardinal eut la chambre voisine; un évêque fut le plus mal partagé, mais tous le prirent bien et ainsi s'apaisa ce petit conflit, symbole des divisions dont Aleman ne triomphait pas toujours si aisément (iV
Le bâtiment qu'on avait trouvé le plus propre à tenir le conclave,c'était le cercle delà noblesse, bâti par les gentilshommes bàlois qui s'y réunissaient,y jouaient, y buvaient,sans admettre personne chez eux. seul privilège que leur laissât la cons-
(i) Jean de Séj^ovie, 1. XV'I, ch. 3 ; Aeaeas, Opéra, 53 ; Huglin, au 29 octobre i43o.
tiiution républicaine, hors les belles bourgeoises, les soirs où Ion dansait ; on l'appelait das hauss ^ur Miicken ; la députation des Affaires mixtes y tenait ses séances et la situation de cette maison, comme ses dispositions, décidèrent son choix. Elle était au centre de la ville, proche de la cathédrale, et comprenait deux grandes salles. Tune au rez-de-chaussée, où Ton se tenait l'été, et l'autre au premier étage. On y avait construit, tant en bas qu'en haut et sous la direction du Cardinal, trente-quatre cellules, dont une pour les maîtres des cérémonies, de la manière la plus simple : quatre pieux de sapin et les intervalles tendus de courtines pénétrables à la vue. Ces chambres étaient carrées, à peine suffisantes pour un lit étroit et une table ; quant au jour, la plupart en manquaient et la chandelle y était nécessaire à toute heure, d'autant plus que. pour la sûreté du conclave, on avait réduit les rares fenêtres à d'étroits soupiraux. Du feu, à cause de l'étroitesse et de la fumée, il était impossible d'en faire : or, cette fin d'octobre fut fraîche et les cellules du rez-de-chaussée surtout, établies directement sur le sol, étaient d'une humidité telle que tous leurs habitants y contractèrent des rhumatismes et que les quintes de toux se faisaient un perpétuel écho (i).
Le lendemain de l'assemblée où les membres du conclave avaient été déclarés, le 3o octobre, on tint pompeusement la trente-huitième session pour y publier le décret qui les habilitait, avec deux autres, dont l'un donnait satisfaction au Cardinal en condamnant la bulle Moyses. Aleman célébra et communia ses trente-deux collègues en les embrassant tour à tour ; les Pères s'attendrissaient à retrouver sa sérénité coutumière sur son auguste tête chauve et de fait il pouvait se flatter d'avoir bien réussi ce conclave improvisé ; tout garantissait que les choses se passeraient correctement. Après la
(i) Epistoia Aeneae Sylvii, à la suite de VEpitomae historiae Basiliensis... authore Christiano Urstisio (Wurstisen), Bàle, ôyy; Bettrage !fiir vàterl. Gesch . . . ^neue Folge,l\, i 888, 4.'^8 et 490; Huglin,au 10 octobre 1439 ; Aeneas, Opéra, 55.
publication des décrets, les électeurs prêtèrent serment, le Cardinal en tête, et, le Te Deiim chanté, on se mit en marche processionnellement : derrière une troupe d'enfants en blanc et une partie du clergé de la ville, les Pères inférieurs précédaient la croix, suivie du vice-camérier et de ses officiers; Aleman venait ensuite, ayant encore la mitre et les ornements d'or et bénissant le peuple ; puis ses collègues, qui chantaient le Veni Creator, les prélats du Concile et une foule immense, au milieu des gens d'armes bàlois. Les membres du conclave entrèrent, le Cardinal bénit pontilicalem.ent la maison et, ù 8 heures du soir, la porte fut close, fermée de trois serrures dont une s ouvrait du dedans ; Aleman en eut la clef, et les deux autres furent confiées au vice-camérier et au protecteur du Concile (i).
Ce premier soir, on ne travailla point; après être demeuré quelque temps dans sa chambre, chacun sortit pour visiter les lieux, on se rencontra, on se reçut les uns chez les autres • entin, on reposa. A 3 heures après minuit, les matines furent dites et, sur l'invitation du Cardinal, qui fut nommé président un règlement intérieur fut arrêté : on se lèverait entre 4 et 5 heures er chacun, à sa guise, prierait ou célébrerait; à 7 heures, messe commune, ensuite, conseil et scrutin ; puis dîner et liberté pour tous jusqu'à 3 heures, que l'on s'assemblerait pour discuter les votes émis dans la matinée ; à 7 heures on souperait et, à 10, chacun serait au lit. Ainsi, la régularité et la cordialité régnèrent fort heureusement dans cette maison ou quatre-vingt-sept personnes étaient entassées, car, avec les trente-trois électeurs et les deux maîtres des cérémonies, il y avait cinquante-deux familiers amenés par les premiers! qui un, qui deux, comme Aleman qui avait auprès de lui Etienne Plovier et Pierre de Treilhia. Pour les repas, la nourriture de chacun lui était apportée du dehors par ses serviteurs et, à
(0 Jean de Scgovie, 1. XV!, ch. 6 et 7 ; Aeneas, Opéra, 53-55 ; Huglin, au 3o octobre 1439.
cette occasion, on ouvrait un guichet qui servait ensuite à Fenlèvement des restes ; la règle était que l'on se contentât toujours du même menu, et si quelqu'un avait demandé viande ou poisson, il ne devait pas en changer et passer, par exemple, du bœuf au mouton. Comme, le premier jour, on n'y avait pas pris garde, des morceaux de choix furent saisis à la porte. L'archidiacre de Cracovie, entre autres, subit cette diminution et dut se priver de gibier ; il s'en plaignit partout et témoigna publiquement que, depuis qu'il était prêtre, il n'avait pas eu plus mauvaise journée. « Ça, disait-il joyeusement, me confond-on avec le cardinal d'Arles, cet homme malingre, sans ventre: Ou plutôt ce n'est pas un homme ; pour mon malheur, je loge auprès de lui et la courtine transparente me laisse voir tout ce qu'il fait ; il n'a encore bu ni mangé et, ce qui m'est plus désagréable, il passe la nuit sans dormir, toujours lisant ou travaillant; il n'a pas de plus petit souci que le soin de son ventre et je n'ai rien de commun avec lui : l'estomac me brûle et le sien est froid; si l'abstinence lui convient, c'est ma mort à moi ; que les Français jeûnent donc, mais que les Polonais aient à manger » (i).
Cette agitation d'Aleman se conçoit ; il touchait au moment décisif et, comme il fallait à son candidat les deux tiers des voix, soit vingt-deux, il craignait encore que les quatorze docteurs ne rendissent l'élection impossible en se tenant unis. Dès la première conférence du 3 i octobre, il avait exposé de nouveau sa manière de voir, alléguant les périls croissants courus par l'Eglise et la Foi, la nécessité où l'on était d'élire un homme assez puissant pour les défendre, assez riche pour les soutenir; n'avait-on pas eu de la peine à trouver un peu d'argent comptant pour les frais du conclave et, maintenant, ne fallait-il pas, sur le champ, 40.000 ducats pour entretenir! les ambassadeurs du Concile ? Peut-être, trop ému, manquat-il d'adresse dans son exhortation et insista-t-il malencontrcu-,
(i) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 7; Aeneas, Operj,b6-bj .
sèment sur les 40.000 ducats; du moins le lui reprocha-t-on plus tard et ses adversaires en prirent-ils, dès lors, occasion pour lui opposer la pureté des principes dont, au fond, plus que personne, il était amateur. D'ailleurs, ni d'un côté ni de l'autre, on ne parlait encore du duc de Savoie, mais on savait assez qu'en penser (1).
Le lendemain matin, ic novembre, on procéda au premier scrutin: dans la salle du conseil, devant l'autel, le Cardinal était assis, l'archevêque de Tarentaise à sa droite, l'évêque de Tortose à sa gauche et, départ et d'autre, le reste des électeurs sur deux rangs. Devant Aleman, un escabeau portait un bassin d'argent, où chacun vint déposer son bulletin après l'avoir signé et y avoir inscrit, à son choix, un ou deux noms. Le Cardinal, ensuite, les retira un à un pour en donner lecture. A ce premier tour, les voix se dispersèrent sur dix-sept personnages et la majorité était pour Amé VIII, avec seize voix, parmi lesquelles nous reconnaissons évidemment les onze Savoyards ; après lui, réunirent entre six et deux voix les cardinaux de Foix et Cervantes, les archevêques de Lyon et de Cologne, l'évêque de Vie, Jean de Ségovie et Thomas de Courcelles. De discuter chacun de ces candidats, comme on dut le faire à l'assemblée de l'après-midi, il serait trop long. Remarquons, toutefois, que nul d'entre eux n'était Italien, ce qui consacrait une des idées essentielles du Concile. Quant aux voix données à Thomas de Courcelles et à Jean de Ségovie, elles confirmaient les craintes si souvent exprimées par Aleman. Plus nouvelles étaient les dispositions manifestées en faveur d'autres personnages, par où l'on voit que, persuadés par notre Cardinal qu'il fallait choisir un haut et puissant seigneur, beaucoup de ses collègues répugnaient à élire un laïc, tel que le duc de Savoie. Pierre de Foix, par exemple, offrait cet avantage de gouverner le Comtat où il recevrait les Pères et
(0 Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 7 ; cf. ch. 12 et HugUn, au 3o octobre 1439.
restaurerait d'emblée la papauté d'Avignon, à condition toutefois qu'il acceptât la tiare, fort douteuse éventualité; or, un refus consommait évidemment la ruine du Concile. Le cas était le même pour l'archevêque de Cologne, prince souverain, électeur du Saint-Empire, qui pouvait entraîner l'adhésion de l'Allemagne, comme aussi ses efforts, à supposer qu'il consentît, pouvaient échouer devant la jalousie de ses collègues et l'anarchie impériale. Quant à l'archevêque de L3on et au cardinal Cervantes, l'un et l'autre hommes éminents dont le choix eût fait honneur à l'assemblée, ils ne disposaient en sa faveur ni d'or ni d'influence politique et, du reste, accueilleraient-ils pareille proposition 1: A Talaru,il fallait l'autorisation, plus qu'incertaine, du roi de France ; de Cervantes, la conduite décelait autant d'éloignement pour les excès du Concile que pour les manœuvres d^Eugène.
Le lendemain lundi 2 novembre, Aleman gagna trois voix pour son candidat, qui en eut dix-neuf, vingt et une le mardi et vingt et une encore le mercredi : il s'en fallait toujoursd'une voix que les deux tiers, nécessaires pour qu'il y eût élection, fussent obtenus. Aussi, le Cardinal redoublait-il ses efforts et n'hésitait-il plus à parler ouvertement du duc de Savoie pour en faire l'éloge et combattre les objections qu'on élevait contre lui. (( Son mariage? Mais il n'a été marié qu'une fois, avec une vierge belle et pudique; il a toujours donné l'exemple des mœurs pures qu'il a fait observer dans sa cour: sa femme vivrait-elle encore, ce serait à peine une difficulté, puisque les docteurs disputent pour savoir an iixoratus electus in papam uxori solvere debituvi teneatur-^ or, il est veuf et nous avons pour nous l'exemple de saint Pierre. Ses fils? C'est une objection ridicule, ils ne seraient pour lui qu'un appui précieux. Son rang de prince ? Mais qu'on l'en loue plutôt, puisque^ pendant les quelque quarante ans de son gouvernement, il a fait régner la justice et la paix. Dira-t-on aussi qu'il n'est pas docteur ? Mais il est instruit, il connaît la liturgie, il observe les heures canoniques. On objectera qu'il est laïc : or, il a
laissé dès longtemps le monde et ses pompes, il s'est retiré dans un monastère, il y vit saintement, plus heureux de son titre de doyen que de sa dignité ducale. Flnfin, non seulement ce choix est possible, mais il est nécessaire ; quels dangers, en effet, ne court pas le Concile, quel prince le reconnaît efticacement? Elisons un homme sans défense, on en rira ; nous ne sommes plus au temps où la vertu impuissante était respectée ; de la vertu, nous en devons demander à notre élu, mais il doit être en même temps le pilote qui, vigoureux à la fois et sage, mènera notre barque au port. Notre propre histoire a prouvé qu'il faut appuyer le droit sur la force et notre pape, sans le patrimoine de l'Eglise, ne serait rien que l'esclave des princes temporels ; ce patrimoine occupé aujourd'hui par Eugène et d'autres usurpateurs, il faut le conquérir, et nul n'en est plus capable qu'Ame, qui a un pied en France et l'autre en Italie, parent et ami de presque tous les princes chrétiens. Des prophéties annoncent qu'en l'an 1440 l'Eglise sera restaurée et qu'un pape alors élu consolera Sion . Elisons Amé ».
Enfin, le jeudi 5 novembre, à l'heure même où le clergé portant des reliques faisait autour du conclave la procession quotidienne, Aleman trouva dans le bassin d'argent vingt-six bulletins au nom du duc de Savoie; on exhorta les sept électeurs récalcitrants à lui donner leurs votes par voie d'accès ; ces réfractaires, qui appartenaient à la fraction des docteurs et que menait assurément Jean de Ségovie, répondirent que quelque chose les empêchait de voter pour Amé, dont l'élection d'ailleurs était acquise. Alors on introduisit le vice-camérier, le bourgmestre de Bâle et trois autres personnages, dont le comte de Tierstein, lieutenant du protecteur ; en présence de ces témoins, après avoir fait l'éloge de ses collègues et dit quelle piété avait régné au conclave, Aleman proclama le résultat du scrutin, dont il fit dresser acte. Vers 3 heures de l'après-midi, on rompit la clôture à coups de haches, trois fenêtres furent ouvertes au premier et le Cardinal se montra: la ville entière était là; il prononça les paroles usuelles : « Je
vous annonce une grande joie », notifia l'élection d'Ame, duc de Savoie et doyen des chevaliers de Ripaille et en exposa brièvement les avantages pour l'Eglise, le Concile et cette cité de Bàle, à qui les Pères devaient tant d'années de liberté. Le doyen W3'ler traduisit en allemand son allocution et la foule répondit en chantant le Te Deum entonné par le Cardinal; le soir, on carillonnait encore et des feux de joie furent allumés dans les rues (i). Peu après, l'événement fut annoncé aux princes chrétiens par une lettre où ce qu'il avait d'étrange était habilement dissimulé sous les fleurs dont on couvrait le ducal doyen et, le 17 novembre, en la trente-neuvième session, Aleman donna lecture du décret qui ratifiait le choix du conclave (2).
Pour aviser le Duc, il avait dépêché en Savoie son ami Etienne Plovier et, presque en même temps, les deuxévêques de Genève et de Lausanne étaient partis,, envoyés à Ripaille au nom du Concile. Instruit de leur prochaine arrivée par le premier émissaire, Amé s'empressa d'écrire qu'il ne les attendait qu'en tremblant, épouvanté de cet honneur. Ces hésitations étaient de pure forme, à tel point que, vers cette époque^ le représentant du duc à Bâle, Humbert de Chissé, intervenant pour son maître dans une délibération des Pères, se fit répondre que l'acceptation n'était pas encore officielle. Il demandait, au nom d'Ame, que le Concile adressât à l'assemblée du clergé français, convoqué à Bourges pour le mois suivant, une ambassade solennelle où figurerait l'élite des Pères,afin d'obtenir l'adhésion de la France au nouveau pontife. Inspiré par Aleman, qui le soutint, ce projet valait au moins d'être tenté; en agissant vite, en faisant présenter et soutenir l'élection par des hommes universellement estimés, on se donnait une chance de succès. Mais, sans rien vouloir entendre, les Pères
(i) Jean c*e Ségovie, I. XVI, ch. 7; Aeneas, Opéra, 38-6i ; Huglin, au 5 novembre 1439; Wurstisen, Bassler Chronick, zbb. {%) Jean de Ségovie, l. XVI, ch. 10 et 11.
s'abandonnèrent à leur incurable défiance contre la moindre apparence d'autorité, même issue d'eux ; cette tiare, qu'ils avaient fabriquée de leurs mains, leur faisait peur; plus hargneuse et plus jalouse que jamais, la démocratie ecclésiastique décida qu'il suffirait,à Bourges, des deux représentants qu'on y avait déjà et que l'avènement d'un souverain pontife ne valait pas vraiment qu'on envoyât en France les personnages considérables dont il avait été question (i).
C'était une occasion manquée; bien pis,c'était l'échec certain si l'on continuait de comptcrpour rien le Pape qu'on voulait imposer à la Chrétienté; Aleman le savait bien et, par compensation, il obtint à grand peine que, outre les deux prélats déjà partis, une notable ambassade serait adressée au duc de Savoie pour lui demander son consentement, en signe de respect tt pour manifester que le Concile avait foi en le bon droit de son élu. Une commission tut chargée de désigner les membres de cette délégation ; mais aussitôt les mauvaises langues de se donner carrière; on racontait que le Cardinal voulait transférer l'assemblée en Savoie, qu'il y avait déjà envoyé ses biens et qu'une fois à Ripaille, il n'en reviendrait point; que, pour se rendre le Concile plus docile, il cherchait à l'épuiser en se faisant accompagner des Pères les plus éminents. De fait, Aleman avait décidé d'être du voyage, après avoir hésité sans doute entre l'inconvénient qu'il y avait à laisser le champ libre aux meneurs et l'avantage de donner par sa présence du relief à l'installation d'Ame. Quant aux ineptes accusations dont il était l'objet, il dut se faire justifier auprès de la République par quelques amis et s'expliquer en assemblée générale, en rappelant ses lo3aux services, en attestant avec serment qu'il n'avait jamais songé aux projets qu'on lui prêtait ; ses biens, qu'on savait assez consister seulement en livres et en ornements ecclésiastiques, il en remettrait la garde aux bourgeois; il répéta que l'ambassade devait être nombreuse afin que, parve-
(i ) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. i 2.
— [illiy —
nus auprès d'Ame, certains Pères y restassent tandis que les autres iraient en mission par l'Europe, et il termina en faisant l'éloge de l'élu devant ses e'iecteurs ([), triste nécessité de bien mauvais augure.
Il finit par l'emporter et, le 3 décembre, un brillant cortège se forma devant sa maison : c'étaient les évéques de Tortose, Vie, Viseu, Marseille, Aoste et Bàle. trois abbés, quatorze Pères de moindre dignité ; le comte Jean de Tierstein, le bourgmestre de Bàle, Louis de Lanser, provincial d'Alsace de rOrdreteutonique, d'autres gentilshommes accompagnaient les vingt-cinq légats, en tout trois cent soixante et quatorze chevaux(2). On partit, Aleman prit l'arrière-garde. En chemin, il rencontra Jean de Raguse, qui revenait de la cour savoyarde où il avait été envoyé quelques mois auparavant; il avertit le Cardinal que, avant d'accepter la tiare, Ame voulait être assuré d'une liste civile, communication dans laquelle, ajuste titre, Louis put voir un présage des inextricables difficultés où il entrait, pris entre le nouveau pape et le Concile comme entre l'enclume et le marteau. Déjà cependant il pénétrait avec ses compagnons dans les Etats de Savoie, où ils furent magnifiquement traités, et les plus grands seigneurs de la province les reçurent à Thonon le i4décembre (3).
Officiellement avisé depuis quelques jours par les évêques de Genève et de Lausanne, le Duc avait réuni à Genève, du 8 au 1 1 décembre, les Etats généraux de son pays, pour avoir leur opinion et de l'argent ; les députés approuvèrent que leur souverain fût pape et votèrent lô gros par feu (4).
Cette assemblée venait de se séparer quand Aleman parvint en Savoie et il ne pouvait subsister aucun doute sur le consen-
(i) Jean de Ségovie, 1. X\'I,ch. 12.
(2) Ibid., ch. i3 ; Huglin, au 3 décembre 1439 ; Storij politicct dellci dinastia di Savoia, Milan, i865, 2o5, note.
(3) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. i3.
(4) Monum, Hist. Patriae, Comîtiorum, pars prior, i94-ii)5.
tement d'Ame. Toutefois, le Cardinal regrettaitque le Concile, à sa trente-septième session, eût exigé que l'élu acceptât le jour même où le décret d'élection lui serait présenté : il craignait que le Duc ne se trouvât pressé et il imagina de lui donner plusieurs jours en n'apportant les pièces officielles qu'à la deuxième entrevue. On les laissa donc à Thonon le I 5 décembre, lorsqu'Aleman et les autres légats, escortés de gentilshommes savoyards, montèrent à cheval pour aller au fameux ermitage. Reçu par le Duc a la hauteur de l'église, le Cardinal prit place ensuite auprès de lui dans le réfectoire des chanoines et le harangua, exposant sa mission : Tévèque de Vie, ensuite, célébra les vertus d'Ame, son juste gouvernement, sa race, si étroitement unie au sang royal de France, les espérances, enfin, qu'il donnait pour le salut de la Foi et la défense des conciles généraux. Le prince répondit ce qu'il put en latin et passa bientôt la parole à son chancelier qui, après quelques généralités, invita les légats à revenir le surlendemain.
Le 17, avant l'audience, les conseillers du Duc, en conférence avec Aleman et ses collègues, exposèrent les trois difficultés qui faisaient encore hésiter leur maitre. La première était grave et conceriiait cette phrase du serment imposé au nouveau Pape par les Pères à leur trente-septième session : «Je jure de procurer la célébration des conciles et la confirmation des élections conformément aux décrets du saint concile deBàle»;Amé faisait demander si le serment s'étendait bien à la deuxième partie de la phrase et avertissait qu'au contraire son intention était de récompenser les membres les plus méritants de l'assemblée en les promouvant à des dignités électives ; il avait en effet compris que, s'il renonçait absolument à ce moyen de gouvernement dont la cour de Rome vivait depuis un siècle, sa bourse serait promptement épuisée. En voyant son élu donner ainsi le premier coup de sape aux décrets de son concile, notre Cardinal aurait dû sentir tout l'irréalisable de son plan. Quant aux deux autres objections, elles étaient toute roma-
nesques : d'abord, le prince aurait voulu garder sa barbe et son habit d'ermite pour son entrée à Baie, afin de confondre ceux qui le disaient laïc ; enfin il demandait à s'appeler Amédée I'''". Aleman et ses compagnons répondirent que, pour le serment, ils ne pouvaient rien changer au texte ; pour le costume, c'était par la prise des insignes pontificaux qu'on était investi de la papauté ; pour le nom, c'était une tradition apostolique d'en changer (i).
A 1 heure de l'après-midi, les légats furent introduits auprès d'Ame et notre Cardinal présenta leurs lettres de créance, le décret confirmatif de l'élection et celui qui établissait la formule du serment à prêter ; du premier, lui-même il donna lecture et Thomas de Courcelles, du second. L'évêque de Vie résuma en cinq points les motifs qui devaient décider le Duc à accepter; le représentant de la ville de Bâle offrit ses services ; rappelant enfin les événements du dernier conclave, plus édifiant, affirmait-il, et plus régulier que tous ceux qu'il avait vus à Pise, à Constance et à Rome, Aleman montra que la main de Dieu était là, que l'élu ne pouvait s'y dérober et. tombant à genoux avec ses collègues, il le supplia de consentir à l'instant même au choix qu'on avait fait de lui. Après avoir consulté son entourage, Amé répondit qu'il avait encore à délibérer. Mais le Cardinal et les autres légats le requirent derechef, et de nouveau il demanda du temps. Enfin, sur une troisième instance et après un bref entretien avec les siens, le Duc fit le signe de la croix et à genoux, les mains jointes, il déclara qu'il consentait mais qu'on entendît les explications de son vicechancelier, Pierre Marchand. Ce dignitaire exposa alors les raisons humaines qu'avait son maître de refuser, les raisons surnaturelles d'accepter, rendant grâces en son nom au Concile et à la ville de Bàle. Aussitôt, tranchant habilement la question du nom, Aleman célébra les louanges du prince et les hauts faits de ses ancêtres contre les infidèles, ajoutant que
(i| Jean de Ségovie, 1. XV'I, ch. i3.
la tradition voulait que le Pape changeât de nom, mais que, comme celui d'Amédée signifiait qui aime Dieu, que plusieurs comtes de Savoie l'avait porté et que l'élu l'aurait voulu garder, il serait, par le Concile, mis au nombre des noms que pourraient choisir ses successeurs sur le Saint-Siège, et il conseilla au Duc de se nommer Félix, ayant été élu le jour de saint Félix et trois papes de ce nom étant morts pour la Foi. Le nouv-eau pontife accepta, un autel portatif fut placé devant lui et, agenouillé, il prononça et signa la formule du serment imposé par les Pères, jurant solennellementde rester fidèle à la foi catholique telle qu'elle était constituée par la tradition des Apôtres et des Conciles généraux. Il s'en fut ensuite et reparut bientôt, vêtu des ornements pontificaux, pour s'asseoir sur le trône; Aleman le bénit, lui passa l'anneau du pêcheur en disant qu'il l'investissait delà papauté ut preesset urbi et orbi,tx\u\ fit obédience aussitôt en lui baisant le pied, la main et la joue ; puis ce fut le tour des ambassadeurs du Concile et des envoyés de Bâle, Berne et PYibourg. Félix Y fut alors conduit à l'église au chant du Te Deiim et intronisé sur l'autel de Saint-Maurice,où la foule fut admise à lui rendre hommage. En rentrant, le soir, à Thonon, les légats trouvèrent la ville illuminée remplie du son des cloches (i).
Le lendemain, ils furent prendre leur pape à Ripaille et le ramenèrent, pour y demeurer, à Thonon, dans le pompeux appareil qu'Aleman dut régler lui-même, reporté ainsi aux années de sa jeunesse à la cour de Martin V : derrière lui, qui tenait à la main le bàtoi\ rouge, Félix chevauchait sous le dais d'or, escorté de ses fils et de ses barons. Les jours suivants furent employés par le Cardinal en conférences avec les conseillers du nouveau pontife sur la bulle enc3'clique adressée, le 3i décembre, aux rois, princes, prélats et universités, sur les démarches à tenter, sur les ambassadeurs à expédier, toutes
(i)Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 14; Guichenon, Hist. genealo^. de la Maison de Savoie, Preuves, 3 17.
questions pressantes que les prétentions et l'inexpérience des ministres savoyards étaient peu propres à simplifier. Les cérémonies, cependant, se succédaient : aux matines de Noël, pour la première fois, Félix parut dépouillé de sa barbe; le jour des Rois, la messe dite, après avoir exalté la monarchie de Savoie depuis le fabuleux Berold, Aleman exhorta son élu à transmettre à ses fils l'autorité temporelle; alors le vieux souverain releva ses enfants de la puissance paternelle, abdiqua sa dignité ducale en faveur de Louis, Taîné, et créa le cadet comte de Genevois; il reçut leur hommage et le Cardinal, en grand apparat, présidait à cette solennité, comme aux fêles qui la suivirent : le petit gentilhomme d'Arbent avait apporté en Savoie une tiare et y faisait un duc. Presque aussitôt après, il reprit le chemin de Bàle; déjà, le 2 janvier, la plupart de ses collègues non savoyards étaient partis; il s'en fut à son tour, après avoir provisoirement réglé plusieurs affaires, dont chacune contenait un germe de discorde. On était convenu, pour la liste civile à voter, des propositions qu'on ferait aux Pères; pour la collation des bénéfices, de ne rien faire avant l'arrivée de Félix auprès de l'assemblée, de peur d'un malentendu; en outre, et après de longs débats, on avait décidé que, dans les lettres du nouveau pontife au Concile, celui-ci serait nommé le premier en signe de souveraineté. Vers le milieu de janvier 1440, Aleman rentrait à Bàle (i).
En ce vo3'age, quelles que fussent son intrépidité et sa confiance en sa cause, il dut rouler bien des soucis : il connaissait maintenant son pape et savait les inconvénients du choix qu'il avait fait. Et d'abord, pouvait-il ne pas être choqué du point de vue exclusivement local sous lequel l'élu et son entourage avaient envisagé cette promotion au souverain pontificat, sans y bien voir ce qu'elle était pour le Cardinal, une consécration des dogmes de Constance, une revanche contre la papauté italienne et absolue de Martin V et d'Eugène IV, une application
(1) Jean de Ségovie, 1 XV'I, ch. 5.
de la théorie sur la souveraineté des Conciles faisant et de'faisant les papes, un appel enfin à un prince de la terre choisi pour représenter la révolution accomplie dans l'Eglise, parlementaire et réformatrice? A consentir, au contraire, Amé avait été amené par un mélange de motifs où l'alliage politique était considérable. Pour lui, pour sa famille, pour ses sujets, cette, élection était un hommage flatteur à la personne du prince, à la monarchie tout entière ; c'était, et sous un seul règne, le chef héréditaire, né comte,devenu duc et devenu pape; c'était, pratiquement, un moyen d'agrandissement et d'influence qui pourrait devenir efficace en deçà ou au-delà des Alpes. On le sentait dans tout l'Etat; la ville de Nice envoyait féliciter Félix dans ce sens; après avoir noté son avènement sur l'obituaire des Mineurs de Chambéry, le rédacteur ajoutait : I^aus Deo et patrie Sabaiidie . A l'étranger, on s'en rendait compte également, soit que, comme les Suisses, on ne reconnût le pape de Bàle que pour conserver l'amitié de la Savoie, soit que, comme le duc de Bourgogne, demeuré fidèle à Eugène W , on prît soin de stipuler expressément dans un traité passé avec le duc Louis, que cet acte n'engageait pas pour « le fait de l'Eglise » (i . Il semblait que l'on dût, en s'accordant avec la monarchie savoyarde, se rallier au Concile et qu'inversement faire obédience à Félix fût avouer un désir de ménager la cour de Chambérv. Cette étrange confusion dura jusqu'à la fin du schisme et devait alors mélanger étroitement la question, toute canonique, de la démission de l'antipape, avec des affaires de pure politique, comme les visées de la Savoie sur le Milanais; elle se personnifiait dans le conseil et dans l'entourage de l'ancien souverain, où les gentilshommes et les prélats savoyards, parés les uns et les autres de titres empruntés
(i ) Giortredo, Sloria délie Alpi niaritivii, Monum. Hist. Patrice, Scriptores, II, 1070; Mémoires de la Société Savoisienne d'hist. et d'arch., VI, 88; Plancher, IV, preuve n» 1 3ô ; cf. le traité passé en 1441 entre Gènes et la Savoie, Gioffredo, loc. cit., 1074.
à la curie romaine, gardèrent une inHuence trop souvent exclusive, même en matière spirituelle; cette confusion enfin ne régnait nulle part plus que dans l'esprit de Félix lui-même, qui persistait à rester duc, malgré sa tiare et maigre' son abdication, toute de forme, au point qu'il continuait, de Bàle, à entrer dans le détail du gouvernement de ses anciens Etats(i). Comme à plaisir, il accentuait le caractère personnel et viager de son pontificat, reculant devant la moindre démarche quand elle ne lui paraissait pas servir la politique savoyarde; répondante toutes les exhortations d'Alemanen invoquant les intérêts immédiats de ses fils, demeurés aussi chers à l'antipape depuis qu'il se croyait le père commun des fidèles; restreignant ses regards entre Genève et Turin, sans les porter jamais à Rome ou sur la Chrétienté, et tellement absorbé par ces soins que, non content d'avoir testé la veille de son intronisation, il faisait dresser, à Bàle, le 3o juillet 1440, un inventaire de ses livres et ornements sacrés pour en mieux assurer la succession à ses enfants (2), tant il sentait que ses vrais héritiers, ce n'étaient pas les papes incertains qui régiraient après lui TEglise conciliaire, mais les princes de son sang, de la maison de Savoie.
Si, en sa qualité de Savoyard, Aleman voyait moins nettement peut-être les dangers de cet accaparement des dogmes de Bàle par un seul et par un petit pays, les défauts du pape de son choix n'avaient pu lui échapper. De Félix, en effet, le caractère était peu propre au rôle qu'il assumait à près de soixante ans, âge où n'était plus possible une nouvelle éducation qu'aurait nécessitée la nouveauté du personnage qu'il avait à faire. De souverain légitime d'un Etat paisible, devenu chef élu delà révolution ecclésiastique, il resta conservateur timoré.
(i) Pérouse. Originaux de brefs et lettres de princes conservés aux archives de la Savoie, dans le Bulletin historique et philologique, iqoi, 398 et s.
(2) Mém. de la Soc. Savoisienne d'hist. et d'arch., XV, 297.
a^lministratcur tninutieux. diplomate circonspect; il montra de la piété, de l'honnêteté, du bon sens; il manqua d'audace, de promptitude, d'énergie, et ce n'était pas seulement ces qualités qu'il eût fallu, mais l'élan téméraire et l'ardeur aveugle dont notre Cardinal était consumé. Là où le heurt entre leurs natures fut le plus fréquent et le plus douloureux, ce fut la question d'argent. Pour continuer la lutte et pour vaincre, le Concile avait besoin d'or, cette considération avait même déterminé le choix fait par Aleman,et Félix répondit mal à son espoir. Bientôt ses adversaires eux-mêmes taxèrent l'antipape d'avarice, et s'en félicitèrent, reconnaissant qu'il eùtautrement beaucoup étendu son obédience et gagné nombre de partisans que sa parcimonie rebuta (i). Avant eux, le Cardinal avait compris un peu tard que l'économie étouffait en son élu toute ambition spirituelle; que, pourles ambassades, les gratifications nécessaires, les encouragements utiles, il n'obtiendrait rien ou toujours trop peu, et l'on imagine les tourments de son àme généreuse en vovant les occasions fuir une à une, faute d'un argent trop lent à se montrer.
Y pensait-il, en poussant sa mule vers Bâle, et prévoyait- il que, comme on l'a dit, l'élection de l'antipape équivalait, pour le Concile, à un suicide moral (2) ?Ce fut le terme, en effet, des succès du Cardinal et de ses compagnons; en personnifiant ainsi leurs doctrines, dont la généralité et le vague faisaient tout le prestige, en descendant sur le terrain des faits, des compromissions et des défaillances inévitables, au lieu de rester, impuissants mais inaccessibles, dans le domaine de la spéculation intransigeante et des utopies, en opposant un pape au Pape ils décourageaient les sympathies nombreuses que leur
II) Saint Antoiiin, f" lig; déjà l'avarice avait nui à la politique temporelle d'Ame (Muratori, XX, 343); sur les prétendues sollicitations de Charles VII qu'il aurait repoussées, voir Gobellinus, i83, et Spondanus, a. 1440, n" 9.
(2) Pastor, I, 247.
premier ascendant leur avait conservées, ils se liaient les bras pour Tavenir, se condamnaient à saper eux-mêmes toute leur (tuvre passée, marchaient enfin à la déroute. Du moins le vit-on par la suite-, l'impression causée en Europe par l'élection de i43() ne fut naturellement pas aussi précise; on s'étonna, on douta du succès, sans le croire d'ailleurs impossible; beaucoup, qui restaient convaincus du droit du Concile en tant que concile, hésitèrent en le voyant confondre tous les pouvoirs pour les usurper tous et faire un pape pour cumuler les attributions pontificales et synodales ; le choix d'un duc de Savoie mit le comble àces étonnements; légitime ou illégitime, le pontife de Bàle parut étrange et, tout en reculant généralement autant que possible le moment de se prononcer, on attendait curieusement de voir Félix à l'action, de savoir de quelles ressources il disposerait, quelle union régnerait entre lui et les siens, quels premiers succès il remporterait. A Rome, il semble que l'impression générale donna raison aux calculs d'Aleman ; on s'y effraya de voir le Concile fortifié d'un antipape si bien apparenté, illustré par quarante années d'un règne prospère et dont on s'exagérait la richesse. Seul, à en croire un témoignage fort suspect, Cesarini aurait prévu le tort que Félix porterait à son parti et dit que, chez les autres souverains, son élection ne provoquerait qu'envie et dérision ; que Français et Bourguignons, dont il avait entretenu les dissensions de manière à jouer un profitable rôle d'arbitre, seraient bien aises de lui rendre la pareille; que sa plus grande faiblesse était de passer pour riche autant qu'il se montrait avare, en sorte que tous ceux qui seraient tentés de lui vendre leur obédience, rebutés et dépités, deviendraient les meilleurs appuis d'Eugène (i). En ceci, Cesarini voyait juste, et beaucoup moins quand il prétendait que l'envie aliénerait à l'antipape ses anciens pairs, les souverains ; Léonard Arétin comprenait mieux ses contemporains en c'crivant qu'on
(i) Gobellinus, 181-182.
s'étonna surtout cie voir un prince si heureux se lancer dans si douteuse aventure (i),et cette situation de Félix, d'être l'un des monarques d'Europe et l'ami de tous, à cette e'poque où la politique envahissait la religion, faisait si bien sa force, comme Aleman l'avait prévu, que, à la fin du schisme, on s'émerveillait de voir le pontife romain, successeur d'Eugène W et petit personnage, l'emporter contre un si grand seigneur (2).
Qu'il n'eût pas pris son pape en Italie, on l'y imputait aussi à maladresse à notre Cardinal. « Si l'on choisissait, écrivait-on de Florence à Bile avant l'élection, un homme digne et surtout un Italien, ce pays entier et d'abord la Toscane le reconnaîtraient î, conjecture qu'on appuyait sur les difficultés persistantes d'Eugène dans la péninsule, sur ses embarras d'argent, sur le mécontentement des Florentins qu'il avait mis à contribution (3). Quoi qu'il en fût, Aleman n'avait pu qu'élire un non italien ; outre que c'était la conséquence impérieuse des cinquante dernières années, c'était sa meilleure chance eu égard à la France et même à l'Empire. Cette lettre que nous avons citée prouve, d'ailleurs, quelle angoisse régnait alors à la Curie ; cette même inquiétude se lit entre les lignes du bref par lequel, aussitôt après Tavénement de Félix, le Pape excita les princes contre lui, en termes violents, le traitant de vieillard néfaste et de monstre exécrable, lui prêtant une ambition diabolique afin d'éveiller les soupçons et la jalousie des chefs d'Etats contre un rival politique, plutôt que leur indignation religieuse contre le schismatique (4). Pins véhément encore fut le factum que, un peu plus tard, Eugène fit écrire par Pogge, son trop fameux secrétaire, contre l'anti-
(i) Muratori, XIX, 940.
(2) Muratori, IX, 369.
(3) Bibl. Nat., ms. lat. 1317, fo 12Ô. Ce sentiment national était si fort que même le condottiere François Sforza faisait plus tard à Félix, en lui oiTrant son alliance contre Eugène, une condition de venir avec sa cour s'établir à Rome (Osio, III, 279).
(4) Raynaldi, a. 1439, n* 36.
pape, ce lion rugissant qui cherche une proie, ce nouveau Mahomet, cet ignorant, cette détestable idole ; contre le Concile et les criminels tombés dans cette sentine d'iniquités, tous apostats, débauchés, impudiques, voleurs, transfuges, infâmes, blasphémateurs de Dieu, rebelles à leurs supérieurs; contre les décrets de Bâle, que votèrent des cuisiniers, des bouchers, des tailleurs, des pêcheurs, des valets d'écurie (i) ; dans cette iiwectiue, rédigée sur le ton criard des discussions répugnantes où les humanistes versaient alors la lie de leur vocabulaire, il n'y a pas d'autre démonstration que ces injures. C'est un fait bien remarquable que cette quasi abstention d'arguments théologiques contre Félix, antipape, dont les prétentions eussent fait couler tant d'encre à l'époque du grand schisme ; le caractère politique de ce conflit, Aleman l'avait assez prévu et, s'il avait voulu opposer un prince riche et respecté à Condulmaro, mal assis en Italie, mal en argent, c'était pour assurer, après une lutte tout humaine, la victoire à sa foi, qu'il fallait bien servir avec les armes opportunes.
Avant toute chose, il importait d'éviter un écueil si peu vraisemblable que l'ennemi n'osait y croire ; mais déjà notre (Cardinal la connaissait, cette sourde antipathie du Concile contre son propre élu, pape lié par les décrets de Constance et de Bâle, mais pape encore, rival donc et suspect, en la personne duquel docteurs, prévôts et licenciés avaient soif toujours d'humilier la papauté. A Thonon, afin de ménager la susceptibilité des Pères, Aleman avait fait prendre lesdécisions que nous avons dites ; revenu à Bâle, le 17 janvier, il entra aussitôt dans son nouveau personnage en proposant d'autoriser une promotion de cardinaux désirée par Félix qui, peu pressé de quitter ses Etats pour venir en Allemagne, voulait
(i) Poggii Florentini oratoris clarissimi ac sedis apostolice secret arii opéra, i5i3, f» 59. Cf. une lettre de lui où il dit que cette invective avait cté remaniée et gâtée par certains scrupuleux, dans le Spicilegium Romanum, X, 283.
cependant se constituer un sacré collège. Or, un acte de la quatrième session avait édicté que le Pape ne pourrait faire un seul cardinal s'il ne résidait personnellement dans la même ville que le Concile ; il s'agissait donc d'une dérogation aux décrets mêmes de l'assemblée et ce n'était que la première ; quelle que fût leur mauvaise volonté, les Pères allaient être d'autres fois obligés d'accorder, ce que Louis leur proposerait lui aussi malgré soi, d'autres infractions à ces textes de combat, lancés jadis contre Eugène, déclarés alors inviolables et sacrés, devenus impossibles à maintenir depuis qu'on avait un pape à Bâle, mais dont les intransigeants se faisaient contre Aleman une arme facile et dangereuse. Cette fois, du moins, il l'emporta assez rapidement et, le 29 janvier, on octroya que Félix nommerait quelques cardinaux avant son entrée dans la Rome conciliaire (i).
Il fallut bien ensuite soulever une autre question, à laquelle l'antipape attachait une suprême importance, celle de sa liste civile. Là-dessus, du moins, on ne contrevenait pas à la lettre des décrets, lesquels avaient substitué, en principe, aux annates abolies, une indemnité pontificale qui restait à voter ; depuis longtemps demeurée en suspens, cette affaire était fort difficile à régler en face des intérêts et des privilèges nationaux, en face de la jalousie des Pères, heureux de tenir les cordons de cette bourse papale dont on avait tant parlé depuis cent ans. Félix, cependant, voulait de l'argent, et le fait est que, quelles que fussent ses ressources personnelles, les charges de la papauté sans les revenus du patrimoine nécessitaient une taxe à son profit. Avec lui et ses conseillers, à Thonon, Aleman avait beaucoup conféré à ce propos et, mieux informé que personne des difficultés que cette proposition rencontrerait à Bâle, il avait fait entendre qu'on réduisît autant que possible les prétentions ; enfin, on était convenu de demander au Concile, en
(i) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 16 ; original de la bulle à l'Archivio di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45.
faveur de l'antipape, un droit à pa3^er sur tous les bénéfices ecclésiastiques par chaque nouveau titulaire, à son entrée en possession, de 20 0/0 du revenu annuel pendant les cinq premières anne'es à dater du décret que rendrait rassemblée, et de 10 0/0 pour les cinq années suivantes. Ce système avait l'avantage de conserver à la taxe un caractère exceptionnel en laissant espérer que, les Etats romains recouvrés, la Papauté se suffirait à elle-même. Néanmoins, la motion du Cardinal fut mal prise et l'on s'échauffa beaucoup, en mars 1440, sur cette pénible question ; des coalitions se formèrent; la nation allemande, très favorisée sous le régime antérieur, protestait qu'elle ne consentirait point à voir imposer ses bénéfices ; protestaient aussi les gens de l'université de Paris, disant qu'il fallait attendre, pour cette affaire, le retour des prélats délégués en France à l'assemblée de Bourges; pas de mauvaise querelle qu'on ne cherchât à Aleman ; on feignait de regarder ses propositions comme un échec à la réforme, un désaveu, un retour aux vieux abus (i).
Si le vote d'une indemnité, prévue cependant par les décrets, soulevait de tels orages, une autre question provoqua de plus amers discours. On se rappelle qu'Ame, avant d'accepter, avait demandé si, dans la teneur du serment prescrit par le Concile, la phrase relative au respect et à la confirmation des élections canoniques était bien partie intégrante et visée par le mot jiiro^ ajoutant qu'il avait, au contraire, l'intention de disposer de quelques bénéfices en faveur de ses amis ; à quoi le Cardinal avait répondu qu'il n'avait pas qualité pour modifier la formule élaborée à Bàle. On s'en était tenu là et, le même jour, Félix avait lu et signé le serment, mais c'avait été sur un texte tronqué dont le passage contesté avait été retranché. Ce texte cependant venait alors d'être transcrit, sur le moment, par un des secrétaires attachés aux légats; fut-ce donc un oubli ? Que ce fût une manœuvre d'Aleman pour enlever le
(1) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. i5 et 19,
consentement d'Ame sous le délai fixe', il ne paraît pas vraisemblable, mais ce pourrait être une ruse des conseillers du Duc. Quoi qu'il en fût, c'était remis en question le dogme, sacré à Bàle,de la liberté des élections et, bien que le Cardinal, averti de la chose, eût protesté qu'on y remédierait en faisant prêter à Félix, à son couronnement, le serment complet, on pense quel parti l'opposition tira de cette affaire (i).
Les choses allèrent si loin qu'à la fin les bons esprits s'inquiétèrent ; au début d'avril une commission fut nommée, chargée d'aviser, avec Aleman, au maintien de la paix entre le Concile et son pape. Par ces commissaires, le Cardinal se fit déléguer pour aller, en qualité de légat a latere de la part de l'assemblée, avec l'évêque deTortose et une nombreuse escorte, trouver Félix et l'amener à Bàle. En l'informant lui-même et discrètement de Tétat des choses, en se concertant avec lui, en le préparant aux concessions nécessaires, il voulait prévenir un éclat. Bien lui en prit : les dispositions des Pères étaient telles en etfet que, deux jours après son départ, ils se mirent à discuter la valeur de la bulle donnée par l'antipape à Thonon, le 8 janvier, en vertu de laquelle Aleman devait, en son nom, présider le Concile (2). Par cet acte que, d'ailleurs, ils connaissaient depuis plusieurs mois, ils rentraient simplement dans la légalité, puisqu'enfin, s'ils voulaient encore d'un Souverain Pontife, ils ne pouvaient lui dénier le droit de désigner un président, alors surtout que son choix confirmait le leur; si donc une commission fut créée pour étudier la question, si, le 10 juin, la forme de la bulle fut déclarée incorrecte et la bulle cassée, ce fut une preuve nouvelle d'un esprit anarchique bien inquiétant pour le Cardinal. De son côté, au cours de cette discussion, Félix avait bien montré, lui aussi, qu'il n'était pas l'homme de la situation; n'avait-il pas écrit aux Pères savo\'ards, comme pour manifester qu'il continuait
(1) Ibid., ch. 28.
(2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. iG ; Mansi, XXXI, 245.
à appuyer sur eux sa politique, avant tout nationale, et ne les avait-il pas encouragés à défendre, sur le point en litige, les droits traditionnels du pontife romain, comme s'il n'avait pas été lui-même au service de la révolution (i) ? Il avait donc échoué et, le 17 juin, de nouveau, l'opposition se donnait carrière en réglant les rapports que le Concile aurait avec son pape, dont l'arrivée était imminente, ses officiers et les gens de la Curie, de la manière la plus ombrageuse et la plus humiliante (2).
Aussi, s'il avait jugé bon d'aller lui-même chercher Félix, Aleman s'efforca-t-il d'abréger autant que possible le voyage. Arrivé à Thonon vers le milieu d'avril, il décidait presque immédiatement l'antipape à se mettre en route pour Genève, mais, à la fin de mai, l'ancien souverain ne s'était pas résolu encore à passer la frontière de ses Etats (3); enfin, le 24 juin, il parvenait à Bâle.
Outre Aleman^il était escorté par un des nouveaux cardinaux de sa façon, le comte de Genevois son fils, le marquis de Saluces, les ambassadeurs de Berne, Fribourg et Soleure, ses anciens compagnons de Ripaille, une foule d'ecclésiastiques venus avec lui pour faire nombre au Concile. Toute l'assemblée fut à son devant en dehors des portes, ainsi que le comte de Tierstein, des gentilshommes de la province, le bourgmestre et des bourgeois (4} qui le saluèrent dans la campagne. Sous
(1) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 20; Mansi, XXXI, 247.
(2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 22.
(3) Il avait annoncé, le 16 avril, son prochain passage au Chapitre de Genève (Mem. publiés par la Soc. d'Hist. et d' Arch.de Genève, V, 274); le sauf-conduit qu'il eut des autorités fribourgeoises est daté du 6 juin (ibid.).
(4) Cf. pour cette entrée, les « puncta et articuli agendorum pro parte civitatis Basiliensis in adventu Sanctiss. domini nostri Felicis Pape quinti », rédigés par Aleman (Archives de Bâle,Politisches, C.2,Concil von Basel Akten, n» 47). 11 avait porté l'assurance des bonnes dispositions des bourgeois à Félix, qui les en remercia par lettre de Lausanne (28 avril 1440, Arch.de Bâle, Conciliumbuch, f" 8 vo),au reçu de laquelle
les murs, on trouva l'évèque de Bâie avec son clergé; enfin, après les cérémonies usuelles, le long cortège pénétra dans la ville : premièrement, quatre cents trompettes et quatre cents ménétriers bàlois habillés aux armes de la cité; trois cents citoyens à cheval avec lesnobles protecteurs du Concile; quatre cents trompettes et quatre cents ménétriers du comte de Genevois, connétable de l'antipape, et puis deux cents chevaliers, quatre-vingts archers et douze pages à cheval, appartenant au même prince qui suivait, avec des seigneurs savoyards,bernois et fribourgeois, en tout trois cents chevaux; après ce déploiement de force militaire, assurément approuvé d'Aleman pour inspirer aux Pères une certaine estime de leur propre élu, venaient les douze haquenées blanches, les douze cents enfants de Bàle, deux à deux en procession, « criant hautement et joyeusement : Vive Pape Félix ! )),le clergé de la ville, six cents prêtres ou religieux, avec leurs reliques, accompagnés de douze cents hommes, « portant chacun en sa main une torche de l'hauteur d'une lance )); ensuite, les écuyers d'honneur, trois des ermites de Ripaille, le Saint-Sacrement sur un mulet blanc et, entouré de son nouveau collègue le cardinal de Varembon et du marquis de Saluces, Aleman chevauchait; immédiatement après lui, Félix venait, sur une haquenée blanche harnachée de rouge, vêtu d'une chape d'or, mitre blanche en tête, sous le dais d'or battu porté par les notables de la ville; les hérauts d'armes suivaientet puis deux cents prêtres et religieux, deux cents valets et l'aumônier enfin, qui jetait l'argent « à pleins poings ». Sous le temps menaçant. ce défilé passa et l'on tint pour miracle que la pluie attendît pour tomber que Félix fût arrivé à son palais, au couvent des Prêcheurs ; alors ce fut une telle averse que chacun put à peine regagner sa maison (i ).
la ville renouvela, pour l'étendre à l'antipape, le sauf-conduit du Concile {ibid, fo. :7).
(i) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 23 ; Guichenon,//i5r. gén. delà Maison de Savoie, Preuves, 3i9.
Aussitôt notre Cardinal conjura les Pères d'abdiquer toute méfiance et de croire au dévouement de leur élu qui, disait-il, voulait en donner une première preuve en réglant, de concert avec eux, tous les détails de son couronnement ; des commissaires furent nommés pour débattre cette question avec les cardinaux et en référer ensuite aux députations souveraines; ainsi se manifestait l'esprit tracassier du Concile dans une affaire de pure cérémonie où il n'avait que faire (i). Enfin, on se mit d'accord et Aleman fut désigné pour couronner Félix avec son collègue de Varembon ; afin de suppléer les cardinaux prêtres et diacres, ils s'adjoignirent six évêques et l'archevêque de Tarentaise. Sur la place devant la cathédrale, du côté de la ville, le 24 juillet, une estrade fut bâtie, protégée du soleil par des tentes ; mille jeunes gens d'élite, en armes, l'entouraient; cinquante mille hommes se pressaient dans les rues; sur l'estrade, où le clergé et la noblesse montèrent, au nombre d'environ deux mille personnes, un autel était placé, au lieu le plus haut, orné de précieuses reliques; c'est là que Félix fut sacré (2) par Aleman, qui tenait la place de cardinal-évèque d'Ostie, assisté par Varembon dans le personnage de premier des cardinaux-diacres. Si le Sacré-Collège était insuffisant, l'élément séculier faisait meilleure figure : le duc de Savoie, arrivé la veille, le comte de Genevois, le marquis de Rotelen et autres barons allemands présentèrent l'eau : enfin, notre Cardinal posa sur la tête de Félix une tiare éblouissante de pierreries, estimée trente mille ducats. Indulgence plénière fut octroyée à tous les assistants, au nom du Concile et du Pape, selon le protocole étrange imposé par les Pères. Le lendemain, 25 juillet, il y eut encore fêtes et festins. Le 26, comme les deux princes savoyards voulaient rentrer chez eux, une assemblée générale fut exprès convoquée, où ils parurent
(i) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 23.
(2) II avait reçu les ordres mineurs à Ripaille et, à Bâle, les ordres majeurs.
et passèrent en latin la parole à Aleman qui, tout en les louant, rendit grâce en leur nom au Concile, à la nation allemande et à la municipalité de Bâle, pour les honneurs dont on avait comblé leur père; à quoi le cardinal de Varembon, Jean de Bachenstein et Conrad Kuelin répondirent courtoisement pour les Pères, l'Allemagne et la ville. Enfin, le 29 juillet, afin de vider la question du serment, notre Cardinal fit célébrer un consistoire public à la cathédrale ; siégeant à la droite de Félix et parlant pour lui, il exposa que le nouveau Pontife désirait prouver son dévouement sincère en réitérant la promesse d'observer les décrets du Concile; Aleman lui-même donna lecture de la formule, entière cette fois, du serment à prêter, que l'antipape à son tour lut et souscrivit (i).
Cette trêve des fêtes permit à notre Cardinal d'organiser la nouvelle église; le 4 août, le décret de la quarante-deuxième session accorda l'indemnité demandée par Félix, avec un paragraphe assez habilement rédigé pour donner satisfaction à l'Allemagne, sans créer en sa faveur un privilège exprès (2). Aleman, cependant, insistait beaucoup sur la nécessité de faire des cardinaux (3) et, en septembre, le Concile y consentit, nonobstant le décret de sa vingt-troisième session qui, entre autres prescriptions très limitatives du droit pontifical, portait que le Sacré-Collège ne compterait pas plus d'un tiers de ses membres appartenant à une même nation et qu'on réserverait aux docteurs un certain nombre de chapeaux (4). Déjà, le 2 avril 1440, Félix avait créé quatre cardinaux pris dans les quatre nations (5); de la langue française, il avait promu son ancien ennemi, Louis de la Palud, cardinal de
(1) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 2S; Aeneas, Opéra, 61 et s. ; cf. pour le couronnement, Wurstisen, Bassler Chronick, 263.
(2) Jean de Ségovie,!. XVI, ch. 3o.
(3) Ibid., ch. 35.
(4) IbiJ., ch. 3i .
(5i Ibid., ch. 16; cf. sa bulle du 4 février 1441, aux Arch. de Bâle, Ecclesiastica varia, 14.
Varembon, naguère prétendant à l'évêché de Lausanne, qui fut transféré à Saint-Jean-de-Maurienne, tandis que son compétiteur, Jean de Prangins, par égard pour la sentence portée autrefois contre lui par les Pères, permutait avec l'évêque d'Aoste (i). L'Italien Barthélémy Visconti, évêque de Novare, était le digne frère de l'un des tristes favoris du duc de Milan ; incorporé au Concile dès le 8 mars 1482, il y avait tenu longtemps une place importante et rempli des ambassades; aveuglément soumis aux volontés du prince, auteurd'un guet-apens contre la personne d'Eugène à Florence, arrêté, pardonné par le Pape, revenu à Râle pour y continuer contre lui la campagne tant qu'il avait plu au duc, il refusa, par ordre de son maître, le chapeau que ses antécédents et sa nationalité lui avaient fait ofrrir(2). L'Allemand Walram de Moers était l'un de ces prétendants à l'évêché d'Utrecht dont notre Cardinal, en 1434, avait eu à juger le débat : soutenu par l'archevêque électeur de Cologne, qu'Aleman avait espéré séduire par cette avance, il rejeta les offres de Félix. L'Espagnol Alfonse Carillo en fit autant ; c'était le neveu du fameux cardinal dont nous avons parlé; membre brillant du Concile jusqu'en août i435, il avait alors quitté Bàle et demeurait fidèle à Eugène avec son maître le roi de Castille(3).
Pareils échecs étaient cuisants ; Aleman, dira-t-on, les avait risqués en prenant trois de ses candidats hors de l'assemblée et de ses partisans déclarés; mais c'est qu'il comptait beaucoup sur la pourpre pour rallier de nouveaux personnages et n'estimait pas opportun d'en couvrir inutilement les épaules de serviteurs acquis. Ce calcul ayant échoué et Félix demeurant réduit à deux cardinaux en exercice, il fallut demander au Concile d'autoriser une seconde promotion pour y comprendre quelques hommes sûrs. Ils furent publiés par Louis au nom
(i) Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 2 ; Varembon avait été créé du titre de Sainte-Suzanne.
(2) Haller, I, 52; Ciaconius, II, 938-939.
(3) Haller, III, 458,486.
de l'antipape, le 12 octobre 1440 (1), et parmi eux nous connaissons les deux Français, François de Mez, évêque de Genève, et Bernard de la Planche, évêque de Dax (2); déjà égalementnous avons rencontré les trois Espagnols, les évêques de Tortose et de Vie avec Jean de Ségovie (3j. De choisir des Italiens avait paru superflu ; au contraire, trois Allemands furent promus et d'abord le successeur du feu patriarche d'Aquilée, Alexandre Zanowitz, évêque de Trente, fils du duc de Masovie, allié au roi de Pologne et au roi des Romains, petit théologien, mais grand seigneur, dont Aleman se fit un collaborateur utile (4); avec lui reçurent le chapeau l'illustre Jean de Raguse, devenu évêque d'Ardzis en Roumanie (5), et Jean Grunwalder, vicaire du diocèse de Freising, en faveur de qui notreCardinal avait fait suspendre le décret de la vingttroisième session par lequel les bâtards étaient exclus du Sacré- Collège; Grunwalder était, en effet, fils naturel du duc Jean de Bavière; déjà il s'était distingué à Constance contre Huss et, incorporé au Concile depuis janvier 1402,11 y avait exercé la plus grande influence; c'était un ami personnel d'Aleman ((5).
Un mois après cette promotion de huit cardinaux présents à Bàle et tous dévoués à Félix, Louis revint à son premier système en en faisant publier six autres le 12 novembre 1440, tous absents et douteux, afin de les rallier, eux, leurs maîtres
(i) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 35; cf. la bulle du 4 février i44i,aux Arch. de Bâle, Ecclesiastica varia, {4.
(2) Le premier du titre de Saint-Marcel; le second, des SS. Nérée et Achillée, puis des Quatre SS. couronnés.
(3) Des titres de Sainte-Pudentienne, Sainte Anastasie et Saint- Calixte.
(4) Du titre de Saint-Laurent-in-Damaso ; déjà c'était Aleman qui l'avait fait créer patriarche d'Aquilée le 3 décembre 1439 (Huglin, à cette date).
(5> Du titre de Saint- Sixte.
(6) Du titre de Sa:nt-Martin-des-Monts ; cf. Voigt, Enea, I, 3 1 1 ; Haller, II, 21; Mansi, XXX, 1224, i233.
et leurs amis. Sa tentative visait surtout Charles VII et cinq Français furent choisis : c'étaient Denis du Moulin, patriarche d'Antioche et administrateur de l'Eglise de Paris, membre actif et influent du conseil du Roi (i); Philippe de Coetquis, archevêque de Tours, l'un des premiers ambassadeurs de France à Bâle où longtemps son rôle avait été considérable, l'un des auteurs de la Pragmatique, ardent ami du Concile, surnommé à Rome Gallits Gallorum (2); Amé de Talaru, archevêque de Lyon, le fidèle compagnon d'Aleman à l'époque des grandes luttes, rappelé de Bàle par Charles VIT, comme le précédent, au début de juin 1439 (3); Jean de Malestroit, évêque de Nantes, chancelier de Bretagne, dont le principal titre était l'influence qu'on espérait lui voir exercer sur son souverain ; Gérard Machet, évêque de Castres, confesseur du Roi, l'un des défenseurs des théories conciliaires à l'assemblée de Bourges en 1438 (4). De cette promotion enfin faisait partie un Italien, le fameux Tudeschi, dont la nomination était à la fois une récompense due à l'appui doctrinaire par lui prêté jadis à Aleman et une manœuvre pour gagner son souverain, le roi d'Aragon. Alors que, par ordre de Charles VII, aucun des cardinaux français n'acceptait le chapeau, à l'exception du Breton Malestroit (5), l'attitude expectante de son maître permit à l'archevêque de Palerme, absent de Bàle depuis l'époque delà déposition, d'y revenir pour y vêtir la pourpre (6).
A ce Sacré-Collège, assez ingénieusement composé, on n'aurait pu reprocher que la prédominance de l'élément français que justifiait aux yeux d'Aleman l'italianisation du cardi-
(i) Cf. de Beaucourt, III, 424; Haller, III, 71.
(2) Aubery, part. 2, 32; cf. de Beaucourt, III, 366.
(3) Jean de Ségovie, 1. XV, ch. 8.
(4) De Beaucourt, III, 354, 424.
(5) Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 2.
(6) Du titre des Douze-Apôtres; cf. Arch. di Stato, à Turin, BuUaire, IV, 1 13 vo.
nalat à la cour d'Eugène IV; quant aux personnalités, quelques-unes étaient éminentes, comme le reconnaissait saint Antonin, contemporain peu suspect (i). Aussi Louis ne soulîrit-il probablement pas des collègues qu'il s'était fabriqués et, au premier consistoire auquel il assistait depuis sa fuite de Rome, à Baie, en novembre 1440, peut-être ne sentait-il pas trop que seul il était, lui, un cardinal authentique de l'Eglise romaine. Du reste, si ses attributions de membre du Sacré- Collège avaient été peu effectives au Vatican, elles avaient moins d'importance encore en face d'un Concile plus jaloux de sa souveraineté que Pape ne le fut jamais. En reprenant donc, après sept ans, ses fonctions de cardinal, il n'y eut rien de changé pour Aleman, qu'un peu plus d'apparat dans sa vie à cause de la grande place qu'il tenait à la cour pontificale nouvellement organisée. Une fois par mois il paraissait aux consistoires publics que P'élix présidait. Une fois par semaine, avec cinq de ses collègues et huit des membres de l'assemblée, il siégeait dans un conseil de justice constitué par l'antipape pour son soulagement et celui des Pères; on en appelait d'ailleurs au Concile (2). \'ice-chancelier (3), il exerçait toujours une véritable juridiction sur toute l'obédience de Bàle et sur celte cour, où il jouait enfin le rôle de conseiller nécessaire.
Les circonstances n'allaient pas tarder, d'ailleurs, de le rattacher plus étroitement encore à son nouveau pontife et de consommer, pour ainsi dire, son œuvre malgré lui, en lui enlevant son double caractère de cardinal romain et d'archevêque provençal, pour faire de lui un simple prélat savoyard et cardinal bâlois comme ses collègues. On pense bien que le coup vint d'Eugène, qui ne pouvait laisser impunies les audaces d'Aleman. Il ne se hâta point et cette attitude milite
(i) Saint Antonin, fo 145.
(2) Jean de Ségovie, I. XVI, ch. 35; cf. ibid., ch. 25.
(3) Cf. Archivio di Stato à Turin, Bullaire de Félix V, I, 292; quand Félix quitta Bàle en 1443,1e cardinal-évêque de Genève l'accompagna comme régent de la chancellerie apostolique.
encore contre ceux qui voudraient voir, en ce conflit, une querelle personnelle -, dans le bref adressé aux princes après l'élection d'Ame, il n'était pas mot du Cardinal (i) et ce fut seulement le 1 1 avril 1440 que le Pape, en consistoire, déclara l'excommunication et la déchéance d'Aleman par application à son cas des décrets généraux portés, à Ferrare et à Florence, contre le conciliabule de Bâle (2). C'était un peu court et Eugène comprit que Louis valait bien une bulle spéciale au lieu du simple ipso facto ; une bulle donc, du 28 mai 1440, rappela comment les fils nourris du lait de l'Eglise et comblés de ses bienfaits, s'ils osent la diviser et l'affliger d'un schisme pernicieux, doivent être rejetés par elle et privés de sucer plus longtemps les mamelles qu'ils ont mordues de leurs dents vénéneuses ; comment le cardinal d'Arles, oublieux de son salut ainsi que des biens et des honneurs que, peut-être indigne, il avait reçus du Saint- Siège, rempli d'ingratitude et rendant le mal pour le bien, non content de désobéir aux ordres du Pape en demeurant à Bàle après la translation, avait osé s'y constituer le chef d'une multitude impie et révoltée, aggravant, depuis lors, cette faute par de nouveaux crimes toujours pires, se glorifiant publiquement de ses actes odieux, descendant jusqu'à consentir à l'élection, comme antipape, du fils d'iniquité Amé, ou plutôt à s'en faire l'auteur; en conséquence, Eugène le déclarait privé de son chapeau et de toutes églises, monastères et autres bénéfices séculiers ou réguliers (3).
A se voir excommunier par le Pape qu'il avait déposé, Aleman s'attendait assurément ; plus sensible dut lui être l'exécution de la bulle d'Eugène à laquelle se prêta, quatre ans plus tard, le roi René, souverain temporel d'Arles et de Montmajour. En 1444, notre Cardinal se trouvait ainsi réduit à
(i) Raynaldi, a. 1439., n» 36.
{2) Gall. Christ. Nov., Arles, no 1895.
(3) Ibid., no 1896.
la jouissance des deux prieurés qu'il avait en Savoie : Contamine, de l'ordre de Saint-Benoît, et Peillonnex, des chanoines de Saint-Augustin, l'un et l'autre au diocèse de Genève. Leur inince revenu (i) ne permettait pas à Louis de tenir son rang à Bàle ni surtout de payer son personnel d'information, de supporter ses frais de voyage, d'entretenir sa clientèle ; déjà il avait contribué largement aux dépenses préliminaires de l'union grecque et il devait encore être dépouillé, au cours d'une légation en Allemagne, de tout son mobilier. Félix comprit qu'il fallait faire quelque chose pour le Cardinal à qui sa tiare était due et, pour compenser les pertes subies à son service, le 23 jum 1445, un an environ après qu'Aleman eut été privé de son temporel provençal, il lui accordait une pension annuelle de 3oo florins sur le prieuré d'Ugine et la mense abbatiale de Caramagna (2), à percevoir par Louis jusqu'à ce qu'il eût récupéré Arles et Montmajour; à la même date et aux mêmes conditions, Félix lui allouait encore 3o florins de rente sur une prévôté et une paroisse du diocèse
(1) Encore en était-il mal payé et devait-il faire excommunier ses fermiers en 1448 (Arch. di Staro à Turin, Bullaire de Félix V, VIII, fo 142). A Contamine, il avait succédé à son propre neveu, Hugues de Fitigny (Besson, 157; Bouchage, le Prieuré de Contamine-sur-Arve, Chambéry, 1889, 48) et il en resta titulaire jusqu'à sa mort, ainsi que de Peillonnex, dont il fut le premier prieur commendataire (Besson, i35; Gavard, Peillonnex, le prieuré, la paroisse, la commune, dans les Mémoires publiés par l'Acad. Salésienne, XXIV, 48). Outre ces deux prieurés, il possédait aussi, en 1444, celui de Chiriac, de l'ordre de Cluny, au diocèse de Mende, et une rente à lui assignée par le Saint- Siège sur l'abbaye de Tournus où, en 1432, son neveu Hugues de Fitigny avait été promu, sans doute à sa recommandation (Bibl. d'Arles, ms. i35, fo 2), Comme Chiriac ni Tournus ne furent d'obédience bâloise, il est probable qu'Aleman y perdit alors ses revenus; toutefois il recouvra plus tard le prieuré de Chiriac, à la fin du schisme sans doute {Gall. Christ. Nov., Arles, no 8714).
(2) Arch. di Stato à Turin, Bullaire de Félix V, VI, 116; le prieuré était du diocèse de Genève et l'abbaye du diocèse d'Asti, l'un et l'autre de l'ordre de Saint-Benoît.
de Turin (i). C'était mesquin; le Cardinal dut revenir à la charge et nous voyons que, l'année suivante il avait obtenu en outre une pension de 370 florins sur l'évêché de Nice (2).
Ces 700 florins de pension étaient trop loin de valoir ce qu'il avait perdu, les circonstances étaient, d'autre part, trop dispendieuses et Aleman s'endetta largement ; remis en possession,aprèsla paix.d'ArlesetdeMontmajour et à la veille d'en récupérer le revenu, il fit demander à l'antipape abdicataire la continuation de ses rentes savoyardes pendant dix ans après sa réintégration en son temporel provençal, afin de liquider là-dessus le passif du schisme, en exposant discrètement les charges qu'il avait eu à supporter et les dettes qui lui restaient à payer, à quoi il ne pouvait faire face avec ses deux bénéfices, à peine suffisants pour tenir son rang de cardinal. Tout en accueillant cette requête, lui qui, encore un an auparavant invitait son fils à puiser dans la bourse d'Aleman pour son expédition milanaise (3), Amé réduisit le terme à deux années (4) et ne tint même pas parole -, le 22 juillet 1450, en effet, l'ancien duc et pape eut la petitesse de supprimer à son ancien électeur et serviteur, qui allait mourir moins de deux mois plus tard, sa pension sur l'évêque de Nice, sous la réserve dérisoire que ce prélat lui payerait avant la mi-septembre le semestre échu à la Saint-Jean précédente (5).
Si donc notre Cardinal avait jamais eu des vues intéressées, il se serait lourdement mépris. Les comptes de son écurie,
(i) Arch. di Stato à Turin, Bullaire de Félix V, VI, i32.
(2) Ibid., III, 264; VII, 164 vo ; le i5 février 1448, Aleman reçut encore le prieuré de Thiez, de l'ordre de Cluny, au diocèse de Genève {Ibid., VIII, fo 27) et résigna alors Contamine en faveur de son neveu Louis de Verbouz {Ibid., VIII, f«> igS). Mais aussitôt après il rentra en possession de Contamine (Bibl. de Genève, ms. lat. 126, I, f«> 272) et résigna Thiez {Ibid., f» 101).
(3) Cibrario et Promis, Sog.
(4) Bibl. de Genève, ms. lat. 126, II, f» 122.
(5) Jbid., I, fo 242 vo.
pour Tannée 1443, montrent assez qu'il était peu à l'aise ; plusieurs fois par semaine, nous voyons que son maîtrecocher venait, dans sa chambre, recevoir de sa propre main quelques sous pour payer le foin et la paille nécessaires à ses quatre mules, dont Tune assez irrévérencieusement nommée Joseph, et aux montures du petit nombre de familiers qu'il entretenait. Sa maison comptait à peine les dix personnes auxquelles, jadis, le règlement du Concile avait limité l'escorte des cardinaux (i). Parmi ceux qui se succédèrent auprès de lui, pendant son séjour à Bàle, signalons, de sa famille, François de Fitign}'- (2), François de Bardonenche (3), Jean ou Jacques de Verbouz (4), Aimon de Chissé, évêque de Grenoble et l'un de ses meilleurs auxiliaires (5) ; de ses amis, Etienne Plovier, auditeur de ses causes , qu'il avait fait nommer par le Concile à l'évêché de Marseille, comme successeur à Louis de Glandevès, autre de ses protégés (6) ; Raimond Talon, évêque élu de Sisteron (7); Thomas de Courcelles ; Jean l'Hoste, abbé d'Aulps au diocèse de Genève; l'abbé de Saint-Maurice-en-Valais ; de ses familiers ou serviteurs, Jean de Pérouse, officiai de Salon, Pierre Montier, chapelain du
(i) Arch. des B.-du-Rhône, Archev. d'Arles, Livre des lièves diverses fi's 463 et s.
(21 Arch. du Doubs, G. iSi ; nous avons déjà trouvé ce personnage à Bologne.
(3) Neveu de Conzié (Mugnier, Les Montfort et les Coupé, 400), chanoine de Sion en 1439 (Mémoires publiés par la Soc. de la Suisse Romande, XXXIX, 190). Cf. Mémoires publiés par l'Académie Salésienne, XX, i53, et XXIV, 5i.
(4) Abbé d'Entremont au diocèse de Genève ; cf. Mémoires de l'Ac» Chablaisienne, IX, 71.
{5i Mansi, XXXI, 67.
(6) Etienne Plovier ne fut jamais reconnu comme évêque de Marseille, mais bien privé par le Pape de son archidiaconat d'Embrun (Gall. Christ. Nov., Marseille, c. 451 et no» 748-757 ; cf. Haller, III, 11 3, SgS ; Basler Chroniken, I, 295).
(7) Où il ne fut point reconnu, mais privé de sa prévôtéde Forcalquier; il avait été l'un des exécuteurs testamentaires de François de Conzié
Cardinal, Judoc du Pont, son sergent d'armes, Jean Blondelet ambassadeur du roi de Sicile, tous incorporés au Concile le même jour que lui (i) ; Guillaume Teste (2) et Me Jean David, ses hommes de confiance ; Philippe de S.-Albino, chanoine de Marseille, et Jean Pivan, ses secrétaires (3); Pierre Vicard, son valet de chambre (4).
(Mugnier, Les Montfort et les Confié. 409 ; Gall, Christ. Nov., Aix,; c. 742-744).
(1) Haller, III, ii3.
(2) Docteur en décrets, sacristain de Béziers (Bibl, d'Arles, ms. i35, fo 2).
(3) Jean de Ségovie, 1. VIII, ch. 27 ; Haller. IV, 534.
(4) Haller, III, 214.