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CHAPITRE VIII

Le Schisme

Pendant cette espèce de répit qui suivit le couronnement de l'antipape, tant hors de Bâle qu'au Concile (i), Aleman put examiner les dispositions de l'Europe; déjà l'élection de Félix remontait à près d'un an et les attitudes commençaient à peine à se dessiner, si petite avait été l'impression produite par cet événement, qui eût paru si grave dans les siècles précédents, mais que cette fois on avait trop prévu et dont on doutait qu'il fût un péril sérieux pour Tunité de l'Eglise. Il est en tout cas manifeste que le schisme fut accueilli avec une étrange indifférence et qu'il n'y eut ni mouvement général vers l'antipape, encore bien moins un élan enthousiaste autour du Pape; ses plus fidèles partisans ne se déclarèrent que par le silence ou par de froides protestations (2). Eugène lui-même attendit

(i) Et que Ie5 Pères mirent à profit pour faire rédiger un registre authentique de leurs actes d'après le Liber de oracionibus conim synodo factis qu'Aleman faisait tenir chez lui (Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 35).

(2) Tout comme il était arrivé à Félix, des dix-sept cardinaux créés par

jusqu'au 23 mars 1440 pour porter contre Félix et ses adhérents une bulle officielle et publique, à laquelle le Concile ne répondit que le 23 juillet ( i), sans qu'il y eiit, de part ni d'autre, de vraie chaleur ou d'émotion communicative dans les anathèmes échangés. Un des motifs en était, tant pour le Pape que pour les Pères, la crainte d'écarter de soi, par des violences prématurées, les amis de l'adversaire, qu'on espérait gagner par la douceur. Au contraire, devant cette molle attitude des parties intéressées, le monde catholique demeura plongé dans la torpeur qui l'envahissait depuis qu'il avait fallu renoncer , en face de l'impuissance et de la mauvaise volonté tant de Bâle que de Rome, au beau rêve de la réforme; c'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue pour comprendre la lenteur et la tiédeur des prises de parti dans le nouveau schisme. Disons aussi que ni l'un ni l'autre des rivaux en présence n'était bien sympathique à la Chrétienté : à Eugène, on reprochait, tacitement au moins, les premiers actes d'autorité maladroite qui avaient fait dévier toute la suite du Concile, l'échec de la réforme, la confiscation de l'Eglise par la nation italienne; aux Pères, le temps perdu, tous les vices de leur organisation et leur esprit démagogique, enfin et pardessus tout, le schisme. Dans ces conditions, la politique devait avoir le dernier mot, ce qu'Aleman prévoyait quand il avait voulu, pour représenter le Concile, un homme qui disposât d'un territoire, d'un trésor et d'une armée.

Il est vrai que, là même où le gouvernement ne se déclarait pas pour lui, Félix eut quelques adhérents, comme en Provence, en Dauphiné, dans les provinces de Narbonne et de Lyon, en Espagne, en Ecosse (2) ; mais, si ses secrétaires

Eug'ène, en réponse au conclave de Bâle, quelques-uns refusèrent {Ibid., ch. 9).

(i) Ibid ., ch. 24 et 26.

(2) Raynaldi, a. 1440, n" 2 ; a. 1447, no 20 ; cf. Chartier, 107, qui, après avoir noté la fidélité à Eugène de la plupart des souverains, ajoute que: « Quelque obéissance que tissent les roys et seigneurs dessus dits, il ne

pouvaient aussi mentionner, en marge de son bullaire, outre les diocèses à lui soumis, ceux de Besançon, Avignon, Cambrai, Marseille, Grenoble, Cologne, Salzbourg, Trente, Utrecht, Aquiléc (i), on ne saurait y voir la moindre indication pour une déliniitation topographique des obédiences. Dans ces régions, en effet, il ne comptait que des partisans isolés, mécontents à qui, après tous les tribunaux réguliers, le Concile avait donné raison contre quelques compétiteurs, prétendants impuissants à des bénéfices inférieurs, tous enfin membres du clergé que le peuple ne suivait guère. Après avoir joué son rôle dans le grand schisme, l'opinion publique se désintéressa de l'œuvre de notre Cardinal ; indifférents aux revendications conciliaires, les simples fidèles auraient constitué le meilleur appui du Pape en cas de péril pressant et, mieux encore qu'Urbain \T en iSyS (2), Eugène s'aurait pu flatter d'obtenir les suffrages des enfants et des femmes de France. Aleman était trop bien informé pour avoir fondé le moindre espoir sur un mouvement des masses en sa faveur et il n'observa et ne travailla que les représentants officiels de l'Europe chrétienne, les Universités et les gouvernements.

Plutôt qu'une extension réelle d'obédience, puisqu'il ne s'agissait que de quelques docteurs, l'adhésion des premières constituait une arme qui pouvait être utile dans les cours et dans les conférences diplomatiques. Le Cardinal eut donc soin de la provoquer et il réussit, de 1440 à 1442, à obtenir six consultations favorables des universités de Paris, Vienne, Erfurt, Cologne, Cracovie et Leipzig, plus ou moins explicites sur la légitimité de Félix, mais toutes affirmatives sur ce point que, malgré le Pape, le concile de Bàle était toujours

laissoit d'y avoir toujours esdits royaumes plusieurs tant clercs que laïcs qui, selon leur opinion, eussent volontiers soustenu le susdit pape Félix, tant en faveur dudit Concile, comme pour en avoir des bénéfices ».

(i) Arch. di Slato à Turin, F3ullaire de Félix V, passivi.

(2) Valois, I, I iG.

l'organe du Saint-Esprit (i). Du clergé régulier, les plus significatives adhésions furent celles des Chartreux et de l'ordre Teutonique (2).

Quant aux puissances, très soles hoc tempore visi sunt in coelo et seqtiilur statim triplex regimen in Ecclesia : scilicet^ Eugenii, Coiicilii et neutralitatis (3).

Outre quelques pays d'Empire dont nous parlerons, Félix était réduit à ses anciens F2tats et à la Confédération suisse dont les villes, alors en lutte contre l'Autriche, payaient en reconnaissant son père l'alliance intime que le duc Louis entretenait avec elles (4). Quant à l'obédience de Savoie, elle ne pouvait pénétrer ni l'Italie, se heurtant au Milanais, ni la France, du moins au nord, prise entre la Bourgogne, dont nous verrons l'attitude hostile, et le Dauphiné où le futur Louis XI, en 1445, donnait une patente contre les schismatiques (5). Toutefois cette mesure décèle une propagande bâloise, qu'exerçait également en Provence Guillaume de Littera, prévôt d'Aix, légat de Félix en son comté de Nice (6).

L'Espagne et l'Italie (7), à l'exception du duc de Milan et du roi d'Aragon, détenteur des Deux-Siciles, reconnaissaient Eugène sans la moindre réserve en faveur du concile de Bâle ; l'Angleterre de même et, si ses relations avec la France détournèrent peut-être l'Ecosse de se prononcer aussi nettement

([) Jean de Ségovie, 1, XVI, ch. 38; cf. Denifle et Châtelain, ^hc/j-I rium chartularii Universitatis parisiensis, II, Paris, 1897, 5i7-5i8;l l'Université de Salamanque se prononça pour Eugène, Raynaldi,| a. 1440, no 7.

(2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 29.

(3) Muralori, IX, 2 68.

(4) Muller, III, i83.

(5) Mémoires de la Soc. Savoîsienne d'hist. et d'arch., VII, 354.

(6) Gall. Christ. Nov., Aix, 167; Gioffredo, Storia délie Alpi Maritime, dans les Monumenta Hist. Patriae, Scriptores, II, 1079 et 1080.

(7) Il est invraisemblable que, comme Nicolas de Gusa l'en accusait en 1441, Félix eût offert 12.000 chevaux à Venise pour avoir son appui contre Eugène (Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 10).

contre les Pères, elle se décida, en 1443, à rejeter catégoriquement les prétentions de Félix (i). Ainsi, des cinq grands groupes de peuples chrétiens, il y en avait trois d'absolument hostiles ; aussi le Cardinal porta-t-il tous ses efforts sur les nations allemande et française, moins nettes dans leur attitude et dont l'adhésion eût fini par entraîner le reste.

En France, l'antipape avait toutes les sympathies du duc de Bretagne, chez qui encore en 1443 il envo3'ait deux légats (2). Plus précieux eût été le concours du duc de Bourgogne, auprès duquel malheureusement il n'}- avait rien à tenter; partisan déclaré du Pape dès 1433 (3), ce souverain était le seul des princes non italiens dont les ambassadeurs eussent paru à l'assemblée de Ferrare. On a parfois attribué à son hostilité une grande part de l'échec de Félix (4) et peut-être, au contraire, servit-il deux fois involontairement les projets d'Aleman, en Allemagne plus tard lorsqu'il indisposa les Electeurs, ainsi que nous le dirons, et auparavant, en France, où son attitude nettement dévouée à Eugène ne pouvait qu'influencer le Roi en faveur du Concile. Il y avait en effet incontestablement, dans la politique ecclésiastique de Philippe-le- Bon, quelque chose de cet esprit antinational qui inspira son règne et le poussait^ par exemple, à faire campagne à Baie contre le choix d'Avignon pour le synode gréco-latin (5).

Tout au contraire, Charles VII, que cette même affaire avait rapproché des Pères, demeurait sensible aux considérations de nationalité comme à celles de réforme qu'Aleman lui faisait présenter. Toutefois, et afin d'avoir leur avis sur la légitimité de Félix, il avait convoqué ses prélats à Bourges

(1) Sur les démarches à Bâle du comte de Douglas, voir Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 2.

(2) Ibid. et Huglin aux 28 juin et 21 juillet 1443 ; cf. Bibl. de Baie, A. IV. 1(3, f° 5, et E. i. 4, fo 3o6.

(3) Raynaldi, a. i433, no 2G.

(4) Paradin, 298.

(5) Jean de Ségovie, 1. XII, ch. 2.

pour le i*'"" décembre 1439 et nous avons vu comment c'avait été' l'occasion de la première querelle entre le Concile et son élu, qui désirait y être dignement représenté. Il finit, d'ailleurs, par avoir gain de cause, car l'assemblée française fut remise et, en février 1440, sept ambassadeurs partirent de Bàle, dont le choix était conforme aux intentions du Cardinal, puisque parmi eux l'on comptait Jean de Ségovie, Thomas de Courcelles, Jean de Groslée et Nicolas Lamy, théologien de l'Université de Paris, que nous retrouverons (i). De délai en délai, à cause des guerres, le congrès ecclésiastique fut renvoyé à la fin d'août ; après avoir entendu les nonces et Thomas de Courcelles, le 2 septembre, le Roi donna sa réponse : tout en protestant de son dévouement aux conciles généraux, il demeurait actuellement dans l'obédience d'Eugène, vu le doute, partagé par des esprits éminents, que la suspension et la déposition prononcées à Bàle, ainsi que l'élection qui s'en était suivie, eussent été bien régulières; une fois mieux informé, soit par un concile œcuménique, soit par une assemblée plénière du clergé français, le Roi se prononcerait et adhérerait à la vérité proclamée par l'Eglise catholique; en attendant qu'un Concile fût convoqué en France, sous un an, par le Pape, ainsi qu'il allait l'en prier, il ne voulait prêter à aucun des deux partis son appui contre l'autre, afin de mieux servir la causede la paix, refusant ainsi, d'une part, aux nonces, avec un renouvellement solennel d'obédience, le retrait de la Pragmatique et la moindre modification à l'attitude respectueuse qu'il gardait au Concile ; requérant, d'autre part, les Pères de Bàle de ne rien compromettre par des violences et faisant appel à la prudence coutumière de M. de Savoie, comme il nommait Félix, son parent et ami qu'il aurait voulu servir s'il ne s'était agi de l'Eglise (2).

(i) Ibid., 1. XVI, ch. 32 ; sur Nicolas Lamy, Aeneas, Opéra, 4. (2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 33 et 34 ; de Beaucourt, III, 372- 3/3 ; Mansi, XXXL i ; Pinsson, 717 ; Spondanus, a. 1440, n» 7 ; cf. un

Lorsque, en septembre, Aleman connut cette réponse, elle ne put l'étonner beaucoup: elle était trop conforme à la position prise depuis longtemps par le roi Charles entre le Pape et le Concile dont il feignait, pour ainsi dire, d'ignorer les dissentiments, parce qu'il entendait les respecter l'un et l'autre. Quelque espoir peut-être restait au Cardinal, puisque la Pragmatique attachait le Roi aux Pères et qu'il devait échouer dans les négociations ouvertes avec Eugène sur la base d'un synode œcuménique à convoquer en France (i). Toutefois, ce n'était pas de ce côté qu'il fallait chercher ce premier succès si nécessaire en face de l'universelle expectative ; sans tarder, Aleman dressa ses batteries ailleurs ; du duc de Milan ou du roi d'Aragon ne pouvait-il pas obtenir une action militaire qui amènerait Félix à Rome ; de l'Empire, une adhésion qui déterminerait celle de l'Europe ?

Si le Visconti avait mené, l'année précédente, la campagne qu'on sait contre le Cardinal et la déposition du Pape, c'est qu'il préférait conserver la tiare à son vieil adversaire, à demi gagné déjà, et il ne se souciait guère de voir établi dans les Etats pontificaux son beau-père Félix (2), qui pouvait devenir un voisin redoutable. Toutefois, afin de rendre Eugène plus conciliant et de troubler encore l'eau où il aimait à pêcher, pressenti par Amé au cours de Télé 1439, le duc de Milan lui avait conseillé de se laisser élire, en s'engageant plus ou moins explicitement à le reconnaître (3). Mais à peine Félix élu,

intéressant petit traité composé pour défendre le maintien de ces conclusions contre les amis d'Eugène IV, Bibl. de Lyon. ms. 365,

fos 17-18.

(i) Sur ces négociations, et. de Beaucourt, III, 3-G ; Lecoy, II. 24I'; Raynaldi, a. 1441, n» 12.

(2) Il avait épousé sa fille Marie, qu'il traitait, du reste, indignement.

(3) Jean de Ségovie, I. XVI, ch. 12; c'est ainsi qu'il faut entendre ce qu'on a répété, que Visconti avait fait élire le duc de Savoie (Platina, 267 ; Paradin. 2q5) ; il a simplement contribué à lui faire accepter la tiare.

Visconti commença à se faire marchander sa prestation d'obédience, disant, paraît-il, en riant, que, comme Amé lui avait donné sa tille sans dot, il lui avait procuré une papauté sans revenu. Aleman ne semble pas être intervenu dans ces négociations et l'antipape les dirigea lui-même, touché qu'il était de leur caractère familial et national, s'agissant d'un prince allié, voisin et sans héritier. Disons seulement que, le 3 mars 1440, Philippe-Marie faisait offrir à son beau-père de le reconnaître et de le servir en Italie moyennant le titre de gonfalonnier de l'Eglise et un secours de quinze-cents chevaux avec trois mille fantassins contre les Vénitiens ses ennemis ; il en eût coûté trop cher à l'économe Félix, qui répondit en mai en rappelant à son gendre ses premières promesses (i). Loin de nier sa duplicité, le Milanais la fit célébrer par un écrivain à ses gages, ce même Philelfo qu'Aleman jadis pensionnait à Bologne ; le 16 juin 1440, l'humaniste adressait à la Seigneurie florentine un enthousiaste éloge de la piété du Visconti, de sa fidélité désintéressée à Eugène dont il avait été si mal tr?.ité, de l'héroïque détermination qu'il avait prise, par horreur du schisme, en abandonnant son bien-aimé beau-père (-2). Le duc de Milan la baillait bonne : l'année suivante, le 20 juin 1441, il chargeait deux ambassadeurs de recommencer les négociations sur les mêmes bases à peu près (3) ; si elles échouèrent, c'est que l'avare Félix résista aux supplications d'Aleman et de tous ses cardinaux désespérés de le voir, pour quelques milliers d'écus, rejeter une alliance si nécessaire (4).

Bien plus que le Visconti, le roi d'Aragon avait intérêt à la chute d'Eugène qui, encore en 1440 et en 1441, intervenait diplomatiquement et militairement dans le Napolitain en

(i) Cibrario, Origines, 94, gS.

(2) Philelphi, fo 42.

(3) Osio, III, 282 ; Archiv. de la Savoie, C. 633.

(4) Jean de Ségovie, I. XVII, ch. 2 et 4.

faveur de René' d'Anjou (i). Sur ces événements politiques l'attitude d'Alfonse e'tait réglée : en mars 143(3, le Pape avait ouvert avec lui des négociations, bientôt rompues (2), et c'est alors qu'il avait fait combattre Aleman par ses agents ; la même année, le 24 août, l'Angevin avait remporté à Naples un gros succès (3), et d'une lettre du roi d'Aragon qu'on reçut à Bàle en octobre, le ton était redevenu cordial et respectueux (4). Il cherchait à se rapprocher du Concile, lui renvoyait Tudeschi, le nouveau cardinal (5), et se mettait en relations avec Félix afin d'en obtenir, en échange de son alliance et de son obédience, l'investiture des Deux-Siciles et de l'argent. Concihant en cette affaire l'intérêt de sa tiare et celui de sa dynastie (6), l'antipape se montrait si facile que ses amis et sans doute Aleman l'avertissaient de ne point se déclarer trop tôt contre René, de peur de s'aliéner la France (7).

Ni de Naples, d'ailleurs, ni de Milan, notre Cardinal ne pouvait attendre un succès valable sur le terrain spirituel et c'est en Allemagne qu'il allait le chercher. Depuis la déclaration des Electeurs, du 17 mars 1438, l'Empire observait la neutralité, sans reconnaître aucun des événements qui avaient modifié le statu qiio, et réservait une décision future subordonnée à la convocation d'un tiers concile que ferait le roi des Romains d'accord avec Bàle et le Pape. En attendant, l'Eglise allemande s'administrait en pleine indépendance, attitude quasi schismatique, assez semblable à celle que, quelque temps, Charles ^'I avait prise entre les pontifes dou-

(i) Lecoy de la Marche, I, 197, 200.

(2) Raynaldi, a. 1439, n» 38.

(3) Lecoy de la Marche, I, 179.

(4) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 35.

(5) îbid.. 1. XVII, ch. 2.

(6) Il redoutait les revendications provençales sur Nice.

(7) Sur ces négociations, Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 4, 6 ; 1. X\"III, ch. 6 ; Bibl. Nat., ms. ital. i583, f» 23 et cf. Lecoy, I, i83 ; Cil-irario et Promis, 3oi,

teux du grand schisme, très différente au contraire de celle que gardait Charles VII en tenant le Pape pour pape et le Concile pour concile(i). Conforme à l'état anarchiquede l'Allemagne, cette neutralité servait beaucoup d'intérêts prives et politiques qui l'avaient inspirée et devaient la faire durer longtemps encore. Toutefois, Aleman pensa qu'avec de l'adresse il n'était pas impossible de tirer parti de cette situation. Pris à part, d'ailleurs, nombre d'Etats rattachés à la nation allemande, et non des moindres, se prononcèrent pour Bâle ; des lettres d'adhésion furent adressées à Félix par la reine de Hongrie et le roi de Pologne (2) chez lequel, jusqu'à la fin du schisme, l'antipape fut très populaire, envoya des légats, distribua des chapeaux (3). Obédience lui fut également prêtée par le prévôt d'Olmutz pour le royaume de Bohême (4), par le grand duc de Lithuanie (5), par les ducs de m Stettin et de Poméranie (6). Jean Grunwalder, cardinal bâlois et ami d'Aleman, gagna ses parents, les ducs de Bavière (7) et Etienne, comte palatin de Simmern et Deux- Ponts (8). Ainsi l'autorité du pontife de Bâle était reconnue dans presque toute l'Alsace; la Saxe entretenait avec lui des relations qui allaient amener, le 1 1 mars 1443, le mariage du duc Frédéric avec Charlotte de Savoie, petite-fille de Félix (9) ; Albert

(i) Il semble que M. Pastor ait confondu à tort ces deux attitudes

(2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 2g, en août 1440.

(3) Huglin, aux 23 juin et 17 novembre 1441 ; Aeneas, Opéra, 55i,

(4) En octobre 1441 ; Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 6; Huglin, au 3i octobre et au 3 novembre 1441.

(5) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 9, en 1442.

(6) Ibid., 1. XIX, ch. 24, en 1443.

(7) Ibid., 1. XVI, ch. 27 ; cf. Huglin, au 21 septembre 1439.

(8) Lequel, en 1438, s'était bruyamment déclaré pour Eugène (Mansi, XXXI, 243) ; Félix nomma son fils Robert à Tévêché de Strasbourg (Arch. du Bas-Rhin, G. iSg; Martène, Thésaurus, I, 1790).

(9) Guichenon, Hist. gén. de la maison de Savoie, Preuves, 368.

d'Autriche avait été l'un des premiers à lui prêter obédience (i) ; enfin, un peu partout, des évêques et des archevêques se déclaraient ou penchaient pour lui.

Ces adhésions isolées inspiraient quelque confiance pour reprendre les négociations avec l'Empire, interrompues au moment de la déposition par le refus que le Cardinal avait opposé aux propositions allemandes tendant à transférer le Concile hors de Bâle. Depuis, le 27 octobre 1439, le roi des Romains Albert était mort et, réunis peu après à Francfort, les Electeurs avaient ajourné toute décision relative à Félix, que quelques-uns semblaient accueillir assez favorablement (2). Quand une nouvelle diète pour l'élection d'un successeur à Albert se tint, à Francfort aussi, en janvier [440, la question demeurait donc entière , les Pères s'y firent représenter (3) et le choix du collège électoral tomba, le 2 février, sur Frédéric d'Autriche, chef de la maison de Habsbourg, qui « réfléchissait toujours et restait toujours indécis » (4), homme d'une prudence poussée jusqu'à la perfidie, dissimulé jusqu'à la trahison, insaisissable et qui semble avoir prévu la durée de son règne, tant il laissait passer d'années sur chaque affaire; ce calculateur devait tuer l'œuvre d'Aleman ; en 1440, il est certain que ni l'un ni l'autre ne s'en doutait, car Frédéric n'aurait eu garde d'avoir un parti pris contre comme pour Félix : il incarnait alors la neutralité allemande.

Cette neutralité, le Cardinal apprit, le i5 février, par les délégués revenus de Francfort, que la Diète l'avait maintenue pour cette fois encore, nouvelle qu'une lettre de l'électeur de Ma3'ence lui confirma sur un ton cordial qui laissait de l'espoir (5). Aleman eut soin d'entretenir ces dispositions, qui

(i) Jean de Se'govie, 1. XVI, ch. 27.

(2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. (5.

(3) Jbid., ch. 1^6.

(4) Janssen, 424.

(5) Jean de Ségovie, 1. XVI. ch. 17.

semblaient favorables, par une correspondance active et une ambassade (i); en môme temps, à son instigation, quelques Pères furent envoyés à Vienne pour féliciter le nouveau roi des Romains et lui parler prudemment d'un mariage possible entre lui et l'une des filles de Félix, veuve du roi Louis de Sicile, projet qui allait servir de base aux négociations pendant près de deux ans (2). Frédéric répondit, le 2 mai, en renouvelant le sauf-conduit du Concile (3). Pour ne pas troubler cette belle humeur, le Cardinal résista aux intransigeants, qui s'inspiraient de la logique et de la tradition pourdemander une condamnation solennelle de la neutralité de l'Empire, attitude hérétique et schismatique ; une commission, créée à ce propos vers le milieu de septembre, conclut en ce sens à la grande majorité, mais Aleman s'opposait à l'exécution de cette décision, en représentant quelle maladresse c'eût été de brusquer ainsi les Electeurs ; vainement la partie la moins opportuniste de l'assemblée, dont Jean de Ségovie s'est fait l'écho, gémissait-elle sur cette défaillance et soutenait que la rigueur en matière de Foi pouvait seule ramener à Bâle les brebis égarées, le Cardinal l'emporta et l'épitre s\modale du 8 novembre 1440 exprima seulement qu'il ne conviendrait pas qu'on persistât dans la neutralité (4).

Comme le roi des Romains avait convoqué une diète à Nuremberg, le Concile 3^ délégua les cardinaux Jean Grunwalder et Jean de Ségovie, qui partirent le 24 novembre avec plusieurs autres Pères ; ils arrivaient au but de leur voyage lorsque, inaugurant une méthode dont il abusa, Frédéric renvoya l'assemblée au 2 février (b). Aleman, qui n'avait pas cessé

(i) Ibid., ch. 35.

(2) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 27; cf. les instructions données à ces ambassadeurs, Bibl. Nat., ms. lat. i5i6, ff jb, et leurs pouvoirs, datés du 4 mars 1440, ibid., fo i5.

(?) Jean de Ségovie, 1. XVI, ch. 27.

(4) Ibid., ch. 3r, 37.

(3) Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 3.

de traiter avec l'archevêque de Mayence, chez qui le nouveau congres devait se tenir et dont les assurances laissaient croire aux bonnes dispositions des trois Electeurs ecclésiastiques, fit décider simplement que Jean de Ségovie irait directement à cette diète avec trois de ses compagnons, l'abbé d'Aulps, Thomas de Courcelles et François de Fusce, le Mineur, tous familiers du Cardinal ; pendant ce temps, Jean Grunwalder et les autres délégués revinrent à Bâle où ils présentèrent un rapport assez rassurant sur l'état des esprits dans l'Allemagne méridionale. Mais bientôt voici qu'on reçut de mauvaises nouvelles de Ma3'ence, où Jean de Ségovie était arrivé le 28 janvier et avait trouvé une hostilité inattendue chez Jean de Lysura, conseiller tout puissant de l'archevêque, l'un des inventeurs de la neutralité, savant homme et fort adroit ; bien pis, il avait appris, par une lettre du Mayençais adressée, le 4 janvier, à l'un des Electeurs, la résolution secrète où ce personnage était de travailler pour Eugène après avoir donné tant de gages à notre Cardinal. Comme l'archevêque "avait une grande influence sur quelques-uns de ses collègues, ce danger subit devenait immense; Jean de Ségovie en avisa aussitôt le Concile, et Aleman voulut donner de sa personne ; il fit décider que l'ambassade à la Diète serait augmentée et que lui-même s'y rendrait avec Grunwalder et l'archidiacre de Metz; le 27 février 1441, à 10 heures du matin, escorté jusqu'au bateau par la foule des Pères, il s'embarqua et la petite flotte aux armes de l'Eglise et de Félix descendit le Rhin vers Mayence (i).

A son arrivée, une question s'y posa : seraient-ils, lui et ses collègues, reçus en leur qualité de légats a latere du Concile et de l'antipape ? C'est alors qu'on dut regretter les attaques intempestives proférées à Bàle contre la neutralité et dont le Cardinal n'avait pu qu'atténuer la portée sans en empêcher la divulgation ; les Electeurs crurent dangereux de reconnaître les pouvoirs conférés par les Pères à leurs envoyés qui,

(1) Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 3. 7 ; Huglin, au 27 fe'vrier 1441.

peut-être, pensait-on, en auraient usé pour condamner avec plus d'autorité l'attitude des princes eux-mêmes. De leur part, donc, Jean de Lysura vint avertir Aleman qu'on le traiterait en vrai cardinal sans tenir compte des sentences portées contre lui par Eugène, mais que, comme légat, la neutralité empêchait de l'admettre, qu'il voulût donc bien pour quelque temps s'abstenir d'en porter les insignes. Louis demanda qu'au moins on lui permît de les revêtir pour répondre sur ce point à la Diète assemblée : on le lui refusa et, comme il tenait bon, cette affaire prit une importance énorme et coupa court à toute délibération publique sur le fond du débat. On fit intervenir auprès d'Aleman le clergé et la municipalité, on chercha à l'humilier, à l'intimider et il ne cédait point lorsqu'enfin, le 21 mars, l'archevêque de Mayence quitta la ville et le bruit courut que celui de Trêves Fallait imiter; or, ils étaient les deux seuls Electeurs personnellement présents et la Diète ne comprenait avec eux que les représentants des autres princes d'Empire et du roi des Romains; aussi, à une dernière sommation qu'on lui présenta, Louis céda-t-il, comprenant que c'en eût été fait pour cette fois s'il avait encore hésité. Laissant donc chez lui sa croix de légat, il se présenta, le 24 mars, à la salle du congrès où l'électeur de Trêves le fit asseoir à la place d'honneur; jamais peut-être n'avait-il mieux apprécié sa dignité de cardinal, dont sa cause bénéficiait ainsi. Prenant alors la parole sur le mode insinuant où il excellait, au lieu de récriminer contre les procédés dont il avait été l'objet, il célébra la fidélité à l'assemblée de Bàle de l'Empire, de Sigismond et d'Albert morts dans sa foi, de Frédéric, son nouveau protecteur; il rappela comment, en vertu des incorporations anciennes ou récentes, la plus grande partie de l'assistance, ainsi que presque tout ce qui comptait en Europe, appartenait au Concile et que l'archevêque de Trêves lui-même en avait été l'un des premiers membres et son ambassadeur à Rome. Après lui, Thomas de Courcelles parla en trois points de l'utilité des conciles, de la légitimité des

décisions prises à Bàle et de la nécessité d'en assurer l'exécution. Puis Aleman de nouveau se leva pour prononcer une brève allocution où toute sa chaleur d'âme passa, il stigmatisa d'un mot chacune des manœuvres de la curie, le décret pris, audace inouïe, au nom de la minorité, la bulle traîtreusement apposée sur cet acte; énuméra les crimes qu'il attribuait à Eugène et protesta que de rien au monde il ne se repentait autant, que d'avoir consenti jadis à son élection ; ajouta que, si l'on voulait vraiment maintenir le droit des conciles, il fallait commencer par le respecter et, pliant les genoux, il supplia tous les assistants, par les entrailles miséricordieuses de Jésus-Christ, de ne pas encourir cet opprobre, d'avoir laissé périr l'autorité de l'Eglise assemblée ; à beaucoup, il arracha des larmes (i).

Tout autre fut le ton sur lequel parlèrent à leur tour, trois jours plus tard, Jean Carvajal et Nicolas de Cusa, nonces du Pape et futurs cardinaux ; les gens de Bàle, exclus de cette séance, apprirent que leurs adversaires avaient eu un grand succès, qu'ils avaientattaqué violemment iapersonnalité d'Aleman, allant jusqu'à l'accuser de parjure à cause de l'allusion à l'élection d'Eugène qu'il avait faite, disait-on, en violation du serment par lui prêté au conclave de n'en rien révéler. Pour leur répondre, on désigna le plus savant et le plus disert des théologiens du Concile, le cardinal Jean de Ségovié, et l'on résolutque,le lendemain, il irait parlera la Diète sanschape ni rochet, en simple habit de docteur,mission qu'il remplit effectivement,le 28 mars, avec bien de la conscience, en prononçant un discours en douze points dont la seule analyse formerait un volume grand in-4<^ de cent-vingt pages (2). Quand il eut fini, au coucher du soleil, Aleman prit la parole pour un fait personnel et rappela que ce qu'il avait dit du conclave de 148 1 était connu de tout le monde et par des brefs d'Eugène lui-

(i) Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 8 et 9. 2) Ibid., ch. 10 à 22.

mcmc-, à ce propos il flétrit les cruautés et les dilapidations que le Pape aurait commises dans son administration et, au contraire, il exposa quels espoirs donnait Félix pour la réforme de l'Eglise. Les nonces obtinrent d'être entendus le lendemain (i) et, cette fois, en présence de notre Cardinal et de quelques-uns de ses collègues, ils s'exprimèrent avec vivacité contre le Concile et son élu, qu'on devait repousser comme Abraham avait chassé Agar et Ismael ; Nicolas de Cusa se gardait bien, au reste, d'attaquer de frontles théories conciliaires, terrain sur lequel il n'aurait pas été suivi par l'opinion générale; même il revendiquait comme siens les décrets de Constance et limitait adroitement son argumentation à soutenir que, en fait, l'assemblée de Bâle ne représentait plus l'Eglise universelle, composée qu'elle était, à l'entendre, des clients et des valets de notre Cardinal; en vain Jean de Ségovie voulut l'amener à discuter le point de droit; le nonce se déroba et s'efforça, "en terminant, de réduire tout le conflit à la seule personnalité d'Aleman contre qui, disait-il, et non contre le Concile, Eugène combattait (2), Cette transposition de la question, encore qu'en fait assez exacte puisque le Cardinal était bien l'âme même de l'assemblée, porta un tort énorme à la cause conciliaire qui aurait tout gagné, au contraire, à ce qu'on débattît les grands principes de liberté et de réforme ecclésiastiques.

Aussi la conclusion que prit la Diète aux premiers jours d'avril fut-elle assez peu favorable ; on revenait à la solution^ du tiers concile qui se réunirait dans une des villes dont onj donnait la liste ; avant le 24 juin, les rois de France et des Romains seraient avisés de ce projet et, s'il était approuvé^ enverraient, pour la Toussaint, des ambassadeurs à Eugèn(

(i) Ibid., ch. 22.

(2) Jean de Segovie, 1. XVII , ch. 22 ; cf. une lettre de Cusa à Cesa-j rini, Mansi, XXXI,- 186 ; il est intéressant de constater, dans une lettre d'Aeneas Sylvius à Carvajal, la faiblesse du parti pontifical en droitJ eu égard à l'opinion publique de l'époque (Aeneas, Opéra, 5 17).

et à Bàle afin d'obtenir, en moins d'un mois, une réponse formelle des parties qui seraient priées, l'une et l'autre, de convoquer ce nouveau concile ; si l'une des deux seulement y consentait, on s'en contenterait; si toutes deux refusaient, le roi des Romains, chargé d'ailleurs de faire entre temps des démarches auprès de tous les princes de l'Europe, serait autorisé par le collège électoral et la France à faire la convocation pour le i®"" août 1442 au plus tard. Là-dessus la diète s'était séparée quand arriva Thierr}^ de Moers, électeur de Cologne, qui manifesta quelque sympathie pour notre Cardinal, encore qu'il se fût abstenu de venir à temps lui prêter main forte. Du reste Aleman quitta Mayence peu après et, le i3 mai, il débarquait à Bàle ; six jours plus tard, en assemblée générale, il présenta son rapport et expliqua pour quels motifs il avait cru devoir renoncer à ses insignes de légat; Tudeschi, bien disposé ce jour-là, répondit, au nom des Pères, en louant la conduite du Cardinal, « base et colonne du Concile » (i).

Cette question de cérémonial, à laquelle on paraît peut-être avoir attaché trop d'importance, marquait bien le caractère précaire de la situation : des trois Electeurs ecclésiastiques sur qui Aleman avait compté, ceux de Trêves et de Cologne avaient paru peu de temps et n'osaient se compromettre ; quant au roi des Romains, il était impossible de discerner s'il penchait d'un côté ou de l'autre, tant il observait de réserve, incertain encore du parti le plus avantageux et peu pressé de choisir. Dans ces conditions, l'àme de la Diète avait été l'archevêque de Mayence et il s'était montré fidèle à la neutralité jusqu'à l'hostilité ; son conseiller, Jean de Lysura, était le rédacteur avère' de la convention d'avril, si semblable au projet de 1439. Ainsi le Cardinal avait pu, sans les princes et malgré eux, déposer un pape et en élire un autre sans perdre un pouce de terrain, mais il n'en avait pas gagné: c'était toujours d'un concile assemblé dans une ville allemande qu'on

(i) Jean de Ségovio. i. XVII. ch. 24 et 7.

— ;no —

'prétendait attendre le remède au schisme. Ce plan eùt-il abouti, en efilet, le rôle d'arbitre tenu par l'AUemagne eût eu sa gloire et son profit, et c'était mieux encore si l'on échouait, comme on le pouvait prévoir, faute d'une invraisemblable abnégation chez Eugène ou chez Félix; en prolongeant ainsi le schisme, le roi des Romains et les princes allemands, depuis l'Electeur jusqu'au simple évêque, servaient effectivement leurs intérêts politique, personnel et financier et gardaient, avec leur indépendance actuelle, l'espoir de vendre quelque jour leur adhésion à l'un ou à l'autre des adversaires, d'autant plus chèrement que la lutte aurait été plus longue et plus incertaine (i) ; en attendant, la convention d'avril sauvait les apparences et permettait de rejeter, en cas d'insuccès, les responsabilités sur le Pape ou sur le Concile.

Meslez-vous de vostre mesticr; Ne glosez la saincte éscripture; Veuillez vostre office traictier, A vos subgietz rendre droitture ; Ne faittes la besongne obscure Plus qu'elle n'est, car vrayement Se mon fait esta l'aventure.

C'est par vous, princes, mesmement.

Ces paroles, que Martin le Franc prête à l'Eglise dans son Champion des Dames (2), expriment certainement l'opinion d'Aleman sur cette combinaison aussi dangereuse, à son sens, que deux ans auparavant; vainement donc il avait payé de sa

(i) Aeneas Sylvius écrivait à Cesarini en 1444: « Neutralitas difficulter aboleri poterit quia pliu'ibus utilis est; pauci sunt qui verum sequantur, omnes fere quod suum est quaerunt ; placet hoc novum neutralitatis aucupium, quia seu juste, seu injuste, quis teneat repelli non potest et ordinarii pro suo arbitrio conferunt bénéficia ; non est facile, crede mihi, ex ore lupi praedam eripere » (Aeneas, Opéra, 549) ; cf. épigrammes sur la neutralité allemande, Cugnoni, 3ôi.

(2) Piaget, 223; cf. 226.

personne à Mavence; les petites manœuvres de l'archevêque, la question de lacroix, ie règlement de la Diète avaient annihilé ses efforts mieux qu'une violente opposition; il revenait sans avoir combattu.

En attendant qu'une nouvelle occasion se présentât, il s'agissait de déjouer le piège du Mayençais en rejetant la convention d'avril sans rompre les relations avec l'Empire. L'attitude de Frédéric allait servir le Cardinal, qui fit envoyer à \'ienne une ambassade à la fin de mai ; revenus à Bàle à la mi-aoùt, ces délégués rapportèrent que, pressé par eux de prêter obédience au vrai pape Félix, le roi des Romains avait répondu n'avoir pas encore pu se procurer sur la question tous les éclaircissements nécessaires, ajoutant qu'il prendrait définitivement décision à une diète nouvelle, convoquée à Francfort pour la Saint-Martin (i). Les nonces qu'Eugène avait en Autriche avaient été très mécontents de ceite réponse; au contraire notre Cardinal en fut bien aise ; en tenant, en effet, pour non avenues les délibérations prises en avril à Maycnce, F'rédéric l'autorisait par son exemple à repousser les propositions qui lui furent présentées au nom des Electeurs et aux termes de leur convention. Aussi, les Pères de Bàle rejetèrentils toute idée de dissolution^ en s'appu3'ant toujours sur les mêmes motifs; pareillement, le Pape répondit aux princes en transférant à Rome son assemblée de Florence, marquant bien ainsi son intention arrêtée de ne pas accorder un synode allemand (2) ; de fait, la solution du troisième concile était aussi théoriquement inacceptable et pratiquement dangereuse pour l'un que pour l'autre parii. L'été s'acheva sans autres événements; vint la Saint-Martin et le roi des Romains ne parut pas à Francfort ainsi qu'il s'y était engagé (3); après avoir tant

(i) Jean de SégOvie, I. XVII. ch. 24; Huglin. aux 27 et 28 mai, 16 et 18 août !44i.

(2) Hefele, VII. 793-794; cf. Jean de Ségovie. 1. XVIII, ch. 11.

(3) A la fin d'octobre, comme il croyait encore que la diète de la Saint-

ajourné, il ajournait encore et une diète était annoncée pour le printemps 1442. Comme une année entière s'était ainsi passée, Aleman voulut, en février, sonder les dispositions de l'Allemagne et il fit déléguer aux Electeurs ecclésiastiques l'archidiacre de Metz et l'auditeur de la Chambre qui rapportèrent, le icr mars, de mauvaises nouvelles : l'Empire était indigné du refus opposé parles Pères au projet de translation ; à l'exception des archevêques de Trêves et de Cologne, les Electeurs se décidaient à prendre parti pour Eugène moyennant qu'il confirmerait les privilèges de l'Eglise germanique sur les bases des de'cretsde Bàle, proposition que leurs ambassadeurs étaient déjà partis pour présenter en Italie. La situation empirait chaque jour et la seule chance qui restât au Concile était d'envoyer à la diète prochaine, lorsque le roi des Romains s'y trouverait, des légats autorisés à faire les plus larges concessions, sans plus négocier séparément avec chaque Electeur et sans plus éliminer expressément la combinaison de Mayence. Avant de s'y résoudre, le Cardinal aurait voulu tenter un dernier essai en dehors de l'Allemagne et il insista auprès de Félix pour lui persuader d'adresser d'éminents ambassadeurs à tous les rois, princes et universités de l'Europe, comme il s'y était à peu près engagé au moment de son élection ; l'économe Savoyard objecta qu'il était assez chargé de dépenses inutiles., que les Electeurs voulaient évidemment la translation du Concile, et qu'on n'avait plus d'autre ressource que de les prévenir en désignant la ville où se réunirait la nouvelle assemblée. Que l'antipape vît dans cette solution un moyen honorable de se tirer d'un mauvais pas, on le conçoit, mais Aleman ne pouvait pas s'y rallier si facilement, puisque c'eût été laisser jeter un doute sur la légitimité du concile de Bàle et porter une atteinte aux principes de Constance. Il renonça donc à son projet d'ambassades générales et il se contenta de

Martin serait tenue, Aleman avait fait discuter quels députés le Concile y enverrait (Huglin, aux 25 et 27 octobre 1441).

faire envoyer à Frédéric, en avril, pour lui certifier les dispositions pacifiques des Pères, sans se compromettre par des engagements trop précis (i).

Comme enfin le bruit venait que le roi des Romains allait à Francfort, la discussion s'ouvrit à Bâle pour savoir qui serait délégué à la Diète. Quelles que fussent les fatigues et les tristesses d'une telle mission, Aleman se chargea d'en être le chef et il aurait voulu emmener l'élite de l'assemblée, mais les nouveaux cardinaux ses collègues répugnaient à le suivre ; ils se rappelaient l'avanie essuyée à Mayence, où ils avaient dû dépouiller leurs insignes. Enfin ils cédèrent et, avec Louis, deux autres légats alaiere furent désignés, Tudeschi et Jean de Ségovie ; en outre, on nomma les évêques de Corneto (2) et de Dunkel (3), des théologiens comme François de Fitsce et des hommes de lois comme l'archidiacre de Metz ; pleins et entiers pouvoirs leur furent donnés de tout concéder pour la paix de l'Eglise, sauf l'honneur du Concile et les décrets de Bàle. Le 21 mai 1442, Aleman s'embarqua sur le Rhin avec ses compagnons ; l'émotion était immense parmi les Pères ; on décida que, pendant la durée de la Diète, des messes du Saint- Esprit seraient célébrées, les mardis et vendredis, dans toutes les églises de la ville et l'on remit à plus tard les questions sur lesquelles on aurait pu indisposer quelque Electeur (4).

Le Cardinal, cependant, recevait en chemin les lettres royales de sauf-conduit et. sur son passage, de grands honneurs et des présents (5). Ces marques de respect, à mesure qu'elles dimi-

(i) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 10.

(2) Barthélémy Vitelleschi, neveu de l'illustre cardinal Jean ; devenu suspect à Eugène après la mort violente de son oncle, il s'était réfugié à Bâle (Ciaconius, 94G).

(3) Dans l'évèque Thomas de Dunkel, nous retrouvons l'abbé d'F-cosse, nommé registrateur des lettres apostoliques par Félix, à Genève, le 29 novembre 1443 (Arch. di Stato à Turin, Bullaire de Félix V, VIII, 3 II).

(4) Jean de Ségovie, 1. XVIII, 10 et 12.

(5) Ibid,, ch. 11 et i3.

nuaient, faisaient plus d'impression sur les hommes de Bàle et, d'être salué du titre de Concile par la moindre municipalité ou le plus petit baron, cela maintenant leur réchauffait le cœur, à ces ambitieux qui avaient cru transformer et gouverner la Chrétienté. Bientôt, du reste, on retomba dans les difficultés accoutumées ; le 27 mai, Aleman, arrivé la veille à Francfort, entendait la messe à Saint-François lorsque le Consulat vint l'inviter à s'abstenir des insignes de légat, démarche faite, on le sut plus tard, à l'instigation de l'archevêque de Mayence qui s'acharnait à humilier les représentants du Concile. Sous le même prétexte de cérémonial, on pria aussi notre Cardinal de ne pas aller au devant du roi des Romains qui, le même jour, entra dans la ville. Il était accompagné de plusieurs Electeurs et la Diète revêtait une importance tout exceptionnelle. Ainsi, pour la première fois, Aleman allait se trouver en face de l'énigmatique souverain qui pouvait tant poursa cause. Ce fut le 2 juin qu'il se rendit à son palais, avec ses compagnons; honorablement reçu par le prince, il s'assit à ses côtés, en face des Electeurs ; Tudeschi prit la parole et loua éloquemment le roi des Romains et l'Empire; alors Frédéric se levant à son tour fit répondre par Jean de L3'sura qu'il avait goûté les propos élégants de l'archevêque de Palerme : que, pour ce qu'on lui demandait, de veiller au salut de l'Eglise, rien ne lui était plus à cœur et qu'il espérait y réussir; qu'à la vérité il allait faire une absence et prendre sa couronne à Aix-la-Chapelle, mais que, avant son départ, des commissaires seraient délégués qui conféreraient avec les représentants de Bàle. Aleman rendit grâce pour l'accueil bienveillant qu'il avait trouvé, m.êlant son discours de réflexions sur les dangers à craindre, si Tautorité des Conciles généraux était foulée aux pieds; avec adresse et onction, il ajouta que sa dignité d'archevêque d'Arles, en lui donnant rang de prince de l'IuTipire, lui faisait un devoir d'insister auprès du souverain pour qu'il délibérât mûrement à ce sujet et que, en attendant, puisque ses prédécesseurs avaient eu le privilège de

couronner les rois des Romains et qu'un d'eux l'avait fait à Saint-Trophime, il espérait qu'il pourrait remplir cet office auprès de Frédéric. On servit alors du vin et des petits gâteaux et l'on se sépara (i).

Pour entendre les nonces du Pape et les compagnons d'Aleman, les évêques d'Augsbourg et de Chiemsee furent commis avec le marquis de Rotelen et Tnomas Haselbach, illustre théologien bien disposé pour Bàle (2) ; les deux prélats appartenaient au conseil ordinaire du roi des Romains et ne se distingaient que par une prudence consommée sans qu'on leur connût aucune attache; l'un d'eux, cependant, penchait pour le Concile, puisqu'il disait à ses légats que la semence était bonne, mais que la terre était mauvaise (3). De cinq des Electeurs^ en effet, les dispositions avaient tellement empiré depuis l'année précédente qu'ils refusèrent même une audience aux représentants des Pères; ceux-ci purent parler librement devant les délégués de Frédéric, mais on les invita à démontrer seulement la légitimité actuelle de Tassemble'e bàloise et à en justifier les actes, sans les admettre à discuter les moyens pratiques propres à terminer le schisme ; il s'agissait donc d'un débat historique et tliéologique où rien de nouveau ne pouvait être dit et d'où rien de précis ne pouvait sortir ; dans ces conférences, Tudeschi parla pour le Concile et Nicolas de Cusa pour le Pape (4).

Aleman cependant, avec Thomas de Courcelles, l'archidiacre de Metz et le doyen de Bàle, avait accompagné le roi des Romains à Aix-la-Chapelle où ils arrivèrent ensemble le i5 juin (5). Les prétentions qu'il avait émises, dans l'intérêt de sa cause, quant au couronnement du prince, étaient insou-

(1) Jean de Ségovie, 1. XVIII. ch. i3.

(2) Aeneas, De rébus. ic8.

(3) Jean de Ségovie, 1. XVIII. ch. 14. (4j Ibid., et ch. 18 à 38.

(.^) /t//.. 1. XVIII. ch. 14 ; B.isler Crotuken, W. 384; Clmel, Gesciiichte, II, i3o.

tenables : assurément l'Empire avait jadis acquis le royaume d'Arles, mais, du temps même de notre Cardinal et par ordre du comte de Provence, les écussons impériaux avaient été abattus dans la salle d'honneur de son archevêché (i) ; le dernier couronnement célébré à Saint-Trophime remontait après de cent ans, au 4 juin 1 365, époque où déjà la cérémonie était tombée depuis deux siècles en désuétude (2). De poser la couronne sur la tête de Frédéric, il ne pouvait donc l'espérer, mais il sut mettre à profit son voyage pour voir le souverain plus librement qu'il n'eût fait à Francfort, pour gagner son amitié et pour confirmer dans ses bonnes dispositions l'Electeur de Cologne, qui couronna le roi des Romains. Au milieu des fêtes, l'évêque de Liège, de qui relevait Aix-la-Chapelle et qui tenait pour Eugène, traita le Cardinal si peu courtoisement qu'il dut, dit-on, quitter la ville à l'improviste. L'archevêque de Cologne s'entremit, Aleman rejoignit la Cour en chemin et rentra, le 7 juillet, avec elle à Francfort (3).

Au cours des négociations qui reprirent alors, Frédéric montra quelque cordialité aux légats de Bâle ; sa froideur, en effet, n'avait pu résister à la captivante douceur de notre Cardinal, dont le crédit même était tel qu'il allait de temps en temps au palais entretenir le Roi en tête à tête. Ce qu'il tâchait d'obtenir maintenant, c'était qu'on publiât la relation des commissaires devant qui Tudeschi et Nicolas de Cusa avaient disputé pendant le voyage ; sur ce terrain scientifique, le Concile avait eu l'avantage et les gens du Pape faisaient tous leurs efforts pour empêcher que ce résultat ne fut connu. Aleman, au contraire, exhortait Frédéric à défendre la foi et la justice pour le plus grand honneur de sa maison d'Autriche ; par allusion aux concessions que les nonces offraient, il s'effor-

(i) Bibl. d'Arles, ms. i3i, f» 48.

(2) Gj//. Christ. Nov. AvIqs, 1101622 ; Fournier, Le Royaume d'Arles, Paris, 1891, 472 et s.

(3) Martène, Amplissima Collectio, V, 447 et 121 1 ; Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch i5; cf. Spondanus, a. 1442, nf 7.

çait aussi de persuader au souverain « qu'on ne pouvait décider le sort de l'Eglise par des arrangements et des marchandages comme s'il se fût agi d'ac'neter un cheval » ; il obtint gain de cause en partie et la relation fut faite par Thomas Haselbach, en public, sans que le Roi parût en personne.

Ce succès resta vain ; de la discussion théorique, en effet, nous avons vu l'inanité; les meilleurs esprits étaient las de ces redites et ie dernier mot devait appartenir à la diplomatie. Battus dans les conférences, les représentants d'Eugène avaient mis ailleurs le temps mieux à profit et obtenu la signature des cinq Electeurs favorables au Pape: ils s'engagaient à lui faire obédience moyennant certaines garanties sur lesquelles on s'était à ce point accordé que minute avait été rédigée de la bulle qu'Eugène porterait à ce sujet. Les nonces disaient avoir partie gagnée et les cinq Electeurs insistaient auprès de Frédéric pour l'amener à leur sentiment, forts de leur unanimité contre le seul archevêque de Trêves. Celui-ci, de son côté, et tous les partisans qu'il put recruter à Francfort, Aleman les fit agir à la cour ; devant le péril imminent d'une entente secrète entre princes et nonces, son énergie redoubla et le roi des Romains enfin, à sa prière, ordonna que le projet des Electeurs serait publié et mis eu délibération. Le Cardinal connut alors à quelles conditions l'archevêque de Ma3'ence et ses collègues désertaient la cause de Bàle ; elles étaient habilement présentées pour pallier la retraite de l'Empire; une partie consacrait en principe, en même temps qu'on les abandonnait en fait, les théories conciliaires: maintien des décrets de Constance sur l'autorité des conciles généraux, engagement pris par le Pape de convoquer un nouveau concile aussitôt que faire se pourrait, en un lieu propre aux choses à traiter; le reste visait l'Allemagne : amnistie générale pour tout le temps de la neutralité, abolition de toutes les réserves et grâces expectatives et autres clauses touchant la collation des bénéfices (i).

(i) Jean Je Ségovie, 1. XVIII, ch. i5.

Le lendemain de cette publication, le matin, avant le Conseil, Aleman et les siens furent trouver Frédéric et l'archevêque de Palerme exposa que le projet des Electeurs était dirigé uniquement contre Bàle; qu'il y était supposé que le Concile fût déjà dispersé et qu'il s'y trouvait plusieurs autres absurdités ; qu'on semblait, sans chercher de quel côté était le droit, s'être soucié seulement d'une solution avantageuse; que cependant la justice était pour les Pères et qu'il s'offrait encore à le démontrer; le Cardinal parla ensuite et supplia le roi des Romains de défendre la vérité. Celui-ci répondit qu'il ne souhaitait que la paix de l'Eglise, mais qu'il désirait qu'on présentât aux Electeurs les considérations qu'on venait de lui soumettre. « Nous ne demandons pas autre chose, répliqua Tudeschi sur un ton aigu, mais ils ne veulent pas nous écouter; ils nous fuient; qu'on nous fournisse un moyen de nous en faire entendre ». Le Roi se prit à rire et dit gracieusement qu'il donnerait ordre à ce que les légats eussent une audience et qu'ils s'y préparassent. Aleman remercia; l'audience, d'ailleurs, n'eut pas lieu.

Mais les peines de notre Cardinal ne furent pas perdues : sans adopter ni rejeter le projet conclu par les cinq avec les nonces, Frédéric l'avait proposé aux délibérations de tous les membres de la Diète, hormis les Electeurs eux-mêmes ; l'opinion générale était encore si indécise, les amis du Concile si rassurés par le crédit d' Aleman à la cour, que la convention pontificale fut rejetée à l'unanimité et taxée par plusieurs d'hérétique. Le Roi alors demanda un avis pour amener la fin du schismeet l'assemblée répondit, après quelques jours, qu'un nouveau Concile semblait nécessaire ; que des ambassadeurs seraient envoyés, au plus tôt à l'une et à l'autre partie afin de s'entendre à ce propos ; qu'ils traiteraient Eugène en pape et n'agiraient avec Félix que par intermédiaire, clause que notre Cardinal combattit vainement ; que, pour examiner les réponses venues de Bàle et d'Italie, une diète se tiendrait à Nuremberg, à la Chandeleur, et que si l'une ou l'autre était

détavorable, le roi des Romains avec les autres souverains ferait la convocation (i) ; là-dessus, le congrès de Francfort fut dissous.

C'était à peu près le projet conclu l'année précédente à MaN^ence, mais, s'il n'avait pas gagné de terrain en apparence, du moins Aleman avait stérilisé le travail des nonces et neutralisé la redoutable entente des cinq Electeurs ; bien plus, il s'était gagné Tamitié de Frédéric, lequel s'affichait avec lui par les rues au grand désespoir du nonce Garvajal. Mais cette faveur était toute personnelle et, d'en faire bénéficier sa cause, le Cardinal sentait bien que c'était impossible si Ton n'accordait pas cette translation réclamée si constamment par la Diète et par le souverain, si dangereuse d'autre part, puisque, de quelque façon qu'on tournât la chose, on paraîtrait ainsi reconnaître que le concile de Bàle était douteux. Un espoir demeurait encore, de marier au roi des Romains Marguerite de Savoie, fille de Félix -, l'Autrichien, dont la parcimonie devait devenir proverbiale, eût été sensible à Tappàt d'une grosse dot ; d'y décider l'économe pontife, c'était une autre affaire ; toutefois Aleman pensait peut-être réussir, car ce mariage intéressait la monarchie savo3^arde autant que le Concile. Du reste, les deux parties allaient pouvoir s'entendre, puisque Frédéric commençait par l'Alsace sa tournée d'avénement et devait passer prochainement chez les Pères; même, le Cardinal resta seul quelque temps à Francfort après le départ de ses collègues pour arrêter les dispositions à prendre à ce sujet ; le 3o août, il revenait à Bàle (2).

L'émotion de tous y fut grande lorsque, quelques jours plus tard, on apprit que le roi des Romains approchait à son tour ; le i3 septembre, corn me il passait à un trait de baliste, Aleman descendit dans la campagne pour le presser d'entrer ; mais Frédéric avait résolu de ne pas faire aux Pères l'honneur de sa

(i) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. lô et 17. (2) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 17.

visite avant qu'ils eussent favorablement répondu aux propositions de la dernière diète. Il résista donc amicalement aux sollicitations de notre Cardinal, ensemble ils tournèrent les murs et, tandis que le Roi prenait au sud, Aleman rentra seul à Bàle où, le surlendemain, les ambassadeurs de l'Empire présentèrent le projet de Francfort. Alors s'ouvrit un orageux débat où les moins convaincus, peu soucieux en réalité de l'existence même du Concile, se paraient de la plus fière intransigeance par pure opposition à notre Cardinal, qui cherchait, au contraire, à donner au roi des Romains une satisfaction au moins apparente sur le principe de la translation, à quoi les Pères consentirent enfin par délibération du 26 septembre, en se réservant d'aviser ultérieurement aux voies et mo3'ens(i). Le cardinal d'Aquilée, l'évêque de Lausanne et l'abbé d'Ambrona}' furent envoyés à Frédéric, toujours en voyage dans les environs, pour lui notifier cette réponse si vague dont le souverain ne se paya pas, mais il déclara derechef aux délégués qu'il n'entrerait à Bàle qu'après un consentement net et définitif donné à ses représentants (2),

Aleman s'attendait à cette sommation qu'il connut le 4 octobre, et il sut décider les Pères à ne pas retarder imprudemment une concession nécessaire. En leur nom, le 6, après avoir exposé en termes courtois qu'ils n'entendaient point qu'au prochain concile on remît en question les dogmes de Constance et qu'ils n'acceptaient une translation que pour montrer leur bonne volonté, il présenta cette re'ponse aux ambassadeurs allemands : le Concile se déclarait prêt à se transférer de sa propre autorité et selon les voies dues dans une ville de l'Empire, convenable à ses opérations et agréable au Roi, pourvu toutefois que, préalablement à l'exécution et même à la décision par décret de cette translation, les sûretés

(i) Jean de Ségovie. 1. XIX. ch. 2 et 3. (2) Ibid., ch. 4.

nécessaires eussent été garanties; tous les princes chrétiens devraient adhérer d'avance à la nouvelle assemblée et le roi des Romains avec les Electeurs reconnaîtraient par lettres patentes la légitimité du concile de Bàle et l'autorité de tous ses décrets; une fois officiellement avisés de l'accomplissement de ces formalités, les Pères décréteraient la translation et se rendraient à la ville choisie par le souverain sur une liste par eux dressée (i).

Celte réponse sauvegardait habilement l'avenir, en mettant à l'exécution du projet de Francfort des conditions impossibles ou difficiles ; de part et d'autre, d'ailleurs, on comptait sur les événements pour pouvoir plus tard tirer telles interprétations qu'on voudrait de ce texte du 6 octobre, dont Frédéric se contenta. Il lui fut présenté par Aleman, semble-t-il, à Soleure (2), où il se trouvait après un voyage en Suisse jusqu'à Genève, Ripaille, Thonon ; le duc de Savoie l'avait splendidement traité pour avancer le projet de mariage; le comte de Genevois l'accompagnait jusqu'à Bàle (3) où il fit, le 1 1 novembre, son entrée solennelle, entre notre Cardinal et le patriarche d'Aquilée, précédé du reste du Sacré Collège et suivi des prélats qui l'accompagnèrent processionnellement jusqu'à la cathédrale. On juge quels efforts Aleman fit alors pour émouvoir l'impénétrable roi des Romains et obtenir de lui un ac^e, un mot, un geste qui rendît la confiance aux amis du Concile; mais, si le souverain avait cédé quelque chose, à Francfort, à l'influence du Cardinal, il semble que depuis il se fût ressaisi et la visite qu'il consentit à faire, le i5, à l'antipape, n'était guère propre à donner bon espoir.

(1) Ibid., ch. 5.

(2) Par acte daté de cette ville, en efîct, et de cette époqjc, Frédéric prit sous sa protection le Cardinal, « son ami très cher », ainsi que son Eglise d'Arles et son abbaye de Montmajovir : Chmel, Rjgesten, no 1 lyS.

(3) Cf. Muller, V, 2<j7-298 ; Mémoires publies par la Soc. d'Hist. de Genève, I, i3g.

Il évita soigneusement tout ce qui aurait pu marquer, même de loin, qu'il reconnaissait l'élu des Pères ; le soir, au crépuscule, avec peu de monde et nu-tête, il gagna le palais pontifical et s'arrêta avec les siens dans la salle d'honneur; Félix y vint alors, précédé de la croix et accompagné de ses neuf cardinaux ; Frédéric lui fit une courte révérence (i) et s'excusa par la bouche de l'évêque de Chiemsee de ne pas lui rendre les honneurs dus au Souverain Pontife, afin de garder la neutralité et de servir ainsi la cause de la paix qu'il cherchait de toutes ses forces; dans ce discours, l'antipape était traité de Clémente Bénignité et non de Sainteté ou Béatitude; il répondit, au contraire, en usant des expressions pontificales, remerciant avec bienveillance le Roi de sa visite, l'assurant qu'il prendrait tout en bonne part, désireux qu'il était, lui aussi, de voir la fin du schisme, et il exhorta Frédéric à protéger la justice et l'autorité de l'Eglise. Entre lui et le souverain, la conversation se prolongea ensuite quelque temps à mi-voix; ils s'étaient rejoints et pris par les mains; à ce colloque, le tout savoyard Félix avait appelé seulement son fils et deux ou trois dignitaires de la cour de Chambéry; Aleman restait exclu du groupe ; son attitude, à la fin, devenant ridicule, il se rapprocha suffisamment pour comprendre qu'il était question de diplomatie toute séculière. Après collation,; le Roi s'en fut comme il était venu, entre notre Cardinal et le patriarche d'Aquilée, tandis que l'ancien duc rentrait dansi sa chambre extrêmement satisfait : il était heureux d'avoir^ causé d'égal à égal avec le chef de l'Empire; les affaires dul Concile n'en allaient pas mieux. Avait-on, comme quelques-! uns l'ont dit, négocié le projet de mariage et l'antipape se; serait-il, en défendant sa bourse contre les supplications] d'Aleman, privé lui-même d'un gendre impérial par trop de

(i) « Honesta pro tempoie revereiitia «.écrit Jean de Ségovie ; Aleman j disait plus tard que Frédéric a avait fait révérence à genoux » (Relation^ io5).

parcimonie dans la dot(i)? C'est presque certain, du moins n'en fut-il plus parlé; les résultats obtenus par le Cardinal à Francfort étaient à peu près perdus et, le 16 novembre, en quittant Bàle, Frédéric emportait ses meilleures espérances (2).

L'heure était triste. Ce n'était pas seulement à l'extérieur qu'Aleman avait à redouter de mortelles complications ; cette œuvre qu'il défendait avec un tel acharnement, il la voyait, à Bâle même, se décomposer et se dissoudre sous ses yeux en vertu de ses propres principes. D'instituer, en face de la démocratique assemblée, une papauté constitutionnelle, entourée d'égards, pourvue de droits fixes et de pouvoirs aussi certains que limités, magistrature brillante et docile au service des Conciles souverains, tel avait été son rêve et il en avait senti confusément l'irréalisable puisque, en dehors de toutes les traditions, il avait choisi pour l'accomplir un prince séculier qui piit, en la coiffant, rehausser l'éclat de la tiare amoindrie. Ainsi, l'ère conciliaire s'ouvrait par une situation transitoire, pleine de contradictions et de méfiances réciproques. Kntre les prétentions légitimes et nécessaires de l'antipape et l'ombrageuse susceptibilité des Pères, en même temps qu'il luttait contre l'indifférence ou l'hostilité de l'Europe entière, notre Cardinal avait à faire face, à Bàle, à des difficultés quotidiennement renaissantes ; c'étaient chaque jour des transactions et des arrangements à imaginer, sans que jamais les fameux décrets de (Constance pussent lui servir de texte ou de conseil, car les adversaires les plus acharnés de l'autorité pontificale n'avaient point prévu la permanence d'un concile et son immixtion dans toutes les affaires de juridiction et d'administration où cette action irrégulière, mais continuelle, dominait, paralysait, excluait celle du Saint-Siège.

De ces problèmes, aussi menus en soi que difficiles en fait,

(i) Monod, 182-183 ; cf. Aeneas, Opéra, 484.

(2^ Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 7 et 8 ; cf. Chmel, Cjcschichte, II, i83.

il s'en posait à tout propos et principalement sur le terrain judiciaire ; on avait décidé que les parties pourraient, en premier ressort, s'adresser, soit aux juges du Pape, soit à ceux du Concile qui prononceraient également en appel ; on voit quelle position pour Félix et quelle matière à se quereller, malgré l'influence exercée par Aleman à la vice-chancellerie qu'il dirigeait. Parfois, l'affaire tournait au tragique ; en novembre 1441, par exemple, Anié de Virieu, chevalier savoyard et procureur de l'antipape, ayant arrêté deux membres de l'assemblée sans mandat régulier de l'auditeur de la Chambre, les Pères crièrent à l'oppression et qu'on portait atteinte à la liberté conciliaire ; en grand tapage ils se réunirent, les Douze déposèrent une longue motion, les députations délibérèrent, les promoteurs requirent et notre Cardinal dut conclure avec la majorité en jetant sur la ville un solennel interdit qui fut levé seulement le surlendemain, quand le malencontreux procureur eut été remis à l'auditeur pour en faire prompte et rigoureuse justice (1 ).

Vis-à-vis Félix lui même, d'ailleurs, aussi bien que vis-àvis ses officiers, le Concile aimait à se montrer d'autant plus intraitable qu'il essuyait à l'extérieur de plus fâcheuses avanies. Il était singulièrement imprudent aux Pères de donner ainsi eux-mêmes à la Chrétienté l'exemple de l'irrespect à l'égard de leur pape, mais, par contre, à humilier en sa personne une couronne ducale et une tiare pontificale, quel plaisir goûtaient ces petits clercs, dont une tonsure était le seul titre et qu'Aleman lui-même avait persuadés que, de par leur nombre, ils étaient les infaillibles représentants de l'Esprit-Saint ! Autrement que pour se plaindre de prétendues usurpations, à peine semblait-on connaître l'existence de Félix.

Il est vrai que plusieurs princes, tel le roi Charles, n'avaient maintenu leur adhésion à Bâle qu'à la condition et sous

(1) Jean de Se'govie, 1. XVIII, ch. 6 ; Huglin, aux i3, 14, i5 ncvembre 1441 .

réserve expresse qu'elle n'entraînerait pas leur obédience à l'antipape^ dont la légitimité leur paraissait au moins douteuse; dans les relations avec ces demi-partisans, les Pères se trouvaient donc obligés d'agir seuls, de leur unique autorité et sans que le nom de leur élu parut même au protocole à la suite de celui du Concile. Heureux de ce prétexte, et sans réfléchir que, s'ils en ébranlaient une partie, ils minaient leur œuvre tout entière, ils prenaient volontiers la même attitude vis-à-vis des pays où leur pape était cependant reconnu et ils cherchaient à s'y réserver exclusivement la juridiction spirituelle. Exclu ainsi de toute part dans l'administration de bon nombre des provinces où l'assemblée gardait des amis, réduit ailleurs, là où obédience lui avait été prêtée, à ne venir qu'à la suite des Pères, en fait et en formule, Félix aurait été réduit au plus humble des rôles sans la perpétuelle intervention du Cardinal : Aleman s'attachait à sauver du moins la face, en faisant marcher de concert les consistoires et les commissions conciliaires, pour chaque affaire, tant que quelque tumultueuse assemblée générale ne venait pas brouiller les choses. Sous ces apparences, d'ailleurs, l'autorité de l'antipape était nulle, moins restreinte encore par les décrets de Constance ou de Bàle que par les circonstances et l'esprit jaloux du Concile qui lui retranchait entièrement la plupart des pouvoirs pontificaux et ne lui laissait exercer le reste que sous la plus ombrageuse tutelle (i). S'agissait-il, par exemple, de nommer un cardinal ? Il devaitfaire présenter par Aleman, aux députations, une demande en autorisation sur laquelle il était minutieusement délibéré et il fallait ensuite, en assemblée générale, une conclusion prise selon les formes sur la motion adoptée par la majorité. Pour la session où fut décrétée la célébration de

(i) Jusque dans les propres domaines de l'antipape, à Ambronay,

c'était le Concile qui se déclarait protecteur de l'abbaye, ne laissant

même pas à Félix ce qu'il aurait laissé au duc Amé (Arch. de l'Ain H. loo).

la fête de la Visitation, ce fut pis : on avait longuement discuté si le nom de Félix figurerait danr, la formule initiale du décret ou si l'acte serait publié au nom du Concile seul, tout comme s'il n'y eût pas eu d'élection pontificale en 1439; les Pères s'arrêtèrent à ce dernier parti et, pour en aviser leur pontife, ils attendirent que la cérémonie fût ouverte, en présence du clergé et du peuple assemblés dans la cathédrale; froissé de ce manque absolu d'égards, il répondit cependant que l'on fit comme bon semblerait; même, comme on paraissait surpris de son ton, il dut, pour comble, faire dire par son vice-camérier qu'il en serait content. Aleman n'avait rien pu cette fois, pour sauver la dignité pontificale, que prendre sur lui, à la préalable assemblée générale, de conclure sur le décret au nom du concile de Bàle et du pape F'élix (1).

De ces désagréments, petits ou grands, les Pères en infligeaient chaque jour à leur élu. Célébrait-on l'anniversaire de son couronnement, notre Cardinal devait, pour leur donner satisfaction, l'interpeller à la messe, après l'Evangile, et lui relire la formule du serment par lui prêté en l'exhortant ensuite à ne pas y manquer (2). Mais la grosse pomme de discorde, c'était l'argent : bien qu'Aleman eût arraché, nous l'avons dit, la concession d'un cinquième denier en faveur du Saint- Siège, il }• eut encore à ce sujet bien des discussions où la dignité du Concile souffrit autant que celle de son pape (3). En outre, une dispute discréditante entre Félix et ses cardinaux qui réclamaient, conformément aux intentions des Pères, une part sur le produit de cette taxe, avait éclaté presque aussitôt après qu'elle eut été votée et dura une année entière ; le Sacré Collège demandait une moitié, Taniipape refusait sous prétexte qu'il avait tous les frais, les officiers de la curie prétendaient aussi avoir droit au partage; une com-

(i) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 3.

(2) Huglin, au 24 juillet 1441.

(3) Huglin, au 9 juin 1441 et passiiu.

mission fut nommée, de six membres, deux pour chaque partie, et sa décision, prise seulement après que I-'élix eu*, quitte Bàle, demeura sans effet à cause de l'attitude de l'Allemagne (i). Auparavant, du reste, comme son cinquième denier ne lui rendait rien, ou presque rien, en dehors de la Savoie, l'antipape avait supplié qu'on lui permit de se réserver, dans ses anciens Etats, les revenus de quelques bénéfices. A cette requête, si ouvei-tement contraire aux décrets du Concile, on ne donna d'abord aucune suite et Félix dut la renouveler en représentant, non sans acrimonie, qu'il ne sollicitait pas grand chose, qu'il se réjouissait de voir l'assemblée distribuer à tout le monde autorisations et dispenses, mais que, depuis trois mois qu'il avait présenté sa demande, on aurait pu du moins désigner quelqu'un pour l'examiner, qu'on savait bien cependant quel service il a^^ait rendu aux Pères en acceptant la papauté. C'est à ses cardinaux qu'il adressait cette sommation; aucun ne voulut ou n'o<îa le servir à ce propos et il finit par saisir directement les dépurations ; après plus de quatre mois de pourparlers, d'instances et d'intrigues, il fut accordé (2) par le Concile que l'antipape put se réserver et retenir un évêché ou un archevêché, une abbaye et un prieuré, vacants par décès, en Savoie, jusqu'à ce qu'il eût obtenu une obédience plus étendue ou bien les revenus de la majeure partie des Et'ts de l'Eglise; à toute cette affaire, qui avait été lancée pendant qu'il était à la diète de Mayence, Aleman n'avait voulu prendre aucune part.

Satisfait sur cette question d'argent, Félix n'attendit plus que l'issue du congrès de Francfort et le passage du roi des Romains pour exécuter un projet caressé depuis longtemps : lassé du rôle qu'on lui faisait jouer, il voulait aller jouir, chez lui, des agréments de la tiare, à l'abri des tracasseries et des

(i) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 3 ; 1. XIX, ch. 9. (2) Le 19 janvier 1442; bulle originale à Turin. Arch. di Stato, Mat. Eccl., Cat. 43; Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 3 ; 1. XVIII, ch. 3.

humiliations. Ce départ était une atteinte grave au prestige de l'assemblée, privée ainsi de la plupart des avantages financiers et politiques que notre Cardinal avait vus à l'élection du duc de Savoie ; en outre, en emmenant avec lui une partie des cardinaux et des officiers de la curie (i), Félix allait ruiner l'organisation si péniblement élaborée du Sacré Collège, de la chancellerie et de la pénitencerie bàloises ; pour peu obéi qu'il y fût, on sentait bien aussi que sa présence à Bàle imposait une certaine retenue aux éléments perturbateurs, si dangereux à ce moment de crise (2). Surtout, ce départ démontrait manifestement le vice radical de la combinaison d'Aleman ; il avait prétendu allier aux nouveautés révolutionnaires les traditions pontificales, et maintenant sa propre créature, après deux ans, abandonnait ces mêmes Pères qui avaient tant de fois décrété l'obligation pour les papes d'assister aux opérations conciliaires, qui avaient fait à Eugène IV un tel crime de son absence et tellement multiplié contre lui les citations. Dans les circonstances présentes, enfin, et au milieu des négociations avec l'Empire, qu'allait être la politique bâloise, sans unité de direction ? Et que la tâche de leurs adversaires allait être facilitée, entre un concile et un antipape isolés ! De .tous ces arguments, Félix ne tint aucun compte ; sans se souvenir qu'il lui devait sa tiare, il s'était peu à peu détaché de notre Cardinal, dont l'ardeur inquiétait sa prudence et sa parcimonie ; déjà, dans l'affaire des bénéfices qu'il voulait se réserver, il avait agi en dehors et contre les intentions d^Aleman ; son départ allait marquer une quasi rupture entre eux, soit qu'il lui reprochât l'évanouissement des espérances que celui-ci peut-être lui avait inspirées, soit plutôt qu'il se fût blessé de l'insistance mise par le Cardinal, après lui avoir si vainement conseillé d'autres dépenses politiques, à lui persuader qu'en grossissant la dot de sa fille il achetât l'alliance du roi des Pvomains.

(1) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 9.

(2) Ibid., ch. 10.

Le lô novembre 1442, Frédéric avait quitté Bàle ; le lendemain môme Félix prit la route de Lausanne (1), après avoii invoqué auprès des Pères des raisons de santé. Il avait bien promis de revenir au printemps, mais n'en fit rien et, l'année suivante, à l'assemblée qui le pressait de revenir, il répondait qu'il était beaucoup mieux chez lui dans l'intérêt commun, que le Concile, d'ailleurs, lui avait fait bien des promesses qui n'avaient pas été tenues, tandis que lui mangeait l'héritage de ses fils (2). De nouvelles instances furent plus tard également repoussées ; de son séjour auprès de ses électeurs, l'antipape avait rapporté de trop mauvais souvenirs; il vivait maintenant tranquille, tantôt à Lausanne, tantôt à Genève, dont il s'attribua les revenus épiscopaux, en 1444, à la mort du cardinal-évêque François de Mez (3).

Outre ce cardinal, il avait emmené de Bàle avec lui, de son sacré collège, Jean de Raguse, Louis de Varembon et le patriarche d'Aquilée; en 1444, celui-ci vint à mourir et Félix demanda qu'on l'autorisât à créer quelques cardinaux sans être présent personnellement au Concile, ainsi que les nouveaux règlements l'eussent exigé. 11 était étrange que les farouches auteurs de la réforme cassassent leur propre décret pour éviter à leur pontife le petit voyage de Lausanne à Bàle; aussi la lutte fut-elle assez chaude entre les Pères, mais enfin la promotion fut permise. C'était la sixième, car, pour encourager les bonnes dispositions de la Pologne et du duc de Bretagne, le chapeau avait été donné, en octobre 1441, à Sbignée Olesniki, évêque de Cracovie (4), et, en juillet 1443,

(i) Cf. Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 9.

(2) Ibid., ch. 18.

(3) Gonthier, Les Evêques de Genève au temps du f>\iiui schisme, dans les Mémoires de l'Acad. Salésienne, XV. 222. 224-227.

(4) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. G; sur ce personnage, qui prit le titre de Sainte-Prisca et aurait refusé le chapeau qu'Eugène lui offrait de son côté, cf. Ra\naldi, a. 1434. n^ 4 ; Aubery. part. II. 3o ; Cia-

à Jean Prigent, évêque de Saint-Brieuc (i). La nouvelle promotion, du G avril 1444, comprit cinq cardinaux dont deux seulement furent aussitôt publiés, Jean d'Arces, archevêque de Tarentaise (2), et l'évêque de Viseu en Portugal (3), l'un et l'autre connus de nous ; le troisième était encore un Polonais, l'archevêque de Gnesne, qui devait bientôt se rallier à Rome (4); quant aux deux derniers, ils déclinèrent l'honneur qui leur était fait, incapables qu'ils étaient d'en soutenir les charges à cause de l'insuffisance de leurs revenus; l'un d'eux, Thomas de Courcelles, dut persister dans son refus ; l'autre, Guillaume Hugues, l'archidiacre de Metz, finit par accepter le chapeau après avoir réuni quelques bénéfices (5). Enfin, entre 1444 et 1447, Félix devait créer encore deux cardinaux, Lancelot de Lusignan (6) et l'évêque de Corneto, Barthélémy Vitelleschi (7).

En quittant Bàle, en 1442, il y laissait une demi-douzaine de cardinaux ; c'était peu, pour balancer l'influence de plus en plus prépondérante des clercs inférieurs. Depuis longtemps la composition du Concile avait toujours été en baissant; bien des membres des plus distingués n'étaient pas revenus

conius, II, 989 ; Spondanus, a. 1432, n" 19, et le discours prononcé par son ambassadeur à Bâle, Bibl. Nat., ms. lat. iSiy, f" i35.

(i) Huglin, au 4 juillet 1443 ; cf. la bulle du même jour à l'Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45.

(2) Du titre de Saint-Etienne-au-Célius ; Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 3o.

(3) Du titre de Sainte-Croix ; cf. Gonthier, L\ibbaye de Filly, dans la Revue Savoisienne, 1892, 325.

(4) Ciaconius, II, 943.

(5) Ibid., 946-947 ; du titre de Saint-Marcel.

(6) Du titre de Saint-Laurent-in-Damaso ; c'était un parent de la duchesse Anne, brue de Félix, et il fut aussi patriarche de Jérusalem; l'antipape le déposa après sa propre abdication {Chronica latina Sabaitdie, dans les Mon. Hist. Patrice, Scriptores, I, 61 5).

(7) Du titre de Saint-Marc, administrateur du diocèse de Genève {Mémoires publiés par la Société d'hist. et d'arch. de Genève, V, 278).

après la peste de i43(); d'autres avaient été éloignés par le doute grandissant sur la légitimité des opérations conciliaires et surtout par l'attitude expectante des souverains les moins défavorables. Outre les cardinaux et les prélats savo^■ards, il n'y avait plus, à l'époque où nous sommes arrivés, dix évêques à Bàle et quelques-uns d'entre eux n'étaient môme pas reconnus dans les diocèses que les Pères leur avaient attribués; en tout, le nombre des membres présents ne se montait pas à deux cents personnes (i). Les incorporations ne compensaient pas les départs et, d'ailleurs, elles provenaient exclusivement des états de Savoie ou du diocèse de Bàle et des provinces de Constance, Strasbourg, Mavence. Ratisbonne; d'autre part, les nouveaux incorporés n'étaient plus, au mieux, que chanoines ou prévôts et, plus souvent, curés, chapelains, moines mendiants (2).

Tant qu'Aleman avait eu, pour occuper ce bas-clergé, de grandes alTaires à lui soumettre, comme la déposition et le conclave, encore que sourdement et continuellement combattu, il avait pu garder quelque popularité et maintenir son influence dans la direction des délibérations. Depuis que les clercs inférieurs étaient maîtres absolus du terrain, depuis que la présence de Félix à Bàle, pendant deux ans, avait énervé l'autorité autrefois unique du président, depuis que les négociations avec l'Allemagne l'absorbaient et l'obligeaient à des absences profitables à ses adversaires, depuis enfin que, dans l'état d'expectative où l'on demeurait de diète en diète, sans rien oser entreprendre de peur de se compromettre, son initiative avait été annulée par les circonstances, les plus fâcheux abus dus à la composition et à l'organisation du Concile, déjà sensibles en 1434 quand le Cardinal était arrivé, un instant comprimés par son énergique attitude au plus fort du combat

(i) Le 26 septembre 1442, il y avait \-j5 votants et. en tout en 1443. il n'y eut que 37 incorporations (Jean de Segovic. 1. XIX. ch. 3. 1 1 et 24). (^) Huglin. pjssim.

contre Eugène ei grâce aux pouvoirs extraordinaires qu'il s'était fait conférer, prirent en toute liberté un incroyable épanouissement. C'est alors qu'on vit les Pères se jeter passionnément sur l'énorme quantité de minuscules questions privées que leur apportaient l'intrigue et l'ambition, où se satisfaisaient les rancunes et les amitiés; on vit fleurir un nombre insensé de commissions, créées et moditiées par le jeu compliqué du rouage conciliaire comme pour obscurcir et ralentir la solution de la moindre affaire jusqu'au jour où, de guerre lasse, bien souvent on l'abandonnait; on vit des délibérations inutiles et inutilisées par l'incurie des bureaux désorganisés; on vit les Douze, les quatre députations, les assemblées générales s'attarder sur des procès dépourvus du moindre intérêt, où les compétiteurs et leurs amis se disputaient sans dignité; ou, s'il venait par hasard une question plus générale, s'agît-il de l'application d'un décret de réforme, la funeste habitude prise la réduisait bientôt, comme une autre affaire, en y introduisant d'irritantes intrigues, à une pure lutte de personnalités, matière à des tumultes, à des querelles criardes, à des exposés et à des répliques interminables, à d'inouïes pertes de temps (i).

C'est que, en effet, de ces hommes déracinés par la révolution ecclésiastique, depuis les chanoines et docteurs jusqu'aux pauvres cardinaux de Félix et jusqu'à l'antipape luimême, chacun demande une faveur, une pension, une translation avantageuse ; les uns cherchent de quoi vivre et les autres à satisfaire des rancunes et ce sont des vengeances et des compromis qui déchirent au vent les décrets réformateurs; c'est une élection qu'il faut annuler ou confirmer, c'est un double bénéficiaire qui demande à cumuler, un autre qui veut garder deux titres incompatibles, un clerc en possession d'une cure qui sollicite un délai de sept ans pour recevoir les ordres ; un religieux qui veut être mis à la tête de son

(i) Par ex. Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 8.

couvent ; un curé, privé par son évèque de son bénéfice, qui réclame une indemnité; un évèque qui demande à être déchargé de toute résidence; c'est presque toujours un des décrets de Bàle qu'il faut enfreindre et presque toujours la chose est accordée ( i ).

Ces requêtes, ces procès, ces appels indéfiniment renouvelés remplissaient les assemblées générales (2), moins nombreuses, d'ailleurs, depuis que l'activité conciliaire avait baissé (3), Leurdésolante monotonie se sent bien à la lecture du protocole du notaire Huglin et, si quelques lettres de princes en relèvent encore de temps en temps le procès-verbal, elles ne traitent plus, comme autrefois, des affaires de la Chrétienté, elles visent seulement les intérêts de quelques favoris pour qui les Pères doivent consentir dérogations sur dérogations à leurs propres décrets; le roi d'Aragon, le roi des Romains, d'autres encore se font ainsi paver bien cher d'hypothétiques adhésions, et plus le Concile montre de complaisance à les servir, moins ils mettent de ménagements à présenter de nouvelles exigences (4). De ces souverains, du reste, des évèques et des chapitres qui gardaient encore quelques relations avec Bàle, les recommandations et les requêtes se heurtaient entre elles, surexcitaient les passions eb contribuaient à retarder indéfiniment l'issue du moindre débat. C'était un triste spectacle pour notre Cardinal de retrouver, puérilement observés au cours de ces mesquines querelles, ces mêmes règlements conciliaires qui avaient encadré la discussion des plus impor-

(1) Huglin, passim.

(2) En une seule se'ance, on traitait 46 affaires « Super supplicatione » (Huglin, au 16 octobre 1439).

(3) Il ne se tint pour toute l'année 1443 que 48 assemblées générales (Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. ii, 24).

(4) Pour le roi d'Aragon, cf. Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 4 et 6 ; 1. XIX, ch. 2 et i3 ; pour Frédéric, la liste des vingt autorisations qu'il obtint, de juin à octobre 1444. aux Arch, de Bâle, Conciliumbuch, f" 143.

tantes questions comme l'union j^recque ou la réconciliation ; des Tchèkes. Vieillie et compliquée encore, cette même orga- ] nisation, créée pour régulariser les délibérations, en était ^ devenue, elle-même, l'un des objets ordinaires, grâce aux \ contestations incessantes entre officiers et aux perpétuelles -^ dénonciations échangées de bureaux à bureaux, grâce aussi à ce que des modifications s'y étaient peu à peu introduites, dans un sens toujours plus démocratique; ne fallait-il pas, en 1441 , rappeler aux Pères les règlements qui prescrivaient la collaboration des Douze à leur travail et ceux qui présidaient à la répartition des nouveaux incorporés, si bien oubliés que certaines députations l'emportaient de beaucoup en nombre sur les autres (1). La même année, en vain avait-on essayé de combattre la multiplication des appels frivoles et de remédier aux interminables lenteurs de la procédure (2); en vain réclamait-on, protestait-on h chaque instant contre les prétentions pécuniaires des scribes de la chancellerie bàloise, défenseurs intransigeants de ces mêmes abus qu'on avait reprochés si fort à la curie romaine ; Aleman voyait tous les jours le mal s'aggraver sous ses yeux.

Cet état de malaise était encore exaspéré par une grande pénurie d'argent ; outre les dépenses ordinaires du Concile et le remboursement de la dette contractée envers la ville d'Avignon, il fallait payer les ambassades^ les délégations aux diètes et, après tant d'années, toutes les ressources étaient épuisées. Afin de pourvoir à ces nécessités, notre Cardinal avait fait élire le duc de Savoie, mais l'économe souverain, après s'être, pendant quelques mois, prêté de mauvaise grâce aux plus urgentes dépenses, avait bientôt commencé à refuser ou à restreindre son concours financier, alléguant les promesses qu'on ne lui avait pas tenues, les sacrifices qu'il avait déjà consentis et, qu'enfin, avant son élection, les Pères

(i) Huglin, au 25 juillet 1441 (2) Huglin. au 14 juin 1441 .

s'étaient bien sans lui tires d'aflaire ; à chaque occasion, la même question se posait et, si Félix finissait généralement par prendre une partie des frais à sa charge, le Concile avait toujours à paver quelque chose, grosse difficulté, car la caisse commune était vide, comme aussi les bourses privées; en avril 1443. on n'avait pas les deux cents florins nécessaires à l'envoi d'une mission en Suisse; Aicman dut souscrire personnellement pour vingt florins et d'autres de ses collègues, Jean de Ségovie, par exemple, encore plus pauvres que lui, n'en purent avancer que dix (i). Ces embarras de l'assemblée devaient finir par la mettre à la discre'tion de l'antipape, plus indépendant et plus autoritaire depuis qu'il s'était retiré dans ses terres. Qu'il s'agît d'une ambassade à envo ver en Bretagne ou d'un légat à entretenir en Autriche, il donnait quelque argent, trop peu pour que la démarche portât tous ses fruits, assez pour obtenir, en général, à partir de 1443, le droit de désigner lui-même ses représentants et de rédiger leurs instructions; de cela les Pères finirent par s'accommoder sans grand peine, mais des conflits continuèrent à s'élever sur des points de formule : les lettres de créance de cqs. ambassadeurs seraient-elles rédigées au nom du Concile seul ou du Concile et de Félix, ou encore, abomination de la désolation, au nom de Félix et du Concile? Ainsi se passaient les assemblées générales(2).

Si quelque affaire venait rompre cette uniformité, ce n'était pas que l'importance en fût plus réelle, c'est que les passions échauffées la grossissaient en la dénaturant. C'était, par exemple, une phrase échappée à l'archevêque de Palerme, dans le sermon qu'il prêcha pour la Pentecôte, le 4 juin 1441 ; on crut qu'il affirmait la supériorité du Pape sur le Concile ; on se scandalisa, on somma Aleman, comme juge de la Foi, d'assembler les cardinaux pour aviser à ce péril extrême; il

(i) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 12, 22 et pjssim. (2) Ibid., 1. XIX, ch. 10, i3, 18.

décida facilement Félix à condamner lui-même le malencontreux défenseur de sa propre autorité et le lendemain Tudeschi, se justifiant, discourut en trois points de l'union si nécessaire entre les Pères, de son propre zèle si souvent prouvé et il expliqua comment, parlant à l'improviste, il avait dit que le Pape était major concilio, pour major in cojicilio. Notre Cardinal, empressé de terminer cette affaire, le remercia au nom de l'Assemblée ; mais l'alarme avait été chaude et la députation de la Foi mit quinze jours à préparer une motion, qui fut ensuite adoptée, portant que personne à l'avenir ne prêcherait devant les Pères sans avoir soumis à leurs délégués le texte de son discours (i).

Ou bien, c'était la question des ordinations : beaucoup, et on le croit aisément, avaient été faites à la légère à Baie; cette affaire, où le Concile s'abaissait à des actes de juridiction épiscopale ordinaire, l'occupa énormément, car il s'agissait d'atteindre certain prélat \ on finit, comme toujours, par nommer une commission (2). Ou bien, c'était la députation de la Foi qui communiquait qu'un calepin avait été trouvé, rédigé de la main du cardinal Cesarini, et par lui oublié lors de son départ ; des commissaires étaient aussitôt créés pour examiner le parti qu'on en pourrait tirer (3). Ces misères réduisaient peu à peu l'action de l'assemblée à la ville de Bâle et, dans Bâle, à ses bureaux ; dès le 6 février 1440, appel d'une de ses décisions au futur concile était affiché aux portes de la cathédrale (4) : Eugène IV était bien vengé.

Aux rivalités personnelles se joignaient encore les dissensions émues par les susceptibilités nationales ; atténuées par la diminution toujours croissante des représentations italienne, espagnole et même allemande, elles se produisaient cepen-

(0 Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 2 ; Huglin, aux 4,5 et 2 i juin 1441 .

(2) Huglin, au mois de juin 1441.

(3) Ibid,, au 10 juillet 1441.

14) Jean de Ségovie,!. XIX, chapitre 11.

dant plus facilement qu'autrefois, au sein de l'oisiveté des Pères et devant l'autorité ébranlée d'Aleman. Il en sortait d'enfantines manifestations, comme le 3 juillet 1441, que l'on fit adopter un ingénieux règlement destiné à assurer part égale à chaque nation aussi bien qu'à chaque députation dans le corps, mensuellement renouvelé, des quatre gardiens de la bulle conciliaire (i). Ou bien, et ceci touchait directement notre Cardinal, il s'agissait de la présidence du Concile ; lorsqu'il fut à Mayence, en 1441,11 n'avait pu, avant son départ, amener les Pères à s'entendre sur le choix de celui qui présiderait en son absence ; si belle occasion de disputer et de discourir ne fut pas perdue et il fallut qu'à la fin, pour éviter un scandale, Félix en personne, contre l'usage, se rendît à l'assemblée générale où il fut décidé que le fauteuil appartiendrait au prélat le plus élevé en dignité, lequel se trouva être X'arembon. A ce moment déjà, l'italien Tudeschi et l'évêque de Vie, pour les Espagnols, avaient demandé que chaque nation constituât un président et qu'entre les quatre un roulement fût établi. Cette motion fut reprise en 1440 et Aleman dut s'armer de toute son énergie, aidé cette fois par l'antipape qu'eiïrayait la perspective d'un président d'Espagne ou d'Italie, sujet du perfide Alfonse d'Aragon; ils firent échouer ce projet, d.ont l'exécution aurait anéanti ce qui restait d'intluence à notre Cardinal et hâté la mort du Concile en y consacrant l'anarchie (2).

Ainsi Aleman demeurait président, chargé d'un travail écrasant: il présidait toutes les assemblées générales et tâchait d'y maintenir un peu d'ordre et de décence ; il dirigeait les négociations extérieures, if entretenait par toute l'Europe une correspondance active, car beaucoup lui écrivaient qui ne se Feraient pas adressés au Concile, moins encore à Félix -, ces lettres, ces nouvelles, il les communiquait aux Pères, en dehors

(i) Huglin, au 3 juillet 1441 .

(■i)Jean de Ségovie, 1. XVII, ch. 5 ; 1. XIX, ch. 4.

même des séances ordinaires, à la cathédrale, par exemple, un dimanche après la messe, exhortant, conseillant, suppliant, toujours sur la brèche, toujours présent même dans les députations, par ses délégués et les avisamenta qu'il présentait à chaque incident, seul enfin à maintenir à Bàle une apparence dévie, seul à veiller, seul à agir, soit qu'il inspirât l'envoi de délégués à une diète, soit qu'il fît prendre un règlement tendant à réprimer le noctambulisme des Pères (i).

On pense bien que ce dévouement était mal reconnu : beaucoup enviaient la longue autorité de notre Cardinal et cette même réputation personnelle qu'il mettait si ardemment au service du Concile entier. L'opposition qui, depuislongtemps, s'attaquait à lui, s'acharna davantage à mesure que l'anarchie augmentait; la jalousie, la méfiance, la calomnie le desservirent ; certain que l'on était que rien ne rebuterait sa fidélité aux Pères, on imaginait contre lui de mesquines manœuvres, afin de satisfaire impunément cette rage de diminution, si caractéristique de l'assemblée bâloise La décision que l'on prit de nommer une commission extraordinaire pour examiner les comptes de tous ceux, cardinaux et autres, qui auraient manié de l'argent pour le Concile, fut sans doute une injure à son intégrité (2). Un autre jour, qu'il s'agissait de certain décanat, une manifestation accueillit sa motion ; on cria, on mena grand tapage; l'un de ses adversaires ameuta contre lui la foule des clercs et se fit applaudir en déclarant que, bon gré, mal gré, on le forcerait bien à conclure autrement qu'il ne voulait; peutêtre Aleman, autrefois si calme et si impénétrable aux insultes, écœuré de voir ses propres créatures le huer au sein de la commune infortune, laissa-t-il apparaître quelques marques de découragement: l'un de ses collègues du Sacré Collège prit la parole et s'efforça de remontrer aux Pères quelle était leur indignité (3).

(i) Huglin,;?t755n?J.

(2) Ibid., au 27 octobre [441 ; Jean de Ségovie, 1. XVIII. ch. 6.

(3) Jean de Scgovie, 1. XVIII, ch. 8.

Le chef de l'opposition contre le Cardinal était un Allemand, Jean de Bachenstein, docteur en décrets, archidiacre de Z-igrab, depuis quelque temps déjà intiuent au Concile (i ), louche personnage dont les menées divisaient les Pères à l'intérieur et les discréditaient à l'extérieur, au point qu'on peut douter si l'ambition l'aveuglait ou s'il n'était pas un faux frère, traître à cette assemblée dont il prétendait quelquefois défendre les principes contre un homme comme Aleman. Sans épargner Félix (2), il s'attaquait surtout à notre Cardinal et le prit à partie plus violemment que jamais à propos de la prévôté de Wurzbourg, que lui-même revendiquait ; son compétiteur était le frère de l'archevêque de Trêves, seul entre les Électeurs qui gardât quelque sympathie au Concile, et celui-là précisément dont le concours, déjà si utile à Francfort en 14-I.2, allait devenir plus actif l'année suivante ; Aleman, seul au courant des négociations qui s'ouvrirent alors entre l'antipape et son allié, cherchait à mener l'affaire de Wurzbourg avec les égards dus à l'Electeur. Devant cett^ sage attitude, Bachenstein voulut l'emporter de force en accumulant les outrages, les menaces, les insinuations perfides ; il arrivait en séance avec une escorte de gentilshommes, il faisait sonner très haut son titre de chapelain du roi des Romains, il se vantait assez ridiculement d'en avoir plus de lettres que le Cardinal en personne, il osait bien lui reprocher sa part sur le cinquième denier dont Aleman n'avait jamais eu un sou, il l'accusait de vouloir du bien à l'Electeur de Trêves pour quelques mots de français que celui-ci savait, il le harcelait de ses interruptions violentes, sans trêve ni repos, criant au déni de justice, protestant qu'il saurait faire appel en dehors de Bàle ; en vain le Cardinal rappelait que

(i) Qu'il représcntaitàiMayence en août i43<) (Huglin, au 2 août i43q) et où il fut réincorporé le 20 octobre 1441 en qualité de procureur de l'évêque de Wurzbourg (Huglin à la date;.

(2) Huglin, au 10 novembre 1441 ot fiissim.

les Pères ne s'c'taient pas réunis exprès pour trancher le cas de Wurzbourg : l'affaire, ouverte en juillet [441, durait encore en 1444 et domina longtemps les délibe'rations de l'assemblée déchue, tant le Concile prit feu pour Bachenstcin ou contre lui, et d'innombrables séances, échouant sur cet écueil, dégénérèrent en tumultueuses mêlées (1).

Telle fut la vie d'Aleman pendant les six dernières années qu'il dut passer à Bàle ; au milieu de quelle stérile agitation, Jean de Ségovie nous en a laissé le témoignage peu suspect et le grand historien du Concile expliquée ce propos pourquoi, à partir de 144.3, il change sa méthode narrative et passe en quelques mots sur les mois que perdaient les Pères en de puériles discussions (2). A son exemple, nous aurons hâte ,d'arriver à la fin du schisme; aussi bien, du jour où son pape avait regagné les rives du Léman jusqu'au moment où luimême il alla le rejoindre, en 144.7, notre Cardinal fut-il réduit à suivre anxieusement, de diète en diète, le lent rapprochement de l'Allemagne et de Rome ; avant d'en résumer l'histoire, voyons d'abord comment, en dehors de ces négociations avec les Electeurs, par deux fois, à la même époque, Aleman tenta de ranimer le prestige de son Concile sur les bords du Rhône et sur les bords du Rhin.

Sur les bords du Rhône sa tentative, qui fut une surprise pour tous les contemporains, est restée pour nous aussi à demi-énigmatique : dirigée sur Avignon, préparée dans le plus grand secret, elle échoua en quelques heures. Il n'en est pas moins intéressant de constater que, sept ans après avoir inutilement cherché à réunir en Venaissin le synode gréco-i latin, notre Cardinal gardait l'espérance de voir un jour les principes de Constance régner sur la Chrétienté, du palais de

(j) Jean de Ségovie, 1. XVIII, ch. 8 ; I. XIX, ch. 16; Kuglin, auxj 14 juillet et 26 août H41, 27 et 3o juin 1443, et pcissiin. (2) Jean de Ségovie, I. XIX, ch. 10.

Clément VII, en la personne d'un pape savo3'ard, tant les souvenirs du grand schisme le travaillaient encore.

A ce rcve il y avait bien des difficultés, mais la première, c'était la prise de la ville et c'est à la résoudre qu'Aleman s'attacha d'abord, quitte à chercher ensuite comment il y conduirait le Concile et Félix. A une expédition militaire on ne pouvait songer, car le Comtat était entouré des provinces du roi Charles, du roi René et du dauphin Louis, tous fidèles à Eugène IV; il fallait agir vite et enlever d'un coup de main la position, afin de présenter au monde, le lendemain, un fait accompli. Or, une surprise n'était pas sans offrir quelques chances de succès, quelle que fût l'hostilité du légat-cardinal de Foix ; Eugène IV était impopulaire auprès des Avignonnais, qui l'avaient bien montré en 1432, quand ils en avaient appelé contre le Pape et son neveu au concile de Bâle ; le mécompte de 1437 n'avait pu altérer ces favorables dispositions ; de Brogny, de Conzié et de leurs contemporains les amis étaient encore nombreux en Avignon ; notre Cardinal avait un parti dans la ville (1); qu'une petite troupe appuyât un mouvement des cit03'ens, et il espérait un bon succès.

De ce projet hasardeux, il confia l'exécution à son propre neveu, Hugues Aleman, le fils aîné de son frère, quedéjànous avons rencontré à Bologne et dans le diocèse d'Arles. Depuis la mort de son père, Hugues dirigeait l'administration temporelle de l'archevêché, y résidait constamment avec une suite nombreuse de gentilshommes savoyards et veillait, les armes à la main, à ce que la sentence de confiscation prononcée contre son oncle parle Pape ne fût pas exécutée par le gouvernement comtal (2). Sa carrière postérieure montre chez ce personnage

(i) De l'évèque d'Avignon lui-même, Alain de Coetivy, les dispositions n'étaient pas très claires pour Eugène IV, qui chargeait ses nonces en France de s'en assurer au passage, en 1442 (leurs instructions, Lecoy de la Marche, II, 247).

(2) Arch. des Bouches-du-Rhône. Archev. d'Arles, comptes 1442-68,

le caractère aventureux et l'humeur inquiète dont notre Cardinal fournissait un bel exemple et qui furent héréditaires chez les Aleman d'Arbent (i). Le coup à tenter en Venaissin lui convenait ; peut-être même en avait-il eu la première idée ; en

fus 63-68, 71 yo, 112 V", ii3 yo, etc. ; ibid., répertoire ms. des titres de l'archev. d'Arles, aux 24 août 1437 et 7 novembre 1439 ; Ga//. Christ. Nov. Arles, n» 1898.

(i) Des trois neveux de notre Cardinal, Claude, le chanoine de Lyon, avait mené, nous l'avons dit, une vie peu régulière ; des deux autres, chevaliers, qu'il avait entretenus à sa cour de Bologne, l'un, le cadet, Louis Aleman, fut ensuite guerroyer en Chypre et, après de périlleuses aventures, il arrivait en Calabre pour s'y battre, en 1430, en un duel retentissant (Guichenon, Histoire de Bresse, 5) ; l'autre, l'aîné, qui fut co-châtelain d'Arbent avec le précédent depuis la mort de leur père en )43o jusqu'en 1434 (Arch. de la Côte-d'Or, B. 673^ et s.), qui fit alors hommage au duc de Savoie pour le château de Mornay (Ain, arr. Nantua, c. Izernore ; Arch, de la Savoie, C. 1785, f" 54 v") qu'il tenait de sa mère Jeannette de Granval (Arch. de la Côte-d'Or, B. 11441), qui rentra peu après en possession d'Arbent moyennant qu'il céda au duc de Savoie son château de Mornay [Ibid., B.832) lequel, en 1440, lui fut restitué à la prière de notre cardinal; ce seigneur d'Arbent, Coiselet et Mornay, c'est Hugues Aleman, notre aventurier d'Avignon ; après le coup manqué, il se mêla à toutes les agitations de la Savoie, jura la ligue des gentilshommes contre le favori Jean de Compeys et fut avec les autres banni et confisqué par le duc Louis ; rétabli comme eux à l'intervention de Charles VII, il arrêta sur le Mont-Cenis, en 1466, Galeas Sforza et suivit enfin Yolande de France, en 1472, lorsqu'elle se retira en Dauphiné devant les nobles révoltés (Guichenon, Histoire de Bresse, ^-6 ; Hist. gén. de la maison de Savoie, II, 89, J24). Même humeur chez son fils, Louis Aleman, petit neveu du Cardinal, seigneur d'Arbent, Coiselet et Mornay, marié à Jeanne du Châtelet, dame de la; Marche et de Granson ; capitaine au service du Téméraire, qui le tenait, en grande estime à en croire Guichenon, il occupa après sa mort le château de Joux en Comté au nom de la duchesse Marie; assiégé, il rendit à Louis XI, en 1480, moyennant, dit-on, 14.000 écus, cette place dont la possession facilita beaucoup les opérations françaises en Fran-| che-Comté ; présent, en 1485, auprès du duc Charles I, lors deson mariage avec Blanche de Montferrat, gouverneur de Villars-en-Dombes depuis 1490, il prit part à l'expédition de Charles VIII en Napolitain et s'y montra, au dire de Commynes, vaillant hon.me (Mémoires de Philippe

tout cas, l'oncle et le neveu durent s'entendre au cours d'un vo\^age que celui-ci fit à Bâle en février 1448 (i).

Le dimanche i5 septembre suivant, vers 6 heures du matin, à la tête d'une petite troupe qui arborait le drapeau savoyard, Hugues se présentait sous les murs d'Avignon; aidé à l'intérieur par un fort parti de cit03'ens, il s'empara aux cris de : CL Vive Savoie et pape Félix! » de la porte St-Lazare et de la porte du Pont, qu'il occupa. Le cardinal de Foix, cependant, trop vite averti, put assembler ses gens et convoquer à temps les bourgeois fidèles; le coup était manqué et le chevalier Aleman fut réduit à fuir en laissant aux mains de ses ennemis quelques complices dont on fit un exemple sévère (2). Que cependant la tentative eût fort bien pu réussir, les rigueurs du gouvernement pontifical nous le prouvent assez; il semble même que le mouvement en faveur du Concile s'étendît à tout le Venaissin et ralliât, avec des partisans isolés, des campagnes entières et quelques villes; du moins, le 28 janvier 1444, le Pape recommandait-il à son représentant dans la province d'y châtier énergiquement tous les amis d'Aleman et de ramener le pays à l'obéissance (3); l'opération fut longue et difficile; le 9 juillet suivant, une bulle imposait sur Avignon, pour sept années, une gabelle extraordinaire destinée à payer les frais de la lutte entreprise contre les schismatiques(4).Bien plus, désespérant, paraît-il, de maintenir le Comtat dans la fidélité et préférant l'aliéner plutôt que de le voir passer aux mains de l'anti-

de Commynes, 1. VIÎI, ch. XV) ; il testa le i8 juillet 1494 (Guichenon, Histoire de Bresse, 7 ; Olivier de la Marche, III, 254 ; Chronica latina Sabaudie, dans les Mon. Hist. Pair., Scriptores, I, 659-660 ; Arch. de la Côte-d'Or, B. 10844 ; Muratori, XXIIT, jb-z), en faveur desa sœur Philiberte Aleman, femme de Jacques de Ghalant, seigneur de Varey, dont le fils, Claude de Ghalant, fut sire d'Arbent et baron de Mornay (Arch. de la Savoie, G. 1783, fo 63 v» ; Arch. de la Gôte-d'Or, B. 11446).

(i) Arch. des B.-du-Rhône, Archev. d'Arles, comptes 141.2-68, fo 121.

(2) Mémoires de l'Académie de Vaucluse, XIX, 270.

(3) Raynald'i, a. 1445, n" 25.

(4) Arch. d'Avignon, boîte 34.

pape, Eugène songea à s'en défaire et entama, dans ce sens, avec le Dauphin, des négociations que le le'gat de Foix fit écliouer, en novembre 1444, pour les avoir trop tôt dévoilées (i). Deux ans plus tard encore, le Pape donnait de pleins pouvoirs à l'archevêque d'Aix contre les nombreux partisans que notre Cardinal comptait toujours en Venaissin (2), mais la tentative de i44'3 n'avait pas été renouvelée et cet insuccès, qui ue coûtait rien à Félix, valait au trop ardent Aleman la confiscation de tous ses revenus de Provence.

A l'époque où il expiait ainsi son zèle, il s'eflbrçait, sur les bords du Rhin, de faire tourner à l'avantage du Concile les affaires suisses qui, en amenant la guerre aux portes de Bàle, avaient quelque temps menacé l'existence même de l'assemblée.

La confédération helvétique était alors en feu : les cantons indépendants, Schwyz, Claris et leurs alliés faisaient un crime aux villes de Zurich et de Rapperschwyl de leur fidélité aux Habsbourg et le siège en avait été commencé, suspendu et repris; de leur côté, Berne et Soleure avaient obtenu l'adhésion des Bàlois, longtemps hésitants, environnés qu'ils étaient des domaines de la maison d'Autriche, dont quelques amis iJ siégeaient au Conseil de la République ; cette alliance, conclue * le 2 mars 1441 (3), entraîna les trois villes, en 1443, dans une action comniune contre la cité impérialede Laufenburg, tandis que les confédérés tenaient occupé autour de Zurich le margrave autrichien, ce marquis de Rotelen dont la protection avait été souvent précieuse au Concile. Aussi la position de l'assemblée était-elle difficile, entre ce dévoué partisan et les Bàlois, qui devenaient ombrageux depuis leur entrée en guerre et se méfiaient de la neutralité des Pères (4); si, d'autre part, le roi

(i) Rey, Louis XI et les Etals pontificaux: de France au A'F« 5., dans le Bulletin de l'Académie Delphinale, 4e série, XII, 1898, 273-277.

(2) Raynaldi, a. 1446, n» 7.

(3) Urkundenbuch, VII, no 2; cf. Muller, ¥11,9-17

(4) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 29.

Frédéric était à ménager, les villes confédérées n'en constituaient pas moins la meilleure part de l'obédience félicicnne et leur alliance était intime avec leduc de Savoie (i). A faire cesser les hostilités, le Concile avait donc un intérêt pressant et notre Cardinal y travailla; deux délégués, revenus le 5 avril 1448 de la diète tenue à Bade par les belligérants, rapportèrent qu'ils accepteraient volontiers une entremise de l'assemblée; le cardinal Grundwalder et l'évéque de Baie furent chargés de cette aOaire; mais les Suisses repoussèrent leurs propositions et le danger augmenta, car la guerre continuait à se rapprocher (2). A la fin d'août, Aleman reprit les négociations et obtint qu'un armistice fût conclu; avec Jean de Ségovie et six autres Pères, il se fit désigner pour aller représenter le Concile à Rheinfeldenoù,sous sa présidence, en octobre 1443, le margrave rencontra les délégués suisses et ceux de Bàle, Strasbourg, Constance, flaguenau, Colmar, Schlettstadt et Mulhouse; une orageuse discussion s'ouvrit, mais le Cardinal réussit à se faire prendre pour arbitre entre la maison d'Autriche et la ville de Bàle et à rétablir la paix entre elles, à Rheinfelden, le 23 octobre (3).

Malheureusement, moins d'un mois plus tard, les confédérés se montraient si agressifs que, occupé à l'esi par de turbulents voisins, entravé par les mésintelligences de sa maison, incapable de secourir ses loyaux sujets d'occident, le roi des Romains se détermina à demander à Charles "\'II son assistance contre les cantons suisses. Tant pour occuper ses troupes que pour promener les fleurs de lys sur la vieille frontière gauloise, le Dauphin prit alors la route d'Alsace et, dès le mois de juillet 1444, les Bàlois cherchaient à se mettre en état

(il A qui le roi des Romains, le 22 août 1443, reprochait énergiquement cette attitude (Cugnoni. 71 ).

(2) Jean de Ségovie, 1. XIX. ch. 22 et 29.

(3) Urkiindenbuch,\\], n'^ 32 : « Wir von gottlicher erbermd Ludwig Alamandi des tittels Sand Cecilien Arlatensis gênant, frankrichcr »,etc. ; cf. Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 29; MuIIer, VI, 20-21.

de défense : le roulement de rartillerie, la construction des barricades, l'arrivée des pa3'sans du Sundgau réfugiés sous les murs de la ville troublèrent et suspendirent les délibérations conciliaires ([), Déjà, en 1439, des hordes d'Armagnacs avaient menacé Bàle et en avaient été heureusement détournées; cette fois elles se livraient aux mêmes excès et rien n'arrêtait leur marche en avant. Aleman s'inquiétait et craignait que, dans cette tourmente, le Concile ne pérît, irrémédiablement dispersé; on disait alors et on a répété depuis, contre toute apparence, que le Dauphin en voulait au Concile, qu'il était contre lui l'envoyé d'Eugène, que le Pape avait promis en échange au roi de France la confirmation de la Pragmatique et qu'il avait donné beaucoup d'argent pour cette expédition (2).

Pour peu de créance que le Cardinal attribuât, sans doute, à ces rumeurs, comme les intentions des Français sur la ville étaient assez douteuses et qu'un long siège, un pillage, voire une annexion au royaume eussent été de redoutables éventualités, il suivit certainement avec anxiété les négociations que Bâle entamait avec le Dauphin. A la vérité, ce n'était pas contre elle, cité impériale, que le roi des Romains avait appelé les Armagnacs, mais, par leur alliance avec Berne et Soleure, les Bâlois s'étaient rapprochés des confédérés et cette attitude pouvait leur nuire. Lorsque, le 23 août, il vit arriver les troupes françaises, qui occupèrent la campagne, l'inquiétude d'Aleman redoubla : le parti suisse, en effet, l'emportait dans la ville, pour le plus grand déplaisir de notre Cardinal, oui ne dut pas apprendre sans angoisse qu'on avait tiré des murailles sur le Dauphin et que, faisant une seconde fois acte d'hostilité, la République avait averti ses alliés qu'un corps d'armée

(i) MuUer, VI, 87-9?.

(2) Muller, VI, 81 et note; Platina, 272 ; Raynaldi.a. 1444, n'' i3 ; Paradin, 3o3; il est vrai que le Pape se montrait alors plein de bienveillancel pour le Dauphin (Je Beaucourt, IV, 223). Déjà, du reste, on avait interprété ainsi l'expédition de 1439 (Monstrelet, V, 349), dont le vrai butj était de soutenir René d'Anjou en Lorraine.

français se trouvait dans une situation défavorable; sur ce renseignement, les confédérés attaquèrent, dans la nuit du 25 au 26 août; ce fut la bataille de Saint-Jacques el l'on sait comment elle se termina par la défaite et le massacre des Suisses (i).

Ainsi Bàle se trouvait livrée à la discrétion d'un vainqueur contre qui elle avait manqué à tous les devoirs de la neutralité. Immense pendant le combat, l'anxiété d'Aleman put toutefois se calmer en voyant le Dauphin décamper après la victoire et se rendre à Altkirch où il reçut, le 27 août, deux Cordeliers envoyés par les Bâlois pour implorer une audience ; elle fut accordée pour le 3i (2). Devant ces dispositions rassurantes, le Cardinal s'empressa de chercher, non plus seulement à sauver l'existence du Concile, mais à faire tourner l'événement à son honneur; dans cette intention et d'autant plus aisément que déjà lui-même il s'était entremis en Suisse entre les belligérants, il annonça que l'assemblée offrait sa médiation à la ville auprès des Français, intervention qu'il rehaussa du nom du duc de Savoie, et il se fit nommer, avec Jean de Ségovie et quelques autres prélats, pour accompagner, de par les Pères, l'évêque de Bâle, le bourgmestre et les plus notables bourgeois. Le 3i août, en grand appareil, cette députation se présenta à Altkirch devant le Dauphin, qui la reçut bien, et, prenant le premier la parole, Aleman rappela au jeune prince que sa race avait toujours soutenu l'Eglise et que c'était l'origine du titre de roi très chrétien; aussi s'étonnait-il de voir que le Dauphin, héritier du trône et, par suite, obligé d'imiter l'exemple de ses ancêtres, venait au contraire avec le dessein d'envahir la ville où le saint Concile combattait pour le Christ et faisait régner la paix, la justice et la vertu ; le succès d'une pareille tentative, ajouta-t-il, ce serait l'anéantissement de la foi chrétienne et de l'Eglise catholique et le perpétuel déshon-

(i) De Beaucourt, IV. 27; Muller. \'I. 99; le Jouvencel, ciii-cx. (2) Tuetey. I, 239; de Beaucourt, IV, 29.

neur de la maison de France. Le Dauphin répondit qu'il était venu seulement pour secourir son cousin et allié, le duc Sigismond d'Autriche, fiancé de sa sœur; que si Bàle persistait dans son alliance avec les Suisses, il saurait bien la mettre à la raison ; qu'au contraire elle aurait paix et franchises si elle renonçait à soutenir les cantons et reconnaissait la souveraineté française. Là-dessus l'entrevue prit fin, et le lendemain le Cardinal rentrait avec ses collègues après avoir obtenu huit jours de trêve (i).

Le 6 septembre, et sous sa présidence, les pourparlers recommencèrent, à Bâle même, entre les représentants de la ville et ceux du Dauphin ; ceux-ci exposaient que, sans tirer vengeance des actes d'hostilité dont il avait été l'objet, leur maître accorderait sa protection à la République si elle rendait hommage à la couronne de France à laquelle elle était rattachée par l'histoire et par la géographie; les bourgeois repoussaient toute idée d'annexion et il est probable que le Cardinal combattait aussi cette proposition, car, pour les négociations toujours ouvertes avec l'Allemagne, ce n'était pas un petit avantage au Concile de siéger dans une ville impériale. C'est sur la base du statu quo qu'il conseillait la paix et il pressa dans le même sens auprès du Dauphin, lorsque, le i 3 septembre, les conférences reprirent en sa présence à Ensisheim. Le prince français, qui avait d'autres raisons pour ne pas insister, se laissa persuader par lui et, le 20, une trêve de vingt jours fut octroN'ée, que suivit, le 28 octobre, un traité de paix conclu par le Dauphin, y était-il dit, à la demande du Concile, avec les villes alliées et les cantons suisses ; à ce moment dé)à, depuis un mois Aleman était rentré à Bàle où il avait rapporté un sauf-conduit du prince (2).

(i) Tuetey, I, 240-241 ; de Beaucourt, IV, 29-30; le Jouvencel, cxvi ; d'Escouchy, Chronique, I, 23.

(2) De Beaucourt, IV, 3o-32 ; Tuetey, I, 242-245 ; le Joiivencel, cxviicxx ; Basler Chroniken, IV, 182, 258; V, 363-364 î ^o''" aussi, pour ces événements, Aeneas,0;?era, 574, et Wurstisen,B(.75s/er Chronick, ch. 39 et s.

Ainsi, il avait détourné l'orage et su faire implicitement reconnaître, dans un acte international, la légitimité de l'assemblée bàloise. Il eut, d'ailleurs, à s'occuper encore de la Suisse, où la guerre ne tarda pas à reprendre entre les confédérés et les amis de l'Autriche ; en vain le Concile tenta-t-il de s'interposer à Constance, en novembre 1444; en vain le Cardinal présida-t-il, l'année suivante, à Rheinfelden,du 7 au 21 mars, de nouvelles conférences (i), les hostilités durèrent jusqu'en 144G et la paix fut alors signée sous les auspices des Pères et de l'Electeur Palatin, gendre de l'antipape (2).

S-i Aleman avait su, en jouant un rôle honorable dans les affaires suisses, 3^ tenir haut la bannière du Concile, il n'avait pu en attendre aucun résultat effectif et, pendant tout ce temps, de 1443 à [446, son espoir se fixa de plus en plus sur la seule Allemagne. En Italie, en effet, les deux alliés sur qui l'on avait compté à l'avènement de Félix, après environ quatre années de faux-fu3^ants, passaient à l'ennemi. Nous avons dit quelles demandes et quelles promesses le roi d'Aragon avait faites à l'antipape et comment, bien décidé à ne pas se compromettre par une adhésion définitive, il se rapprochait ou s'éloignait de Bâle selon les vicissitudes de sa lutte contre le roi René, que soutenait Eugène. Sans jamais cesser d'entretenir sous main des relations avec le Pape (3), il avait encore envoyé au Concile ou à son élu, en novembre et en décembre 1442 (4), en avril et en juin 1443 (5); il offrait toujours son obédience moyennant qu'il serait reconnu à Naples et qu'il prendrait des compensations territoriales et financières sur les Etats romains,

(i) Muller, VI, 134, iSq ; Arch. des Bouches-du-Khône. Archev. d'Arles, livre des lièves, f" 470 v» ; Basler Chrcniken, IV, 201. note.

(2) Basler Chrotiiken, IV, 201 ; Muller, VI, 190-194; cf. la lettre du Concile au duc de Savoie du 16 avril 1446, à l'Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., cat. 45.

(3) Raynaldi.a. 1440, n» i3.

(4) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 26 et 6.

(5) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 12.

dont il s'engageait à faire la conquête. Pressé par les Pères de traiter avec Alfonse, Félix y inclinait et, si sûr d'aboutir qu'il en négligeait les négociations allemandes, il s'allait décider, quand on apprit à Bâle qu'Eugène IV avait pris les devants : par la convention du 14 juin 1443, il avait conféré l'investiture des Deux-Siciles au roi d'Aragon, qui se rangeait à son parti sur le terrain spirituel (i). C'était pour la cause d'Aleman plus qu'un espoir évanoui, c'était une grosse défaite morale : Alfonse, en effet, intima l'ordre h ses sujets de quitter le Concile ; trois d'entre eux, les cardinaux de Palerme, de Vie et de Tortose, en conférèrent tristement avec leurs collègues ; ils protestaient de leur dévouement et voulaient expliquer leur conduite, et les larmes les empêchaient d'achever; notre Cardinal, qui les encourageait doucement, pleurait de son côté, mais il repoussa la combinaison qu'ils proposaient, que les Pères avec eux se transférassent dans une ville voisine pour y attendre les événements. La mort dans l'âme, le 4 août 1443, les trois Aragonais quittèrent Bàle;, Tudeschi et l'évêque de Tortose regagnèrent leurs églises, mais l'évêque de Vie s'établit à la cour de Félix, où il demeura jusqu'à la fin du schisme (2); la perte était sensible pour Aleman, que déjà trop peu de prélats soutenaient au Concile. Peut-être espéra-t-il quelque temps que la brusque volteface accomplie par Eugène aux dépens de son vieil ami le roi René déciderait l'Angevin à prendre parti pour l'antipape, avec ses alliées, \"enise et Florence; de fait, les républiques italiennes firent en ce sens, au souverain provençal, des ouvertures qu'un sien aumônier vint présenter à Bcàle,en septembre 1443 ; partie, toutefois, ne pouvait être liée sans le concours du roi de France, qui demeura fidèle au Pape (3). Ainsi tomba

(i) Ibid., ch. 27 ; Lecoy de la Marche. I, 260-267.

(2) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 26 ; à la fin du schisme, l'évêque de Vie fut nommé, par Nicolas V, au siège de Carpentias.

(3) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 28; cf. Aeneas, Opéra, 5n6, 753.

— ii[ -

cette espérance et, pendant ce temps, la défection d'AIfonse allait entraîner celle de François Sforza, illustre condottiere dont les relations avec Félix remontaient au mois d'août 1442 ; moyennant une solde mensuelleet des concessions territoriales sur le patrimoine de saint Pierre, il offrait son obédience et l'appui de son armée pour la conquête des Etats pontificaux; ces négociations avaient inspiré grand espoir à Bàle, mais Eugène y coupa court en obtenant contre le Sforza le concours militaire du roi d'Aragon (i). Du même coup, il gagnait aussi le duc de Milan ; depuis longtemps détaché de la cause de son beau-père, le Visconti passa le 5 mai 1443 un traité d'alliance avec le Pape (2).

Fort de ces adhésions, Eugène put^ en 1443, faire exhorter le roi FYédéric, par toutes les puissances italiennes, à reconnaître le Pape et le Concile de Rome (3). Mais ce succès moral ne devait pas amener la soumission immédiate de l'Empire et la neutralité allait durer encore plusieurs années; les négociations continuèrent et, quelle que fût leur importance capitale pour Aleman, il n'y joua plus qu'un rôle secondaire, absorbé qu'il était par les disputes incessantes à Bâle et par la guerre suisse. Evidemment il resta l'àme et l'instrument de l'action des Pères aux diètes et entre les diètes, mais cette action se restreignit tous les jours, tandis que, par un brusque retour, divisée, dépeuplée et peu à peu réduite aux Savoyards, l'assemblée disparaissait entièrement derrière la personnalité de Félix, seul bailleur de fonds : si peu viable était la combinaison rêvée par notre Cardinal, puisque, des deux éléments qui la composaient, pape et concile, il fallait nécessairement que l'un par l'autre fût annihilé. De Lausanne,

(i) Osio, III, 275, 279, 283 ; Jean de Ségovic, 1. XIX, cli. 1 1 ; le 12 avril 1446, Eugène IV excommuniait encore à la fois Sforza et Félix avec les siens (Raynaldi, a. 1446, n'' 11).

(2) Theiner, III, n" 3o6.

(3) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 3o,

l'ancien duc dirigeait les négociations et ne consultait guère Aleman dont autre chose encore diminuait l'influence : c'est que, de plus en plus, le roi des Romains et les Electeurs tendaient à faire du schisme une question nationale, qu'ils discutaient entre eux, sans le laisser intervenir, lui ou les siens, que, ainsi qu'à Francfort en 1442, comme conférenciers peu écoutés et témoins impuissants. A l'histoire ecclésiastique de l'Allemagne appartiennent donc les événements qui préparèrent la restitution d'obédience au Pape romain et il nous suffira de les conter brièvement, après beaucoup d'autres, en y marquant la place de notre Cardinal.

On se rappelle comment, en octobre 1442, sous la pression que, des portes de Bâle, exerçait le roi des Romains, Aleman avait dû faire agréer par les Pères la translation demandée par la Diète, sous des conditions légèrement modifiées, de manière à sauvegarder l'honneur et l'autorité de l'ancienne assemblée et à exclure des préliminaires de la nouvelle tout ce qui aurait tendu à reconnaître Eugène. Sous cette forme, il eût été impossible de faire accepter le projet par le Pape, qui repoussa d'ailleurs, non sans hauteur, le principe même de la proposition (i). Les rois et princes enfin, à qui Frédéric soumit le plan du troisième concile, répondirent avec froideur; quelquesuns trouvaient excessive l'initiative que l'Allemagne s'arrogeait et le roi de F'rance proposait que l'on se contentâtd'un congrès des puissances où le conflit serait tranché, idée ingénieuse qui tomba du reste comme l'autre (2).

Ainsi le Cardinal vit s'éloigner un peu le danger d'une translation ; mais, comme une diète allait s'ouvrir à Nuremberg, le 2 février 1443, conformément à la décision prise à Franc-

(i) Il offrait son concile du Latran où l'Allemagne, Jisait-il, n'avait qu'à se faire représenter ; voir le texte de cette lettre et sa réfutation par Tudeschi, dans Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. i5 ; cf. Raynaldi, a. 1443, no 23.

(2) Aeneas, De rébus, 102 ; cf. Opéra, 539, 543.

fort l'année précédente, il aurait voulu qu'une ambassade solennelle s y rendît de par le Concile, afin de mieux exploiter le refus formel opposé par Eugène aux offres allemandes; à son instigation, les Pères avaient désigné les cardinaux de Palerme, Aquilée etSégovie, quand Félix, qu'il fallaitconsulter, se récria, disant qu'il voyait bien comment l'argent sortait de sa bourse, mais qu'il ne savait pas si jamais il y rentrerait, et l'on dut se contenter d'envoyer deux docteurs à Nuremberg où, d'ailleurs, ne parurent ni le roi des Romains, ni les Electeurs. Le i6 février, leurs représentants y rédigèrent une convention qui convoquait une autre diète pour le mois de septembre ou pour octobre et qui invitait Frédéric à sonder une fois encore le Pape et l'assemblée de Bàle en vue du troisième concile (i). Prenant les devants, les Pères et l'antipape déléguèrent alors à Vienne le patriarche d'Aquilée, comme légat a latere en Autriche et Hongrie, Pologne et Bohême; il devait ranimer chez le roi des Romains les bonnes dispositions qu'Aleman avait su lui inspirer à Francfort l'année précédente ; malheureusement, le rude grand seigneur ne valait pas notre Cardinal et, si sa haute naissance lui assura quelques succès d'étiquette à la cour, il s'y montra du reste inférieur àCesarini et à Carvajal que le Pape y entretenait (2). Ce n'était, d'ailleurs, nia Vienne, ni à Nuremberg qu'Aleman voyait alors luire une espérance. Dans le conseil de Frédéric, en effet, comme aux Etats généraux de l'Empire, il y avait, entre des amis plus ou moins déclarés d'Eugène ou du Concile, une majorité encore imbue d'un irréductible esprit de neutralité, que personnifiaient le chancelier Gaspard Schlick auprès du roi des Romains et Jean de Lysura dans les diètes. Les nonces, d'une part, et notre Cardinal de son côté cherchaient donc à soulever cette inertie par une force extérieure et celui-ci réussit le premier. Le nj mars 1443, il recevait à Bàle l'Elec-

(i) Jean de Ségovie. 1. XIX, ch. 12, i3, i5.

(2) Ibii., 1. XIX, ch. i3 et 24; cf. Aeneas. Opéra, 55o,35r,554. 7:0,753.

teur de Trêves, qui passait incognito, revenant de Lausanne, où il avait promis son appui à Félix. Quelles obscures raisons avaient déterminé l'archevêque à cette démarche, que son attitude à Francfort l'année précédente n'aurait pas fait prévoir, il semble que les contemporains eux-même l'ignorèrent. Fut- M ce rancune ou ambition, fut-ce simplement l'or dont il fut " gratifié par l'antipape ? Faut-il croire que, comme on le dit alors (i), l'étrange personnage (2) fut en partie conduit par son amour des situations troubles et des intrigues politiques où s'égayaient son astuce et sa subtilité ? Quoiqu'il en fût, son adhésion, dont il retarda jusqu'en mai la publication, décida un grand mouvement en faveur de Bâle dans le collège électoral : l'électeur de Cologne dont, par complaisance pour le duc de Bourgogne, le Pape venait de rejeter le candidat au siège épiscopal d'Utrecht, se déclara pour Félix ; l'archevêque de Mayence lui-même, au mois d'août, fit parvenir aux Pères l'expression de sa bonne volonté, se vantant de n'avoir aucune attache avec Eugène ; à la même époque, l'électeur de Saxe, qui venait de marier son fils à la petite-fille de l'antipape, se rapprochait du Concile, et un autre mariage se préparait, qui fut conclu deux ans plus tard, entre l'électeur Palatin et cette Marguerite de Savoie, fille de Félix, dont il avait été question pour Frédéric (3). De ces adhésions, seules les deux premières étaient formelles ; les autres ne constituaient ni prestation, ni même promesse d'obédience ; elles s'expliquent par les manœuvres de l'archevêque de Trêves, l'adresse diplomatique de l'antipape, plus heureux au temporel qu'au spirituel, l'irritation causée par la dédaigneuse réponse que le Pape avait faite aux propositions allemandes, et par le désir

(i) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. [4 ; de Beaucourt, IV, 67, note ; Aeneas, Opéra, 483.

(2) Autrefois membre du Concile, puis neutre, puis hostile.

(3) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 11, 14, 25 ; Aeneas, De rébus, toi, 104 ; Guichenon, Hist. gén. de la Maison deSavoie, II, 76.

des Electeurs de diminuer ainsi l'autorité personnelle du roi des Romains, en prenant en dehors de lui les plus graves déierminaiions.

Il sentit le danger et, secouant sa torpeur, il convoqua, le i*;r juin, une diète à Nuremberg pour la Saint-Martin ; on devait y aviser encore aux moyens de tenir le troisième concile et il en écrivit de nouveau àRome, aux rois et aux princes, ouvertures qui ne furent pas reçues mieux que les précédentes (i). Aleman, cependant, que l'attitude des Electeurs avait rempli d'espoir, après tant d'angoisses et d'humiliations, s'efforçait de mettre d'accord les Pères et leur élu sur le choix des ambassadeurs qu'on enverrait à la diète ; après bien des discours, Jean de Groslée et l'évéque de Turin, pour l'antipape, partirent avec trois délégués du Concile, dont Thomas de Gourcelles et Guillaume Hugues; ces choix étaient heureux, mais, le j i novembre, ni le roi des Romains ni les Electeurs n'étaient à Nuremberg; les membres présents déclarèrent la diète en permanence et envoyèrent une espèce d'assignation à Frédéric, lequel, après bien des hésitations, s'annonça pour le 2 3 avril 1444 (2).

En même temps qu'elle atteste les divisions de l'Empire, où il suffisait d'un accord entre princes pour inspirer des soupçons à Vienne, cette attitude du souverain s'explique en partie par les négociations où il venait de s'engager personnellement. Nicodème délia Scala, évêque de Freising, était mort le i3 août 1443 ; à sa place, le chapitre avait élu et le métropolitain confirmé ce Jean Grundwalder, que nous avons trouvé parmi les cardinaux de Félix et les amis d'Aleman; il ne put prendre possession que du territoire bavarois de son nouveau diocèse, car le reste dépendait du roi des Romains qui, pour des raisons politiques, voyait avec peine un bâtard de Bavière

(1) Jean de Ségovie, 1. XÎX, ch. 24; cf. les lettres de Frédéric à Eugène IV et à ses cardinaux, du lô juillet 1443 (Cugnoni, 691.

(2) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 3o ; Aeneas, De rébus, io3.

établi à Freising, d'autant plus que Gaspard Schlick, son très influent chancelier, convoitait cet évêçhé pour son frère Henri, prévôt de Buntzlau, homme du reste insignifiant. De cette affaire, qui devint capitale, Frédéric saisit le Concile à la fin d'août 1443 et il en écrivit directement à notre Cardinal, de la manière la plus pressante, en lui rappelant la promesse par lui faite autrefois de servir en tout le souverain ; cet engagement, Aleman l'avait pris pour concilier aux Pères l'esprit du roi des Romains qui se plaisait, au contraire, à en abuser pour exiger les plus compromettantes concessions (i). Cette fois, le cas était des plus embarrassants: comment casser une élection régulière, en dépit des décrets de Bâle, aux dépens d'un partisan tel que Jean Grundwalder? D'un autre côté, Frédéric insistait, envoyait lettres sur lettres, se déclarait choqué de la lenteur mise à lui rendre service ; Gaspard Schlick, lui aussi, écrivait à notre Cardinal, alliant sur un ton doucereux les menaces aux promesses : quelle folie que de se l'aliéner et, avec lui, le roi des Romains, dont le concours, joint aux dispositions bienveillantes du collège électoral, pouvait décider la victoire! Pour se tirer d'affaire, après avoir gagné tout le temps possible, Aleman proposa que le Concile se déclarât incompétent; il comptait sans Bachenstein et l'aveugle opposition du bas-clergé; le 21 février 1444, sa motion fut repoussce, lui-même couvert d'outrages et requis de conclure conformément au vote insensé de la majorité; il refusa et, comme lui, tous les cardinaux ou évêques présents; bien assagi depuis les grands débats contre Cesarini, Jean de Ségovie protestait en vain qu'il n'avait jamais vu de conclusion prise contre tous les prélats; en vain représentait-il que celle-ci avait contre elle aussi le plus grand nombre de ces docteurs, si ardents autrefois contre le haut clergé, supplantés à leur tour et en vertu du même principe par les licenciés et par les archi-

(i) Par exemple en septembre 1443, à propos d'un chanoine de Trente (Cugnoni, yS).

diacres : l'un de ces derniers conclut enfin; la séance avait duré de 8 heures du matin à 5 heures du soir; elle marquait la dernière étape de l'assemblée, tombée aux mains les moins autorisées, et annonçait la bulle par laquelle, en novembre suivant, malgré les derniers efforts de notre Cardinal, le Concile confirma l'élection de Grundwalder; il se suicidait; Frédéric se tourna aussitôt vers Eugène, qui nomma complaisamment Henri Schlick (i).

Si donc il n'était pas à Nuremberg à la St-Martin 1443, et s'il s'abstint encore pendant les premiers mois de l'année suivante, on comprend que le roi des Romains voulait ménager l'avenir (2); enfin il convoqua, pour l'Ascension, une diète qu'il recula ensuite jusqu'à l'Assomption, toujours à Nuremberg, où il finit par arriver le icaoût. Ces délais exaspéraient l'attente générale, suspendaient à Bâle toute vie conciliaire et, d'autre part, ils affermissaient les sympathies du Collège électoral pour lacause d'Aleman, en les fortifiant d'une opposition politique contre Frédéric auquel on reprochait son appel en Alsace aux armes françaises. Réunie sous ces auspices, la diète de Nuremberg décida que le Pape serait requis encore une fois, et les Pères aussi, de convoquer un troisième concile à Constance, avant le i*^'' octobre 1446; au cas où l'une des deux parties se déroberait, l'Empire s'engageait à se rallier à l'autre, clause toute nouvelle qui pouvait assurer le triomphe de Bàle (3), si l'on avait su en tirer avantage.

Ces propositionsy furent présentées, à la fin d'octobre 1444; par l'abbé de St-Blaise et Thomas Haselbach, envoyés du roi des Romains (4), qui rappelèrent à l'assemblée l'engagement

(i) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 25 et 28; Cugnoni, 78, 81; Mansi, XXXI, 25 ; Asneas, Opéra, 5oi, 533, 538, 539, 543, 546, 555, 583, 58^, 610, 741, 753; Voigt, Enea Silvio, I, Sio-Siy.

(2) Cf. Aeneas, Opéra, 527 et 541.

(3) Aeneas, De rébus, 104, io5.

(4) Texte de leurs propositions à la Bibl. de Bâle, E. I. 4, f» 379.

par clic pris envers leur maître, deux ans auparavant, de i consentira la translation sous des conditions qu'ils prétendaient remplies. Aleman s'illusionnait-il encore au point d'espérer obtenir de plus grands avantages, ou plutôt les Pères cédèrent-ils malgré lui à cet esprit acariâtre d'opposition et à cette rage aveugle d'inopportunité, dont Bachenstein avait donné l'exemple dans son affaire de la prévôté de Wurzbourg et qui se manifestait alors dans la question de Freising ? Le ton de la réponse, en effet, qu'ils donnèrent le 4 janvier 1445 (i), est étrangement hautain et ne respire aucunement la douceur habituelle à notre Cardinal ; arguant du mauvais accueil fait dans la Chrétienté au projet du troisième concile, ils se disaient déliés de la promesse par eux donnée en 1442 ; qu'on reconnaisse purement et simplement, ajoutaient-ils avec sérénité, la légitimité imprescriptible de notre assemblée et que Frédéric, en bon catholique, mette fin au schisme en faisant obédience à Félix.

Quelque confiance que pussent inspirer les dispositions de certains Electeurs, il était d'une rare imprudence de montrer pareille obstination ; l'opinion publique en fut défavorablement impressionnée et le théologien Thomas Haselbach, jusqu'alors attaché au Concile, avouait qu'en refusant, avec un tel entêtement, de passer les portes de Bàle, l'assemblée ne semblait pas être inspirée du Saint-Esprit (2).

Alors s'ouvrit une ère d'inaction absolue dans l'histoire de notre Cardinal, où les semaines jadis étaient si pleines ; une année se passa presque vide et à cette situation, toute contraire à son genre d'esprit, il ne pouvait plus rien. Les Electeurs et le roi des Romains se boudaient; l'échec universel des propositions élaborées à Nuremberg servait à merveille l'égoïsme

(i) Texte à la Bibl. de Bàle, E. I. 4, f»» SSy-jgo.

(2) Aeneas, De rébus, 108; c'est aussi par cette attitude des Pères que le futur Pie II, ancien membre du Concile, justifiait plus tard, devant Aleman, sa propre défection, ibid, i25.

des uns et l'inertie des autres; au sein de cette stagnation, il semble en vérité' que, du côté du Concile, il n'y eut pas un geste ébauché pour faire pencher vers soi la balance indécise, que ce fût aveuglement, découragement ou dissentiment entre Félix, Aleman et les Pères, Comme eux, le Pape avait rejeté les offres de la Diète, mais, mieux qu'eux, il sut mettre le temps à profit; son nonce Carvajal exploita les méfiances de Frédéric contre les Electeurs partisans du Concile, en lui signalant leurs tendances à l'indépendance et leur entente politique avec la France (i). En son titre héréditaire de duc d'Autriche, et non plus comme chef de l'Empire, le roi des Romains entra donc en négociation avec le Pape^ deux mois après son échec à Bâle sur la question de Freising, et, en février 1446, il vendit son obédience à Eugène moyennant cent mille florins comptants, une part sur les revenus ecclésiastiques de l'Allemagne entière et des privilèges touchant les collations de bénéfices dans ses Etats (2).

Aussitôt se produisit un revirement favorable au Concile, tel était l'esprit d'opposition qui régnait alors en Allemagne et telle était aussi la maladresse d'Eugène, première cause de l'interminable conflit, par laquelle encore, à la veille de son triomphe final, tout allait être remis en question. A peine assuré, en effet, de l'adhésion de Frédéric, persuadé bien à tort qu'elle équivalait à celle de l'Empire, pressé d'ailleurs de venger les injures du Saint-Siège, il déposa les archevêques de Trêves et de Cologne, amis du Concile, et leur substitua, le 9 février (446, deux parents du duc de Bourgogne, dont il servait ainsi les intérêts politiques et récompensait la fidélité (3).

L'émotion fut immense en Allemagne, le sentiment national

(1) L'électeur de Trêves était depuis longtemps attaché à la France (de Beaucourt, III, 317) ; quant à celui de Cologne, il recourait alors à Charles VII contre son ennemi le duc de Bourgogne (7^jii., IV,343-344).

(2) Hefele, VU, S12.

(3) Hefele, VII, 816; Raynaldi, a. 1446, n"* 1,6.

se réveilla, tous les Electeurs se sentirent touchés; ils attribuèrent cet ouirage à l'hostilité du roi des Romains, traître à rEiTipire,ct,sansrépondreàla convocation qu'il leur adressait de Vienne, les trois Electeurs ecclésiastiques, le Palatin, Frédéric de Saxe et Frédéric de Brandebourg se réunirent spontanément à Francfort, le 21 mars 1446 ; plein d'un nouvel espoir, Aleman accourut avec d'autres délégués des Pères. Le premier acte des princes fut la constitution d'une ligue politique; ensuite ils rédigèrent une sommation destinée au Souverain Pontife, requis d'avoir à confirmer les décrets rendus à Constance et à Bàle, tant sur l'autorité des conciles généraux que sur la réforme, à convoquer avant un an, en Allemagne, un nouveau concile où la question du schisme serait tranchée, à retirer enfin les dépositions de Cologne et de Trêves; le ler septembre, les Electeurs s'assembleraient de nouveau à Francfort ; si la réponse d'Eugène était favorable, il serait reconnu provisoirement, jusqu'à la décision du concile futur; refuserait-il, l'Empire se soumettrait à l'assemblée de Bâle, à condition qu'elle se transférerait au lieu et au temps qu'on lui marquerait; la légitimité de Félix, alors, serait examinée. Inutilement, sur ce dernier point, Aleman protesta, demandant aussi que, sans plus s'adresser à Rome, on se contentât simplement du synode national dont il était parlé depuis quelque temps : on l'écouta peu (i). Les circonstances, toutefois, lui avaient rendu des chances inespérées : que le Pape repoussât l'ultimatum allemand, et c'était certain, que les Pères consentissent quelques concessions opportunes, et c'était moins sûr, que les Electeurs s'entendissent entre eux encore quelques mois, et c'était plus douteux encore, peut-être obtiendrait-il cette victoire si longtemps, si anxieusement poursuivie.

A peine rentré à Bâle, en avril 1446, il prit le chemin de

(i) Hefele. VII, 816-819; Voigt, Enea Silvio, 357-358.

Savoie, où il se faisait envoyer par le Concile à titre de le'gat(i). Le duc Louis, en effet, le propre fils de l'antipape, ne s'était-il pas avisé, au moment môme où l'horizon s'éclaircissait à Francfort, de traiter avec le roi Charles pour l'abdication de son père ? Les négociations étaient fort avancées et le danger pressant; non seulement il fallait détourner Félix de cette capitulation prématurée, mais, pour effacer autant que possible l'effet désastreux des bruits qui en couraient, Aleman voulait le ramener à Bàle, au milieu de ses fils spirituels, uni avec eux à la face de l'Europe. Il aurait bien voulu aussi en obtenir un peu de cet argent, si nécessaire aux diètes. En faisant agir les vestiges de sa vieille influence, il gagna le premier point et persuada l'antipape de revenir avec lui auprès des Pères pour ne pas paraître abandonner lui-même sa cause et pour plus aisément confondre, en cas d'heureux succès, son triomphe avec celui du Concile, malgré la distinction que beaucoup, parmi les mieux disposés, s'obstinaient à maintenir; ensemble donc, le 20 août, ils rentrèrent à Bàle (2). Quant aux indispensables précautions financières, Félix, à son départ et sur l'instigation de notre Cardinal, chargea son fils d'adresser une forte somme à certain personnage allemand, en qui l'on peut reconnaître le douteux électeur de Mayence ; malheureusement, le duc de Savoie désirait que son père abdiquât; c'est pourquoi il ne fit pas le paiement dont il était question, malgré les ordres pressants que l'antipape lui adressait encore le 3 septembre (3). A ce moment, du reste, eût- il été temps ? Déjà l'infatigable Aleman était reparti pour Francfort, résolu à tenter encore une fois la fortune, bien qu'il fût sans argent, trahi par la famille où il avait apporté une tiare, bien qu'il fût sans pouvoirs, trahi par ce Concile qui, depuis dix ans, vivait

(i) Cf. La bulle adressée, le i3 avril, par le Concile, au duc Louis (Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., eut. 45).

(2) Wurstisen, Bassler Chronick, 290.

(3) A TArchivio di Stato, à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45.

de lui; par une obstination, en effet, qu'on ne peut s'expliquer, les Pères ne s'étaient pas encore décidés à agréer les propositions si avantageuses du congrès électoral de mars ([).

Le seul atout, dans le jeu de notre Cardinal, c'était la réponse d'Eugène à l'ultimatum allemand, apportée par ses nonces Jean Carvajal et Nicolas de Cusa : le Pape, quant à la souveraineté des conciles généraux, se bornait à reconnaître l'autorité de celui de Constance et de celui de Bâle jusqu'à la translation qu'il en avait ordonnée; quant aux décrets de réforme, tels qu'ils avaient été reçus en Allemagne, ses représentants devaient les examiner et les approuver, s'il y avait lieu, réserve faite des droits du Saint-Siège. Il n'était pas possible de rejeter plus explicitement la sommation des Electeurs ; aussi leurs dispositions étaient-elles peu favorables au Souverain Pontife. Lorsque, craignant d'être à la fin obligé lui aussi d'aller à Bâle, très inquiet, le roi des Romains envoya ses ministres à Francfort, avec mission d'empêcher atout prix le triomphe du Concile, ils trouvèrent mauvais accueil auprès même de l'archevêque de Mayence et deson conseiller Lysura, jadis si hostile aux Pères. Qu'espérez-vous, leur disait-on ? Eugène a décidé lui-même de son sort en repoussant les propositions des princes et en s'attaquant aux Electeurs de l'Empire ; ils sont unis et tiendront ce qu'ils ont dit (2). On sent avec quelle fièvre d'angoisse Aleman devait suivre ces événenements et comment il aurait su en tirer parti, s'il avait obtenu de Félix un peu d'argent et des Pères une concession propre à leur concilier l'opinion publique.

De ce qu'il pouvait, du moins, il ne nég'ligea rien et, comme la diète s'allait ouvrir, le i4septembre, par une messedu Saint- Esprit, il manifesta l'intenfion de s'y rendre et d'y présider en qualité de légat; l'eût-il emporté sur ce point, peut-être la

(i) Hefele, VII, 821.

(t) Ibid., 821-823; Aeneas, de Rébus, 117, 118; Raynaldi, a. 1446, n" 3.

victoire définitive aurait-elle suivi \ les gens de Frédéric le comprirent et travaillèrent les bourgeois de Francfort, sujets immédiats de leur maître, si bien que notre Cardinal dut renoncer à son projet. Le chef de l'ambassade envoyée au printemps par les princes en Italie fut ensuite invité à lire son rapport et, pour Hatter les archevêques déposés, dont il dépendait, il présenta le refus et les propos d'Eugène sous les formes les plus blessantes pour la susceptibilité allemande et les plus désavantageuses au Pape et à la cour de Rome. Proposition fut faite, en conséquence, de se déclarer pour le concile de Bàle, moment solennel où cette lutte de quinze années faillit se décider en faveur d'Aleman. Tout paraissait prédire un triomphe, la parole donnée par les Electeurs en mars précédent, leur exaspération contre le Souverain Pontife, leur union toujours intacte; encore une fois, peut-être eût-il suffi de quelque mille ducats, peut-être eût-il suffi qu'une bulle des Pères arrivât, portant les concessions que l'Empire exigeait; abandonné par son Concile et par son antipape, on imagine ce que le Cardinal souffrit en assistant, impuissant et les mains liées, à l'assaut désespéré que les nonces et les envoyés de Frédéric livrèrent alors au bloc électoral. C'est à l'équivoque archevêque de Mayence que d'abord ils s'attaquèrent et, le 22 septembre, ils eurent raison de son opposition; à en croire Aeneas Sylvius,il n'en coûta que deux mille tîorins ; avec lui, le Mayençais entraîna l'électeur de Brandebourg, absent du reste, dont il avait la contiance et qui se trouvait mal à l'aise parmi les adversaires du roi des Romains. De l'un et de l'autre on obtint cette déclaration, quelques jours tenue secrète, que la réponse du Pape suffisait à rétablir la paix de l'Eglise. Ainsi fut rompue la ligue électorale et déchirée la convention de mars. Ebranlés par le désaccord renaissant entre les Electeurs, les membres de la diète retombèrent facilement dans leurs incertitudes coutumières. Afin de gagner du temps et sous prétexte de mieux connaître les intentions d'Eugène, ses partisans firent décider qu'on attendrait le nou-

veau délégué qu'il envo}^!! à Francfort, Thomas de Sarzane, le futur Nicolas V. Aleman avait trop l'expérience des diètes pour ne pas sentir que, sur le chemin glissant des renvois et des transactions, le terrain si péniblement et si miraculeusement conquis allait être rapidement perdu ; afin de ramener quelques chances à lui, il adressa aux Pères un dernier appel, les adjurant de lui faire enfin tenir les bulles demandées par les Electeurs six mois auparavant.

Cependant les archevêques de Trêves et de Cologne, ainsi que leur collègue de Saxe, refusaient toujours de reconnaître Eugène ; le Palatin se réservait ; les deux autres, avec le roi des Romains, s'opposaient à ce qu'on s'entendit avec notre Cardinal; quant aux membres du Congrès, ils commençaient à se lasser, comme l'avaient bien prévu les nonces et les représentants de Frédéric. Prenant alors l'offensive, ils lancèrent l'idée d'envoyer au Pape une nouvelle ambassade, avec les conditions définitives que l'Empire mettrait à son obédience; Eugène les repousserait-il, en ce cas on délibérerait à nouveau. Impuissants à rallier leurs collègues au Concile, les électeurs de Saxe, de Cologne et de Trêves adoptèrent cette combinaison, en se promettant de faire présenter au Souverain Pontife un ultimatum inacceptable, afin de l'acculera un second refus ; ils demandaient aussi que, s'il en était ainsi, sans autre délibération, l'obédience de l'Allemagne fût acquise aux Pères ipso fado. Dans la discussion qui s'ouvrit alors sur les conditions qu'on ferait au Pape, ils opinèrent donc pour qu'on les maintînt telles qu'elles avaient été élaborées en mars précédent et pour qu'on les rédigeât sous la forme rigoureuse d'une bulle à laquelle Eugène serait sommé de souscrire, combattus d'ailleurs sur l'un et l'autre point par le parti pontifical; la grande majorité de l'assemblée les soutenait et Aleman aurait pu encore intervenir efficacement, si le courrier de Bâle avait alors apporté ce décret de translation qu'on demandait aux Pères. Plus heureux, les envoyés du Pape et du roi des Romains s'entendirent pour accepter, en apparence, les pré-

tentions émises par les amis du Concile, mais ils insistèrent pour que le texte définitif n'en fût pas arrêté à l'avance, sous forme de bulle, procédé qui ne pouvait qu'amener une rupture avec Rome-, au contraire, ils rédigèrent quelques articles suffisamment imprécis pour paraître, d'une part, satisfaire aux exigences primitives de l'Empire et pour que, d'autre part, Eugène y pût prendre et laisser. Habilement poussés, fatigués d'attendre, les membres de la Diète finirent par se contenter de ce nouveau texte. L'un des auteurs de cette manœuvre était Aeneas Sylvius Piccolomini, le futur Pie II, quatre ans encore auparavant membre du Concile et protégé de notre Cardinal (i), qui tenta, à Francfort, de reprendre sur lui son influence, afin de l'employer auprès du chancelier Schlick, auquel Aleman garantissait une compensation s'il cessait de venger sur le Concile l'échec infligé à son frère dans l'atfaire de Freising; il était trop tard, et le souple humaniste le fit cruellement sentir à Tardent cardinal.

Il était trop tard surtout lorsque, le 12 octobre, pourvu enfin des décrets qui donnaient satisfaction aux premières demandes des Électeurs, Aleman voulut les présenter au Congrès; vainement les Pères cédaient sur ce principe de la translation que, huit ans, ils avaient repoussé. La veille, la Diète s'était close après avoir, malgré les protestations des électeurs de Trêves, de Cologne et de Saxe, sanctionné le projet des nonces ; en laissant au Pape la rédaction des bulles à donner, on lui permettait d'atténuer et de restreindre ses concessions comme il voudrait et de ramener l'Allemagne à lui, par un

(i) Comme lui membre de la députation de la Foi (Gobellinus, 6), Aeneas avait été traité à Bàle avec les plus grands égards et autorisé par Félix, le 29 octobre 1442, à entrer au service du roi des Romains sans perdre son ofdce de secrétaire à la curie bâloise ; trois jours auparavant, une bulle lui avait attribué le premier bénéfice à vaquer dans l'évèché de Trente (Arch. di Stato à Turin. Bullaire de Félix V. III, iGG v» et 2 14 V".

acquiescement de forme (i) ; du Concile, plus un mot.

La cause était perdue; le dernier espoir d'Aleman s'était évanoui devant la maladresse des Pères et l'inertie de Félix ; le reste des négociations de l'Empire avec le Saint-Siège n'intéresse point son histoire. Disons seulement que, par ses lettres des 5 et 7 février 1447, Eugène IV accorda en apparence tout ce que la Diète avait demandé ; il consentait à convoquer un nouveau concile en Allemagne, mais il y mettait cette impossible condition d'un accord préalable entre tous les souverains d'Europe ; il reconnaissait les décrets de Constance relatifs à l'autorité des conciles généraux, mai^ au mot praeeminentia il substituait celui à'eminentia et se retranchait derrière la clause essentielle 4 comme ont fait nos prédécesseurs»; du reste, l'une et l'autre concession parurent sous forme de brefs et non de bulles; il consentait aussi à ratifier les décrets de réforme publiés à Bâle et reçus par l'Empire, mais il stipulait que des modifications pourraient y être apportées par un légat qu'il commettrait; il rétablissait les archevêques de Cologne et de Trêves, pourvu qu'ils se soumissent; enfin, et par surcroît de précaution, une déclaration secrète annula tout ce qui, dans les actes précités, pouvait préjudicier à l'autorité du Saint-Siège (2).

En conséquence, un édit impérial du 21 août 1417 déclara la neutralité abolie et rendit à Rome l'obédience allemande. Six mois plus tard, l'accord dit d'Aschaffenburg réglait les points encore en litige sur les élections canoniques et les droits à payer à la curie; il était calqué sur le concordat conclu à Constance en 141 8, et si quelque modification avait été introduite, c'était à l'avantage du Saint-Siège (3) Ainsi le schisme était clos par le retour pur et simple à l'état de choses

(i) Sur la diète de Francfort, Hefele, VII, 821-828; Aeneas, de Rébus,

1 lyrlîS.

(2) Hefele, VII, 83i-835.

(3) Hefele, VII, 838-845.

antérieur, sans que, des réformes si espérées du concile de Bâie, de ses mille discours, de tout ce fracas, de toute l'ceuvre d'Aleman, un décret, une ligne, un mot même subsistât. Quelques années auparavant, à Vienne, comme le cardinal Cesarini était à table avec de ses amis, on sentit un tremblement de terre, on s*etfra}a : « Du calme, recommanda le cardinal; le concile de Bàle n'a-t-il pas, lui aussi, ébranlé le monde et sans le moindre résultat ? » (i).

Vaincu, brisé, après la diète de Francfort, en octobre 1446, Aleman reprit cette route qu'un mois plus tôt il avait parcourue, légat a lateî'e d'un pape possible et représentant d'une assemblée reconnue; il n'était plus, maintenant, que l'émissaire impuissant d'une bande de clercs aux abois ; on le lui fit bien voir. Le 22 octobre, près de Benfeld, sur le chemin de Strasbourg à Schlettstadt, des homnies armés se jetèrent sur les gens du Concile et conduisirent trente-quatre prisonniers avec les bagages au château de Dambach, chez l'évêque de Strasbourg, inspirateur du coup de main qu'avaient exécuté ses vassaux les comtes de Lutzelstein et d'Eberstein. A violer si criminellement le sauf-conduit par lui délivré au Cardinal, qui avait poussé ce prélat, cousin du Palatin et des ducs de Bavière longtemps attachés à Félix, lui-même placé par les Pères sur son siège épiscopal ? Aleman ne s'illusionnait-il point en disant, plus tard, qu'on avait vendu le Christ pour trente deniers et qu'il paraissait qu'il valait davantage, puisqu'Eugène avait dépensé trente mille florins pour l'avoir (2), et les nonces avaient-ils, pour avoir partie absolument gagnée après leur succès de Francfort, tenté de saisir le seul homme capable de prolonger quelque temps l'existence du Concile ? En tout cas, le coup manqua; les voyageurs s'étaient divisés en deux groupes et le Cardinal ne se trouvait pas dans le

(i) Aeneas, Opéra, 474. (2- Muller, VI, 2q5, note.

■premier, qui fut attaqué ; avec les principaux de ses compagnons, il chevauchait à l'arrière-garde et, de cette façon, échappant au danger, il put attendre à Benfeld une escorte que les Strasbourgeois lui envoyèrent, et arriver sain et sauf à Bâle. Il avait perdu seulement tous les bijoux, ornements et manuscrits que, depuis l'émeute de Bologne, il avait pu acquérir; dans la pénurie de ses finances, il ne devait jamais les remplacer et ainsi, jusqu'à son mobilier, il avait tout sacrifié à la cause vaincue. Quant aux prisonniers de Dam- ,bach, après dix jours d'une humiliante captivité, ils furent mis en liberté, quand on fut assuré qu'Aleman n'en était pasi^i).

Cet attentat scandalisa les Bâlois, qui le vénéraient fort, et plus tard un chroniqueur local se complaisait à retracer la fin misérable de l'évêque de Strasbourg, qui se cassa la jambe chez une courtisane, du comte de Lutzelstein, chassé de son comté par le Palatin et mort d'un coup de lance, du comte d'Eberstein, proscrit lui aussi et qui connut la misère et la prison. « Ainsi, écrivait-il, le bienheureux Louis se vengea de ses ennemis » (2).

Dans cette ville de Bâle, où les délibérations du Concile expirant et muet n'avaient plus même la mesquine animation des années précédentes, alors que les imprécations d'un Bachenstein réveillaient au moins les échos endormis, Aleman ne resta pas longtemps après son retour de Francfort. Une des conséquences, en effet, de la réconciliation entre le Pape et l'Empire allait être l'expulsion des Pères et leurs ennemis pouvaient agir avec la dernière brusquerie, à en juger par la récente mésaventure arrivée au Cardinal. Soucieux de sa dignité pontificale, Félix partit donc pour Genève à la mi-janvier 1447 (3). Aleman l'accompagna-t-il ? Plus proba-

(i) Basler Chroniken, II, i5, et IV, 20G; Acta S5. Bolland., septembre

(a) Basler Chroniken. II, i5-i6.

(3) A Bâle encore le 7 janvier, il était le 27 à Genève, d'après son Bullaire à l'Arch, di Stato à Turin.

blement il attendit encore un peu, si quelque chance inattendue ne surgirait pas en Allemagne; lorsqu'il fallut en désespérer, pour sauver du naufrage ce qu'il pourrait, il voulut aller présider aux négociations ouvertes sur les bords du Rhône avec le roi de France, en vue de finir le schisme. Afin de les faciliter et de prévenir une débâcle au cas où le Concile serait dispersé avant de s'être valablement transféré, il fit donner à l'antipape, par décret du ic avril 1447 ((), les pleins pouvoirs de l'assemblée. Muni de cette pièce et vraisemblablement dans le courant du mois, il prit la route de Savoie après un dernier regard sur cette cathédrale de Bâle où il avait, durant dix ans, remué de son latin de feu la foule cosmopolite des Pères, tenu tête à l'Europe et fait trembler le Pape en Italie.

Il savait bien qu'il n'y reviendrait jamais et, en effet, le 20 juillet suivant, le roi des Romains somma les Bàlois de chasser le Concile. A cet ordre impérieux, pendant une année entière, bourgmestre et bourgeois résistèrent courageusement, retranchés derrière la parole donnée et les devoirs de l'hospitalité. Trois fois, à de longs intervalles, Frédéric réitéra ses injonctions ; trois fois la ville en appela au roi mieux informé. Abandonnée enfin par ses alliés suisses (2), menacée par le légat du Saint-Siège (3), elle dut céder et deux délégués comparurent pour elle à Cratz devant la cour ro3'ale, qui rendit sa sentence le 24 mai 1448 : les Bàlois devaient, sous les deux mois, dénoncer le sauf-conduit du Concile et dès auparavant, à partir du jour de la notification officielle de cette décision, ils ne devaient plus laisser procéder à aucun acte conciliaire; on voulait éviter par là que les Pères, une fois encore canoniquement réunis, pussent décréter leur translation en Savoie, afin d'y poursuivre leur œuvre schisma-

(i) Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45.

(2) Arch. de Bâle, Politisches.G. 2,Concil von Basel Akten, n*» 25.

{3) Ibid., no 23.

tique; ainsi on eût obtenu la mort sans phrase de l'assemblée. L'attachement des citoyens détourna ce danger : leurs ambassadeurs les avisèrent immédiatement de la chose et, sans perdre de temps, le 14 juin, le bourgmestre, avec ses conseillers, l'évêque et son clergé se présentèrent solennellement devant les Pères pour les avertir que. les lettres royales étaient en route et que, une fois signifiées officiellement, ils ne pourraient plus permettre au Concile de fonctionner. Aussitôt, on mit rapidement en mouvement tous les rouages préliminaires et, le 25 juin, en sa quarante-cinquième et dernière session, l'assemblée décréta sa translation à Lausanne, pour le cas où sa sécurité serait menacée en Allemagne. Le tour était joué et il était grand temps; bientôt en effet les lettres ro3'ales arrivèrent, dont notification publique fut faite aux Pères, le 28 juin. Le 4 juillet 1448, au nombre environ de cent personnes, ils quittèrent Bàle, après y avoir demeuré dix-sept ans; trois cardinaux les conduisaient, Jean de Ségovie, l'évêque de Dax et Guillaume Hugues; pendant trois lieues et demie les bourgeois les accompagnèrent sur la route de Lausanne, qu'ils poursuivirent ensuite sous l'escorte des Soleurois et des Bernois (i).

(i) Wurstisen, Bassler Chronick, 2gi-2g2 ; Urkitndenbuch,VU,n<j^ 118, i33, 140, i53, etc.; Epistola anonyma de rébus Concilii basiliensis^ Baluze, Miscellanea, III, 148 ; cf. la première session du concile de Lausanne.

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