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CHAPITRE VI

Louis Aleman président du concile de Bâle et déposition d'Eugène IV.

Ainsi s'acheva, ce 9 janvier 1438, l'œuvre ébauchée en 1436 par le nonce Traversari ; après avoir tous deux lutté, pendant près de tf'ois ans, contre la première dissolution prématurément essayée par Eugène, après avoir, quatre ans, siégé l'un et l'autre au Concile et travaillé côte à côte dans les mêmes commissions, voici qu'Aleman et Cesarini se séparaient enfin aux portes de Bàle : l'un en sortait, l'autre y rentrait et, du parti qu'il embrassait ainsi définitivement, chacun était la plus noble et la plus vraie personnification.

Pareillement austères, doux et humbles de cœur, ils avaient même expérience, môme hauteur d'esprit, même puissance de séduction ; mais à la beauté régulière du Romain, le Bugiste opposait sa tête chauve aux pommettes saillantes, aux yeux brûlants d'ardeur ; à la limpide et mélodieuse latinité de son collègue, son éloquence passionnée, vive, pressée. Egalement désintéressés, l'un devait mourir sur le champ de bataille pour cette union grecque en faveur de laquelle il avait quitté Bàle, l'autre allait s'épuiser en un labeur opiniâtre au service

d'un principe qu'il croA^ait vital. Convaincus tous deux de la nécessité et de la souveraineté des Conciles généraux et périodiques, l'un, plus clairvoyant, continuait à reconnaître dans une Papauté libre et respectée la pierre angulaire de l'Eglise catholique ; l'autre, plus logique, poursuivait, coûte que coûte, le développement intégral des prémisses posées à Constance. Plus ou moins consciemment, chacun apportait, sur le terrain de la lutte ecclésiastique, un égal patriotisme, mais tandis que sa qualité d'Italien facilitait à l'un le retour au Saint-Siège, l'autre en était éloigné par sa nationalité française. Aux troubles qui avaient, vingt ans auparavant, marqué la fin du grand schisme, tous deux avaient assisté ; mais l'un n'3^ voyait qu'une crise heureusement traversée ; l'autre, une révolution salutaire dont il fallait conserver pieusement les formules et les traditions. Voilà pourquoi, tôt ou tard, Cesarini devait abandonner le Concile et pourquoi Aleman devait alors en prendre la direction.

Parmi les Pères, l'ancien président compta peu d'imitateurs; il aurait bien voulu emmener avec lui son collègue Cervantes, mais le cardinal espagnol, d'esprit indépendant et de bonne foi scrupuleuse, après avoir soutenu Cesarini, hésita à le suivre jusqu'à la Curie et préféra demeurer à Bâle ou dans les •environs, à Baden,àConstance, neutre et sans plus prendre part aux délibérations. En même temps toutefois que le Sacré-Collège n'était plus représenté que par le seul Aleman, le nombre des archevêques, e'vêques et abbés avait aussi quelque peu diminué: ilsn'auraient plusété que quarante-deux en mars 1438, àen croire un témoignage italien, donc un peu suspect (1). Quelques hommes d'élite se trouvaient encore parmi eux : l'archevêque de Lyon combattait toujours aux côtés de notre Cardinal ; le patriarche d'Aquilée et le savant Jean de Ségovie illustraient également le Concile ; depuis quelque temps, une grande place avait été prise par deux envo3'és du roi d'Aragon, Ni-

(1) Raynaldi, a. 1438, n" G, note de Mansi.

colas Tudeschi, archevêque de Palerme, juriste e'minent dont l'autorité était incontestée (i), et Louis Pontano, protonotaire, savant personnage et grand orateur, traître tour à tour aux Pères et au Pape. Malgré son inconsistance, son talent en fit souvent pour Aleman un précieux allié (2); Tudeschi était plus convaincu mais, obligé de subordonner sa conduite à la politique de son maître, il dut aussi quelquefois prendre position contre le Cardinal. De celui-ci, l'état-major comptait encore Louis de la Palud, évoque de Lausanne, iEneas Sylvius, le futur Pie II, et d'autres que nous verrons à l'œuvre.

Toutefois, il est certain que le départ des partisans du Pape, tout en fortifiant l'unité du Concile, en avait accentué le caractère démocratique; tandis que le nombre des prélats diminuait, l'importance numérique de la majorité de clercs et gradués grandissait, en même temps que leur autorité morale, accrue par leurs succès antérieurs. Pour cette multitude,on n'avait pas,à la Curie, assez de mépris et de sarcasmes; on feignait même de la tenir pour inexistante et de réduire tout le Concile à la personnalité de Louis Aleman, qu'on représentait comme isolé à Bàle, avec quelques familiers à lui, comme l'évêque de Marseille son protégé, l'évêque de Lausanne son ami, l'évêque de Grenoble son parent (3). A en croire ses ennemis, s'il maintenait quelques Pères autour de lui par la crainte ou par la séduction, c'était pour s'en servir contre le Pape, comme d'un instrument docile et propre à venger ses injures personnelles. Qu'il n'en iùt rien, nous le savons, et nous le constaterons mieux encore en voyant le Cardinal constamment occupé à lutter contre la méfiance

(i) Cf.^'Eneas,0/?erc7, 24 ; Cugnoni, 357. Tudeschi composa en faveur du Concile un traité tout dogmatique dont on trouvera le texte latin dans Pinsson, 84^-91 8, et dont une traduction française a été publiée par Gerbais, professeur au Collège de France, à Paris, en 1697.

(2) Gobellinus, 7 ; Jean de Ségovie, 1. XI, ch. 8; Cecconi, doc. i6g; Saint-Antonin, f» 189; Raynaldi, a. i43o, n« 18.

(3) iMansi, XXXI, 67, 206.

et l'irréductible insubordination de la masse conciliaire ; pas plus qu'il ne l'avait réunie, jamais il ne la gouverna en maître et, pour s'y conserver quelque autorité, il dépensa plus d'adresse et d'activité que dans son duel même contre la cour de Rome. En un autre sens, il est cependant permis, avec ses détracteurs et ses admirateurs, de lui attribuer exclusivement la survivance inattendue du Concile pendant ses dix dernières années. Sans lui, en effet, la présidence passait, de droit, au vieux patriarche d'Aquilée, que son âge eût réduit à n'agir que par conseillers ; sous son nom, par l'archevêque de Milan ou par l'archevêque de Palerme,le roi d'Aragon ou le Msconti eussent vendu au Pape l'abdication des Pères pour un sac d'or ou pour un lambeau de terre italienne; leur manœuvre eût-elle échoué, nul prélat n'aurait pris la barre, chaque prince et parmi eux le roi de France hésitant à laisser pareille initiative à l'un de ses sujets. Dans le Concile sans chef, la démagogie eût donc été maîtresse absolue ; des chefs populaires se seraient succédé ; la confusion et l'anarchie auraient promptement amené la dissolution. Eugène avait pu l'espérer; si l'assemblée dura et dura plus que lui, c'est qu'Aleman lui prêta son autorité personnelle, son expérience consommée des hommes et des cours, son esprit de suite, son haut sens politique ; lui disparu, tout s'éteignait à Bâle; par sa présence il animait et dirigeait si bien cette bande de clercs, que, longtemps, la partie fut égale entre elle et la Papauté.

Après avoir agi quelques jours comme prwius in Concilio prelatorum (i), il fut, le 4 février 1438, en assemblée générale, proclamé président (2). Cet avènement ne le prit pas à rimproviste ; son plan était fait : il réorganiserait l'Eglise d'après les principes de Constance et la nation française dominerait dans cette Eglise. A la première partie de ce programme, depuis longtemps, on travaillait à Bàle -, restait

(i) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 2.

(2) Ibid., ch. 16.

à poursuivre sans défaillance l'œuvre entreprise, dûl-on suspendre, dût-on déposer le Pape; si la résistance d'Eugène obligeait à cette extrémité, on arracherait la victoire et on assurerait l'avenir en lui élisant un successeur docile et français.

Que le Souverain Pontife eût l'intention de se soumettre, il n'y avait aucune apparence; la veille même du jouroù Aleman avait pris la présidence effective, le 8 janvier, à Ferrare, Albergati avait ouvert ce concile qu'Eugène opposait à l'assemblée de Bâle. Le i5 février, une bulle y était publiée qui donnait ordre aux Pères de vider la ville dans les trente jours; aux délais que ses adversaires lui assignaient pour comparaître devant eux, le Pape répondait par de pareilles sommations; contre les rebelles, il prononçait l'excommunication, la privation des bénéfices et dignités; il menaçait les Bàlois d'interdit et circonvenait les seigneurs du voisinage, afin qu'ils prissent parti pour lui contre les Pères ; là-dessus il échoua (i), mais bientôt l'arrivée des Grecs à Ferrare et leur adhésion définitive allaient le fortifier encore et l'encourager à combattre sans merci ceux qu'il tenait pour d'impuissants factieux.

Des faits et gestes de la Curie, A.leman était régulièrement informé par les émissaires qu'il entretenait en Italie sans épargner la peine ni l'argent. Le premier, à Bàle, il dut ainsi savoir qu'il ne restait pas une espérance de paix. Toutefois, et comme avant le départ de Cesarini, il ne se hâta point et marcha longtemps avec une modération, une lenteur qui prouvent bien chez lui l'absence de toute animosité personnelle.il n'était pas encore président en titre lorsqu'échut le délai préalablement assigné à Eugène, on se le rappelle, pour venir se justifier à la barre des Pères ; en cas de contumace, le Pape avait été menacé de suspension. Devant cette mesure de rigueur, fallait-il reculer et peut-être, par là, para-ître avouer le

(i) Hefele, VII, 6Ô3-664 ; Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 17.

mal-fondé des prétentions conciliaires et le bon droit du Souverain Pontife ? Aleman, cette fois, ne le pensa pas ; bien des ajournements déjà avaient été consentis et il estima qu'aux injonctions méconnues de l'assemblée une sanction canonique devait enfin être mise ; à son instigation, un décret fut promulgué le 24 janvier 1438, qui suspendait le Pape au temporel et au spirituel, en lui donnant deux mois pour venir à résipiscence(i).

Pas décisif sur la route du schisme, cet acte audacieux était, depuis Constance, la première application des principes nouveaux, le premier attentat contre l'autorité séculaire du Saint- Siège, consommé au nom des Conciles souverains ; des compromis, des intrigues, des tiraillements l'ère était passée, la guerre ouverte et la question posée qui devait décider l'avenir du Christianisme. De cette situation, Aleman avait accepté la responsabilité tout entière en repoussant les objections soulevées par les princes représentés à Bâle, en demandant, en obtenant le vote de la suspension.

A l'échéance du délai nouveau prescrit au Souverain Pontife, le Cardinal aurait pu proposer la déposition ; il n'en fit rien, jugeant qu'en pareille affaire trop de précipitation messeyait. Sous son influence, le 24 mars, en la trente-deuxième session, un décret fut pris, très vif, contre ce qu'on appelait le conciliabule de Ferrare ; en même temps, les deux promoteurs et le procureur fiscal du Concile présentèrent les cent cinquante articles ou chefs d'accusation dressés contre le Pape ; la conclusion en était qu'Eugène, comme incorrigible et endurci schismatique, devait être déposé et rejeté de l'Eglise ; en conséquence, une nouvelle citation lui fut faite qu'on afficha, le 3o mars, aux portes de la cathédrale ; trente jours étaient laissés au prévenu pour demander à être entendu contre les promoteurs, comme à ceux-ci pour rechercher les témoins à charge. Ce terme expira le 28 avril et, ce jour-là, en

(i) Jean de Se'govie, 1. XIII, ch. 7.

assemblée générale, comme les ambassadeurs d'Espagne et de Milan réclamaient un nouveau sursis, Aleman combattit leur motion, disant qu'on reprochait aux Pères d'avoir émis contre Eugène de fausses accusations ; que, pour se justifier, on devait procéder sans retard à l'examen et à la vérification des articles dressés contre le Pape. Deux évêques furent alors à la porte demander si le Souverain Pontife était là ou quelqu'un pour lui -, quand on l'eut également crié sur les gradins du fauteuil occupé par le Cardinal, Eugène fut de nouveau déclaré contumace et les promoteurs admis à faire la preuve du réquisitoire, dont l'étude fut confiée à la commission déjà constituée pour le procès pontifical ( i).

Alors commencèrent les opérations de procédure qu'il était facile d'accélérer ou de ralentir selon les circonstances, sans avoir à décréter, comme devant, ces rigoureux délais qu'il fallait ensuite prolonger. Si d'ailleurs, de ces ajournements, Aleman avait été si prodigue; si, de même, il laissa durer plus d'un an la procédure ouverte le 28 avril, ce n'était pas seulement, chez lui. mansuétude chrétienne, respect des formes ou souci de ne pas heurter trop brusquement le sentiment catholique. A cette marche lente, à ces ménagements, à ces procédés dilatoires, il fut contraint par l'attitude à peu près unanime des cours européennes. Depuis que, par la retraite de Cesarini, l'opposition favorable au Pape avait disparu et laissé le champ libre à notre Cardinal, ce qu'il trouvait en face de lui, c'étaient ces représentants accrédités à Bàle par les princes chrétiens. Naguère, l'envoi de ces ambassadeurs avait été sollicité par les Pères eux-mêmes, comme une marque de déférence due à l'Eglise ; de 1431 à 1433, leur arrivée avait été joveusement saluée et l'on s'était flatté d'}' voir une adhésion formelle de l'Europe au Concile ; de fait, à cette époque, en maintenant leurs délégués auprès de l'assemblée, les puissances avaient manifesté qu'elles ne reconnaissaient pas la première

(i) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 18-24, 3o.

dissolution tentée par Eugène et cette alliance plus ou moins explicite avec ceux de Bâle avait grandement facilité leurs premiers succès. A cette entente, ensuite, la campagne d'Avignon avait porté une atteinte grave en découvrant les susceptibilités nationales et, maintenant que les sympathies premières étaient lassées, maintenant qu'il avait perdu le meilleur de son prestige, maintenant qu'il avait ouvert contre le Pape un second et plus grave conflit, le Concile allait avoir à compter avec ces mêmes princes temporels que, jadis, il avait invités à pénétrer sur le terrain ecclésiastique. D'aucun d'eux, à la vérité, il n'avait encore à craindre une hostilité déclarée ; au contraire, à l'exception du duc de Bourgogne et de quelques Etats italiens, tous restèrent sourds à l'appel d'Eugène, tous refusèrent de prendre part aux délibérations de Ferrare et continuèrent d'entretenir leurs ambassadeurs auprès du Concile dissous par le Saint-Siège. Tant'd'égards nuisirent aux Pères ; alors, en effet, que, libre dans son isolement, le Pape allait pouvoir les combattre à son gré, sans entraves, sans ménager personne, ses adversaires devaient s'épuiser en de vains efforts pour garder le compromettant appui des souverains. Dans les discussions de Bâle, si confuses déjà, ils introduisirent, pour les troubler encore, leur politique personnelle et leurs intérêts opposés ; par les concessions les plus contraires aux principes du Concile, les plus nuisibles donc à son ascendant moral, ils se firent payer une illusoire assistance ; des sujets qu'il comptait parmi les Pères, chacun prétendit inspirer le vote et les discours, et l'assemblée tendit ainsi à se diviser en groupes politiques. Eût-elle été, comme à Constance, constituée par nations, ces dissensions eussent tôt fait de la paralyser et la présidence d'Aleman n'eût pas duré six mois ; on le lui objecta bien souvent, qu'il avait contre lui les Italiens et les Espagnols, et que leur union devait arrêter les mesures qu'il prétendait prendre au nom des Allemands et des Français ; à ces tentatives d'obstruction, sa réponse était simple, grâce à l'organisation par députations qu'il avait trouvée fonctionnant

à Bàle dès son arrivée ; dans chacun de ces quatre bureaux, en effet, la majorité appartenait à son parti et, lorsqu'on en

venait au vote, les nations dissidentes perdaient toute influence; mais, dans les délibérations préliminaires, que de temps perdu^ que de manœuvres à déjouer, que de précautions à prendre ! Cette action des princes séculiers, elle ne se manifesta jamais autant qu'au cours du procès ouvert contre le Pape : les uns voulaient détourner un schisme qu'ils redoutaient ; les autres, en ajourner l'éclosion au mieux de leurs intérêts privés ; à chaque instant ils intervinrent, par leurs ambassadeurs accrédités ou par l'envoi de missions extraordinaires demandant un sursis, proposant un accommodement. Il est sûr qu'Aleman eût pu brusquer les choses et que, s'il eût insisté quelque peu, en invoquant l'indépendance du pouvoir spirituel, le Concile aurait immédiatement voté la déposition au Souverain Pontife. Plus que toute autre, cette solution prompte aurait assuré le triomphe définitif de ses principes, pourvu, toutefois, qu'elle eût été acceptée par les puissances ; qu'au contraire on discutât la semence portée par les Pères, que même on la méconnût, c'était à leur autorité une atteinte irrémédiable. Mieux valait donc, sembla-t-il à notre Cardinal, essayer de s'entendre avant d'agir avec les principaux chefs d'Etats, dût-on payer cet accord de quelques complaisances, de quelques ajournements. Ce faisant, d'ailleurs, il se conformerait à ces précédents du grand schisme qui lui étaient si chers; n'avait-il pas vu, alors, un roi des Romains, un roi de France prendre la direction des affaires ecclésiastiques, appelés qu'ils v étaient dès lors par les déchirements de la Chrétienté ? Il n'y avait pas encore, comme au temps de Constance, plusieurs prétendants à la tiare, mais déjà deux assemblées, l'une par l'autre excommuniées, se disputaient le titre de concile. A même situation, mêmes conséquences, et Aleman n'hésita pas à laisser porter la question sur le terrain politique. L'année précédente encore théologien et canoniste contre Cervantes et Cesarini, il se fit momentanément diplomate et l'année 1438 se passa pour lui

tout entière à recevoir des ambassadeurs, à rédiger des instructions, à prendre position sur l'échiquier européen.

Le souverain que les'derniers événements, comme la nationalité de la majorité des Pères, mettaient au premier plan, c'était le roi de France; en faveur de Bàle contre Ferrare, il venait de se déclarer le 23 janvier ( i ), mais, peu après le décret de suspension, il écrivit au Concile afin qu'on procédât plus doucement contre le Pape; son représentant à Bàle, le fougueux archevêque de Lyon, voulut expliquer que, si son maître parlait ainsi, c'était seulement pour se dégager vis-àvis de la Curie et Aleman ajouta, pour atténuer encore l'effet de cette lettre, qu'elle était antérieure aux dernières attaques d'Eugène contre les . Pères (2). Il n'en restait pas moins que Charles VII désapprouverait la condamnation du Souverain Pontife et notre Cardinal, pour le gagner, lui fit envoyer le texte de tous les décrets de réforme rendus à Bàle ; on savait qu'il en était de très conformes aux vues du gouvernement royal et l'on espérait que, à la prière du Concile, le Roi les ratifierait en bloc, y compris le décret de suspension. Une assemblée du clergé français fut convoquée à ce propos, qui s'ouvrit à Bourges le 5 juin. C'était un succès, mais Aleman s'inquiéta en apprenant que le Pape y déléguait quatre ambassadeurs ; de leur côté, les Pères y furent représentés, entre autres, par Thomas de Courcelles et Guillaume Hugues, archidiacre de Metz-, entre les deux partis la lutte fut chaude J à Bourges et, le 20 juin, sur avis de ses prélats, le Roi répondit! au Concile, qu'il qualifiait ainsi dans sa lettre au grand' déplaisir des nonces, en exposant qu'il se proposait d'intervenir et en demandant qu'on ralentît la procédure engagée] contre Eugène-, hors le décret de suspension, qu'il réservait^ il acceptait toutes les réformes décidées par le Concile, moyennant certaines modifications qu'on avait élaborées à Bourges;

(i) De Beauoourt, III, 844; Bibl. Nat., ms. lat. iSiy, fo 3. (2) Jean de Ségovie, 1. XIII, cli. 25.

ce texte, neuf en quelques points, il l'envoyait à Bâle afin qu'il y fût ratifié et, en attendant, il allait le publier, le 7 Juillet, sous forme d'édit royal : c'était la Pragmatique Sanction! Pour la présenter aux Pères, une ambassade française arriva donc en octobre; neuf personnages qui la composaient se firent incorporer et notre Cardinal de s'en réjouir, heureux de si brillantes recrues. A l'examen des concessions demandées par les Français, une commission fut nommée et y consacra des veilles assidues, à en croire Aleman. Lui-même attribuait à cette affaire une grande importance, content de voir les décrets de réforme acceptés en substance et le Concile toujours reconnu par Charles VII, malgré l'opposition d'Eugène; il se prit à espérer çt, le 24 novembre, il écrivait à son ami' Jean Grunwalder, vicaire de Freising, une lettre ardente pour l'inviter à venir au plus tôt reprendre son poste à Bâle, en lui représentant toute la gravité du moment (i).

Cette entente possible de notre Cardinal avec le roi de France inquiétait bien du monde et surtout, à cette époque, l'astucieux duc de Milan. Au moment où Aleman avait pris la présidence, Philippe-Marie Visconti était un vieil ami du Concile, parce qu'il était l'irréconciliable adversaire de Venise, de Florence et de leur aUié le Saint-Père; même, en 1435, il avait dressé un guet-apens contre la personne d'Eugène et,' la même année, il avait repoussé un arbitrage peut-être mollement proposé par les Pères. Deux ans auparavant, c'était, on se le rappelle, grâce à son assistance que notre Cardinal avait pu quitter Rome et, depuis, il avait maintenu son alliance avec Bâle, où il avait combattu violemment le choix de Florence, quand il s'était agi de désigner une ville pour le synode grécolatm ; en vain les amis du Pape avaient fait appel ï son patriotisme; ami des modes et de la littérature françaises, Visconti se souciait peu de l'Italie et, après avoir opposé aux préten-

(0 De Beaucourt, III, 352-3b5; Jean de Ségovie, I.XIII, ch 3q etdS- Mansi, XXX, 1224. y ^4^,

tions de la Seigneurie la candidature de sa ville de Pavie, il avait fait voter ses agents pour Avignon, servant ainsi les desseins d'Aleman. Ensuite, en face des propositions qui lui venaient d'Eugène, il avait adopté une attitude plus re'servée, laissant entendre au Pape que, moyennant des concessions politiques, il était disposé à le soutenir sur le terrain spirituel ; les prélats lombards furent alors invités à se tenir prêts à partir, au premier avis, pour Bâle ou pour Ferrare, selon les circonstances ; du reste, Visconti continuait à souffler sur le feu, pour vendre plus cher un jour son adhésion ; le 3i décembre 1437, il avait fait renouveler au Concile ses offres de service, en engageant aussi son allié le roi d'Aragon (i).

Plus tard venu parmi les amis de Bâle, celui-ci n'avait pris parti qu'en 1436, quand Eugène avait envoyé contre lui, dans le Napolitain, une armée au secours du roi René. Afin d'obtenir des Pères l'investiture du royaume contesté, Alfonse leur avait adressé, en 1437, l'archevêque de Palerme et d'autres ambassadeurs ; mais, sujet de l'Angevin en tant que prélat provençal, Aleman s'était vu obligé de défendre les droits de son souverain, quelque dévoué que Renéfût au Pape; grâce à son intervention et à la nationalité française de la majorité, le Concile gardait la neutralité dans le confîit des Deux-Siciles. Toutefois le roi d'Aragon, content de contrecarrer Eugène sur ce point, maintint à Bâle son ambassade et son appui; comme Visconti, lorsque notre Cardinal prit le fauteuil de Cesarini, Alfonse venait d'encourager de nouveau les Pères contre le Pape (2).

Du Milanais comme de l'Aragonais l'alliance était précaire et l'événement pouvait la rompre du jour au lendemain ; ni

(i) Osio, III, 118, 141, 145, i53 ; Muratori, XX, Philippi-Marie Vicecomitis vita, atictore Petro Candido Decembrio, cap, 44 et 62 ; Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 4.

(2) Lecoy, I, 149-150, i82-:83 ; Spondanus, a. 1486, n° i ; Jean de Ségovie, 1. XII, ch. 27; cf. Eduard Preiswerk, Der Einfluss Aragons aiif den Pro^ess des Basler Konpls gegen Papst Eiigen IV, Bâ!e, 1902.

l'un ni l'autre, d'ailleurs, n'était de taille à garantir le succès du Concile sur le terrain spirituel; mais, si l'on en arrivait à déposer Eugène, leurs armées pouvaient être utiles à Aleman pour conquérir au Pape de son choix les Etats du Saint-Siège. Déjà, le décret de suspension en confiait l'administration à des commissaires de l'assemblée, que notre Cardinal fut appelé à présider; par acte du 3i janvier 1488, il reçut ainsi des Pères le gouvernement de cette même Romagne qu'il avait jadis administrée pour le Pape. Peut-être invoqua-t-il ce souvenir et les sympathies qu'il avait conservées dans ce pays (i) pour engager le Concile à disposer, en premier lieu, de la province bolonaise ; mais c'est aussi que les légats de Bâle avaient d'abord à faire œuvre de conquérants et qu'ils n'y pouvaient réussir qu'avec l'aide du Visconti ; il avait convoité le territoire de Bologne et l'on espérait que, à l'invitation des Pères, il s'en emparerait, délogeant ainsi Eugène de Ferrare. Pareille hardiesse n'entrait pas dans les plans du rusé Milanais qui plusieurs mois durant, amusa l'assemblée en répondant à ses exhortations par d'inacceptables prétentions (2).

En même temps, il entamait à Baie, contre Aleman, avec son ami d'Aragon, une campagne qui dura longtemps, tour à tour sourde ou violente. Le décret de suspension, prononcé le 24 janvier 1438, avait étonné les deux compères, alarmés de reconnaître en notre Cardinal une foi sincère, inaccessible à leurs mesquines suggestions. Or, que le procès du Pape finît par aboutir à une condamnation, c'est ce qu'ils n'entendaient pas, privés qu'ils eussent alors été de leur grand moyen de pression sur Eugène. Par ordre donc et brusquement, leurs ambassadeurs commencèrent une opposition acharnée contre Aleman, et cherchèrent à créer un parti modéré où l'on ne

(1) Cf. les lettres qu'il en recevait, Bibl. Nat., ms. lat. ibin, fo

et 12

(.) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 7. 8 et Sg; B.bl. de Genève, ms. lat. 17, no 4e,

saurait voir un groupe de respectables défenseurs du Saint- Siège ; quel que fût, en effet, le talent de Pontano ou de Tudeschi, quelqu'influence qu'ils aient pu quelquefois acquérir sur des âmes sincères en rappelant les droits traditionnels de la Papauté, au fond, ce qu'ils défendaient, c'était la politique hypocrite de leurs maîtres, et ce qu'ils attaquaient, c'était l'attitude de notre Cardinal en ce qu'elle avait de franc et de hardi. Du jour au lendemain, une lettre venue de Naples ou de Milan les obligeait à se contredire et, si ce rôle pouvait plaire au versatile Pontano, Tudeschi convintsouvent de ce qu'il lui coûtait. Pour bassement inspirée, d'ailleurs, que fût cette opposition, elle suffit à rompre l'unité conciliaire qui avait décidé le départ de Cesarini ; la tâche d'Aleman en fut plus difficile ; chaque jour, il devait répondre à l'un ou à l'autre de ses adversaires et défendre contre eux les principes les plus essentiels du Concile, l'organisation par députations, le droit dévote reconnu aux simples prêtres. Parfois, il dut consentir à ce qu'un délai fût pris à leur demande, mais chaque fois que la procédure engagée contre le Pape fit un pas, ce fut lui qui l'emporta sur eux.

Non content de gêner ainsi l'action de notre Cardinal à Bâle, et d'v soulever contre lui les plus désagréables incidents personnels, le Visconti le combattait en Allemagne et il écrivait au roi des Romains que tout le mal venait des prélats de France, qu'ils ne voulaient avoir un pape à leur dévotion que pour tirer à soi Tempire et que, donc, la Germanie se méfiât de l'ambition française et des machinations de Louis (i). Mais le duc de Milan ne réussit guère à effrayer les Allemands d'un danger auquel, un an auparavant, lui-même il ne croyait pas, et les négociations continuèrent entre le Concile et l'Empire. Avant même le départ de Cesarini, elles avaient commencé, en

(i) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 41 ; il est donc inutile de réfuter les bruits qui coururent, que l'attitude d'Aleman était dus à l'influence du duc de Milan ; cf. Monod, i25.

août 1437, par une intervention de Sigismond en faveur du Pape et, pendant près de deux ans, Aleman allait y présider, sans que jamais s'interrompît l'échange des notes ou des ambassadeurs, alors qu'avec les autres puissances les relations des Pères n'étaient qu'intermittente3. De cette situation toute spéciale des Allemands auprès d'un Concile dont la majorité était française, les causes sont multiples : chez eux, l'assemblée siégeait ; chez eux, plus que partout ailleurs, le besoin de la réforme se faisait sentir, comme la crise hussite l'avait assez prouvé ; chez eux, surtout, manquait un pouvoir central capable d'une détermination prompte et de quelque esprit de suite. En cas d'interrègne, le collège électoral s'abstenait de conclure en rien; un roi des Romains était-il nommé, il n'avait pas l'autorité nécessaire pour imposer à ses sujets une ligne de conduite ; bientôt certains Electeurs se déclaraient contre lui et se plaisaient à le contrarier jusque sur le terrain ecclésiastique. Autant, de par son règlement, le Concile était impuissant à prendre une détermination rapide, autant, de par sa constitution, l'Empire était lent à se mouvoir dans un sens ou dans l'autre ; il s'ensuivit qu'entre eux les négociations étaient interminables ; aux assemblées générales et aux sessions, les congrès et les diètes répondaient sans que l'on fit un pas, ou si, enfin, l'on obtenait un résultat quelconque, c'est qu'Aleman s'était vu contraint de brusquer un peu les choses.

Au moment où il prit la présidence à Bâle, Sigismond venait de mourir, mais les Electeurs continuaient d'insister pour qu'on ajournât le procès d'Eugène ; notre Cardinal objecta que les Pères étaient liés par leurs propres décrets : qu'ils agissent, disait-il, ce sera pour le Pape un avertissement salutaire et, grâce au délai dont on conviendra ultérieurement, les princes allemands auront tout le temps de procurer la paix ( i) ; ainsi passa le décret de suspension, du 24 janvier 1438. Deux mois plus tard, le 17 mars, assemblés à Francfort pour choisir

(1) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 4 et G.

un successeur à Sigismond, les Electeurs y répondirent par leur fameuse déclaration de neutralité : dans cet acte ils protestaient, en présence du conflit ouv^ert, ne pouvoir favoriser un parti contre l'autre et annonçaient leur intention de travailler à rétablir l'entente, de concert avec le souverain qu'ils allaient élire-, si, sous les six mois, on n'aboutissait pas, alors ils rechercheraient auquel des deux, Pape ou Concile, tout TEmpire ensemble adhérerait (i).

Cette grave nouvelle produisit à Bâle une grosse et pénible impression. Aleman comprit qu'il fallait temporiser et, pressé de surseoir par les ambassadeurs du collège électoral, il leur donna satisfaction, on se le rappelle, en certaine mesure, par la résolution du 28 avril (2). Mais, en même temps qu'il avait décidé la neutralité, le congrès de Francfort avait émis le projet, longtemps caressé dans la suite et jamais réalisé, de ramener la paix en réunissant, dans une ville allemande, un nouveau Concile reconnu à la fois par le Pape, qui s"*}' ferait représenter, et par les Pères, qui s'y transporteraient. En ellemême, cette solution était fort douteuse, si l'on songeait que, quelques mois auparavant, les adversaires étaient encore assemblés et que, de cette situation, le schisme était pourtant sorti. Toutefois, et les Electeurs l'espéraient, le départ de Bâle aurait pu soustraire la majorité à cette espèce d'enchantement qu'exerçaient sur elle ces deux mots Concilhim Basiliense, devenus synonymes d'adversaire irréconciliable du Saint-Siège. Peut-être, en renouvelant l'esprit et aussi le personnel de l'assemblée, en aurait-on rendu les dispositions plus pacifiques,d'autant qu'en acceptant cette translation Eugène eût dû renoncer à sa tentative de Ferrare, pour la plus grande gloire du parti d' Aleman ; par compensation, toute la procédure entamée contre lui serait tombée. Les pires obstacles à l'entente ainsi mis de côté, et la réouverture du Concile dans une ville

(i) Hefele, VII, 771-772.

(2) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 28-29.

plus centrale de l'Empire }• attirant en plus grand nombre le clergé allemand, on pourrait y faire prendre quelques décisions favorables à l'Eglise germanique et presser doucement ensuite sur les Pères pour hâter une dissolution paisible. De cette proposition spécieuse, qu'il eut bien souvent à repousser de front ou par des moyens dilatoires, Aleman voyait dès lors tous les dangers ; il sentait que, au prix d'une humiliation passagère, elle assurait en définitive la victoire à Eugène. Au Concile, ilest vrai, on offrait de prononcer lui-même sa translation et cette mesure, ensoi, n'avait rien de contraire à ses décrets ou à ceux de Constance ; mais, en pratique, quitter Bâle, devenue la Rome conciliaire, où s'était laborieusement développé le mécanisme très compliqué de l'assemblée, de ses tribunaux, de ses commissions, de sa chancellerie ; se livrer aux hasards d'un déménagement, laisser les Pères se séparer, au risque de perdre l'esprit commun de résistance ; ^'exposer à voir retarder, sous un prétexte quelconque, peste ou guerre, la réouverture du Concile dans la ville désignée ; à voir, pendant ce délai, les troupes perdre pied et se disperser ; à voir des éléments nouveaux former une majorité qu'animeraient des tendances nouvelles ; se lancer enfin dans l'inconnu, c'était se vouer à la défaite. Aleman et les siens n'étaient forts qu'à Bâle; hors des murs, ce n'était plus qu'un cardinal et une poignée de prêtres ou de moines ; en dedans des murs, ils étaient un principe que l'Europe hésitait à abandonner : il fallait demeurer.

Le 14 juin, l'ambassadeur Jean de Lysura présenta aux Pères ce projet de translationqu'avaient imaginé les Electeurs \ il devait être examiné dans une diète où le Pape, pressenti, avait promis d'envoyer ses légats; le Concile était invité à l'imiter et à suspendre, en attendant, le procès ouvert contre Eugène. Au cours des discussions violentes que cette dernière proposition souleva, Aleman combattit une motion de l'opposition tendant à remettre, par acte formel, à trois mois, la reprise de la procédure ; ses arguments étaient toujours les mêmes: le Pape, disait-il, avait commencé la lutte, et là-dessus

il donnait des détails tenus de ses correspondants privés; les Pères se devaient de se défendre et^ pour tous ces délais, « l'un entraînerait l'autre et celui-ci un troisième et ainsi de suite^ jusqu'à l'anéantissement de l'assemblée 3). L'archevêque de Lyon le soutenait, attaquant aussi le projet d'un nouveau concile en Allemagne; il affirmait, d'après les exemples de Constance, que l'Empire n'offrait aux Françaisaucune sécurité, et qu'en tout cas ses compatriotes n'y pourraient consentir avant d'avoir consulté le roi Charles. Enfin, le 3o juin, notre Cardinal répondit aux ambassadeurs qu'ils pouvaient partir, que les Pères enverraient à leur Diète ; l'un des envoyés demandant une réponse plus nette, quant au sursis, Louis la refusa, ajoutant qu'elle était assez facile à prévoir sans qu'il eût à la formuler explicitement; les Allemands ne savaient-ils pas mieux que personne que, depuis un an, le procès avait été renvoyé de délais en délais (i) ?

On le suspendit en effet jusqu'au retour^ en septembre, des membres délégués à la Diète; elle s'était ouverte à Nuremberg, le 20 juillet, et le nouveau roi des Romains, Albert, y avait présidé. Quelque temps, les Pères avaient compté sur lui ; en janvier, devenu roi de Hongrie à la mort de Sigismond, il leur avait adressé l'expression de son dévouement et Aleman avait répondu à ses ambassadeurs en termes très courtois; élu chef de l'Empire, il avait, le 4 mai, écrit une lettre fort aimable accompagnée d'un nouveau sauf-conduit rédigé toutefois sous une forme moins solennelle qu'on ne s'y attendait à Bâle et il tardait à nommer un protecteur au Concile, afin de se réserver un moyen d'agir sur les Pères (2). A la Diète, il s'était retranché derrière le serment prêté à son couronnement, de ne rien faire de grave en matière ecclésiastique sans le concours des Electeurs ; quant au Pape, ses représentants n'avaient pas paru ; tout s'était passé en protestations

(1) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 34-38.

(2) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 1, 32 ; cf. Richter, 14 et s.

échangées sans le moindre résultat ; un deuxième congrès était convoqué à Nuremberg, auquel, de Bâle, on envoya de nouveau (i).

En attendant, la procédure ouverte contre Eugène pouvait être poursuivie. On en parla, la discussion s'envenima; sans y prendre grande part personnelle et publique, Aleman, qui voulait la reprise du procès, sut l'obtenir en la présentant, non point comme un acheminement à la déposition, mais comme la liquidation nécessaire du long acte d'accusation dressé contre le Souverain Pontife et laissé en suspens, situation qu'il prétendait aussi préjudiciable au Pape qu'au Concile. En vain l'archevêque de Palerme s'agitait en faveur de l'ajournement; notre Cardinal n'eut pas à lui répondre, le patriarche d'Aquilée s'en chargea, disant que le diable et non l'Esprit- Saint parlait en Tudeschi, autrefois si fier ennemi d'Eugène, aujourd'hui corrompu par le Visconti, raison de plus, ajoutait l'orateur, pour se hâter avant que l'or milanais eût gagné toute l'assemblée. Le 17 octobre, des protestations contre la reprise du procès furent présentées par les ambassadeurs de Castille, d'Aragon^ de Navarre et de Milan; le soir même, conclusion était prise conformément aux désirs d'Aleman (2).

Cette décision était toute de principe: on ne pouvait rien faire avant de connaître le résultat de la deuxième diète de Nuremberg; les délégués des Pères en revinrent,en décembre, après un voyage inutile (3); on n'avait rien conclu et, avec eux, des ambassadeurs allemands arrivèrent, chargés de demander de nouveau, au nom de l'Empire, la translation du Concile. Cette négociation devait durer près de trois mois et Aleman y prendre une part quotidienne, cherchant aménager à la fois le présent et Tavenir.

Il eut soin d'abord de se faire remettre une note écrite par

(i) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 42, 43, 45.

(2) Ibid., ch. 45-46.

(3) Jean de Segovie, 1. .XIV, ch. 2 et 3.

les envoyés de la Diète et, le 1 5 décembre, présenta ses premières objections, demandant pourquoi, après qu'ils avaient verbalement proposé au Concile de choisir la ville nouvelle, leur texte parlait simplement de son consentement; quelle certitude ils avaient de voir les Grecs accepter ce rendez-vous, et comment ils savaient que, dans ce lieu mieux qu'à Bâle, on pourrait faire la réforme et tout ce qu'ils disaient. Le lendemain, les ambassadeurs répliquèrent que l'essentiel désir du roi des Romains était la translation, que, dans cet espoir seulement,il avait accrédité une ambassade auprès des Pères et leur promettait un nouveau protecteur. « Devons-nous, répartit le Cardinal, comprendre que nous n'obtiendrons rien de votre maître si nous n'obéissons à ses instigations? Va-t-on procéder par marchandage dans les affaires de l'Eglise ? Il serait utile au moins que ces choses ne s'ébruitassent pas. car la liberté et la sécurité du Concile en pourraient passer pour compromises ». On le rassura; de fait, il ne s'inquiétait guère et ne cherchait qu'une diversion contre cette idée de translation, qu'il estimait très dangereuse. Dans la même intention, il fit rédiger, par sa députation de la Foi, un projet de réponse à présenter à la note allemande : que le Pape, y était-il dit, se soumette à tous les décrets de Constance, désavoue l'assemblée de Ferrare, révoque tous ses actes contre les Pères; que le roi des Romains, préalablement à toute translation et sans condition, renouvelle en forme le sauf-conduit et donne un protecteur : alors le Concile étudiera les propositions de la Diète et, s'il y a lieu, se transférera à Constance ou Mayence.

C'était la translation renvoyée aux calendes grecques ; Aleman le savait bien et lorsque, le 24 décembre, il fit donner lecture de son texte, il s'attendait à des protestations, mais il feignit de s'en étonner : « Si le roi des Romains et les Electeurs, répliqua-t-il à leurs envoyés, ont montré du dévouement à l'Eglise, les commissaires des Pères, de leur côté, ont examiné leurs off"res si diligemment que, le matin et le soir jusque souvent après deux heures de la nuit, ils y ont travaillé sans relâ-

che; on nous demandait une réponse, nous la présentons, en vérité de quoi se plaint-on ? »

En Janvier 1439 et en février, les conférences continuèrent et, au cours de ces discussions, la division du Concile par nation allait en s'accentuant. Un jour, au milieu du tumulte, la foule des Pères, en désarroi, se tourna vers Aleman comme pour lui demander une direction ; notre Cardinal répondit à cet appel avec la douceur et la ténacité qui le caractérisaient : « Le zèle des ambassadeurs, dit-il, est digne d'éloge, mais la motion que j'ai proposée au nom des commissaires est la seule acceptable ». Sa fermeté apaisa les disputes et l'on convînt que la commission rédigerait la réponse définitive à faire aux Allemands; elle fut lue le 20 février en assemblée générale et se bornait, après avoir énuméré tous les inconvénients d'une translation, à certifier la bonne volonté du Concile au cas où des garanties suffisantes lui seraient données. Au vrai, c'était un refus et un grand succès pour le Cardinal (i). Les ambassadeurs annoncèrent alors qu'une diète allait se tenir et demandèrent que les Pères 3^ déléguassent des leurs afin d'y poursuivre les négociations ; on y consentit, sans vouloir cependant donner de pleins pouvoirs aux membres qu'on désigna pour aller à cette assemblée ; même, à ce propos, l'archevêque de Palerme attaqua avec violence Aleman, qui l'emporta; sous son inspiration, les légats furent, le 27 février, chargés de demeurer intransigeants sur les principes. C'était l'échec certain des délibérations qui s'ouvrirent, le 5 mars, à Mayence ; en effet tout y fut tenté pour amener à un accommodement les délégués, qui persistèrent à exiger, avant toute translation, des garanties précises, entre autres, que la nouvelle assemblée fût réputée même chose que le concile de Bâle et que, si le Pape, refusait d'en accepter les dogmes, les princes prendraient alors le parti des Pères; on finit par convenir que les négociations

(i) Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 5, 6, 8, 9, 10, 14-17 ; cf. la lettre d'Aleman à Jean Grunwalder, Mansi,XXX, i233-i236.

continueraient à Bâle. En y rapportant ces nouvelles, en avril, les légats se plurent à rappeler les honneurs dont, à Mayence, ils avaient été l'objet. Aleman en rendit grâces à Dieu, loua les délégués de s'être montrés prudents et simples, selon la parole de l'Evangile, et fît l'éloge aussi des Electeurs et des autres membres de la Diète, affirmant que le dévouement des Pères répondait à leur zèle (i).

Il était coutumier de ces bonnes paroles, mais peu disposé à s'en payer lui-même ; il comprenait bien que, à se laisser ainsi pousser par les Allemands de délai en délai, jamais on n'en finirait, et que l'autorité du Concile serait à la fin tournée en dérision, si, par une mesure énergique, on n'y remédiait promptement. Aussi avait-il pris ses précautions et, de ce que la diète de Mayence retenait éloignés les ambassadeurs de tous les princes, profité pour faire faire, au procès contre Eugène, un pas décisif.

De reprendre les cent-cinquante articles autrefois déposés contre celui-ci, d'entendre les témoins, de procéder selon les lenteurs du droit canonique, en face de l'opposition créée par Tudeschi, le parti gris, comme on disait (2), c'eût été s'engager dans une impasse. Aleman adopta une autre marche : faire déclarer Eugène coupable d'hérésie, comme, au temps du grand schisme, à Pise, Benoît XIII et Grégoire XII, et c'était, sans autre forme de procès, suffisant pour la déposition.

Lancée en mars 1439, l'idée fit beaucoup parler les théologiens de Bâle; les uns niaient que le Pape fût hérétique, les autres l'accordaient, d'autres le tenaient, par surcroît, pour relaps ; cette dernière opinion finit par prévaloir, grâce à l'activité de l'abbé écossais de Dundrennan, que nous retrouverons souvent à côté du Cardinal, comme d'un Dominicain bourguignon, frère Nicolas, petit homme subtil et remuant ; sur le terrain théologique, Aleman avait encore un autre auxi-

(i) Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 18, 24-29 ; iEneas, Opéra, 3. (2) iEneas, Opéra, 3.

liaire, le Mineur espagnol François de Fusce, savant docteur que ses compatriotes, un jour qu'il accompagnait chez lui le Cardinal, faillirent assommer à coups de bâton (i). Parleurs soins, un comité de théologiens répondit aux questions posées par Aleman (2), en établissant, d'une part, ces trois dogmes : que le Concile était supérieur au Pape ; que le Pape ne pouvait dissoudre un Concile malgré lui, et qu'à contredire l'une ou l'autre de ces assertions^ on serait hérétique; d'autre part, ces cinq faits : qu'Eugène avait agi contre ces dogmes en prononçant la première dissolution du Concile ; que, averti par les Pères, il avait reconnu son erreur ; que, par la seconde dissolution, par sa contumace dans le procès intenté contre lui, et par la réunion d'une autre assemblée sous le nom de concile, il s'était mis de nouveau en contradiction avec les dogmes ci-dessus.

Un grand pas était fait et une base fournie à la discussion. Quand les légats furent revenus de Mayence, le i5 avril, Aleman fit proposer aux députations d'élire une commission qu'on chargerait d'étudier les huit articles des théologiens ; le soir même, environ cinquante commissaires, des plus distingués prélats et docteurs, s'assemblaient dans la salle du Chapitre de la cathédrale. La délibération s'ouvrit, très animée, et dura les jours suivants, matin et soir ; le Cardinal, pressé d'agir, s'était fait recommander par les Pères la plus grande diligence et donner le pouvoir, dont il usa, de suspendre les travaux ordinaires des députations, avec le droit de tenir séance quand bien même, par calcul, les commissaires de la minorité s'abstiendraient de paraître. En son titre de juge de la Foi, il présidait à la commission et jamais son sang-froid ne lui fut

(') Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 46; cf. ^neas, Opéra, 749.

(2) Pour se convaincre de la part personnelle prise à cette affaire par Aleman, il suffit de rapprocher des articles qu'on élabora ceux que, quelque temps auparavant, il signalait à Jean Grunwalder comme les plus urgents à définir : Mansi, XXX, i233.

plus nécessaire, car il eut à subir de rudes assauts ; il était soutenu par de grands clercs, Jean de Ségovie, Thomas de Courcelles; Tudeschi parlait contre; Nicolas Lamy, procureur de la Foi et théologien de Paris, donnait la parole tour à tour à chacun ; un secrétaire prenait note des discours ; enfin, après six jours de discussion, les huit articles furent approuvés (i).

Aussitôt présentés aux députations par Aleman, qui demandait qu'on se hâtât, ils y furent attaqués par les représentants des puissances, qui ne ménagèrent pas les menaces; seule, la députation des Affaires mixtes ne retint que les trois premiers dogmes et rejeta le reste, où le Pape était personnellement visé; dans le même bureau, l'archevêque de Lyon, en sa qualité d'ambassadeur de France, dut faire taire ses convictions personnelles et repousser les cinq derniers articles; les trois autres députations adoptèrent l'ensemble, sur lequel restait à conclure, le 24, en assemblée générale. On s'y prépara comme à une grande journée ; les représentants d'Aragon et de Milan, chefs de l'opposition, comme de son côté le Cardinal, exhortèrent leurs partisans à la fermeté et rappelèrent des villes voisines les Pères que les débuts d'une épidémie avaient engagés à quitter Bâle ; Pontano, entre autres, qui se soignait à Baden, fut mandé par Tudeschi et revint avec beaucoup de leurs amis ; il arriva aussi de nouveaux prélats envoyés à la rescousse par le roi Alfonse. Tout le corps diplomatique s'était mis d'accord pour empêcher les articles de passer ; l'Europe entière se coalisait contre Aleman (2).

La séance du 24 avril s'ouvrit par un discours de l'évêque de Burgos, orateur de Castille; au nom de son maître, du roi d'Aragon et du duc de Milan, il demanda le renvoi sous prétexte que, par égard pour ces princes comme pour le roi de France et le roi des Romains, il fallait attendre le retour de

(i) Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 3o ; iEneas, Opéra, 4 et s. ; Huglin, au 17 avril 1439.

{2) JEneas, Opéra, 23; Huglin, au 20 avril 1439.

leurs ambassadeurs près le Concile, retenus encore à Mayence ; on ne pouvait, dit-il, prendre à leur insu si capitale détermination. L'archevêque de Palerme le soutint vivement, ajoutant que les prélats qui, seuls, endroit, constituaient l'assemblée, étaient en majorité opposés à la poursuite du procès; Pontano et tous les Aragonais et tous les Milanais parlèrent ensuite dans le même sens (i).

Aleman prit alors la parole et commença par l'éloge de ses adversaires. Castillans, Catalans et Lombards, exaltant leur zèle pour l'Eglise. Entrant ensuite en matière, il nia qu'on fût fondé à réclamer un délai pour plus ample informé : « la question n'est pas neuve, disait-il, elle n'est ni d'aujourd'hui, ni d'hier; voici cinq semaines que, adoptés par les théologiens, les articles ont été notifiés à Mayence et commentés de tous côtés; longuement discutés en commission, ils ont ensuite été votés après débat par les députations. C'est que la vérité ne recherche pas l'ombre et que tout s'est passé au grand jour; personne ne peutexciper d'ignorance, ni prélats, ni ambassadeurs; tous ont été avisés, priés d'opiner, écoutés. De quoi se plaignent les Castillans, alors que, dans ces discussions préliminaires, leur souverain était représenté par des hommes aussi instruits, aussi éloquents que les évêques de Burgos et i'Evora? Et vous aussi, archevêque de Palerme, n'avez-vous pas deux fois, devant la commission préparatoire, parlé avec l'habileté et la verve qui vous sont familières ? Q'ave/.-vous à demander encore qu'on attende? Des sujets du duc Visconti, l'archevêque de Milan était présent et, s'il n'a pas, il est vrai, qualité d'ambassadeur, tout le monde connaît assez sa réputation ».

A ces mots, qu'il prit mal, le prélat interpella brusquement Aleman : « Serais-je donc moins propre à faire un envoyé ducal, s'écria-t-il, que vous, un [président ? — A merveille, répartit sans s'émouvoir notre Cardinal; si l'archevêque est ambas-

(i) Jean de Ségovie, l.XIV,ch. 3i ;.Eneas, Opéra, 23et s.

sadeur, il ne reste à son maître aucun grief, ayant été représenté dans la délibération préalable.

« Quant aux autres princes, continua-t-il, je n'en parle pas, puisqu'il n'y a pas de plainte en leur nom. Pour le roi trèschrétien, que l'éminent archevêque de Lyon représentait à la commission, je ne vois aucune difficulté et, pour les autres, pourquoi devrions-nous attendre l'arrivée de leurs ambassadeurs ? Ils savent bien qu'un Concile a des questions de foi à décider et, s'ils 3' avaient tenu, déjà ils seraient venus. Du reste, l'archevêque de Palerme exagère, quand il dit que les princes doivent être admis aux discussions qui touchent à la Foi, s'il entend qu'ils y ont voix délibérative. De l'empereur Marcien, il a cité ces mots : Nos autem ad fidem confirmandam voliimus interesse Sj'nodo ; mais le sens de la phrase entière est tout autre ; l'Empereur disait : nos ad fîdem confirmandani, non ad potentiam exercendam , j'olumiis Synodo intéresse^ rassurant par là ceux à qui sa présence aurait paru dangereuse pour la liberté du Concile. Si nos princes contemporains agissaient de même, l'affaire qui nous retient serait finie depuis longtemps; au contraire, quelques-uns cherchent à faire intimider les Pères, mais Dieu y pourvoira.

« Ces articles, d'ailleurs, qui nous sont présentés, ont-ils tellement besoin d'être encore discutés ? Ils ne contiennent rien de nouveau. Tudeschi le sait bien et Pontano aussi, qui souvent, ici même, en ont naguère affirmé la justesse. Qu'ils continuent leur opposition, et ils auront le sort de Didymus, le plus fécond écrivain du monde, au dire de Quintilien : comme il niait certain point d'histoire, on lui montra son propre ouvrage où il était conté ; ainsi ces deux personnages, pour instruits et subtils qu'ils soient, se verront réfutés par eux-mêmes. Ces mêmes propositions, du reste, ne les trouvons-nous pas à chaque ligne dans les actes du Concile ? Où donc est la difficulté ? Mettrons-nous en doute ce que nous avons si souvent déclaré, proclamé, décrété ?

«On dit aussi qu'il faut attendre lesambassadeursdesprinces,

parce que certains sont évêques etque leur présence ajouterait à notre autorité. Mais des prélats absents, il ne s'en trouve pas qu'à Mayence, il y en a qui sont dispersés par le monde entier et, si l'on doit les attendre tous, jamais on ne fera rien. Tous ont été convoqués, tous ont pu venir, tous les pouvoirs appartiennent aux Pères qui sont présents. En faveur de ceux qui sont restés à la Dittc, on objecte qu'ils ont agi dans l'intérêt commun ; mais ce n'est pas de nous qu'ils tiennent leur mission et ils ont fait le voyage malgré le Concile plutôt qu'à sa prière ; les eussions-nous d'ailleurs nous-mêmes délégués, nos mains ne seraient pas si liées que nous ne puissions sans eux travailler à réformer l'Eglise. Autrement, toute œuvre serait impossible, car nous avons toujours quelques légats par les chemins.

« Que les prélats et surtout les évêques, comme on l'a dit encore, soient traites sans égards, cela est parfaitement faux. Vous les voyez siéger à la place d'honneur et parler les premiers; quand la vérité les inspire, ils peuvent ainsi entrainer aisément l'opinion de leurs inférieurs. Peut-être même a-t-on le droit d'affirnier que jamais Concile ne fit autant que celui-ci pour la dignité épiscopale. Qu'étaient-ils hier, en eftet, que des fantômes .-' Que leur restait-il, outre la crosse et la mitre r Ne pouvait-on pas les appeler des pasteurs sans brebis, impuissants qu'ils étaient à rien décider chez eux ? Leur autorité, souveraine dans la primitive Eglise, était si déchue, que le vêtement seul et leurs revenus les distinguaient des prêtres. Et nous, nous leur avons rendu leur antique pouvoir, la collation des bénéfices, la confirmation des élections, la connaissance des causes de leurs subordonnés; évêques, ils ne l'étaient plus et c'est à nous qu'ils doivent de l'être de nouveau. Quel grief ont-ils donc contre le Concile : A en croire l'archevêque de Palerme, il aurait avec lui la majorité des prélats et en conséquence il voudrait que le droit de vote leur fût réservé ; qu'il se le rappelle, cependant, le système actuel n'est pas neuf, il a été établi dèsles premiers tempsde l'assemblée et il n'y a jamais

été touché depuis. A vous aussi, Tudeschi, cette règle plaisait quand la foule des clercs inférieurs était avec vous; maintenant qu'elle vous abandonne, vous voudriez changer notre organisation, mais le Concile ne prend pas des décrets pour les modifier selon vos fantaisies. Vous savez bien d'ailleurs que ces évêques même, qui votent avec vous, pensent différemment et parlent en tête à tète autrement qu'en public ; ils ont peur, comme vous êtes allé chez eux pour les en menacer, de déplaire à leurs maîtres s'ils ne marchent avec vous et leur voix n'est pas libre ainsi qu'elle devrait l'être en un concile. Assurément, s'ils étaient de vrais évêques, de vrais pasteurs d'âmes, ils n'hésiteraient pas à risquer leur vie pour leurs brebis et l'Eglise, leur mère, mais hélas! qu'ils sont rares aujourd'hui les prélats qui ne préfèrent pas les biens de la terre à tous les avantages spirituels ; la plupart aiment mieux obéir aux hommes qu'à Dieu ; ils confessent le Christ en secret et leurs maîtres en public, oublieux des paroles du Seigneur.

« Et cela même encore est faux, que Tudeschi, comme il dit, ait avec lui la majorité des évêques ; beaucoup de prélats sont représentés ici qu'il ne compte pas, parce qu'ils sont contre lui Du reste, lui-même l'a reconnu jadis, ce n'est pas, dans un concile, à la dignité qu'il faut regarder, mais seulement au mérite ; moi non plus, je ne mettrai pas un évêque. s'il tombe dans l'erreur et quelque riche qu'il soit, au-dessus d'un pauvre prêtre qui ne connaît que la vérité, et qu'un prélat ne s'indigne pas, s'il en est d'ignorant et de grossier, de voir la foule des Pères suivre plutôt que lui la voix d'un clerc moins pourvu d'or que de science et d'esprit. La sagesse, de fait, habite plus souvent sous une misérable robe que sous l'orfroi des chapes. A votre tour, évêques, je vous en prie, ne méprisez pas si fort vos inférieurs : le premier qui mourut pour le Christ et montra la route à tous les martyrs, était-ce un évêque ou un simple lévite ?

« Pour le droit de vote réservé aux prélats, je ne sais où

Tudeschi et Pontano ont pris ce qu'ils en disent et leur serais reconnaissant de me l'indiquer ; l'histoire des anciens conciles nous montre toujours les prêtres mêlés aux évêques. Pontano nous a cité l'exemple des Apôtres, et je l'approuve absolument : quoi, en effet, de plus respectable que la doctrine et les traditions de la primitive Eglise ? On voit donc, au chapitre X\^ des Actes des Apôtres, que des anciens étaient avec eux quand ils parlaient au nom de l'Esprit-Saint. Au même livre, on trouve que, avant de prendre une grave décision, ils invitèrent quelques-uns de leurs inférieurs à délibérer avec eux; Pontano connaît ce texte; il dit que rien n'obligeait les Apôtres à faire ainsi. Et vraiment, Pontano, qu'en savez-vous donc ? Dans le doute, rien ne s'oppose à ce que nous agissions de même, car les Apôtres ont voulu nous laisser un exemple qu'il est plus sûr de suivre et qu'on imita depuis dans les conciles où nous voyons délibérer des prêtres, à Nicée, au concile de Chalcédoine et au cinquième concile de Tolède, pour ne citer que les plus fameux, tradition qui s'appuie encore sur les paroles de saint Paul, de saint Jérôme et de saint Augustin. A Constance, beaucoup d'entre nous prirent part au Concile et moi, par exemple, qui n'étais alors cardinal ni archevêque, mais simple docteur, et j'y vis des membres du bas clergé admis sans difficulté aux plus graves délibérations. Rougironsnous de recueillir, de cette illustre et sainte assemblée, une tradition qu'elle-même avait reçue des conciles de Pise et de Latran ? Du reste, si les abbés ont le droit de voter, ce que nul ne conteste, bien qu'ils ne soient pas institués du Christ, pourquoi le refuser aux prêtres dont l'ordre est celui des disciples du Seigneur? Notez encore ceci, que reconnaître voix délibérative aux seuls évêques, ce serait abandonner la toute puissance à la nation italienne qui en compte, à elle seule, autant ou davantage que le reste du monde.

<( Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, et serions-nous les premiers à laisser voter les inférieurs, ce serait, je l'estime, Dieu qui l'aurait voulu ; aux petits, en effet, n'a-t-il pas révélé ce qu'il

cache aux plus grands ? Des inférieurs, dites- vous ? Eh quoi! ne voyez-vous pas leur zèle, leur constance, leur droiture, leur magnanimité ? Où serait aujourd'hui le Concile, si les e'vêqucs seuls et les cardinaux devaient le composer? Que seraient devenus la foi catholique, nos décrets, la réforme ': Depuis longtemps le caprice d'Eugène et son impudence en auraient fait litière et il aurait consommé son détestable triomphe, sans la résistance de ces clercs que maintenant vous dédaignez; ce sont eux qui ont méprisé les privations de bénéfices prononcées par le Pape ; eux, qui n'ont cédé ni aux menaces, ni aux spoliations, ni aux persécutions ; eux, qui ont confessé le droit du Concile dans les cachots et sous les verges; eux que n'ont dispersés ni la faim, ni la guerre, ni la peste. Qu'y a-t-il, enfin, qu'ils n'aient pas intrépidemeni supporté pour notre sainte cause? Des cardinaux, au contraire, si je puis parler de mes collègues, vous voyez la conduite. Des évèques,à qui Tudeschi voudrait réserver le droit de vote, vous voyez combien peu sont avec nous et ceux-mêmes qui sont présents, loin d'oser lutter contre l'iniquité, lâchent pied à la vue des puissants de la terre et donnent le scandale de leur agilité; vous les avez entendu opiner, chacun pour son maître et personne selon le Seigneur. Mais le bas-clergé est là, qui n'a pas d'autre amour que la justice, la vérité et Dieu lui-même.

« Et pourquoi, au fait, \ais-je plaidant sa cause? Des évéques aussi, il en est qu'on veut exclure de notre sein, ceux qui n'ont pas d'église et qu'on appelle titulaires; certains les rejettent, oubliant, les malheureux, qu'ils condam- 1 nent ainsi Pierre et les Apôtres dont les ouailles, on le sait, furent longtemps peu nombreuses, alçrs que, à Rome, à Antioche, ils n'avaient de disciples que dans la populace. Par Dieu immortel, que reprocherions-nous à ces évêques ? Ils n'ont pas de diocèse, est-ce leur faute ? Ils n'ont pas de revenus, estce l'argent qui fait l'évêque ? Mais bienheureux plutôt les pauvres d'esprit, selon la parole du Christ; la primitive Eglise ne compta pas de riches évêques, et voyons-nous que les anciens

conciles aient rejeté Denis de Milan, Eusèbe de Verceil, Hilaire de Poitiers, parce que, expulsés de leurs diocèses, ils vivaient dans l'exil et le dénijment ? A vrai dire, au contraire, le pauvre juge avec indépendance et c'est l'or qui fait les lâches. Aux yeux des prélats bien rentes, rien ne compte que la fortune, et ils méprisent quiconque en est privé. Cicéron l'a dit, pourtant, et l'Evangile aussi, la richesse est pour le sage une malédiction.

« Si je reviens à la question, j'aurais encore à chercher quels sont ceux qui demandent l'ajournement et pourquoi-, je n'en ferai rien, reconnaissant qu'ils sont de hauts et puissants personnages; admettons, Tudeschi l'a dit, qu'ils ont bien mérité de l'Eglise et que leur requête actuelle est inspirée des meilleurs sentiments. Si ce qu'on demande est si peu de chose et si les conséquences en seraient celles qu'on nous a dites, voilà ce que ]t voudrais voir. Un ajournement de quelques jours, affirme l'archevêque de Palerme, voilà tout ce qu'on souhaite, une chose insignifiante, un rien. Que, pourtant, il y fasse attention, c'est en matière de foi qu'il réclame un délai, et quel délai ? Si nous l'accordons petit, prenez garde qu'il grandisse; on parle d'un moment, souvent c'est une année; les exemples en sont nombreux : Annibal prenait Rome s'il avait marché sur elle en quittant Cannes. Mais à quoi bon citer l'histoire ancienne ? La nôtre nous suffit; vous le savez assez, combien de fois ces délais vous ont nui, combien de fois une attente de quelques jours s'est indéfiniment prolongée, vous qui, après huit ans passés en ajournements, avez vu toujours un délai sortir de l'autre. Tudeschi devrait songer que, la délibération remise aujourd'hui, il est possible que jamais elle ne soit reprise, tant d'obstacles peuvent naître qui s'y opposeraient. Il ne dit pas, d'ailleurs, que, s'il obtient le renvoi, il consentira plus tard à l'adoption du projet ; au contraire, il soutient que les ambassadeurs revenus de Mayence pourraient apporter des arguments de'cisifs contre notre motion, comme si quelque chose pouvait prévaloir contre la vérité et nous en détourner.

De son aveu, donc, il ne demande pas un délai pour plus mûr examen, mais afin d'arriver au rejet définitif des articles.

(( D'ailleurs, qu'il ne pense pas que, même sur les conséquences de l'ajournement, je m'accorde avec lui ; je ne vois pas en effet pourquoi les princes tiendraient tant à retarder ce vote ; aucun n'a écrit à ce propos, aucun n'a envoyé de récente ambassade, et leur intérêt n'est-ii pas seulement que l'affaire se termine? En finirons nous, cependant, comme Tudeschi Ta proposé en un langage indigne de cet homme éminent et des princes chrétiens qu'il prétend représenter ? Ménageons-les, a-t-il dit, lis seront avec nous; autrement, ils passeront à Eugène. Merveilleuse dialectique, en vérité! Les décrets de Constance sont là, qui soumettent à l'autorité des Conciles généraux tous les chrétiens, de quelque condition qu'ils soient. Et voici Tudeschi qui veut que le Concile obéisse aux princes. HeJi tempora ! Heu mores! o mes révérends Pères, où en sommes-nous réduits ? Comment obtiendrons nous jamais que le Pape, le vicaire du Christ, se soumette au Concile, si le Concile lui-même s'assujettit aux princes ? Mais n'espérez pas tant de vos maîtres, Tudeschi, et ne pensez pas qu'ils outragent à l'E^glise, leur mère; ils ne sont pas si hostiles à la vérité, qu'ils veuillenl abolir la justice. Les articles dont il s'agit sont très vrais, très prouvés, très saints; si les princes les rejettent, ce n'est pas à nous qu'ils s'opposeront, c'est à la Sainte-Ecriture et au Christ lui-même ; nul n'a le droit de leur prêter de telles dispositions et l'archevêque de Palerme l'a tait imprudemment. Vous leur avez en etlet, Tudeschi, attribué de bien effrayantes intentions et nous avez menacés, si nous désobéissons, de bien grands dangers. Mais vous, mes Pères, les craindrez-vous, ceux qui ne peuvent tuer que le corps, et abandonnerez-vous la vérité, quand il faudrait verser votre sang pour l'Eglise ?Vous imiterez le courage des martyrs, vous mourrez joyeusement pour le Christ qui mourut pour notre salut; vous braverez tout pour lui, comme les Apôtres, et vous n'aurez pas moins de courcige que les païens, Curtius à Rome,

Menœtheus à Tlièbes, Codrus à Athènes, Théramène ou Socrate, le plus saint des philosophes, et que les Spartiates aux Thermopyles; intrépides comme eux et pour le Christ, nous répondrons à Tudeschi ce que les Lacédémoniens répliquèrent à Philippe, qui les menaçaitde briser toutes leurs entreprises : Nous empêcherez-vous aussi de mourir? Confiance donc et n'hésitez pas ; vous savez quelle puissance vous tenez du Seigneur, qui pèsera vos oeuvres et vos pensées; afin de lui' en rendre bon compte, veillez à juger droitement, selon Dieu et non selon les hommes. Aux émissaires d'Eugène, qui vont prêchant partout qu'il est supérieur à l'Eglise universelle, répondez, pour l'instruction des âmes, par l'adoption des trois premiers articles. Quant aux cinq autres, qui touchent personnellement le Pape, afin de ne laisser à Tudeschi ou à ses compagnons aucun sujet de plainte, ajournons-les pour le moment ^> (i).

Aleman avait fini, que tous les Pères, les yeux fixés sur lui, se taisaient encore, saisis d'admiration ; puis ce fut un concert d'applaudissements, et ses amis, une fois de plus, convinrent qu'il présidait à merveille, aussi insensible aux injures qu'habile à réfuter les objections. Il ordonnait, cependant, qu'on lût les articles sur lesquels il avait à conclure, mais les Aragonais, ressaisis, firent tant de bruit et de cris qu'on entendit à peine. Le désordre s'empara de l'assemblée entière; Tudeschi, Pontano, chacun essayait à son tour de prendre la parole. Entre évêques, entre prêtres, on se prenait violemment à partie et de gros mots se distinguaient au milieu du fracas. Le patriarche d'Aquiléc interpellait les opposants : « Ne pensez pas, disait-il, vous en tirer comme cela, vous ne connaissez pas les Allemands; puisque vous le prenez ainsi, vous n'emporterez pas de ce pays vos crânes tout entiers ». Aussitôt, les archevêques de Palerme et de Milan, avec le Protonotaire, de bondir en criant qu'on attente à leur liberté, que le patriarche

(0 Jean de Ségovie,!. XIV, ch. 3i ; /Eneas, Opcra, 26-32.

menace de leur casser la tête, et ils requièrent le comte de Tierstein, lieutenant du protecteur, de garantir leur sécurité ; après un moment d'émotion bien naturelle, le comte répond par interprète que personne ne s'inquiète, que le sauf-conduit impérial sera scrupuleusement observé, que le patriarche sans doute va retirer ses paroles, et en effet le vieux prélat les fit expliquer. Cet incident vidé, Aleman tente de nouveau de faire lire le texte des articles : le fracas redouble et couvre la voix du lecteur. Un troisième essai a le même sort et, comme les promoteurs somment le Cardinal de conclure enfin, le tumulte l'en empêche encore. Tudeschi saisit l'occasion et, debout avec les siens^ il crie assez haut pour se faire entendre: « Vous méprisez nos prières, vous méprisez les rois et les princes, vous méprisez les prélats, prenez garde d'essuyer quelque jour leur ressentiment ; si votre conclusion est prise, sachez que nous soulèverons un scandale qui sera la ruine du Concile ; et ce n'est pas à vous à conclure, mais à nous, qui représentons la majorité des évêques et constituons l'assemblée, et moi, au nom des prélats, je conclus qu'il faut surseoir. » A ce coup d'audace, la majorité éclate en violentes protestations ; au milieu de l'émotion générale, des évêques quittent leur place et vont tenir conseil, qui vers Aleman et qui vers l'archevêque de Palerme ; à celui-ci, certains de ses amis veulent faire retirer sa prétendue conclusion, mais il s'obstine à refuser. L'archevêque de L3^on déclare alors que, tout en opinant comme Tudeschi pour un ajournement, en sa qualité d'ambassadeur de France, il tient cependant sa tentative pour nulle absolument. Le Palermitain aussitôt de protester et ses partisans de faire rage, tellement qu'ils semblent devoir l'emporter sur la majorité. Beaucoup d'entre les Pères, émus de ce péril, assiègent le Cardinal, le conjurant de sauver le Concile; l'évêque de Lausanne, les frères Mineurs de sa maison, tous parlent ensemble autour de son fauteuil, et un autre lui crie de loin : « Dormez-vous, président, que craignez-vous? qu'attendez-vous ? ».

Ce qu'il attend, c'est un moment de calme ; chaque fois qu'il a pris la parole pour prononcer la phrase réglementaire qui doit, des articles présentés, faire une décision conciliaire, les hurlements l'ont forcé à se rasseoir. Le soir cependant est venu; le tumulte baisse; aussitôt Aleman se lève et annonce rapidement qu'il vient de recevoir des lettres de France, qu'elles contiennent des choses stupéfiantes, incroyables et que, si on veut l'écouter, il en fera part à l'assemblée. Le silence se rétablit soudain, et le Cardinal alors de conter qu'en vérité le Pape ne recule devant aucune audace ; que, jusque dans une salle du conseil à la cour du roi Charles et jusque dans sa chambre, des livres ont été introduits, fort élégants, écrits en français et contenant la réfutation, en faveur du Saint-Siège, de la doctrine de Constance. « Le Roi, ajouta-r-il, n'en a point tenu compte, mais vous sentez bien le danger de ces manœuvres tentées partout en France par les nonces d'Eugène ; le peuple y sera trompé si nous n'v prenons garde en publiant la vérité par les trois premiers de ces articles, sur lesquels je conclus donc au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».

Le tour était joué; Aleman s'en fut lestement, suivi de ses partisans qui exultaient et l'auraient voulu porter en triomphe ; les uns l'embrassaient, les autres baisaient le bord de sa robe ; on louait son habileté : « ce Français, disait-on, en a remontré en ruse aux Italiens » ; l'opinion générale était cependant qu'il n'avait été que l'instrument de l'Esprit-Saint. Quant aux vaincus, chacun rentra chez soi la tête basse; Tudeschi s'enferma ; il pleurait en accusant son roi qui le forçait, disait-il, à combattre contre la vérité (i).

Cette séance caractérise bien les délibérations du Concile, le rôle et la place qu'^■ tenait le Cardinal. Dans sa longue harangue, dont nous n'avons donné que la substance et qui dut très longtemps tenir tous les Pères suspendus à ses lèvres, nous retrouvons son esprit, tout pratique et tout diplomatique;

( I ) Jean de Ségo\ ie, 1. XIV, 3 102 ; .Eneas, Opéra, 33-37.

peu de ces consicléraiions scolastiques, dont ses adversaires étaient si abondamment prodigues ; le cas, d'ailleurs, justifiait cette attitude, car, déviant l'opposition de Tudeschi, la discussion était devenue purement politique et convenait mieux ainsi au génie d'Aleman, qui ne paraît pas avoir été grand clerc en théologie, et que ses études de droit, comme son expérience acquise dans l'administration pontificale, avaient préparé à merveille aux discours d'affaires. Avocat bien plutôt que docteur, il savait plaider une cause et surtout le don lui appartenait de manier la foule; d'exalter le bas clergé de sa propre grandeur pour le lancer contre l'ennemi; de changer spécieusement le sujet de la dispute lorsqu'un meilleur argument lui manquait ; d'allier le surnaturel à la connaissance des passions et des vanités humaines, et de noyer dans l'enthousiasme les doutes et les hésitations que ses adversaires pouvaient inspirer aux Pères. Enfin, pour faire entendre ce qu'il croyait la voix du Saint-Esprit, il n'avait pas reculé devant la ruse et, vraiment, en cette séance, il s'était manifesté pour la première fois, ce qu'il était depuis longtemps, l'âme du Concile, l'instigateur et l'exécuteur des décisions qu'il faisait acclamer.

Pour se conserver, bien plutôt que les sympathies de l'inconstant Tudeschi, celles de la députation des Affaires mixtes et de l'archevêque de Lyon, il avait renoncé en séance aux cinq derniers articles; mais, défait, il avait décidé en principe la déposition d'Eugène en concluant sur les trois premiers dogmes; si le Souverain Pontife, en effet, n'y était pas nommé, on y taxait d'hérésie certaines doctrines et certains actes; que le Pape en fût coupable, ce n'était plus qu'une question de fait, facile à établir; il serait alors, de plein droit, réputé hérétique. Restait, pour consacrer la victoire, à publier par décret, en session solennelle, les trois articles adoptés ; le texte à promulguer devait être, selon le règlement, élaboré par les députations et ratifié dans une nouvelle assemblée générale. L'espérance revint alors à l'opposition formée par ces prélats-

ambassadeurs que leurs maîtres obligeaient à combaitre Aleman,dont la plupart, en conscience, partageaient l'opinion ; ils furent à ce moment fortifiés par le retour de leurs collègues, jusque là retenus à Mayence, qui rentrèrent à Bâie le 5 mai. La veille, le Cardinal avait soumis aux députations le texte du futur décret et, pour déjouer les manœuvres de la minorité, demandé le pouvoir extraordinaire de fixer la session au jour qu'il lui plairait (i).

En ce sens, une motion fut adoptée sur laquelle, au début de l'assemblée générale du q mai, Aleman conclut paisiblement et, heureux de s'en tirer si aisément, contre toute espérance, il allait en faire autant pour le texte définitif des trois dogmes, lorsqu'accoururent tous les ambassadeurs ; si le calme avait régné jusque-là, c'est qu'ils étaient ensemble au fond du chœur pour arrêter leur ligne de conduite. Très émus, au point qu'ils s'accusaient réciproquement de complicité avec le Cardinal, ils se précipitèrent à leurs sièges et remplirent la cathédrale de leurs protestations. L'évêque de Lubeck. au nom de l'Empire, l'archevêque de Tours, au nom de la France, l'évêque de Cuença, au nom de la Castille, demandèrent qu'on ne donnât pas suite à la conclusion prise le 24 avril, ce qui, disaient-ils, était d'autant plus aisé qu'elle n'avait pas été confirmée en session. L'archevêque de Milan •parla dans le même sens et se répandit en attaques personnelles contre Aleman : « il entretient, affirmait-il, un troupeau de copistes et de maîtres d'école pour définir la Foi avec eux; c'est un nouveau Catilina, tous les hommes perdus s'assemblent autour de lui; il les mène absolument et veut régir l'Eglise en leur compagnie, sans entendre prélats ni princes en si grave matière ». Tudeschi et Pontano apportèrent aussi leurs arguments, A ces représentants de l'Europe entière, le Cardinal répondit par un grand discours où, après le plus

(1) Jean de Scgovic, 1. XIII, ch. 32-34; Huglin, au 4 mai 1430; /Eneas, Opéra, Sj.

insinuant exorde, il eut soin de s'adresser à chacun en particulier, afin de ne pas souligner leur entente : à ceux-ci il rappela leurs propres déclarations antérieures ; à ceux-là il représenta qu'ils n'avaient pas assisté à la délibération incriminée et qu'il verrait à les faire exactement informer ; contre d'autres, il défendit l'organisation conciliaire et le règlement; à l'archevêque de Milan, qu'il vo3^ait trop excité, il ne répondit rien.

Comme on l'interrompait encore, en l'accusant toujours d'agir avec trois ou quatre évêques seulement titulaires, il reprit qu'il importait d'en finir et ordonna qu'on lût le texte du décret à publier. Par leurs cris, les Aragonais empêchèrent cette lecture et Tudeschi disait qu'il ne la souffrirait pas, qu'elle était contraire à ses instructions. Sur son ordre, l'évêque d'Albenga voulut alors présenter là protestation rédigée contre les trois dogmes du 24 avril; mais, à leur tour, les amis d'Al^man lui coupèrent la parole, sans pouvoir davantage faire lire leur propre texte que hachaient les vociférations de la minorité. Comme cette scène se prolongeait, le Cardinal, sur le conseil du patriarche d'Aquilée,se leva et quitta l'église avec ses partisans. Triomphant, Tudeschi retint les siens, dans Kespoir qu'il pourrait, en l'absence de la majorité, faire prendre au nom du Concile toutes les décisions qu'il voudrait. Mais déjà, sentant le danger, Aleman était rentré et les Pères étouffèrent de leurs cris la protestation dont l'évêque d'Albenga avait recommencé la lecture. Satisfaits, cependant, de ce demi-succès et croyant que la séance était levée, Catalans, Lombards et Castillans sortirent de la cathédrale. Aussitôt, le Cardinal fit lire le texte du décret à publier et il s'empressa de conclure (i).

«Et de deux », s'écria l'archevêque de Palerme en apprenant la chose: pour la forme, en effet, du. décret, comme il avait fait précédemment pour le fond, Aleman avait gagné la bataille. L'une et l'autre conclusion étaient tenues, à Bàle,pour miracu-

(1) Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 34-33; Aeneas, Opéra, 38-41.

leuses : on les attribuait à l'iiabileté du président et à Topération du Saint-Esprit. Quoi qu'il en fût, on ne saurait reprocher au Cardinal ses procédés, pour déplacés qu'ils eussent été contre une opposition respectable; tout était de bonne guerre contre cette minorité, dont les orateurs manquaient de conviction; ils avaient parlé selon leurs instructions, mais ils pensaient comme Aleman. Deux d'entre eux, l'archevêque de Tours et l'évêque de Lubeck, étaient demeurés, le 9 mai, à la cathédrale et causaient sans prendre garde qu'on allait conclure sur le texte qu'ils avaient combattu : « Retirons-nous, dit soudain l'archevêque en s'en apercevant. — Restons, lui répartit l'évêque; ces dogmes qu'on établit ne sont-ils pas certains» : (1)

Contre ces prélats-ambassadeurs et de leur politique attitude, le Cardinal s'indignait quelquefois :« pour moi, disait-il, je suis prêt à tout perdre, à mourir pour la Foi, et les six chapeaux rouges que j'ai chez moi, je les céderais volontiers à ceux qui les désirent si fort ». C'est le i5 mai qu'il parlait ainsi contre l'infaïigable Tudeschi, lequel prétendait ajourner la session où ledécret devait être publié; mais, usant de son pouvoirextraordinaire. Aleman s'empressa d'en fixer la date au lendemain (2).

Le 1(3 donc, au commencement de la cérémonie, les représentants des princes le firent aviser que, si la déposition du Pape était différée quatre mois encore, ils assisteraient à la session; le Cardinal en prit aussitôt l'engagement, content de voir consacrer par leur présence la publication d'un décret qui convainquait Eugène d'hérésie; il savait bien qu'en temps voulu il en tirerait les conséquences inévitables. Quand l'intermédiaire porta sa réponse aux ambassadeurs, ils avaient fait les mêmes rértexions et ils le renvoyèrent au président, demandant, cette fois, qu'on s'en tînt à la promulgation du premier dogme, le plus général, et dont ils pourraient prétendre ensuite

(i) Aeneas, ibid.

{2) Jean de Ségovie. 1. XIV, ch. 36; Aeneas, Operj, 41-43.

qu'il n'atteignait pas le Souverain Pontife; Aleman répliqua que c'était impossible et que les deux autres propositions étaient les plus essentielles. Le corps diplomatique se retira donc et la session continua sans un seul prélat d'Espagne et sans autres représentants du haut clergé italien qu'un évêque et un abbé; de France et d'Allemagne, vingt mitres seulenjent étaient présentes; les autres se cachaient, disait-on, par prudence. Le Cardinal l'avait prévu et, pour compenser ces abstentions des vivants par l'adhésion des morts, il avait fait recueillir une quantité de reliques par toute la ville; les prêtres les tenaient à la main, spectacle si touchant, paraît-il, que, pendant le chant du Veni Creator, personne ne contint ses larmes. L'assemblée, du reste, était nombreuse : procureurs d'évêques, archidiacres, prévôts, prieurs, prêtres et docteurs se pressaient sur les bancs au nombre de plus de quatre cents; leur entente était unanime et, au milieu de leur enthousiasme, révêque de Marseille, un des clients d'Aleman, donna solennelle lecture des trois dogmes nouveaux (i).

Cette victoire fut confirmée, quelques jours plustard,par une ^adhésion étrangement significative: le 22 mai, en assemblée générale, l'évêque de Lubeck, pour l'Empire, et l'archevêque de Tours, pour la France, déclarèrent qu'ils n'avaient pu assisterai cérémonie comme représentants de leurs maîtres qui, par là, se seraient rendus odieux au Pape et incapables d'intervenir; mais que, personnellement, eux et leurs collègues reconnaissaient pleinement les vérités qu'on avait promulguées. Aleman répondit en rendant grâces et dans son discours, plein d'effusion, il dit que la dernière session avait été superbe: «. J'en ai vu bien d'autres à Pise, à Constance et à Bàle, mais jamais tant de calme et de piété ; on a pleuré de joie et de dévotion; avec les vivants, les morts y ont paru et cette manifestation de l'Eglise présente et passée a été nécessaire pour empêcher son asservissement à la fantaisie d'un homme dont la

(i) Jean de Ségovie,!. XIV, ch. jy; Aeneas, Opéra, 43-44.

mobilité est assez marquée par ses hésitations entre Florence, Bologne, Ferrare et de nouveau Florence où il veut tenir son conciliabule; je connais ses manoeuvres et les Pères bientôt seront instruits de ses hostiles machinations >'(i).

Si Aleman soulignait ainsi cette translation du synode gréco-italien que le Pape, de fait, avait décidée de sa propre autorité, c'était qu'il y voyait un argument nouveau dans la discussion qu'il pressentait et qu'effectivement les ambassadeurs ouvrirent dès le surlendemain. A la diète de Mayence, le i6 avril, les représentants de l'Empire, de la France, de la Castille, du Portugal et du duc de Milan avaient souscrit un acte portant que le Concile serait, une fois encore, invité à se transférer à Strasbourg, Ratisbonne ou Maj'ence ; que le Souverain Pontife en serait également requis et que les deux partis, avec les Grecs, se rencontreraient ainsi dans une même et nouvelle assemblée ; par clause secrète, les Allemands et les Français avaient stipulé que la tiare serait garantie à Eugène, s'il adhérait à cet arrangement (2), ce qu'ils n'obtinrent point.

Pourquoi le Cardinal ne pouvait pas non plus y consentir, nous l'avons montré plus haut ; déjà, six mois auparavant, il avait en effet repoussé de semblables propositions que l'acte de Mayence reproduisait en y restreignant même la part d'initiative laissée aux Pères. A son tour, dans les délibérations qui commencèrent le 24 mai sur les offres nouvelles des ambassadeurs, il réitéra les mêmes arguments, invoquant l'indépendance du pouvoir spirituel contre l'intervention des princes et repoussant, au nom de l'intégrité de la Foi. toute idée de compromis avec un pape rebelle aux dogmes de Constance renouvelés à Bàle ; il encourageait la majorité en en célébrant à tout propos l'héroïque fermeté et il déconcertait les représentants de la Diète en démontrant, trop aisément, les côtés faibles de leur combinaison, comme aussi en leur

0) Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 38; Aeneas, Opera^^^-^b. (2) Jean de Ségovie, 1. XV, ch. 5-7.

objectant qu'ils n'avaient pas un mandat suffisant de leurs maitres, dont ils ne pouvaient engager la parole sur les garanties proposées au Concile. Par cette subtilité, digne d'un docteur ès-lois, il embarrassa si bien ses adversaires qu'il semble leur avoir persuadé à eux-mêmes qu'ils s'étaient embarqués à l'étourdie dans cette affaire. Il représentait aussi que Ratisbonne était trop loin, Mayence infectée de troubles civils et Strasbourg dévastée par une épidémie. Bref, à son instigation, le i3 juin, réponse fut donnée par les Pères, qui rejetaient les offres de l'Empire (i).

Si le Cardinal avait mené si énergiquement cette discussion, c'est qu'il avait renoncé aux atermoiements par lesquels, dix-huit mois, il avait essayé de ménager l'Europe. Autre était devenue sa politique et maintenant il voulait, par un coup d'audace, brusquer l'assentiment des peuples et des rois; plus de demi-mesures, plus de complaisances, mais qu'une détermination hardie marquât nettement, en face des hésitations où Eugène avait passé huit ans, la diff'érence de la vérité et de l'erreur, qu'elle éclairât enfin la Chrétienté et assurât une victoire, plus sûre à la fois et plus digne à ce prix qu'à l'acheter par des concessions successives, dont la foi d'Aleman s'indignait à la longue. De ces dispositions, il avait donné la preuve en faisant préparer, pendant la diète de Mayence, les trois dogmes dont il venait d'obtenir la consécration, afin de mettre un fait accompli entre lui et les médiateurs. De mème^ il avait rompu promptement les nouvelles négociations et, comme à peine on venait d'en finir, le i5 juin au soir, il fit reprendre la procédure contre Eugène. S'il se hâtait autant, c'est aussi que, depuis plus d'un mois, une dangereuse épidémie sévissait à Bàle, dont les progrès pouvaient contraindre l'assemblée à se disperser ; il importait qu'auparavant une mesure irréparable eût consacré le triomphe de l'idée conciliaire et associé les Pères dans un acte assez

(i) Jean de Ségovie, 1. XV, ch. 4, 9-12.

compromettant pour les obliger à se réunir de nouveau après la peste passée. Il ne fallait plus songer à observer les formes canoniques, à suivre les lenteurs d'un proct-s régulier; de notre révolutionnaire Cardinal les procédés étaient plus expéditifs : pour obtenir une condamnation immédiate, sans, appareil judiciaire et sans audition de témoins, il suffisait de déclarer le Pape hérétique en reprenant ces cinq articles que, le 24 avril, Aleman avait disjoints par politique, après toutefois qu'on aurait entendu le rapport de la commission constituée naguère pour examiner l'acte d'accusation dressé primitivement contre le Souverain Pontife; négliger cette formalité, en effet, c'eût été contrevenir à une décision prise antérieurement par le Concile et, quelle que fût la hâte de notre Cardinal, il ne pouvait se le permettre. Or,des membres de cette commission, trois avaient quitté Bàle à cette époque : l'archevêque de Lyon, l'évêque d'Ermeland et l'abbé de Vézelay; de deux autres, Tudeschi et Pontano, nous connaissons la nouvelle attitude; restaient l'Ecossais Thomas, abbé de Dundrennan, et Guillaume Hugues, archidiacre de Metz, l'un et l'autre suspects de quelque modérantisme. N'allaient-ils pas opposer leur force d'inertie aux calculs d'Aleman ? Il le craignit et, pour briser cette résistance, il fit adopter par les députations, le i5 juin, certaines mesures de salut^public : on lui conférait le droit extraordinaire de convoquer à son gré les Pères en assemblée générale toutes les fois qu'il voudrait parler sur l'affaire en suspens, comme aussi de punir, par des censures ecclésiastiques ou autrement, les commissaires du Concile délégués au procès, s'ils paraissaient chercher des prétextes à retarder. Afin d'annihiler plus sûrement leur opposition sourde, il leur fit, en même temps, adjoindre huit collègues nouveaux, choisis parmi les membres les plus zélés de la majorité et chargés de prendre, avec les premiers, toutes les dispositions nécessaires à la préparation, à la publication et à l'exécution de la sentence à porter. Quant au rapport à présenter, à moins de perdre du temps

encore, c'était toujours aux membres de l'ancienne commission qu'il convenait de le demander. A l'abbé d'Ecosse, donc, et à Guillaume Hugues, le Cardinal envo3'a, le i6 au soir, sommation d'avoir à déposer leurs conclusions le surlendemain, à 8 heures du matin, à la cathédrale; il avait convoqué les Pères de son autorité, en vertu de ses récents pouvoirs et, de même, il requérait les commissaires en son nom propre et les déclarait, en cas de résistance, excommuniés ipso facto. A son messager, l'abbé répondit qu'il obéirait et l'archidiacre en fit autant, protestant, toutefois, qu'il n'agissait pas librement et qu'il aurait bien voulu s'en aller pour fuir cette corvée (i).

Le iS, à l'assemblée générale, Aleman les invita l'un et l'autre à venir prendre place à ses côtés et à faire leur devoir, pour l'honneur de l'Eglise et du concile de Bàle. Peu désireux d'aller figurer ainsi sur le banc du Cardinal et de partager sa responsabilité, l'abbé insista pour demeurer à son rang et l'archidiacre suppliait qu'on le déchargeât de cette redoutable besogne. Sommés impérieusement par l'énergique président, lescommissairesfinirentcependantpar obéir et Guillaume Hugues présenta leur rapport, dont la lecture prit quatre heures: après un exposé de la procédure, les motifs de la poursuite y étaient énumérés, sous la forme d'un simple résumé historique et sans conclusion (2).

Il n'en fallait pas davantage et cette ombre de formalité suffisait aux amis d'Aleman ; cinq jours plus tard, le 23, il concluait, en assemblée générale, sur les cinq articles complémentaires qui convainquaient le Pape d'hérésie. Requis le même jour, par les promoteurs,de convoquer une session pour Tachèvement du procès, il eut, si près de la victoire, une minute d'attendrissement : il parla de la mansuétude des Pères, du

(i) Jean de Séguvie, 1. XV, ch. i3; Huglin, au i5 juin 1439; Bibl. de Genève, ms. lat. 27, pièce n» 61.

(2) Jean de Ségovie, 1. XV, ch. i3 ; Huglin, au 18 juin 1439.

désir qu'il aurait eu de voir Eugène gouverner si bien l'Eglise qu'il n'y eût pas eu lieu de sévir; il ajouta que la nécessité était devenue pressante ; qu'il n'était plus possible d'attendre ; que pour lui, lié par l'obéissance qu'il devait au Concile, il était prêt à accomplir son devoir de président, persuadé qu'il contribuerait ainsi à rendre, avec l'aide de Dieu, la paix à la Chrétienté. Il fixa la cérémonie au surlendemain ; le Pape fut encore cité pour ce jour-là, et le 24, pendant la messe, une affiche fut posée aux portes de la cathédrale, qui l'invitait à comparoir (i).

Et, le 25 juin i43e), à l'ouverture de la trente-quatrième session, le procureur de la Foi et les promoteurs demandèrent quon prononçât la sentence définitive; l'évêque de Tortose, qui avait célébré, répondit en ordonnant à ses collègues de Marseille et d'Ardzis en Roumanie d'appeler Eugène des degrés de l'autel et ensuite sur leseuil de l'église. Puisl'évêquede Marseille, en chaire, donna lecture du décret qui déposait Gabriel, ci-devant pape Eugène IV, comme notoire et manifeste contumace, rebelle obstiné contre l'Eglise universelle, violateur assidu et contempteur des décrets portés par les Conciles, perturbateur de la Chrétienté qu'il scandalisait, simoniaque, parjure, incorrigible, schismatique, hérétique et dilapidateur du patrimoine apostolique. Aussitôt, Aleman demanda qu'on désignât les délégués qui partiraient pour notifier cette sentence aux princes (2).

(i) Jean de Ségovie, 1. XV, ch. 14.

(2) Ibid., ch. i5.

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