‹ Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schismeChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Louis Âleman à Rome et les commencements du concile de Bâle.

A la révolution bolonaise, nous l'avons dit, Louis Aleman avait été tiré violemment de son palais, le 2 août 1428, et enfermé dans la maison de l'un des meneurs. Là, il assista à l'installation du gouvernement des insurgés et à l'affermissement de la nouvelle république. Vers la fin du mois, l'armée pontificale n'était pas encore arrivée et, devant l'irritation des révoltés , que le siège prochain ne pouvait qu'accroître, la prudence commandait à l'ancien légat de se retirer. On le lui permit; le 23 août, il quitta Bologne et, s'il en faut croire le chroniqueur, il fut d'abord jusqu'à Florence; la chose est vraisemblable, car de gagner la partie des Romagnes restée fidèle, c'était périlleux, puisque déjà des escarmouches éclataient sur cette route entre les gens de la ville et ceux du pape. Une fois en sûreté, loin d'oublier qu'il avait conservé le titre et la responsabilité de légat, Aleman voulut s'unir aux efforts que Capranica, son ancien lieutenant, dirigeait contre les insurgés ; il fut le trouver à Imola, quartier général des troupes pontificales; de là, il tenta ce

qu'il put pour contribuer à la soumission de Bologne, sans épargner sa peine ni sa bourse, ainsi que Martin V plus tard en rendit témoignage. Mais sa situation restait pénible et fausse; on lui faisait sentir, sans doute, qu'il était peu apte à réparer le mal dont on voyait l'auteur en lui. Bien qu'un successeur ne lui fût pas encore donné, puisque le cardinal Conti ne fut nommé que le i8 juin 1429, il renonça à tout espoir de recouvrer son autorité de légat et de laver par un succès la faute qu'on lui reprochait (1). Il prit le chemin de Rome et y rentra pour n'en plus sortir pendant les cinq années suivantes. Impossible d'imaginer un plus piteux retour, pour un cardinal légat de la sainte-Eglise romaine: depuis le jour où son palais de Bologne avait été mis à sac, il vivait d'emprunts; dans le pillage, il avait tout perdu : or et argent en quantité, joyaux, vêtements, livres et chevaux; il avait dû entretenir depuis ses familiers et serviteurs, comme lui dépouillés; aussi s'était-il largement endetté. Longtemps, cette mésaventure pesa sur son existence. Après avoir reconnu que le Pape, réduit à laisser aux Bolonais une quasi indépendance, serait mal venu à leur réclamer une indemnité pour le légat chassé, il se contenta de demander à Martin V et il obtint l'autorisation d'emprunter, pour payer ses créanciers et vivre convenablement à son rang, jusqu'à 6.000 florins d'or sur sa mense archiépiscopale d'Arles (2). Des dettes qu'il contracta en vertu de cette permission, telle n'était pas encore payée treize ans plus tard (3j; si sa caisse était ainsi habituellement vide, ce n'était pas que l'argent lui manquât, puisqu'à son archevêché d'Arles il joignait les profits divers attachés au chapeau et, plus tard, les revenus de l'abbaye de Montmajour, sans compter les petits prieurés qu'il pouvait avoir. Mais le train d'un cardinal

(i) Vizani, 325; Muratori, XVIII, 619; bulle du l'r février hSi, aux Archives mun. d'Avignon, boî'e 34.

(2) Bulle du ler février 143 1, Arch. mun. d'Avignon, boîte 34. • (3) Bibl. d'Arles, ms. i3i, p. 62.

était fort coûteux en ce temps-là ; à Rome surtout, il fallait faire bonne figure et Louis y vécut constamment de 1428 à

Le palais qu'il y habitait, tout près de Saint-Pierre, ad gradiis Sancti Pétri, devait être un des plus beaux de la ville, puisqu'il fut chargé d'y loger l'Empereur à son passage (i). Du reste, à tous les membres du sacré collège, il fallait alors de vastes demeures: autour d'eux bruissait, dans une oisiveté que devaient remplir les exercices religieux et que trop souvent égayaient les rixes, le vin et le jeu, une multitude de serviteurs clercs et laïcs et toute une petite cour : prélats, maîtres en décrets et en théologie, casuistes, écrivains apostoliques, chapelains, aumôniers, intendants, notaires, physiciens, écuyerset familiers dont le nombre ajoutaità l'éclat du chapeau rouge. Auprès de Louis, à cette époque, nous connaissons son compatriote et parent Jean de Groslée^ alors son successeur comme custode à Lyon et que nous retrouverons dans la suite ; Jean Blondelet, procureur en cour de Rome de Louis III, roi de Sicile; un chanoine de Carpentras, un chanoine d'Apt, un chanoine de Màcon, des clercs de Reims et de Noyon, tous «familiers et continuels commensaux » (2). Chacun d'eux avait ses propres serviteurs et, joints à ceux du cardinal, c'était une foule bruyante et éclatante, pareille à une fresque primitive, pages aux chausses collantes, huissiers et sergents d'armes vêtus de couleurs vives, mules chargées d'écarlate et de selles ouvragées.

Trop souvent ces maisons de cardinaux avaient empli Rome de scandales et Martin V venait, par constitution promulguée avant la promotion dont Louis fit partie, d'obliger les membres du sacré collège à réduire quelque peu leur train et à surveiller leurs domestiques ; en même temps, le Pape avait rappelé les cardinaux aux règles de leur état, à la pureté des

(0 Aschbach, IV, 1 14.

(2) Bib. d'Avignon, ms. 2754, f» 112 v»; Arch. du Vatican, Reg. Div. Gam. 17, fo» 56 v, 134.

mœurs, à la modestie, au de'sintéressement (i). La réputation d'Aleman nous est garant qu'à ces recommandations il conformait son existence, à l'exemple d'ailleurs de la plupart de ses collègues, tels que Branda, Cervantes, Cesarini, tous prélats vertueux. A. l'époque du concile de Constance, Nicolas de Clémange avait, non peut-être sans quelque exagération, reproché aux cardinaux leurs débauches, la vie infâme de leurs serviteurs, l'argent qu'ils gagnaient par l'usure (2). Quand Aleman vécut à Rome, le sacré collège était mieux composé et les réformateurs de Bàle n'y trouvèrent à blâmer, outre les longues queues et les chapeaux à cordons qui déplaisaient à certains, que l'abus des commendes (3), lequel tenait trop à l'état général de l'Eglise pour qu'on pût l'imputer aux cardinaux en particulier.

Parmi ses collègues, Aleman tenait un rang honorable par son titre de Sainte-Cécile. Assurément, la distinction entre les cardinaux-évêques, prêtres ou diacres, n'était plus depuis longtemps que tout honorifique; cependant elle déterminait les préséances, l'ordre des souscriptions dans les bulles que les cardinaux présents à Rome contresignaient, et souvent le pape accordait un changement de titre à l'un des membres du sacré collège comme un appréciable avancement. Il était ordinaire de débuter par un titre de diacre et l'attribution immédiate d'un titre presbytéral constituait une exception, dont Aleman bénéficia. La vieille basilique du Transtévère, dont il prit le nom, avait partagé sans doute le sort de toutes les églises de Rome, ruinées pendant le schisme; son prédécesseur à ce titre, comme lui savoyard et quelque temps vice camérier, Antoine de Chalant, était mort en 1418 sans avoir eu l'occasion de s'occuper de son église titulaire. Martin V en

(i) Raynaldi, 1424, n» 4; Pastor, I, 200. Sur la vie des cardinaux, cf. Voigt (J.), Stimmeh etc., p. 69 et s.

(2) Von der Hardt, I, part. III, iG-19.

(3) Haller, I, 209, 216, 217.

fit un devoir à ses cardinaux ; tandis qu'il rebâtissait Saint- Pierre et le Latran, les membres du sacré collège reparèrent leurs titres saccagés et durent veiller à ce que le culte y fût convenablement exercé fi). Nul doute qu'Aleman ne se soit employé à restaurer la basilique de Sainte-Cécile, où le service religieux avait été confié, par bulle du 21 juillet 1422 et du consentement des chanoines, à l'ordre du Saint-Sauveur institué par sainte Brigitte sous la règle de saint Augustin {2). Parmi les paroissiennes de son église, il comptait sainte Françoise-Romaine, dont la réputation, dès cette époque, était grande et qui avait une chapelle à Sainte-Cécile (3).

Si, d'ailleurs, le soin de son titre ne remplissait pas alors la vie d'un cardinal résidant à la curie, la situation d'Aleman et de ses collègues était pourtant peu nette et leurs pouvoirs très mal définis. Hors leur droit de nommer le pape en conclave, et ce droit même leur avait été contesté à Constance, les attributions des cardinaux dans le gouvernement de l'Eglise étaient sorties très obscurcies du long schisme qu'eux-mêmes, à Fondi, ils avaient provoqué. Par ce coup d'état, par l'influence que chacun des sacrés collèges put alors prendre à la cour de chacun de ces papes fragiles, par le concile de Pise et les dépositions, le rôle des cardinaux avait grandi démesurément pendant cette ère de désordres, mais ils n'en conservèrent que de vastes prétentions. Dès Constance, nous l'avons dit en effet, ils eurent à combattre l'hostilité des Pères. Toutefois, si le Concile se méfiait des cardinaux alors en place et suspects de dévouement à Jean XXIII, en principe, au contraire, il aurait désiré fortifier le sacré collège où il voyait un contrepoids à son cauchemar, l'omnipotence pontificale. Afin d'augmenter leur importance, il avait voulu dimi-

(i) Raynaldi, a. 1424, n» 4.

(2) Contelorius, 17.

(3) Comtesse de Rambuteau, Sainte Françoise-Roviaine, Paris, 1900, 20, 54, 73, 298.

nuer le nombre des cardinaux en le fixant à vingt-quatre, et pris d'autres dispositions concernant, Tune, les conditionsd'àge et de grades à remplir pour parvenir à cette dignité ; l'autre, la représentation proportionnelle des diverses nations dans le conseil suprême de la Chrétienté; on avait proposé aussi d'enlever au pape la nomination des cardinaux, qui se seraient choisis eux-mêmes au scrutin secret; de soumettre à leur approbation nécessaire tous les actes du Saint-Siège; et ces idées étaient si fort à la mode que, plus tard, les réformateurs de Bàle les reprirent et demandèrent que chacune des nations italienne, allemande, espagnole et française fût appelée à élire ses représentants dans le sacré collège (i).

En présence de ces menaces, demeurées d'ailleurs à l'état de projets, Martin V employa toute son adresse à remettre à leur place les cardinaux et leur prouva bien vite que les temps du schisme étaient passés; sous prétexte qu'ils ne savaient pas garder un secret (2), il s'abstint de les consulter dans les affaires importantes et les tenait de si près, à en croire la relation écrite en 1429 par un ambassadeur de l'ordre teutonique, qu'ils n'osaient dire devant lui que ce qui lui plaisait et que, de parler en sa présence, ils rougissaient et pâlissaient.

Ce régime de compression produisit une irritation qui se manifesta aussitôt après la mort de Martin V ; au conclave, en effet, afin de s'assurer l'avenir, Aleman et ses collègues rédigèrent une sorte de capitulation que le nouveau pape devrait s'engager à observer dans son gouvernement; dans cet acte et 4 par une étrange inconséquence, les membres du sacré collège semblaient vouloir obliger le pontife à réformer la cour romaine et ils commençaient par sauvegarder ou accroître leurs privilèges ». Ce qu'il avait juré dans le conclave avec les autres cardinaux, l'élu, Eugène IV, le confirma dès son

(i) Pastor, I, 199 ;von der Hardt, 1. part. X, 394; Haller,i, 216, 241-

(a) Haller, I, 24G.

— 'Jl —

avènement par bulle du 12 mars 140 1 ; il ne tarda pas d'ailleurs à se dégager et revint à la politique de son prédécesseur (i).

Entre leurs prétentions et l'attitude invariable du pape, la situation des cardinaux demeurait mal définie, plus ou moins élevée selon que les circonstances affaiblissaient ou fortifiaient le pouvoir du souverain pontife. Il est donc difficile de déterminer la position d'Aleman à Rome pendant les cinq années qu'il y passa. Au spirituel, la recommandation d'un cardinal était très importante pour les solliciteurs, et jadis on avait accusé violemment les membres du sacré collège de vendre leurs simoniaques intercessions (2); avec leur influence, le scandale avait baissé; toutefois, en 142c), tel ambassadeur d'ordre religieux, après avoir fait présent à Louis de douze plats d'argent, comptait encore attentivement combien de cardinaux soutiendraient ses démarches (3). Au temporel, ils intervenaient aussi de temps en temps dans le gouvernement, lorsque le p^-pe n'avait pas de raison pour agir sans eux, et toujours ils étaient réduits au rôle incertain et intermittent de conseillers facultatils. Aleman menait donc une vie que les audiences, les cérémonies, les sollicitations à transmettre, les intrigues de cour devaient malaisément remplir, après les hauts emplois qu'il avait exercés, à la Chambre apostolique et dans les Romagnes.

Tant que dura la vie de Martin V, et il vécut environ deux ans et demi après le retour de Louis à Rome, cette inaction ne cessa pas et peut-être Aleman n'avait-il pas d'espoir d'obtenir, avant longtemps, les grandes charges qu'il pouvait désirer. De la révolution bolonaise, en effet, il dut porter aux yeux du Pape la lourde responsabilité; aussi, plus de légations, plus de hautes dignités, sans que d'ailleurs il fût tombé en disgrâce

(i) Pastor, I, 199, 201, 2i5-2i6; Rocquain, III, 211 ; Raynaldi, a. 1431, no» 5-7.

(2) \'on der Hardt, I, part. III, 18-19.

(3) Voigx. }.,Stiwtueu etc., 122.

formelle. Le vieux Conzié vivait toujours, qui aurait pu en cas de nécessite' servir son neveu de son crédit, mais il ne semble pas qu'il en eût besoin; ses rapports avec le Pape demeuraient corrects, ses requêtes en faveur de ses familiers bien accueillies au Vatican (i) et, dans le préambule des lettres qui l'autorisaient à emprunter sur son bénéfice d'Arles, Martin parlait encore de ses mérites avec complaisance.

On ne peut donc dire si Aleman tint pour favorable à son avenir la mortdu pape quil'avaittrouvé à Constancesimpledocteur et fait évêque, archevêque et cardinal. Une attaque d'apoplexie frappa Martin V après dîner, le 19 février i43i,et il expira le lendemain, peu avant le jour, âgé de 63 ans (2). Le conclave se tint chez les Dominicains, à la Minerve, où le i'"" mars Aleman s'enferma avec treize de ses collègues (3). La situation spirituelle et temporelle de l'Eglise était extraordinairement prospère; sous le pape défunt, la plus exacte discipline avait régné dans le sacré collège et aucune cause de troubles ou de divisions n'existait : pour la première fois depuis près de soixante ans, la Chrétienté pouvait attendre en paix une élection qui serait indiscutée. Quant à la nationalité du futur pontife, les Italiens, qui savaient bien que le retour du Saint-Siège à Rome était définitif, sentaient peut-être eux-mêmes combien préférable aurait été un pape étranger, attendu l'état de guerre où se trouvait l'Italie et le danger que courait l'Eglise en y prenant parti, ainsi que la malheureuse politique d'Eugène IV allait trop le prouver. Si l'on en croit un chroniqueur bien en mesure d'être informé, c'est un cardinal espagnol qui disposait au conclave du plus grand nombre de voix; en les assurant à l'un de ses collègues, il pouvait faire le pape; en obtenant un suffrage de plus, il pouvait le devenir; il demandadonc sa voix à un cardinal français, qui la refusa et bien plus lui demanda

(i) Gall. Christ. Noy. Arles, n» 3629.

(2) Muratori, III, 2^ partie, SSg, 868.

(3) Chiffre donné par Ciaconius, II, 869.

les siennes; très irrité, l'Espagnol proposa alors Gabriel Condulmaro, qui fut élu le 3 mars 143 r , à l'heure de vêpres ; le 1 1 , il fut couronné. Quel fut ce cardinal français dont l'attitude déterminal'élection d'Eugène l\\ on l'ignore et rien n'autorise à y voir Aleman. Par voie d'accès ou directement, il fut du reste certainement l'un des électeurs du nouveau Pape : plus tard, au concile de Bàle, on devait le lui reprocher et jamais il ne le nia (1).

Gabriel Condulmaro, alors âgé de 48 ans, appartenait à une famille distinguée de Venise. Fils de la sœur de Grégoire XII, moine augustin à Saint-Georges-in-Alga, il avait été fait par son oncle protonotaire apostolique et trésorier, évêque de Sienne et cardinal de Saint-Clément. A Constance, après l'abdication de Grégoire XII, il avait travaillé avec Sigismond contre la majorité du sacré collège et, dès cette époque, s'était ainsi trouvé dans un autre camp qu'Aleman. Sous Martin V, il avait rempli de hautes fonctions, légat apostolique dans les Marches et dans les Romagnes. On le connaissait donc, on savait qu'à de hautes vertus il joignait de grands défauts. « Il était bon, dit un chroniqueur indépendant et modéré, mais fier et prompt à la vengeance ; il aurait pu jouir de la paix la plus profonde et préféra s'embarrasser de guerres inutiles, aux dépens de Rome et des Etats de l'Eglise; sur le conseil de quelques cardinaux vindicatifs, il porta ses vues sur le trésor laissé par Martin V à ses neveux et prit les armes contre eux; tous ceux que son prédécesseur avait le plus distingués, il les mit en prison et les dépouilla, ce que jamais auparavant pape n'avait fait ; ces actes ne lui sont pas d'ailleurs si imputables qu'à ses flatteurs, car de nature il semblait doux. Chez Eugène, il y avait tant de contradictions, qu'on est for-

(1) Sur le conclave de i43i, Muratori, III, 2e partie, 869; XIX, 143; Infessura, col. njb; cf. un mémoire contre la légitimité d'Eugène, publié par Haller, I, 247.

cément amené à douter de plusieurs des qualités qu'on a louées en lui; il manifestait la plus grande piété, et bien des cruautés passaient pour avoir été exécutées sur son ordre ; il se plaisait aux honnêtes gens et l'on a vu auprès de lui, dans la plus grande familiarité, certains individus de vie infâme; quant à l'arguent, il l'aimait trop pour s'abstenir d'un gain même honteux et s'était laissé persuader que tout bénéfice est honnête au pape ; enfin il se disait très ami de la paix, dont le nom lui remplissait la bouche, et fut plus belliqueux qu'aucun de ses prédécesseurs ». Qu'il fût pieux, irréprochable dans ses mœurs, très simple, très généreux envers les pauvres, nul ne l'a contesté ; mais personne aussi n'a contredit l'historien milanais qui lui reproche un entêtement de Vénitien, une immense confiance en soi et l'incapacité d'avouer une erreur. Son obstination et sa maladresse devaient amener et amenèrent tous les désastres (i).

Ils s'en doutaient bien, les cardinaux qui venaient de l'élire, le 3 mars 143 1, et leur estime pour les qualités du nouveau pape ne le leur rendait pas plus S3^mpathique ; l'enthousiasme fit défaut absolument. Si Aleman partageait cette mauvaise impression générale, il est impossible de le savoir. Peut-être se fiattait-il que, sous le successeur de Martin V, son échec de Bologne serait oublié etqu'une brillante carrière se rouvrirait devant lui. Peut-être, au contraire, appréhendait-il la rancune du nouveau pape; assurément, leurs anciennes querelles du concile de Constance, où Condulmaro avait pris parti pour le patriarche d'Antioche contre Aleman, étaient trop vieilles pour n'avoir pas été oubliées, outre qu'elles n'avaient jamais eu de caractère personnel; mais,plusrécemment,un événement s'était passé qui les avait remis en présence, de la manière la plus désagréable pour le futur Eugène IV ; c'est à lui en effet, quand Martin V le destitua brusquement, que Louis avait

(1) Muratori, III, 1^ partie, 869, 885, S91 ; XIX, 143; Raynaldi, a. 143 1, no 3 ; Duchesne, 556 ; Platina, 272 ; Pastpr, I, 216, 217, 229, 263.

— or) —

succédé à Bologne; encore que notre cardinal n'eut à ce propos aucun tort envers lui, il était naturel qu'Eugène lui en voulût et il n'était pas homme à oublier la chose.

Quelles que fussent les idées d'Alemansur l'élu du conclave, il dut bientôt s'apercevoir qu'il s'entendait surtout à troubler les situations les plus calmes. Moins d'un an après son ave'nement, il avait réussi à bouleverser les Etats de l'Eglise et toute la Chrétienté, à remettre en question la souveraineté temporelle du Saint-Siège comme son autorité spirituelle. Au tempo-' rel, c'est à Rome même, dans la capitale civilisée et disciplinée par Martin V, que les troubles éclatèrent un mois après l'élection d'Eugène. Aux Colonna, parents de son prédécesseur, qui lui avaient paisiblement remis le Saint-Ange et tout ce qu'ils tenaient de l'Eglise, y compris plusieurs milliers de ducats, il s'avisa, poussé par lesOrsini, leurs ennemis héréditaires, de réclamer ce qu'ils pouvaient avoir gardédes économies amassées à leur profit par le pape défunt; les Colonna s'enfuient, reviennent en armes et, repoussés, se fortifient dans la porte Saint-Sébastien pour piller le voisinage, tandis qu'à Rome les conseillers de Martin V sont jetés en prison, leurs partisans massacrés, leurs maisons mises à sac; un religieux, Thomas Masi, qui préparait un soulèvement, fut exécuté au campo dei Jiori. Plusieurs mois durant, ce fut un gros danger d'avoir eu du crédit à la cour du feu pape; bien en prit à notre cardinal d'avoir perdu de sa faveur avant la mort de Martin ; aussi ne l'impliqua-t-on pas dans le procès du frèreMasi qui cependant, plusieurs années auparavant, avait été connu de lui(i); bien plus, il se rangea dans le sacré collège du côté d'Eugènecontre la famille de son ancien bienfaiteur, attitude peut-être louable, car la turbulence des Colonna finissait par égaler la maladresse politique du Pape. Après cinq mois, ils feignirentde se soumettre et payèrent, mais ils devaient plus tard s'allier aux

'(i) Gall. Christ. Nov. Arles, n» 3477.

ennemis du Saint-Père, rapporter la guerre aux portes de Rome et réduire Eugène à la fuite (i).

Bien plusgrave encore fut le conflit spirituel qu'Eugène provoqua dans la première année de son pontificat et ici, loin de j le soutenir, Aleman lui fit une opposition constante qui devint i fameuse et rendit son nom célèbre.

Avant de se disperser, en 1424, les Pères de Sienne avaient désigné la ville de Bâle comme siège du prochain concile général qui, d'après un décret de Constance, devait se tenir sept années plus tard. Cette disposition marquait une défiance extrême à l'égard de la papauté, jugée incapable de combattre les abus, si des assemblées périodiques, investies d'une pleine puissance de contrôle, de correction et de législation, ne décrétaient les réformes et ne veillaient à leur exécution. A cet injurieux soupçon, Martin V n'avait pas répondu de manière à justifier le Saint-Siège : unanimement reconnu au spirituel, tandis que la prospérité de ses Etats lui laissait pleine liberté d'esprit et d'action, il aurait dû saisir l'occasion la meilleure que l'Eglise ait eue de procéder à des réformes sages, progressives et durables. Même, l'assoupissement, des idées conciliaires, qui s'endormaient depuis la grande émotion de Constance, aurait facilité la tâche en lui permettant d'agir sans compromettre aucunement son autorité. S'il avait voulu réformer, le temps était propice ; il ne le voulut pas et mit toute son adresse à se soustraire à cette obligation. Deux fois, pour satisfaire à l'opinion publique, il nomma des commissions de cardinaux dont les projets réformateurs demeurèrent sur le papier ; entre temps, il dispersa très habilement le concile de Sienne. A sa décharge, il faut le dire, la confusion était si grande qu'un seul changement eût entraîné une révolution. Pour les revenus du

(1) Muratori, 111,26 partie, 869, 872; XIX, 144-150; Raynaldi^a. i43i, nos lo-i I ; Theiner, n<js 247, 269; Infessura, col. 1875, 1876; Platina, 261-262; Gregorovius, III, 700-702; Pastor, I, 218, 222.

Saint-Siège, par exemple, si attaqués, ils étaient établis si mal, que supprimer les abus de leur perception, c'était les anéantir, et de l'argent, cependant, il en fallait pour l'entretien de la curie, les cardinaux, les nonces. Une autre difficulté, qui avait m.ême arrêté le concile de Constance, était la rivalité des intérêts nationaux et politiques ; partout, l'Eglise et l'Etat étaient alors si étroitement unis, que toucher à l'une, c'était éveiller les susceptibilités et les résistances de l'autre. Du moins pouvait-on commencer l'ouvrage ; Martin V ne tenta rien \ on lui reprocha de ne pas supprimer, à Rome même, les abus les plus criants et, dit M. Pastor, « il est aussi impossible de l'excuser de ce chef que de nier la chose ». L'avidité de la curie faisait scandale ; le Pape continuait à se réserver la collation des bénéfices, et ne touchait à rien qui pût intéresser ses revenus.

Cette attitude impressionnait défavorablement les peuples et les rois, qui doutaient que Martin voulût guérir les maux de l'P^glise et ne le secondaient pas lorsque, par ses légats, en faisant tenir des synodes provinciaux, il manifestait l'intention de réformer clergé et monastères sans atteindre les impôts corrupteurs. Aussi, pendant treize ans, depuis le concile de Constance, le besoin de réforme n'avait fait que croître et l'assemblée convoquée à Bàle était impatiemment attendue. De toute part, on faisait pressentir au Pape que, cette fois, on ne tolérerait pas comme à Sienne une dissolution anticipée, on l'engageait à se rendre au concile futur, on lui demandait même d'en hâter l'ouverture ; le roi d'Angleterre, le roi de France envoyèrent à Rome à ce propos ; d'Allemagne, le cardinal Cesarini, impuissant à combattre la révolution religieuse et politique des Hussites, écrivait que, si un concile général et réformateur n'était promptement assemblé, en vain arriverait-on à éteindre l'hérésie de Bohême, une autre s'éveillerait à sa place ; enfin, le 8 novembre i4'3o, les Romains trouvèrent affichés le matin, par la ville, des placards demandant le con-

cile et dont les auteurs menaçaient le Pape, en cas de retard^ de schisme et de déposition (i).

Devant cette agitation, Martin Y se mit, plus d'un an avant la date fixée pour l'ouverture, à chercher le moyen de dénouer cette situation qu'il sentait grosse d'incalculables dangers ; avec les cardinaux il tint de quotidiennes et longues conférences et le secret, cette fois, se garda bien : l'attitude d'Aleman à cette époque ne nous est pas connue. Enfin, le i^''" février 1431, deux bulles furent envoyées au cardinal Cesarini, à ce moment légat en Allemagne : l'une le chargeait d'ouvrir et de présider le concile à Bâle ; l'autre l'autorisait, en cas de besoin, à dissoudre ou à transférer le concile (2). Quelques jours après, comme il s'apprêtait à commencer la lutte que son habileté consommée pouvait mener à bien, Martin V mourait. Et alors, à quatre jours de distance, on vit, le 3 mars 148 1 , monter sur le Saint-Siège un pape nouveau, autoritaire, entêté, maladroit et, en face de lui, à Bàle, le 7 mars, sept ans précisément après la dissolution de l'assemblée de Sienne, s'ouvrir un concile attendu et soutenu par toute la Chrétienté; plusque de la réforme, il était à craindre que les Pères ne s'occupassent de changer la constitution de l'Eglise au détriment de la papauté ; il était à prévoir qu'Eugène se défendrait vigoureusement et peu habilement. Si, en effet, jusqu'à son avènement, il avait passé pour partisan des conciles, il hérita, aussitôt pape, de l'horreur qu'avait eue son prédécesseur pour les dogmes de Constance et, en outre, il craignait que son élection ne fut contestée par les Pères (3).

(1) Pastor, I, 164, i85, 212, 2i3 ; Hefele, VII, 426-427 ; cf. Raynaldi, a. 1424, n» 3 ; 143 i, n» 32 ; Aschbach, IV, i i-i3 ; Haller, I, 107- 108 ; voir, entre autres expressions de IVspoir qu'on fondait sur le concile pour la réforme de l'Eglise^ le mystère publié au tome VI des Œuvres de Georges Chastellain, par Kervyn de Lettenhove, Bruxelles,.

(2) Pastor, I, 2i3 ; Hetele, VII, 4i8 ; cf. Gall. Christ. Nov., Arles, 11" 38i5.

(3) Haller, I, 117-118.

Après l'agitation dont son ouverture avait été précédée, on pourrait penser que, à l'époque marquée, une foule de prélats se pressaient aux portes de la cathédrale de Bàle. Or, un seul se trouvait présent au rendez-vous, un français, l'abbé de Vezelay, et un mois plus tard, en avril, un très petit nombre seulement de ses compatriotes étaient venus le joindre. De cette apparente contradiction, les causes allaient influer sur toute l'histoire du concile et la vie d'Aleman : c'était d'abord la question d'argent, grave pour un prélat chargé de familiers, plus grave encore pour un pauvre licencié; en 140S, pour contraindre à se rendre au concile de Pise les gens d'Eglise désignés par l'assemblée nationale du clergé, il avait fallu des ordres rigoureux du gouvernement royal, sanctionnés par la confiscation des biens (i); cette fois, il n'3^ avait eu ni délégation officielle, ni intervention du prince et l'abstention avait donc été générale ; si Charles VII se désintéressait ainsi de l'ouverture du concile de Bâle, c'est qu'il avait alors d'autres soucis, c'est aussi qu'il ne s'agissait plus, comme au temps de son père, du grand schisme à finir, mais seulement d'une réforme où l'on pouvait affecter de voir une affaire' purement ecclésiastique. De fait, la question était également politique et par suite, au lieu de provoquer lui-même la discussion, en concile et devant des étrangers, d'institutions devenues nationales, il était avantageux au gouvernement d'attendre les événements, sans risquer de se trouver isolé dans une démarche prématurée et seul exposé au ressentiment du Saint-Siège. Pour de semblables raisons, les autres princes eurent môme attitude et le concile était chez eux moins généralement populaire qu'en France; or, il était convenu partout que les prélats d'un pays n'en sortiraient que sur l'invitation du souverain; ils s'abstinrent donc d'aller à Bàle. D'un autre point de vue, ils se groupaient d'ailleurs en deux classes : les uns, qui résidaient, pouvaient hésiter à abandonner pour un résultat

(i) Valois, IV, 40-41 ; cf. Haller, 1, 2i3, 2i5.

douteux les devoirs qu'ils remplissaient sur leurs bénéfices, et les autres, qui ne résidaient point et couraient après la fortune, étaient peu intéressés à reformer l'Eglise.

Si donc le nombre des Pères était petit à Bàle, à l'ouverture du concile, le Pape n'avait pas le droit d'y reconnaître un symptôme favorable pour lui.Malheureusement, Eugène s'y trompa; dès ce moment, et incapable dans la suite de modifier son opinion devant les faits, il ne vit à Bâle qu'une poignée de mécontents et se flatta de les disperser aussitôt qu'il lui plairait.

En face de ces illusions, qu'il ne cachait point, les prétentions du Concile s'élevaient, très manifestes aussi. Dès le mois d'avril 1431, les quelques Pères présents, sans hésiter à se prendre ni à se donner pour les représentants de l'Eglise universelle, sommaient Cesarini, le président que le Pape leur avait assigné, de venir prendre son poste; occupé en Bohême, le légat leur envo va pour le représenter, Jean de Palomar, docteur en décrets, et Jean de Raguse, Dominicain fameux, qui arrivèrent au concile le 19 juillet. Dès le 23, les Pères étaient assez nombreux pour tenir une première réunion et faire actes d'autorité : s'entremettre entre l'Autriche et la Bourgogne pour arrêter une petite guerre qui troublait les environs de Bâle; passer un accord avec les bourgeois pour la sécurité de l'assemblée; adresser aux prélats des circulaires, les sommant de venir siéger au concile ; inviter les Tchèques à un colloque sur le conflit hussite ; entamer les négociations avec l'Eglise d'Orient. Ils se mêlaient de tout en souverains juges et manifestaient leur ferme intention de traiter et mener à bien les trois grandes affaires dont ils avaient composé leur programme : l'extirpation de l'hérésie, la réforme et le rétablissement de la paix entre les princes chrétiens (i).

Ce n'était pas pour faire tomber les prévisions du Pape; à la vérité, le 12 mars, en confirmant le choix de Cesarini que Martin V avait fait pour présider l'assemblée, il avait reconnu

(i) Hefele, VII, 432-441.

le Concile, alors à peine ouvert, mais, dans sa lettre au légat, perçait déjà une vague menace (i) et chacun sentait que la lutte était proche. Elle ne devait pas s'ouvrir à Bàle: le président Cesarini, nommé par Eugène et son représentant, ne partageait pas les sentiments de la cour de Rome contre le concile général ; au contraire, pendant sa légation en Allemagne, il en avait compris la nécessité et, fidèle de par sa nationalité, de par sa situation de cardinal, de par son caractère, à l'autorité pontificale, il devait, pendant plus de six ans, chercher laborieusement et opiniâtrement un terrain de conciliation. Aussitôt libre, il était arrivé à Bàle, le 9 septembre, et dès lors sourd aux insinuations, aux ordres même plus tard qu'Eugène mal informé lui multipliait, il garda son poste difficile, lo3'al au Pape et au Concile.

Ainsi le délégué officiel du Saint-Père ne représentait pas sa pensée intime. On le comprit vite à Bàle et dès le mois de septembre 143 i commença la série des ambassades du Concile au Pape et du Pape au Concile qui allait, après deux conflits, aboutir au schisme. Une partie de ces négociations se tint donc à Rome sous les yeux d'Aleman, qu'Eugène informait et consultait avec les autres cardinaux. Le premier membre qu'il vit de ce Concile, qu'un )our il devait présider, ce fut Jean Beaupère, chanoine de Besançon, ambassadeur envoyé par les Père'î. Arrivé à Rome en octobre (2), ce personnage semble avoir singulièrement rempli sa mission: il représenta, paraît-il, la situation du Concile comme fort précaire, insistant sur les dangers que lui faisait courir la guerre austro-bourguignonne et sur les mauvaises dispositions des bourgeois de Bàle, qu'il disait infectés de hussisme ; évidemment, il ne parlait pas selon ses instructions, mais de la manière qu'il savait agréable à la curie; à Sienne, déjà, il avait exécuté rapidement semblable évolution (3j.

. (i) Jbid., 481.

(2) Il quitta Bâie le 17 septembre 1431 (Hcfele, VII, 488).

(3) Hefele, VII, 442; cf. sur Jean Beaupère, Quicherat, Procès de

Aux esprits qu'aucune prévention ne disposait contre le Concile, les rapports de Beaupère, si vraiment il tint à Rome le langage qui lui fut attribué, ne pouvaient inspirer que le désir d'avoir de plus amples et plus sûres informations. Eugène pensa autrement : très préoccupé de sa situation politique en Italie, et soucieux de n'y pas ajouter les dangers d'un conflit spirituel ; convaincu que, dans l'opmion de la Chrétienté, tout progrès de l'assemblée et même chaque jour d'existence qu'elle gagnait marquait une défaite pour le le Saint-Siège, un empiétement sur son autorité, il voulait par un coup d'état disperser les Pères encore peu nombreux et chasser la menace que le décret de Constance avait suspendue sur la tête des papes avec la périodicité des conciles. Devant le sentiment public, il ne pouvait pas attaquer l'assemblée sur le terrain des principes et, pour l'atteindre, il cherchait des prétextes au moins plausibles. Beaupère les lui donnait. Il crut pouvoir dissoudre.

Pour un acte aussi grave, il importait beaucoup au Pape d'être soutenu par l'unanimité des cardinaux, qu'il pressa de contresigner la bulle de dissolution. Mais avec la guerre qu'il avait peu auparavant déclarée aux Colonna, la haine et le soupçon s'étaient introduits dans le sacré collège (i) ; du cardinal Prosper, membre de la famille proscrite, il était impossible d'avoir la signature -, d'autre part, à son conflit avec lesparents de son prédécesseur, Eugène gagnait l'appui certain de deux autres cardinaux, Jourdain Orsini et Lucido Conti, dont il avait servi la haine héréditaire. Il pouvait encore compter sur Ardicino délia Porta, bel esprit dont la carrière était toute de curie et sur Antoine Casini, arrivé lui aussi par des fonctions de cour où il n'avait pas appris l'indépendance. Pour les deux plus nouveaux membres du sacré collège, leur concours était

condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, publiés pour la Soc. de THist. de France, Paris, 1841, I, 29, n. i. (1) Blondus, 458.

assuré : Eugène venait de les créer, un peu plus tôt qu'il n'était d'usage après son avènement et peut-être son but avait-il été de grossir ainsi sa majorité ; l'un d'eux, d'ailleurs, était son neveu François Condulmaro, qui s'acquit dans la suite une re'putation détestable ; pour l'autre, Angelotto de' Foschi, il ne jouissait d'aucune considération (i).

En outre, le Pape obtint la souscription de quatre autres cardinaux, dont on ne peut croire la conviction bien arrêtée, puisque peu après ils adhéraient tous au concile de Bâle ; leur complaisance en 143 i peuts'expliquer diversement: Hugues de Lusignan venait d'être promu par Eugène au titre de cardinalévêque ; Jean de Rochetaillée-sur-Saône, archevêque de Rouen qui devait donner d'autres preuves de sa versatilité, conta plus tard qu'il avait signé au lit, malade et trompé ; Antoine Correr, proche parent du Pape, également alité, donna, disaitil, son consentement sur l'assurance mensongère que le légat Cesarini approuvait la dissolution (2) ; Jean Casanova, dominicain, créé par Martin "\^ à la fin de sa vie, venait à peine de recevoir d'Eugène IV le chapeau et le titre de St-Sixte.

Des autres cardinaux, la plupart étaient absents de Rome: les uns en Espagne, comme Dominique Ram., Pierre de Foix, Alfonse Carillo : les autres en France comme Henri Beaufort et Nicolas Albergati ; le cardinal Branda, obéissant à la politique de son maître, le Visconti, travaillait pour le Concile à la cour de Sigismond, roi des Romains (3). Enfin, avec Cesarini qui se trouvait à Bàle, le sacré collège comprenait encore un cardinal dont la situation n'était pas nette, Dominique Capranica, gouverneur sous Aleman de Forli et d'Imola, évêque de Fermo ; Martin V l'avait créé cardinal, mais il était mort avant de lui avoir imposé le chapeau ; les ennemis de Capranica, parmi lesquels Aleman se rangea, en prirent prétexte pour lui

(i) Cugnoni, 358 ; Gregorovius, III, 748, n. 121 ; Platina, 263.

(2) Jean de Ségovie, 1. IV, ch. 38.

(3) Haller, II, 93 ; Osio, III. 79.

interdire l'entrée du conclave et quelque temps après, poursuivi par Eugène, il s'enfuit et s'embarqua pour Bâle (i). Comme lui, tous ces cardinaux qui, en novembre i43i,nese trouvaient pas à Rome, firent plus tard adhésion plus ou moins formelle au Concile, conformément à l'engagement solennel qu'ils avaient pris au conclave ; la capitulation que tous y avaient jurée et que, après son avènement, le Pape avaitpubliée en la confirmant, portait en effet, outre les clauses favorables au sacré collège, que le concile se tiendrait et que la réforme s'y ferait (2).

A celte promesse, Eugène se dérobait, et dans sa nouvelle attitude il était soutenu par dix des cardinaux présents à Rome, adhésions qui lui conféraient peu d'autorité, car on savait trop combien, à un cardinal résidant auprès du Vatican, il était difficile de résister à la volonté pontificale. Et cependant, deux membres du sacré collège firent au Pape, en face, une opposition qui les rendit aussitôt célèbres et combla de joie le Concile et ses amis, en diminuant l'autorité d'Eugène (3). L'un était Jean Cervantes, espagnol, qui devait conserver pendant toute la querelle une attitude indépendante; il revenait alors de légation et, requis de souscrire à la bulle de dissolution, il protesta que le Pape outrepassait son droit, en invoquant à l'appui de son dire les décisions du concile de Constance, dont il portait constamment le texte sur lui pour confondre ses adversaires (4).

A ce gêneur, un autre se joignait, dont la résistance avait subi plus d'assauts, puisque, depuis l'ouverture du concile, il n'avait pas quitté Rome. C'était Louis Aleman, que rien n'avait jusque-là distingué des autres cardinaux et qui, par

(i) Pastor, I, 199 et s. ; Haller, I, 247 et zSi .

(2) Raynaldi, a. 1431, n» 7.

(3) Deux ans après, on rappelait encore cette opposition comme infirmant l'autorité d'Eugène dans la dissolution, Haller, II, 430.

(4) Jean de Ségovie, 1. II, ch. 4.

cette opposition, attira dès ce jour sur lui l'attention de la Chrétienté, le respect du Concile et de tous ses amis, entre autres de ce roi des Romains dont jadis, à Constance, il avait servi les adversaires. Invité à donner sa signature, il refusa, multiplia les objections, prédit même au Pape qu'il se verrait obligé de rétracter cette dissolution (i).

Contre elle, en effet, tout militait, et d'abord le droit ecclésiastique de l'époque : le Concile, dit son historien, était fondé sur quatre très fermes bases et immobiles colonnes, les autorités du concile de Constance, du concile de Sienne, de Martin V et d'Eugène lui-même; il ne semblait pas alors que le pape régnant, pût-il même retirer la confirmation qu'il avait donnée, anéantît le droit à l'existence conféré au concile par les deux assemblées antérieures et par Martin V (2). Cette opinion générale, il n'est pas douteux qu'Aleman la partageât. A la vérité, quand le pape précédent avait dissous le concile de Sienne, il n'avait pas songé à protester; mais, outre que, depuis, il avait, en recevant le chapeau de cardinal, assumé une responsabilité dans le gouvernement de l'Eglise, notre cardinal pouvait signaler, entre la conduite de Martin V et celle de son successeur, cette différence que, quand il avait I été dissous, le concile de Sienne avait vécu et qu'au contraire, en novembre i43i, dissoudre le concile de Bàle qui n'avait pas encore tenu de session, c'était une imprudente infraction aux décrets de Constance. Politiquement, tout déconseillait aussi la dissolution : Eugène n'avait pas, comme son prédécesseur, préparé les esprits; au contraire, il avait surexcité les méfiances et les soupçons ; il s'était aliéné les princes italiens dont Martin V aurait eu l'appui en cas de conflit; en P'rance, la situation éclaircie en faveur du roi Charles lui permettait, ainsi qu'à son clergé, d'intervenir au lieu de laisser faire comme à Sienne; l'Empire enfin et le roi des Romains, dont

(1) Jbid., 1. II, ch. 4 et I. XIV, ch. 8. (2> Ibid., 1. II, ch. 1.

nul n'avait parlé en 1424, exaspérés maintenant de leur défaite par les Hussites, voulaient le concile, dont ils attendaient un remède et faisaient d'autant mieux une question nationale, qu'il se tenait en Allemagne.

Aces considérations, qu'Aleman sans doute lui présenta, Eugène répondit en invoquant le petit nombre des Pères, argument peu canonique ; les mauvaises dispositions des bourgeois de Bâle, simple allégation que l'avenir devait démentir ; la guerre austro-bourguignonne, qu'une trêve précisément venait de clore (i) ; la proposition enfin qu'il venait, non sans dessein, de présenter aux Orientaux, de tenir un concile gréco-latin en Italie, persuadé qu'il se disait qu'un rendez-vous à Bâle ne serait jamais agréé par les Grecs ; mais, outre qu'il n'avait reçu encore aucune réponse, l'issue de ces négociations était si incertaine et leur durée probable telle, qu'il était difficile d'y voir un motif pour dissoudre par anticipation le concile de Bâle (2).

Ce sont pourtant ces prétextes que, passant outre à toutes les objections, Eugène invoqua dans sa bulle du 12 novembre 143 1, qui prononçait la dissolution du concile de Bâle, en convoquait un autre à Bologne pour un an et demi plus tard, et en promettait un troisième, dix ans après, à Avignon; l'avenir, on le voit, inquiétait peu le Pape, si, en dispersant à son gré les assemblées, il affirmait sur elles son autorité. Celte bulle resta secrète ;. un nonce partit pour la publier à Bâle, où la fermeté deCesarinil'en empêcha ; informé de ce fait, et de la convocation adressée aux Tchèques parles Pères, dont il se fit un nouveau prétexte en voulant 3^ voir une atteinte aux condamnations canoniques déjà portées contre le Hussisme, Eugène ajouta ce grief aux autres dans une nouvelle bulle de dissolution, du reste en tout semblable à la première, que,

(i) Plancher, preuves, no* Sa, 83, 86, 100.

(2) Contre la dissolution, voir les arguments du Concile <Haller, I, 279-307) etsurtouîde Cesarini (Hetele, VII, 4b 2-^5- ; Pastor, I, 219).

pour forcer la main à Cesarini, il fit publier à Rome, le 1 8 décembre 14? i, et notifier le même jour à tous les princes et prélats de la Chrétienté (i).

L'impression fut immense. A Bàle, un nouvel enthousiasme réchauffa Tardeur des Pères et, par lettre encyclique du 2 i janvier 1432, ils annoncèrent au monde leur inébranlable résolution de demeurer assemblés et de représenter l'Eglise en concile œcuménique. Ailleurs, dans les écoles, il n'était plus question que de l'autorité du concile général : « c'était comme une formule magique qui fascinait l'univers » (2). Quant aux rois et princes souverains, invités par l'initiative d'Eugène à reprendre dans les affaires ecclésiastiques le rôle qu'ils avaient tenu pendant le grand schisme et dont le pontificat paisible de Martin V les avait dépossédés, chacun garda l'attitude la plus favorable à ses intérêts politiques. Presque tous, ils adhérèrent au Concile : Charles VII, le roi des Romains, les ducs de Savoie, de Bourgogne, de Milan ; d'autres suivirent bientôt (3).

A Rome, l'effet de la bulle de dissolution fut d'exciter l'inquiétude et les passions. Il existait à la curie un parti ardemment hostile au Concile (4) et d'autre part, sous la direction d'Aleman et de son collègue Cervantes, quelques-uns inclinaient à soutenir les Pères-, la plupart, d'ailleurs, observaient une prudente expectative. Aleman lui-même, qu'on le remarque, n'a pas encore pris parti ; déjà le Concile s'est ouvert, déjà il a convoqué cardinaux et prélats, Aleman ne s'y est pas rendu ; si le Pape l'en empêchait, du moins auraii-il pu s'excuser et constituer un procureur; il n'en a rien fait. De prime abord, il n'est pas partisan résolu du Concile, sentiment naturel chez un cardinal grandi à la cour de Martin V. Ce qu'il prétend seu-

(1) Jean de Ségovie, 1. II, ch. 3. L'existence de la bulle du 12 novembre, contestée parCecconi, I,5i-36, et par Hefele, VII, 446-448, est attestée par Eugène lui-même, Haller, I, 246..

(2) Pastor, I, 219.

(3) Jean de Ségovie, 1. II, ch. 23 et s.; 1. III, ch. 16. (4} Ibid., 1. II, ch. 14.

lement, c'est qu'Eugène n'avait pas le droit de dissoudre et qu'il n'}' avait pas intérêt, laissant d'ailleurs aux Pères de Bàle le soin de vérifier ou de démentir ses prévisions par la. résistance ou la soumission.

Les événements se précipitèrent en lui donnant raison; on apprit à Rome la détermination du Concile, on }' reçut les vives protestations du roi des Romains et du président Cesarini, qui déclarait l'Eglise perdue si la dissolution n'était pas rétractée. De ces documents, adressés au Pape, des copies étaient remises aux cardinaux, dont on espérait une intervention; plusieurs, en effet, se laissèrent ébranler et se rangèrent à l'avis d'Aleman. Pour Eugène, il tint bon et sa réponse fut, le 1 1 février 1432, une bulle encyclique qui maintenait la dissolution ; engageant résolument la lutte sur leterrain politique, il y fut aussitôt suivi par le Concile et, entre les deux partis, s'ouvrit alors un duel de lettres et de missions aux princes et aux prélats, combat acharné où les Pères accusaient le Pape d'employer l'argent, les promesses et les faveurs (i).

Déjà lettres et nonces étaient partis pour toute la Chrétienté lorsque, le 28 février, deux ambassadeurs du Concile arrivèrent à Rome : l'un d'eux, Louis de la Palud, évêque de Lausanne, était le compatriote et l'ami d'Aleman. Sous prétexte d'éclairer le Pape, ils venaient le sommer de retirer la dissolution, laissant entrevoir que, en cas de rupture, la Chrétienté pourrait bien se déclarer pour le Concile; en outre, ils plaidèrent leur cause devant chacun des cardinaux et Aleman reçut d'eux, comme ses collègues, un mémoire écrit en faveur des Pères. Ainsi documenté, le6 mars, il se rendit au Vatican où les ambassadeurs, sans être traités comme envoyés d'un concile œcuménique, furent cependant admis àparler devantle Pape et les cardinaux; Louis de la Palud discourut contre la dissolution. Le lendemain, réunis à la Minerve pour la Saint-Thomas^ les

(t) Jean de Ségovie, 1. II, ch. 16, 18, iq; 1. III, ch. 4, 10; Haller, I, 121; Hefele, VII, 457-458.

cardinaux Aleman, Cervantes, Orsini, de Rochetaillée, Correr, de Lusignan, Casini et Casanova conférè'ent longuement sur la question ; hors les deux premiers, dont nous avons signale l'attitude, les autres avaient souscrit la bulle de dissolution ; qu'ils vinssent à présent tout remettre en question, c'est la preuve du travail qui s'était fait à Rome dans les esprits ; quatre d'entre eux firent peu après adhésion au Concile. Ce mouvement du sacré collège impressionna-t-il Eugène? En tout cas, il ne se décida qu'à une démarche qui, sans donner satisfaction au Concile, devait amener un jour le Pape à se soumettre : le 2 1 mars, en présence des cardinaux, il répondit aux ambassadeurs des Pères qu'il enverrait à Bàle pour y faire connaître ses intentions (i) : sous le mot congrégation, dont il qualifiait le Concile, c'était bel et bien reconnaître en fait l'assemblée qu'il prétendait avoir dissoute.

En même tenips, le roi des Romains pressait Eugène de revenir sur la dissolution au nom des intérêts de l'Eglise et de l'Allemagne en particulier ; malheureusement, il s'était mis dans une position qui gênait beaucoup ses démarches ; assez à l'étourdi, il venait de quitter l'Empire, où le désordre était à son comble depuis la victoire des Hussites, pour chercher sa couronne impériale à Rome et traverser l'Italie, où son autorité prêtait à rire. Lié envers le Concile par sa politique et de formelles promesses, excité encore en sa faveur par leVisconti, son allié nécessaire et l'implacable ennemi d'Eugène (2), il était d'autre part obligé de ménager le Saint-Père, afin d'en obtenir l'autorisation de venir se faire couronner à Saint-Pierre. Il ne pouvait pas y songer avant le rétablissement de la paix dans l'Eglise et dix-huit mois il y travailla, envoyant à Rome et à Bàle lettres sur lettres et force ambassades, tandis qu'il errait de ville en ville, hôte incommode et mal venu. Dès le mois de

(i) Jean de Ségovie, 1. II, ch. i3, 14; 1. III, ch. 5, 10; Mansi, XXX, 92-98.

(2) Sur celte attitude du duc de Milan, Osio, III, 3y, 53, 66, 79, 8i.

janvier, il avait ouvert les négociations et, après un échange de propos aigres-doux (i), le 24 avril, en audience solennelle, Eugène répondit aux ambassadeurs du roi des Romains que leur maître eût à se mêler de ses affaires, en termes dont la vivacité s'accentua dans une lettre qu'il écrivit alors à Sigismond, pour l'inviter à laisser là théologie et droit canon et à reprendre son métier de soldat, qu'il n'avait pas toujours si heureusement exercé. A cette audience du 24 avril, Aleman s'abstint de paraître et quatre cardinaux avec lui, éclatante manifestation qui fut très commentée et remplit d'espérance les hommes de Bâle ; avec Cervantes, les nouveaux dissidents étaient Correr, Lusignan et Casanova ; Jean de Rochetaillée n'osa pas encore les imiter, mais quand les amis du Concile comptaient à eux cinq ou six cardinaux, c'était lui le sixième : l'exemple d'Aleman a-^'ait porté ses fruits (2).

L'opposition muette d'une partie du sacré collège n'avait d'ailleurs pas empêché les rapports de s'altérer entre le Pape et le roi des Romains; dans cette tension extrême, le mois de mai 1482 s'écoula et dans une expectative bien dangereuse pour l'autorité pontificale. Le 6 juin, un coup de théâtre éclata : à l'heure de prime, un émissaire de Sigismond afficha sur la porte de Saint-Pierre le décret que, le 29 avril, en sa troisième session, le Concile avait porté pour inviter le Pape à retirer la bulle de dissolution et le sommer, lui et les cardinaux, de se présenter à Bàle dans un délai de trois mois, à peine d'être jugé par contumace. Par cei acte, pas décisif dans la voie révolutionnaire, les Pères reprenaient les procédés dont le concile de Constance avait usé contre des pontifes douteux ; de les ressusciter, quelle qu'eût été son imprudence, contre un pape légitime, c'était au contraire une audace inouïe (?). Aussi, ce

(i) Sur ces négociations, Aschbach, IV, 57 et s. ; Jean de Ségovie, 1. III, ch. 6, 7, 8, 12.

(2) Jean de Ségovie, I. III, ch. 9.

(3) Ibid., I. III, ch. i3 ; Mansi, XXX, 147; Pastor, I, 220, 221

t 6 Juin, rémotion fut-elle immense à Rome lorsque les t: emplo3'és de la curie, en venant au Vatican, lurent le décret '• affiché ; le bruit se répandit aussitôt que le Concile citait pape et cardinaux et, dès lors, l'anxiété et les incertitudes d'Aleman durent croître; ce n'était plus simplement d'une question d'opportunité qu'il s'agissait, mais il se trouvait pris entre deux devoirs. Quelques jours plus tard, une nouvelle lettre du tenace Cesarini vint souligner encore le péril de la situation et la nécessité où le Pape était de modifier son attitude ( i). Il s'y décida et, le jour même où le décret de citation fut affiché, ses nonces partirent pouraller proposer aux Pères, qu'il prétendait indûment réunis, de de'signer eux-mêmes, mais dans les Etats pontificaux, le lieu d'un futur concile, qu'Eugène consentait à ouvrir sans délai, pourvu que la dissolution qu'il avait prononcée demeurât acquise (2).

En même temps, reprenant les négociations avec Sigismond, qui pouvait devenir un utile intermédiaire, le Pape lui fit part des propositions qu'il envo3ait présenter à Bàle ; pour faire tomber les objections tirées par le roi des Romains de la nécessité immédiate d'un accord avec les Hussites et d'une réforme de l'Eglise allemande, il consentait à ce que, en attendant l'ouverture du concile futur,, les Pères assemblés à Bàle étudiassent ces questions, sous réserve de l'approbation du Saint-Siège ; hors de revenir sur la dissolution, il accordait tout et notifiait ces concessions sous la forme solennelle d'une bulle, datée du 26 juin (3).

Cet arrangement sourit au roi des Romains, à qui son rôle de chevalier errant au service de l'idée conciliaire commençait à peser; il fit tout, mais en vain, pour amener à cette transaction l'intraitable assemblée, qui se déclara résolue à ne pas mettre bas les armes avant d'avoir obligé Eugène à proclamer,

(i) Jean de Ségovie, 1. III, ch. 23.

(2) Ibid., 1. III, ch. 19; Hefele, VII, 485-487.

(3) Mansi, XXX, 161, 164.

par une rétractation formelle, le principe qu'il avait voulu abolir de la supériorité du concile sur le pape et, par conséquent, de l'incapacité du pape à le dissoudre (i).

Plus avisé que Sigismond, Alcman avait senti que les concessions du 26 juin n'amèneraient pas la paix ; à ce prix, du reste, lui-même ne la désirait plus. Dès cette époque, il avait pris parti et quitté pour toujours la neutralité bienveillante dont il s'était jusque-là contenté à l'égard du Concile. De ce changement, survenu entre novembre 1431 et juillet 1432, on ne saurait s'étonner, puisque dans toute la Chrétienté princes et prélats faisaient alors pareille évolution ; comme la plupart de ses contemporains, après avoir blâmé la violence du Pape sans adhérer lui-même au Concile, Aleman fut peu à peu attiré du côté de Bâle par la fermeté des Pères, donc le contraste avec les hésitations d'Eugène pouvait dissiper bien des incertitudes. Leurs décrets de la troisième et de la quatrième session vinrent bientôt intéresser sa conscience; si le Pape avait tort, et pour la théologie de l'époque rien n'était plus vraisemblable, Aleman ne pouvait pas se dérober à la sommation canonique qu'il avait reçue du Concile, en sa qualité de cardinal, de venir siéger au milieu des Pères assemblés dans le Saint-Esprit et représentant l'Eglise universelle. Cervantes enfin, le premier de ses collègues qui eût partagé son opinion, put achever de le convaincre par l'exemple qu'il donna vers le commencement de juillet; mandé à Rome par le Pape, d'une ville voisine où il était en villégiature, il s'enfuit et parvint à Bâle en novembre, aux acclamations des Pères (2). Par des précautions et des avertissements, Eugène sut empêcher quelque temps ses collègues d'imiter Cervantes.

Il fallait bien cependant faire quelque chose et montrer au Concile,autrementqu'en s'abstenant de souscrire aux bulles et

(i) Ibid., I 59 ; Jean de Ségovie, 1, III, ch. 28.

(2\ Jean de Ségovie, 1. III, ch. 44; Hailer, II, 277.

de paraître aux consistoires, que l'on était avec lui. Aleman s'entendit donc avec les cardinaux dont les sentiments étaient les siens. Trois mois auparavant, c'étaient Correr, de Lusignan, Casanova et Cervantes, qui venait de fuir; à faire un pas décisif, Correr aussi avait peut-être précédé Aleman, ou du moins c'est à la môme époque, mais sans se joindre à lui et par un acte personnel, que ce cardinal fit adhésion au Concilc(i). De concert avec Louis, Lusignan et Casanova agirent; Jean de Rochetaillée, si longtemps incertain, vint enfin se ranger à leur parti, qu'embrassait aussi le plus nouveau des membres du sacré collège, Guillaume de Montfort, noble breton, créé par Martin V et tout récemment reçu par Eugène (2). Le 23 juillet, à l'église Saint-Jacques, sur la place Scossa-Cavalli, tout près de Saint-Pierre, ces cinq cardinaux, tous du reste étrangers à l'Italie, se réunirent et, à la mode du temps, firent rédiger et souscrivirent un acte notarié; dans cette pièce, ils rappellent qu'ils ont montré et remontré au Pape, inutilement, la nécessité du Concile et les dangers de la dissolution ; que non seulement il ne s'est pas laissé convaincre, mais qu'il leur a refusé l'autorisation de quitter Rome, de sorte qu'ils sont dans l'impossibilité notoire de se rendre au Concile sans exposer leurs biens et leurs personnes; en conséquence, dans l'intention de manifester leur zèle et leur bonne volonté, en faisant adhésion au Concile, ils constituent leurs procureurs, pour les y représenter, les cardinaux Branda, Albergati, Carillo et Cesarini avec l'archevêque de L3'on, l'évêque de Lausanne et Jean de Palomar, docteur en droit(?).

Cet acte marque le premier pas d'Aleman dans la voie qu'il devait parcourir aveuglément jusqu'au bout. On voit qu'il était alors loin d'être seul de son opinion et qu'à quelques pas du Vatican, malgré les dangers d'une pareille

(1) Haller, II, 210.

(2) Aubery, i58.

(3) Jean de Ségovie, 1. III, ch. 32.

manitestation, quatre de ses collègues n'hésitaient pas à se joindre î\ lui ; et le choix qu'ils tirent ensemble de leurs procureurs prouve aussi qu'Eugène, à ce moment, n'avait pour lui nilaplus grande, ni la plus saine partie du sacré collège. Parmi les plus dignes caractères, en effet, et, chose remarquable, les plus vrais partisans de l'autorité pontificale, l'avis unanime des contemporains et des historiens range deux des procureurs d'Aleman, les cardinaux Albergati et Cesarini, celui-ci toujours à Bàle, celui-là demeuré neutre entre le Pape et le Concile, absorbé qu'il était alors par la paix à faire entre la France et l'Angleterre; Garillo et Branda jouissaient également de l'estime universelle; le second était alors en route pour Bàle (i) et le premier représentait les Pères dans le Comtat. Deux des autres procureurs désignés par les cinq cardinaux, l'archevêque de Lj'on et l'évêque de Lausanne, étaient des amis d'Aleman, qui le devaient soutenir jusqu'à la fin ; leur choix révèle que Louis eut une grande part dans l'acte du •25 juillet.

Après cette manifestation, il retomba dans l'expectative. On attendait le retour des nonces envoyés à Bàle ; Sigismond, dont la situation précaire devenait ridicule, n'avait pas désespéré d'amener le Concile à traiter sur les bases proposées par Eugène, et déjà les Pèresl'accusaientdetrahison. Pour les adoucir, il s'empressa de leur notifier l'adhésion d'Aleman et des quatre autres cardinaux, et de leur en envoyer le texte. Le 3 septembre,on lut sa lettre à Bàle,avec la pièce du 25 juillet; séance tenante, Cesarini et Branda déclarèrent accepter la procuration qui leur était donnée. Trois jours plus tard, comme expirait le délai de trois mois consenti le 6 juin aux membres du sacré collège, Louis fut excusé ainsi que ses co-signataires et les cardinaux Correr, Cervantes, Carillo, Ram, Colonna, Beau-

(i) Haller, II, 195 ; cf. sur le cardinal Branda, Vespasiano, Virorum illusirium CIII qui sœculo XV extiterunt vitœ (Spicilegium Romanum, I, Rome, 1839, p. I 55).

fort et de Foix, qui tous avaient constitué aussi des représentants à Bàle; de sympathie pour le Concile, quelques-uns d'entre eux n'en n'avaient guère, mais les Pères exerçaient alors un ascendant tel, que pour s'y dérober il fallait être à la cour d'Eugène, inféodé à sa politique pour des raisons de famille ou d'mtéret, comme étaient les cardinaux contumaces Orsini, Casini, Conti, délia Porta et Condulmaro, cinq seulement contre quinze (i).

Qu'en prenant position pour le Concile Aleman suivit seulement l'opinion générale, la preuve en est donc faite ; plus que bien d'autres même, en remettant toujours son voyage à Bàle, il garda les égards qu'il devait au souverain pontife Déjà en effet, outre Cesarini, deux de ses collègues, Capranica et Branda, siégeaient avec les Pères; au cours de l'été 1482, deux autres cardinaux parvinrent à s'échapper de Rome et prirent le chemin de Bâle : c'étaient Rochetaillée et Correr (2). Ainsi, un mois ou deux après leur manifeste du 25 juillet, des cinq signataires, l'un, Guillaume de Montfort, était mort • deux autres avaient abandonné le Pape, Rochetaillée et Lusignan qui venait de passer dans le royaume de Naples ; seuls, Aleman et Casanova restaient encore à Rome ; hésitant à franchir un pas révolutionnaire, répugnant à fuir, ils espéraient encore qu'un accommodement viendrait harmoniser leur fidélité au Saint-Siège et leur dévouement au Concile. Leur attitude mécontentait les Pères et,à plusieurs reprises, en 1430 et 1433 quand expiraient les délais successivement accordés aux membres de la curie pour venir siéger à Bâle, les procureurs d'Aleman durent excuser son absence, en invoquant les gages qu'il avait donnés et la surveillance étroite à laquelle il était soumis par Eugène (3). En acceptant ces explications, les Pères rendaient à peine justice à ce que la position de Louis à Rome avait dmtolérable. Depuis, en effet, qu'il avait manifesté

(OMansi, XXX, î66; Jean de Ségovie,]. m, ch. 32; Haller II o,^

(2) Haller, II, 2S0, 295, 358 ; Jean de Ségovie, 1. III, ch 4^ ' '

(3) Haller, II, 219, 295, 364; Jean de Ségovie, 1. IV,' ch ^ et iq

publiquement son opinion favorable au Concile, il était espionné et tenu de près, car le Pape craignait, de lui plus que d'un autre à cause de sa réputation d'homme intègre et irréprochable, qu'en allant à Bàle il ne fortifiât ses adversaires ; impuissant et resté presque seul de son parti, il perdait peu à peu tout espoir devoir la paix aboutir et le délivrer.

Au mois d'octobre, les nonces rapportèrent la réponse des Pères aux propositions faites en juin par Eugène; ripostant à son tour à ses provocations par une hautaine intransigeance, le Concile repoussait toute transaction et demandait la soumission pure et simple aux principes de Constance, de nouveau proclamés à Bâle(i). En même temps, on apprenait à Rome que l'intraitable assemblée se fortifiait rapidement par de nombreuses incorporations et des adhésions nouvelles ; son ascendant croissait chaque jour, et le roi des Romains, craignant de s'être compromis par les négociations qu'il entretenait avec Eugène afin d'en obtenir sa couronne impériale, crut prudent de renouveler solennellement au Concile, par manifeste du 22 novembre, l'assurance de sa protection (2). Sans revenir encore sur la dissolution, le Pape comprit que de nouvelles concessions étaient nécessaires ;vers la fin de décembre, il chargea quatre nonces d'aller à Bàle proposer aux Pères cette transaction : ils continueraient à siéger quelques mois encore, jusqu'à l'ouverture du concile futur, où ils se transféreraient immédiatement et que le souverain pontife présenterait comme simple continuation de l'assemblée bâloise; ce futur concile, ils en désigneraient eux-même le lieu, soit en Italie, dans les Etats pontificaux ou ailleurs, soit même en Allemagne, Bâle seule étant exclue-, si leur choix tombait sur une ville italienne, le Pape s'engageait à les y rejoindre en personne (3).

(i) JeandeSégovie.l.III, ch.3i ; Hefele, VII, 487-489 ; Haller, II, 217.

(2) Jean de Ségovie, 1. IV, ch. 7; Aschbach, IV, 95.

(3) Jean de Ségovie,!. IV, ch. 18; Hefele, VII, 528-529; Raynaldi, a. 1432, n« 19.

Combien peu d'espoir on pouvait fonder sur cette nouvelle ambassade, on le comprit vite à Rome, en apprenant que, par leur de'cret du 1 8 décembre, les Pères convoquaient à Bàle, sous les soixante jours, avec Eugène et les cardinaux, tous les membres petits et grands de la curie. L'émoi fut vif dans cette multitude, ainsi mêlée contre son gré à la grande querelle, moins habile à la juger qu'à discuter un coup de dé, soucieuse seulement duparti le plussûr; d'obéir au Concile, était-ce possible, si le Pape fermait les portes de Rome? tenir le décret pour non avenu, c'était s'exposer, au cas probable où les Pères l'emporteraient, à l'exécution des peines qu'ils avaient portées, à la perte de tout, charges, titres et bénéfices. Aleman, mêlé à cette foule d'employés dont beaucoup avaient été ses subordonnés à la Chambre ou ses familiers dans sa maison de cardinal,dut user de son influence au bénéfice du Concile. On apprit chez le Saint-Père qu'une quantité de membres de la curie se préparaient à quitter Rome; le cas était grave et le 29 janvier, avant l'expiration du terme assigné par le décret de Bàle, Eugène convoqua, en sa chambre de parement, ses fonctionnaires de tout grade, que les cardinaux Orsini et délia Porta, tout acquis au Pape, réussirent à rassurer. Cette émotion des peu scrupuleux ciirialcs montre combien, jusque sous le toit du Vatican, les doctrines conciliaires avaient de force et combien il est inutile de chercher, comme on l'a fait, des raisons personnelles à l'attitude d'Aleman(i).

Le même jour, arrivaient à Rome des ambassadeurs envoyés par les électeurs du Saint Empire; ces princes prétendaient au rôle d'intermédiaires et, bien aises surtout d'éclipser le roi des Romains, ils avaient intercédé auprès du Concile afin que le procès du Pape fût suspendu et nouveau délai consenti (2). Maintenant, ils faisaient demander à Eugène les concessions propres à ramener la paix; des conférences s'ouvrirent, aux-

(i) Jean de Ségovie, I. IV, ch. i5 et 16. (2) Haller, II, 281 et s.

quelles Aleman prit part, et chacun sentait que le Pape céderait quelque chose à cette intervention, jointe à la pression des circonstances et à l'e'branlementde toutela curie. En effet, le 14 février, en consistoire public où parut notre cardinal, une bulle fut lue par laquelle, faisant un pas nouveau dans la voie des concessions, Eugène acceptait la ville même de Bâle comme lieu de l'assemblée, à condition toutefois qu'elle ne serait réputée concile œcuménique qu'à partir du jour où elle serait constituée en vertu de cet acte de l'autorité pontificale, ratifié par les Pères (i). La dissolution de novembre 143 i demeurait acquise.

Aussitôt et satisfaits, les envo3'és des électeurs partirent pour soumettre à Bâle ces propositions, et le Pape affecta de considérer le confîit comme terminé ; aux ciiriales^ dont l'inquiétude croissait à chaque succès du Concile, il donna vers la mi-mars l'autorisation de répondre aux appels réitérés des Pères (2), sans rien relâcher d'ailleurs de la surveillance étroite qu'il exerçait sur Aleman et autres personnages dont l'arrivée à Bâle eût pu grandir le prestige de l'assemblée. Dans l'entourage d'Eugène, à son exemple, on feignait de croire à la paix ; l'un de ses plus fidèles agents, le cardinal délia Porta, envoya par procuration son adhésion auConcile(3); deux de ses collègues,entièrement dévoués comme lui à la politique pontificale, Jourdain Orsini et Angelotto des Foschi, furent désignés avec les cardinaux de Foix et Albergati, l'un et l'autre absents de Rome, pour aller présider le Concile au nom du Pape conjointement avec Gesarini (4). L'honneur était grand pour l'assemblée ; il est vrai qu'Albergati n'y parut que six mois plus tard et ne s'y présenta point comme président (5), et que, pour les

(1) Jean de Ségovie, 1. IV, ch. 17; Hefele, VII, 529-53o. {2) Jean de Ségovie, 1. IV., ch. 17.

(3) Ibid. 1. IV, ch. 20.

(4) Le 20 février (Jean de Ségovie, 1. IV, ch. 17), ou le !«■■ mars (Raynaldi, a. 1433, no 8). . ,

(5) Haller, II, 479.

trois autres, on ne les vit Jamais à Bàle ; pour partir en effet, ils attendaient prudemment de savoir quel accueil ferait le Concile aux nouvelles concessions du Saint-Père.

Ces dispositions des Pères, on les connut à Rome au commencement de mai ; une irréductible hostilité les inspirait : loin d'accepter la réouverture officielle de l'assemblée à Bàle même, consentie par la bulle du 14 février, ils voulaient y voir, comme dans la dissolution de 143 1, un outrage aux dogmes de Constance, qui ne laissaient pas au Souverain Pontife le droit de dissoudre un concile ou d'en suspendre à son gré les pouvoirs -, ce qu'ils persistaient à réclamer, c'était que le Pape, en retirant la dissolution, s'avouât l'inférieur et le serviteur du Concile. Pareille opiniâtreté paraîtra grande peutêtre, pour une assemblée qui ne comptait alors que soixantequinze votants ; mais il ne faut pas l'oublier, pour la plupart des contemporains comme pour les Pères de Bâle et notre cardinal, les décrets publiés à la fin du grand schisme par les Pères de Constance, réputés infaillibles, constituaient les assises divines de l'Eglise renouvelée ; en y dérogeant, c'était à leur sens bien plus qu'un excès de pouvoir qu'Eugène avait commis, c'était un acte d'hérésie ; semblable conflit ne paraissait pas matière à transaction, et l'on n'attendait du Pape ni concession ni condescendance, mais une rétractation absolueet une entière soumission. Cette divergence dogmatique entre les nouvelles théories et la bulle du 14 février, les cardinaux présents à Bàle avaient été les premiers à la signaler ; ils s'étaient plu aussi à 3^ relever mainte erreur de fait. Bien plus, sentant que, si à la fin le Pape cédait, le terrain des principes leur manquerait, les plus acharnés de ses adversaires avaient commencé dès lors à s'en prendre publiquement à sa personne et à son administration temporelle (i). Le nonce qui vint à Rome avec ces mauvaises nouvelles n'apportait pas encore la réponse officielle des Pères ; afin

(i) Jean de Ségovie, 1. IV, ch. 9 et 25 ; Haller, I, 3o8-3o9.

de la rendre plus favorable, il engagea Eugène à de plus amples concessions ; le Pape se contenta d'affirmer son désir de conciliation par deux nouvelles bulles, des 7 et 8 mai, qu'il fit présenter à Bàîe par ses envoyés (i) ; pas plus chez lui que chez Aleman, il ne pouvait subsister aucun espoir sur l'issue de ces négociations.

Déjà d'ailleurs il s'était rapproché du roi des Romains, dont la position en Italie tendait à s'améliorer; en l'obligeant à prendre ouvertement parti contre lui pour le Concile, Eugène eut risqué très gros jeu-, il le comprit et sut mettre à profit l'impatience de Sigismond, que son interminable séjour à Sienne commençait à lasser et qu'impressionnait médiocrement le mécontentement des Pères, hostiles à tout accommodement. Avant la mi-avril, entente fut conclue : le Pape recevrait le Roi à Rome et l'y couronnerait, sans lui demander actes ni paroles contraires aux engagements qu'il avait pris avec le Concile; de son côté, Sigismond promettait, en termes habilement généraux, de tenir Eugène pour pape légitime et de travailler à ce que chacun lui rendît les honneurs dus à sa dignité (2); à cet arrangement, qui réservait la liberté d'action des deux parties, l'un gagnait d'infliger un échec d'amour-propre à ses adversaires(3), et l'autre, de sortir honorablement de son équipée italienne.

Le 2 I mai 1433, avec les magistrats de la ville et les officiers de la curie, notre cardinal et ses collègues furent à la porte Castello, au-devant du roi des Romains, qui fit son entrée, précédé de la couronne, du sceptre, du globe et de l'épée; en grande pompe, on l'accompagna jusqu'à Saint-Pierre; sur les degrés de la basilique, Eugène l'attendait : Sigismond lui baisa le pied, la main et le visage; ensemble, ils entrèrent ensuite

(1) Hefele.VII, 533.

(2) Aschbach, IV, 99-112; Hefele, VII, 534; Jean de Segovie, 1. IV, eh. 25 et 27.

(3) Cf. lettre du came'rier aux nonces de Bàle, Haller, I, 3ii.

dans le vestibule de l'église, où un autel était dressé sur lequel le Roi devait prêter le serment traditionnel ; mais on convint alors de renvoyer cette formalité au jour du couronnement et chacun rentra chez soi(i). Aleman s'empara de Sigismond et le conduisit à son palais, logement assigné au prince par les ministres du Pape, tandis que ses officiers et familiers se répandaient au Saint-Esprit et dans le Borgo. A la Pentecôte, dix jours plus tard, le Roi quittait à cheval l'habitation du Cardinal et se rendait à Saint-Pierre: dans le vestibule, devant le Pape et le sacré collège, il prêta le serment; puis Aleman et deux de ses collègues le conduisirent processionnellement au Latran, où ils le consacrèrent chanoine à l'autel de saint Maurice ; revenus à Saint-Pierre, tous prirent place au chœur et, après l'épître de la messe solennelle, Eugène posa la couronne sur la tète de Sigismond et lui mit entre les mains l'épée, le globe et le sceptre; ils échangèrent le baiser de paix; plusieurs jours, les réjouissances se prolongèrent autour de l'Empereur et du palais d'Aleman(2).

Au milieu des fêtes, notre cardinal n'avait pas oublié la questiondu Concile; à la fin de juin, au commencement de juillet, de mauvaises nouvelles arrivèrent de Bâle ; les Pères avaient officiellement répondu aux dernières propositions du Saint- Père par un refus, en lui déniant le droit de faire ou de défaire les concilesà son bon plaisir, en protestant que la supériorité du concile sur le pape était de foi, en priant Dieu qu'il adoucît le cœur du Souverain Pontite et l'amenât à résipiscence (3). Quel était l'état des esprits à Bàle, Aleman pouvait encore s'en rendre compte en apprenant que ses collègues }'■ préparaient la déposition d'Eugène et que, en attendant, il était ouvertement question de le suspendre (4). Enfin, et ceci

(i) Aschbach, IV, 113-114; Infessura, 1876-1877; Gregorovius, 111,

Ot).

(2) Aschbach, IV, 11461 s. ; Infessura, 1877.

(3) Jean de Ségovie, 1. IV, ch. 37 ; Hefele, VII, 536. {4) Jean de Ségovie, 1. V, ch. 2.

le touchait davantage, il savait que, par décret porté le 27 avril en sa onzième session, le Concile avait mandé tous les cardinaux, sous un délai de quatre mois, à peine de suspension temporaire et de privation définitive après deux autres mois (1).

Comment espérer qu'avant l'expiration de ces délais un accord serait intervenu ? Braver les ordres de l'assemblée, encore qu'il eût affirmé sa bonne volonté, c'était risquer une condamnation, la confiscation de ses dignités et bénéfices. Motif plus puissant peut-être, jusqu'à quand sa conscience lui permettrait-elle de résister à l'appel du Saint-Esprit qui parlait, pour lui, par la bouche des Pères ? S'exposerait-il à une excommunication ? Finirait-il par s'isoler dans une pareille attitude ? Déjà sept cardinaux se trouvaient au Concile, tous hommes illustres tels que Cesarini, Rochetaillée, Capranica, Correr, Cervantes, Carillo et Branda ; un huitième, Nicolas Albergati, insoupçonnable d'hostilité au Pape^ allait quitter la France et arriver à Bâle (2). Vers le même temps, le roi Louis III, souverain de son temporel provençal, envoyait à l'assemblée prélats et procureurs (3). Toute la Chrétienté adhérait au Concile et lui, Aleman, allait-il demeurer à Rome, confondu parmi ses ennemis?

Comme il était dans cette indécision, il ne put manquer d'être impressionné par l'arrivée de Sigismond, qui sut tirer parti, pour influencer notre cardinal, du long séjour qu'il fit chez lui à Rome. Or, l'accord de l'Empereur avec le Pape n'était pas tel que les soupçonneux Pères de Bâle voulaient le croire. Naturellement, tant qu'il se trouvait à Rome et pour éviter tout incident désagréable, Sigismond faisait engager le j Concile à renvoyer le procès du Pape et tout ce qui pourrait produire du scandale. Mais si, pour avoir enfin sa couronne, il avait pratiqué sa maxime nesctt regnare qui nescit dissimu-

(i) Hefele, VII, 53 1.

(2) Haller, III, 80.

(3) Jean de Ségovie, 1. VI, ch. 2

liire(i), il ne renonçait point à fortifier l'assemblée bâloise pour affaiblir Eugène, estimant ceci utile à ses intérêts en Italie et cela favorable à sa politique allemande. Dans ces dispositions, Sigismond comprit quel appoint donnerait aux Pères la fuite d'Aleman, témoignage à la fois de leur irrésistible autorité et de la pression qu'Eugène exerçait sur les consciences; par cette nouvelle recrue, il espérait aussi se réconcilier le Concile où il était devenu suspect ; il y annonçait sa prochaine arrivée et, parmi les cardinaux dont il promettait d'être accompagné (2), il comptait certainement notre cardinal d'Arles.

En même temps qu'il l'engageait à partir, l'Empereur lui en fournissait le moyen par son allié le duc de Milan. Suivant en ceci comme ailleurs la politique opposée à celle de son prédécesseur, Eugène IV avait, en soutenant contre lui Venise et Florence, fait du Visconti le plus ardent partisan du Concile. Soit donc que Sigismond s'entremît entre eux, soit que le >.Iilanais traitât directement avec notre cardinal, son ancien allié de Bologne, il s'empressa de mettre à la disposition d'Aleman les galères que sa ville de Gènes avait sur les côtes de Tuscie. Plusieurs fois, au cours du printemps 1433, des voiles génoises vinrent ainsi croiser vers le port d'Ostie, prêtes à recevoir Aleman (3), Peu à peu, pendant les derniers mois, ses familiers étaient partis pour la Provence (4). Alors il avait demandé au Pape l'autorisation de se rendre à Bàle ; Eugène l'avait refusée; à plusieurs reprises, le Cardinal réitéra sa requête et chaque fois il fut repoussé {r).

Il fallait donc essayer de fuir : trois cardinaux déjà en

(i) Aschbach, IV, 1 12.

(2) Jean de Ségovie, 1. V, ch. ii.

(3) Jean de Ségovie, 1. VIIJ, ch. 17.

(4^ Arch. des Bouches-du-Rhône, Archev. d'Arles, Comptes 1418-66, fo" 484 v», 485, 488 yo; Arch. du Vatican, Eugène IV, Reg. Div. Camer. 17, fo I 34.

(5) Mansi, XXX, 625, lettre du duc de Milan au Concile.

avaient donné l'exemple, Cervantes, Correr et Rochetaillée; mais du moins avaient-ils pu sortir de Rome librement sous le prétexte d'une villégiature et, d'une ville des environs, l'évasion leur avait été beaucoup plus facile. Mis en garde par cette expérience, Eugène n'aurait pas même autorisé Louis à passer les remparts ; une surveillance rigoureuse était exercée autour de son palais et des gardes spécialement affectés à sa personne ne lui laissaient pas un moment de liberté (i). Dans ces conditions, il était périlleux de chercher à fuir; y réussît-il, Aleman savait combien son départ le rendrait odieux à la curie, où les cardinaux fugitifs étaient traités de scandaleux transfuges et signalésà la vigilance des amis du Saint- Père chez qui ils viendraient à passer (2). De laisser derrière soi pareille réprobation, c'était dur, et de s'exposer à perdre ses dignités, à voir confisquer ses bénéfices; de Capranica, en effet, de Colonna et de Lusignan, le Pape avait séquestré les biens; Correr lui-même était très menacé (3). Pour Louis, si Eugène s'abstint de faire saisir son temporel, ce put être à l'intervention de Sigismond, qui demeura quelque temps à Rome après notre cardinal; cette faveur fut tout exceptionnelle ; Casanova, qui s'enfuit comme Louis et très peu plus tard, fut en effet privé de ses bénéfices (4) ; sur un traitement meilleur Aleman pouvait d'autant moins compter, que le comte de Provence, souverain de son archevêché d'Arles, était, en Napolitain, l'allié et le vassal du Saint-Siège.

Réputation, dignités, revenus, tout était donc compromis par une évasion heureuse ; en cas d'échec, bien pire était le danger. Qu'il se soit déterminé à une pareille tentative, cela seulement suffirait à prouver qu'Aleman était poussé par les plus impérieux motifs. Plus tard, au contraire, quand il eut attiré sur sa tête les colères de la curie, on attribua son attitude

(i) Jean de Ségovie, 1. VI, ch. 2.

(2) Raynaldi, a. i4'33, n° 24.

(3) Ibtd. ; Haller, II, 5o8, 534.

(4) Kaynaldi, a. 1433, no 24; Haller, II, 496.

de 1433 à de mesquines raisons personnelles qui l'auraient animé contre le Pape ; à en croire la version que publièrent ses accusateurs et qui lui fut à lui-même, quatorze ans après, jetée à la face, furieux de s'être vu refuser par Eugène la dignité de camérier, il se serait vengé en fuyant à Bàle (i). En effet, le 3i décembre 143 [, son vieil oncle Gonzié était mort à Avignon (2); qu'il en eût volontiers accepté la succession, c'est peu douteux : elle ne lui fut point offerte et, nous l'avons dit, le 23 janvier 1432, Eugène nomma camérier son neveu, le cardinal François Condulmaro, qui régissait depuis plusieurs mois la Chambre apostolique et dont le lieutenant, Pierre Assalbit, était l'ami de Louis et comme lui partisan du Concile (3). Dans ces conditions, la nomination de Condulmaro n'était ni une surprise, ni une mesure blessante pour notre cardinal; d'autre part, et ceci confond- tous ses accusateurs, son opposition à la dissolution, remontant à novembre i43i, est antérieure de trois mois à la cause prétendue qu'ilslui attribuèrent. Que, d'ailleurs, Aleman fût très en faveur à la cour pontificale, nous ne le prétendons pas; il n'avait ni missions, ni légations ; mais, d'en conclure à une disgrâce, ce serait très exagéré : ses rapports avec le Pape étaient quotidiens et corrects, sa situation à Rome telle que sa dignité la faisait, et une preuve en est qu'il fut chargé de recevoir l'Empereur chez lui; ses recommandés paraissent bien accueillis au Vatican (4). Personnellement, même, il obtenait ce qu'il avait à demander : une bulle du 10 février 1432 lui accorda la jouissance d'une maison en Avignon que son oncle de Conzié avait jadis reçue de Benoît XIII (5); auparavant, le 25 juillet i43i, à l'importante abbaye de Montmajour, que Martin V ne lui avait pas voulu conférer, il avait été nommé par Eugène IV, preuve que

(i) Mansi, XXXI, 67; Le Bouvier, 431 ; Relation, p. 14.

(2) Gall. Christ. Nov., Arles, n" 171 3.

(3) Haller, II, 366, 382.

(4) Arch. du Vatican, Eugène IV, Reg. Div. Gamer. 17, fo 56 v».

(5) Gall. Christ. Noy., Arles, n« 17 14.

son crédit n'avait pas tellement baissé. Son opposition au Pape, d'ailleurs, n'était point systématique ; il le soutint en deux graves circonstances, contre les Colonna et, très peu de jours avant de iui refuser sa signature à la bulle de dissolution, contre Capranica. Si, enfin, pour justifier la politique d'Eugène, on prétendait que tous les cardinaux et prélats favorables aux Pères, en 1433, avaient à se plaindre de lui, on ferait d'Eugène, au lieu de le défendre, un fort méchant homme, et ce serait injuste.Entre Alemanetlui, il n'y avait qu'une question de principe, mais elle était assez grave pour déciderle Cardinal à fuir.

Sa détermination arrêtée et informé qu'une galère du duc de Milan, envoyée pour le chercher, venait d'aborder au port d'Ostie, il prit jour avec le capitaine du navire ; cette date ne nous est pas précisément connue, mais on la peut fixer entre le 12 et le i5 juillet 1433(1). Ce jour-là, seul, à cheval, il quitta son palais près Saint-Pierre \ jeta-t-il un dernier regard sur la ville qui, depuis treize années, l'avait vu croître en âge et en dignités, qu'il avait administrée de la Chambre apostolique, d'où il était parti avec la pompe des légats, où il était revenu avec le chapeau de cardinal, sur cette ville où il ne devait plus paraître et où, quelques années plus tard, le Pape allait prononcer sa déposition et son excommunication ? C'est peu probable et plutôt songeait-il aux moyens de parvenir à la mer sans être ignominieusement ramené par les soldats d'Eugène ou les sbires de son collègue Orsini, dont il redoutait la vigilante hostilité.

Cavalier solitaire, il passe les portes sans être reconnu ; reste à gagner la côte en suivant le bord du Tibre, par la campagne sinistre où l'herbe meurt dans l'eau salée. Comme il s'avance le long du fleuve, le bruit de son évasion se répand à Rome et le cardinal Orsini envoie des gens à sa poursuite, qui

(i) La lettre du duc de Milan qui annonce auConcile la toute récente arrivée d'Aleman à Gènes (Mansi, XXX, 625) est du 21 juillet , la nouvelle avait pu mettre entre deux et cinq jours pour parvenir de Gcnes à Milan et, de Rome à Gènes, la galère en avait mis quatre.

le rejoignent et sautent sur lui pour le saisir ; il pique des deux, s'échappe et laisse derrière lui ses agresseurs en maintenant sa monture à une allure désordonnée ; le malheur veut que, dans cette course folle sur le mauvais chemin, le pied manque au cheval ; Aleman tombe avec lui et si fâcheusement qu'il se blesse au genou. La bête détale et prend la campagne ; heureusement les soldats, qui tout à l'heure avaient atteint le Cardinal, se trouvent déjà hors de vue; il renonce à rattraper son cheval et continue sa route en boitant, anxieux, dressant l'oreille et tremblant que, dans sa marche lente, il ne soit rejoint par les hommes d'Orsini ; de la sorte, il arrive à la mer, à l'endroit où les Génois, pense-t-il, doivent le prendre ; point de galère à l'horizon et sans doute on le poursuit, sans doute on va l'atteindre ; désespéré, se remettant à la miséricorde divine, il s'accroupit, se cache dans des buissons, pour attendre, sans être vu des soldats pontificaux, si par bonheur la galère ne se montrerait pas. Bientôt quatre hommes surviennent qu'il entend parler et crier; sa terreur croît, il se baisse encore et se tapit sous les ronces ; mais il reconnaît vite son erreur : ce ne sont pas les gens du Pape, ce sont quatre matelots génois qui, sortis de leur navire en voyant qu'il n'arrivait pas, le cherchent et l'appellent en criant ; alors il appelle à son tour, les hommes viennent, le tirent de son coin et, comme il ne peut plus marcher sur sa jambe blessée, le prennent sur leurs épaules et l'emportent. S'il n'a pas trouvé la galère, c'est qu'elle est de l'autre côté de l'embouchure du Tibre ; on passe le fleuve à gué, l'eau vient jusqu'à la bouche des matelots qui le portent et l'atteint lui-même. Enfin on arrive au bateau ; les vêtements déchirés par sa fuite à pied dans la campagne et les taillis, à demi-cassé par sa blessure au genou, trempé d'eau, on le jette sur le pont ; un moment, il demeure étourdi, mais le capitaine lui fait observer qu'il serait trop périlleux de rester à la côte, Aleman s'empresse d'en convenir, l'ancre est levée et la galère cingle vers le nord (i).

(i) Mansi, XXX, 625 ;Jean de Scgovie, 1. V, ch. 14.

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