‹ Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schismeChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Louis Âleman à Bâle et Taffaire du Synode gréco-latin

A l'époque même où Aleman fu3^ait Rome, le i3 juillet i433, en leur douzième session, sans tenir aucun compte à Eugène de toutes ses concessions, les Pères de Bàle décrétaient qu'il eiJt à faire adhésion pure et simple au Concile sous les soixante jourSjà peine de suspension (i). A cette nouvelle, toute la Chrétienté s'émut; un schisme paraissait imminent \ après avoir désapprouvé la précipitation du Saint-Père, ce fut au contraire auprès de ses adversaires que les princes, dès lors, par leurs ambassadeurs, firent prêcher l'indulgence et la modération(2).A Rome cependant, l'Empereur, demeuré après l'évasion de notre Cardinal, obtint du Pape une concession immense, qui semblait propre à terminer le conflit : par sa balle du i"' août [433, attendu, disait-il, que la dissolution par lui prononcée avait soulevé de grandes difficultés et que, des motifs qui l'avaient justifiée, quelques-uns n'existaient plus, Eugène accordait que l'assemblée de Bâle fût tenue pour

(i) Jean de Ségovie, 1. V, ch. 8 ; Hefele, VII, b3y. (2) Jean de Ségovie, 1, V, ch. 3o, 32, 33.

— iro —

concile à dater du jour de son ouverture, nonobstant ses décisions contraires, qu'il abrogeait pour adhérer simplement et cordialement aux Pères, si du moins, à leur tour, ils retiraient les décrets par eux portés contre le Saint-Siège et son autorité (r). Persuadé que la paix serait ainsi faite, alors investi d'ailleurs de toute la confiance du Pape (2), Sigismond quitta Rome, à la fin d'août, pour aller jouir à Bàle de son rôle de pacificateur ; en y arrivant, le 1 1 octobre, au débotté, il dut au contraire demander aux Pères une prolongation de huit jours au délai sous lequel Eugène était sommé de se soumettre, délai qui, une fois déjà, le 1 1 septembre, à l'expiration des soixante jours consentis en juillet, avait été augmenté d'un mois, sur sa demande et sur celle du roi de France (3). Bien loin, en effet, d'accepter l'adhésion du Pape telle qu'elle avait été formulée daus la bulle du jei- août, l'intraitable assemblée, satisfaite sur le fond, s'en prenait à la forme et, aux mots « voulons et consentons », emplo3'és pai- Eugène, elle exigeait que fût substituée l'expression « reconnaissons et déclarons», plus respectueuse, à son sens, de l'autorité des conciles généraux.. Sur cette question, les esprits s'étaient si bien enflammés qu'un décret de suspension aurait été lancé et le schisme ouvert, si l'Empereur, assisté par les représentants de toutes les puissances, n'eût fait renouveler, de huit jours en huit jours, le délai accordé au Pape, jusqu'à ce qu'enfin, le 7 novembre, les Pères consentirent une dernière prolongation detrois mois, après lesquels Eugène serait irrévocablement châtié s'il résistait encore (4). La situation était grave et, le même jour, Sigismond écrivait au Souverain Pontife en le pressant de céder (5) ; de plus, la politique en fit alors une nécessité.

(i) Hefele, VII, 540.

(2) Voir son bref au Doge, du 20 novembre 1433, Haller, i-» 32 1.

(3) Aschbach, IV, i3o et s.; Haller, II, 3o2 ; Jean de Ségovie, 1. VI, ch. 5.

^4) Hefele, VII, 541-542, 556.

(5) Haller, I, 322.

Infidèle, en effet, au principe de son prédécesseur, que, pour mieux se maintenir sur le terrain spirituel, le pape devait garder intact son pouvoir temporel, Eugène s'était jeté dans les guerres intestines de l'Italie et, du rôle d'arbitre, le Saint- Siège avait passé à celui de vaincu. Abandonné par ses alliées, Venise et F'iorence, en butte aux attaques de deux capitaines milanais, Nicolas Fortebraccio et François Sforza, le Souverain Pontife, à la fin de l'année i433, vit ses Etats envahis et pillés; dans Rome, serrée de près, la terreur croissait et la désaffection (i). De son palais du Vatican, où il vivait isolé, sans appui, à la merci d'une émeute ou d'un coup de main, pouvaitil résister à ce Concile qu'engageaient, il est vrai, à la modération, mais que reconnaissaient toujours tous les princes de la Chrétienté ? Il se soumit; par bulle du i5 décembre 1433, il céda sur tous les points, fond et forme, sans demander même aux Pères, en échange de ses concessions, l'annulation des censures par eux portées contre lui et ses amis (2). Bien lui en prit ; quelques mois plus tard, la République romaine était proclamée et le Pape, déguisé, criblé de pierres, fuyait par le Tibre, lui aussi, et moins d'un an après Aleman (3). Réfugié à Florence, souverain détrôné, si, par surcroît, il eût été sous le coup d'une suspension ou d'une déposition prononcée par le Concile, il est difficile de dire ce qu'il serait advenu de lui .

Des motifs qui avaient de'cidé la réconciliation, on pouvait conclure à son peu de solidité. Eugène attendait impatiemment qu'une occasion lui permît de reprendre les droits qu'il paraissait avoir abandonnés. Enorgueilli, de son côté, par sa victoire, le Concile se permettait, sur l'autorité pontificale, d'incessants empiétements ; vainement ses meilleurs amis, tels que Sigismond, l'engageaient cà travailler à la réforme, puis-

(i) Pastor, I, 222 ; Gregorovius, III. 707-708.

(2) Hefele, VII, 562, 563.

(3) Platina, 263; Pastor, I, 223; Gregorovius, III, 709-711.

qu'il avait obtenu satisfaction (i); par bravade et rancune, les Pères ne songeaient qu'à humilier encore leur adversaire vaincu; entre eux l'entente était officiellement rétablie, mais fragile.

Toutefois, le 24 avril 1434, le Concile reçut les nouveaux présidents nommés par le Pape : Nicolas Albergati, l'archevêque de Tarente, l'évcque de Padoue et l'abbé de Sainte- Justine à Padoue (2). C'était la consécration de la paix et, apparemment du moins, on se donnait des gages de bonne volonté; c'est ainsi qu'Eugène invitait le roi de Pologne à déléguer ses prélats à Bàle (3) et que, d'autre part, les Pères envoyaient en Italie, pour s'entremettre entre le Saint-Sicge et les Romains révoltés, deux ambassadeurs à qui le Pape donnait ses pleins pouvoirs sur un ton de cordiale gratitude (4).

A cette époque et dans ces circonstances, le voyage d'Aleman à Baie ne constituait plus un acte de rébellion contre le Souverain Pontife; il y trouva même, en arrivant, une lettre adressée par Eugène à tous les cardinaux présents au Concile, conçue en termes pleins de charité fraternelle pour les exhorter généreusement à collaborer à la réforme, non sans une allusion touchante aux discordes passées (5). Quelques semaines plus tard, le Pape lui écrivait encore à propos d'une affaire entre l'archevêque de Tours et son Chapitre; de ce procès, dont les Pères avaient été saisis, Eugène prétendait connaître seul et c'est à Louis qu'il s'adressait pour lui demander de s'entremettre et de défendre les intérêts du Saint-Siège (6). Il faut en conclure que, à l'issue du conflit entre le Pape et le

(i) Jean de Ségovie, 1. VII, ch. 43.

(2) Hefele, VII, 563.

(3) Raynaldi, a. 1434, n" 4.

(4) Haller, III, i 54; Raynaldi, a. 1434, n« 1 1 ; Jean de Ségovie, 1. \'III, ch. 2'o et 24 ; 1. IX, ch. 2.

(5) Haller, i, 33o.

(6) Arch. du Vatican, Reg. 359, ^'^^ 240 v", 241 ; cf. Haller, Hl, ibt,

Concile, plus qu'aucun de ses collègues, Aleman avait l'esiime et la confiance de l'une et de l'autre partie.

Ce fut sous ces heureux auspices qu'Aleman parvint, entre le 28 mai et le 4 juin 1434 (i), à Bàle, la ville aux toits peints; les étrangers en admiraient alors la propreté méticuleuse et les belles fontaines; dans leurs maisons, pleines d'argenterie et de riches étoffes, les bourgeois vêtus de noir passaient, au dire d'un Italien, la plus grande partie de leur temps à manger. Dans les deux conseils de la République, nobles et plébéiens se rencontraient; le premier magistrat, c'était le bourgmestre, qui devait être chevalier (2j. Les Bâlois faisaient bon accueil au Concile, qui les enrichissait et répandait partout le nom de leur cité.

Dans cette ville que remplissaient les Pères, comment Aleman se logea-t-il ? On ne sait. De trouver une résidence pour un cardinal, cependant, c'était une affaire que négociaient ensemble bourgeois et commissaires de l'assemblée (3). Il ne garda pas, d'ailleurs, la même habitation pendant les treize ans qu'il vécut à Bàle; en 1438, en succédant à Cesarini comme président du Concile, il hérita aussi de son logement dans la maison de l'Ordre teutonique, dite des Prussiens, sur la Rittergasse (4).

Quand il arriva, huit cardinaux siégeaient à l'assemblée : à Cesarini, Rochetaillée, Capranica, Correr, Cervantes et

(i) Haller, III, 106, i i3 .

(2) Episto'a yEneje Sylvii,k la suite de V Epitomœ Historiœ Basiliensis... authore Christiano Urstisio (Wurstisen), Bâle, 1577.

(3) Haller, II, 277-279.

(4) Haller, II, 14; Basler Chroniken, IV, 182; Beitrage :;ur vaterlandischen Gesch., neue Folge, II, 456. C'est sans doute à cette maison qu'Aleman Ht alors apposer les deux écussons conservés aujourd'hui au musée historique de Bàle; en bois, de forme rectangulaire, assez grossièrement exécutés, ils portent, sculptées en relief et peintes, les armes de Louis sous le chapeau de cardinal; sur les quatre côtés du cadre sont inscrits en noir son nom et ses titres avec la dette de 1438.

Branda, Albergati et Lusignan étaient venus plus récemment se joindre. Quant au nombre des Pères, si longtemps dérisoire, il avait bien grossi : en mars précédent, il 3^ avait deux cent quatre-vingt-dix-sept votants (i), et les incorporations n'avaient pas cessé depuis. Autour d'eux, outre les ambassadeurs étrangers et les marchands, serviteurs et familiers de prélats remplissaient la ville et ses tavernes. A cette foule bigarrée, de toutes nations et de toutes langues, des règles de vie avaient été prescrites par décret : la conduite des Pères, disait-on, doit servir d'exemple à l'univers ; qu'ils célèbrent, qu'ils jeiinent, qu'ils se confessent régulièrement ; pas de conversation pendant les offices, pas de femmes à table, pas de propos injurieux; chez les prélats, on lira les Ecritures pendant les repas et l'on évitera la trop grande variété des mets; dans la rue, le parfait membre du Concile marchera modeste et grave et fuira les lieux suspects, spectacles, danses et jeux ; on gardera les longs vêtements prescrits par les canons, ni trop rouges, ni trop verts ; pas de manches pendantes, pas de riches fourrures, pas de bottines, ni de mitres en soie ; chacun aura la tonsure qui convient à son ordre et les cheveux taillés assez pour laisser voir les oreilles ; les prélats ne seront pas accompagnés d'oiseaux et se feront précéder du plus petit nombre possible de familiers, montés ou non ; aux cardinaux, on en accorde dix ; quant aux serviteurs, ils seront exactement surveillés, les jeux déshonnêtes leur seront interdits, comme les vêtements plus courts que le genou, les chaînes d'or ou d'argent, les dagues trop longues, les ceintures trop élégantes (2). Il ne semble pas que ce règlement fût bien mal observe ; du moins, si les adversaires du Concile attaquaient l'autorité et la qualité de ses membres, ne courait-il pas de bruits fâcheux sur leurs mœurs. Derrière donc les dix familiers qu'il était autorisé à faire marcher devant lui, le vendredi 4 juin 1434, Aleman se rendit

(i) Jean de Ségovie, 1. Vil, ch. 23.

(2) Mansi, XXIX, 382.

à l'assemblée générale des Pères. Ces réunions, partie essentielle de la vie conciliaire, se tenaient au moins une fois par semaine, de règle le vendredi ; de plus, quand il y avait matière à délibération, trois ou quatre fois par mois à peu près, les Pères étaient extraordinairement convoqués, soit en vertu de décisions prises auparavant dans une assemblée régulière, soit par des affiches que faisait apposer le président. On se réunissait à la cathédrale ou dans le réfectoire du couvent des Prêcheurs ; le public était exclu de ces séances, qu'ouvrait une messe solennelle (i).

Cette réunion h laquelle, à son arrivée, Aleman assista, comprenait donc trois cents membres, tous incorporés au Concile: le cardinal Cesarini présidait et avec lui NicoIasAlbergati, ainsi que les trois autres présidents délégués par le Pape (2}. De ceux-ci, en butte à la méfiance irréductible des Pères, le rôle était nul ; de Cesarini, au contraire, on avait oublié que, nommé par Martin V et Eugène IV, il représentait aussi le Saint-Siège : par sa campagne hardie contre la dissolution, en eflet, il avait acquis une telle influence à Bàle qu'il semblait investi d'une autorité personnelle et la cour pontificale respectait cette situation, réduite qu'elle venait d'être à se rendre un peu tard aux arguments de ce cardinal.

La séance ouverte, ce vendredi 4 juin 1434, on procéda d'abord, selon l'usage, à l'incorporation des personnages qui, depuis la dernière assemblée, tenue le 28 mai, étaient arrivés à Bàle pour y siéger. Aleman. le premier, jura, comme il en fut requis, de travailler fidèlement et diligemment à la conservalion et à l'honneur du Concile, de donner conseil selon Dieu et sa conscience, de ne pas révéler les votes en tant que haine ou scandale pourrait s'ensuivre, de ne pas quitter la ville sans l'autorisation des Pères (3). Ce serment prêté, il était membre

(I) Richter, 29; Haller, II et III, d'apr^is le Protocole.

I2) Haller, llf, 11 3.

(3) Jean de Ségovie, 1. II, ch. 19.

du Concile. Avec lui furent incorporés sesfamiliers, Jean Blondelet, ambassadeur du roi Louis III; Jean de Pérouse, officiai de Salon ; Etienne Plovier, licencié en décrets, dont le Cardinal devait faire plus tard un évêque de Marseille, et son sergent d'armes, Judoc du Pont, à qui quelque trace de tonsuFe ouvrait l'accès de l'assemblée générale où tout faisait nombre, nous le verrons assez. Les incorporations faites, Aleman se leva, afin de se présenter à ses nouveaux collègues. L'arrivée d'un cardinal à ce Concile, si longtemps réputé dissous à la cour pontificale, était une grosse victoire pour les Pères et la vue de ce personnage vêtu de pourpre, venu de Rome à leur ordre, fiattait la foule des clercs inférieurs. Les circonstances de son vo3'age prêtaient d'ailleurs à son arrivée l'auréole d'une évasion dangereuse et en taisaient presque un martyr de la foi conciliaire; ce point de vue n'était pas perdu au Concile où l'on comptait avec orgueil le nombre des cardinaux venus malgré le Pape (i). La personnalité, enfin, d'Aleman, les hautes charges qu'il avait occupées et sa réputation de vertu en faisaient une précieuse recrue; le duc de Milan l'avait signalé, en annonçant aux Pères que Louis se rendait à Baie après avoir, grâce à lui, quitté Rome : « de son arrivée, avait-il écrit, le Concile sera sans doute grandement consolé et réjoui, à bon droit, car il tirera honneur et force de la présence d'un tel prélat, dont les vertus sont éminentes et singulière la prudence » (2).

L'auditoire était donc bien disposé, devant lequel Aleman prit la parole,et d'abord il rendit grâces à Dieu de ce qu'enfin il voyait « cette sainte et grande assemblée que si longtemps il avait souhaité de voir ; pour venir jusqu'à elle, il avait dû subir bien des tribulations, mais il remerciait le Ciel d'y être arrivé sain et sauf ; ensuite, après avoir marqué sa gratitude aux Pères pour les honneurs qu'on lui avait rendus à son

(!) Cf. ibid.. 1. VI, ch. 2.

(2) Mansi, XXX, 62b .

entrée dans la ville, il conta son voyage, disant que, s'il avait tardé de venir après son départ d'Italie, c'était pour les réformes qu'il avait accomplies dans son diocèse ; il se plut à rappeler comment, sur la route, il avait été partout bien traité ; comment le duc de Milan l'avait fait conduire de Rome à Gênes et de là jusqu'à sa ville d'Arles; comment le roi de France, à Vienne, l'avait comblé d'honneurs, ainsi que le duc de Savoie, et toutes ces marques de respect, avec beaucoup d'autres qu'il avait reçues, il déclara qu'en sa personne on les avait rendues à l'Église, au Concile et au Sacré Collège; enfin, il attesta que, depuis l'ouverture de l'assemblée, il y avait toujours été présent de cœur et qu'il était prêt à travailler pour le Concile selon ses facultés et de manière au moins que son dévouement ne laissât rien à désirer » (i).

Quand Aleman eut fini son discours, la séance proprement dite commença. D'abord, et pour entretenir un contîit déjà vieux, que notre cardinal allait être chargé de régler, ce fut l'un des ambassadeurs du duc de Bourgogne qui protesta, afin de réserver le droit de son maître, contre le rang attribué à lui et ses collègues, et il demanda acte de sa protestation. Ensuite, l'évêque de Lubeck qui revenait, avec l'archevêque de Magdebourg, d'une mission pour le Concile auprès de l'Empereur, fit un long rapport sur cette ambassade : elle n'avait pas rétabli une parfaite harmonie avec Sigismond, lequel prétendait avoir bien cinq griefs contre les Pères, dont le plus grave était qu'il avait inutilement demandé qu'on entreprît sérieusement la réforme. Lecture fut aussi donnée des lettres de l'Empereur touchant certains privilèges octroyés par le Saint-Siège au clergé de Magdebourg et par lui revendiqués contre son archevêque; on lut encore, du même .Sigismond, une patente qui donnait à l'évêque de Lubeck pouvoir de poursuivre, au Concile, un procès contre le duc de Gueldre; à ce sujet, le prélat demanda que des com-

(i) Jean de Ségovie, 1. VIII, ch. 17; Haller, III, ii3.

missaires lui fussent adjoints et, d'autre part, il requit copie des propos tenus contre l'Kmpereur, à Bàle, par un ambassadeur milanais, sur quoi lun des représentants du Visconti protesta de l'attachement de son maître à Siiîismond.

Vint alors la partie essentielle de la séance : suivant un ordre du jour rédigé par écrit, on appela les affaires sur lesquelles avaient préalablement délibéré les quatre députations ou bureaux; ce jour-là, comme les autres, il s'agissait de procès relatifs à des élections épiscopales ou de dispenses quémandées par des clercs; sur chaque question, lecture fut donnée de la décision arrêtée d'un commun accord par les députations ou dont trois d'entre elles avaient convenu ; en ce cas, on mentionnait le texte ou l'amendement proposé par le bureau mis en minorité. Sur ces résolutions, le cardinal président conclut au nom du Concile afin qu'elles eussent force de loi. On passa enfin aux affaires nouvelles : l'archevêque de Lyon et l'évêque de Padoue présentèrent un rapport dont ils avaient été chargés, sur le traitement à faire aux chantres employés par les Pères ; l'archidiacre de Glascow en déposa un autre sur les entreprises du roi d'Ecosse contre les libertés ecclésiastiques dans son royaume; l'évêque de Digne proposa de renouveler le décret de Constance sur l'autorité respective du Pape et du Concile. On renvo3'a ces trois affaires aux députations pour en être délibéré, et la séance fut levée (r).

D'après cette première assemblée générale, Aleman aurait pu juger ses nouveaux collègues, s'il n'avait pas été, comme la majorité de ses contemporains, aveuglé par une idée exagérée de l'autorité et du prestige des Conciles. Tout le temps est pris par des tiraillements avec les princes, des dénonciations, des plaintes, les procès de mécontents qui, après avoir perdu jeur cause devant tous les tribunaux réguliers, sont venus la plaider jusqu'à Bàle, comptant bien que les Pères auraient en leur faveur quelque partialité contre leurs adversaires absents.

(I) Haller, III, i i3-i i5,

De Tobjet assigné aux travaux du Concile par ses prédécesseurs, dont il se réclame si fort, et par l'espérance toujours trompée de plusieurs générations de chrétiens, de la grande œuvre de la réforme ecclésiastique, peu ou pas question. Or, on ne devrait plus s'occuper d'autre chose; le conflit avec le Pape est éteint et, quand bien même il n'aurait qu'une foi médiocre en la sincérité d'Eugène, la meilleure politique pour le Concile, si vraiment il voulait la paix, serait d'y croire.

Toutes ces affaires particulières, ces requêtes, ces demandes de dispenses, il faudrait les laisser à leur juge naturel, à la cour de Rome. En s'érigeant en tribunal ordinaire, en accaparant la complexe et délicate juridiction pour laquelle la papauté a créé la savante organisation de sa curie, les Pères de Bàle y consument leur temps. A cette attitude, qui dénature entièrement le caractère du Concile, ils trouvent des avantages: sur la compétence légitime et séculaire du Pape, ils commettent ainsi de quotidiens empiétements, à la plus grande satisfaction de leur rancune contre Eugène; de plus, et peut-être inconsciemment, ils calculent que, ajourner indéfinimentla réforme tout en en faisant miroiter la perspectiveaux yeux de la Chrétienté, c'est un moyen de s'en assurer la complicité, d'ajourner indéfiniment aussi la dissolution du Concile et de s'ériger en juridiction permanente, but inavoué des vrais disciples de Constance. Déjà la lutte contre le Pape a singulièrement prolongé le Concile et si, pendant les trois premières années, il est resté inactif, la faute en peut être attribuée à la malheureuse politique d'Eugène. Mais depuis sa pleine et entière soumission, mais sous la présidence de son légat Albergati, pieux prélat tout désigné pour une telle œuvre, mais devant les représentations énergiques et les sonnuations de l'Empereur et du roi de France, la paresse du Concile à mener rapidement l'œuvre de réforme est inexcusable. Les motifs que nous avons donnés, pour l'ensemble des Pères, ne sont pas pour les justifier; à les prendre individuellement, on en trouverait de plus basses raisons : il y a dans Bàle trop

de gens en contravention flagrante contre le droit canonique, possesseurs de bénéfices incompatibles, moines eh rupture de cloître et autres qui ne se soucient point de prononcer euxmêmes leur propre condamnation.

Y aurait-il une majorité de Pères animés, comme Aleman, d'un sincère désir de la réforme, les règlements conciliaires en empêcheraient l'accomplissement. A Constance déjà, on a pu sentir la difficulté d'obtenir de ces masses hétérogènes et méfiantes un travail suivi et fructueux. A Bàle, de même, nous venons de voir comment la plus minime affaire, après avoir été exposée en assemblée générale, est, par elle, renvoyée aux députations qui, après un examen parfois long, la remettent à des commissaires dont le choix doit être confirmé dans une autre séance plénière-, ces commissaires alors commencent une instruction que coupent les mille incidents de procédure, les renvois aux députations et aux assemblées générales, et qui ne finit ordinairement pas, si du moins elle aboutit, avant plusieurs années.

A ce vice d'une méthode inspirée par le désir jaloux d'affirmer constamment la souveraineté des Pères réunis contre une personnalité quelconque dont l'autorité aurait pu croître et donner ombrage, se joint encore une déplorable habitude d'éterniser les préliminaires dans la moindre discussion. Moitié école, moitié tribunal, le Concile retentit de démonstrations interminables, de protestations et de répliques: travers de l'époque accru par l'intérêt qu'a chaque membre à se montrer, à faire valoir son zèle et, bien souvent, à retarder l'expédition de l'affaire.

Un exemple frappant en fut offert à Aleman très peu après. Il s'agissait précisément de cette réforme qui ne faisait aucun progrès, sur quoi certains voulurent dégager leur responsabilité. Le 21 aoiit 1434, en assemblée générale, un évêque danois somma donc, au nom de la nation allemande, les Pères de travailler à réformer l'Eglise et protesta solennellement qu'il n'avait point tenu et qu'il ne tenait point à ses compatriotes

que les abus ne fussent combattus. Aussitôt, Denis de Sabrevois (i), au nom de TUniversitéde Paris, tint le même langage et demanda qu'acte fût dressé de sa protestation. Le président Cesarini approuva les orateurs, disant que le Sacré Collège partageait leur opinion, discours que confirmèrent tour à tour les cardinaux présents, Rochetaillée, Capranica et, plus vigoureusement, Cervantes et Aleman. Ce fut une rage, alors, de protester en faveur de la réforme: à l'assemblée suivante, l'archevêque de Crète, au nom des patriarches, archevêques et évêques ; l'archevêque de Lyon, au nom de Charles A^II et de la nation française ; maître Jean Beaupère, au nom des universités, docteurs, maîtres, prévôts, doyens, archidiacres, curés et clercs inférieurs ; l'abbé de Citeaux, au nom de ses collègues et de tous les ordres religieux ; l'archevêque de Tarente, au nom de la nation italienne comme en celui des présidents pontificaux; Cervantes, enfin, au nom de la nation espagnole, tous firent, en d'amples discours, les mêmes réquisitions et protestations, dont ils demandèrent acte. Qu'on juge du temps perdu et combien cette séance eût été mieux employée à entamer l'œuvre que tous prétendaient vouloir! C'est ce que sentit notre Cardinal, le plus nouvellement arrivé de tous les hauts prélats et le moins détourné du sens commun par les habitudes de discussion implantées au Concile. Aussi, prenant la parole, il dit a qu'il protestait à son tour contre tous les protestataires ; qu'en effet, puisque tous protestaient, il s'ensuivait qu'ils protestaient contre euxmêmes et que ce n'était pas à ces protestations qu'il fallait employer le temps, mais à la diligente préparation de la réforme » (2). Quelques mois plus tard, à propos d'une aigre et interminable dispute entre Anglais et Français, il s'entremit en rappelant l'objet du Concile et en demandant qu'on revînt

(1) Cf. sur lui, Quicherat, Procès de condamnation et de rehabilitation de Jeanne d'Arc, publiés pour la Société de l'Hist. de France, Paris, 1841, I, 58, n. 2.

(2) Jean de Ségovie. 1. VIII, ch. i3 et 14; Haller, III, 184, 190-191.

aux affaires de l'Eglise: (( Ce serait, disait-il, plus honnête et plus utile »(i). Cette fois encore, il parlait au nom du bon sens et de la chrétienté'; l'époque devait venir où luimême retiendrait l'attention de ses collègues sur des questions où la réforme n'était plus intéressée.

Quelle que fût, d'ailleurs, l'impression sur lui produite par cette première assemblée générale à laquelle il avait assisté, le 4 juin 1434, il se détermina à suivre régulièrement ces séances (2). Par cette assiduité, que pas un autre cardinal n'imitait, il acquérait une connaissance approfondie des affaires, en même temps qu'il se rendait populaire parmi les clercs inférieurs. Mais, nous l'avons vu, hors certains discours ou rapports, le rôle des assemblées générale?! se bornait à l'enregistrement des résolutions préparées par les quatre députations, groupes fort analogues aux bureaux de notre Chambre des députés, où Aleman eut, dès ies premiers jours, à se choisir une place.

A chaque membre, en effet, pour la durée entière de son séjour à Bàle, était assignée l'une de ces députations qu'on maintenait toujours égales en nombre ; dans chacune, on avait soin aussi de garder l'équilibre entre nationalités, car, en principe, par cette organisation, on avait voulu éviter les froissements qu'avait provoqués, à Constance, le groupement des Pères par nations. Mais, pour beaucoup, le système dos députations offrait encore un bien plus précieux avantage : il consacrait le caractère démocratique du Concile et y assurait la prédominance du bas clergé. A Constance déjà, innovation que justifiait une crise inouïe, on avait admis à siéger, avec les évêques et les abbés, ces docteurs, maîtres et gradués qu'envoyaient les Universités, afin de rallier leur indispensable adhésion et de récompenser leur zèle persévérant. A Bàle, de même, avec moins de raison et beaucoup plus de complai-

(1) Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 9; Haller, IN, 247, 248.

(2) Haller, III et IV, d'après le Protocole.

sance, on incorporait au Concile des membres du cierge' inférieur, si bien que, dans les dépurations, quand elles furent organisées en février 1432, contre six évcques, douze abbés et deux représentants d'évêques, on comptait quatre prieurs, six officiaux, quatre doyens, deux prévôts, six chanoines, un Mineur, deux Prêcheurs, trois recteurs ou scolastiques, deux maîtres et un licencié en théologie, un docteur et un licencié en droit, deux maîtres es arts et trois membres enfin dont on ne sait rien, que le nom et le prénom. C'est que tout faisait nombre et que, pour la lutte contre le Pape, tous les concours étaient bons et tous les noms bien reçus qu'on pouvait ajouter à la liste des Pères Avec cette supériorité numérique, le système des députations assurait la suprématie du bas clergé. Quand bien même, en effet, les prélats eussent été en minorité dans un de ces groupes nationaux dont le concile de Constance avait été composé, ils y auraient cependant gardé leur influence, puisque cette organisation rassemblait les prêtres d'un diocèse autour de leur évêque, les évêques autour de leur métropolitain, les religieux autour de leurs abbés et tous ensemble autour des cardinaux de leur nation Les députations, au contraire, brisaient cet ordre normal, réunissaient des clercs allemands à des prélats français et faisaient réellement d'un Mineur ou d'un maître ès-arts l'égal d'un archevêque ou d'un cardinal puisque, en même temps que leurs voix étaient équivalentes, toute influence du supérieur sur l'inférieur était anéantie par leur séparation. Ce résultat était prémédité ; des discours révolutionnaires avaient été déjà, au concile de Constance, prêches contre le haut clergé ; le nouveau règlement de Bàle assurait à ses adversaires une écrasante prépondérance qui fut, nous en aurons assez de preuves, le règne de l'envie et de l'inexpérience. Aussi beaucoup estimaient-ils que le système des députations était mauvais et Sigismond avait demandé qu'on revînt au groupement par nations(i). Ce fut en vain,

(i) Jean de Ségovie, 1. VII, ch. 43.

les députations demeurèrent et continuèrent d'être le laboratoire où se préparait tout le travail conciliaire.

Pour écarter mieux encore toute influence, chacune, chaque mois, changeait son président et son bureau, composé d'un promoteur, d'un secrétaire et d'un appariteur, tous élus par elle parmi ses membres. C'était donc un organisme complet, qui fonctionnait à part soi ; chacune avait son local, où elle siégeait les lundi, marai et mercredi ; aucune affaire., nous l'avons vu, ne parvenait à l'assemblée générale sans qu'il en eût été délibéré par les quatre députations ; à celle de la Foi, à celle de la Réforme, à celle de la Paix ou à celle des Affaires mixtes on attribuait le premier examen d'une partie des questions à débattre, que l'on classait en ces quatre catégories d'après le programme du Concile. Quand elle avait ainsi arrêté une motion, la députation compétente la faisait présenter aux trois autres par deux délégués chargés d'en soutenir les motifs, ou bien, s'il y avait eu division, par un délégué de la majorité et celui .de la minorité. Lorsqu'enfin, après parfois bien des allées et venues, la motion proposée par la première députation compétente, plus ou moins amendée, avait été adoptée par les trois autres ou deux d'entre elles, elle était présentée à l'assemblée générale, pour être conclu sur elle par le président, devant tous les Pères réunis (i).

De députation à députation, comme entre elles et l'assemblée générale, l'intermédiaire, c'était le comité des Douze, commission centrale renouvelée tous les moispourles deuxtiers, chacun des quatre bureaux élisant alors deux délégués nouveaux ; les quatre nations, d'autre part, devaient être toujours également représentées dans ce conseil. Aux Douze, les affaires étaient d'abord présentées pour être, par eux, soumises aux députations, dont ils centralisaient les motions, afin de les produire à l'assemblée générale ; à eux, le droit de convoquer des réunions extraordinaires et l'initiative des propositions (2).

(1) Jean de Ségovie, 1. II, ch. 21 ; Richter, 27-29.

(2) Jean de Ségovie, 1. III, ch. 37; Richter, 22.

Si d'ailleurs, de l'organisation des députations, le but avoué était d'empêcher le groupement des Pères par nationalités, toutefois, les intérêts et les méfiances réunissaient, à l'occasion, les gens de même langue. Les nations italienne, espagnole, allemande et française avaient une existence à demi officielle et nous verrons quelle influence profonde, bien qu'irrégulière, ces groupes exerçaient. En sa double qualité de sujet savoyard et de prélat provençal, notre Cardinal appartenait à la nation française.

Quant à sa députation, elle aurait dû lui être assignée par les commissaires du Concile, mais son rang lui laissait quelque liberté et le bureau des Affaires mixtes lui fit présenter une invitation par deux de ses amis, l'archevêque de Lvon et l'évêque de Lausanne, qui tous deux y siégeaient (i). Pour montrer mieux, sans doute, quelles étaient ses dispositions, Aleman déclina cette olTre et se fit agréger à la députation de la Réforme, dès le premier mois de son arrivée. Nommé, en septembre suivant, )uge de la Foi par le Concile, il devint alors et resta jusqu'à la fin membre de la députation de la Foi (2), qui tenait ses séances dans le réfectoire des Mineurs (3).

Enfin, comme il était à Bàle depuis quelques jours, les Pères célébrèrent leur dix-huitième session, afin de renouveler le fameux décret de Constance relatif à la supériorité du Concile sur le Pape. Proposition en avait été faite, le 4 juin, à la première assemblée générale où Louis avait assisté, et l'aff'aire avait été renvoyée aux députations qui, le iq, se mirent d'accord sur le texte à promulguer; conformément à leur motion, le 25, une assemblée générale, après avoir approuvé les termes de ce décret, fixa au lendemain la session, dont avis fut donné aussitôt par voie d'affiches (4). Le samedi

(i) Haller, III, 117.

(2) Haller, III, i(^8, 2i3.

(3) Gall. Christ. Nov., Marseille, n" 722.

(4) Haller, IH, 128, i33, 134.

donc, 2(3 juin, dans la cathédrale, après la messe du Saint- Esprit, les Pères prirent place; chacun était vêtu, selon sa dignité, des ornements pontificaux ou sacerdotaux dont il usait pour célébrer -, assisté d'un diacre et d'un sous-diacre, le président du Concile s'assit sur le trône érigé vers l'autel, sur des gradins, et tourné du côte de l'assemblée ; de part et d'autre du chœur, sur des bancs, les prélats siégeaient et, entre eux, face au président, sur des sièges plus bas, les ambassadeurs des rois et des princes; venaient ensuite les autres Pères, religieux, docteur.^ et gradués, chacun à son rang ; dans le bas de l'église, le public entrait librement (i).

Les places prises et le silence fait, on s'agenouille sur l'invitation du diacre et une prière est dite à voix basse, après quoi le président prononce une oraison au Saint-Esprit; l'antienne récitée, on recommence et l'on chante ensuite la litanie des Saints, qu'interrompt le président pour bénir les Pères et ajouter une invocation particulière en faveur du Concile. Avec l'encens et les cierges, le diacre va lire alors sur un pupitre un passage de l'Evangile choisi, autant que possible, en vue du décret à publier, que le président commente ensuite en une harangue ; puis le yeni Creator est chanté, que suivent quelques oraisons après lesquelles un prélat mitre monte sur une estrade et lit le texte du décret; il demande ensuite à l'assemblée s'il lui plaît ainsi, à quoi répondent/7/ace/, successivement, le présidcntjles présidents de députations pour leurs bureaux et les Pères enfin tous ensemble, ce dont les promoteurs somment aussitôt les notaires de dresser acte. On se sépare alors et la session est finie ; copié, revu, scellé de la bulle du Concile et publié par affichage à la porte de la cathédrale, leur décret devient, pour les Pères de Bàle, un article de foi, la voix du Saint-Esprit (2).

(1) Richter, 02.

(2) Haller, III, 1 34-1 35; Richter, 32 ; cf. Bibl. de Bâle, ms. E. I. 4, f <» 1 : « Sequitur modus observandus in sessionibus Conciiiorum ».

zm

Ainsi, avant la fin du premier mois de son séjour, Aleman avait vu fonctionner tous les rouages conciliaires et même un organisme en principe moins essentiel, celui des commissions(i). C'était la manie de ce parlementaire concile, de déléguer quelques-uns de ses membres pour la plus petite affaire ; leur dignité et leur nationalité étaient soigneusement calculées d'après la question ; une fois désignés par les députations et confirmés en assemblçe générale, ils se perdaient plus ou moins volontairement dans le fatras des enquêtes, requêtes, récusations, dépositions et dénonciations ; avant la fin, quelques-uns mouraient ou quittaient Bâle, qu'il fallait remplacer avec les mêmes formalités pour tout recommencer et, s'ils aboutissaient à proposer une sentence et à la faire approuver selon les formes dues, c'était pour la voir aussitôt frapper d'appel.

Jusqu'au jour où, devenu son président, il assuma la direction du Concile, l'histoire générale de l'assemblée de Bâle n'appartient pas à la biographie d'AIeman. Quelle que tût la part, publique ou secrète, qu'il prit aux travaux et aux décisions des Pères, on ne saurait y voir un chapitre de sa vie et les éléments nous manquent, d'ailleurs, pour 3' retrouver son action personnelle. Afin de pénétrer davantage, cependant, dans la vie conciliaire et de présenter le tableau des occupations ordinaires du Cardinal entre 1434 et 1438, voyons, en quelques mots, les principales affaires qu'il eut à régler : questions pour la plupart étrangères au programme du Concile, qui s'y engageait étourdiment et les multipliait par sa prétention à s'imposer, comme une nouvelle puissance, dans l'Europe et dans l'Eglise.

C'est ainsi qu'Alsman eut d'abord à connaître d'un conflit de préséance entre certains ambassadeurs. Depuis l'adhésion d'Eugène, Bâle s'était remplie de ces représentants envoyés par les rois, princes souverains, électeurs et républiques, pré-

(1) Cf. Richler, 24-26.

lats pour la plupart, que leur titre appelait naturellement à siéoer; mais, venus au Concile par l'autorisation de leur souverain, chargés par lui d'un mandat défini et constamment rappelés à leur rôle par d'impérieuses instructions, ils n'avaient garde de s'oublier; leur qualité d'ambassadeurs primait, nous le verrons assez, leur dignité ecclésiastique et, avec leurs discours, c'étaient même le'urs suffrages qui devaient suivre, en ses variations, la politique de leurs maîtres. Par eux, les princes gardaient sur les délibérations une influence exorbitante, influence née du grand schisme, consacrée à Constance et très grandie par les débats d'Eugène avec les Pères de Bàle. Outre ces prélats,laplupart des ambassades comptaient d'autres personnages qui, sans voix délibérative, étaient admis à siéger au Concile et 3^ apportaient leurs susceptibilités nationales. Le tliéàtre ordinaire de leurs discussions, c'étaient ces bancs à eux réservés pour les sessions dans la cathédrale, et bien des lois les Pères eurent à régler entre eux des questions de préséance, dont ils se faisaient juges et où ils perdaient leur temps et leur latin.

En mais 1433, le plus long de ces conflits avait éclaté entre •les représentants du duc de Bourgogne et ceux des Electeurs d'Empire (i), qui prétendaient les uns et les autres siéger immédiatement après les ambassadeurs de rois. Vainement à cette affaire on avait consacré séances sur séances, elle en était venue aux voies de fait, créant au Concile une agitation persistante, au dire du chroniqueur^ comme une mauvaise fièvre(2). Cette situation devenait grave lorsque, un an plus tard, un second débat s'y était greffé entre Bretons et Bourguignons (3). Quand Aleman arriva, Témorion était au comble; aussitôt, le 2 3 juin 1434, on lui remit les deux affaires en lui adjoignant 'K-évèque de Lubeck pour l'une et, pour l'autre, l'archevêque de

(i) Haller, II, 394 et passitn.

(2) Jean de Ségovie, !. VI, ch. 40.

<3) Haller, III, 49-50.

Tours. Dix jours plus tard, en assemblée générale extraordinairement convoquée, notre cardinal exposa qu'après y avoir passé les nuits, il avait élaboré avec ses collègues un règlement qu'il était résolu à faire observer; qu'il avait fait installer, au pied du trône impérial érigé dans le chœur de la cathédrale, deux petits bancs où siégeraient lesgensdes Electeurs ; qu'ainsi les Bourguignons, selon leur désir, prendraient place immédiatement au-dessous des ambassadeurs du roi d'Ecosse, à droite du chœur et, àgauche, les Bretons s'assiéraient après les envoyés du roi de Danemark. Cette attitude énergique et la sagesse de l'ordonnance mirent une fin rapide à ce vieux conflit (i) et la réputation d'Aleman fut dès lors établie.

Aussi lui renvoya-t-on, l'année suivante, une autre question de préséance. Les Castillans, qui disputaient aux Anglais leur banc, les en chassèrent à coups de poing et leurs gens, piétinèrent un vieux docteur d'Oxford qui, fidèle à l'esprit processif du Concile, s'empressait de prendre des témoins et de demander acte. A une affaire si bien entamée il fallait un prompt règlem.ent, dontAleman fut chargé, avec les cardinaux Cesarini et Colonna (2).

Il fut aussi question de lui pour la plus importante des négociations internationales dont le Concile se mêla. Depuis bien des années on se préparait en France à ce congrès d'Arras qui devait annoncer la fin de la guerre de cent ans. Charles VII en avait entretenu Aleman, à Vienne, en avril 1434; sans doute content de lui, il aurait voulu que notre Cardinal fût un de ceux qui devaient représenter au congrès le Pape et le Concile. Chose qui caractérise bien la situation de Louis à cette époque, c'est à Eugène qu'en février 1435 les diplomates franco-bourguignons demandèrent de l'envoyer à Arras, avec Albergati, qui s'était beaucoup occupé des affaires françaises ; en même temps, ils prièrent le Concile de déléguer

( i) Haller, III, i 33, iSg- 144 ; Jean Je Ségovie, I. VI, ch. 40. (2) Haller, III, 563 ; Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 34.

les cardinaux Lusignanet Cervantes. Mais, de part et d'autre, on se contenta d'un ambassadeur et Albergati seul fut pour le Pape au congrès, comme Lusignan pour le Concile(i). Le rôle d'Aleman se borna donc, quand la nouvelle de la paix arriva, le () octobre 1435, à célébrer à Bàle une messe d'action de grâces, quesuivirent,après une procession synodale rehaussée de quarante-quatre mitres, les feux de joie allumés dans la ville par Français et Bourguignons (2). Quelques jours plus tard on parla de lui encore pour une conférence annoncée à Dijon : on deviity préparer la mise en liberté de son souverain tem.porel,Ie roi René, prisonnier du duc de Bourgogne; il fut désigné pour représenter le Concile à ce congrès, qui n'eut pas lieu, et Louis ne sortit pas de Bâle (3).

A une affaire diplomatique nous le trouvons mêlé vers la même époque ; Louis de Tek, patriarche d'Aquilée, an plus mal avec sa sérénissime souveraine, la République de Venise, l'avait citée devant les Pères en restitution de son temporel; au risque de fortifier l'union des Vénitiens avec Eugène et de réveiller contre soi le sentiment patriotique italien, le Concile s'était reconnu compétent et depuis plus d'une année l'affaire traînait lorsque, par le départ de Lusignan, l'un des commissaires, tout fut remis en question le 10 juin 1435. Un mois plus tard, on remania donc le tribunal commis à ce procès; Aleman en fit partie, mais son travail fut constamment interrompu par les appels multipliés que les parties présentaient aux dépurations et à l'assemblée générale, de sorte qu'il ne se tenait presque plus une séance où l'on n'appelât l'affaire Aquilée contre Venise. Vainement, enfin, sur son rapport et celui de ses collègues, sentence fut portée en faveur du patriarche (4), les Vénitiens ne cédèrent point ; mais notre

(1) De Beau court. II, 5 i5 ; Haller, I II, 409, 41 3, 416, 41 7 ; cf. Monstrelet, V, 129.

(2) Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 32.

(3) De Beaucourt, III, 84-85; Haller, III, 555.

(4) Jean de Ségovie, 1. VIII. ch. 3o-33 ; IX, 36; Haller, III, 76, 438, 604, etc.; cf. Raynaldi, a. 1440, n» n .

Cardinal s'était attaché Louis de Tek, qui devait devenir un de ses meilleurs auxiliaires. Avec ce même patriarche, il fut charge encore, en i4'36, de négocier la paix entre deux seigneurs proches voisins de Baie, à quoi il réussit (i); la même année, tâche plus malaisée et même impossible, on lui confiait, ainsi qu'à son collègue Cervantes, le soin de concilier, au nom des Pères, les prétentions rivales de René d'Anjou et du roi d'Aragon (2).

Une autre question, celle du concordat français, se présentait sous un aspect à la lois canonique et diplomatique : par convention passée à Constance, en 1418, avec les Pères de la nation française, Martin V avait voulu réglementer la collation des églises et des bénéfices; mais, presque en même temps, une ordonnance avait autrement résolu ce problème au nom du gouvernement royal, maître depuis longtemps du terrain, grâce au schisme ; en face de la cour de Rome, Charles \TI avait maintenu les usages qu'il allait consacrer bientôt par sa pragmatique sanction. Entre les deux législations, des heurts se produisaient à chaque instant; avec les principes, les intérêts privés se trouvaient mis en cause et les procès se multipliaient au point que Martin V les avait soumis à une commission de deux cardinaux dont le dernier survivant, Carillo, confirmé dans sa charge par le Concile, y mourut le 14 mars 1434. Sept mois plus tard, à la requête des ambassadeurs de P>ance, les Pères nommèrent à sa place Aleman ; cette mission lui permit d'étendre son influence sur la portion française de l'assemblée qu'il devait un jour constituer en parti (3).

D'un caractère également ecclésiastico-politique, un autre conflit s'était élevé, en 143 f, entre le Concile à peine ouvert et le duc de Savoie, son futur antipape, à propos du siège épis-

(1) Jean de Ségovie, 1. IX. ch. 40; I. X, ch. 14 ; Haller, IV, 3o.

(2) Jean de Ségovie, 1. X, ch. i 5 ; Haller, IV, 275.

r3) Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 9; Haller, III, 21 3, 226, 423, 433; cf. Valois, IV, 43o et s. ; de Beaucourt, I, 365 et s. ; IF, 002 et s. ; III. 345 et s.

— tS2 —

copal de Lausanne. Louis de la Palud, abbé de Tournus, compatriote et ami d'Aleman, y avait été promu par le Pape; Jean de Frangins }- avait été élu par le Chapitre, à l'instigation d'Ame Vin. Infidèles à leurs propres principes, les Pères soutenaient la candidature de la Palud, membre actif du Concile où l'on n'était pas alors en mesure dé se priver des services d'un homme tel que lui; de son côté, et pour un motif semblable, Eugène, revenant sur sa décision première, ratifiait l'élection canonique. L'affaire, en effet, ava't e'té soumise au Saint-Siège par le duc de Savoie, mécontent des délais qu'on opposait, à Bâle, à ses protestations. Mais, en portant à Rome un procès engagé devant le Concile, Amé avait blessé les Pères au vif; on le lui fit sentir : une procédure extraordinaire fut ouverte, un monitoire lancé, les parties citées ; Prangins comparut, la menace à la bouche, affecta de présenter sa cause comme celle de son souverain et ne daigna même pas défendre son élection. L'affaire en était à ce point d'aigreur quand Aleman vint à Bâle et, sans mission officielle, il s'en empara aussitôt, médiateur désigné qu'il se crut entre le duc son maître, qu'il venait de voir sur sa route, et son ami la Palud que lui-même il avait sacré. De celui-ci et de Prangins, il obtint qu'on le prît pour arbitre, lui et trois autres juges; le 12 juin 1434, cet arrangement fut confirmé par le Concile et, le 6 juillet, très peu après son arrivée, tant il prenait à cceur les intérêts de son ami, Aleman quittait Bàle afin d'aller traiter cette question avec Amé VIII, qu'il avait lait désigner pour être lui-même un des juges du conflit. La combinaison était ingénieuse, mais elle échoua devant l'obstination du Duc ; après l'avoir vainement sollicité, à Genève sans doute, notre Cardinal était revenu dès le 6 août (i). Alors le procès se perdit dans les dédales de la procédure pour aboutir, en faveur de la Palud, le 5 avril 1435, à une sentence qu'Ame ne reconnut jamais, quand même, plus

(1) Jean de Ségovie, 1. VII, ch. 23 ; Haller, III, 121, 129, i6b.

tard, Alcman fit Je lui un pape et, du prétendant à l'evêché de Lau3anne, le premier membre de son Sacré Collège.

De ces conflits cpiscopaux ainsi dénaturés par la politique, l'espèce n'était pas neuve; tantôt unis au Pape et tantôt défenseurs des chapitres, les souverains intervenaient sans cesse pour un favori ou contre un ca;idida£ dont le loj^alisme leur, paraissait douteux. Sur ce champ de bataille, un tiers apparut alors, qui multiplia les difficultés : c'était notre Concile , incompétent d'ailleurs en ces matières de par sa constitution ; il ne perdait pourtant pas une occasion de s'en mêler, afin de narguer le Saint Père et, d'autre part, en principe, ses traditions l'obligeaient à soutenir les élections canoniques; si donc les princes avaient pris toujours le parti des chapitres, les Pères n'auraient eu qu'à paisiblement casser toutes les nominations faites en cour de Rome. Malheureusement, en ce temps de, lutte sourde, Eugène IV avait souvent soin de s'entendre avec les gouvernements et lorsque, en ce cas, un procès était ouvert à Bâle par le candidat évincé, c'était derrière l'amas des procédures et l'étendue des délais qu'on cherchait à cacher les intrigues et les grands principes oubliés. Des commissions commises, à l'époque où nous sommes^ sur de pareilles affaires, . Aleman fit nombre de fois partie, notamment pour les évêchés de Gurck, Utrecht et pour l'archevêché de Trêves, siège électoral (i). Par ces fastidieuses discussions, il acquit au moins, de l'état politique de l'Allemagne, une connaissance qu'il sut mettre à profit plus tard.

Pas beaucoup plus conformes, pour la plupart, au programme vrai du Concile, d'autres affaires ecclésiastiques occupèrent notre Cardinal, comme la réconciliation des habitants de Besançon avec leur archevêque, son collègue de Rochetaillée ; la confirmation des constitutions provinciales de l'archevêché d'Auch ; l'examen des voies à prendre pour ramener le royaume de Bosnie à la foi catholique ; la réforme du mo-

(i) Haller, III, 2o5, 248.

hastère de Watten,au diocèse d'Amiens; le conflit soulevé par une compétition au prieuré de Payerne près Friboùrg (i). Ce qu'il faut noter, c'est que, dans ces commissions, Aleman se rencontrait ordinairement avec Cesarini, président du Concile, dont il devait un jour prendre la place et dont il commençait par être ainsi l'assesseur obligé.

Les Pères étaient mieux dans leurs attributions lorsque, le i8 juin 1434, ils nommèrent notre Cardinal pour enquérir, informer et juger sur tous attentats, empiétements et usurpations commis depuis le schisme, dans la Chrétienté, contre les ecclésiastiques, leurs droits et leurs privilèges, tant par les gens de curie que par les pouvoirs politiques. La mission était belle, ses trois collègues, tous gens éminents, Albergati, Cervantes et Cesarini (2) ; mais de trop profonds dissentiments les séparaient pour mener à bien cette tâche immense. Peu efficaces aussi durent être les pouvoirs qu'il reçut encore pour obliger les prélats absents de Bàle à y venir siéger, et pour assurer la police des routes dans le voisinage (3).

Outre ces commissions dont il fit accidentellement partie, Aleman occupait au Concile deux hautes fonctions permanentes : il était juge de la Foi et vice-chancelier, appelé ainsi à représenter les Pères dans l'exercice du double pouvoir qu'ils revendiquaient, juridiction toute spirituelle en matière dogmatique et juridiction mixte en matière bénéficiale ou disciplinaire (4).

Sur les questions de foi proposées au Concile, en effet, un jjge perpétuel avait été par lui commis; il instruisait, dirigeait toute la procédure et présentait enfin son rapport aux Pères,' qui décidaient. Il connaissait aussi des affaires de

(:) Ibid., 3bo, 46S, 419, 484,598.

(2) Jean de Ségovie, 1. VIII, ch. 19 ; Haller, I, 182 ; llï, 127, 444,

(3) Haller, III, 544, 203,495,

(4) Richter, 2?.

sorcellerie et, en poursuivant comme hétérodoxes les propos contraires aux prétentions conciliaires, il pouvait jouer un grand personnage (i). Cette place fut tenue d'abord par le cardinal Cervantes, qui partit, en juillet 1404, pour une mission en Italie ; le 24 septembre, Aleman fut nommé à cette fonction, qu'il remplit quinze ans, jusqu'à la fin du Concile (2). Comme juge de la Foi, en 1436, il constitua une commission de théologiens qui, sous sa direction, discutèrent la question, si longtemps débattue entre Franciscains et Dominicains, de l'Immaculée Conception de la Vierge; trois ans plus tard, il présentait un rapport favorable à celte doctrine que, par décret du 17 septembre 1439, les Pères déclaraient pieuse et conforme à la foi catholique ; de cette fête nouvelle il eut encore h composer l'office (3). Sur ce point, il précédait ainsi l'Eglise de quatre cents ans; dans la suite, de même, et encore à propos de la A'ierge Marie, le Saint-Siège devait confirmer une autre décision prise par le Concile et à laquelle, juge de la Foi, Aleman avait contribué : il s'agissait de la Visitation, dont, en leur session du i^" juillet 1441, les Pères décrétèrent la solennisation fixée au 2 juillet, jour où elle est encore aujourd'huicélébrée(4). Pareillement, notre Cardinalfut chargéde préparer la canonisation du bienheureux Pierre de Luxembourg; il y travailla quelque temps acti vement, sans aboutir d'à illeurs(5); mais, rencontre singulière, un siècle plus tard, le Souverain Pontife achevait son œuvre par la même bulle où il le béatifiait luimême. Il s'occupa encore du livre hérétique d'Augustin de Rome, vieille affaire qu'il fit trancher (()), et il intervint,

(i) Ibid.; Haller II, 49,412, 465; III, 91.

(2) Haller, III, 198,213.

(3) Jean de Ségovie, l.IX, ch.42;XV, ch. 24 et 26 ; cf Actj SS. Rolland , septembre, V, 437.

(4) Haller, II, 450; Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 33.

(5) Haller, 11,450,457; III, 4i3, 471, 472; Jean de Ségovie, l.IX, ch. 26.

(6) Haller, III, 415, 416, 542 ; IV, 3, 8.

en 1438, dans les discussions violentes que soulevaau Concile la proposition de condamner l'adoration du nom de Jésus, prêchée éloquemment par saint Bernardin de Sienne (i).

Juge de la Foi, Aleman n'avait auprès de lui qu'un procureur, dont le rôle était celui du ministère public. Au contraire, en tant que vice-chancelier, titre auquel il succéda, le 2q avril 1435 (2), au cardinal de Rochetaillée, il dirigeait de nouveau, comme jadis à la Chambre apostolique, un nombreux personnel : protonotaires, notaires, abréviateurs, registrateurs et copistes, organisés sur le modèle romain, dont il règle le gage et les attributions (3). Avec les actes du Concile, il fait expédier et enregistrer par ces employe's les décisions qu'il prend lui-même en sa qualité de vice-chancelier ; sa juridiction, en effet, s'étend chaque jour, à mesure que le nombre croît des affaires privées portées à Bàle, plaintes, suppliques, réclamations de toute sorte. A juger ces appels, qu'ils encouragent pour diminuer l'autorité pontificale^ les Pères ne suffisent plus ; en vain tente-t-on, dans chaque députation, d'y consacrer la séance du jeudi, le flot des procès monte toujours. Pour soupçonneux qu'il soit de tout pouvoir, même délégué par lui, le Concile, cependant, se résigne par force à abandonner quelque chose de ses nouvelles prérogatives judiciaires; il décide que, au moins une fois par semaine, le vice-chancelier, avec les précogniteurs que nommera chaque députation, tiendra consistoire général pour 3^ examiner les requêtes privées présentées aux Pères, rejeter celles qui paraîtront frivoles et, parmi les autres, renvoyer aux Douze, pour en être délibéré à l'ordinaire, les causes dites majeures, telles que les conflits épiscopaux ; du reste, le consistoire connaîtra, ou même, pour les questions dites de simplici justitia, le vice-chancelier

{i\ Jean de Ségovie, l.XIII,ch. 42 ; Thureau-Dangin,Si7/nf Bernardin de Sienne, Paris, 1896, ii5-ii8, 141-145.

(2) Haller, III, Syô, 377.

(3) Richter, 33 ; Haller, II, 322, 535.

pourra prononcer seul. Ces affaires-ci, ce sont, par exemple, les innombrables demandes en dispense d'ordination, de résidence ou d'observation de règle, les pétitions d'ordre mixte ou temporel et toutes celles qui sont accessoires aux grandes causes jugées par le Concile. Vainement les Pères décrètent que les pouvoirs du vice-chancelier sont tout exceptionnels et renouvelables chaque mois ; la nécessité fortifie tous les jours sa compétence; elle s'étend jusqu'à la rote, tribunal composé d'auditeurs de qui ressortent les procès engagés par la voie ordinaire; personnel, procédure, Aleman y dirige tout et, en somme, hors les grosses affaires à demi politiques qui ne sortent point des députations ou des assemblées générales, il est le chef réel de la juridiction conciliaire (i), situation qui lui permit d'acquérir de l'influence et de se faire un parti ; lorsque, en 1437, un nonce essaya de lui enlever la vice-chancellerie afin d'ébranler sa position (2), il était trop tard : Aleman régnait alors àBàle, grâce à son attitude dans l'affaire du Concile gréco-latin.

Des préliminaires séculaires de cette question nous n'avons pas à parler; à notre époque, devant l'invasion turque, l'union des Eglises relevaitdeladiplomatieautantque de lathéologie.En effet, rEuro'pe avait intérêt à défendre Constantinople, mais qui prendrait les armes en faveur d'une nation devenue, par ses mœurs, sa langue et ses traditions, complètement étrangère à la civilisation occidentale, si du moins l'ancienne communauté de religion n'était pas rétablie ? Réduits à disparaître, s'ils n'obtenaient l'assistance des Latins, les Grecs se disposaient donc càrevanir au catholicisme romain dont si peu de chose les séparait, et ils reprenaient activement les négociations, qui n'avaient jamais entièrement cessé depuis le concile de Lyon,

(i) Richter, 25, 26 ; Haller, II, 432, 433, 438, 462, 538 ; III, 62, 1S2, 186, 21 3, 334, 477, etc.; IV, 11, 35,3(J, etc. (2) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. 18.

en 1274. En i4[8 Aleman avait vu entrer à Constance les ambassadeurs qu'Emmanuel II Paléologue envoyait au Pape et l'année suivante, à Florence, il fut convenu, semble-t-il, qu'un concile d'union serait tenu à Constantinople ; un cardinal fut désigné pour le présider, mais la marche en avant des Turcs fit ajourner la réalisation de ce projet sansque les Grecs y renonçassent et, si Martin V proposa qu'au contraire le rendez-vous fût pris en Italie, il n'en fit certainement pas une condition de l'union (1).

Tout autre fut l'attitude d'Eugène IV: à des ambassadeurs partis de Constantinople avant la mort de son prédécesseur et arrivés à Rome en i43i,il déclara nettement que le concile projeté devrait se tenir à Rome, Ancône ou Bologne. De cette mise en demeure, qui surprit beaucoup les Orientaux, nous connaissons le motif: le Pape méditait alors de dissoudre l'assemblée de Bâle et de la transférer dans les Etats pontificaux ; à cette translation, il cherchait un prétexte, qu'il trouvait en convoquant les Grecs aussi en Italie. Le premier, il eut ainsi la pensée de se faire, de l'union avec l'Orient, une arme dans le conflit qui déchirait alors TEglise occidentale, exemple que plus tard Aleman suivit trop bien; de leur malheureuse politique, qui amena la prolongation du schisme et la prise de Constantinople, les incalculables ccJnséquences pèsentencore aujourd'hui sur l'Europe et sur la Chrétienté(2). Dès lors on comprit dans le Sacré Collège quelle était la manœuvre d'Eugène et Aleman, avec deux autres cardinaux, refusa d'y souscrire; sans rien conclure, les ambassadeurs du Paléologue se retirèrent et, le 18 décembre i43i, le Pape publia sa bulle contre le concile de Bâle^ où il invoquait très prématurément un rendez-vous pris en Italie avec les Grecs (3).

(i) Cecconi, 5-iG.

(2) Cf. Vlasto, les Derniers jours de Constantinople, Paris, 188Î 9-12.

(3) Cecconi, 60 ; Jean de Ségovie, 1. \', ch. 5.

Leur réponse parvint à Rome, en 1433, avant le départ de notre Cardinal : pressés par le dangerjis acceptaient d'aller en Occident, mais, cette fois, ce fut Eugène qui repoussa ce projet; il venait, en ellct, de reconnaître l'assemblée ouverte à Bàle où, par conséquent, les Orientaux auraient dû aller siéger, s'ils étaient arrivés en pays latin ; en les y amenant, le Pape aurait donc travaillé à fortifier ses adversaires. Il modifia sa politique et son secrétaire, Christophe Garatoni, quitta Rome, en juillet 1433, avec mission de proposer aux Grecs une conférence à Constantinople même, où les points controverse's seraient élucidés sous la présidence d'un légat du Sain t-Siège(i). Ainsi, en subordonnant son attitude aux événements de Bàle, Eugène revenait au premier projet, le plus sage du reste et qui, cette fois, devait être contrecarré par le Concile, à son tour désireux de réussir là où le Pape avait e'choué.

Déjà, en effet, les Pères avaient commencé à s'occuper, eux aussi, de l'union grecque. Le 26 janvier 1433, leurs ambassadeurs étaient partis pour Constantinople, chargés d'inviter l'Eglise orientale à se faire représentera Bàle en vue de finir le schisme. Comme ils venaient d'arriver en Grèce, survint Garatoni,l'envoyé d'Eugène, qui tenta de les évincer. Mais Byzance était assez subtile pour mener de front deux négociations. D'une part, donc, Paléologue consentit aux propositions du Concile et, le 25 novembre 1433, ses ambassadeurs partirent pour Bàle avec pleins pouvoirs d'accepter, au nom des Orientaux, le rendez-vous qu'il plairait aux Pères de leur donner. D'autre part, on laissa entendre à Garatoni qu'on n'avait pas renoncé à traiter avec le Pape et on lui posa quelques conditions qu'il s'empressa d'aller communiquer à Rome ; plus cxpéditifque les hommes de Bàle, l'agent pontifical repartit pour la Grèce en juillet 1434, y passa une convention ferme avec l'Empereur et le Patriarche pour la tenue à Constantinople d'un concile d'union et revint en Italie, en janvier 1435,

(1) Cecconi^ 60-62.

avec Georges et Manuel Dissipâtes, qui devaient demandera Eugène la ratification solennelle de cet accord. Si les Orientauxtraitaient ainsi avecle Saint-Siège pendantque leursambassadeurs négociaient à Bâle sur d'autres bases, c'est qu'ils préféraient à tout autre lieu, pour y tenir le concile gre'co-latin, leur ville de Constantinople, choix que leurs représentants près les Pères devaient également préconiser; ce choix, le Pape le désirait ; entre lui et l'assemblée bâloise, Garatoni affirmait que l'accord était rétabli ; ainsi s'explique la conduite de Paléologue(i).

A Bàle, cependant, sesambassadeurs, arrivés le 12 juillet 1434, furent abouchés avec une commission dont Aleman faisait partie. Vainement ils insistèrent pour qu'on acceptât le rendez-vous en Grèce; admettre une translation, aux 3^eiix des Pères, c'était compromettre le dogme conciliaire. A leur tour, donc, les commissaires proposèrent Bâle comme siège du futur concile; retranchés derrière leurs instructions, où ce choix n'était pas même prévu, les envoyés grecs refusèrent absolument. On convint qu'une nouvelle démarche serait faite, en ce sens, à Constantinople et que, si les Orientaux persistaient à rejeter cette offre, les Pères choisiraient alors, pour l'assemblée gréco-latine, entre la Calabre, Ancône ou autreport, Bologne, Milan ou autre ville de l'intérieur de l'Italie, Bude en Hongrie, Vienne en Autriche ou enfin la Savoie; ce choix serait notifié à Constantinople avant un an, en même temps que des galères iraient prendre les représentants de l'Eglise orientale auxquels Paléologue se joindrait en personne; dans le délai d'un mois après le jour où ils auraient débarqué en Occident, les Pères de Bâle se transporteraient au rendez-vous par eux-mêmes fixé ; d'autres articles réglèrent quels subsides et quelles garanties les Latins auraient à fournir; enfin, il fut stipulé que cette convention serait soumise à l'approbation du Souverain Pontife; les Grecs auraient voulu qu'on la réservât

(i) Haller, I, 33i-334; Cecconi, 03-64, ^^7» 69, doc. 41.

aussi pour le choix de la ville où devrait siéger la future assemblée ; ils obtinrent, du moins, de faire insérer au texte du traité qu'à leur sens il n'}- avait pas de Concile œcuménique sans la présence du Pape ou de son délégué. Cette convention, à laquelle Aleman avait collaboré, fut solennellement promulguée en session sous forme de décret, le 7 septembre 1434 (i).

Huit jours plus tard, Simon Fréron, chanoine d'Orléans, fut désigné pour aller présenter ce texte à la ratification du Souverain Pontife, mais, le surlend'^main 17 septembre, le Concile apprenait, par une lettre d'Eugène, le traité alors quasi conclu par Garatoni avec Paléologue sur les bases que nous savons. La surprise fut énorme à Bàle où l'on se scandalisa prodigieusement de voir le Saint Siège s'immiscer dans une pareille affaire. A son tour, lorsque Simon Fréron lui soumit le décret de la dix-neuvième session, Eugène s'émerveilla de l'initiative prise par les Pères; mais pouvait-il rouvrir un conflit où, quelque temps auparavant, il venait de s'avouer vaincu? Encore une fois, il se résigna et, par bref du !5 novembre 1404, se déclara prêt à ratifier la convention décrétée à Bàle en septembre, si du moins le Concile passait outre aux objections qu'il énuméra. Loin, du reste, de renoncer à son propre plan, le Pape comptait sur l'appui des Grecs euxmêmes, très intéressés au maintien du projet Garatoni qui les dispensait de venir siéger en un svnode occidental. Aussi, quand les frères Dissipatos débarquèrent en Italie pour conclure avec lui d'après les préliminaires de Constantinople, Eugène s'empressa-t -il de leur notifier la nouvelle combinaison élaborée à Bàle et de les y renvoyer. Là, ces ambassadeurs s'épuisèrent à montrer les avantages qu'aurait présentés un rendez-vous en Orient : mais vainement ils firent observer, ce que l'événement devait si malheureusement vérifier, qu'à une union préparée en Occident l'adhésion du peuple grec reste-

(!) Haller, 1,336-339; III, 148; Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 5 et 6; Cecconi, 71-7G, doc. 14.

rait incertaine ; leurs démarches étaient gênées par la présence à Belle de leurs compatriotes et prédécesseurs, signataires de la convention de septembre; à leur tour, mis au pied du mur, le 14 mai 1485, ils durent l'accepter. Ainsi l'opiniâtre Concile l'emportait : au Saint-Siège et à l'Eglise orientale il avait imposé son plan; pour en commencer l'exécution, une mission fut alors envoyée au Pape et une autre à Constantinople (1).

Avec leur décret de septembre 1434, ainsi devenu définitif, les ambassadeurs des Pères allaient présenter à Eugène un autre projet dont l'élaboration avait été pénible. Il s'agissait de l'argent à trouver pour remplir les lourds engagements contractés avec les Grecs, dont on devait payer le voyage en Occident. Les membres du Concile avaient commencé par se taxer eux-mêmes et chacun avait contribué, les uns à titre de prêt, les autres en pur don, selon sa fortune et son zèle. Cette souscription avait produit près de 12.000 ducats. Aleman s'était montré généreux et même il avait mis en gage, pour donner davantage, ses bijoux, ses ornements pontificaux, de précieux manuscrits et des vases d'argent. Prenant la tête de ce mouvement, il était allé, dans chaque députation, exhorter les Pères à payer de leur bourse; avec Cesarini, il avait été chargé de pourvoir au remboursement des dépenses déjà faites et des sommes prêtées par la nation allemande (2).

Bientôt, cependant, on s'était aperçu que dons et prêts ne suffiraient point aux frais énormes qui restaient à couvrir; après bien des hésitations, il parut que le meilleur procédé était la concession de plusieurs indulgences, dont l'une plénière; mais qui les publierait ? Le Pape seul en a le droit, disaient les uns; le Concile peut tout, répondaient les autres. Entre le parti révolutionnaire, longtemps tout puissant, et le

(i) Haller, I, 34o-35é; Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 7 et 18 ; Gecconi, 78-84; do:. 3i, 33, 34, 36.

(2) Jean de Ségovie, 1. [X, ch. 18 et 26; Haller, III, 379, 428,46?; Acta SS. Bolland., septembre, V, 469.

parti traditionaliste, représenté à Baie depuis l'adhésion d'Eugène, la lutte fut chaude ; pour la première fois, ils se trouvaient en face sur une question de principe, très nette, qui était de savoir si l'on dépouillerait la papauté de ses dernières prérogatives. Pendant cette discussion, rapporte Jean de Ségovie. un vent véhément souffla, qui venait du ciel ou de la terre, on ne sait, si fort qu'il ébranla les grandes colonnes du Concile et manqua de l'anéantir lui-même. Sous ce style imagé il faut entendre que certains des principaux membres de l'assemblée, et de ceux-là même à qui elle devait son existence et son crédit, tels que Cesarini, se dressèrent alors contre les nouvelles pre'tentions de la majorité.

Au contraire, le zèle qu'à ce propos Aleman déploya pour les théories conciliaires fut la première manifestation par laquelle il se distingua des autres cardinaux. De sa députation, celle de la Foi, sortit un projet qui attribuait au Concile le droit de publier en son nom la bulle d'indulgences; elle serait ensuite notifiée au Pape, qu'on engagerait alors à donner son consentement et son concours. Contre cette motion, qui rallia aussitôt la majorité des suffrages, les partisans de la prérogative pontificale multiplièrent les objections, attaquant la Commission qui avait préparé le projet. Aleman se justifia, lui et ses collègues, et fit lire les procès-verbaux de leurs opérations. Mais le président Osarini, opposé dès lors aux vues de notre Cardinal, sut prolonger la discussion et renvoyer l'afaire aux députations, pour se dispenser de conclure, comme le règlement l'y aurait obligé (i).

La question en était là lorsque, le 14 juillet 1435, elle fut soumise à Eugène par les ambassadeurs du Concile; ils étaient également chargés de signaler au Pape, afin qu'elles cessassent, les infractions commises par la Curie aux décrets dits de réforme récemment publiés par les Pères : l'un avait supprimé, sans compensation, les annates et autres taxes

(i) Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 18; Haller, III, Soy, 3ii, 3i2.

payées au Saint-Siège ; l'autre avait rétabli les élections canoniques. Sur tous ces points, la lutte, quelque temps assourdie, reprenait peu à peu sa vivacité. Se dérobant aux réclamations précises qu'on lui adressait, le Pape répondit que ces affaires seraient traitées à Bàle par un sien ambassadeur, dont le départ était prochain (i).

Prévenu, en effet, par une cruelle expérience, le Souverain Pontife ne songeait plus à combattre ouvertement l'hostile assemblée; il se résignait à prendre son temps et, de sa politique nouvelle, le pivot était cette translation que les Pères devaient décréter prochainement, d'après leurs propres engagements, pour la réunion du synode gréco-latin. Qu'à cette occasion le Concile se transportât dans une ville amie ou sujette d'Eugène, le Pape aurait alors le dernier mot. On y travaillerait en cherchant à créer, à Bàle même, un parti dévoué au Saint-Siège dont on pourrait, en cette affaire, obtenir un vote favorable. Déjà on savait à la Curie quelle opposition s'était spontanément formée contre la motion d'Aleman sur les indulgences ; ces éléments épars, ils étaient jusqu'ici demeurés sans influence, parce qu'ils manquaient d'entente et n'avaient pas de chef; que, sans bruit, patiemment et en ménageant les consciences comme les intérêts, on arrivât à les réunir en un groupe puissant, et la bataille était gagnée, pourvu toutefois que, au début du moins, l'influence pontificale parvînt à se dissimuler dans ce nouveau parti ; aussi lui fallait-il chercher un chef dont le passé inspirât pleine confiance aux Pères et, cet homme, il fallait que cefût Cesarini, l'ancien champion du Concile contre le Pape.

Pour cette mission délicate, Eugène choisit Ambroise Traversari, général des Camaldules, pieux moine et fin lettré, qui arriva à Bâle le 20 août 1435, et se mit à l'œuvre aussitôt. A gagner Cesarini, la difficulté était dans sa foi sincère en la .supériorité du Conci-le et dans la crainte qu'il avait de s'être à

(i)Haller, I, 383-387.

— lOf) —

jamais aliéné le Pape. Sur ce point, Traversari sut le rassurer et l'ébranler, d'autre part, en lui montrant les extrémités où couraient les ennemis acharnés de toute autorité pontificale. Eclairé déjà là-dessus par la discussion relative aux indulgences, Cesarini convint qu'un accord était souhaitable; d'une soumission du Concile, d'ailleurs, il ne s'agissait pas pour lui, mais au contraire il proposait que le Souverain Pontife cédât à toutes les exigences des Pères, faisant espérer qu'en ce cas, sous son influence, il serait fait choix d'une ville agréable à Eugène pour le synode gréco-latin. Ainsi le cardinal-président ne consentait pas à exécuter une brusque volte-face qui, du reste, eût traversé les projets de la curie en éveillant les méfiances du Concile, mais du moins il avait écouté les suggestionsde Traversari et il mettait son immense crédit au service du Pape à des conditions que le nonce se garda bien de discuter, comptant, et justement, que l'évolution de Cesarini, une fois commencée, serait précipitée par les événements. En même temps il prodiguait les ressources de sa limpide éloquence pour constituer ce parti modéré qui devait, le jour venu, servir les vues d'Eugène et, lorsqu'il quitta Bâle, à la fin de l'automne 1435, Traversari y laissait le germe d'une minorité favorable au Saint-Siège (i).

Pour discrètes qu'elles fussent et pour éloigné qu'en demeurât le résultat, ces manœuvres, cependant, inquiétaient la fraction révolutionnaire ; jusqu'ici dominante, elle avait su maintenir une parfaite unité au Concile, même dans l'élaboration des décrets les plus provocateurs, comme celui des annates, et jusque dans les négociations gréco-latines. Ebranlée par les discussions qui éclatèrent à propos des indulgences, altérée par les agissements d'Eugène, cette alliance avec les modérés parut dangereuse et les purs disciples de l'idée conciliaire la dénoncèrent en se groupant étroitement entre eux.

(i) Halier, I, i33-r34, 3S7-392 ; Traversari, éd. Mehus, II, col. 79, i36, 177 ; Gecconi, 143 et s.

Traversari essaya-t-il de les gagner ? C'eût été en vain, un abîme les séparait. Tandis, en effet, que le nonce et la cour de Rome cherchaient à hâter la moderne organisation de l'Eglise, la majorité des Pères s'inspirait des principes de l'âge précédent ; pour eux, la grande crise qui avait marqué la fin du moyen âge ecclésiastique durait encore -, pour eux, comme au temps des conciles de Pise et de Constance, alors que deux ou trois prétendants se disputaient une tiare amoindrie, la papauté n'était rien qu'un rouage quasi superflu. Ce n'était pas en vain que, durant tout le grand schisme, on avait, en de violents pamphlets, attaqué l'autorité du Saint- Siège, tombée, disait-on, par la néfaste influence de la curie, aux mains de simoniaques et de débauchés. Ce n'était pas en vain que, à la même époque, la souveraineté des conciles généraux avait été exaltée en prose et en vers. Encore vivantes à Bàle, ces idées y inspiraient les plus étranges projets. Pouvoirs judiciaire et administratif, législatif et même exécutif, tout était revendiqué par les Pères, comme le droit exclusif de convoquer le concile suivant. En en attendant l'ouverture et après qu'ils se seraient librement dispersés, l'exécution de leurs décrets serait commise à des légats, par eux nommés, entre qui seraient réparties les douze provinces de la Chrétienté ; le gouvernement de ces délégués permanents s'exercerait au nom d'un fonctionnaire central, maigrement payé, facilement révocable: cet agent des conciles souverains, ce serait le pape de la nouvelle Eglise (i). Combien, dans ces conditions, les concessions d'Eugène paraissaient insuffisantes aux Pères, on l'imagine assez ; )a colère contre lui allait croissant à Baie -, un mémoire y fut distribué, pendant la mission de Traversari, où l'on reprochait au Pape jusqu'à sa mauvaise santé ; la validité de son élection était contestée, cent griefs enfin énumérés contre lui, dont on demandait réparation

(i) Haller, I, 2ii-2i3, 2i5-2i6; cf. Pastor, I, 67, 145, 232-33, et Rocquain, III, 244; Salembier, 11 à 14 et passim.

prompte et entière, proposant qu'autrement une suspension fût prononcée en attendant la déposition (i).

De la majorité, tel était le programme public. Mais elle poursuivait encore un autre but inavoué, inconscientchez beaucoup, obscurs pour tous et qu'il est malaisé de préciser exactement. An Concile, en effet, dès le début, la nation française avait dominé par le nombre de ses membres, qu'attirait le souvenir des jours glorieux de Constance, où avait primé la science de Gerson et de ses disciples. Cette suprématie avait écarté les Anglais, mécontents de la part qu'on avait prise à Bâle aux négociations d'Arras. Pour être bien représentées, l'Espagne était trop loin et l'Italie trop unie à la destinée du pape italien. Quant au clergé allemand, malgré bien des invitations et les doléances de l'Empereur, il avait négligé devenir en nombre siéger au Concile ; généralement inférieur aux autres pour les mœurs et la science, il était mal au courant des questions qu'on agitait et peu intéressé à la plupart des réformes, grâce aux privilèges qu'il avait su conserver. L'Eglise germanique ne gagnait rien, par exemple, à la suppression des annates et elle 3^ avait fait opposition, comme jadis à Constance: vaincus alors sur cette question, les Français venaient cette fois de l'emporter et cette victoire avait accentué leur hégémonie .

Maîtres ainsi du Concile, ils ne pouvaient pas oublier que, cinquante ans auparavant, le Saint-Siège aussietlesacrécollege leur appartenaient également. Sans doute, ils s'étaient ralliés sans réserve à Martin V, mais le grand nombre de voix' qu'avaient obtenues leurs compatriotes, au conclav . de 1417, montrait qu'ils pouvaient nourrir encore de légitimes espérances. Peu à peu, cependant, ces illusions s'étaient dissipées ; on avait vu le nouveau Pape, invité à passer en France, à titre de voyageur, aller, au contraire, directement de Constance en Italie ; à Rome, il s'était plus solidement établi qu'aucun de

(i) Haller, I, i35, 392-398.

ses prédécesseur? ; en même lemps, sur seize cardinaux qu'il nomma, Martin V avait choisi six Italiens contre quatre Français, A ceux-ci, toutefois, et aux gens de leur nation, il avait prudemment gardé quelques hautes situations ecclésiastiques: la carrière même d'Aleman nous en est un exemple. Mais, à sa mort, en la personne d'Eugène IV, l'Italie l'avait emporté de nouveau; ce pontife avait inféodé le Saint-Siège à Venise et à Florence, donné à son neveu le camérariat de l'Eglise, français depuis tant d'années, et bien d'autres signes montraient que la Papauté, après avoir été internationale, puis française pendant près d'un siècle, devenait italienne à l'époque précisément où les nationalités se caractérisaient. Que l'amour-propre et l'ambition du clergé de France en souffrissent,on le comprend; que son vœu fût le rétablissement pur et simple du Saint-Siège en Venaissin, on se tromperait à le croire. Exposé par le voisinage à tous les abus que les papes d'Avignon avaient plutôt consacrés que créés, il avait, et les historiens allemands ou italiens l'ont trop souvent oublié, payé très cher la satisfaction de voirla tiare sur la tête des siens (i) : annates, décimes et autres inventions fiscales, toutétait retombé alors sur les clercs de Languedoc ou de Languedoil. Aussi, le retour à Rome de la Papauté n'aurait-il jamais été remis en question si d'exceptionnelles circonstances ne s'étaient présentées : il fallut que, pour de tout autres causes, le clergé français se rassemblât à Bâle; il fallut aussi que, par des motifs très différents, Eugène IV lui devînt suspect et odieux. Assez naturellement, comme d'ailleurs ils n'hésitaient pas à bouleverser toute l'organisation ecclésiastique, les Pères songèrent à combattre aussi l'italianisation de l'Eglise. A rendre à l'un des leurs la tiare diminuée par leurs innovations, il n'}'' avait plus aucun danger, mais honneur, profit et sécurité; que, du reste, ils voulussent transplanter de nouveau et définitivement le Saint-Siège en Avignon, c'est peu vraisemblable, et il

(i) Cf. Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 4.

s'agissait seulement d'une secousse à donner pour ébranler les chaînes déjà fortes qui l'attachaient à l'Italie; on mobiliserait ainsi la Papauté, on lui rendrait son caractère international en en faisant une magistrature ambulante entre les bords du Tibre et ceux du Rhône; enfin on affirmerait, contre les prétentions italiennes, les traditions favorables à la France. Tel était l'état des esprits et, sans qu'un plan fût nettement arrêté, la question était surtout d'intliger aux ultramontains une humiliation quelconque, afin de venger .sur eux les griefs du Concile contre le Pape leur compatriote. Il est remarquable, en effet, que ce mouvement resta limité à l'enceinte de Bàle et ne fut point réellement national; des clercs et prélats français qui n'allèrent pas siéger avec les Pères, aucun n'y participa; comme eux, le gouvernement roval garda au Pape italien la plus entière loyauté (i); même, l'année suivante, en 1436, il allait intervenir en sa faveur, mais en vain; des membres de la nation française, en effet, plusieurs, comme Aleman, n'étaient pas ses sujets; pour ceux-ci, une pleine indépendance leur était laissée, que les Italiens ne connaissaient guère.

De leurs dispositions, on avait eu la preuve à Baie avant même l'arrivée de Louis. En avril 1434, au cours de la discussion sur le décret des annates, l'archevêque de L3'on, Amé de Talaru, s'était étonné de voir proposer une compensation pour l'entretien des cardinaux: « On fait bien du cas, avait-il dit en substance, de cette dignité tout artificielle, puisque le Christ n'a institué que deux ordres, celui des prêtres et celui des évêques ; sur les cardinaux, du reste, nous avons trois proverbes en France, qu'ils n'élisent jamais un pape hors de leur collège, qu'ils choisissent le pire et le plus sot pour le gouverner et, qu'aussitôt élu, ils voudraient le déposer. Mais le pis, c'est que l'Italie presque seule est représentée parmi eux. Déjà Martin V, trop pressé de courir à Rome, son pays

(1) Les amis du Saint-Siège se plaisaient à signaler ce désintéressement de Charles VII (Mansi, XXXI, 10).

natal, a fortifié l'hérésie des Hussites en refusant de rester en Allemagne après le concile de Constance et, quand il passa par Genève, s'il eût voulu seulement descendre le long du Rhône, il aurait d'un mot rendu la paix à la France et visité sa ville d'Avignon ; mais il n'écouta rien. Aujourd'hui, il y a treize cardinaux italiens contre six pour le reste du monde ; et pourquoi les entretenir aux dépens des autres nations, si le royaume de France, par exemple, n'a qu'un seul cardinal ? Il s^ensuivra qu'ils éliront toujours un pape italien parce qu'ils seront tous Italiens; que les Italiens donc entretiennent les Italiens et les Français les leurs et les Allemands aussi » (i). Ce discours d'un homme aussi qualifié montre assez l'état des esprits qui, depuis, s'était encore aigri. Pour bien des raisons, les malentendus se multipliaient à Bàle entre les deux nations. Les délégués du Pape et ses principaux défenseurs étant italiens, leur impopularité retombait sur leur patrie. Puis, dans ce milieu tout intellectuel, le génie français, encore médiéval, et le génie italien, déjà moderne, se heurtaient à chaque instant. Un excellent représentant de l'humanisme d'alors, présent à cette époque au Concile, ^Eneas Sylvius Piccolomini, nous est un exemple de la méprisante antipathie que ses compatriotes nourrissaient pour les nôtres, blessés, de leur côté, de voir battre en brèche la suprématie universitaire de la France, incontestée jusque-là. Portée sur le terrain ecclésiastique, cette rivalité engendra les dispositions confuses que nous avons analysées ; longtemps elles demeurèrent à l'état latent. On a bien raconté que l'archevêque de Tours aurait, un jour, -déclaré qu'il fallait arracher le Saint-Siège à l'Italie ou le dépouiller de telle sorte que peu importerait ensuite aux mains de qui il resterait (2) ; l'anecdote est de l'un des Pères italiens, partant, suspecte. Leur politique, en effet, fut de dénoncer hautement le plan de leurs adversaires, avant même qu'il fût

(1) Jean de Ségovie, 1. VIII, ch. 5.

(2) iEneas, De Rebus^ 74.

conçu bien nettement ; par là, ils en hâtèrent la formation et, grâce à eux, les paroles prêtées à l'archevêque de Tours devinrent peu à peu l'expression des vœux du parti français. Mais, en même temps, ils espéraient rallier ainsi les Allemands au Saint-Siège -, surtout, en divulguant d'avance les prétendus projets de leurs rivaux, au risque de leur donner la consistance qui leur manquait, les Italiens cédaient à la haineuse méfiance où, depuis Clément V, ils avaient constamment vécu. Des injures passionnées qu'ils avaient prodiguées aux pontifes d'Avignon, de la terreur où ils demeuraient de voir une seconde fois la Papauté passer les Alpes, on retrouve encore aujourd'hui Técho fidèle chez maint historien. A cette question, ils s'efforcèrent de réduire la querelle d'Eugène et du Concile. Bien instructif à cet égard est un mémoire soumis au Pape, en novembre 1436 : de tradition ecclésiastique, pas un mot, et il n'est parlé que de l'antagonisme des deux peuples: « Que Sa Sainteté, disait-on. n'oublie pas qu'entre les Français et nous la haine est quasi naturelle » ; de la translation du Concile à Avignon, à laquelle il est vrai qu'Aleman travaillait à cette époque, les auteurs de ce factum font prévoir avec angoisse les conséquences politiques, la Papauté échappant à leur patrie, le Patrimoine perdu, l'Italie ruinée et peut-être soumise; à les en croire, pour satisfaire leur éternelle ambition, les Français n'avaient pas hésité jadis à faire le grand schisme et, maintenant, ils en préparaient un autre; sous prétexte de réforme et de réconcilier les Grecs, la reconquête du Saint-Siège était leur seul objectif; même, ajoutait-on, ceux d'entre eux que le Pape honorait de sa confiance étaient invinciblement entraînés à le trahir ; aussi, adjurait-on Eugène de se fier seulementà ses compatriotes (i). De Rome, de Milan, les humanistes venaient à la rescousse ; Pogge, l'auteur des infâmes « Facéties », insistait auprès de l'évéque d'Albenga, l'un des membres italiens de la majorité :

(1) Haller, I, 435-436.

« Revenez à nous, écrivait-il ; abandonnez cette poignée de barbares, qui ne peuvent supporter la splendeur du nom latin ; unissons-nous et nous les châtierons « (i). A la haine du nom italien, Blondus attribuait aussi toute l'œuvre du concile de Bâle(2); l'helléniste Philelfo, invité à servir d'interprète au synode gréco-latin, refusait de s'}- rendre s'il se tenait en France (3) ; pour ^Eneas Sylvius Piccolomini, le parti pontifical à Bâle, c'est la par^s togatoriim (4) ; auprès du Visconti qui, par politique, avait pris position contre Eugène, le cardinal Albergati invoquait le sentiment national et l'honneur de la patrie italienne (5). Ainsi provoquée et suspectée, la majorité des Pères devait finir par concevoir en partie les ambitions qu'on lui avait prématurément attribuées.

Autre chose encore faisait de ce parti et de la cour de Rome des ennemis irréconciliables ; ce qui constituait, en effet, sa force principale, c'était cet amas de clercs inférieurs, moines et docteurs, licenciés et gradués, dont nous avons constaté le grand nombre au Concile et qui n'avaient rien à perdre à la révolution. Des copistes, affirmait-on dédaigneusement à la Curie, des secrétaires, des moines errants, des plaideurs en mal de requêtes, des domestiques qui déposent chaque soir la robe longue pour servir leurs maîtres à table, voilà ce qui forme à Bâle une majorité ((3). Pareille assertion n'allait pas sans quelque exagération : ce parti comptait des hommes éminents, comme les deux patriarches d'Antioche et d'Aquilée, comme Amé de Talaru, archevêque de Lyon, personnage actif et très intelligent (7). Si Traversari, dès le 23 septembre 1435, écri-

(i) Poggii Florentini epistolce selectce, dans le Spicilegium romanum, Rome, 1844, X, 295 ; cf. 281.

(2) Blondus, I, 527.

(3) Cecconi, Doc. 1 1 1.

(4) .iEneas, Opéra, 8.

(3) Osio, III, 145 ; cf. Mansi, XXXI, 6.

(6) Cecconi, doc. igS.

(7) /Eneas, Opéra, 8.

vait au Pape qu'il s'était concilié la plupart des prélats (i), toutefois, deux ans plus tard encore, le parti révolutionnaire comptait un bon nombre de mitres.

Quant aux cardinaux, on se rappelle qu'ils avaient presque tous adhéré au Concile et que, quand Aleman parvint à Bâle, huit de ses collègues l'y avaient précédé. Parmi eux, il est vrai, Nicolas Albergati ne siégeait qu'à titre de représentant d'Eugène ; bientôt, en septembre 1434, chargé d'une mission par les Pères, il était retourné en Italie avec Cervantes, lequel au contraire avait été quelque temps l'une des colonnes du Concile ; ébranlé dans ses convictions par son voyage à la Curie, il prit alors, à certains égards, le parti d'Eugène (2), mais des doutes subsistèrent dans son esprit, qui le ramenèrent ensuite sur les bords du Rhin où nous le retrouverons gardant une attitude indépendante. D'autres cardinaux, l'évolution avait été plus complète; choqués de se voir confondus avec la plèbe ecclésiastique, revenus à une plus juste appréciation de leurs vrais intérêts, peu à peu gagnés par la cour de Rome, Correr, Branda et Jean de Rochetaillée avaient quitté Bàle à la fin de 1434 ou en 1435 (3). Comme eux, Capranica, dont l'hostilité d'Eugène avait fait le chef du parti révolutionnaire au début du Concile, revint au Pape aussitôt qu'il en eut obtenu excuses et réparations (4). Siégeaient encore, à l'époque où nous sommes, le cardinal de Lusignan et le cardinal Colonna arrivé après Aleman, mais l'un et l'autre songeaient au départ et leur influence était nulle sur les Pères (5).

Lors donc que Traversari vint à Bàle, le Sacré Collège n'}^ était effectivement représenté que par Cesarini et notre Cardinal, celui-là fort du crédit que lui valaient quatre ans de rési-

(i) Traversari, éd.. Mehus, II, col. 33.

(2) Cecconi, doc. 48.

(3) Haller, III, 238, 302.

(4) Ibid., 348, 358 ; cf. Pastor, I, 2Sf^, n. 2. (3) Haller, III, 232, 566.

dênce et sa fière attitude au moment de la dissolution ; celuici, peu à peu grandi aux côtés de son collègue. Depuis une année,son zèle et son assiduité lui avaient valu la confiance de la soupçonneuse assemblée, qui se plaisait à contrebalancer ainsi l'influence de son président. Investi d'une telle autorité, Aleman aurait été pour le Pape une inestimable recrue ; mais le nonce, qui consacrait tous ses efforts à gagner Cesarini, négligea notre Cardinal. Est-ce donc que, dès ce moment, celuici eût pris ouvertement parti contre le Saint-Siège avecla majorité ? Il ne le semble pas. D'animosité personnelle contre Eugène, il ne fournit jamais la moindre preuve; aux bruits fâcheux qui couraient sur l'irrégularité du conclave de 143 i, auquel il avait participé, il ne donna ni naissance, ni fondement. Qu'il crût, comme Cesarinipar exemple et tant d'autres, à la supériorité du Concile sur le Pape, il l'avait bien montré en s'évadant de Rome et, depuis qu'il vivait à Bàle, cette opinion n'avait pu qu'être fortifiée par l'atmosprière ambiante qui l'imposait à des esprits moins favorablement prévenus. Mais, à pousser les choses à bout, à exiger d'Eugène, au risque presque certain d'un schisme, une soumission sans ménagement, à exécuter enfin tout le programme de la majorité, sans doute il hésitait encore. Certes, les souvenirs de sa jeunesse, qui lui rappelaient les soustractions d'obédience et les dépositions prononcées par les conciles de Pise et de Constance, dispensateurs delà tiare et maîtres absolus, les arguments nouveaux des Universités, de grands exemples, tout lui ouvrait cette voie. D'autre part, il était retenu par sa responsabilité decardinal et cette fidélité auSaint-Siège dont il avait contracté l'habitude sous l'heureux pontificat de Martin V. Entre la Curie et lui, ancien vice-camérier, ancien légat, la rupture n'était pas faite encore: même, l'année suivante, il proposait au Pape ses services, offrant de travailler à rétablir la concorde dans l'Eglise ; en même temps, comme il avait appris que la cour pontificale séjournait alors à Bologne, il demandait à être indemnisé des de'gâts par lui soufferts dans la révolution de

1428: à cette requête si légitime, à cet essai de conciliation, Eugène répondit brièvement et sèchement que la bonne volonté du Cardinal eût d'abord à se manifester par des faits (i). Peut-être une avance cordiale, une preuve de confiance aurait-elle encore à cette époque ramené Aleman ; en 1435, on eût pu ressa3'er à coup sûr, et c'était l'avis de Cesarini, qui le conseillait à la Curie (2). Si Traversari ne le tenta point, c'est qu'à ses yeux le crime originel de notre Cardinal était d'appartenir à la nation française. En ce sens, assurément, Louis partageait les sentiments de la majorité; à la cour d'Avignon, son heureuse jeunesse ne s'était-elle pas écoulée? De l'Italie, au contraire, qui deux fois l'avait vu, fugitif, s'évader de Bologne et de Rome, le souvenir ne pouvait que lui être odieux. Français de langue, de cœur et de tradition, il fut d'abord suspect aux agents pontificaux, soucieux avant tout de réserver exclusivement à leurs compatriotes la gloire de sauver le Saint- Siège. Aussi, dès son arrivée à Baie, Traversari s'appliqua-t-il à le représenter comme l'auteur de tout le mal (3), au mépris même de la vraisemblance. Qui plus est, ne devait -on pas, plus tard, accuser Alemand'avoir inventé lui-même et réuni le Concile? En lui y attribuant seulement la création du parti révolutionnaire, on se trompait aussi grossièrement; un homme ne crée pas des mouvements de cette espèce^ de celui-ci, les racines plongeaient dans le grand schisme etmême, par delà, dans l'époque d'Avignon. En arrivant à Baie, notre Cardinal avait trouvé la majorité toute constituée; déjà Cesarini l'avait guidée et Capranica l'avait excitée; celui-ci venait de partir et celui-là inclinait à la modération; à leur place, Traversari désignait Aleman, du même coup que, comme futur chef au parti pontifical, il se conciliait Cesarini. Entre l'un et l'autre, la distance était bien faible encore, mais les événements ache-

(:) Haller, i, 429.

{2) Jbid., 388.

(3) Traversari, éd. Méhus, II, col.

vèrent l'œuvre du nonce ; à mesure que les deux fractions s'accentuèrent dans l'assemblée et s'éloignèrent l'une de l'autre, chacune emporta l'un des deux cardinaux; tous deux furent plus loin qu'ils n'avaient cru, l'un, Jusqu'à sacrifier cette souveraineté des conciles dont il avait été le défenseur intrépide; l'autre marcha jusqu'au schisme dans la voie où l'avait lancé la Curie, quand, dès septembre [435, pour désigner la majorité révolutionnaire, elle avait dit le parti d'Aleman, expression alors pre'maturée qui devint plus vraie de jour en jour.

Comme ces dispositions de combat se formaient, l'année finissait au milieu de la lutte reprise ; aux représentations que le Concile avait envoyé faire au Pape, Traversari n'avait rien répondu, ni sur l'affaire des indulgences, ni sur la question des élections canoniques (i). Exaspérés, les Pères avaient lancé, en novembre, un manifeste aux princes (2), en décembre, une convocation à tous les prélats de la Chrétienté, sommés de venir à Bâle défendre les droits de l'Eglise (3). On apprit enfin qu'Eugène avait admis un appel interjeté par les Grimaldi contre une décision conciliaire prise en faveur de l'évoque de Grasse (4) ; la réponse ne se fit pas attendre : le i3 janvier 1436, une motion fut présentée en assemblée générale, portant que le Pape serait requis de révoquer, sous un délai à fixer, toutes les infractions par lui commises contre les décretsdu Concile; autrement. Userait procédé contre lui selon les canons de Constance. L'archevêque de Tarente et l'évêque de Padoue, représentant Eugène, demandèrent, avec la dernière insistance, qu'il fût sursis à la conclusion d'un tel acte et, avec eux, les ambassadeurs de l'Empire, de France et de Sicile, les envoyés des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des

(i) Hefele, VU, 6oi--6o3.

(2) Mansi, XXX, 1044; Haller, I, i35.

(3) Jeande Ségovie, IX, 29; Hefele, VII, 6o5.

(4) Haller, III, 63; Gioffredo, Storia délie Alpi maritime, Monumenta Hist.Patriae. Script., II, lOÔy-ioSS; Jean de Ségovie, VII, 40.

Cisterciens et des Prêcheurs. Pareille émotion s'explique: en décrétant, en effet, cette mise en demeure, les Père£ auraient ressuscité les mauvais jours de 1432 et de 1433 : c'était un schisme en perspective. La motion fut donc renvo3'éeaux députations ; avec elle, un contre-projet de Cesarini, portant qu'on enverrait une ambassade au Pape. De cette idée, la majorité s'empara pour l'altérer et confia l'exécution au président luimême, à notre Cardinal, à l'évêque de Lubeck et à l'archevêque de Lyon; de celui-ci et d'Aleman,la présence dans cette commission devait neutraliser le modérantisme de Cesarini, mal soutenu par le quatrième délégué, disciple convaincu des théories révolutionnaires, bien qu'obligé quelquefois de les combattre en sa qualité d'ambassadeur impérial. En outre, d'après la motion votée par les députations, les envo^yés choisis par ces quatre commissaires devaient partir au plus tôt pour l'Italie et rappeler à Eugène ses méfaits et ses attentats contre l'honneur, les décrets et les membres du Concile, et lui soumettre un projet de bulle, dont le texte avait été rédigé par les Pères et leur donnait pleine satisfaction ; cette bulle, dans les vingt-cinq jours après cette sommation, Eugène devait la promulguer en consistoire public et, sous un autre délai de vingt-cinq jours, elle devait être revenue à Bâle pour \' être solennellement publiée (i).

Pareille ambassade, c'était la guerre; Aleman et ses collègues en désignèrent les membres, qui seraient aussitôt partis si, à force de supplications, les représentants du Saint-Siège n'avaient obtenu qu'on attendît l'arrivée des légats envoyés par Eugène (2). Prévenant en effet les Pères, le Pape leur adressait les cardinaux Albergati et Cervantes, venus ensemble à Florence, quelque temps auparavant, avec une mission du Concile. Ils avaient repris le chemin de Bâle, chargés par le

(i)Haller, IV, 17-21; Jean de Se'govie, 1. IX, ch. 38. (2'p Ibii., ch. 39; cf. les assemblées générales des 9 et 23 mars, Hal- 1er, IV, 75et 91.

Souverain Pontife d'offrir d'insuffisantes concessions ; on s'étonna surtout de les voir muets sur la brûlante question des indulgences. Vainement, le 4 avril 1436, en assemblée générale, Cesarini lui-même les somma de s'expliquer à ce propos ; en vain Aleman, prenant la parole comme dès lors il ne cessa pas de faire pour accentuer ou corriger les discours du président, ajouta que, lui aussi, il exhortait les légats à parler s'ils avaient quelque chose à dire. Pour en finir, les Pères se décidèrent à passer outre et à publier les indulgences en leur seul nom -, Aleman et quelques autres furent chargés d'inviter à cette cérémonie les représentants du Pape ; devant ces délégués, le 10 avril, Albergati exposa enfin quelles étaient les propositions d'Eugène : qu'on modifiât un peu les décrets contestés et il s'engageait à les respecter; pour le synode gréco-latin, qu'on désignât d'abord une ville à son gré, et il serait temps alors de chercher de l'argent; si, cependant, le Concile estimait nécessaire une publication d'indulgences, le Souverain Poniife était prêt à la faire, en son nom et au nom des Pères, Ces concessions parurent tardives et insuffisantes; se bornant, du reste, à la mission qu'il tenait de la majorité, Aleman répondit aux légats en les invitant à venir assistera la promulgation des indulgences, longtemps retardée pour les attendre; ce faisant, ils auraient, insinuait Cesarini lui-même, sauvegardé l'autorité pontificale. A Albergati et à ses collègues, il semblait qu'au contraire ils la compromettraient; ils s'abstinrent et, sans eux, sans le Pape donc et contre lui, le 14 avril 1436, en sa vingt-quatrième session, en son nom propre et de sa seule autorité, le Concile publia une bulle d'indulgences en faveur de qui contribuerait aux frais de l'union grecque (i). Un mois plus tard, le 11 mai, les Pères donnèrent officiellement leurs réponses aux légats; la lettre synodale était le plus aigre des réquisitoires qu'on eût encore dressé

(i) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 2-6; Hefele, VII, 635; Haller, IV, loi à 109.

contre Eugène; Albcrgati le fit observer; Aleman lui répliqua que, si lui et son collègue Cervantes, hommes assez éminents pour gouverner le monde, étaient venus à Bàle sans pouvoirs suffisants pour faire la concorde, la faute en était au Pape seul. Dix Jours plus tard, les représentants du Souverain Pontife quittèrent tousensemblela ville; Cervantes demeura seul, en sa qualité de membre incorporé au Concile (i l. Ainsi, comme au temps du premier conflit, il ne restait plus que Cesarini pour maintenir d'apparentes relations entre le Saint-Siège et les Pères, mais il n'était plus l'homme de 143 i : depuis la mission de Traversari, son attitude se modifiait ; depuis la même époque, Aleman dirigeait la majorité. Entre eux deux, la partie allait maintenant se jouer sur le choix de la ville où les Grecs seraient invités à venir joindre les Pères pour travailler ensemble à l'union. A cette occasion, le Concile s'était luimême engagé à se transférer ; avec l'appui des Orientaux, qui le désiraient ardemment, la cour de Rome espérait l'amener chez elle, en Italie; en choisissant ailleurs, au contraire, le parti de notre Cardinal comptaitimposer au Pape ce dilemne : ou se soumettre et se rendre, désarmé, à l'appel de ses vainqueurs, ou résister et assumer alors tout l'odieux de la rupture.

Déjà les débats entre Curie et Concile avaient retardé beaucoup l'exécution du traité conclu à Bàle, en septembre 1434, avec les ambassadeurs de Paléologue, et cependant il eût fallu se hâter de mettre à profit le zèle des Grecs et les circonstances favorables, que pouvaient modifier brusquement un progrès des Turcs, une épidémie, la mort de l'Empereur ou du Patriarche. Mais les passions soulevées en Occident avaient, on se le rappelle, attisé et prolongé le conflit provoqué par le contre-projet Garatoni. et les envoyés du Concile ne partirent qu'en juin 1435, pour soumettre à Constantinople le décret de

(i) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 8; Haller, I. i36: IV. i3i.

l'année précédente et 1 y faire ratifier. A leur tour, les Grecs objectèrent quelques difficultés, demandèrent qu'on modifiât le préambule et qu'on précisât mieux les garanties qui leur étaient données ; sur ces points, entre eux et les ambassadeurs des Pères, une convention fut passée, le 2 5 novembre, qui fut transmise à Bâle pour y être approuvée ; occupé de sa lutte contre Eugène, le Concile ajourna cette formalité jusqu'au i3 avril, et l'envoyé qui partit alors pour Constantinople n'y parvint que le 6 septembre 1436 ; encore le rendez-vous n'était-il pas fixé. De ces longs délais, les Grecs s'inquiétaient, mais ils continuaient à manifester les meilleures dispositions ; une preuve en était que, après avoir catégoriquement repoussé la proposition d'aller à Bàle, ils avaient accepté cette clause du traité en vertu de laquelle il appartenait au Concile de les convoquer dans l'une des villes y mentionnées; bien large, toutefois, à leur gré, était cette latitude laissée aux Pères, et l'Empereur, comme le Patriarche, insistait pour qu'on choisît une ville maritime et qui convînt au Souverain Pontife. A leur donner satisfa':tion sur l'un et l'autre point, on n'était pas, à Bàle. strictement tenu par la lettre du traité, mais, à s'y refuser, on compromettait l'union : Jean de Raguse, ambassadeur qu'on avait envoyé en Orient, ne le dissimulait point (i).

Malheureusement, on se souciait moins de finir un schisme que d'en commencer un autre. Aux termes de son propre décret, le Concile avait à choisir entre l'Italie. Vienne, Bude et la Savoie; quand, au printemps 1436, le moment fut venu de prendre un parti, Aleman et la majorité présentèrent en outre une étrange motion : on décida que des ouvertures seraient faites aussi à des villes non prévues par la convention. C'était violer le traité juré et, si notre Cardinal y songea, c'est qu'à ses yeux rien ne pouvait lier un concile, et qu'un patriarche de Constantinople, pas plus qu'un pape, ne pouvait

(i) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 9; Haller, I, 372-3-6 ; IV, 21, 56, log ; Cecconi, 99-1 12, 118.

prétendre traiter sur un pied d'égalité avec l'omnipotente assemblée (i). Quant à son but. il était clair : il estimait avec ses amis que, si les Pères avaient à se transférer, il était nécessaire qu'ils passassent en France, où leur programme ecclésiastique et national serait, pensait-il, aisément accompli. Déjà, entre les villes françaises, on avait quelque temps hésité : de L3''on, de Vienne et d'Avignon il fut successivement question, et même, de novembre 1405 à juillet 1436, les Lyonnais multiplièrent les démarches auprès du Roi, du Concile et du Pape (2) ; si leurs offres ne furent pas agréées à Bàle, ce n'est pas qu'on s'y crût obligé par les termes du décret de 14^4, c'est que la majorité, pour ménager toutes les susceptibilités, préférait une ville qui ne dépendît pas directement de Charles VII. On songea ainsi, en prenant le mot de Savoie dans son extension la plus occidentale, à Bourg-en-Bresse ; Pierre de Treilhia, ami personnel d'Aleman, fut délégué pour visiter le pays, les citoyens écrivirent à Bâle, mais l'affaire n'eut pas de suite (3).

C'est qu'en effet, une seule ville en France avait le prestige nécessaire pour enlever le vote du Concile : c'était cette cité d'Avignon, si chère à notre Cardinal, qui présentait tous les avantages d'une ville française et n'était pas sujette du roi Charles, qui appartenait à l'Eglise en échappant entièrement à l'influence d'Eugène, dont le nom glorieux symbolisait à lui seul tout le programme du parti en présageant sa double victoire sur l'Italie et sur la Papauté romaine. Contre Avignon, « source des douleurs, auberge de la colère, école des erreurs, temple de l'hérésie, qui fut Rome et n'est plus qu'une Babylone hypocrite, écrasée sous le poids du péché », Pétrarque et ses compatriotes avaient lancé leurs anathèmes ; contre eux,

(i) Cf. son discours du 21 novembre 1436, Haller, IV, 341.

(2) Vaesen, Un projet de translation du Concile de Bâle à Lyon en 1436. Revue des Quest. Hist., XXX, 563-568; Péricaud, Notice sur Amédée de Talaru, Roanne, iSSy, 28 ; Haller, IV, 323.

(3) Martène, Thésaurus, I, 1783.

en Venaissin, il fallait achever l'œuvre entreprise au bord du Rhin.

Aux villes prévues par le décret de 1404, Aleman fit donc joindre Avignon et Strasbourg aussi, dont le choix eût réduit la translation à une simple promenade en bateau: c'était une politesse à Sigismond, pour qui la meilleure solution était que l'assemblée demeurât à Bâle. Aux Avignonnais, aux Strasbourgeois et, en outre, aux villes dont on était convenu avec les Grecs, des ambassadeurs du Concile furent envoyés en mai; à qui briguerait l'honneur de donner l'hospitalité au futur synode, ils devaient demander, entre autres garanties, une avance de 70.000 florins, somme considérable; en faisant poser cette condition, Aleman avait voulu justifier la détermination qu'on avait prise d'élargir le choix laissé aux Pères par le texte du traité (r).

Par là, en même temps, il éliminait bon nombre de villes italiennes et les Etats pontificaux; Eugène, en effet, ne pouvait pas entrer ainsi en affaires avec le Concile. Aussi ne vintil pas d'offres sérieuses d'Italie, que de Florence ; naguère encore, la Seigneurie avait donné asile au Pape fugitif et l'avait encouragé contre les Pères de Bàle ; mais, depuis, la situation temporelle du Saint-Siège s'était améliorée et, désireux de maintenir l'équilibre comme d'illustrer sa ville en y recevant les Grecs, Côme de Médicis se rapprochait du Concile et fit, en août, les propositions les plus avantageuses: il aurait prêté jusqu'à 100.000 florins et demandait adroitement, avec la protection de Cervantes et de Cesarini, le patronage d'Aleman lui-même (2). C'eût été, pour Avignon, une rivalité néfaste, si la désunion des Italiens n'avait servi notre Cardinal ; Venise fit des offres que tout le monde savait illusoires ; la é Sérénissime était trop prudente pour s'engager ainsi et courir le risque d'être obligée à rendre le Frioul au patriarche d'Aqui-

(0 Jean de Ségovie, 1. X, ch. 16 et 17.

(2) Ibid., 1. X, ch. 17; Cecconi, doc. 17, 86, 88, 90 ; Perren s, I, 67,69

lée(i). Afin de la supplanter, d'ailleurs, et surtout par haine de Florence, le duc de Milan proposa sa ville de Pavie ; Aleman s'en inquiéta peu, sachant bien que, pour contrecarrer Eugène, le Visconti ferait à la fin voter les siens pour Avignon ; en attendant, il intriguait auprès des Pères contre la Seigneurie, au plus grand plaisir de notre Cardinal (2).

Du côté de l'Empire, la cour de Rome escomptait une opposition e'nergique àtoute translation duConcile en France; mais les Allemands voulaient encore bien moins de l'Italie et prétendaient rester à Bàle. On leur insinua que, voter pour Avignon, c'était justement leur intérêt, car, d'un pareil choix, disaient alors les amis d'Aleman, le Pape et les Grecs ne voudraient point et l'assemblée demeurerait ainsi sur les bords du Rhin -, en même temps, on rappelait à Sigismond ses anciens de'mêlés avec Eugène, on lui montrait l'autorité impé^ riale menacée par la rebelle Italie, on l'excitait surtout contre Florence, la capitale guelfe où l'Empereur ne pourrait aller pas plus qu'il ne pourrait laisser célébrer un concile sans lui ; on l'exhortait enfin à s'opposer à toute translation, soit en Allemagne, soit en Italie. Ces manœuvres réussirent et, d'elles-mêmes, Strasbourg, ^'ienne, Bude s'e'liminèrent. A ce propos, en outre, la désunion se mit entre Allemands et Italiens à Bàle ; ceux-là invoquaient contre le choix de Florence les besoins de l'Eglise allemande et ceux-ci répliquaient en parlant de l'union grecque (3). Notre Cardinal, cependant, laissait se disputer entre eux les adversaires naturels d'Avignon.

De cette ville-ci, le 20 octobre, les ambassadeurs arrivèrent enfin (4) ; avec les 70.000 florins, elle offrait le pain et le vin

(i) Haller, IV, 23 1 ; Gecconi, doc. 99.

(2) Ibid., doc. 92, 99, i32, 146; Osio, III, 143; Haller, I, 145; Mansi, XXX, 1094.

(3) Haller, I, 436, 100 ; Jean de Ségovie, 1. X, ch. 18 et 22 ; Cugnoni, 63-65.

(4) Le 16, une motion de Cesarini, tendant à ce que la ville fût désignée

gratis, pendant un an, pour sept cents Grecs et l'un des envoyés vantait son hospitalité : Apenio quasi adi^enarnm tinio (i).

Sur ces propositions, la lutte s'engagea et se poursuivit, opiniâtre et passionnée, pendant tout le mois de novembre ; on discuta, usque ad defatigationem, si Avignon était un port de mer et répondait ainsi, mieux que Florence, à la demande réitérée des Grecs ; on comparait les avantages de chaque ville ; revenant à la charge, à l'instigation probable du Pape, Venise offrait Udine avec vingt-cinq raisons à l'appui ; ses envoyés se disputaient devant le Concile avec ceux de Milan ; l'ambassadeur de Médicis parlait pour Florence ; quant au duc de Savoie, il fit dire que, avant d'avancer la somme requise, il voulait consulter les trois Etats de son pays; cette réponse, rapportée et peut-être suggérée par Etienne Plovier, ami personnel de notre Cardinal, fut exploitée par son parti contre les Florentins comme un quasi consentement, alors qu'au contraire/et plus justement, lesjtaliens l'interprétèrent comme un refus (2).

Devant ces rivalités, les partisans du Pape ne restaient pas inactifs; pour engager Cesarini à se déclarer ouvertement, ils conseillaient à leur maître de satisfaire à des réclamations pécuniaires que le cardinal adressait au Saint-Siège, dépense bien placée, ajoutait-on, si le président obtenait au moins le maintien du Concile à Bàle, ce que la Curie, par un singulier retour, en était presque réduite à souhaiter, aux principaux d'entre les Pères, des brefs et des bulles devaient être secrètement remis, contenant les promesses qu'on saurait, par Cesarini, être plus agréables à chacun ; à son frère, il fallait donner le titre de protonotairc, rassurer sur ses intérêts le cardinal Cervantes, promettre au patriarche d'Antioche le diocèse de

sans autre délai, manœuvre évidemment dirigée contre Avignon, avait été rejetée par les députations (Haller, IV, 3o5).

(i) Haller, IV, 290, 009 ; Jean de Ségovie, i. X, ch. 18.

(2) //>ii., ch. 20 et 21 ; Cecconi, doc. 99.

Cavaillon, tirer parti des affaires prive'esen instance devant les Pères ; pour Aleman, le roi René serait invité à saisir son temporel, s'il ne cédait point. On espérait encore l'emporter contre lui en exploitant la jalousie des Allemands vis-à-vis des Français, en excitant le duc de Savoie contre le Concile qui lui tenait tête à propos de l'évêché de Lausanne, en agissant sur les Avignonnais par l'intermédiaire du cardinal de Foix, légat en Venaissin, qu'on gratifierait du siège d'Urgel; en envoyant au roi de France, aj roi de Gastille, au duc de Bourgogne, en introduisant enfin dans le Sacré Collège, avec des Italiens, quelques étrangers, à condition que chaque prince, en échange d'un chapeau, rappelât ses sujets de Bàle. En même temps le Pape, pensait-on, se ramènerait les sympathies en modérant les annates, en réprimant les abus de la Curie, en donnant aux décrets du Concile d'apparentes satisfactions. Mais ces projets étaient tardifs : au cours des controverses sur le choix de la ville, de graves accusations furent portées contre Eugène dont même, entre ambassadeurs de princes, on discutait si la présence au Concile d'union serait bien opportune (i).

Quant aux Grecs, si intéressés à la question, ils étaient oubliés. Encore, le 3i aoiit, on avait lu plusieurs lettres de Constantinople demandant anxieusement au Concile l'accomplissement de ses promesses et, le 9 septembre, après une procession générale, Aleman avait chanté la messe pour l'union (2). Mais on ne s'en souciait guère, à Bàle, ni du décret de 1434. Pour concilier, d'ailleurs, avec ce texte, le choix qu'il avait proposé, notre Cardinal avait son argument : les Grecs, disait-il, ont accepté la Savoie; or, Avignon est plus près pour eux, puisque, venant par mer, ils iraient de celle-ci à celle-là. C'est ce que répondait ingénieusement, le i*-"'' novembre, l'archevêque de Lyon à Cesarini, et il demandait si on continue-

(i) Haller, I, 435-439 ; Jean de Ségovie, 1. X, ch. 20. (2) Jean de Ségovie, 1. X, ch. i5; Cecconi, doc. 77-81.

— Clorait à se moquer des Français. Deux jours plus tard, au milieu' des protestations des Milanais, le président parlait encore en faveur d'Udine et, dès lors, entièrement acquis à la cause pontificale, il ne ménagea ni discours ni manœuvres; un an plus tôt, peut-être l'aurait-il emporté, mais cette discussion n'avait pas en vain été si longtemps retardée : Aleman avait eu le temps de grandir aux dépens de Cesarini. De celui-ci, la nouvelle attitude, qu'il aurait voulu limiter à la question précise qu'on agitait, était considérée, au contraire, comme une volteface complète; on lui reprocha de trahir la sainte cause des Conciles, de vouloir l'anéantissement de leur souveraineté au bénéfice du Pape et, loin d'entraîner personne, il perdit son crédit. Vainement, le lo novembre, il demanda que, surtout projet touchant l'autorité du Saint-Siège, on ne pût délibérer avant qu'il eût été entendu par les députations; vainement il invoquait, à ce propos, les précédents de Constance ; vainement Cervantes appuya sa motion, cette démarche consomma la rupture entre la majorité et Julien Cesarini, qu'on surnomma l'apostat (i).

Comme on allait enfin voler (2), il proposa, le 21 novembre, une combinaison qui lui parut habile : on avait alors à désigner trois villes, pour choisir ensuite entre elles, d'après l'empressement qu'elles mettraient à satisfaire aux conditions requises et d'après les préférences des Orientaux. Cesarini présenta, dans l'ordre que voici, Bàle, Avignon et, en troisième lieu, Udine, Pavie, Parme ou Florence. Bâle n'était là que pour séduire les Allemands et donner une preuve d'attachement à la Rome conciliaire, manifestation peu dangereuse d'ailleurs, puisque les bourgeois avaient refusé l'argent; on savait, du reste, qu'on n'en voudrait pas à Constantinople et alors, selon la formule de Cesarini, on devait proposer Avi-

(1) Jean de Ségovie, 1. X, ch. ii, 23; Haller, IV, 327.

(2) A quoi l'on se préparait, comme à l'acte le plus solennel, par le jeûne, une messe et une communion générale, Haller, IV, 336.

gnon ; c'était pour donner satisfaction au parti français, satisfaction illusoire, le cardinal y comptait bien, car, si les Grecs n'avaient pas refusé le Venaissin dont on ne leur avait jamais parlé, ils s'empresseraient de le faire en s'appuyant sur le décret; au besoin, des nonces pontificaux agiraient sur eux en ce sens et il ne resterait à leur choix qu'une des quatre villes italiennes. Personne ne s'y trompa ; au nom de l'Empire, l'évêque de Lubeck protesta contre les propositions du président qu'ensuite notre Cardinal attaqua vigoureusement (i).

Le lendemain^ les députations délibérèrent ; avec la motion de Cesarini, le projet d'Aleman leur était soumis, qui désignait Bâle, Avignon et Genève. Le troisième terme était seul différent, mais tout changeait avec lui. Contre Genève, il est vrai, les Grecs pouvaient n'élever aucune objection, puisqu'ils avaient consenti à venir en Savoie et que, sous cette expression géographique, on avait le droit de comprendre tous les domaines du duc Amé VIII. Si, comme ils firent, ils prétendaient, au contraire, avoir limité le sens de ce mot aux provinces italiennes dépendant de la couronne savoyarde, Aleman pouvait répliquer que telle n'avait certainement pas été la pensée des négociateurs de 1434, puisque, d'autre part, l'Italie toute entière était comprise dans le décret. A la vérité, le duc Amé, nous l'avons vu, n'avait manifesté aucun désir de recevoir ces hôtes coûteux, mais on avait présenté sa réponse comme non définitive et Aleman se réservait de tenir la chose en suspens jusqu'à ce qu'un refus formel, opposé par le prince, ne pût que servir ses desseins. Or, proposer Genève aux Grecs, c'était, à moins d'un voyage pénible par les Alpes, dont on les détournerait aisément, les amener par mer jusqu'aux côtes de Provence et, là, les embarquer sur le Rhône : comment refuseraient-ils alors, pour s'éviter plusieurs jours de chemin, de s'arrêter au deuxième terme, Avignon ? Le calcul était subtil et pouvait réussir.

(1) Jean de Ségovie, 1. IX, ch. 23; Haller, IV, 340,341.

A Bàle, le terrain était si bien préparc que le projet de notre Cardinal fut adopté par les quatre députations, chez lesquelles le scrutin dura du 22 au 29 novembre (i); restait à voter par tête en assemblée générale. Pendant les quelques jours d'intervalle, Gesarini multiplia les démarches (2), mais les troupes d'Aleman lui restèrent fidèles. Le5 décembre 1436, jour entre tous illustre dans sa vie, on vota; chaque Père devait déposer une liste de trois villes, qu'il avait le droit de choisir et désigner dans l'ordre qu'il voudrait, sans être obligé d'adopter l'une ou l'autre des motions en présence; il fallait, pour qu'un projet passât, qu'il obtînt une majorité des deux tiers. Le long scrutin terminé, au milieu de l'émotion générale, on constata qu'il 3^ avait lieu à pointage et l'examen des bulletins fut confié au Comité des Douze qui, à la nuit faite, se réunit à Saint-François ; Aleman et Cervantes assistaient à leurs opérations. Il y avait eu 355 suffrages exprimés et, pour la majorité absolue, il en fallait donc 2 36 et deux tiers ; la motion de notre Cardinal en avait rallié 242; comme, en outre, cinq bulletins portaient le libellé cum parte majori et que plusieurs autres, d'ailleurs non conformes, portaient aussi le nom d'Avignon, les partisans de cette ville l'emportaient de 26 voix et d'un tiers de voix sur le chiffre exigé par le règlement. Dans la minorité, on trouva 47 votes isolés pour la Savoie, en faveur de laquelle, à la dernière heure et pour supplanter Avignon, quelques amis du Pape avaient tenté une diversion ; 74 votes pour Vienne, 32 pour Pavie ou Parme, i3 pour une ville quelconque d'Italie, laissée au choix des Grecs; une voix pour Bologne, une voix pour Rome. La grande rivale d'Avignon, Florence, en avait rallié 65. Aleman rentra chez lui vainqueur.

Le lendemain, 6 décembre, on s'assembla de nouveau, pour

(i) Pendant le cours du scrutin, il arriva que plusieurs Pères, qui avaient d'abord voté contre le projet d'Aleman, y adhérèrent ensuite en modifiant leur bulletin (Haller, IV, 341 344).

(2) Haller, IV, 346, 348.

entendre le président conclure sur le vote de la majorité. Cesarini fit un dernier effort et déclara que, Avignon devant être éliminée en vertu du traité de 1484 et la Savoie ayant, après Avignon, recueilli le plus grand nombre des sutîrages, il offrait de conclure pour Genève, sous la réserve que le duc Ame remplirait à temps les conditions 'posées. Cet argument, tant de lois présenté déjà, ne produisit aucun effet ; Cesarini fut requis de conclure et refusa ; les promoteurs, alors, protestant qu'ils ne lui parlaient ainsi qu'en tremblant, l'avertirent que, au cas où le Président résisterait, le règlement du Concile appelait à conclure à sa place les Pères les plus élevés après lui en dignité. Le cardinal répondit simplement que déjà d'autres fois, avant de prendre une conclusion, il avait obtenu un délai ou une modification. Ce jour-là, le Concile n'était pas d'humeur à l'accorder et, requis à son tour, Cervantes, lui aussi, déclara qu'il ne pouvait conclure. A Aleman, maintenant, son rang donnait la parole ; sommé par les promoteurs, il se leva et dit en substance : « Considérons-le bien, mes Révérends Pères, ce que les Grecs nous ont demandé, c'est de choisir une ville maritime : si donc, en désignant Avignon, nous satisfaisons à ce désir, il importe peu que ce nom se trouve ou ne se trouve pas dans la liste autrefois convenue. D'autre part, cette cité nous a fait de grandes offres qui nous mettent à même de remplir tous nos engagerrents ; elle est, d'ailleurs, sur le chemin des Grecs pour venir à Bàle ou à Genève, les deux autres villes que vous avez choisies. Quelle que doive être enfin celle qu'ils préféreront, j'aurais été heureux de voir mon très révérend Père et singulier seigneur, le cardinal Cesarini, conclure en cette matière comme à son ordinaire ; après nous avoir, grâce à sa haute sagesse, servi de père excellent et de pilote, il faut espérer et j'ai pleine confiance qu'il persévérera jusqu'à la fin, pour sa gloire éternelle, notre consolation et la confusion des fauteurs de discorde. Puisque, toutefois, par vous très instamment requis et pour des motifs que peut être j'ignore, il n'a pas conclu et que

vous, seigneurs promoteurs, vous m'en avez sommé, selon ce règlement que j'ai juré d'observer, je vais conclure dans les termes qu'on a lus ; je croirais, en effet, offenser Dieu et la Sainte-Eglise, à l'union de laquelle nous travaillons, et ce sacré Concile qui la représente, je croirais souiller ma conscience et nuire à l'œuvre dont il s'agit, si je me dérobais à votre réquisition ; car, de chercher une autre voie que celle qui vient d'être délibérée par les députations et l'Assemblée générale, ce serait, à mon sens, compromettre toute l'affaire grecque. Pour ces causes donc et d'autres bons motifs, par obéissance pour le Concile, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je conclus selon l'usage )) (i).

Ainsi, la même journée où triomphaient ses idées donnait à notre Cardinal une éclatante occasion de jouer ce rôle de président qui, un an plus tard, devait lui échoir définitivement. Sa victoire était telle et ses conséquences si redoutables, que les vaincus en furent stupéfaits. Son parti en sortit affermi et compact : avec les Français, il comprenait tous les partisans de la révolution ecclésiastique. Allemands et Milanais, favorable circonstance qui, sans empêcher ses ennemis de stigmatiser dans son succès l'œuvre d'une seule nation, diminua l'autorité de ces assertions. Ils cherchèrent à se venger aussi en attaquant la composition de la majorité, canaille cléricale, disaient-ils, illégitimement admise à voter au Concile; assurément, les clercs inférieurs formaient la masse du parti d'Aleman, mais, on n'aurait pas dû l'oublier à la Curie, sur cinquante-trois prélats présents à Bàle, il en avait rallié quarante-deux (2).

Le vote du 5 décembre était donc inattaquable en droit, puisqu'en fait il avait été jugé qu'Avignon pouvait être choisie. Quelques espérances pourtant restaient à ses adversaires :

(i) Jean de Scgovie, 1. X, ch. 23-26 ; Mansi, XXXI, 229-234 ; Haller, I, io3, 147; IV, 348-360.

(2) Haller, I, 147-148 ; Gecconi, doc. 99.

l'opposition du Pape, certaine, serait inefficace, mais Avignon elle-mcnie ne tiendrait peut-être pas ses engagements, les Grecs pouvaient refuser de s'y rendre, Sigismond enfin ou Charles VII pouvaient intervenir pour éteindre le schisme naissant. A ces manœuvres, l'année i4'i~ se passa tout entière, et nous allons voir comment notre Cardinal essaya de les déjouer.

Que les Avignonnais fissent faillite à leurs engagements, ce fut le premier espoirdes Italiens. Invitée à verser,en janvier, aux ambassadeurs que les Pères avaient en Venaissin, la somme convenue, la ville hésita quelque temps et fit demander au Pape son agrément, qui fut refusé. La situation parut obscure aux gens d'Avignon qui, pour ne rien compromettre, répondirent au Concile, le i5 janvier 1437, en rendant grâces et en se déclarant disposés à prêter les 70.000 florins, pourvu qu'auparavant bonne caution fût baillée par les Pères ; quelles sûretés ils demandaient, leurs ambassadeurs l'exposèrent à Bàle, en février (i).

A cette réponse dilatoire, les envoj^és du Concile en Venaissin avaient répliqué en subordonnant de leur côté la reprise des négociations à l'avis du roi de France, dont le consentement était indispensable. De ceux de ses sujets qui siégeaient avec Aleman, Charles VII, nous l'avons dit, n'avait adopté ni le programme révolutionnaire, ni les revendications antiromaines. Bien plus, après avoir fait proposer au Saint-Père certaines mesures, qui auraient fort bien pu rétablir la paix de l'Eglise, il était, dans les mêmes intentions, intervenu à Bàle, à la fin d'octobre 1346, pour engager les Pères, à leur tour, à faire une concession au Saint-Siège dans le choix de la ville qu'il s'agissait alors de désigner (2). Devant la cohésion du

(i) Cecconi, doc. 99 ; Jean de Ségovii, 1. X. ch. 26; Haller, I. 154; Bibl. de Genève, ms. lat, 27, pièce 24; Bihl. Nat., ms. lat. iSij, fo i33.

(2) Haller, I, i 37-i38, 146, 399-418 ; Jean de Ségovie, I. X, chap. 19 ; Cecconi, doc. 99, 102.

parti de notre Cardinal, ses représentants avaient échoué ; le nom d'Avignon avait été inscrit sur la liste des villes où les Grecs pourraient être appelés et il n'appartenait plus maintenant au Roi que de les en détourner par un veto préalable. Lui poser ainsi la question était adroit de la part d'Aleman, que Charles VII n'aurait pas suivi dans une attaque ouverte contre le Souverain Pontife ; au contraire, à repousser l'offre qu'on lui faisait de tenir un concile en France, alors que, depuis longtemps, à Pise, Constance, Sienne, Bàle, les destinées de l'Eglise ne se décidaient plus qu'en Allemagne et en Italie, il se refusa, malgré les sollicitations d'Eugène, de Cesarini et de Cervantes. Aleman lui avait fait envoyer deux ambassadeurs qui rapportèrent des lettres du Roi aux Pères, datées du 28 janvier : il acceptait le choix d'Avignon, offrait assistance et protection, mais demandait en même temps qu'on traitât le Pape avec douceur et respect (i).

C'était un gros succès pour notre Cardinal. Quant à Sigismond, il ne pouvait rien et le Pape avait inutilement demandé son intervention ; le crédit de l'Empereur à Bàle était épuisé. En voyant prendre corps à ce projet d'Avignon, qu'on lui avait représenté d'abord comme une simple démonstration contre Florence, il comprit qu'il était joué et proposa enfin sa ville de Bude; on ne l'écouta pas ; à sa mort, survenue le 9 décembre 1437, Aleman ne perdit ni ne gagna rien (2).

Iln'en devait pas moins compter encore avecle Pape auquel, en janvier, on envoya deux ambassadeurs pour obtenir qu'il ratifiât le vote du 5 décembre, dont on savait très bien qu'il ne voulait pas. Il répondit, à son ordinaire, qu'il allait adresser aux Pères un ambassadeur, qui arriva le 2 avril; c'était'l'archevêque deTarente, homme éloquent et courageux. Il apportait une bulle, des brefs aux cardinaux Cesarini et Cervantes,

(i) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 3o ; Haller, I, i 54, 441-442 ; Cecconi, doc. 99.

(2) Haller, I, i5i-i33, 99; Jean de Ségovie, 1. X, ch. 28; Cecconi, doc. i38.

des lettres d'Eugène aux députations, contenant un vague appel à la concorde; il demanda que, dans les limites prévues par le décret de 1434, on choisît une ville qui convînt au Souverain Pontife; il n'insista guère, ne pouvant espérer un succès personnel et, s'il resta, ce fut pour animer et diriger Cesarini et pour jouer à la fin le rôle qu'on verra; contre Aleman, sa lutte était sourde et, de son côté, à l'en croire, notre Cardinal excitait l'opinion contre lui en répandant le bruit qu'il avait apporté des bulles de dissolution (1).

Dangereuse aussi pouvait être l'opposition d'Eugène au choix définitif d'Avignon par sa pression sur les bourgeois de cette ville et par son entente avec Constantinople. Prévenus, en effet, par son nonce Garatoni, les Grecs envo3^èrent en Occident deux ambassadeurs chargés d'}'' rétablir l'accord et de s'adresser au Pape seul, si le Concile ne voulait pas remplir ses engagements. Arrivés à Bàle en février 1437, Jean DissipatosetEmmanuel \'uloti ydemandèrent quelle exécution avait été donnée au décret de 1434; le président Cesarini répondit que déjà un amiral était choisi pour aller chercher l'Empereur et ses prélats et les amener à Bàle, Avignon ou Genève. Dissipatos alors de protester, disant que cette liste était inacceptable, puisque les Orientaux tenaient à la présence du Pape et qu'Eugène voulait rester en Italie; contre Bàle, il invoqua le refus constant des Grecs; contre Avignon, le texte du traité et aussi contre Genève, en limitant la Savoie au Piémont. On l'écouta peu ; on les savait, lui et son collègue, entretenus par le Pape et on feignit de voir en eux ses agents; on comptait enfin, pour agir à Constantinople, sur Jean de Raguse, l'envové du Concile, qui désapprouvait cependant la politique des Pè"es, bien placé qu'il était pour en apprécier l'effet désastreux sur l'Eglise orientale. Même à Bàle, pour persister à croire que l'union se ferait en Venaissin, il fallait de l'aveuglement; déjà,

(i) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 28, 3 + ; 1. XI, ch. 3 ; Cecconi, doc. io3io3, Il 5; Bibl. Nat., ms. lat. i5o2, fo 77; Arch. du Vatican, Reg. 35y, fo328.

— 'i'iA —

à la fin de décembre 1436, au représentant du duc de Savoie, témoin encore impartial, un prélat grec avait confié que ses compatriotes s'entendaient avec le Pape et voulaient absolument qu'il fût présent au Concile gréco-latin; qu'ainsi ils étaient résolus à rejeter toute ville allemande ou française pour n'accepter un rendez-vous qu'en Italie (i).

Des ambassadeurs du duc Amé VIII, en effet, le 2q décembre, avaient apporté son formel refus aux propositions des Pères (2); ainsi, la Savoie s'éliminant d'elle-même et Bâle exclue par les Grecs, il ne restait plus qu'Avignon, comme Aleman l'avait prévu. Aussitôt que, le 1 1 février, l'adhésion de Charles VII fut connue, il demanda donc séance tenante qu'on décidât le départ des délégués chargés d'aller chercher les Orientaux et de les ramener en Venaissin ; à quoi Cesarini, obstiné à lutter pied à pied, objecta qu'il fallait prévoir un refus et préparer d'autres offres à présenter à Constantinople si Avignon n'était pas agréée. Là-dessus, la discussion s'ouvrit et se passionna les jours suivants, lorsque Dissipâtes déposa une protestation contre le choix d'une ville française ; le parti d'Aleman se plut à 3' reconnaître une main latine et une manœuvre du parti pontifical. Comme le temps pressait, on convint que les ambassadeurs déjà désignés pour aller en Grèce partiraient : c'étaient les évêques de Lubeck, de Viseu en Portugal, de Parme et de Lausanne; ils prêtèrent serment devant Cesarini, qui déclara conclure sur ce point, en réservant expressément que ces envoyés devraient, à son sens, travailler à ramener les Orientaux en n'importe quelle ville d'Occident. Sur cette importante addition à leurs instructions, on se disputa violemment dans les députations. Enfin, le 21 février, une motion fut présentée portant que les quatre délégués passeraient d'abord par le Venaissin et que, si les

(i) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 29; Cecconi, 1 19-122 ; H aller, I, 104-10Ô et 1 3o ; Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat, 45. (2) Arch. di Stato à Turin, ibid.

Avignonaais satisfaisaient, dans ua délai de trente jours à dater du départ des aoibassadears, aux conditions prescrites le Concile, sous les huit jours après la notification qu'il en recevrait, devrait, par décret définitif, arrêter le choix d'Avignon; autrement, une autre ville serait désignée. Ce projet, inspiré par des Espagnols qui voulaient concilier Italiens et Français, contentait peu notre Cardinal, inquiet de voir tout remis en question dans le cas où les Avignonnais tarderaient à remplir leurs engagements; toutefois, cette motion

dispensait,poarlemoment,defaire un autre choix et lui-même en l'absence de Cesarini et de Cervantes, il conclut en ce sens le 23 février; cinq jours après, les quatre ambassadeurs prirent le chemin du Venaissin (i).

Dans quelle anxiété il vécut le mois suivant, on l'imagine aisément; le temps passait et, d'Avignon, pas de nouvellesenfin le délai expira et, le 12 avril, Cesarini, triomphant' demanda que, conformément à la motion du 23 février une autre ville fût désignée. Mais le parti d'Aleman qui. pour avoir Avignon, avait sacrifié l'union en Occident et peut-être celle d Orient, n'entendait pas se laisser arracher sa victoire et décida qu'on attendrait encore, alléguant que le Pape n'avait pas agi de bonne foi et qu'une pression avait été exercée par ses nonces, sur les citoyens, pendant le délai des trente jours Irrite de cette opposition, Cesarini s'emporta contre son habitude et, comme ,1 prononçait les mors « par l'autorité du baint-Siege apostolique .. on pensa qu'il allait prononcer la dissolution du Concile ou désigner une ville italienneéperdue, la majorité fit tapage pour couvrir sa voix. Il avait cependant, afhrma-t-il ensuite, voulu seulement demander quon ne s'arrêtât pas k cette mesquine question de lieu • mais Cervantes, allant plus loin, exposa la théorie qui devait devenir celle du parti pontifical,savoir que,dans tou:e commu-

(.) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 3o-32 ; cf. 1. XIV. ch. 0 ; Cecconi doc. 100 et iro; .\Iansi, XXXF, 220.

nauté, là où la majorité manque à son devoir, il appartient à la minorité d'y remédier; l'émotion fut extrême ; à en croire un témoin, si l'on n'en vint pas aux coups, des injures furent échangées qui ne s'entendent pas dans les tavernes (i).

En réalité, si les gens d'Avignon hésitaient si longtemps, c'était bien qu'un agent d'Eugène, l'archevêque de Crête, pesait sur eux en leur montrant l'insolvabilité du Concile, le péril de cette aventure et la colère du Pape. Pour en finir, la ville déclara qu'elle avancerait la somme requise, si le roi de France et le duc de Savoie autorisaient une décime sur les produits de laquelle on devrait la rembourser. On était assuré du concours d'Ame VIII, que les quatre ambassadeurs venus de Bàle avaient vu en passant. Pour Charles VII, l'archevêque de Crête s'empressa de l'aller circonvenir, comme aussi les évêques de Lubeck et de Viseu, qui l'emportèrent; le Roi promit d'autoriser la décime et les Avignonnais versèrent alors les 3o.8oo florins demandés pour l'amiral des Pères; quant au reste, ils s'engageaient à l'avancer dès que le Concile aurait solennellement ratifié les cautions et garanties qu'ils avaient réclamées. Toutes ces négociations prirent jusqu'au 6 avril et les quatre ambassadeurs en avisèrent l'assemblée par une lettre dont l'arrivée à Bàle, le 14 avril, tira Aleman d'une situation qui devenait difficile: autour de lui, en effet, les intrigues du parti pontifical et des villes concurrentes s'étaient multipliées, favorisées par le silence des Avignonnais (2).

Le i5 avril, on délibéra sur leur réponse: Cesarini et ses amis continuaient à soutenir qu'elle aurait dû se produire avant l'expiration du délai fixé, que la décision prise autrefoir en faveur d'Avignon était caduque et qu'un autre choix devait être fait. Contre cette interprétation rigoureuse d'une motion à laquelle, d'ailleurs, ses nouveaux de'fenseursn'avaientpas même

(i) Jean de Ségovie, 1. XI, ch . 2 et 4 ; Mansi, XXXI, 223. (2) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. 5 ; Haller, I, 446-447 ; Gecconi, doc. 1 16; Mansi, XXXI, 223.

voulu participer, Aleman et les siens ramassèrent une foule d'arguments dont les principaux étaient : que la question n'était plus entière depuis que les Avignonnais avait versé une partie de la somme; que si la ville avait laissé passer le terme, la faute en revenait aux manœuvres du Pape; qu'enfin on aurait tort de se moquer du roi de France. Le 17 avril, un vote fait dans les députations donna, sur 400 votants, 375 voix au parti de notre Cardinal; par hasard, dans trois d'entre elles, présidaient alors des partisans de Cesarini, qu'on déposa et qu'on remplaça par des membres de la majorité : la discorde était à son comble (i).

Devant ce schisme ouvert, cependant, bien des Pères, et des Allemands en particulier, cherchèrent à s'entremettre • le 18, Cesarini et son état-major s'établirent chez Cervantes et,' dans une pièce voisine, Aleman se réunit avec ses principaux adhérents; des uns aux autres allaient les médiateurs, qui n'aboutirent point, et recommencèrent vainement le surlendemain samedi, matin et soir. Bien plus, les chefs de partis cherchaient à les gagner eux-mêmes et, le dimanche, Cesarini et Aleman haranguèrent tour à tour la nation allemande. Le lundi 22, dans les députations, la majorité arrêta les termes du décret dont on avait décidé le principe le 17 et qui, en confirmant définitivement le vote du 5 décembre, fixait en Venaissin le rendez-vous donné aux Grecs. Sans rien brusquer, cependant, Aleman employa quelques jours encore à négocier, offrant à Cesarini qu'un délai très court fût donné aux Avignonnais pour exécuter leurs engagements et qu'une autre ville fût d'avance désignée, d'un commun accord, pour le cas où ils y manqueraient. Comme on était alors assuré de leur adhésion, cette concession n'en était pas une ; on le comprit bien dans le parti pontifical et déjà on avait renoncé à ftiire modifier le décret de la majorité.

(i) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. 5,6; Hnller, I. 448-449 ; Mansi XXXf 223-224; Bibl. Nat, ms. lat. i5o2, f» 65. ' '

Par un coup d'audace inouï, que le nonce archevêque de Tarente avait su faire approuver de Cesarini, on prétendait lui opposer en face un contre-décret, rendu au nom du Saint- Siège et du Concile par la minorité, pour convoquer lesynode gréco-latin à Florence, à Udine, ou, parmi d'autres villes également agréables au Pape et aux Grecs^ celle qui le plus promptement fournirait l'argent et les galères; ce texte portait encore que les Pères attendraient, sans se déplacer, l'arrivée des Orientaux en Occident et que des ambassadeurs seraient envoyés à Constantinopleet feraient leur possible pour amener Paléologue à Bâle ; par ces deux derniers articles, le parti pontifical cherchait à montrer qu'il ne voulait pas préjudicier à l'autorité des Conciles, mais les circonstances étaient plus nettes que les textes et le décret proposé par Cesarini n'avait rallié que les partisans avérés d'Eugène (i). . Donc, le vendredi 26, dans l'assemblée géne'rale tenue en préliminaire de la session où le décret devait être promulgué, le président conclut en faveur de celui qu'avait élaboré la minorité ; on le hua, on le siffla et, pressé de conclure conformément au vote de la majorité, il refusa ; comme lui, Cervantes et l'archevêque de Tarente; Aleman conclut à leur place. La session fut fixée au lendemain.

Afin d'y mener les choses à son gré, il se fit désigner pour y célébrer la messe pontificale ; sans se hâter, toutefois, le 27 au matin, il alla rejoindre dans les députations les Français qui cherchaient encore par quelle concession la minorité pourrait être satisfaite et le choix d'Avignon maintenu. Mal leur en eût pris, s'ils n'eussent été avertis à temps que leurs adversaires, assemblés dans la cathédrale, s'apprêtaient à tenir leur session sans eux. Aleman y court et trouve l'archevêque de Tarente, assis à sa place et prêt à célébrer; sur ses pas, ses partisans arrivent, criant à la trahison ; on vocifère et, sans l'intervention des bourgeois, le sang coulait peut-être. Enfin, d'un com-

(i) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. 6; Mansi, XXXI, 224.

mun accord, on convient d'ajourner la session et les Pères, quittant la cathédrale, entrent en foule dans une maison voisine. Les discussions y reprenaient leur fracas lorsque, sur l'initiative d'Allemands et d'Espagnols et comme s'il y avait, remarque le chroniqueur, plus de chance de s'entendre en changeant de local, il est décidé que les négociations entre les deux partis recommenceront au couvent des Prêcheurs.

Elles durèrent plusieurs jours, mais ne pouvaient aboutir. Le 3 mai au soir, chaque parti s'assembla pour prendre ses dernières dispositions, les partisans de Cesarini se réunirent chez les Mineurs et ceux d'Aleman dans sa propre maison. Puisque la minorité voulait, comme la majorité, publier son décret, l'une et l'autre cherchait à s'assurer la victoire en désignant le personnage qui célébrerait la messe de session et celui qui monterait en chaire y lire le texte à promulguer. Pour célébrer, Cesarini et les siens nommèrent un abbé de l'Ordre teutonique et l'évèque de Lissabon pour donner lecture du contre-décret ; ainsi, par coquetterie, le parti italien se faisait représenter par un Allemand et un Portugais. De même, les Français chargèrent un Italien, l'évèque d'Albenga, de prendre place en chaire, mais pour la messe on choisit Aleman luimême, afin que, de sa dignité de cardinal, il écrasât le délégué du nonce.

Le lendemain matin, dès l'aube, il occupait son poste, assis près de l'autel sur le fauteuil présidentiel, lorsqu'arriva l'abbé teutonique escorté de gentilshommes armés; s'il n'eût été protégé par son chapeau, Louis était jeté hors de la cathédrale. Autour de la chaire, cependant, les adversaires en allaient venir aux voies de fait, lorsque les bourgeois de Bàle se présentèrent avec leur évêque.qui parla pour la paix ; ensuite le bourgmestre rappela aux Pères les bonnes relations de la ville et du Concile, les supplia de ne pas couvrir d'opprobre leur cité en y ouvrant un schisme, leur offrit la médiation de l'Empereur. Talaru se levait quand Cesarini, l'interpellant, lui rappela que c'était à lui à répondre et il remercia les citoyens avec tant

d'onction que beaucoup en pleurèrent; après lui, l'archevêque de L3'on défendit habilement son parti et Cervantes, à son tour, après avoir protesté qu'il désirait la paix, reprenait tous les arguments de ses amis, lorsque les vociférations l'interrompirent; toutefois, il proposa encore un arrangement: le décret pour Avignon serait voté et les Grecs y viendraient, s'ils voulaient ; autrement, ses ambassadeurs en aviseraient le Concile, qui choisirait alors entre Bude, Vienne, Bologne, Parme ou Verceil. Cette motion était spécieuse; pour en parler, les chefs se tirèrent dans les angles et, lorsqu'enfin notre Cardinal eût célébré la messe,la session de nouveau fut ajournée, au grand soulagement de pieux esprits qu'épouvantait l'imminence du schisme.

Mais, encore une fois, les négociateurs échouèrent ; le sort en était jeté et la session fut fixée au 7. Le 6 mai, comme devant, le parti français s'assembla chez Aleman ; les Bâlois s'y présentèrent, exhortant à la paix; on leur répondit qu'ils s'en pourraient occuper le lendemain, pendant la messe d'ouverture; que, pour le moment, c'était perdre le temps et que les manœuvres de Cesarini à Bologne et Venise obligeaient la majorité à ne pas différer. Quand ses partisans, après avoir conféré avec lui, laissèrent le Cardinal, il était 2 heures après minuit. Déjà ce mardi 7 mai 1437 était arrivé, dont beaucoup aurait voulu que le soleil ne parût pas. Louis se coucha une heure et l'historien dit qu'il ne dormit point; on le croit : le jour critique de sa vie était venu ; en même temps qu'elle devait fixer tout le reste de son existence, la conduite qu'il allait tenir le lendemain devait influencer les destinées du Concile et de la papauté, des Eglises d'Orient et d'Occident; doutait-il, hésitait-il, ou ne dut-il son insomnie qu'à sa jo3^euse ardeur ?

A 3 heures du matin, il se leva; une heure après, il était à la cathédrale, revêtu des ornements pontificaux pour dire la messe et célébrer la session, la tête chargée d'une mitre alourdie d'or et de pierreries ; jusqu'après midi il allait la porter,

et cet exploit lui valut l'admiration, peut-être ironique, de l'humaniste Piccolomini,qui le rangeait, à ce propos, au nombre des héros. De même.révêque d'Albenga avait fait occuper la chaire et quand un moine, envoyé par le nonce archevêque de Tarente. se présenta, la place était prise ; l'émissaire du parti pontifical prétendit s'en emparer par la force, mais les gens d'Aleman le repoussèrent en tirant leurs épées, dont il eût pu sentir la pointe si lui même il n'eût dégainé. Cependant, sur la place, devant l'église, les citoyens se massaient en armes : la consigne était de séparer les adversaires s'ils en venaient aux mains.

Peu à peu, par groupes animés, les Pères pénétraient dans la cathédrale et, à »î heures, tout le monde était présent : Aleman commença la messe pontificale, qui devait durer près de sept heures. Dans l'assistance, l'émotion était à son comble ; on pleurait, tous les cœurs se serraient et l'on voulait douter encore de la terrible éventualité. De cette appréhension universelle, quelques-uns profitèrent pour interrompre la cérémonie et proposèrent que le décret de la majorité fût publié d'un commun accord sous réserve que, si les Grecs refusaient d'}' répondre, Bologne alors leur serait assignée comme lieu de rendez- vous. Mais remettre àConstantinople le soin de décider pour ou contre Avignon, c'était y renoncer et tout amendement à son projet entraînait la défaite du parti d'Aleman. De ce côté, on répondit donc aux conciliateurs qu'on ne pouvait accepter leur motion sans le consentement du roi de France et surtout qu'il était dangereux de traiter publiquement cette affaire, que c'était inviter les Grecs à ne tenir aucun compte du futur décret. On convint alors que deux cardinaux négocieraient la chose en tête à tête et Cervantes monta les degrés de l'autel pour y rejoindre Aleman, toujours prêt à reprendre sa messe. Ils conférèrent longuement sous les veux de la foule anxieuse ; un moment, on espéra, puis on crut que tout était perdu ; Cervantes, en effet, quittait notre Cardinal, mais un nouvel espoir naquit lorsqu'on le vit remonter à l'autel et

reprendre la conversation ; une fois encore il dut revenir à ses amis pour leur communiquer les exigences ou les propositions d'Aleman ; un troisième entretien, s'il faut en croire un récit d'ailleurs assez confus, allait amener l'entente et l'on n'était plus qu'à deux ou trois doigts de la paix, lorsque la majorité demanda que deux de ses membres, le doyen de Lubeck et l'archidiacre de Metz, fussent adjoints aux cardinaux négociateurs. Fut-ce à l'instigation de Louis, fut-ce défiance contre lui de ses propres partisans, l'une et l'autre conjecture est vraisemblable. Quoiqu'il en fût, cette exigence fit évanouir les dernières chances d'accord que, d'ailleurs, notre historien s'était sans doute exagérées, comme la plupart des Pères, aveuglés par l'émotion sur leurs profondes divergences. Ce n'était pas une équivoque, une rédaction subtile ou un ajournement qui pouvaient écarte'' cette crise où tendaient tous les événements des dernières années.

Il était plus de midi ; le vieux patriarche d'Antioche avait repris sa place et demandait qu'on ne perdît plus le temps en discours superflus : chacun revint à son banc, pleurant et soupirant; journée étrange, disait-on, où tant de mal fut fait par des hommes qui ne le voulaient pas. Aleman cependant avait fini sa messe; l'évêque d'Albenga montait en chaire et déjà les chantres entonnaient les prières accoutumées, lorsqu'on les fit taire et que les négociations reprirent; une dernière fois, les médiateurs avouèrent leur impuissance et, vers deux heures, les oraisons furent chantées qui devaient précéder la lecture du décret. L'évêque d'Albenga était toujours en chaire et son antagoniste, le prélat portugais, s'était posté sur le banc des protonotaires, entouré de jeunes gens solides. A ce moment tragique, Robert Auclou, ambassadeur du duc de Bourgogne, déclara qu'il répondait de la concorde si, pour la faire, on donnait à l'archidiacre de Metz et au doyen de Lubeck le temps seulement d'un pater noster. A cette offre, suggérée peut-être par Aleman, pour rejeter sur ses adversaires la responsabilité du schisme, l'archevêque de Tarepte répondit en

refusant les deux arbitres qu'un seul parti avait choisis. Comme il finissait, chacun des évêques-lecteurs se mit à lire son décret aussi fort que possible ; ni l'un ni l'autre n'était entendu. De son fauteuil de président où, dit Jean de Ségovie, peu coutumier de ces expressions pittoresques, il semblait brûler comme dans un four, Aleman interpellait vivement, pour le faire taire, le prélat portugais; même, n'}' tenant plus, il se leva et, s'approchant, le somma de cesser par de vifs propos, où les voisins distinguèrent les mots de privation, d'inhabilitation, d'excommunication. L'autre ne s'en hâtait que davantage et bientôt il eut fini, de sorte que la minorité entonna le Te Deum, couvrant la voix de l'évêque d'Albenga, dont le texte était plus long; la majorité fit si grand bruit que les Italiens cessèrent de chanter et, du décret de notre Cardinal, la lecture s'acheva dans le silence. Le Te Deum fut repris alors avec ensemble, mais aux place t les non placet se mêlaient dans le fracas et beaucoup criaient, avec larmes : non placet conlrarietas et diinsio Spiritui Sancto (i).

La tâche d'Aleman restait immense ; il fallait assurer l'authenticité de son décret contre celui de la minorité, amener les Avignonnais à en exécuter les clauses, lui procurer les sympathies des puissances occidentales et lui obtenir l'assentiment des Grecs, s'il était possible; sinon, s'en servir comme d'une arme pour écraser la tiare à l'exaltation des conciles généraux.

Dès le 8 mai, lendemain de la mémorable session, il se mit à l'œuvre en convoquant exiraordinairement les députations sans le gré de Cesarini qui, seul, en avait le droit en qualité de président. Des mesures de salut public furent proposées aux Pères, invités à constituer un tribunal qui jugerait les perturbateurs,à remplacer les membres de la minorité qui se trouvaient en charge, à pourvoir enfin à la sûreté de la bulle conci-

(i) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. 8 et 9; Mansi,XX.X.I, 223-229.

liaire(i). Seule, cette dernière motion passa immédiatement, car l'urgence en était évidente. C'était en février 143-2 que le Concile avait fait faire un sceau pour sceller ses actes et préposé quatre commissaires à sa garde (2) ; actuellement, l'apposition de cette bulle sur l'un ou l'autre des deux décrets en présence en devait faire l'infaillible expression de l'Esprit-Saint. Or, Cesarini avait enlevé le sceau à ses gardiens et le retenait chez lui, refusant de le remettre aux commissaires chargés de buller le décret de la majorité qui, vainement, en appelait contre lui aux bourgeois et à l'Empereur. Aleman fit donc décider que trois Pères seraient commis à liquider cette affaire : deux de ses partisans, l'archevêque de Palerme et l'évêque de Burgos, furent nommés avec Cervantes; ils plombèrent la bulle sur le décret de notre Cardinal et, le i5 mai, désignèrent pour le porter en Venaissin l'archidiacre de Metz et Roldophe de Rudesheim, avec ordre de les rapporter si, sous les douze jours à dater de la présentation qu'ils en feraient, la ville ne versait pas le reste des 70.000 florins (3).

Deux jours plus tard, partirent les délégués de la minorité, les évéques de Digne et de Lissabon avec Nicolas de Cusa ; ils allaient à Bologne, où se trouvait le Pape, pour de là se rendre à Constaniinople et en ramener les Grecs au lieu qu'on choisirait d'après le décret Cesarini. Avec une prévoyance qui manqua toujours au parti d'Aleman, dont une multitude soupçonneuse faisait la force et la faiblesse, tout était précisé dans leurs instructions et ils devaient se présenter en Orient comme les vrais exécuteurs des engagements pris jadis par le Concile et de ses volontés actuelles; afin de mieux y réussir, ils devaient se hâter assez pour prévenir les ambassadeurs de la majorité (4). Au plus rapide, en effet, la victoire devait appartenir.

( i) Jean de Ségovie, 1. XI. ch. 1 1.

(2) Ibid., 1. II, ch. 19.

(3) Ibid., 1. XI, ch. 11 et 12 ; Haller, I, 451-454

(4) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. i3 ; Haller, I, i58, 459-463.

En attendant des nouvelles, qui d'Avignon et qui d'Italie, les Pères passèrent quelques jours paisibles. Mais, dès le mois de juin, des protestations, probablement suggérées par notre Cardinal, parvinrent à Bàle contre le choix de Florence arrêté par la minorité; l'Empereur s'en plaignait, comme le duc de Milan et le roi d'Aragon. Avec les ambassadeurs de celui-ci, ennemi politique d'Eugène, l'archevêque de Tarente eut une violente altercation ; Aleman y intervint, non plus, remarqua-t-on, comme chef de parti, mais comme le représentant qualifié du Concile ; il soutint qu'il était oiseux de discuter encore la désignation faite en faveur d'Avignon, puisque quatorze fois, ajoutait-il, malgré la plus tenace opposition, les Pères avaient maintenu leur décision ([).

Déjà donc il exerçait, de fait, la présidence à Bàle quand, le i'3 juin, un coup de foudre y éclata qui le servit encore. Au milieu de la nuit, le secrétaire de Cesarini, un familier du même cardinal et un agent florentin (2) arrachent le fond du cofîre où se trouve la bulle conciliaire, plombent le décret de la minorité et remettent la planche en place sans avoir touché aux serrures. Toutefois, la chose revient aux chefs de la majorité'; on les avertit que, ainsi scellé, le contre-décret va être emporté secrètement en Italie et présenté en Grèce comme authentique. Pour l'intercepter, Aleman et ses amis envoient sur tous les chemins, avec ordre d'arrêter le courrier italien, qui ne se met en route que le i(); ce jour-là, las de sa faction, l'un des émissaires de notre Cardinal, familier du patriarche d'Aquilée, rentrait par la petite Bâle, quand il aperçoit son homme; un cocher lui prête main-forte en barrant le chemin; décret et lettres officielles et privées, il saisit tout, échappe à l'Italien et rentre en barque chez son maître. Le patriarche avise aussitôt le bourgmestre; en vain, l'archevêque de

(1) Jean de Ségovie, 1. XI, ch. i3 et 14.

(2) Robert des Martelli {ibid., ch. 1 3), le même, sans doute, qui renseignait les Médicis (Gecconi, doc. 99).

Tarente, désespéré, réclame ; les pièces sont remises aux chefs delà majorité et Aleman prit alors connaissance de ces lettres où il était beaucoup parlé de lui dans les termes qu'on pense (i).

Le lendemain, au milieu de l'émotion générale, les députations furent invitées à créer douze juges qui châtieraient les auteurs de la fraude ; de cette motion, le ton était bref et violent, tout révolutionnaire. Prenant les devants, Cesarini tenta de se défendre et dit qu'il n'était pour rien dans cette affaire, que, dès le 17 mai, les délégués de la minorité étaient partis avec son décret non scellé. L'excuîe était malencontreuse ; Aleman le releva, s'étonnant, disait-il, que son collègue eût participé à pareil complot ; en prenant la parole, il avait, cette fois, expressément annoncé qu'il parlait au nom du Concile ; la nouvelle situation du président lui en donnait le droit (2). Le procès des faus^^aires s'instruisait cependant, avec force incidents ; le nonce fut condamné à garder les arrêts chez lui et son avocat, remis à la police des Pères, trouva un asile chez l'évêque de Bâle ; alors, l'interdit fut jeté sur la ville et bientôt levé. Enfin, le 5 juillet, l'archevêque de Tarente se présenta devant l'assemblée générale ; il fut hautain, se moqua des arrêts qu'on avait prétendu lui infliger, soutint, contre toute vraisemblance, qu'il n'avait pas donné d'ordre pour l'effraction du coffre de la bulle, ajoutant qu'il en aurait eu le droit et qu'il eût dû le faire ; la hardiesse était grande et Aleman s'en indigna ; mais le représentant du Pape n'avait plus à ménageries Pères ; son œuvre auprès d'eux était finie depuis que, par le contre-décret, .il prétendait avoir obtenu la translation du Concile en Italie. Le 19 juillet, comme on discutait encore son cas en assemblée générale, il quitta Bâle sous une forte escorte (3). Dans la suite, on abandonna son procès pour entamer celui du Pape.

(i) Jean de Ségovie, 1. XT, ch. i5 et 18; cf. Bibl. Nat., ms. lat. i5o2, fo 77.

(2) Jean de Ségovie, l. XI, ch. 16.

(3) Ibid., ch. 17 et 20.

Son départ marqua la clôture, à Bàle, de la discussion relative au concile gréco-latin ; avant donc de conter la suite des événements, voyons, en quelques mots, le triste épilogue de cette affaire. Au cours de ce même mois de juillet 1437, on apprit que les Avignonnais avaient quelque temps hésité à verser ce qu'ils devaient encore, détournés qu'ils en étaient par l'archevêque de Crète, agent pontifical, armé d'une copie du décret delà minorité; mais que, reconnaissant les vraies intentions du Concile en vo3^ant arriver, revêtu du sceau de plomb, le décret de la majorité, d'enthousiasme et sous le délai fixé, malgré la pression du Pape et de son allié, le roi René, ils avaient avancé le reste des 70.000 florins (r). Le décret du 7 mai devenait donc exécutoire et les quatre ambassadeurs désignés par les Pères pour l'aller notifier en Grèce auraient dû prendre immédiatement la mer. Mais l'un d'eux tomba malade, qu'on attendit longtemps et vainement (2); ensuite, un obstacle fut soulevé par leur amiral, le savoyard Nicod de Menthon, qu'en 1.4.3G Aleman lui-même avait présenté à Baie; il y avait reçu alors l'étendard de gueule aux clefs d'argent et pris l'engagement d'aller chercher les Grecs à Constantinople moyennant 5 .800 ducats par mois et quelques indemnités ; notre Cardinal^ avec la nation française du Concile et la ville d'Avignon, disait-il, lui avaient, en outre, fait des promesses qui n'avaient pas été tenues (3). Sous ce prétexte, il refusa de partir à l'ordre des ambassadeurs qu'il devait transporter, trahison si grave qu'on la supposa bien payée par le Pape (4). Lorsqu'enfin, àla fin d'août, abandonnés

(i) Par délibération du 3i mai (Arch. d'Avignon, boîte 40) ; Haller, I, 455-458; Jean de Ségovie, 1. XII, ch. 2 ; cf. Bihl. d'Avignon, ms.2149, pièce 7.

(2) Haller, I, 463.

(3) Jean de Ségovie, 1. X, ch. 21 et 22 ; Mugnier, Nicod de Menthon à Constantinople, dans les Mémoires de la Soc. Savoisienne d'Hist. et d'Arch., XXXII, p. 39, 54 et passim ; Haller, IV, 322, 325. etc.

(4) Jean de Ségovie, I. XIII, ch. 10 ; Platina, 265.

par leurs deux collègues, les évêques de Lausanne et de Viseu décidèrent leur amiral à quitter le port de Gènes (i), leurs concurrents, délégués d'Eugène et de la minorité, mieux servis^ allaient arriver à Constantinople.

Ils 3^ entrèrent le 3 septembre 1437 et s'y donnèrent pour les représentants du Pape et du Concile enfin réconciliés. A cette bonne nouvelle, la joie fut immense et Jean de Raguse lui-même, le fidèle ambassadeur des Pères, s'y trompa. Bientôt toutefois, l'arrivée des émissaires de la majorité le désillusionna, mais il fut seul à se rallier tristement à eux. Aux offres tardives du parti d'Aleman, après les plus pénibles discussions, Paléologue répondit que, ni quant au choix de la ville, ni quant au délai fixé, ni quant à l'entente avec le Saint- Siège, le Concile n'avait tenu aucun de ses engagements; qu'ainsi délié lui-même de toute obligation, il acceptait l'invitation du Pape. Il partit donc sur les galères pontificales, tandis que les évêques de Lausanne et de Viseu reprenaient le chemin de Bàle, où ils arrivèrent à la fin de janvier (2).

Si cependant les Grecs préféraient traiter avec Eugène, ils ne s'étaient pas laissé duper par ses représentants et savaient bien que, nonobstant le décret de la minorité, le Concile siégeait toujours en Allemagne; qu'il finît par adhérer à la combinaison italienne, ils voulaient encore l'espérer, car, autrement, quel secours contre les Turcs attendre de l'Occident s'il se divisait en deux obédiences ? Pareille attitude chez les Orientaux montre quelle autorité restait aux Pères, même après leur échec de Constantinople, dont on a parfois exagéré la portée. Débarqué à Venise, Paléologue les invitait par lettre du 25 février 1438 à venir à Ferrare,où Eugène avait transféré le Concile de Bàle en exécution du décret Cesarini ; cette assemblée s'ouvrit le 9 avril, sans qu'Aleman y pariit ni les siens. A leur absence, malgré les sollicitations du Saint-Siège,

(1) Haller, I, 464.

(2) Cecconi, doc. 164 et 167; Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 9, 12, i3 et 14.

les Grecs furent longs à se résigner, mais inutilement retardèrent-ils encore de plusieurs mois le commencement des débats, appelés en Occident par les Pères de Bâle, ils devaient en repartir sans les avoir rencontrés (i).

Quant aux Avignonnais, vainement Charles VII continuait à s'intéresser à la perception de la décime sur laquelle était gagé le prêt qu'ils avaient fait au Concile; vainement Jean Filliol, prévôt de Grasse, s'intitulait « collecteur général des indulgences et de la décime décrétées par le concile de Bàle, pour la réconciliation et le joyeux avènement des Grecs», le contrat de 1437 pesa longtemps sur les finances municipales aussi bien que sur celles des Pères ; il est vrai que les indulgences produisirent mille florins rhénans à Nuremberg, autant à Mayence et en Flandre; à Genève, le quart; mais, outre les 70.000 florins qu'il devait à la ville d'Avignon, le Concile avait à payer les lourds frais d'ambassades en France, en Savoie, en Bourgogne, à Milan; ses banquiers le pressaient et n'hésitaientpas à poursuivre canoniquementcertains souscripteurs, plus riches de zèle que d'argent, dont notre Cardinal ; dix ans plus tard, en 1447, malgré de pénibles sacrifices, la dette avignonnaise n'était pas liquidée (2).

On n'avait pas attendu à Bàle, pour ouvrir un autre débat, la solution bien prévue de l'affaire gréco-latine. Avant même le départ de l'archevêque de Tarente et l'assoupissement du

(i) Cecconi, dcc. 186; Raynaldi, a. 1438, n" 6, note de Mansi ; Vast, 63-65; Hefele, VII, 669-670, 675-679.

(2) Arch. d'Avignon, boîtes 34, 38, 43 et Délibérations, 2e registre, au 17 avril 1447 ; Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 16; 1. XIV, ch. 19; Bibl. d'Avignon, ms. 2149, nos 5 et 6; Bibl. de Lausanne, ms. G. 863, fos 61 v" à 63vo; cf. Rey, Louis XI et les Etats Pontificaux, dans le Bulletin de V Académie Delphinale, 4e série, XII, 265 ; et la publication, commencée pendant que le présent ouvrage était en cours d'impression et non encore achevée, de M. Labande, Projet de translation du concile de Bâle en ^v/jÇfnt»;2,dans les Annales de la Société d'Etudes provençales, Aix-en-Provence, 1904.

conflit des décrets, le 17 juillet 1437, un monitoire contre le Papee'tait soumis aux députations ; dans cette pièce, on reprenait les choses au point où elles avaient été laissées en Janvier 1436, quand on avait commencé la campagne d'Avignon ; tous les griefs contre Eugène subsistaient; de nouveau, on lui reprochait ses infractions aux décrets de réforme, ses manœuvres contre l'autorité du Concile et la sécurité de ses membres, la mauvaise administration de ses Etats ; on déclarait l'Eglise en danger, on sommait le Pape de comparaître sous les soixante jours, à peine de voir procéder contre lui canoniquement ; comme lui, tous les cardinaux étaient cités. Votée par les députations, cette motion fut attaquée en assemblée générale par Cesarini, non qu'il niât le droit du Concile, mais il en faisait une affaire de C9nvenance et d'opportunité ; un des orateurs de la majorité lui répondit en insistant sur l'accusation de simonie lancée contre Eugène à propos des annates perçues en Curie, depuis leur abolition par les Pères; Cervantes aussitôt répliqua qu'à l'entendre simoniaques aussi seraient tous les prélats dont son propre chef, Aleman, à la Chambre apostolique, avait jadis exigé la taxe. A cette pointe maligne, notre Cardinal répondit comme il put, gêné qu'il était quelquefois dans sa posture de gentilhomme démocrate. Fut-ce pour s'être vu ainsi mis en cause que le 29 juillet, requis après Cesarini et Cervantes de conclure sur le monitoire, il s'en excusa à son tour, sur ce qu'il ne pouvait si ouvertement s'associer à une citation lancée contre le Sacré Collège, pur prétexte, car le ton du manifeste était fort modéré en ce qui touchait ses collègues les cardinaux. N'avait-il pas plutôt calculé cette éclipse momentanée pour rendre au Concile son impersonnalité et démentir ses adversaires, qui s'en allaient répétant que l'assemblée n'était plus qu'une bande à son service ? A sa place, le monitoire fut conclu parle patriarche d'Aquilée et publié le 3i juillet, en la vingt-sixième session (i).

, (i) Jean de Ségovie, I. XII, ch. 3 à 5 ; Mansi, XXXI, 234 et 237; Hefele, VIT, 65o.

En assignant le Pape sous un délai fixé, on revenait aux procédés les plus révolutionnaires et, à moins d'une soumission de plus en plus improbable d'Eugène, c'était marcher au schisme. Afin d'en détourner les Pères, deux fois, au cours de l'été, Sigismond intervint, soutenu par les Electeurs de l'Empire; malgré leurs ambassadeurs, malgré Cesarini, Aleman fit maintenir la décision du 3i juillet, et le soixantième jour échut sans que le Pape eût donné signe de vie. Session fut, en conséquence, convoquée pour le i*^'" octobre; le légat demanda que, ainsi qu'on avait fait lors du premier procès, on se bornât à constater la contumace d'Eugène sans la déclarer expressément, ajoutant avec éloquence qu'autrement il devrait quitter Bâle, s'il n'y pouvait plus travailler pour le bien de l'Eglise. Interrompu, il reprit qu'on l'entendît patiemment, parce que ce pouvait être son dernier discours ; que, déjà, depuis la citation du 3i juillet, il s'était ordinairement abstenu de paraître aux assemblées générales ou dans les députations; « enfin, ajouta-t-il, si j'ai rendu quelques services au Concile, qu'on les pa3'e en prolongeant un peu le délai marqué au Saint-Père j». A ces paroles du président qui, jadis, avait sauvé l'existence de l'assemblée, quelques-uns s'émurent, mais Aleman s'empressa de combattre la prorogation et la majorité tint bon ; après que notre Cardinal eut, comme le 3i juillet, laissé le soin de conclure au patriarche d'Aquilée, Cesarini se retira, on célébra la messe et le décret fut promulgué, qui déclarait le Pape contumace (i).

Eugène, en effet, n'avait pas songé un instant à satisfaire aux injonctions du Concile ; depuis 1434 il avait su mettre le temps à profit et rétablira Rome et dans ses Etats son autorité temporelle; les sympathies de l'Europe, déçues à Bàle, commençaient à lui revenir; enfin son récent succès à Constantinople écartait toute idée de capitulation. Sûr d'une victoire que seule devait ajourner la persévérance de notre Cardinal, le

(1) Jean de Ségovie, I. XII, ch. xi

Pape voulut dénouer brusquement une situation que, depuis longtemps, il était las de subir; le i8 septembre 1437, une bulle décida que les Pères auraient à se disperser et à venir siéger à Ferrare, ville où le Souverain Pontife convoquait les Orientaux. C'était, en réponse au monitoire de juillet, une formelle déclaration de guerre; on l'apprit le 5 octobre à Bàle par deux émissaires d'Aleman, revenus en toute hâte de Bologne ; ils contaient que les cardinaux souscripteurs de cette bulle avaient été, par force, obligés de signer après avoir été, par surprise, amenés au palais apostolique ; que le Pape avait résolu d'anéantir le Concile (1).

Cette grave nouvelle n'eut pas pour effet de précipiter les événements ; au contraire, Aleman et ses amis pensèrent que, la rupture étant ainsi consommée par Eugène, il n'y avait plus aucun péril à se prêter aux efforts, nécessairement stériles, que les conciliateurs pourraient tenter encore; que, même, il importait de se réserver l'apparence de la longanimité pour conserver l'amitié des princes qui devaient, un jour ou l'autre, décider de la victoire. Précisément à cette époque, on avait à répondre aux observations que l'Empereur et les Electeurs venaient de présenter afin qu'on ajournât le procès du Pape; à l'examen de cette atfaire, une commission avait été nommée dont notre Cardinal faisait partie. Ce fut bien certainement sous son inspiration que, le 7 octobre, on répondit favorablement aux ambassadeurs allemands : par considération pour leurs maîtres et nonobstant les torts d'Eugène, un nouveau délai de soixante jours lui était octroyé. Bien plus, dans le décret que, cinq jours plus tard, on promulgua pour casser la bulle du 18 septembre et nier le droit du Saint-Siège à transférer un concile, on s'appuya sur un acte de la onzième session, lequel accordait en ce cas au Pape quatre mois pour se justifier (2). Ainsi-, le délai concédé à la prière de Sigismond se trouvait annulé par cet autre, qui le doubla.

(1) Jbid, ch. 12.

(2) Jean de Ségovie, I. XII, ch. !3 et 14.

On apprit ensuite qu'Eugène avait publié contre le Concile une lettre encvclique; en réponse, un manifeste fut élaboré, qu'on soumit le 19 octobre à l'assemblée générale ; un ambassadeur de l'Empereur protesta, en invoquant l'ajournement dont on était convenu ; un membre de la majorité lui répliqua qu'il eût dû d'abord empêcher le Pape de lancer sa lettre et Aleman, toujours bien informé, exposa que ce factum avait été répandu dans le monde entier à plus de deux cents exemplaires; il conclut sur le texte proposé (i). La teneur en importe peu ; toujours au même réquisitoire les mêmes griefs étaient opposés ; il est plus intéressant de constater que notre Cardinal ne refusait plus de conclure au nom du Concile dès qu'il ne s'agissait pas de décrets tendant à la déposition du Souverain-Pontife, actes auxquels, par conscience ou par politique, il ne voulait pas encore s'associer trop ouvertement. Pour l'une ou pour l'autre raison, il laissait alors volontiers dormir les événements, que les agissements de la Curie lui auraient donné bien des occasions de précipiter. Mais on peut penser-que, si le schisme lui paraissait préférable à l'abandon des principes de Constance et de Bàle, il désirait retarder autant que possible cette lamentable extrémité. D'autre part, pourquoi détacher trop tôt le fruit qui mûrissait ? Depuis que le projet d'Avignon avait échoué, rien ne pressait plus; en donnant aux princes d'illusoires satisfactions, en conservant au Concile l'allure calme et charitable qui seyait, en laissant Cesarini s'éloigner lentement des Pères, Aleman évitait de se compromettre par des éclats intempestifs contre son collègue et accroissait son influence en en faisant désirer l'entier épanouissement.

Novembre et partie de décembre se passèrent ainsi dans l'expectative.Devant cette inertie de notre Cardinal, le présidentlégat prit le parti de rouvrir lui-même le débat: il présenta, le 20 décembre, une proposition visant à rétablir l'accord avec le

(1) Ibid., chap. 14.

Saint-Siège \ il demandait qu'on révoquât le mon itoire de juillet, faisant espérer qu'alors le Pape retirerait la bulle de translation et qu'on s'entendrait sur le choix d'une ville où les Grecs pourraient venir, s'ils n'acceptaient ni Avignon ni la Savoie. De restreindre le conflit à cette affaire, c'était, depuis bien des mois, la tactique de Cesarini ; il feignait d'ignorer les autres griefs du Concile contre Eugène, de manière à concilier sa nouvelle attitude avec ses actes antérieurs et, sans doute, il n'y sentait lui-même aucune difficulté. A sa motion, pleine d'une habileté pathétique, Aleman répondit en personne, disant qu'il s'y trouvait du miel et du vinaigre; il rappela les diligences faites par l'assemblée pour tenir les engagements pris avec l'Eglise orientale, les obstacles mis par le Pape à ses opérations financières, d'autant plus nécessaires que lui-même il n'avait pas ouvert son trésor à cette occasion; la contreambassade, enfin, qu'il avaitenvoyéeà Constantinople, quand il avait vu que les Pères avaient réussi à préparer r union. « Jamais, prétendait notre Cardinal, le Souverain Pontife. n'a voulu consentir aux vœux de l'assemblée en ce qui touchait la désignation du lieu, la concession des indulgences, l'octroi des saufsconduits; toujours il a cherché à se réserver le choix de la ville et cette question, pourtant, plus de vingt fois remise en délibération par nos adversaires, a toujours été tranchée de la même façon ; enfin, au moment où nos ambassadeurs parvenaient en Grèce, il a prononcé la dissolution du Concile et ce n'est pas pour faciliter la réconciliation de l'Eglise orientale, c'est pour échapper à notre justice. Le légat, dans sa motion, parle de confier à l'Empereur le soin de négocier la paix ; la paix, le Pape, d'un seul mot, pourrait la rendre à la Chrétienté,et comment ? En suivant simplement les conseils que notre président lui-même donnait, voici cinq ans, en pareilles circonstances », Aussi adroitement mis en cause, Cesarini répliqua longuement, soutenant que, médiateur, il avait à condamner tantôt certains actes d'Eugène et tantôt ceux du Concile; pourquoi, disait-il, rechercher de quel côté les torts

avaient été? Quand une mère est en danger, ses fils doivent la secourir avant de disputer auquel en est la faute; pour lui, c'est à la paix qu'il voulait travailler, fût-ce malgré les Pères, fût-ce malgré le Pape.

Un orateur de la majorité, Tudeschi, archevêque de Palerme, essaya par trois fois d'opposer aux arguments du légat un discours bâti selon les règles de l'Ecole. Mais Cesarini, ordinairement plus patient, lui enlevait la parole et demandait qu'on délibérât d'abord sur sa motion ; alors Talaru, archevêque de de Lyon, lui reprocha, non sans véhémence, d'avoir été luimême, par son ambassade schismatique à Constantinople, le principal auteur des troubles de l'Eglise. Le président protesta qu'il pardonnait à ses insulteurs et quitta la séance ',1e patriarche d'Aquilée proclama le rejet de sa motion (i ).

Ainsi, encore une fois, Aleman s'abstenait de conclure sur un vote auquel ses discours venaient de contribuer. En toute chose, il observait alors même réserve. La dernière assemblée générale que présida Cesarini fut celle du 27 septembre 1437 ; mais Louis ne voulut point lui succéder immédiatement et ne prit le fauteuil que par exception, deux ou trois fois au plus, jusqu'à l'époque où le légat, en quittant Bàle. laissa une situation nette; c'est le patriarche d'Aquilée, son principal auxiliaire, qui gardait la place à notre Cardinal (2).

Le 24 décembre, cependant, l'archevêque de Palerme plaça son discours contre la motion de Cesarini qui répliqua et qui, trois jours plus tard, présenta une réfutation plus étudiée ; il parla trois heures, épuisant à faire entendre de vains discours l'ombre de crédit qui lui restait encore. De son échec, il eut une preuve dans la séance même, car l'un des ambassadeurs de l'Empereur, qui voulait le soutenir, fut interrompu violemment; on criait « Bulle d'or, bulle d'or », allusion à la promesse

(1) Jean de Ségovie, 1. XII, ch. 40,

(2) Bibl. de Genève, ms. lat. 61 .

faite autrefois sous cette forme, par Sigismond, de reconnaître toujours et de défendre le Concile (i).

Dans quelle suspicion il était tenu, le légat put alors le comprendre et perdre ses dernières illusions. Son départ, dont il avait menacé les Pères, était prévu, accepté, peut-être souhaité. Sans qu'il eût à reprocher à son successeur présomptif, Aleman, une attaque, une manoeuvre, une phrase déplacée, par le seul jeu de ces institutions que si longtemps, lui-même, il avait dirigées, on l'avait vu peu à peu écarté, isolé et, avant même de quitter Baie, il était comme un étranger au milieu du Concile. On l'oubliait déjà; les premiers jours de janvier se passèrent en discussions auxquelles il ne prit aucune part : le 9 au matin, l'archevêque de Palerme prononçait encore un grand discours contre l'ajournement du procès d'Eugène, de nouveau sollicité par les représentants des Electeurs, A midi, comme on se m.ettait à table, on apprit que le légat-président quittait la ville, sous la protection des soldats du marquis de Rotelen, fort inutile précaution. La majorité tint même à lui rendre un dernier hommage : les Pères, les ambassadeurs de France, de Castille, d'Aragon et les autres envoyés de princes, tout le Concile se précipita pour lui faire cortège quelque temps en dehors des murs; Aleman s'y rendit en personne, à quoi l'étiquette ne l'obligeait point, mais il voulait donner à son adversaire cette suprême preuve de son estime (2). Quelques-uns de ses partisans accompagnaient Cesarini et, lorsque la petite troupe eut disparu à l'horizon, sur le chemin d'Italie, notre Cardinal rentra dans Bâle, chef avoué du Concile dont il allait, plus de dix ans, à la face de l'Europe, défendre opiniâtrement les droits et l'existence.

(1) Jean de Ségovie, 1. XII, ch. 42-45,

(2) Jean de Ségovie, 1. XIII, ch. 4.

Page 1