‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 15 sur 90 · MANNING, ANGLAIS DE RACE ET D'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

MANNING, ANGLAIS DE RACE ET D'ÉDUCATION

Quand Dieu choisit dans une race un homme qu'il convertit et qu'il met en évidence sur le chandelier de l'Eglise, il fait à cette race une faveur des plus insignes. Cet homme, ayant en lui-même les aptitudes de son temps et de son pays, exerce facilement une grande influence. Tous ceux qui ont quelque chose de ses qualités et de ses tendances se rapprochent avec lui et par lui de la vérité et du bien. Si je puis employer une comparaison familière, il est, dans la main de la Providence, un oiseau d'attrait pour les autres oiseaux de même chant et de même plumage.

Nous en trouvons, dans notre siècle, de nombreux exemples. Qui ne connaît la puissance de

2i LE CAUDIXAL MANNING.

W Strossmayer chez les Slaves, celle de M^'" Gibbons en Amérique, de J\l^' Groke et de m^[ Walsh en Irlande, de M^*" de Ketteler et de M^"* Korum en Allemagne, et même en France, le prestige du cardinal Lavigerie, cet entraîneur incomparable à qui Ton prodigue les millions et les hommes, parce qu'il a le tempérament français, quoiqu'il jette tout sans compter dans les lacs équatoriaux, comme Gondé jetait ses bataillons dans les fossés de Fribourg?

Ge que chacun de ces hommes d'Église est pour son pays respectif, le cardinal Manning le fut pour l'Angleterre.

Pour acquérir l'influence qu'il a exercée, il n'a. pas dû se faire violence, ni lutter contre luimême. Anglais de race et d'éducation. Anglais de cœur. Anglais de style et de parole, il a trouvé dans son patriotisme une bonne partie de sa force et un grand moyen d'action.

Son père, gouverneur de la Banque et membre du Parlement, et, à ce double titre, fin politique et excellent homme d'affaires, lui transmit une situation qui le prédestinait à la vie publique. Sa mère, d'origine irlandaise, appartenait probablement à une famille catholique

qui avait abjuré; elle lui mit dans les veines une goutte de sang irlandais. Ce fut peut-être assez pour le prédisposer à Famour des fils de saint Patrick; ce fut certainement trop peu pour modifier son tempérament.

L'éducation qu'il reçut à Harrow et à Oxford affermit ses dispositions naturelles. Ces grands collèges conservent intactes les traditions nationales. On y puise à leur source, on y suce dans leur moelle les vrais principes anglais. Quoique tout ne fût point approuvé par lui dans cette éducation, Manning en garda néanmoins un perpétuel souvenir, et, sans la recommander à d'autres trop faibles peut-être pour la supporter, il trouvait qu'elle lui avait été personnellement très utile. Un évêque de France qui aurait traversé avec honneur le lycée Louis-le- Grand et l'École Normale serait toujours, pour ses camarades, un homme à part, un robuste, un ancien. Son titre de Normalien n'a pas desservi ]\F Perraud pour arriver à l'Académie.

B^ns une sphère plus modeste, nous avons tous constaté que nos collèges libres rapprochent fort utilement les futurs maires et les futurs curés , et ce n'est point là une des moindres rai-

sons de la conservation de la foi dans le Nord. Les relations scolaires donnent pour toute la vie une familiarité, une aisance de relations, et des droits que personne ne révoque en doute.

Manning avait ces titres auprès des plus hauts placés de ses compatriotes.

Aussi aimait-il son vieux collège de Harrovv ! Il l'aimait de cet amour poétique et passionné, où l'imagination tient autant de place que le cœur, et que nos voisins appellent romantique. Le 13 juillet 1888 était le premier jour du cricket-match entre Eton et Harrow. A cette occasion, un groupe (T Harroviens de diïïérents Ages s'étaient donné rendez-vous pour dîner ensemble. Il y avait parmi eux lord Spencer, sir Robert Peel, M. Asliley, M. George Russel, etc., les plus illustres noms de la Grande-Bretagne. On invita le Cardinal, qui prenait tout juste alors ses quatre-vingts ans (il est né le lo juillet 1808). Il refusa l'invitation au repas, parce qu'il ne dînait plus dehors; mais il ne voulut pas manquer l'occasion de se trouver avec des anciens de son école. A peine le dîner fini, on le vit apparaître : il s'assit dans le cercle, et se mêla à la conversation avec le plus joyeux

entrain. Il était en veine d'anecdotes. Il en savait beaucoup , ayant été , durant sa longue carrière , en relation avec les plus illustres personnages, et il les racontait spirituellement. Il ne quitta point la réunion avant la fin.

Il gardait le même souvenir, et plus profond encore , de son collège de Balliol à Oxford. — Oxford , quel nom pour les Anglais ! Il faut avoir vu cette petite ville calme , avec ses vieux collèges gothiques ou Renaissance, drapés superbement de lierre , entourés de jardins fleuris , d'arbres séculaires , de prairies , de cours d'eau, le tout d'une verdure opulente et d'une fraîcheur exquise; il faut avoir visité ces chapelles aux boiseries sculptées, ces réfectoires larges et hauts comme des nefs d'église , ces salles d'actes ornées de toiles de Rubens ou de van Dyck et de portraits de grands hommes ; il faut avoir respiré cette paix sereine , cette liberté noble, cette magnificence simple de grands seigneurs , ce parfum d'antiquité; il faut avoir vécu dans l'un de ces trente collèges vénérables , vrais couvents de science , rangés comme autour d'un sanctuaire, autour de la Bodléienne dont la coupole domine leurs clochers à jour,

pour comprendre rattacbemeni d'un ancien d'Oxford à son université.

Manning était fier de lui avoir appartenu. Ue îvas proud that he was an Oxford-man (1). Il était fier de son Balliol où il avait étudié Platon et Aristote , qui ne sortirent plus de sa mémoire et vinrent souvent orner ses écrits de leurs belles sentences. Il se montraitjaloux de sa réputation : (( J'espère , écrivait-il à quelqu'un qui lui avait signalé parmi les élèves une tendance à la mollesse, j'espère que nous avions, nous, plus de vitalité et de virilité que ces Anacréons modernes. Gela me rend inquiet pour mon cher Balliol. Il avait coutume de former des hommes. Je compte bien qu'il ne finira point par nous donner des My siens. » — Un autre jour il recommandait à un étudiant d'apprendre l'itahen : « Faites, disait-il , pour l'honneur de Balliol ce que je faisais moi-même quand j'y étais. Je pendais au-dessus de mon lavabo une liste des verbes italiens, et je l'apprenais par cœur quotidie inter lavandum (2). »

De ces grands collèges , vrais noviciats de la

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