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CHAPITRE II

MANNING, ANGLAIS DE CŒUR. — SON AMOUR POUR LE PAYS, POUR LA FAMILLE ROYALE, POUR LES GRANDS HOMMES DE L'ANGLETERRE.

Son patriotisme ajoutait à ses facultés mentales l'énergie du sentiment. Malgré sa conversion, malgré Topposition qu'il dut faire plus d'une fois à des projets officiels, son amour

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pour l'Angleterre resta toujours hors de cause et au-dessus du soupçon. Il rentrctcnait d'ailleurs avec un soin jaloux, comme un feu sacré ; il le sauvegardait dans ses actes et ses paroles, avec des précautions infmies. Ce que les Anglais nomment loyalisme, ce dont ils ont presque fait une vertu en y renfermant le respect de l'autorité, l'amour de l'ordre, la fidélité aux traditions, nul plus que Manning ne le possédait. Parlait-il de l'Eglise romaine, il mentionnait aussitôt la patrie anglaise, afin que l'on comprît bien que ces deux amours étaient unis dans son cœur. Dans certaines circonstances délicates, il faisait de véritables tours de force pour les maintenir d'accord. En 1876, les catholiques anglais s'étant rendus en pèlerinage à Paray-le-Monial, il y eut une émotion très vive à Londres, et l'on se demanda si ce coup d'audace n'allait point faire perdre aux cathoKques le terrain gagné depuis vingt ans. On cria plus que jamais au papisme, à l'idolâtrie, à l'adoration de la chair. « Vieilles erreurs, répondit le Cardinal , et qui étaient malveillantes dans certaines bouches, mais non dans le cœur du grand peuple anglais. Je rends ce

témoignage à l'opimon publique que, bien qu'il y eût des propos rudes, l'expression du sentiment national était généralement pleine d'un étonnement embarrassé. Ce que je vais dire ne s'applique donc qu'à un nombre d'individus restreint. » — Ceux-là mis à part, il les stigmatise d'une phrase, accablante comme un coup de massue : « L'homme qui se réjouit dans l'espoir que son semblable puisse s'écarter de la foi, quand ce ne serait que de la largeur d'un cheveu, cet homme fait les œuvres de quelqu'un qu'il ne voudrait pas reconnaître pour son père! » — Entendez- vous dans le lointain le terrible mot du Christ : Vos ex pâtre diabolo estis ? — Cette parole, qui en est l'écho, il la jette à la face des trompeurs, des pharisiens haineux; puis il revient aux trompés, à la foule : (( Je ne veux point blesser la moindre susceptibilité. J'ai toujours dit que le peuple anglais n'a jamais rejeté la foi catholique. On la lui a volée! Je le répète ici. Le peuple anglais égaré par des hommes pervers ne savait rien de rien. Il a été victime d'un escamotage (1)! »

\. Les Gloires du Sacré-Cœur, ch. m.

Si le présent était triste, le Cardinal cherchait une consolation dans le passé, et nourrissait son amour par une lointaine contemplation. Louer le passé d'un homme quand on doit se taire sur son présent, si ce n'est charité, c'est au moins largeur d'esprit.

« 11 y a trois cents ans, l'Angleterre avait des cathédrales, des abbayes, des églises de paroisse consacrées au culte de la Très Sainte Trinité; et dans ces cathédrales, ces abbayes et ces églises, il y avait des autels du Saint-Sacrement, de la Bienheureuse et Immaculée Mère de Dieu, et d'autres saints : ils exposaient d'une manière visible les dogmes qu'il faut croire. Il n'y avait alors ni disputes ni controverses sur les articles de foi, car tous les hommes avaient une même croyance, se prosternaient devant un même autel, comme les enfants d'une seule famille et les fils d'un même Père. Ils avaient un Seigneur unique et ils étaient les disciples d'un seul et divin Maître. C'étaient des jours charmants de paix et d'union. Les vieillards se préparaient à mourir dans la pleine confiance que le départ de cette terre pour le monde invisible était un doux passage de la mortalité

à la vie éternelle, par le chemin lumineux de la foi. Les petits enfants dans les humbles chaumières de nos verts hameaux et de nos pays boisés, tenaient entre les mains le chapelet de notre Bienheureuse Mère. Tous, depuis leurs tendres années, apprenaient les mystères de joie, de douleur et de gloire qui contiennent la révélation complète du Dieu Incarné. Ils se réunissaient tous les jours et chaque semaine devant l'autel de leur humble église paroissiale pour prier ensemble, troupeau uni dans un même bercail sous un seul Pasteur. la douce vision de paix! Gomme elle s'est dissipée, comme elle s'est évanouie ! Où est-elle maintenant (1)? » Gardons-nous cependant de croire que le Gardinal fût ce laudator temporis acti, grincheux et larmoyant, qui n'a que des anathèmes pour ses contemporains et qui les décourage par de perpétuels éloges de ce qui n'est plus. ({ Malgré toutes les fautes de notre race, je reconnais dans mes compatriotes de nobles vertus chrétiennes, des caractères élevés, de beaux exemples de vie domestique, et tous les

\. Les Gloires du Sacré-Cœur, ch. m, p. 06.

mérites personnels que l'on peut trouver où la plénitude de la vérité et de la grâce n'est pas, et dont plusieurs sont capables de faire rougir de honte ceux qui ont cette plénitude de grâce et de vérité (1). »

Cela, c'est le présent. Voici l'avenir. — H y a de quoi rendre fière la race anglo-saxonne, et lui donner de grandioses espérances pour son rôle futur dans le développement de la civilisation.

(( L'empire britannique ne peut pas être neutre sur la terre. Sa masse est trop grande pour qu'il puisse incliner dans un sens ou dans un autre, sans entraîner avec lui l'univers. Pour le bien ou pour le mal, il marquera l'avenir de son empreinte. A son ombre croîtront de gigantesques fruits, soit de vie, soit de mort. Gomme les Grecs et les Romains d'autrefois, les Saxons d'aujourd'hui couvrent de leur langue, de leur race, de leurs institutions, le monde connu.

Maintenant comme alors, c'est là un prélude de quelque profond dessein de Dieu. Ge qui manque à l'Angleterre, ce n'est ni la richesse,

1. Cité par M»'" l'cvèque de Newport dans son oraison funèbre du Cardinal.

ni la puissance, ni la vigueur (quoique ces biens soient déjà des dons de Dieu), ce qui manque, c'est la grâce surnaturelle de la foi, le don par excellence (1)! »

Ce que le cardinal Manning a fait pour procurer à son pays cet inestimable bien, on ne le saura qu'au jugement dernier. Mais ces lignes prouvent quel amour il lui portait. A lire d'autres pages dictées par son cœur de patriote, il nous semble que parfois il s'imaginait que l'enfant prodigue reviendrait bientôt des terres lointaines de l'hérésie; et nous croyons le voir allant à sa rencontre, lui ouvrant ses bras et lui rendant dans un baiser paternel l'anneau de l'alliance, l'habit somptueux et les mets des joyeux festins.

A l'amour du pays, il joignait l'amour de la famille royale qui représente l'autorité traditionnelle, et l'amour des patriotes dévoués qui sont l'honneur de la génération présente. « En ces derniers temps, la France a été infectée par un esprit de dénigrememt et de sarcasme contre toute autorité sacrée ou séculière. L'Angleterre

1 . Cité par M-'' l'évêque de Newport dans son oraison funèbre du Cardinal.

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a pu jusqu'ici échapper à cette peste (1). » Il demandait au prêtre de donner l'exemple du respect et le donnait tout le premier. Le prince de Galles rendait témoignage à cette noble conduite du Cardinal dans la lettre de condoléance qu'il écrivait le lendemain de sa mort : « J'avais le plaisir d'être en relations personnelles avec M"' Manning ; je l'ai toujours trouvé loyal ami et ferme soutien de la famille royale. Je regrette vivement la perte de Son Éminence, et je suis profondément touché des paroles affectueuses qu'elle a dites au sujet de mon cher fds (2). » Cette dernière phrase est une allusion au souvenir qu'avait eu M^'' Manning, sur son lit de mort, pour le pauvre duc de Clarence. Il le savait très malade. Il venait de s'informer de lui. Un peu plus tard, on annonça une légère amélioration. Aussitôt le Cardinal s'écria avec ferveur : « Que Dieu soit remercié ! » Faut-il parler de ses relations avec les principaux hommes d'Etat de l'Angleterre? Les aimer, en dire du bien, c'était pour lui une des

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