‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 38 sur 90 · England and Christendom, Introd., p. vu · texte numérisé non relu

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poésie et du sentimentalisme. Leur quiétude n'en est point troublée. Ils laissent donc les fils d'Erin regarder la croix, chanter leurs vieilles complaintes, et, quand ils ont besoin de reliques, faire, comme leur disait un pape de Rome, prendre un peu de leur terre et la baiser, comme doublement sainte, trempée qu'elle est de larmes humaines et de sang chrétien. Encore une fois, c'est chose reçue.

Mais le cardinal Manning n'intervient pas seulement en faveur des Irlandais par compassion pour leurs souffrances , ou par admiration pour leur piété. Il s'élève plus haut : il invoque les principes de la justice sociale et se prononce pour le home ru le.

Dieu soit loué ! Il tient la clef des cœurs et c'est Lui qui, dans sa miséricorde, a penché vers les enfants de la catliolique Irlande les deux hommes les plus populaires de la Grande- Bretagne , Gladstone et Manning , animés tous deux d'un même sentiment d'amour pour les droits communs des peuples, tous deux poussés irrésistiblement par l'instinct de la justice et de la véritable égalité.

Ah ! si Manning s'était contenté de parler de

charité envers Pile sœur, on aurait accepté son langage, on l'aurait applaudi peut-être. Les hommes qui ont un poids sur la conscience et les mains lourdes du bien d'autrui, aiment beaucoup qu'on parle de charité : cela les rassure. Manning parla de justice : c'était plus fort, plus chevaleresque, plus vrai. Il vint dire :

(( On n'a pas le droit d'enlever à un peuple ses libertés et sa terre, et quand d'autres ont commis ce double attentat, on n'a pas le droit d'en bénéficier et de le perpétuer. On ne prescrit point en faveur de la spoliation de tout un peuple. Tant qu'il lui reste une goutte de sang, tant qu'on ne l'a point exterminé, il réclame et proteste : il a raison.

(( Vous vous imaginez que, dans le home ride et la question agraire, il n'y a que les agitations révolutionnaires de quelques garçons de boutique et de quelques fenians? Non ! on sent bouillonner dans ces revendications un ferment de haine légitime; on y trouve la faim, la soif, la nudité, les notes réclamées durement, le travail dépensé en vain, l'épargne confisquée, les violations de domicile, les misères, les maladies

et les morts des parents, des enfants et des femmes ; le désespoir et la désolation s'étendant sur les cœurs des pauvres au passage de la force légale qui, comme une herse de fer, écrase les droits les plus enracinés et les plus vivants au fond de l'être humain. Voilà ce qu'on trouve dans les griefs des Irlandais. Voilà ce qui pousse des centaines de mille hommes en Amérique et ce qui leur fait attendre là-bas, anxieux, l'heure de la justice. Ne soyons pas victimes d'une colossale illusion !

(( L'Irlande est placée entre deux puissances rivales qui la tirent à elles, l'Angleterre et l'Amérique. S'il faut à l'Amérique sept fois plus de temps qu'à l'Angleterre pour agir sur l'Irlande, en revanche cette action est sept fois plus forte. Les émigrés irlandais d'Amérique vivent en union de cœur, de bourse et de race avec leurs frères d'Europe. L'océan Atlantique n'est plus à leurs yeux qu'un lac immense dont les deux rives appartiennent à la famille de saint Patrick et résonnent de la harpe des bardes. Aujourd'hui plus que jamais Robert Peel aurait raison de dire que l'attitude de l'Irlande est celle d'une femme qui tournerait le dos

à l'Angleterre et tendrait vers rAmérique son souriant visage. Est-il étonnant que les quatre millions cFIrlandais d'ici et les cinq millions d'Irlandais de là-bas se regardent sans cesse, se consultent, s'entr'aident, que les cris de détresse aillent des premiers aux seconds, et que, dans l'espace de vingt-cinq années , vingt-quatre millions de livres sterling leur soient revenus comme réponse (1)?

<c La situation est grave. Tout homme d'État, tout citoyen doit s'en préoccuper ; et pour la bien comprendre, il faut en finir une bonne fois avec les enfantillages de nos journaux sur le feinanisme.

(( Il y a trois cents ans que les mêmes causes engendrent les mêmes périls. S'aveugler serait folie. Au dix-septième siècle, des raillions d'hommes, qui auraient été la force de nos armées, se trouvaient dans les rangs de l'Espagne, de l'Italie, de la France , de la Pologne et des Pays-Bas. Au dix-huitième siècle, entre les années 1690 et 1745, 450.000 moururent au

1 . Au moment où nous écrivons ces lignes, les candidats démocrates aux ttats-Unis inscrivent le home rule sur leur programme.

seul service de la France, et il est à croire que de 1 745 au début de notre siècle il n'en périt pas moins.

(( Je le demande : tolérer un pareil état de choses, est-ce comprendre les intérêts de notre empire? est-ce avoir le souci de sa force? Je ne veux pas insister davantage. Je ne puis pas croire qu'un homme d'Etat qui refuse d'arrêter cette effusion, en pure perte, d'un sang qui est notre vie nationale, mérite bien de son pays. Si on m'allègue la Constitution, je dirai qu'il ne faut ni grande sagesse ni capacité hors ligne pour se mettre dans la tête qu'une constitution qui convenait à l'Angleterre au berceau, quand elle allait de Berwick-Castle aux Cinq-Ports, est un habit trop étroit pour elle depuis qu'elle comprend trois royaumes.

(( Grâce à Dieu, je puis regarder toute la carrière de ma vie sans y trouver un acte ou un mot qui s'écarte, fût-ce d'une ligne, du plus cordial loyaHsme anglais; je puis dire qu'après les choses qui ne sont pas de ce monde, il n'est rien que je souhaite plus ardemment que le maintien de l'unité, de la solidité et de la prospérité de l'empire britannique : qu'on me per-

mette donc de faire une prière qui est l3ien désintéressée.

(( Je supplie tous les hommes qui occupent les degrés du souverain pouvoir et tous ceux qui par leur sagesse peuvent guider le cours de la législation, de ne se donner ni repos ni cesse qu'ils n'aient placé l'Irlande dans une absolue égalité sociale, politique et religieuse avec l'Angleterre et l'Ecosse, et qu'ils n'aient regagné de la sorte l'amour et la fidélité du très noble, du très généreux, de l'héroïque peuple de la catholique Irlande.

« Il n'est point, sous le soleil, de peuple qui aime plus que lui l'égalité dans la justice, ni qui accepte si facilement les obligations communes, même lorsqu'elles lui sont pénibles, pourvu qu'il ait aussi le bénéfice du droit commun.

(( Cette dernière parole n'est pas de moi : elle est d'un homme qui n'est suspect à aucun titre, sir John Davie, attorney général d'Irlande en 1613. Donnons donc à l'Irlande l'égalité dans la justice, et les cœurs des Irlandais sont reconquis (1). »

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