CHAPITRE VI
LA QUESTION SOCIALE. — MOYENS PROPOSES PAR LE CARDINAL POUR LA RÉSOUDRE. — 1^ NÉCESSITÉ DE L'ASSOCIATION.
Il nous tarde d'arriver à la question sociale proprement dite, c'est-à-dire à la réglementation des rapports entre les patrons et les ouvriers , entre le capital et le travail. Cette question est aujourd'hui la question, celle qui préoccupe tout le monde, législateurs et journalistes, hommes d'État et hommes d'Eglise, savants et prolétaires. Avant de signaler les idées personnelles du cardinal Manning, qu'il nous soit permis de rappeler qu'il contribua, plus que n'importe qui, à fixer l'attention sur le sort des ouvriers. Poser cette question devant le grand public, la poser constamment, fermement, bruyamment, c'était obliger les indifférents et les sans-souci à s'en occuper, et faire beaucoup pour la résoudre; car la tâche est rude, elle dépasse les forces d'un homme ou d'une génération. Mais le travail doit être commencé. Donc trois fois bénis ceux qui l'entreprennent ! Manning est à leur tête.
En 1874, il prononça un discours sur la condition des ouvriers. Depuis lors, il ne manqua aucune occasion de revenir sur ce sujet, et l'ensemble des discours et des écrits où il Fa traité forme une série de documents de la plus haute importance. Parmi les pièces les plus remarquables de ce vaste dossier, signalons la lettre d'adhésion du Cardinal au mémoire de JNP'' Gibbons sur les Chevaliers du travail (1887); une autre lettre à propos de la conférence de Berlin adressée àlaDeuf5c/ie-i?euue (février 1 890) ; une lettre à M^' l'évêque de Liège sur les travaux du congrès (septembre 1890); un long article sur les droits du travail {the Rights of Labour) inséré dans le second volume de ses Mélanges; enfin une étude sur FEncylique i)e conditione opificum, qui fut publiée en juillet 1 89 1 dans la Dublin Review, étude que le Cardinal lui-même a appelée son testament sur la question sociale.
C'est à ce dernier écrit que nous aurons princi paiement recours pour voir l'expression exacte et définitive de sa pensée.
Chacun sait que Manning fut pour quelque chose dans l'Encyclique sur les ouvriers. Non
seulement la version anglaise lui est attribuée , mais il est hors de conteste qu'il fut consulté par le Saint-Père pour la composition du texte même, que ses conseils furent écoutés, et que certaines phrases traduisent ses idées les plus chères.
On ne compte plus les commentaires sur l'Encyclique. Gomme le Souverain Pontife a traité le sujet avec toute l'ampleur qu'il comporte, et qu'il a fait sagement la part de toutes les écoles et de tous les systèmes, tout en restant dans les généralités des principes essentiels, chacun tire à soi ce document.
On peut y voir l'obligation de chercher le royaume de Dieu et sa justice, affirmée pour ceux qui cherchent le pain de chaque jour : la souveraine efficacité du Christianisme, de ses doctrines et de ses institutions, rappelée à ceux qui veulent bâtir en dehors de lui; en un mot, la sohdarité intime de ces trois choses, l'état social, la conduite morale et les croyances re- Hgicuses, et, par suite, l'union nécessaire de l'Eglise et du peuple proclamée solennellement : c'est ce qui a frappé le plus M. Anatole Leroy- Beaulieu. Il l'a parfaitement mis en lumière dans la magistrale étude qu'il a publiée dans la
Bévue des Deux-Mondes et dont peut-être aucune autre n'approche par la largeur des vues, la noblesse de l'inspiration et l'éloquence du style (1).
On peut voir dans l'Encyclique une pressante recommandation des conseils d'arbitrage, des syndicats mixtes, des associations professionnelles de tout genre. Effectivement le Souverain Pontife insiste avec une force particulière sur ce moyen de résoudre les difficultés qui surgissent entre le capital et le travail. C'est ce qu'ont remarqué les libéraux, les partisans de l'économie sociale et de Técole de M. Le Play (2).
On peut y voir, enfin , malgré toutes les réserves et toutes les précautions dont le Souve-
1. Cette étude vient de paraître en volume (chezCalmann- Lévy, Librairie-Nouvelle, Paris) sous ce titre: La Papauté^ te Socialisme et la Démocratie. L'auteur dit dans la préface : « On estimera sans doute que je n'ai rien découvert de bien nouveau et l'on aura raison. Nous qui passons notre vie à remuer les idées morales, nous n'arrivons, le plus souvent, qu'à retrouver laborieusement des vérités vieilles comme le monde. A quoi ont abouti mes recherches? A découvrir ce qu'on avait cent fois reconnu avant moi : que les sociétés ne peuvent se passer d'un principe moral, et que l'évaporation du sentiment religieux laisse chez les peuples modernes un vide. »
2. Cf. les articles de M. Gazajeux, Réforme sociale, i^'* juin, 16 juin 1891.
rain Pontife l'enveloppe, Fintervention de l'État admise en principe. Ce n'est certes pas le socialisme d'Etat, puisque le socialisme sous toutes ses formes est condamné et réfuté par le Pape. Mais c'est la rupture nette et officielle avec la fameuse maxime du laisser faire et du laisser passer. Voilà le point qu'ont particulièrement signalé les rédacteurs de Y Associatio?î catholique et les orateurs qu'on est trop convenu d'appeler socialistes chrétiens, à la tête desquels est le comte de Mun (1).
C'est dans cette dernière catégorie que nous devrions ranger le cardinal Manning si nous le jugions uniquement d'après son Commentaire sur l'Encyclique. Il est certain que l'intervention de l'Etat est la chose qu'il y met le plus en relief. Les autres enseignements de cette même Encyclique ne sont pas omis; mais, comme ils n'ont pas été contestés, il passe rapidement sur eux. Pour avoir un exposé complet des idées de Manning en matière sociale, il faut joindre à ce Commentaire ce qu'il a écrit et dit dans d'autres circonstances. En étudiant ces divers
\. Tel est aussi l'avis du P. de Pascal, cf. le Socialisme chrétien, par Henri Joly.
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documents, on peut se faire une idée juste des principes de salut social vantés par lui.
Il nous semble qu'ils se ramènent à trois :
nécessité absolue des associations privées, intervention des pouvoirs publics, union de l'Église et du peuple.
Nécessité de l'assoclvtion. — Insister sur ce point devant des Anglais était pour le Cardinal chose inutile : ils ont des associations nombreuses, libres, bien organisées. Mais quand il s'adressait à des étrangers et surtout à des Français, il y revenait sans cesse. L'association sous toutes ses formes, associations locales et permanentes {communes), accidentelles et éphémères {simples réunions ou meetings), limitées et restreintes {unions d'ouvriers et syndicats) ; l'association, avec tous les buts qu'elle comporte, intérêt des contribuables, utilité des partis politiques, organisation du travail : voilà ce qu'il recommandait instamment et toujours.
A la centralisation administrative il opposait les droits des communes.
(( Voyez, nous disait-il en 1888, comme les villes sont puissantes en Angleterre ! Elles font
des entreprises colossales à leurs risques et périls. Elles ont une vie locale des plus intenses. On y entretient l'amour des intérêts britanniques et l'on y concentre toutes les forces sociales. Elles sont de petites patries dans la grande. Si demain Londres était détruit, Liverpool, Edimbourg, Birmingham se lèveraient pour prendre sa place. Au contraire Paris domine la France, il l'absorbe, et Ton s'est habitué à cette tyrannie. On attend toujours le mot d'ordre d'en haut avant de faire quelque chose. Il faut en finir avec ces habitudes désastreuses (1). »
A l'ingérence excessive des chambres et du pouvoir exécutif il opposait^ le droit de réunion.
(( Vous êtes trente-cinq millions de catholiques, et une minorité de libres-penseurs vous fait la loi contre votre gré, contre vos préférences !
(( Pourquoi?
(( Parce que vous avez des députés, mais vous n'avez pas d'électeurs. Il n'y a pas en France de collèges électoraux (circonscriptions territoriales
\. Cï. D'Irlande en Australie, ch. i.
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OU associations) imposant leur programme, leurs intérêts. Votre république est bâtie en l'air, comme la république des Oiseaux d'Aristophane.
(( Du reste, si on a changé si facilement de gouvernements en France, c'est qu'ils reposaient tous non sur un suffrage d'hommes librement assemblés, mais sur un vote d'individus forcément réunis pour une heure, dispersés par précaution une heure après. Divide et imper a, disait Éhsabeth d'Angleterre. Grâce à cette formule politique qui est la vôtre, vous avez une république équivalente à la plus intolérable des monarchies. Mais ce système est si bien entré dans vos mœurs, que vous ne vous apercevez même pas de ses effets.
(( Qu'une chambre nommée par vous vote contre vous; est-ce étonnant? Elle n'est pas la résultante des résolutions du pays : elle n'a été produite que par les intrigues des partis votant ici sous la pression d'un maire, là sous celle d'un préfet, ailleurs sous l'inspiration d'un ministre; elle est tout, excepté l'interprète de l'opinion publique.
« Dans votre représentation nationale, le mou-
vement vient d'en haut : il faut qu'il parte d'en bas.
(( Le pays doit apprendre à se gouverner lui' même. Home rule, disons-nous pour l'Irlande!
Home rule aussi pour la France ! que ce soit là votre cri de ralliement.
(( Que les évoques se mettent à la tête des bons citoyens et donnent l'impulsion! Faut-il pour cela que le clergé s'ingère dans les affaires de l'État? Nullement; mais qu'il forme l'opinion, qu'il unisse les efforts.
(( Une puissance plus grande que celle du mandataire, c'est celle du mandant. L'électeur est le mandant; il est donc au-dessus du. député à condition qu'il soit libre et exerce son droit absolu d'élection. Alors l'esprit des gouvernants reflète l'esprit des gouvernés. Si ceux-ci sont religieux, les premiers ne peuvent plus ne pas l'être. Demandez donc le droit individuel de réunion et d^ association.
(( En Angleterre, tout citoyen a ce droit imprescriptible qui fait sa force et sa sagesse, et dont la privation est chez vous la seule cause de vos faiblesses et de vos imprudences politiques, la plus effayante lacune de votre droit
public, la plus déplorable conséquence de votre révolution, et, de la part de vos gouvernants qui l'ont trouvée dans vos chartes retardataires et qui se sont bien gardés de l'en rayer, la plus monstrueuse des tyrannies (1). »
Ne croyons pas qu'en insistant sur l'association au point de vue politique, le Cardinal s'écartât beaucoup de la question sociale. Il savait que notre impuissance sous le premier rapport entraine nos défaillances sous le second. Point d'associations politiques, point d'associations ouvrières. Ces deux choses se tiennent. C'est un principe que Manning nous rappelle, c'est un élément essentiel de vie qu'il signale.
Donc enfin, à l'isolement, cause de la faiblesse des travailleurs et de leur incurie, il oppose les associations temporaires ou permanentes.
11 n'hésite même point à reconnaître en principe la légitimité de ces coalitions qu'on appelle les grèves, ce Les ouvriers du même maître ont le droit de s'entendre pour demander une rému-
i.La Question ouvrière et sociale, parle cardinal Manning". Paris,Tolra.P'''^ partie : Préface de Boyer-d'Agen, p.23, 2o,28.
nératioii équitable. Pour peu qu'elle leur soit refusée, ils peuvent s'abstenir du travail, c'està-dire faire grève. La grève est une espèce de guerre. Elle a des inconvénients, mais elle est parfois la seule arme qui soit à la disposition des ouvriers pour imposer au despotisme du capital une contrainte salutaire.
(( Pendant des années, on nous a rebattu les oreilles avec les grands mots de contrat libre, et de travail libre. L'idée cachée dans ces belles déclamations était celle-ci : Que les ouvriers restent indépendants, c'est-à-dire sans obligation réciproque, isolés les uns des autres, n'ayant aucune action combinée. Tant qu'ils seront désunis, ils dépendront des capitalistes. A des hommes affamés, mais seuls, on peut impunément faire la loi. Les pleurs de la femme et des enfants, le manque de nourriture les feront bien céder. — Pour résister, ils ont le droit de s'entendre, de s'entr'aider, et d'acquérir par l'union la force qu'ils n'ont point comme individus (1). »
1 . Commentaires sur V Encyclique, p. 15 : ((A strike is like war. If tbr just cause a strike is a rightand inévitable; it is the only power in the hand of working men. »
Si ces groupements formés sous le coup du besoin sont légitimes et utiies, à bien plus forte raison les associations permanentes entre gens du même métier le sont-elles. En Angleterre, elles s'appellent Trade Unions; elles appliquent sous le nom de Self-help la vieille devise : Aidetoi, le ciel t'aidera. Primitivement on ne vit dans ces associations, comme dans les syndicats français, que des coalitions d'ouvriers contre des patrons, que des foyers de grève. Elles-mêmes ont modéré leurs prétentions. L'expérience les a rendues sages , et maintenant elles fonctionnent régulièrement et utilement. Elles réalisent peu à peu les progrès que comporte l'existence de l'ouvrier.
Elles ont fait admettre un minimum de salaire en établissant un taux au-dessous duquel on ne descend pas dans la profession, taux qu'elles modifient, suivant les fluctuations du marché industriel, les changements de lieu et les conditions de vie.
Elles ont établi une journée normale de travail devenue obligatoire et réduite à dix heures pour les ouvriers du bâtiment, à huit heures pour ceux des mines.
Elles ont fondé des caisses de prévoyance pour la maladie, pour les accidents, pour la vieillesse.
Elles ont fondé aussi des caisses de retraite et des caisses de chômage, mais solidaires les unes des autres, de sorte que tout ce que Ton prend dans celles-ci est forcément enlevé à celles-là : il s'ensuit qu'on évite à tout prix les chômages volontaires ou les grèves.
Du reste, ces grèves deviennent inutiles, parce que les Trade Unions, parlant aux patrons au nom de centaines de mille ouvriers, obtiennent facilement d'eux tout ce qu'on peut humainement obtenir.
Elles ont même des comités permanents chargés de poursuivre auprès des pouvoirs publics l'exécution des vœux formés dans les Congrès annuels (1).
C'est la constatation de ces résultats excellents qui engageait le Cardinal à recommander des associations semblables aux ouvriers français.
Mais en Angleterre même, il est des travailleurs, et en grand nombre, qui restent en dehors
i. Cf. le Passé et l'Avenir des Trade Unions. Paris, Guillaumiii.
des Trade Unions, soit parce qu'ils n'ont pas de métier permanent, point d'aptitude spéciale (ce sont les unskilled) ; soit parce qu'ils ne peuvent payer la cotisation hebdomadaire ou mensuelle fixée par les règlements. Les dockers, dont nous avons parlé plus haut, étaient dans ce cas ; et c'est pour les élever d'un degré dans la hiérarchie ouvrière que le Cardinal s'occupa de leurs intérêts ; il voulait les rapprocher du régime des ïrade Unions, de l'association.
L'association était donc pour lui le premier moyen de résoudre la question ouvrière. Il l'appelait le moyen historique des Anglais , le moyen national.
« Remontez si haut que vous voulez dans l'histoire saxonne, disait-il, vous trouverez des associations distinctes de la famille et de FEtat, connues sous le nom de Guildes. Elles avaient tantôt un but religieux, tantôt un but d'assistance mutuelle; mais souvent aussi elles protégeaient les travailleurs contre la juridiction oppressive des autorités locales. Cette organisation que je retrouve chez tous les peuples civilisés, qui existait chez les Romains et chez les Grecs, me paraît une nécessité sociale de pre-
mier ordre, une nécessite universelle et constante, toujours reconnue par les législations sages. Et vraiment je ne sais pas pourquoi des hommes ne pourraient pas s'entendre et s'unir de la sorte, du moment qu'ils reconnaissent les lois de l'État (1). »
En France, au lieu de l'association, c'est plutôt le patronage qui est recommandé et pratiqué. Il l'est beaucoup moins en Angleterre où la distance qui sépare les classes, bien plus grande que chez nous, reste un abîme. Aussi le cardinal Manning ne se lassait-il point d'admirer les patrons chrétiens qui , ailleurs , entrent comme arbitres dans les questions intéressant le peuple, qui font à leurs ouvriers une part dans les profits de leur commerce, qui établissent des œuvres de préservation et d'encouragement.
Mais il comptait peu sur cette action pour l'Angleterre.
Enfin, quand les associations sont impuissantes, — et elles le sont forcément pour certaines choses d'un intérêt général, — il faut recourir à l'État. Mais ce recours ne doit avoir