‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 63 sur 90 · Livre des Proverbes, xxxi · texte numérisé non relu

Livre des Proverbes, xxxi

Le remède serait le retour du travail féminin au foyer de la famille. Quelques audacieux, pleins de foi dans le progrès, vont jusqu'à l'espérer. (( A l'âge de la houille, nos arrièreneveux verront-ils succéder l'âge de l'électricité qui, distribuant la force motrice à domicile, ne forcera plus la famille ouvrière à se séparer? » M. Urbain Guérin, qui pose la question après M. de Vogué, n'ose point la résoudre (1). Mais d'autres le font pour lui.

En tout cas, jusqu'à l'aurore de ces heureux temps où l'ouvrière possédera dans sa maison, entre le berceau et le pot au feu, un petit métier actionné à volonté par une machine centrale, il faut au moins empêcher les abus les plus criants du travail au dehors, ceux qui tournent le plus manifestement à la destruction physique de la race humaine, et, ce qui aboutit au même, à sa démoralisation : le travail de nuit, le travail excessif ou insalubre, le travail inopportun (après les couches, par exemple).

Si l'Etat est quelque chose et si la contrainte légale n'est pas un vain mot, peut-on nier

1. UÊvoîution sociale : liv. i : Le Travail. Cf. Hemarques sur rExposition du Centenaire : m, Le Palais de la force.

qu'une intervention officielle dans les cas cidessus ne soit légitime et même souvent nécessaire?

Oserait-on sur ce premier point donner tort au cardinal Manning?

Non, et le seul regret qu'ont les interventionnistes, c'est de ne pouvoir faire davantage, et de devoir limiter l'inspection de l'État aux manufactures.

Car, il faut bien le reconnaître, il y a d'autres abus que ceux qu'on signale dans la grande industrie. Des plaintes timides et des indiscrétions navrantes révèlent ceux qui existent dans les petits ateliers privés. Derrière le rempart de la vie de famille sont cachées des travailleuses de tout genre qui subissent dans son inexorable tyrannie le siceating System. Sous peine de ne plus avoir d'ouvrage, ces malheureuses victimes ne peuvent ni dire ce qu'elles gagnent ni avouer ce qu'elles doivent faire. 11 y en a par milliers qui travaillent régulièrement de quatorze à seize heures par jour.

Là est l'esclavage moderne, et Ton dit qu'il est irrémédiable.

Soit parce qu'il doit soutenir la concurrence.

soit parce qu'il encaisse le plus clair des profits, Tentrepreneur d'ouvrages, \e sweater, qui embauche ces pauvres créatures de peine, les assujettit à des salaires dérisoires.

Une récente enquête, poussée loin en Angleterre malgré tous les obstacles, révélait des choses effrayantes (1).

Le tissage à la main, qui dans notre pays livre sa dernière bataille contre le tissage à la machine, pourrait nous en révéler de pareilles.

Et dire que devant ces misères il faut se contenter de rappeler le mot du poète devant celles des damnés : ce Regarde et passe ! »

Sur le travail des enfants, le Cardinal n'est pas moins catégorique ni moins irréfutable que sur celui des femmes. Il exige Tinter vention de l'État.

« On doit prendre garde, dit-il, de placer l'enfant dans l'atelier ou l'usine avant que son corps et son inteUigence ne soient suffisamment développés. Car, de même que le froid détruit les bourgeons du printemps , de même l'expérience prématurée des rudes travaux de la vie

1. Le Péril économigue et social en Angleterre, par M. Julien Decrais. Revue des Deux Mondes, 1^'' août 1892.

détruit dans leur promesse naissante les forces physiques de l'enfant et rend son éducation morale impossible. » En traduisant de la sorte la belle phrase de l'Encyclique : Enimpentes enim inpiieritia vires, velut herbescentem viriditatem, agitatio prœcox elidil, le Cardinal semble se souvenir d'une strophe de l'hymne des Saints Innocents où il est dit qu'ils furent frappés par la persécution comme les roses naissantes par une trombe, et il empreint sa traduction d'un sentiment d'émotion personnelle qui lui permet d'ajouter : « Il y a dans ces paroles une tendresse de cœur et une sagesse d'esprit qui rendent tout commentaire superflu. »

Il insiste cependant et traite la question au point de vue historique pour l'Angleterre :

(( Ceux qui n'ont vu que les enfants à la demisolde (I) des comtés d'York et de Lancastre ne peuvent se faire une idée de ce qu'était le travail des enfants, il y a une cinquantaine d'années. Ces pau\Tes petits étaient entassés dans des chambres mal aménagées où Pair devenait bientôt un poison. Ils étaient employés à trier

1. Les half-timers, mot à mot, les enfants qui ne travaillent que la moitié des heures des grandes personnes.

du coton OU d'autres matières textiles dont les filaments et le duvet entamaient leurs bronches.

(( Tardivement, et après de longs débats , nos législateurs ont interdit un pareil travail.

(( Mais à chaque pas qu'ils ont fait dans cette voie de l'humanité, ils ont rencontré la résistance de quelques pseudo-politiques qui prophétisaient à grand bruit que nos manufactures seraient ruinées du jour où l'on interdirait le travail des enfants. D'autres prophètes de malheur nous annoncent semblablement aujourd'hui que c'en est fait de notre commerce, si les enfants à la demi-solde sont à leur tour enlevés à un travail prématuré.

« A la conférence de Berlin, toutes les grandes puissances de l'Europe , et beaucoup d'États secondaires , ont accepté de fixer à douze ans le minimum d'âge légal requis pour l'admission des enfants aux manufactures. Nous, Anglais, nous avons voté ce minimum : l'honneur et l'humanité nous en faisaient un devoir. 31 ais nos législateurs ne se sont pas conformés à ce vote. Après de longues tergiversations, ils ont abaissé la limite d'âge à onze ans. Tant que nous n'aurons pas introduit dans notre code la limite

de douze ans, — celle de la conférence de Berlin, — les paroles de Léon XIII que je citais plus liaut nous brûleront comme un fer rouge (1). » Les enfants sont faibles et doivent être protégés. Il est vrai qu'ils appartiennent à la famille et que leurs protecteurs naturels sont les parents. Mais si les parents les exploitent au lieu de les défendre, si, poussés par la cupidité, ils les jettent dans les fabriques pour tirer de leur maigre petit travail un profit utile pour le moment présent à la famille, mais funeste pour l'avenir aux enfants eux-mêmes, si, d'autre part, les patrons recrutent volontiers ces enfants parce qu'ils coûtent moins cher que les grandes personnes, l'État restera-t-il spectateur indifférent de ces deux égoïsmes? Oubliera-t-il son rôle de tuteur des petits et des faibles? Et s'il remplit ce rôle dans la mesure du possible, a-t-on le droit de lui jeter la pierre comme à un usurpateur, comme à un envahisseur (2) ?

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