Le Cardinal Manning, Boyer-d'Agen, p. 43 et
Cf. D'Irlande e?iAustralie, ch. i : Une audience du cardinal Manning. — « Son Éminence a parcouru elle-même la conversation, en y faisant quelques suppressions et petits changements. » Lettre du H. W.-A. Johnson, chanoinesecrétaire, 16 novembre 1888, à M. l'abbé Lemire. — Pour éviter à nos lecteurs la peine d'aller chercher ailleurs le récit de cette audience, nous le donnons en appendice.
2. Voir notre compte rendu de son discours du 18 juin 1892, à Paris, dans le Messager de Sabit-Joseph, août 1892.
Et quand il demandait les libertés communes, ce n'était pas , hâtons-nous de le dire , pour la raison qu'on imagine communément.
On peut demander la séparation de FEglise et de FEtat et la suppression du budget des cultes, par haine de sectaire, comme M. Clemenceau ; par indifférence religieuse , comme M. Taine; par désir d'affranchissement et pour échapper aux roueries d'un gouvernement tracassier, comme M. de Cassagnac; par une conséquence d'un libéralisme sincère, comme Montalembert.
Manning s'élevait plus haut. Il se plaçait à un point de vue spécial, et non de guerre défensive mais de conquête. Il y avait chez lui la conviction bien arrêtée que le concordat , le code , la centralisation, et toute l'œuvre napoléonienne ont fini leur temps, et que la reconstruction de l'édifice social doit commencer par ceux qui sont les sauveurs et les modèles, les prêtres; qu'il faut mettre la cognée à la racine du grand arbre qui nous abrite depuis un siècle : s'il était assez large pour la bourgeoisie, il est trop étroit pour la démocratie, et, s'il a produit quelques fruits de vie, il porte maintenant des fruhs de mort.
Mais il songeait à préparer Favenir et non à dépêtrer le présent. Il voulait rapprocher l'Église et le peuple.
L'autorité a passé des mains des classes dans celles des inasses (1). L'avenir est à la démocratie. C'est elle qu'il faut sauver, qu'il faut rendre chrétienne. C'est d'elle qu'il faut se rapprocher.
Or, le meilleur lien qui unisse le clergé au peuple, c'est le lien de l'amour : l'amour qui va jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'argent ! Quand le peuple nourrira le prêtre, il aimera le prêtre, et le prêtre aimera le peuple, et tous deux s'embrasseront dans un baiser de vie.
On régénère un pays comme un arbre, non par les branches, mais par les racines. Les racines sont dans les classes populaires : sur elles il faut verser la grâce !
Allez donc, disait Manning à tous les prêtres français qui lui rendaient visite, demandez la liberté pour partager le sort du peuple, pour manger son pain, toucher son cœur et conquérir son âme à Dieu !
1. CL B' Irlande en AiistraUe,]). 80 et 81. Nous donnons en appendice ces deux pages.
Il avait mille fois raison.
Si nous ne réussissons pas en agissant de la sorte, eh bien, voilons-nous la face et prenons le deuil de notre cher vieux pays : c'est l'affaiblissement physique et moral, c'est le règne de Malthus et de l'alcool, c'est peut-être la fin cVun monde.
Pendant que Manning nous dit ces dures, mais fortes vérités, que faisons-nous? qiïe faiton autour de nous?
Pour défendre l'Éghse de France, on cite M. Thiers, l'idole des politiciens, Fliomme des habiletés (1).
L'heure de citer ces hommes-là est passée.
La parole n^est plus à la diplomatie, mais à la grande logique populaire qui va au bout et qui remue à fond. C'est ce que voyait Manning, ce qu'il aurait voulu faire admettre par les évêques français. Mais l'audace de ses sacrifices les stupéfiait (2).
\ . Voir M&^ Perraud : Quelques Réflexions sur l'Encyclique du iQ février.
2. (( His frank advocacyof the disestablishment of the French Church amazed Cardinal Guibert, the late Archbishop of Paris, and other distinguished churchmen.» [The Daily Chronicle.) Cf. Taô/ef, jan. 23, p. 141.
LE DEMOCRATE OU L'HOMME DU PEUPLE. 2i5
— Il faudra donc dire adieu à la poésie du presbytère Lamartinien, adieu au calme des beaux livres, à la culture des abeilles, aux douces rêveries ! On nous donnera un clergé à l'américaine, pressé, actif, poudreux, sans soutane, sans le décorum de l'ancien régime! Non, non, la France n'est point faite pour cela !
— 11 est possible qu'il faille des tempéraments.
3Iais laisserons-nous aux Anglo-Saxons le secret de la vie, et serons-nous par rapport à eux ce que sont par rapport à nous les prêtres grecs et les patriarches orientaux, les représentants du passé, un beau lierre sur de belles ruines? Ne serons-nous plus désormais que l'abbé Constantin ou l'abbé Tigrane? Ils travaillent en xVmérique et en Angleterre comme un monde qui commence. Avons-nous le droit de nous reposer comme un monde qui finit? Nous ne pouvons pas finir sans que la vertu finisse.
Alors que faire?
Nous réveiller, sortir de la torpeur, devenir des ouvriers de la bonne parole et de la bonne action. « Une tâche nouvelle nous est imposée. L'Eglise n'a plus à traiter avec les pai^ements
246 LE CARDINAL MANMNG.
et les princes, mais avec le peuple. Bon gré, mal gré, voilà notre œuvre. Et pour l'accomplir il nous faut un esprit nouveau et un nouveau genre de vie. Les calmes et belles allures des jours paisibles et abrités ne supporteront point le choc furieux de la démocratie moderne (1). »
— Mais alors c'est tout notre vieux système de conservation qui est condamné, c'est tout un monde qui s'en va, c'est la diplomatie romaine elle-même qui doit briser sa vieille chaîne de traditions , d'habitudes , de lenteurs calculées !
— Oui, disent-ils au delà des mers. Et ils appelleraient volontiers des bords du Mississipi un pontife des temps nouveaux. Et ils rêveraient d'asseoir sur la rive échancrée du Tibre jaune, à côté de la paix du Forum et du Palatin, entre Raphaël et les moines, un de ces évêques hardis, mouvementés, apostohques, un Chevalier du travail !
Ces choses ne sont pas absolument exotiques.
Déjà des évêques de France, et non pas des
1. The refined, gentle, shrinkingcharacter ofcalmand sheltered days will not stand the blunt of modem democracy. » Charge to the Clergy, 1849, (Characteristics of Manning, p. 52.)
moins considérables, envisagent ce que voyait IManning.
(( Ce que je désirerais, en France, — écrivait cette année-ci (3 février 1892) M^' Meignan, archevêque de Tours, — ce serait la liberté de FEglise comme aux États-Unis; ce serait l'affranchissement d'une sorte de tutelle du gouvernement. Rien n'empêche que, respectueux du pouvoir pubHc, cherchant avec passion le bien du peuple, et particulièrement des ouvriers et des malheureux, nous nous inspirions des grands exemples des Manning et des Gibbons. La RépubHque n'a rien à gagner avec un clergé qui se ferait servi le et se rendrait ainsi méprisable (1). »
Un laïque des plus haut placés et des plus considérables, un de ces voyants qui pressentent l'avenir, M. de Vogué, de l'Académie française, nous écrivait dans le même sens à propos de la publication que nous avions faite d'un volume intitulé : D'Irlande en Australie :
(( Je vous remercie pour ces beaux récits de voyage qui unissent si heureusement votre pen-
\. Lettre à un ami. Journal des Débats.
sée et la pensée fraternelle. J'y ai lu avec intérêt V étude chaleureuse sur V Irlande et le compte rendu de la visite au cardinal Manning.
« Je crois bien que ce grand prélat est un peu prophète, quand il donne son opinion sur les conditions qui conviendraient le înieux au clergé français.
(( Si vous avez suivi l'action de M^'' Manning dans ces derniers temps, vous savez comme moi que le chef de l'Église d^ Angleterre a retrouvé et démontré par Vexemple la véritable force du prêtre dans nos sociétés.
« Souhaitonsque l'Église de France comprenne cette leçon vivante et sache s'en inspirer. L'heure est solennelle pour elle : il s^agit de savoir si elle disputera aux Germains et aux Saxons le privilège de conduire Pâme des peuples, ou si elle se contentera... d'un rôle plus effacé (1). »