‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 85 sur 90 · L\ SITUATION DE L EGLISE EN FRANCE · texte numérisé non relu

L\ SITUATION DE L EGLISE EN FRANCE

Que pensez- VOUS, Eminence, de la

« situation de l'Église en France? du budget (( des cultes? » (Je tenais à avoir l'avis du Cardinal sur une question qui divise les hommes les plus éclairés) (1).

(( — Ne me provoquez pas là-dessus, » dit vivement M^' Manning.

(Et en disant ces mots il fixait sur moi des yeux brillants et étendait ses deux mains comme pour écarter une question sur laquelle il ne tenait pas à exprimer sa manière de voir. IMais il parla néanmoins.)

1. Nous n'avons pas qualité pour discuter cette question. — Il nous suffira de remarquer que M^'' Manning ne parle pas de l'indemnité due pour les biens confisqués. Il n'entame pas ce côté du débat. La question de la liberté de l'Église est une question de principe. Celle du traitement du clergé est unequestion d'expédient. Les opinions diffèrent à ce sujet. M.Gobletserait d'avis de remplacer le budgetdes cultes par une rente sur l'État. M.^'' Freppel demande une dotation permanente. Le P. de Pascal se contenterait à la rigueur des presbytères, des églises et du droit de recevoir des legs. Le cardinal Manning, s'élevant plus haut, demande tout simplement la liberté et se montre disposé à faire tous les sacrifices pour l'obtenir.

« Sur cette question, Messieurs, j'ai eu occa- (( sion de m'expliquer avec M"'' Darboy. Pen- (( dant le concile, je lui ai dit maintes fois ma « pensée. Je crois que l'Eglise de France ne (( sera pas libre aussi longtemps que l'on maince tiendra le budget des cultes. Le salaire (( enlève le prestige. La liberté, je le sais, c'est (( la pauvreté, mais c'est aussi la considération « publique, c'est la dignité, c'est la force. Le (( clergé n'est ni un instrument de règne, ni un (( appui dynastique ; il est une force sociale. Ah ! c( j'entends les objections, je prévois les diffi- (( cultes. On me dit que beaucoup de pa- (( roisses ne pourront pas entretenir leurs prê- (( très. — Gela n'arrivera que pour les pa- (( roisses très petites, très pauvres, ou peu (( chrétiennes. 11 y aura du reste un moyen (( transitoire d'y remédier : Que les prêtres se (( groupent, s'il le faut, par cantons; qu'ils vivent en communauté et que le dimanche ils aillent célébrer la messe où il y a des chrétiens. Ils pourront vivre. Messieurs. Et s'ils sont intéressés à conquérir des âmes, n'en seront-ils pas plus zélés? — H y ci une question plus grave : celle des séminaires.

« Nous n'avons pas, nous, de séminaires sub- (c ventionnés par le gouvernement. Cependant (( les prêtres ne nous manquent pas. On fera (( en France comme on fait en Irlande, en Ame- (( rique, en Angleterre. Le pauvre peuple douce nera aux prêtres de quoi vivre. »

La figure du vénérable cardinal s'était animée.

Il nous regarda avec la satisfaction d'un homme heureux d'avoir exposé une théorie qui lui est chère. Et un bienveillant sourire eftleura ses lèvres quand l'un d'entre nous eut répondu :

c( Nous sommes d'un diocèse, Eminence, où « les fidèles ne laisseront pas leurs prêtres dans (( la détresse et où la liberté rouvrirait au clergé (( la vie publique qui lui est fermée maintenant.

(( — Squvenez-vous bien d'une chose, dit ence core le Cardinal, un gouvernement ne compte (( pas avec ceux qu'il paie, car, quoi qu'on « dise, il sait que ceux qui reçoivent de l'argent « peuvent difficilement imposer des conditions.

(( Le peuple, de son côté, a conscience de cette (( situation déhcate et il ne suit pas volontiers (( les prêtres qui font de l'opposition au gou- « vernement, et prennent par la une attitude (( qui lui semble incorrecte.

(( — Les évoques aussi sont gênés, dit l'un (( d'entre nous. Il leur est difficile d'appuyer (( publiquement les hommes d'avant-garde. »

Le Cardinal laissa tomber cette observation. Il semblait dire : « Je ne puis juger une manière de (( faire qui est toute relative. C'est là une ques- (( lion d'appréciation et qui peut être délicate. »

Avec une hardiesse tout irlandaise, le P. Achille parla de la nomination des évêques par le gouvernement.

Le Cardinal lui répondit en anglais ; un sourire légèrement malicieux nous laissa deviner sa pensée. En ce moment il se leva.

Il s'adressa au missionnaire : « Vous quit- (( tcrez bientôt le pays, mon cher frère?

(( — Oui, Éminence, et je pars avec des reli- (( gieuses de votre diocèse, du diocèse de West- « minster.

(( — Oh ! répondit le Cardinal, ce sont de bien « bonnes filles ; je crois que vous en serez con- « tent. Vous partez prochainement?

(( — Dans trois jours, sur VOrmuz, En atten- (( dant, je vais faire voir Londres à mes amis.

(( — Il n'y a pas beaucoup de belles choses

(( à Loncli^cs. Vous verrez Westminster-Abbey , (( Saint-Paul, les musées. » Et regardant le petit garçon qui était avec nous et qui pendant ce long entretien avait promené ses yeux errants sur les portraits des archevêques de Westminster :

(( — Est-ce que cet enfant sera prêtre?

« — Ce que Dieu voudra, répondit son père.

(( Veuillez, Eminence, lui donner votre bénédic- (( tion, bénir aussi ses parents, et nous bénir. »

Nous étions à genoux : le Cardinal nous donna sa bénédiction et nous tendit son anneau épiscopal à baiser. Nous étions enchantés d'une si grande bienveillance. Son Eminence sortit du parloir et traversant le vestibule rentra dans ses appartements.

Le secrétaire vint à nous : « Le Cardinal a été bien bon pour vous. Messieurs, il vous a donné un entretien de près d'une demi-heure. »

Le portier lui-même, mesurant notre importance à la longueur de l'entrevue, et s'imaginant dès lors que nous étions des personnages, vint nous féliciter.

Le secrétaire eut la courtoisie de nous parler du diocèse de Cambrai et de rappeler que lui-

268 LE CARDINAL MANNL\G.

même y avait accompagné le cardinal Wiseman en 18o2 lors des fêtes de Notre-Dame de Grâce.

Nous désirions emporter le portrait et un autographe du cardinal Manning.

« — Vous trouverez le portrait chez Burns and Oates, répondit le secrétaire, et je vous procurerai l'autographe. »

Il monta aussitôt chez le Cardinal et revint avec les lignes suivantes, écrites de sa main sur une demi-feuille de papier :

(( Bénédiction de Dieu sur les écoles libres de France î

(( Henri E.

« Cardinal Archevêciue de Westminster.

« Le 25 septembre 1888. »

Au dehors, la pluie tombait. Mais nous ne songions pas à nous en plaindre. Peu importe le reste, disions-nous unanimement. Nous avons vu le cardinal Manning. Cela vaut un voyage à Londres.

Page 1