‹ Le cardinal Mazarin 16421661Chapitre 7 sur 9 · Voltaire, Siècle de Louis XI f · texte numérisé non relu

Voltaire, Siècle de Louis XI f

MAZARIN

de la duclicssc de Longueville , sc laissa séduire par elle et entraîner dans le parti de la Fronde. Il voulut agir sur son année, mais elle demeura dans le devoir. Turenne, fugitif, sans soldats, eut l’humiliation d’aller dans les rangs des Espagnols combattre contre son pays.

Paii dcRuel. — Nouvelles inlrigucs.

Après huit mois de ces stériles agitations, une sorte de suspension d’armes fut comme tacitement demandée et acceptée par tous les partis. Les bons citoyens s’alarmaient des entreprises que les armées espagnoles faisaient sur nos frontières, à l’aide de nos discordes intérieures. On avait vu le parlement de Paris, qui refusait d’écouter les hérauts d’armes dépêchés vers lui par le roi de France , recevoir en séance solennelle , devant toutes les chambres assemblées, un émissaire du général en chef de l’armée d’Espagne, alors en campagne contre nous. Le danger fut compris; l’opinion sc déclara généi’alemcnt pour la pacification , et un accommodement signé à Ruel , près Paris , entre le gouvernement de la régente et les chefs de la Fronde, termina cette première phase de la guerre civile (11 mars 1649).

Mais si les partis dcsarmaicul uu instant, ils conservaient avec l’ardeur de leurs passions leurs forces réelles et leurs espérances : le feu n’était qu’assoupi ; le moindre souffle devait suffire pour le rallumer. A peine la cour fut-elle rentrée à Paris, que de vifs dissentiments éclatèrent entre Condé et Mazarin. Si le premier ministre s’inquiétait de l’ambition d’un général jeune, ardent, déjà couvert de gloire , et qui venait de rouvrir au roi les portes de sa capitale, Condé, à son tour, trouvait qu’on lui mesurait avec trop de parcimonie le prix de ses services ; il avait compté jouir à la cour d’un crédit qu’on ne lui accordait pas. Il avait d’ailleurs peu d’estime pour un caractère tout différent du sien , pour cette nature rusée et cauteleuse du cardinal. Aigri, il ne lui épargna pas les marques de son dédain, ni même les insultes. Écrivant un jour à Mazarin , il mit , assuret-on , en tête de sa lettre : AU' illustrissimo signor faquino. Il y eut bientôt rupture ouverte. Chacun , selon son caprice ou son intérêt, se rangea sous la bannière des nouveaux partis. Plusieurs seigneurs qui avaient appartenu à la Fronde ^ et à leur tête le prince de Cônti et le duc de Longueville, l’un frère, l’autre beau-frère de Condé, se déclarèrent en sa faveur. Le gros du parti, au contraire , s’éloigna de lui , blessé de ce qu’il avait refusé leurs avances et s’était cru assez fort pour

MAZARIN

se passer d’eux. De Relz , de son côté , se rapprochait en’ ce moment de la régente dans la pensée d’obtenir par son entremise le chapeau de cardinal , qu’on lui faisait espérer. Mazarin ne négligea rien pour faire ressortir les prétentions excessives et les airs de hauteur de Condé et des princes qui soutenaient sa cause. On les appelait les petitsmaîtres, et le peuple de Paris les haïssait. Des assassinats simulés, des coups de fusil tirés par des mains inconnues sur les carrosses de Condé, et qui tuèrent un de scs gens , ces démonstrations ou ces attentats, habilement exploités, servirent à rendre plus profonde encore l’inimitié entre les frondeurs et le parti de Condé. Enfin Mazarin crut le moment venu d’abattre ce parti en lui enlevant ses chefs. La reine et lui, usant d’une profonde dissimulation , surent attirer au Palais - Royal , comme dans un piège, Condé, le prince de Conti , le duc de Longueville , qui tout à coup se virent environnés d’hommes armés, faits prisonniers et conduits au château de Vincennes d’abord, puis dans la place du Havre ( 18 janvier 16.50 ). Le peuple de Paris alluma des feux de joie en apprenant l’arrestation du grand Condé.

Exil de Mazarin.

Mazarin n’eut pas longtemps à jouir de la chute d’un ennemi qu’il redoutait plus que les instigateurs même de la Fronde. A peine Condê fut-il en prison , qu’il y eut en sa faveur un retour complet de l’opinion publique. On se rappela alors et ses services et ses victoires. Ses partisans, les membres de sa puissante famille remuèrent les provinces. Sa femme souleva contre Mazarin la ville de Bordeaux où elle s’était réfugiée, 'j’urenne, à la tête d’une armée espagnole, demandait hautement la délivrance des princes. Mazarin cependant conjura d’abord sans beaucoup de peine ces dangers : Turenne fut battu à Rétbel par le maréchal Duplessis-Praslin ; le cardinal dirigea lui-même, à la tête des troupes royales, plusieurs expéditions qui eurent pour résulUit de faire rentrer les provinces dans le devoir. Mais des adversaires d’une nature plus redoutable en ces temps de discordes civiles se déclarèrent contre le ministre, et lui enlevèrent les fruits de l’énergie et de l’habileté qu’il avait montrées pour l’apaisement de la révolte. Le coadjuteur, ((ui n’obtenait pas son chapeau de cardinal, se

tourna de nouveau contre Mazarin ; à la tète des frondeurs il demanda la mise en liberté des princes et le renvoi du ministre; le duc d’Orléans se déclara dans le même sens; enfin le parlement ne laissa pas échapper cette occasion d’humilier la cour et Mazarin. L’orage éclatait de toutes parts; le prudent ministre considéra qu’il était plus habile de paraître y céder que d’y tenir tète. Le 6 février 1651 , à huit heures du soir, Mazarin revêt un costume de gentilhomme , se couvre la tête d’un chapeau à grand panache, et monté sur un bon cheval, sort du Louvre sans être remarqué. Sa compagnie des gardes l’attendait à quelques pas; elle l’escorte et protège sa fuite. Le lendemain Paris, à son réveil, est dans l’ivresse. On fête le départ de Mazarin comme un bonheur public ; on se croit quitte à jamais d’un ministre tombé sous la malédiction commune. Le parlement arrache à la reine elle-même une déclaration « que Mazarin est parti pour ne plus revenir , » et cette déclaration il l’enregistre dans un arrêt.

Mazarin , retiré d’abord à Saint-Germain et tout étourdi de sa chute, crut faire acte de grande habileté en allant de sa personne au Havre se présenter aux princes comme l’instniment de leur mise en liberté. En effet, à l’aide d’un billet de la reine qu’il avait pris soin d’emporter, il se fit ouvrir les portes de leur prison, et leur fit connaître qu’il était chargé par la reine de les rendre libres. Les princes,

après un piciiiier moment de surprise , accueillirent cet étrange messager de clémence avec beaucoup de courtoisie, et lui firent les honneurs de leur prison; mais au moment de monter en voiture, alors que Mazarin leur adressait avec une extrême politesse ses derniers compliments, Condé laissa échapper un grand éclat de rire qui dut retentir cruellement dans l’àme de son ennemi vaincu. C’était alors à Mazarin de prendre le chemin de l’exil. Il s’acheminait lentement vers la frontière du nord, très-embarrassé de trouver un asile où sa personne fût en sûreté; car il ne voulait pas se donner aux ennemis de la France, et ceux-ci se rappelaient qu’il leur avait fait bonne guerre. On força la reine mère de presser par deux messages, la première fois sa sortie de France, et la seconde fois sa retraite jusqu’au Rhin. Mazarin, poursuivi avec tant de haine, se défendit dans deux lettres empreintes d’une grande dignité. Il trouva enfin un refuge près de Cologne.

Le peuple, qu’on est toujours sûr de retrouver mobile , transforma en un vrai triomphe la rentrée des princes à Paris ; il fit trois lieues hors des murs à leur rencontre , et les salua de scs acclamations enthousiastes.

MAZAKIN.

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La nouvelle Fronde.

La clmlc et l’exil de Mazarin ne satisfaisaient pas ceux qui voulaient la guerre civile pour ruiner ce qui restait encore de pouvoir à la régente. A leur tête était le cardinal de Retz. Il lui fallait un prétexte pom* faire prendre encore une fois les armes au peuple de Paris; il employa toutes sortes de manœuvres pour faire croire au duc d’Orléans et aux principaux meneurs de la multitude qu’Anne d’Autriche méditait chaque nuit une nouvelle évasion de Paris avec le jeune roi ; l’inquiétude gagnait de proche en proche. Dans la nuit du 9 au 10 février (1651), une foule de bourgeois prirent les armes et se portèrent en tumulte vers le Palais- Royal. La consternation était à son comble. Anne d’Autriche seule fit preuve d’un grand courage; elle ordonna d’ouvrir les portes devant cette multitude armée, et fit introduire les plus mutins dans la chambre môme où l’enfant royal dormait d’un profond sommeil. Ces hommes, fortement émus de ce spectacle, se retirèrent en protestant de leur respect et de leur amour pour le roi; mais, afin de se soustraire à de nouveaux outrages en écartant tout soupçon, Anne d’Autriche demanda qu’une

j^aide bourgeoise veillât aux portes du Palais-Royal. Le but du cardinal de Retz était atteint; la reine el son fils étaient désormais prisonniers dans Paris.

Quant au prince de Condé , à peine avait-ii reconquis la faveur populaire et forcé la cour à subir son ascendant, que déjà mille intrigues se croisaient pour l’abattre. C’était le coadjuteur qui s’offusquait de sa hauteur, et ne voulait à aucun prix lui laisser occuper tranquillement la première place; c’était son frère, le prince de Conti, qui se brouillait avec lui pour un mariage que Condé ne favorisait pas autant qu’il le lui avait promis; c’étaient des femmes artificieuses qui, dans l’intérêt de leur ambition et môme de leui*s amours, divisaient et affaiblissaient son parti. La cour, de son côté, ne lui cachait pas son mauvais vouloir : elle faisait obtenir à son ennemi, à de Retz, ce brandon de guerre civile, le chapeau de cardinal qu’il convoitait si ardemment. Enliji Condé luimôme ruinait sa puissance en portant au delà de toute mesure ses orgueilleuses prétentions ; il exigeait, pour lui et pour les siens, les gouvernements des plus fortes places et des plus riches provinces. Entourée d’ennemis, Anne d’Autriche cédait parfois, et plus souvent encore résistait, soutenue par les conseils de Mazarin, qui du fond de son exil n’avait pas cessé de suivre le mouvement des pait's cl de correspondre avec la reine;

d: - - vGr

MAZARIN

cl cependant, par un de ces bizarres contrastes, si communs à cette étrange époque , pour complaire à de Relz et à la vieille Fronde, pour être en mesure d’accabler plus sûrement le parti de Condé, en ce moment-là même Anne d’Autriche autorisait, par des déclarations royales, le parlement à formuler contre son fidèle conseiller les accusations de haute trahison et de forfaiture, et un arrêt de bannissement perpétuel. Mazarin, dans son indignation, se vengea par une lettre d’une éloquente fierté, qui fut une juste leçon pour Anne d’Autriche.

Paris était encore une fois en combustion. Condé, irrité des obstacles que son ambition rencontrait, groupait autour de lui une noblesse turbulente qui le suivait en armes jusque dans les salles du parlement, où il était sommé de venir rendre compte de ses sourdes intrigues avec l’étranger; de Retz, de son côté, remplissait de soldats et de gentilshommes dévoués à sa cause les avenues et les galeries du Palais de Justice. Dans cette enceinte des lois, les épées et les poignards étaient prêts à sortir du fourreau. Il y eut un moment où, au milieu du tumulte, le duc de La Rochefoucauld, profilant du passage du coadjuteur d’une salle dans une autre, le tint violemment serré entre les deux battants d’une porte, en criant ; « Tuez-le! tuez -le ! » Heureusement des conseillers se précipitèrent au

secours du cardinal, et empêchèrent un crime qui serait devenu le signal d’une effroyable mêlée.

Anne d’Autriche , qui voyait les partis prêts à en venir aux mains et son autorité sans force, crut rendre au pouvoir monarchique quelque prestige, et au pays plus de repos, en mettant fin à sa régence. Quelques hommes sages , qu’elle avait eonsultés à eet effet, l’encourageaient à espérer beaucoup de ce changement. Lejeune roi venait d’entrer dans sa quatorzième année; sa ipajorité fut proclamée le 5 septembre 1651.

Seconde guerre civile.

L’esprit de vertige qui s’était emparé des plus hautes têtes n’avait pas épuisé toute sa turbulence. La majorité d’un roi de quatorze ans ne changeait rien au fond des choses ; elle n’eut aucun effet, ni pour contenir, ni pour consohder. Condé, ne se maîtrisant plus , et entraîné par les conseils de sa sœur, la duchesse de Longueville, oublia tout ce qu’il devait au pays, à lui-même, à sa gloire. Lui, le soutien de la royauté, la terreur des ennemis de la France, il se mit en révolte ouverte ; après s’ être assuré par une négociation criminelle l’appui de l’Espagne , il souleva contre l’autorité royale l’An-

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jou, le Poitou, la Guyenne, il alluma dans son pays la guerre civile, et il appela à son aide l’étranger.

C’est le lieu ici de montrer quels mobiles misérables poussaient parfois les hommes les plus considérables de celte époque à livrer à tous les hasards le repos de leur pays , leui* propre destinée et leur honneur. La duchesse de Longueville, cette femme plus galante encore qu’ambitieuse , qui excitait de toutes ses forces Condé à la rébellion , avait besoin de voir se rallumer la guerre civile ; son mari, éclairé enfin sur ses désordres, la rappelait impérieusement en Normandie ; elle ne redoutait rien tant que de retourner auprès d’un époux trop justement irrité ; et de là son ardeur à conspirer et à mettre de nouveau tous les partis aux prises. Quant à Condé, des historiens rapportent qu’il n’eût pas sitôt quitté Paris que la reine lui expédia un courrier porteur de propositions de nature à apaiser son ressentiment et à prévenir une nouvelle explosion de guerre civile. Malheureusement le courrier se trompa ; il prit un nom de lieu pour un autre , .4Mgerville pour ^wgerville. Condé ne reçut la lettre que lorsqu’il était déjà dans l’intérieur de la France. Les propositions lui parurent acceptables; « mais, dit-il, je suis déjà bien loin de Paris, ce n’est pas la peine d’y retourner. »

Cependant Mazarin, de sa retraite de Cologne, sur-

veillait la inarclio des t';vt*ncments. Dès qu’il apprend la révolte de Condè, à l’aide des trésors qu’il a emportés en quittant la France, il lève une petite armée parmi ces aventuriers qui abondaient alors et vendaient indifféremment leurs services et leur sang à toutes les nations et à toutes les causes. Il fait porter à ses troupes des écharpes vertes, couleur de sa livrée ; à leur tôle il pénètre en France , rallie plusieurs corps de l’armée royale et vient s’établir sur les bords de la Loire. De là il presse la reine de le venir joindre ; et elle quitte encore une fois Paris en fugitive, emmenant avec elle le jeune roi.

Paris est de nouveau livré à la sédition. Trois partis déchirent la France et lèvent des armées. Le parlement frappe à la fois de ses arrêts de proscription, comme criminels de lèse-majesté, Condé d’une part, Mazarin de l’autre. Il va môme jusqu’à mettre à prix la tête de ce dernier.

« Il fallut, dit Voltaire, chercher dans les registres quel était le prix d’une tête ennemie du royaume ; on trouva que sous Charles IX on avait promis, par arrêt, cinquante mille écus à celui qui représenterait l’amiral Coligny mort’ ou vif. On crut très-sérieusement procéder en règle en mettant ce môme prix à l’assassinat d’un cardinal premier ministre. Cette proscription ne donna à personne la tentation de mériter les cinquante mille écus qui.

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après tout, n’eussent point été payés. Chez une autre nation et dans un autre temps, un tel arrêt eût trouvé des exécuteurs ; mais il ne servit qu’à faire de nouvelles plaisanteries. De beaux esprits qui portaient la gaieté dans les tumultes de ces temps, firent afficher dans Paris une répartition des cent cinquante mille livres : tant pour qui couperait le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un œil, tant pour le faire eunuque. Ce ridicule fut tout l’effet de la proscription contre la personne du ministre ; mais ses meubles et sa bibliothèque furent vendus par un second arrêt ; cet argent était destiné à payer un assassin ; il fut dissipé par les dépositaires, comme tout l’argent qu’on levait alors.

« L’esprit de vertige qui régnait en ce temps posséda si bien tout le corps du parlement de Paris, qu’après avoir solennellement ordonné un assassinat dont on se moquait , il rendit un arrêt par lequel plusieurs conseillers devaient se transporter sur la frontière pour informer contre l’armée du cardinal Mazarin, c’est-à-dire contre l’armée royale. Deux conseillers furent assez imprudents pour aller avec quelques paysans faire rompre les ponts par où le cardinal devait passer. L’un d’eux, nommé Bitaut, fut fait prisonnier par les troupes du roi, relâché avec indulgence, et moqué de tous les partis. «

C’était sur les bords de la Loire que le sort de la monarchie semblait devoir se décider. Turenne, rentré dans le devoir, était là protégeant la cour et s’elîorçant de donner quelque consistance à l’année royale, mal organisée et dénuée de tout. Condé, qu’on croyait encore occupé à soumettre le midi de la France, tombait à l’improviste sur le corps commandé par le maréchal d’Hocquincourt, et le mettait en déroute au combat de Bléneau. Peu s’en fallut qu’il n’enlevât la cour et Mazarin; mais Turenne l’arrêta et lui disputa si habilement le terrain, qu’il lui lit perdre le principal fruit de sa victoire (7 avril 1652).

Condé marcha vers Paris qui le reçut avec enthousiasme ; mais il y trouva la confusion des partis plus grande que jamais , et bientôt des rivalités ardentes, qui minèrent sa popularité, réduisirent sa petite armée et lui ôtèrent les moyens d’agir énergiquement. Turenne se fortifiait au contraire, et vint lui offrir la bataille aux portes même de Paris. Elle se donna au faubourg Saint-Antoine , et malgré l’habileté de Condé et la valeur brillante de la noblesse qui combattait sous lui, ses troupes furent vigoureusement ramenées jusque sous les remparts de la ville, et en danger d’être écrasées. Pendant la bataille, les bourgeois de Paris, qui redoutaient également les deux armées, avaient fermé leurs portos et refusaient de les ouvrir pour sauver Condé

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d’un désastre imminent. Enfin cependant la porte Saint-Antoine s’ouvrit. Ce fut une jeune princesse , Mademoiselle, fille du duc d’Orléans, qui, se déclarant pour Condé, exigea avec énergie l’ouverture de cette porte , et fit même tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. On savait que cette princesse, fière et ambitieuse, aspirait à se faire aimer du jeune roi , son cousin ; aussi, quand Mazarin apprit qu’elle avait fait tirer le canon de la Bastille : « Ce canoii-là, dit-il, vient de tuer son mari. « Un neveu de Mazarin périt à cette bataille. Ce fut un grand sujet de joie pour le peuple de Paris , et un grand deuil pour Mazarin , qui porta toujours une vive affection aux membres de sa famille.

Condé avait compté sur l’appui des Espagnols ; le duc de Lorraine , qui était dans l’habitude' de vendre tous les ans au roi d’Espagne une petite armée de huit mille hommes qu’il entretenait, s’avança en effet à son secours. Condé lui avait donné. de l’argent pour le faire venir; Mazarin lui en donna davantage pour qu’il s’en allât. Le duc prit l’argent de Condé et celui de Mazarin et se retira, mais en pillant et dévastant les villages de France sur son passage.

XVTI.

Anarchie et misère publique.

A Paris, le désordre était à son comble et la misère aussi. Dans le parlement, les partis étaient tous les jours aux prises; on en comptait trois; quelques partisans de la prérogative royale qui ne voyaient dans les luttes du parlement avec la cour qu’une détestable révolte contre l’autorité; les fauteurs de la Fronde, qui semblaient croire toutes les libertés publiques renfermées dans l’opposition du parlement, et qui ralliaient à eux la masse du peuple en se mettant au niveau de ses fureurs et de ses cris contre les impôts et contre Mazarin ; enfin, un groupe de magistrats pleins de modération et de droiture, qui s’efforçaient de concilier l’indépendance et les droits du parlement avec le respect de l’autorité royale, et qui gémissaient de l’emportement des factions. Autour des différents partis parlementaires se groupaient les avocats, les procureurs, une basoche noml)reuse et passionnée. C’étaient à chaque instant , au Palais , des scènes de violence ; on s’injuriait, on en venait môme quelquefois aux coups de poing.

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Les chefs militaires dans Paris, pour soutenir leurs troupes ou satisfaire leur cupidité , ne reculaient devant rien et ne connaissaient plus d’autre loi que la force ; ils s’emparaient des caisses publiques, ils séquestraient môme des officiers du fisc, afin d’en obtenir une rançon. Le peuple souffrait de la faim ; l’argent était rare, et le pain se vendait à un prix exorbitant.

Dans les provinces, tour à tour dévastées par les troupes des deux partis, la misère était plus aflreuse encore. Voici le tableau qu’en a tracé un témoin oculaire ‘ ;

« Dans tous les lieux où la com* passait , les pauvres paysans s’y jetaient, pensant y être en sûreté parce que l’armée désolait la campagne ; ils y amenaient leurs bestiaux qui mouraient de faim aussitôt, car on n’osait sortir pour les mener paître. Quand leurs bestiaux étaient morts, ils mom’aient euxmêmes incontinent après, car ils n’avaient plus rien que les charités de la cour qui étaient fort médiocres, chacun se considérant le premier. Ils n’avaient de couvert contre les grandes chaleurs du jour et la fraîcheur de la nuit que le dessous des auvents , des charrettes et des chariots qui étaient dans les rues. Quand les mères étaient mortes, les enfants mouraient bientôt après, et j’ai vu sur le

4 . Laporte, Mémoires sur les règnes de Louis XIII et de Louis Xlè'.

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pont (le Melim, où nous vînmes (quelque temps après , trois enlanls sur leur mère morte , l’im desquels la telait encore. Toutes ces misères touchaient fort la reine , et môme , comme on s’en entretenait à Saint-Germain, elle en soupirait et disait que ceux qui £n étaient cause auraient un grand compte à rendre à Dieu. »

L’indiscipline des troupes, reemtées en gi’ande pai’tie d’aventuriers, dépourvues de magasins et mal payées , contribuait à aggraver les souffrances du peuple des campagnes. Chaque chef de compagnie semblait faire la guerre pour son compte , épuisant le pays partout où il passait, et pillant au besoin les convois môme de l’armée. Dans une marche confuse des troupes royales d’AiLxerre sur Montereau, un comte de Broglie , pour remonter ses honunes , lit main basse sur l’écurie môme du roi, et, malgré toutes les réclamations du premier écuyer, il ne voulut pas rendre les chevaux, qu’il considérait comme de bonne prise.

Cependant le parlement n’avait rien perdu de son audace. Une cour réduite à fuir de Paris et à errer dans les provinces ne l’intimidait pas. Peu de temps après la bataille de Saint- Antoine, dont Turenne voyait s’évanouir les fruits par le dénùment de son armée , le parlement déclara par un arrêt le duc d’Orléans lieutenant général du royaume, quoique le roi fût majeur, et le prince de Coudé

D igi l i^ed O ogl

MAZARIN

généralissime des années (20 juillet 1652). La cour aussitôt riposta en frappant d’interdit le parlement de Paris et en le transférant à Pontoise. Une vingtaine de présidents et de conseillers attachés au parti de la cour obéirent; les autres résistèrent. Pour dernier excès de confusion, ou vit alors deux parlements dans le même ressort, se foudroyant l’un l’autre par des arrêts , et jetant le peuple dans le doute fatal de savoir de quel côté était le droit et l’autorité de la justice.

Second exil de Mazarin.

Au reste , à cette époque , on reconnaissait aisément à des symptômes certains qu’ après quatre ans de vaines discordes, sans résultat pour aucun parti et fatales au bonheur de tous, une lassitude profonde était dans les esprits. U y avait im point d’ailleurs sur lequel tous les partis tendaient à se mettre d’accord, c’était de sacrifier Mazarin, offert depuis si longtemps comme point de mire aux haines populaires, et dont la faveur si persistante donnait de l’ombrage à tout le monde. Môme les deux parlements, qui en toute autre chose se combattaient à outrance , s’accordaient pour demander l’expulsion de ce ministre.

72 LE (JARÜINAL

Anne d’Autiiche subit la loi des circonstances. Mazarin lui- même comprit que sa présence au pouvoir, en ce moment, faisait obstacle à une pacitication nécessaire à tous les intérêts, et dont il ne tarderait pas tout le premier à recueillir les fruits. 11 sortit donc une seconde fois du royaume;

mais , en réabté , il ne cessa pas , même dans son exil, de diriger les conseils d’Anne d’Autriebe. U entretenait avec elle mie correspondance qui atteste à quel point il possédait la conliance et les alTeclions intimes de cette princesse; il ne négligeait rien d’ailleurs pour réveiller puissamment en sa favem* l’intérêt de ceux qui pouvaient hâter son rappel. Il écrivait alors au roi ces mots, empreints d’une juste amertume : « 11 ne me reste pas im asile dans un royaume dont j’ai reculé toutes les frontières. »

Paciflcalion. — Retour triomplial de Maaarin.

L’apparentef satisfaction accordée à propos à tant d’hommes à qui il fallait un prétexte pour quitter le vieux drapeau de la Fronde porta ses fruits. On vit presque partout s’éteindre en quelques jours l’esprit de sédition, et toutes les classes de citoyens travailler sincèrement au rétablissement de l’autorité royale. Rappelé instamment par les Parisiens,

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MAZARIN

le jeune roi rentra dans sa capitale au milieu des plus grandes marques de respect. Le coadjuteui’ fut lui-même le complimenter à l’entrée du Louvre avec tous les curés de la capitale ; ce qui ne l’empêcha pas d’être arrêté deux mois après et enfermé à Vincennes. On relégua dans leure terres quelques .seigneurs trop compromis dans les derniers troubles ; quelques conseillers brouillons furent punis de l’exil, et le parlement de Paris, après avoir tenu si longtemps en échec le pouvoir royal, vint s’humilier devant lui dans un lit de justice tenu au Louvre, où le jeune roi « lui fit très-expresse défense de prendi’e ci-après connaissance des affaires générales de l’État et de la direction des finances. « Il fallut qu’il enregistrât cette déclaration, qui le condamnait à l’impuissance politique. De tous les ennemis de la reine et de Mazarin , l’opiniâtre Condé restait seul debout; mais, pour réunir autour de lui quelques troupes , il lui avait fallu ceindre l’écharpe espagnole, et mettre complètement son épée au service des ennemis de la France ; encore ne faisait-il que guerroyer assez malheureusement sur la frontière. Enfin, en quelques mois, le pouvoir du roi se trouva si bien raffermi , qu’il lui fut possible, sans exposer les provinces et Paris même au moindre trouble, de rappeler Mazarin et de le replacer à la tête du ministère.

Ce fut un spectacle étrange que celui de la ren-

liée triomphale de Mazarin dans celte ville de Paris, où son nom naguère soulevait tant de haines, et d’où il ne lui venait qu’outrages publics et arrêts de proscription. La populace, cette fois, le couvrit de ses acclamations ; il lui jeta de l’argent à pleines mains par les portières de son carrosse. Les bourgeois de Paris , les officiers publics, le parlement luimômc , ne restèrent pas en arrière. On venait de toutes parts lui offrir du dévouement et briguer sa faveur ; un grand festin lui fut donné à l’hôtel de ville de Paris. On assure que Mazarin , ce jour-là, laissa voir, au milieu de sa joie, un peu de son mépris pour ceux qui s’abaissaient si fort devant sa fortune.

Politique extérieure. — Cromwell.

Il était temps que l’apaisement des discordes civiles permît au gouvernement français de reporter son attention et ses forces du côté de l’étranger. Remis peu à peu des rudes coups qui leur avaient été portés dans les premières années de la régence, les ennemis de la France avaient profité de ses tourmentes intérieures pour affaiblir sa prépondérance politique, et lui enlever en partie ses conquêtes. De toutes parts, nos frontières mêmes étaient menacées. Après douze ans de luttes, la

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MAZAIllN.

Cataiügiic, vahicuicnt défendue par une amiée française , venait de succomber et de rentrer sous la domination de l’Espagne ; en Piémont, la France avait perdu Casai, et d’autres forteresses pour la conquête desquelles la politique de Richelieu n’avait rien épargné. Du côté de la Flandre, l’armée espagnole avait repris l’offensive; elle s’était emparée de plusieurs petites places et assiégeait Dunkerque. Enfin, un nouvel ennemi, l’Angleterre , se jetant brusquement dans le débat entre la France et l’Espagne, avait, sans déclaration de guerre, assailli et enlevé en grande partie l’escadre française destinée à ravitailler Dunkerque , et cette place , serrée de près par terre et par mer, venait d’ètre obligée d’ouvrir ses portes aux Espagnols.

L’Angleterre, qui reparaissait ainsi sur la scène politique de l’Europe, avait vu longtemps toutes ses forces absorbées dans les luttes violentes de la royauté et du parlement, luttes qui avaient dégénéré en guerres civiles et religieuses d’un caractère atroce. Du milieu de cc*s révolutions avait surgi un dictateur, un homme extraordinaire, Olivier Cromwell. Sombre fanatique, attaché à la secte des puritains, Cromwell joignait d’ailleurs à l’habileté d’un politique dissimulé et profond des talents militaires de premier ordre. Au parlement, dans les conciUabules des sectaires, sur les champs de bataille , il fut partout l’implacable ennemi de

7ü LE CABÜINAL

la royauté, et le plus actif instriuncnt de sa ruine. Il ne s’arrêta dans cette voie que loi^squ’il eut, pour ainsi dire , dressé de ses propres mains l’écliafaud où l’infortuné Charles 1" porta sa couronne et sa tête. La république proclamée, Crom- >vell la soutint d’abord de son épée victorieuse, et déconcerta les derniers efforts du parti royaliste, qui s’était rallié autour de Charles II ; puis, ce fils de l’oi vaincu et obligé de fuir à l’étranger, Cromwell, fort du dévouement de ses troupes et de l’ascendant que son fanatisme , vrai ou simulé , lui donnait sur de farouches sectaires, se tourna contre le parlement, l’envahit à main armée et en dispersa les membres. 11 ne garda de la république (fuc le nom , prit lui-même celui de protecteur, et, sous ce titre , il eut désormais l’Angleterre dans sa puissante main.

Tel était l’hoinme que Mazarin , au moment où il revenait aux affaires avec un pouvoir incontesté, voyait descendre contre nous dans la lice à côté de cette vieille ennemie , la maison d’Espagne. Mais il n’échappait pas à un esprit aussi pénétrant que celui du cardinal que Cromwell, inspiré avant tout du génie de sa nation et les yeux tournés vers l’empire des mers, avait moins la pensée d’affaiblir un État continental coimne la France, que le désir d’agrandir la puissance maritime et coloniale de son pays aux dépens des possesseurs des Indes.

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Aussi, malgi’6 l’affront fait à notre marine, inalgrf* Dunkerque enlevé à la France par la bioisque intervention des armes du protecteur, Mazarin ne cessa pas de traiter avec Cromwell sur le pied de paix , et de lui faire môme des avances obséquieuses pour le détacher de nos ennemis. Les Espagnols, de leur côté , ne négligeaient rien pour faire luire aux yeux du protecteur des perspectives capables de le retenir dans leur alliance. Ils lui offraient notamment de l’aider à prendre Calais, et de lui remettre ainsi une des clefs de la France. Cromwell écoulait tout, et ne laissait pas entrevoir de quel côté en définitive il jetterait le poids de son épée. Absorbé d’ailleurs en ce moment par une lutte terrible engagée sur mer contre les flottes de la Hollande, par qui il voulait faire reconnaître la suprématie du pavillon anglais, il était rentré de son jjropre mouvement dans une attitude de neutralité vis-à-vis de la France et de l’Espagne.

Rerroidissemcnt entre Mnzarin et Anne d’Autriche. -

Avant d’esquisser les dernières péripéties de cette grande lutte, dont la conduite et le dénoùment ont élevé si haut la gloire de Mazarin, il importe de revenir un instant sur nos pas, pour considérer

cet homme d’Etat dans sa vie intérieure, dans la position qu’il avait prise vis-à-vis de la reine mère et de l’héritier du trône.

Tous les mémoires contemporains s’accordent à faire remarquer ou à laisser comprendre qu’après le second exil de Mazarin il y eut un changement marqué dans ses rapports privés avec Anne d’Autriche. Ce n’étaient plus les mêmes soins, la même intimité , cette galanterie empressée et pleine de déférence qui jusque-là avaient fait croire à des liens d’une autre nature que ceux de la confiance et de la faveur politiques. Vainqueur de tous ses ennemis et arrivé au faîte de la puissance, Mazarin parut dans ses rapports avec la reine mère n’apporter plus que cette politesse rései’vée qui succède à une passion éteinte, en même temps qu’il faisait sentir à tous, et à la reine elle-même, un esprit de domination qui n’était pas sans âpreté. Anne d’Autriche, au fond de son cœur , s’affligeait de ce changement. Elle s’en plaignait sans doute dans le cercle de ses intimes ; le mot A' ingratitude devait y être prononcé souvent, à en juger par l’amertume que sa confidente , Mme de Motteville, met à récriminer contre ce ministre, « qui, dès qu’il se vil rétabli dans la première place, réunit aussitôt dans sa personne l’autorité de la mère et du fils, et se rendit le tyran de leurs volontés plutôt que le maître. »

MAZARIN

• Anne d’Autriche cependant accepta ce joug; elle ne se sentait pas de force à combattre l’ascendant d’un homme que son génie pour les affaires et ses services avaient rendu le soutien nécessaire de la monarchie. Mais à la cour sa résignation était différemment interprétée. On allait jusqu’à supposer qu’elle n’était pas libre de rompre les liens que Mazarin lui rendait si pesants ; on paraissait (Toire à un mariage secret qui l’aurait unie à cet homme d’État, mariage qui n’était pas absolument impossible, car, comme nous l’avons dit plus haut, Mazarin, quoique prince de l’Église, n’était pas prêtre.

Mazarin aurinlendant de l'éducation de Louis XIV.

A considérer Mazarin dans ses rapports avec le royal enfant, espoir de la monarchie , qui croissait à l’ombre de son pouvoir et sous sa tutelle, il est impossible de ne pas le juger sévèrement. On ne trouve en lui mdle préoccupation de préparer ce jeune prince aux difficiles devoirs de la royauté; on voit plutôt sa conduite réglée par d’égoïstes calculs, par la crainte de faire un jour courir trop de risques à sa fortune de ministre favori, si le fils d’Anne d’Autriche abordait le trône avec un esprit et un caractère à la hauteur de ses grandes destinées.

Usant de son empire absolu sur la reine mère, Mazarin s’était fait donner le titre de surintendant de l’éducation du roi, et jamais prince plus heureusement doué par la nature ne fut élevé avec plus de négligence que Louis XIV. Sans doute il est équitable d’imputer en partie aux malheurs des temps l’abandon où fui ent laissés la culture de son esprit et le soin de son éducation; mais il parut bien aussi que de secrets motifs et une pensée systématique n’étaient pas étrangers à tant de négligence.

Le cardinal avait placé auprès du jeune prince, en qualité de gouverneur, le maréchal de Villeroy, homme médiocre, et com’tisan trop consommé pour être capable de quelque fermeté \is-à-vis de son royal élève. U se gardait soigneusement de contrarier aucun de ses caprices , et môme de combattre l’éloignement assez naturel à cet âge que le jeune Louis montrait pour l’étude. Il donnait d’ailleiu's les mains à toutes les faiblesses de la reine pour son iils.

Le jeune roi avait bientôt compris tout ce qu’il [louvait se permettre vis-à-vis d’un gouverneur aussi accommodant, et il ne se faisait pas faute de lui faire jouer, à l’occasion, un rôle ridicule. Quelquefois, pour le mettre à l’épreuve, il prenait plaisir à lui adresser la parole coup sur coup ; « Monsieur le maréchal..., monsieur le maréchal..., » et chaque

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MAZARIN

fois celui-ci de répondre avec empressement ; « Oui, sire, » avant de savoir ce qu’on lui voidait ; ce qui divertissiat beaucoup son élève.

Cet étrange instituteur de roi avait une maxbne qu’il répétait volontiers : c’est que « jamais homme n’avait été vu devenir le favori de son maître pour avoir été obligé de le contredire souvent. »

Mazarin n’ignorait pas ce déplorable abandon où était laissée l’éducation du jeune roi, et il en prenait facilement son parti. Il se trouva un jour parmi les courtisans un homme de bien qui lui exprima son chagrin de voir le prince sans application à l’étude , et sa crainte qu’il n’apportiU plus tard dans les grandes alfaires le même éloignement pour le travail. « Ne vous mettez pas en peine, lui répondit le ministre; reposez- vous-en sur moi; il n’en sam-a que trop ; car, quand il vient au conseil , il me fait cent questions sur la chose dont il s’agit. »

Un contemporain, Laporte, serviteur dévoué d’Anne d’Autriche, qu’elle-même avait placé auprès de son fils comipe premier valet de chambre, nous a laissé , dans ses Mémoires sur l’enfance de Louis XIV, d’intéressants détails parmi lesquels on voit ressortir et les blâmables calculs de Mazarin pour éloigner du jeune roi les enseignements sérieux, et les secrets sentiments que celui-ci nourrissait dans son âme à l’égard du ministre

([ui (lomiiiail su mère et lui d’uue muuière si absolue.

Loi’squ’à l’âge de huit ans Louis XIV avait été thé des mains des femmes, Laporte, qui entrait en fonctions auprès de lui, eut la pensée de remplacer par quelque lecture profitable les contes que l’on débitait le soir au jeune roi pour l’endoimii'. Avec l’agrément de la reine, ce fut Y Histoire de France^ par Mézeray, que l’honnéte valet de cham« bre lut chaque soir au jeune Louis, sur un ton propi’e à l’amuser; l’enfant y prenait idaisir, se l)ronMîUant bien de l'essemblcr aux plus généreux de ses ancêtres, et se mettant fort on colère quand (Ml lui disait qu’il serait un second Louis le Fainéant.

Mais un soir, la cour étant à Fontainebleau, le cardinal, pour esquiver le monde qui l'attendait au sortir de l’appartement de la reine, passa jiar la chambre de Louis XIV, qui déjà ôtait au liL 11 trouva le valet de chambre occupé à faire au roi la lecture habituelle dans un volume de Y Histoire de France:; il s’approcha, et voulut savoir ce qu’tm lisait. Quand il en fut informé, il laissa voir un visage de mauvaise humeur et s’en alla bnisqnement. Le lendemain, un des amis de Laporte lui dit à l’orealle : « Vous ne fûtes pas bon courtisan hier soir. » En effet, Mazarin, à son coucher, avait raconté à ses familiëi’s (pi*il avait vu Laporte o lai-

MAZÀKIN.

saut le gouverneur du roi et se mêlant de lui apprendre riiistoire. »

Tout jeune encore, Louis XIV vit avec im secret dépit l’empii'e sans bornes que le cardinal avait pris SOI’ sa mère, et les airs de souveraineté qu’il ail’ectait au noilieu de la cour. Âiiivé à Tadolescence, son jugement droit lui fit reconnaître ce qu’il fallait concéder à l’homme supérieur qui menait avec autant de bonhem- que d’habileté les , affaires de la monai’chie. C’est ce qui explique la profonde déférence qu’il montra jusqu’au dernier moment pour Mazjirin. Mais dans son enfance, frappé smdout des choses extérieures, il se montrait blessé au vif des manières du cardinal, et le seuliment qu’il éprouvait pom* lui était presque de l’fiversion. Il ne manquait pas d’ailleurs de courtisans, ennemis cachés de Mazaiàn, qui travaillaiept de leur mieux à entretenir ces dispositions* Mnzariü cependant, qui ne laissait pas que d’avoir toujours les yeux ouverts sur l’avenir, avait soin de faire trouver souvent auprès du jeune roi ses crèatim’es et ses proches ; mais celui-ci témoignait assez clairement qu’il ne les pouvait souffrir. Il était d’usage à la cour (ju’au coucher du roi le premiei’ valet de chambre remît par son ordre uh bougeoir avec deux bougies à celui que le prince désirait vou’ demeurer près de lui; I*e jeune roi défendait expressément à son valet de diambre de

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doniKM’ celte marque de laveur à Maiicini, neveu du cardinal.

Un soir, par extraordinaire, Miizarin lui-môme était entré dans la chambre du prince pour assister à son couchci'. Le jeune Louis, renfermé dans un cabinet, refusa obstinément d’en sortir, jusqu’à ce que le cardinal , désappointé de l’attendre inutilement , se fut retiré ; et comme les éperons et les . épées de ceux de sa suite faisaient retentir les corridors, le jeune roi ne put s’empêcher de dire : « Il fait pa*and bruit où il passe; je crois qu’il a bien cinq cents personnes à sa suite. »

Un autre jour, à Compiègnc, il voyait passer sur la terrasse du château le cardinal , suivi d’un long cortège : « Voilà le Grand Turc qui passe, » dit-il assez haut pour être entendu de quelques gentilshommes. Ce propos fut rapporté à la reine : elle le pressa de toutes manières pour savoir qui lui avait appris à qualilier ainsi Mazarin. Elle se fâcha même contre lui; mais sans pouvoir en obtenir aucune réponse précise. Le narrateur fait observer avec raison « que cette idée de grand turc pouvait très-bien lui être venue de lui-même. »

Il faut convenir que l’abandon et le dénûment où on laissait le jeune roi contrastaient étrangement avec le faste et l’appareil de la puissance dont Mazarin aimait à s’entourer. Voici à cet égard quelques traits recueillis dans les Mémoires de Laporte:

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MAZARIN

« La couUime est que l’on donne au roi tous les ans douze paires de draps et deux robes de chambre, une d’été et l’autre d’hiver; néanmoins je lui ai vu servir six paires de draps trois ans entiers, et une robe de chambre de velours vert, doublée de petit-gris , servir hiver et été pendant le même temps , de sorte que la dernière année elle ne lui venait qu’à la moitié des jambes ; et pour les draps, ils étaient si usés que je l’ai trouvé plusiem's fois les Jambes passées au travers , à cru sur le matelas; et toutes les autres choses allaient de la môme sorte , pendant que les partisans étaient dans la plus grande opulence et dans une abondance étonnante.

« Un jour, le roi voulant s’en aller baigner à Conflans, je donnai les ordres accoutumés pour cela ; ou lit venir un carrosse pour nous conduire avec les bardes de la chambre et de la garde-robe ; et comme j’y voulus monter, je m’aperçus que tout le cuir des portières qui cou\Tait les jambes était emporté , et le reste du carrosse tellement usé, qu’il aurait eu bien de la peine à faire le voyage. Je montai chez le roi , qui étudiait dans son cabinet; je lui dis l’état de ses carrosses, et que l’on se moquerait de nous, si l’on nous y voyait aller. Il le voulut voir, et en rougit de colère. Le soir il s’en plaignit à la reine , à Son Eminence le cardinal, et au surintendant des finances ; en sorte qu’il eut cinq carrosses neufs....

« Se rrndftnt an siège d’Étampes , Sa Majesté se ieva de grand matin snr ce que M. le cardinal loi avait dit qn’à cause des grandes chaleurs il fallait partir de bonne heure; et cependant le vigilant personnage dormit encore deux heures après que le roi fut levé.

« J’étais allé déjeuner lorstpi’on vint me dire que le roi me demandait ; je m’en allai le trouver, et m’étant enquis de Sa Majesté ce qu’elle désirait, elle me dit qu’elle m’avait fait apijeler pour me donner cent louis d’or que M. de La Vienville, alors surintendant des finances, lui envoyait tant pour ses menus plaisirs que pour en faire des libéralités aux soldats estropiés. 11 me dit qu’il les avait mis dans ses poches , mais, qu’ayant la boite haute , il aurait peine à les garder. Je lui dis qu’ils étaient aussi bien dans ses poches que dans les miennes ; mais cela ne se trouva pas vrai dans la suite.

« Comme Moreau, premier valet de garde-robe, avait avancé onze pistoles pour des gants qu’il avait achetés à Saint-Germain pour Sa Majesté et par son ordre, quand il vit que le roi avait de l’argent, il me pria de les lui demander, et de lui dire que comme on ne pouvait avoir accès à Paris pour en faire venir de l’argent, tout le monde avait besoin de son petit fait, ce que je lui promis.

« Le roi soupa et fut chez Son Éminence le car-

dinal jusqu’à co qu’il voulut se coucher. Quand il fut se coucher et que tout le inonde se fut retiré, je lui dis ce que Moreau m’avait chargé de lui dire, à quoi il répondit tristement qu’il n’avait plus d’argent ; je lui demandai s’il avait joué chez M. le cardinal ; il me répcmdit que non ; et plus je le pressais pour savoir ce qu’il en avait fait, et moins il avait envie de me le dire. Enfin je devinai, et lui dis : « N’est-ce point M. le caixtinal qui vous a pris votre argent? » Il me dit : « Oui, » mais avec un chagrin si grand qu’il était aisé de voir qu’il ne lui avait pas fait plaisir de lui prendre son argent, ni moi de lui demander ce qu’il en avait fait. •

Ces détails , quoique imprégnés de l’amertume qu’une récente disgrâce donnait à l’auteur des Mémoires, seiTent à nous faire apprécier dans quelle dépendance Mazarin tenait le jeune roi ; ils nous montrent à quel degré de faiblesse et de misère quelques années de discordes civiles avaient fait tomber le pays et la royauté. Et, par un contraste étrange, ce prince qui recevait si jeime les rudes leçons de la pauvreté et du malheur devait être celui de tous nos rois qui porterait au plus haut point la fastueuse grandeur de la monarchie.

Campngnps de Flandre. — Tnrenne et Condé.

La Fronde vaincue et amenée à merci , Mazarin put reporter toute son attention et toutes les forces du pays vers la guerre extérieure, dont la frontière des Pays-Bas était devenue le principal théâtre. Là se trouvaient en présence deux illustres rivaux, Turenne et Condé. Condé plus brillant, plus inspiré, et encore entouré de l’auréole de ses victoires de Lens, de Fribourg et de Rocroy; Turenne plus froid , mais tacticien consommé et d’une fermeté inébranlable. Condé alors avait le malheur de porter les armes contre sa patrie ; et ce n’était pas sa gloire seulement qui en était atteinte, son génie lui-même parut en souffrir. Il manquait d’ailleurs de cette complète liberté d’action si nécessaire aux grandes choses de la guerre ; il partageait le commandement avec les généraux espagnols, jaloux de sa renommée et toujours prêts à suspecter dans cet illustre transfuge des calculs d’intérêt personnel ; ses avis furent plus d’une fois méconnus et ses combinaisons déjouées.

Toutefois, cette guerre fut conduite de part et d’autre avec habileté et énergie. Turenne, devant Arras, eut la gloire de forcer les retranchements

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MAZARIN

des Espagnols et de contraindre Coudé à lever le siège de celle ville. A Valenciennes, à la Capelle, à Cambrai , Condé retrouva de belles inspirations et mêla quelques revers aux succès de l’armée royale.

Alliance avec l’Anglelcrre. — Bataille des Dunes.

Cependant la politique de Mazarin , secondée par l’intérêt anglais bien compris de Cromwell, allait précipiter le dénoûment de cette trop longue querelle des rois. Le protecteur, victorieux, après de suprêmes efforts, des flottes de la Hollande, ne se fit pas faute d’exercer d’abord sa domination sur les mers par de véritables actes de piraterie, et ses vaisseaux coururent sus aux bâtiments de commerce de la France comme à ceux de l’Espagne. Malgré l’iniquité de cette attaque et les désastres des armateurs français , la patience de Mazarin ne fut pas mise à bout. Il laissa encore la porte ouverte à une reprise de négociations amicales ; et un jour vint en effet où la convoitise anglaise, qui voulait avoir sa part du nouveau monde, pencha tout à coup du côté de la France. Les flottes de Cromwell poursuivirent à outrance et brûlèrent près des îles Canaries les galions qui alimentaient

la monarchie espagnole des trésors de l’Amérique ; ('lies attaquèrent et enlevèrent aussi à cette puissance une de ses plus florissantes colonies, l’île de la Jamaïque, dans la mer des Antilles. Cette rupture ouverte avec l’Espagne jetait nécessairement l’Angleterre dans notre alliance ; Mazarin négocia aussitôt avec Cromwell un traité de commerce (3 novembre 1655), suivi peu après d’une convention en vertu de laquelle un corps d’armée de six mille hommes et vingt vaisseaux, fournis par l’Angleterre, devait mettre l’armée française en mesure de s’emparer de Dunkerque.

Turenne avait investi cette place, après avoir emporté en quelques jours Mardyck, qui en défendait les approches. Les chefs espagnols, décidés à tont risquer pour dégager Dunkercpie, ne tardèrent pas à menacer l’armée française dans ses retranchements ; Condé était avec eux , mais impuissant à faire écouter ses conseDs et exaspéré par les fautes qu’il leur voyait commettre et dont il prévoyait trop bien les inévitables résultats. Turenne, sortant de ses lignes, vint brusquement offrir la bataille aux généraux espagnols au milieu des dunes, où sa supériorité en infanterie devait lui assurer l’avantage. Condé, au moment où le feu allait s’engager, se retournant vers un des jeunes princes anglais réfugiés dans le camp espagnol : « Avez-vous jamais vu une baLaille? lui demanda-t-il. — Pas

MAZARIN

encore. — Dans une demi-heure , vous verrez comment nous en perdrons une. » En effet, ce fut en vain que Condé, par d’étonnants efforts d’audace et de valeur personnelle , chercha à sauver l’armée espagnole; la déroule fut complète, et Dunkerque ouvrit ses portes.

Mais Cromwell avait vendu cher le secours de ses vaisseaux et de ses soldats. Louis XIV et Mazarin n’entrèrent dans Dunkerque que pour remettre immédiatement cette place aux mains d’un envoyé de l’Angleterre. Au reste, dans toute cette négociation avec le superbe dictateur, la fierté monarchique fut mise à de rudes épreuves ; Cromwell ne voulut traiter avec le roi de France que d’égal à égal, et le força à lui donner dans ses lettres le titre de frère; l’expulsion hors de France du fils du malheureux Charles I" fut stipulée et consentie. Pendant le siège de Dunkerque, il y eut, entre le gouvernement français et le protecteur, échange de procédés diplomatiques. Mazarin envoya à Cromwell une fastueuse ambassade , et son neveu , Mancini , fut chargé de présenter au protecteur une lettre où le cardinal-ministre lui disait : « Qu’il était affligé de ne pouvoir lui rendre en personne les respects dus au plus grand homme du inonde. » Le protecteur mourut peu de temps après, et la cour de France porta le deuil de ce plébéien anglais qui avait rougi ses mains du sang d’un roi. Mais il était

î»2 LE CARDINAL

dans le cai’aclire de Mfizarin de se ranger volontiers du côté de ceux que la fortune couronnait; à ses yeux, plus occupés du but que de la dignité des moyens, l’alliance anglaise était en ce moment d’un intérêt capital : cl, certes, il voyait juste; car l’Espagne, à la bataille des Dunes, perdait sa dernière armée ; et elle ne s’en releva pas.

Faiblesses Je Mazarin.

Dans ces dernières campagnes , le cardinal avait déployé une remarquable activité; au milieu de répuisemenl des ressources publiques, il avait été ingénieux à imaginer des moyens de faire de l’argent, afin de fournir aux besoins les plus pressants de l’armée; il était au camp avec le jeune roi, et suivait avec soin toutes les opérations militaires. Une puérile vanité gâtait, à vrai dire, cette sollicitude d’un grand ministre. Mazarin était presque jaloux de la gloire militaire de Turenne; il aurait voulu, aux yeux de ses contemporains, partager avec cet illusti-e capitaine l’bonneur des batailles gagnées , des villes délivrées ou conquises. Devant Arras, il avait eu soin de faire tenir en sa présence plusieurs conseils de guerre où il émettait son avis; quand Turenne eut forcé les lignes des Espagnols

MAZARIN

el ivjflé eu Flandre leur année vaincue, la lettre ollieielle , écrite au nom du roi au parlement pour annoncer cette victoire , faisait remonter à Miizarin le mérite d’avoir par scs combinaisons préparé ce glorieux événement; et il n’y est seulement pas fait mention du nom de Turenne. Après la prise de Dunkerque, Mazarin eut encore la prétention de SC poser en profond Uicticien à qui la France devait le gain de la bataille des Dunes. On proposa en son nom à Turenne, en faisant briller aux yeux de ce général la perspective des plus liantes dignités, d’écrire une lettre ipii attribuerait au cardinal la gloire d’avoir donné tout le plan des opérations. Turenne s’y refusa nettement, en déclarant que sa signature ne couvrirait pas une fausseté. Mazarin , assure-t-on , lui en garda rancune ; mais du moins il sut dominer son ressentiment et conserver au service du pays le génie du grand homme qu’il jalousait.

Malheureusement pour sa mémoire, Mazarin, au milieu de ces guerres, montra, bien plus encore que sa vanité , un vice que l’âge développait chaque jour en lui , une avidité sans scrupules et insatiable. Les mémoires contemporains nous le montrent dans les camps, « ayant pour principale occupation de gagner de l’argent, s’avisant de devenir le vivandier et le innnitionnairc de l’armée, mêlé â tous les marchés de pain , de vin , de viande , el

‘Ji LE CAUDINAL

sui- tout.» Pendant ce leinps-là, le jeune roi , toujours tenu à l’écart et dans une complète dépendance, manquait des choses les plus nécessaires pom‘ tenir son rang et se faire aimer pai* des bienfaits. « Quand il allait à Mardyck visiter son armée, il vivait comme un particulier; il dînait chez le cardinal ou clicz le vicomte de Turenne. Il n’avait point d’olïicicrs, et manquait de service et d’argent. Quand il passait au milieu de ses troupes, il rencouti’ait de pamres soldats et ne leur donnait rien, parce qu’il n’avait point de quoi le faire ‘. ■

A l’intérieur, l’avidité du cardinal ne se signalait pas d’une manière nioins scandaleuse; dans l’extrême pénurie des finances, tout était devenu matière à hupots, jusqu’aux baptêmes et aux enterrements. Là encore Mazarin trouvait dans la déti’csse publique l’occasion de faire de gros bénéfices. U avait de secrets mai’cbés avec les ti-aitants qui pre-^ naient à ferme les divci*s revenus de l’Étal, et quand il comprenait, comme homme de gouvernement, que son devoü’ était de rechercher et de punii’ les déplorables exactions de ces traitants, comme leur complice^ il était entraîné à fermer les yeux et à leur laisser dilapider la fortune du pays. Dans de pareilles dispositions d’esprit j Mazarin ne donnait aux choses de l’adininistratiou intériciu’e qu’ime iné-

^ . Mémoires de Mme de MoUevillc.

MAZAUIK. Oü

dioci’c atlcnüoii : i’iiiduslrie et le coiiiiueice ne l'ccevaient aucun encouragement; la plupart des piovinces avaient été ravagées par la gueire, et l’agricultui'e s’y trouvait dams le plus triste étal d’al)andon; nos arsenaux manquaient de tout; et la marine militaire , ciéée avec tant de sollicitude pai' Richelieu , était en pleine décadence.

Paix (çénéralp. — Trailé des Pyrénées.

Il était temps que la paix vînt enfin permettre aux peuples épuisés de respirer un peu. A vrai dire , après tant de sang versé , après tant d’efforts, la plupart stériles, c’était chez les deux nations, en Espagne comme en France, une même détresse, un égal désir de la paix. Mazarin louchait à son but, et c’est un grand honneur pom* lui de ne s’en être pas laissé détourner par les succès récents de la politique et des armes de la France. Du côté de l’Allemagne, Mazarin, aidé de deux habiles négociateurs, le maréchal de Grammont et Lyonne, venait de couronner dignement le trailé de Westphalie ; V alliance du Rhin , conclue entre la France et les princes électeurs de l’empne, entraînait dans les intérêts français les puissances secondaires de l’Allemagne, et limitait considérablement l’action

politique de l’empereur (18 juillet 1658). Eu Belgique, les brillants résultats de la dernière campagne avaient conduit Turenne aux portes de Bruxelles et de Gand. A la cour, certains esprits s’animaient à l’idée de nouvelles victoires et de plus amples conquêtes; Mazarin, au contraire, ne voulut se servir de la belle position acquise à la France que pour donner plus d’activité et plus de poids aux négociations depuis longtemps entamées avec l’Espagne.

Mais les obstacles à la paix éUiient grands enclore. La fière Espagne ne se résignait pas à s’avouer vaincue. 11 avait été moins difficile de lui enlever des provinces par la force des armes qu’il ne l’était de la faire s’en dépouiller elle-même par un traité au prolit d’une autre monarchie, sa vieille et redoutable riv;üe. D’un autre coté, elle se disait engagée d’bonncur à stipuler pour son allié, le prince de Condé, outre la restitution de ses biens , sa réintégration complète dans ses dignités et commandements ; et la couronne de France , à son tour, ne pouvait pas s’humilier devant un de scs sujets rebelle et transfuge.

Mazarin depuis longtemps tenait en réserve au fond de sa pensée un projet qui , s’il pouvait aboutir, devait changer immédiatement la face des choses, et donner la paix à l’Europe, tout en sauvegardant la dignité des puissances belligérantes.

MAZARIN. 97

en flattant même la lierté castillane, et en ouvrant à la politique française de magnifiques perspectives. Ce projet, c’était d’unir par un mariage Louis XIV avec l’infante d’Espagne Marie-Thérèse, fille de Philippe IV.

Quand pour la première fois cette pensée s’était présentée à Mazarin , elle semblait être d’une exécution impossible. Marie-Thérèse était alors, en l’absence d’enfant du sexe masciflin, l’héritière présomptive de la couronne d’Espagne. Dans cet état de choses, jamais il n’eût été possible d’amener le cabinet de l’Escurial à consentir à une union dont l’effet prochain eût été de transporter dans les mains d’un roi de France le sceptre de la monarchie espagnole. Mais, depuis un an , un fils était né à Philippe IV. Le berceau d’im enfant s’interposait du moins entre l’infante et la couronne d’Espagne. L’obstacle au mariage s’affaiblissait ; et cette union cependant était encore de nature à entretenir dans le cabinet français de séduisantes espérances.

Mais il ne convenait pas à la France , il n’entrait pas dans le plan de Mazarin de faire à cet égard des ouvertures directes à l’Espagne, dont les négociateurs avaient pris, dans les derniers pourparlers, un ton d’irritation et de hauteur qui rendait cette fois beaucoup de réserve nécessaire. Mazarin, les yeux fixés sur son but, pour l’at- 65 g

•JS LE CARDINAL

leindre plus siircinent, prit donc une voie détournée. Il imagina de donner l’éveil à l’Espagne par une démarche publifiue de la cour de France , de nature à attirer l’attention générale et à faire naître beaucoup de conjectures. Dans l’iiiver de 1658, la reine mère et le jeune roi donnèrent rendez-vous à Lyon aux princes et princesses de la maison de Savoie. Ce voyage, entrepris par la cour de France avec grand appareil, mais dont l’objet réel restait entouré de mystère, était généralement interprété comme un moyen de resserrer l’alliance politique de la Savoie avec la France. Certaines apparences laissaient percer aux yeux des meilleurs observateurs qu’il s’agissait de ménager au jeune roi une entrevue avec la princesse Marguerite de Savoie et de préparer un mariage de ce coté. Louis XIV lui-méme prenait ce projet au sérieux, trouvait la princesse à son gré, et lui oflrait déjà avec empressement ses hommages.

Mîizarin touchait à son but. Pendant (ju’Anne d’Autriche était triste et inquiète de voir s’éva*^ nouir scs plus chères espérances, celles d’une grande alliance pour son fils avec la maison d’Espagne, d’où elle sortait elle-même, au moment où les princesses de Savoie , interprétant l’ardeur galante du jeune roi pour la duchesse Marguerite, ne doutaient plus qu’une reine de leur maison ne fût bientôt appelée à partager le trône de France , un

MAZAUiN.

envoyé scci'cl arrivait d’Espagne à Lyon , pénétrait dans le cabinet de Mazarin , et lui remettait entre les mains une lettre attendue, une lettre du roi Philippe IV. On vit alors le ministre passer en toute hâte dans l’appartement de la reine mère : « Bonnes nouvelles ! Madame , dit-il avec la figure radieuse. — Eh quoi ! serait-ce la paix? s’écria la reine. — C’est mieux que cela. J’apporte à Votre Majesté et la paix et l’infante. »

Les deux pays saluèrent de leurs acclamations de joie cette heureuse solution. 11 restait à discuter encore les stipulations du traité ; mais secondées par la force de l’opinion publique, prudemment conduites par la vieille expérience de Mazarin , les négociations aboutirent enfin, et le traité des Pyrénées , glorieux complément de celui de Westphalic, fit passer dans le droit public de l’Europe la grande pensée de Richelieu. L’Espagne, après l’Autriche , suliit la fortune victorieuse de la France ; notre territoire qui , par le traité de Westphalie, avait ac([uis du coté de l’Allemagne l’Alsace et la limite du Rhin , , obtenait définitivement par le nouveau traité, du coté des provinces belges, l’Artois, et le Roussillon sur la lisière des Pyrénées. Appuyée sur l’Espagne imic à elle désormais par une intime alliance, la France prenait vis-â-vis de l’Europe la plus imposante altitude.

Mariage de Louis XIV.

S’il faut en croire des mémoires contemporains, Mazarin , par le désir immodéré de porter au faîte des grandeurs les membres de sa famille, aurait failli compromettre les importantes négociations qui amenèrent le traité des Pyrénées.

Le cardinal , dès les commencements de sa haute fortune, avait tout d’abord attiré auprès de lui ses nièces, au nombre de sept, du nom de Marlinozzi et Mancini, beautés italiennes, fleurs brillantes qui servaient, comme le dit un auteur contemporain, " de parterre à Son Éminence. « Au milieu du dévergondage de la Fronde, elles furent cruellement poursuivies par les satires et les outrages des chansonniers populaires; mais elles en furent dédommagées par leurs succès à la cour d’Anne d’Autriche et par les hommages passionnés que leur adressaient les plus brillants seigneurs de l’époque. Mazarin maria l’une d’elles au prince de Couli, du sang royal, frère du grand Condé; Charles II , qui remonta depuis sur le trône d’Angleterre, demanda aussi la main d’une nièce du cardinal ; mais il était alors roi sans royaume , il

MAZARIN

fut refusé. Enfin, Louis XFV, au moment môme où se négociait son mariage avec l’infante d’Espagne, était éperdument amoureux de Marie Mancini. On a prétendu que Mazarin avait conçu le dessein de mettre à profit cette première et vive passion du jeune roi pour placer sur la tête de sa nièce une couronne de reine. On raconte qu’il sonda à cet égard les dispositions d’Anne d’Autriche ; mais qu’à là première parole où cette reine démêla la pensée de l’ambitieux ministre, toute sa fierté monarchique se réveillant, elle lui jeta ces mots superbes : « Si le roi était capable d’une telle indignité , je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation contre le roi et contre vous. »

S’il faut admettre qu’en effet Mazarin fut un instant ébloui par la perspective d’élever une de ses nièces à une position sans égale, l’histoire d’ail- Jeurs lui doit cette justice que , ce premier moment passé, il accomplit dignement son devoir envers la couronne et envei-s le pays. Sacrifiant à la réussite de scs vastes plans son intérêt et ses affections même , il exigea de sa nièce qu’elle s’éloignât de la cour; il la fit partir pour la Rochelle. Dans une dernière entrevue, Marie Mancini, par l’expansion môme de sa douleur et de sa passion , avait profondément remué l’âme du jeune roi. Voyant des larmes dans ses yeux, elle lui dit ces mois:

« Vous pleurez , et vous ôtes le maître ! » Louis n’j tint plus : il parut prôt, plutôt que de briser le cœur de son amante, à i-enverser toutes les combinaisons de la pobtique et à refuser la main de l’infante. Mais Mazariu ne faiblit pas un instant. 11 fut inexorable pour sa nièce et sévère même envers le roi. Il maintint l’exil momentané de Marie; il fit honte au prince de ses faiblesses , et usant à propos de l’empire qu’il avait conservé sur lui, il l’entraîna aux Pyrénées pour y conclure l’alliance h laquelle étaient attachées la paix et les destinées du pays.

Les plénipotentiaii’es français et espagnols s’étaient donné rendez-vous sur l’extrême frontière, dans l’île des Faisans, formée par le cours de la Bidassoa. Le cardinal, qui se plaisait dans le faste, s’y rendit avec un magnifique appareil , traîné par huit mules dans un carrosse doré. La plus brillante noblesse de France lui faisait cortège ; ce n’étaient sur la route que divertissements et fêtes ; chaque soir le cardinal, dont la santé était déjà chancelante, couché sur son lit de parade , présidait à de splendides réunions qui avaient lieu dans sa chambre.

Quatre mois furent employés aux conférences dans lesquelles les deux hommes d’État les plus renommés de l’Europe , Mazarin et don Louis de Haro, déi)loyèrent, pour cimenter la paix et régler les intérêts des deux monarchies, toutes les ivs-

sources de leur esprit et de leur expérience consommée. Enfin, on tomba d’accord sur tous les points; le mariage de Louis XIV avec l’infante, célébré sur la frontière môme, com’onna le glorieux traité des Pyrénées. Ce fut alors par toute la France une grande ivresse ; les démonstrations les l)Ius vives de joie et de bonlieur saluaient partout sur leur passage le roi et la jeune reine ; des fêtes d’une magnificence inouïe jusque-là célébrèrent leur entrée à Paris.

Mazarin à l’apogée de sa puissance.

Un homme surtout avait sa large part et dans la gloire du succès et dans l’ovation populaire ; c’était le grand ministre qui , personnifiant en lui le pouvoir souverain et la politique nationale, après des tourmentes et des luttes de dix-huit ans, avait à l’intérieur étouffé les factions, et au dehors confondu et amoindri les puissances de l’Europe liguées contre nous. Rien ne manquait à son triomphe ; ses ennemis venaient l’un après l’autre s’incliner devant son génie heureux et se mettre à sa discrétion. Le prince de Coudé, généreusement traité dans les dernières négociations, écrivait au

Diqi yp^*

cardinal dans les termes de la plus obséquieuse déférence ; «Quand je vous aurai entretenu une heure, lui disait-il, vous serez bien persuadé que je veux être votre serviteur , et je pense que vous voudrez bien aussi m’aimer. « Le parlement de Paris, imaginant un témoignage nouveau de repentir envers ce ministre qu’il avait tant de fois outragé de ses arrêts , sollicita et obtint facilement du roi la permission de rendre à Mazarin un honneur sans précédents dans l’histoire des ministres et favoris : une députation solennelle de présidents et de conseillers vint trouver le cardinal au château de Vincennes dont il aimait la résidence, et admise auprès du lit, où la goutte le retenait alors, le complimenta « sur les heureux succès de son admirable conduite. » Le jeune roi, d’un esprit assez élevé pour appij^cier les éminents services de l’homme d’État qui gouvernait en son nom, avait fini par lui porter un respect mêlé d’affection, et la pensée ne lui venait même pas de jalouser et de diminuer une autorité si utilement employée à l’affennissement et à la splendeur de sa couronne. Enfin, ce ministre d’une âme trop ouverte à la vanité des titres, à l’amour du gain et des richesses, se voyait comblé dans ce genre de tout ce que la convoitise hmnaine peut désirer ; il cumulait gouvernements de villes et de provinces , charges lucratives , riches bénéfices ; il possédait de magni-

HAZARIN.

lOS

fiques domaines, et à Paris, un palais somptueux’, derrière le jardin du Palais-Cardinal , dans lequel il avait amassé une prodigieuse quantité de tableaux , de statues, de meubles et d’objets d’art du plus grand prix. Les livres les plus beaux et les plus rares, au nombre de trente-cinq mille volumes, composaient sa bibliothèque. Sa famille participait à ses grandeurs; son frère même était cardinal, et le sang des Mazarin, par d’illustres alliances, était mêlé à celui des plus grandes maisons, à celui des petits-fils de Henri IV, des princes souverains de Modène et de Savoie.

Dernière maladie, testament et mort de Mazarin.

Cependant cet homme qui avait élevé si haut sa fortune, qu’environnaient tant d’hommages, d’admiration et d’envie , était gisant sur un lit de douleur d’où il voyait d’un coup d’œil sûr, mais avec une grande amertmne de cœur, la mort qui s’approchait et venait le saisir au milieu môme de son triomphe. Depuis plusieurs années Mazarin était cruellement tourmenté par la goutte. Le voyage des Pyrénées ,

I . L’hôtel du cardinal Mazarin est aujourd’hui la Bibliothèque impériale.

le travail des lonfîues négociations , la fatigue des fûtes, avaient achevé de ruiner sa constitution. De retoiu’ à Paris, il avait éprouvé des souffrances tellement aiguës qu’elles allaient jusqu’à lui donner des vertiges. Un jour, le roi était venu le visiter dans son hôtel pour le consulter sur quelque affaire ; le cardinal, profondément triste et abattu, lui dit: «Sire, vous demandez conseil à un homme qui n’a plus de raison, qui extravague.» — « Le roi connaissant en effet qu’il avait des moments de rêverie, touché d’une vive douleur, s’en alla dans une petite galerie qui était de l’appartement du cardinal, et là il pleura cet homme qui lui avait servi de tuteur, de gouverneur et de ministre tout ensemble; il n’avait pas connu tous ses défauts, et ses derniers services lui avaient fait voir sa capacité et ses bonnes intentions ‘. »

Un historien moderne apprécie judicieusement la manière digne et élevée dont Mazarin, au déclin de sa carrière, répara ses premières négligences visà-vis du jeune roi dont il était responsable envers la France : « On ne saurait nier que Mazarin, pendant le premier âge de Louis XIV, n’eût mal rempli les devoirs que lui imposait le titre de surintendant de l’éducation du roi , et n’eût cherché~à prolonger l’enfance de Louis, en le retenant dans

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