Mme de Roquelaure
tivs-Ioiiploiiips, cl que les niénagomonls cxlt'riciirs fiis:^(Mil ("xlivines, on connaissait son pouvoir à la cour, loiit y (Mail en respect devant elle. Minisires, |)rinces du sanp: , rien ne résistait à ses volontés. Ses l)illets allaient droil au roi , et les réponses toujours à rinslant du roi à elle , sans ([uc personne s'en aperçût. Si très-rarement, par cette commodilé uni(pie d'écriture, elle avait à parler au roi, ce (pi' elle évitait autant (pic cela était possible, elle était admise à l'instant rpi'elle le voulait. C'était toujours à des heures pul)li(pi(s, mais dans le i)elit cabinet du roi, qui était et est encore c(3lui du conseil , tous deux assis au foud , mais les portes des deux côtés absohuuent ouvertes, arieclation qui ne se prati(iuait jamais que lorsqu'elle était avec le roi, et la pi(*ce conti;xue à ce cabinet pleine de tous b^s courtisans. Si (pielquet'ois elle ne voulait dire qu'un mol, c'était débouta l;i poi'te, en deboi's du uK'me cabinet, et devant tout le monde (pii, aux mauiiTcs du roi de l'aborder, de l'écoulei", delà (piittci*, n'avait jKis peine ;i remai'(pier jns(pie dans les derniers tciiqis de sa vie, (]ui finit plusicuis aiuK'es avant celle du roi, qu'elle ne lui était pas jndilTénMile. ICIIe bit belle jus(pi'à la lin. lue lois en trois ans imi court voyage à Marly, jamais (raucnn |)arti(ulier avec le roi , niémi* avec d'autres dames; l'unisson soi^Tieusemenl gardé avec tout le reste de la eoui'. Klle y était prescjuc toujours, et sfiuven! an soiiper
du roi, où il ne la distingua jamais en rien. Telle était la convention avec ]\Iine de Maintenon, qui de son côté contribua en récompense à tout ce qu'elle put désirer. Le mari , qui l'a survécue de quelques années , presque jamais à la cour , et des moments , vivait obscur à Paris , enterré dans le soin de ses affaires domestiques qu'il entendait parfaitement, s'applaudissant du bon sens qui, de concert avec sa femme, l'avait porté à tant de richesses, d'établissements et de grandeurs , sous les rideaux de gaze qui demeurèrent rideaux, mais qui ne furent rien moins qu'impénétrables.
Il ne faut pas oublier la belle Ludre, demoiselle de Lorraine, fille d'honneur de Madame, qui fut aimée un moment à découvert. Mais cet amour pass;i avec la ra[)idité d'un éclair , et l'amour de Mme de Montespan demeura le triomphant.
MADAME DE MAI\rEI\Oi\.
Il faut passera un nuire g(Mire (Vaniour , qui u'élonii.i pas moins toutes les nations que celui-ci les avait scandalisées, et que le l'oi enqiorta tout entier an tombeau. Ace peu de mots qui ne recoimaîlrait la célèhi-e Fi'ancoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, dont le rèj^ne permanent n'a pas duré moins di' lrente-deu\ ans? Nécî dans les îles de l'Amérique, où son père, peut-être gentillionnne\ était allé avec sa mère chercher du pain, et que; l'obscurité y a éioulTés, revenue s(»ul(^ et an hasard en France, aboi'dée à la Kochelle, recueillie au voisina;,M' par pitié chez Mme de Nenillanl , mère de la maréchale duchesse de Navailles, réduite pai* sa panvrelé et par l'aNaricr de celle \ieille dame à gardei' les ciels de son ^ii'eiiiei" el à Noii' mesiirei' Ions les jtjurs l'avoine à ses eli('\aii\, venue à Paris à sa jsilile, j<'nne, adroile, spiiiliicije el belle, sans pain et wms parents, d'benrenx basanls la lii'eiil eoniiai- Irc an fameux Scarron. Il la lron\a aimable , ses amis peut-être encore |ilns. Klle ci'nl l'aire la pins
I . Klln était par mu père pclilc-lillc dcTlx'udorc Agrippa d'Aiil'iKtK'-, ('■cri^ain cdtl)rc, cl l'un des principaux serviteurs de Henri IV.
gi'ande fortune , et la plus inespérable d'épouser ce joyeux et savant cul-de-jatte , et des gens qui avaient peut-être plus besoin de sa femme que lui Tentètèrent de faire ce mariage , et vinrent à bout de lui l)ersuader de tirer par là de la misère cette charmante malheureuse.
Le mariage se fit, la nouvelle épouse plut à toutes les compagnies qui allaient chez Scarron. Il la voyait fort Jjonne , et en tous genres ; c'était la mode (rallei- chez lui , gens d'esprit , gens de la cour et de la ville , et ce qu'il y avait de meilleur et de plus distingué, qu'il n'était pas en état d'aller chercher hors de chez lui, et que les channes de son esprit, de son savoir , de son imagination , de cette gaieté incomparable parmi ses maux, et toujours nouvelle , cette rare fécondité , et la plaisanterie de meilleur goût qu'on admire encore dans ses ouvrages , attiraient continuellement chez lui.
3Ime Scarron fit donc là des connaissances de toutes les sortes qui pourtant, à la mort de son mari , ne rcmpéchèrent pas d'être réduite à la charité de sa paroisse de Saint-Eustachc. Elle y prit une chambi'e pour elle et pour une servante dans une montée , où elle vécut très à l'étroit. Ses appas élargirent peu à peu ce mal-être. Villars, père du inaréclial , Beuvron , père d'IIarcourt , les trois Villarceaux , qui demeurèrent les trois tenants, et bien d'autres l'entretinrent.
88 LULIS .\1\
Cela la iviiiil à Ilot, ci \)cu à peu l'iulrodiiisil à l'hôtel d'AlbiTl, [)ar là à riinicl do Kiclielieu cl ailleurs ; aiusi de l'uu à l'aulic. Dans ces maisons, Mme ScaiTon n'élail l'ien moins que sur le pied de com[)apnie. Elle y était à tout l'aire, tanlùl à demandei- du bois, tantôt si on servirait bientôt; nne autre lois si le carrosse de celui-ci ou de celle-là étaient revenus , et ainsi de mille petites commissions dont Tusa^c des sonnettes, introduit longtemps depuis , a ôlé rimi)ortunilé.
Elle (lui cependaul à la proche [)arenté du maréchal d'Albret et de M. de M()utes])an l'introduction décisive à l'incroNable lorlniie ([u'elle lit (piatorze (Ml (piinze ans après. M. et Mme de Montespan ne bougeaient de chez le maréchal d'Albret (pii tenait à Paris la |)liis i^rande el la nieilleui'e maison , où abondait la compagnie de la cour (M de la \ille la |)lus distinguée! et la plus choisie. Les respects , les soins de plaire , l'esjjiit et les agréments de Mme Scarror: l'éussirenl fort aupi'ès d(! Mme de Montespan. Klle prit de l'amitié pour elle, et cpiand elle eut ses jjremiers enfants du l'oi , M. du Maine et Mine la Duchesse (ju'on vouhit cacher, elle lui prcjposa de h'S confier à Mme Scarron, à (pii ou donna une maison au Marais pour \ loger avec eux, et de (juoi les entretenir el les élever dans le deinier so crel. Dans les suites, ces enfants huent amenés à Mme de Monles|>an, puis montrés au roi, el d( là
ET SA COUU. 89
peu à peu tirés du secret, et avoués. Leur gouvernante, fixée avec eux à la cour, y plut de plus en plus à Mme de 3Iontespan , qui lui fit donner par le roi à diverses reprises. Lui au contraire ne la pouvait souffrir ; ce qu'il lui donnait quelquefois , et toujours peu , n'était que par excès de complaisance , et avec un regret qu'il ne cachait pas.
La terre de Maintenon étant tomJjéc en vente , la proximité de Versailles en tenta si bien Mme de Montespan, pour Mme Scarron, qu'elle ne laissa point de repos au roi qu'elle n'en eût tiré de quoi la faire acheter à cette femme, qui prit alors le nom de Maintenon, ou fort peu de temps après. Elle ohtint aussi de quoi en raccommoder le château, et attaqua le roi encore pour donner de quoi rajuster le jardin, car MM. d'Angenncs y avaient tout laissé ruinei*.
C'était à sa toilette où cela se passait , et où le seul capitaine des gardes en quartier suivait le roi. C'était M. le maréchal de Lorge, homme le plus vrai qui fut jamais , et qui m'a souvent conté la scène dont il fut témoin ce jour-là. Le roi fit la sourde oreille, puis rehisa. Eiihn, impatienté de ce que Mme de Montespan ne démordait point et insistait toujours , il se fâcha , lui dit qu'il n*avait déjà que trop l'ait pour cette créature , qu'il ne comprenait j)as la fantaisie de Mme de Montespan pour elle , et son oi)iiiiàtreté à la garder, après tant de fois qu'il l'avait priée de s'en défaire : qu'il avouait i)Our lui
yo LOUIS \iv
qu'rlli' lui rlail iiisupporlaljlo , c>t (iiie ixuirvu (|ii'oii lui proiuil (ju'il no la verrait })lus , et qu'un ne lui en paiicniil jamais, il donnerait encore, ([uoiciue, pour en dire la vérité , il n'eùl déjà que beaueou[) trop donné pour une créature de cette espèce. Jamais >1. le maréchal de Lorge n'a oublié ces propi'es paroles ; et à moi et à d'autres il les a toujours rapportées jjrécises et dans le même ordre, tant il eu lut IVappé alors, et bien plus à tout ce ([u'il Nit depuis de si éloniumt et de si contradictoire. >luie de Montcspan se tut bien court, et bien en jK'ine d'avoir trop pressé le roi.
M. du Maiue, ([ui était extrêmement boiteux, lut envoNé aux cau\ de Haivges sous la conduite de Mme de Maintenon. Les lettres que la gouvernante écrivait à Mukî de Montespan pour lui rendit' compte de ces voyages, étaient UKmli'ées au l'oi. II les trouva bien écrites, il les goûta, et les deinièies conmiencèient à dimimier son éloigneuienl.
Les humeurs de Mme de Montespan achevèrent l'ouvrage. Klle en îivai! beaucoup, elle s'était accoutumée à ne s'en pas conliaiiidre. Le roi en élait l'objet plus sousenl que j)('i:-(»uue ; il en élail l'Wcorr amoureux, mais il en soulTrait. Mme de Maiu- Iciion le reprochait à Mme (Ui Montespan, (pii lui en rendit de bons ollices auprès du roi. (À's soiiiîi (l'aiiai.ser wi maîtresse lui revinrent aussi d'ailleurs, cl raccuulumèrent à parler (piehjuerois à Muie de
Mainlcnon , à s'ouvrir à elle de ce qu'il désirait qu'elle fît auprès de 3Ime de Moulespan , cufiu à lui conter ses chagrins contre elle , et à la considter là-dessus.
Admise ainsi peu à peu dans l'intime confidence, et sans milieu, de l'amant et de la maîtresse, et par le roi même, l'adroite suivante sut la cultiver, et fit si bien par son industrie, que peu à peu elle supplanta Mme de Montespan, qui s'aperçut trop tard qu'elle lui était devenue nécessaire. Parvenue à ce point, Mme de Maintenon fit à son tour ses plaintes au roi de tout ce qu'elle avait à souffrir d'une maîtresse qui l'épargnait si peu lui-inôme, et à force de se plaindre l'un à l'autre de Mme de Montespan, celle-ci en prit tout à fait la place, et se la sut bien assurer.
La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence, qui préparait au plus superbe des rois l'humiliation la plus profonde, la plus publique, la plus durable, la plus inouïe, fortifia de plus en plus son goût pour cette femme adroite et experte au métier, que les jalousies continuelles de Mme ds Montespan rendaient encore })his solide, par les sorties fréquentes que son humeur aigrie lui faisait faire sans ménagement sur le roi et sur elle, et c'est ce que Mme de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes, dans ses lettres à Mme de Griyuaii, où elle reiitretient quelquefois de ces mou-
02 LUllS XIV
vonuMils lie cour, paicc (juc Mme de MaiiUiMion avait clé à Paris assez do la sociélé de Mme de Sévijiiié, de Mme de Coulange, de Mme de La Fayette, et (iii'elle commençait à leur l'aire sentir soii im- }»ortance. On y voit aussi dans le même goût des traits charmants sur la laveur voilée, mais brillante de 3Ime de Soubise.
Cette même Providence, maîtresse absolue des teuips et des événements, les disposa encore en sorte (|ue la reine vécut assez poui* laisser porter ce goût à son comble, et point assez pour le laisser refroidir. Le plus grand malheur qui soit donc ai'rivé au roi, et les suites doivent faire ajoulei* à l'Étal, fut l<*i perte si bi'usque de la reine, par l'iguoraiice profonde et l'opiniâtreté du premier médecin d'Arpiin, au ])lus fort de ce nouvel attachement enté sur lo dégoût de la maîtresse, dont les humeurs étaient devenues insup|)()i'tables, 'cl que nulle polili(pie n'avait pu arrêter. Cette beauté impérieuse, accoutumée; à douiiuer et à être adorée, ne pouvait résister au désespoir toujours présent de la déc<ideiice de son pouvoir; et ce (pii la jetait hors de toute mesure, c'était de; ue pouvoir se dissiuudei" une rivale abjecte à (pii elle avait donné du paiu , qui n'en avait encore que par elle, (pii de plus, lui de\ait celle afVecliou i|iii diNrnait son bourreau, par l'avoir assez aimée poiii- n'avoir pu se résoudi'e à la chubscr tant de lois (juc le roi l'eu avait prcs-
séc, une rivale encore si au-dessous d'elle en beauté, et plus âgée qu'elle de plusieurs années. Elle sentait que c'était pour celte suivante , pour ne pas dii'e servante , que le roi venait le plus chez elle, qu'il n'y cherchait qu'elle, qu'il ne pouvait dissimuler son malaise lorsqu'il ne l'y trouvait pas; et le plus souvent la quitter elle, pour entretenir l'autre tête à tête. Enfin avoir à tous moments besoin d'elle pour attirer le roi, pour se raccommoder avec lui de leurs querelles, pour en obtenir des grâces qu'elle lui demandait. Ce fut donc dans des temps si propices à cette enchanteresse que le roi devint libre.
Il passa les premiers jours à Saint-Cloud, chez Monsieur, d'où il alla à Fontainebleau, où il passa tout l'automne. Ce fut là où son goût, piqué par l'absence, la lui fit trouver insupportable. A son retour on prétend, car il faut distinguer le certain de ce qui ne l'est pas, on prétend, dis-je, que le roi parla plus librement à Mme de Mainlenon, et qu'elle, osant essayer ses forces, se retrancha habilement sur la dévotion, et sur la pruderie de son dernier état; que le roi ne se rebuta point; qu'elle le prêcha et lui fit peur du diable, et qu'elle ménagea son amour et sa conscience l'un par l'autre avec un si grand art, qu'elle parvint à ce que nos yeux ont vu , et que la postérité refusera de croire.
Mais ce qui est très-certain, cl l)len vrai, c'est
(juc (iiichiik' trmps apivs le nMoiir du roi de Font.iiiit'IjliMU, v[ AU inilioii de riiiver qui suivit la mort de la reine, chose (jue la postérité aura peine à croire, (luoicjue parfaitement vraie el avérée, le père de La Chaise, conCesseur du roi, dit la messe en pleine nuit dans un des cahinets du roi à Versailles. Honlemps, gouverneur de Versailles, premier valet de ehamhre en quartier, et le plus conlidtMit des quatre, servit cette messe où ce monarque et la Maintenon lurent mariés, en })résence dllariay, archevêque de Paris, connue diocésain, de Louvois, cpii tous deux avaient tiré, parole du loi qu'il ne (h'chirerait jamais ce mariage, et de Montche\renil, uni(piement en troisième, parent, ami, et (hi même nom de Mornay (pie Villarcciuix, à qui auti'elois il prétait sa maison de Monlelie- \rcuil tous les étés, sans en bouger lui-même avec sa Icnnne, où Villarceaux entretenait celle reine comme à Paris, el où il [)a\ait loule la dépense, paice ([ue son cousin était fort pauvre; et (pi'il avait lioiilc de ce concubinage chez lui à Villarceaux, en |)résence de sa Icinnie, donl il respectait la patiriKc cl 1,1 Ncriii.
Mnir df .M.uMlrnoii, n'os.int porlei* les armes d*im tri rpouv, siqqM'ini.i celles de son picniier mari, et iw porta plus cpic les siemn'S seules, et Sîins cordelière, imitant à meilbîur lilre Mm*' de Monlespan dr|)uis se> anioms, cl incmc Miiic de
Thianges, qui du vivant de leurs maris quittèrent leurs armes et leur livrée qu'elles ne reprirent jamais , et portèrent toujours depuis celles de Rocliechouart seules.
La satiété des noces ordinairement si fatale , et des noces de cette espèce, ne fit que consolider la faveur de Mme de Maintenon. Bientôt après elle éclata par l'appartement qui lui fut donné à Versailles au haut du grand escalier , vis-à-vis de celui du roi , et de plain-pied. Depuis ce moment , le roi y alla tous les jours de sa vie passer plusieurs heures à Versailles, et en quelque heu qu'il lût, où elle fut toujours logée aussi proche de lui , et de ])lain-pied autant qu'il fut possible.
Les suites, les succès, l'entière confiance, la rare dépendance , la toute-puissance , l'adoration publique, universelle, les ministres, les généraux d'armée, la famiUe royale la plus proche, tout en un mol à ses pieds; tout hon et tout bien par elle, tout réprouvé sans eUe ; les hommes , lés aflaires , les choses, les choix, les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main, et le roi et l'État ses victimes; quelle fut cette fée incroyable, et comment elle gouverna sans lacune, sans obstacle, sans nuage le plus léger, plus de trente ans entiers, et même trente-deux, c'est l'incomparable spectacle qu'il s'agit de se retracer, et (pii a été relui de toute l'Europe.
06 LOnS XIV
Cétait une femme de beaucoup d'esprit , que les meilleures compaimies, où elle avait d'abord été soufferte, et dont bientôt elle lit le plaisir, avaient fort polie et ornée de la science du monde, et que la iralanterie arait acbevé de toiuner au plus agréable. Se;< divers étals l'avaient rendue flatteuse, insinuante , complaisante , cherchant toujours à plaire. Le besoin de l'intrigue, toutes celles qu'elle avait vues, en plus d'un genre, et de beaucoup des<]uelles elle avait été , tant pour elle-même que pour en servir d'autres, l'y avaient formée, et lui en avaient donné le goût, l'habitude et toutes les adresses. Une grâce incomparable à tout, mi air d'aisance , et toutefois de retenue et de respect qui par sa longue bassesse lui était devenu naturel , aidaient merveilleusement ses talents, avec un hng^ge doux, juste, en bons termes, et nalurelk*ment éloquent et court. Son beau temps, car rlle avait trois ou quatre ans plus que le roi, avait rU* celui des belles conversations, de la belle gnlan!- rie, en mi mot de ce qu'on appelait les nielles. • l loi en avait tellement donné l'esprit, qu'elle en retint toujours le ;roût et la plus forte teinture. \jc préri«i\ et le guindé ajouté à l'air de ce temps-l.i, qui en tenait un peu, s'était augmenté par le vtr- nis de rimp^jrtance,* et s'accrut depuis par celui la dévotion, qui devint le caractiTC principal, qui lit semblant d'al>sorl>rr tout le reste. Il lui él
capital pour se maintenir où il l'avait portée, et ne le fut pas moins pour gouverner. Ce dernier point était son être, tout le reste y fut sacrifié sans réseiTe. La di'oiture et la franchise étaient trop difficiles à accorder avec une telle vue, et avec une telle fortune ensuite , pom' imaginer qu'elle en retînt plus que la parure. Ellle n'était pas aussi tellement fausse que ce fût son véritable goût, mais la nécessité lui en avait de longue main donné l'habitude, et sa légèreté natiu*elle la faisait paraître au double de fausseté plus qu'elle n'en avait.
Quoique non déclarée , il lui arriva au caiiqj de Compiègne et aillem's, de paraître en reine aux yeux de toute la corn*. Le roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait à la guerre ; on Ht donc le siège de Compiègne dans les formes, mais fort abrégées : lignes, tranchées, batteries, sapes, etc. Crenan défendait la place. Un ancien rempart tom*nait du côté de la campagne autour du château; il était de plain-pied à l'appartement du roi, et par conséquent élevé, et dominait toute la campagne. Il y avait au pied une vieille muraille et un moulin à vent , un peu au delà de rappailement du roi , sur le rempart qui n'avait ni banquette ni mur d'appui. Le samedi 13 septembre fut destiné à l'assaut; le roi, suivi de toutes les dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur le rempart; force courtisans et tout ce qu'il y avait d'étrangers Z\ y
considrra])les. De là, on découvrait toute la plaine cl la (lisj)osili()ii de Unîtes les troupes. J'étais dans le demi-eercle, Tort près du loi, à trois pas au jdus, et personne devant moi. C'était le plus beau coup (I'umI (pi'on pût imaginer (pic toute cette année, et ce nombre prodigieux de curieux de toutes conditions, à cheval et à pied, à distance des troupes poui" ne les point embarrasser, et ce jeu des alta- (pianls cl des détendants à découvert, parce (pie, n'y ayant rien de sérieux que la montre, il n'y avait de iirécaulinii à [)rendre pour les uns et les autirs que la justesse des mouvements. Mais un spectacle d'uuc autre sorte, et (pie je peindrais dans qual'ante ans comme aujourd'hui , tant il me l'rap[)a, lut celui (jue, du haut de ce rempart, le roi donna à toute son armée et à cette innombrable foule d'assistants de tous états, laiil dans la plaine (pie siu* le remjiart même.
Muie de Mainlenou y était en lace (h; la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs, entre ses trois f,daces, et ses porteurs retirés. Sur le biltou d(î (hîvant, à franche, était assise Mme la duchesse de Boingo^ne; du uièiuc; c(Mé , en arrière et en (lemi-cer(l(! , debout, Mme la Duchess(;, Mme la princesse de Conli et toutes les dames, et derrière elles des hommes. A la ;^lace droite de la chaise, le roi, debout, et \\u peu eu arrière un deuii-cercle de ce (|u'il v avait en lionuiics de plus distin^^ié.
Le roi était presque toujours découvert, et à tous moments se baissait dans la glace pour parler à Mme de Main tenon , ])our lui expliquer tout ce qu'elle voyait et les raisons de chaque chose. A chaque fois elle avait l'honnêteté d'ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, jamais de la moitié, car j'y pris garde , et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes.
Quelquefois elle ouvrait pour quelques questions du roi, mais presque toujours c'était lui qui, sans attendre qu'elle lui parlât, se baissait tout à fait pour l'instruire, et quelquefois qu'elle n'y prenait pas garde , il frappait contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla qu'à elle, hors pour donner des ordres en peu de mots et rarement , et quelques réponses à Mme la duchesse de Bourgogne qui tachait de se faire parler , et à qui Mme de Maintenon montrait et parlait par signes de tem])s en temps, sans ouvrir la glace de devant, à travers laquelle la jeune princesse lui criait quelques mots. J'examinais fort les contenances : toutes marquaient une surprise honteuse , timide , dérobée ; et tout ce qui était derrière la chaise et les demi-cercles avait plus les yeux sur elle que sur l'armée, et tous, dans un respect de crainte et d'embarras. Le roi mit souvent son chapeau sur le haut de la chaise, pour parler dedans, et cet exercice si continuel lui devait fort lasser les reins.
Monsoi^iunir rtait à clioval dans la plaino, avrc les priiu'cs SCS cadt'ls; cl M^r le duc i\r lioiirjiojiiic , comme à tous li*s autres mouNcmcnts de l'armcc, avec le maréchal de Bounicis, en fonctions de •»éncral. C'était sur les cinq lieures de l'après-dînce , pai- le plus beau temps du monde, cl le plus à souhait.
Il y avait, vis-à-vis la chaise à i)orteurs, un sentier taillé en marches roides , qu'on ne voyait point d'en haut, et une ouverture au l)out , (|u'on avait faite dans celte vieille nnn'aille pour i)ouvoir aller prend l'c les ordres du loi d'en bas, s'il en était besoin. Le cas arriva. Crenan envoya Ganillac, colonel de Houerp:ue, qui était un des ré^^iments (jui défendaient, poui' prendre l'ordic (hi roi sui' je ne sais «pioi. Canillac se met à monlei', et dépasse jusqn'uM peu phis (juc h's épaules. Je le vois d'ici aussi distinclemi'iil (jii'alors. A mesure (pie la lé((î dépassait, il avisai! celle chîtise , le l'oi et toute celte assistincc (pi'ii n'ii\ail point \ne ni imaginée, parce (pie son post(i était en bas, au pied du vnupart, d'oii nu ne p(tnvail découvi'ii* ce (pii était des- SU.s. C«? spectacle le liappa d'un Ici éloimement (ju'il dcmeiua couil à n-^^arder la bouche ouverte;, les yeux fixes cl le visa^^e sur le(|uel le plus ^^rand ^'tonnemcnt était peint. II n'y eut pcrsoime (pii iw. le rcmarquAl, et le ini le \il si bien, (ju'il lui dit avec émotion: •« Kb bim ! (l.uiillac, monte/ donc.»»
Canillac demeurait ; le roi reprit : « Montez donc ; qii'e$t-cc qu'il y a? » Il acheva donc de monter, et vint au roi, à pas lents, tremblant et passant les yeux à droite et à gauche , avec un air éperdu. Je l'ai déjà dit : j'étais à trois pas du roi; Canillac passa devant moi , et balbutia fort bas quelque chose. « Comment dites -vous? dit le roi; mais parlez donc. » Jamais il ne put se remettre; il lira de soi ce qu'il put. Le roi, qui n'y comprit pas grand'chose, vit bien qu'il n'en tirerait rien de mieux, répondit aussi ce qu'il put, et ajouta d'un air chagrin : « Allez , monsieur. '» Canillac ne se le fit pas dire deux fois, et regagna son escalier et disparut. A peine était-il dedans, que le roi, regardant autour de lui : « Je ne sais pas ce qu'a Canillac, dit-U, mais il a perdu la tramontane, et n'a plus su ce qu'il me voulait dire. » Personne ne répondit.
Vers le moment de la capitulation, Mme de Maintenon apparemment demanda permission de s'en aUer ; et le roi cria : «« Les porteurs de madame ! » Ils vinrent et l'emportèrent; moins d'un (piai-l (Tiieure après, le roi se retira , suivi de Mme la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce (jui était là. Plusieurs se parlèrent des }eux et du coude en se retirant, et puis à l'oreille bien bas. On ne pouvait revenir de ce qu'on viMiait de voir. Ce fut le même eflet parmi tout ce qui était
iO:2 LOUIS XIV
dans la plaine. Jiis(|ii'aii\ soldais deniaiulaiiMit co que c'était ([iw cette chaise à porteurs, et le roi à tout nionieut baissé dedans ; il l'aliut doucement l'aire taire les ofticiers et les questions des troupes. On peut jug:cr de ce qu'en dirent les étrangers, et de TelTet que lit sur eux un tel spectacle. Il lit du bruit i)ar toute l'Europe, et y fut aussi répandu que le canq) même de Compiègne avec toute sa ponq)c et sa prodigieuse splendeur. T)u reste , Mme de Maintenon se produisit fort peu au canq), toujours dans son carrosse avec trois ou quatre familières, et alla voii* une fois ou deux le maréchal de Houfllers et les merveilles du pi'odige de sa niagniilicence.
Ce fut pour lors que l'espéi-ancc^ d'être déclarée nqirit toules foices. Monseigneur et Monsiem* y auraient été des obstacles; mais ils vivaient dans une telle dé|)endance du roi (pie leui' considération n'était eomplée poiii' rien ;i cet égai'd. i.e roi consulta le célèbre Hossuel, évécpie de Meaux, et Fénelon , arehevè(pie de (];nid)ra\, (pii r<'n dissuadèrent \'\i\\ r\ r.intie, el (pii fiicnl niaïKpiei' le coiqt \)()\iv toujours L'arclie\r(pie était déjà mal avec Mme de Maintenon sin- rallairr de Mme de (iuNon, sans espérance de leloiu', jnais encore alors assez rnlier auprès du roi, r)ii il ne tarda pas d'être perdu S'ins ressomce. IJossuel échappa à la disgrâce (|uc Mme de Maintenon n'entreprit même
ET SA COUR. d03
pas, par plusieurs raisons. Godet, évêque de Chartres, qui la possédait absolument, avait besoin de la pluine et du grand nom de Bossuet pour pousser Fénelon à bout. Bossuet tenait au roi par l'habitude et Testime , et par être entré en évêque des premiers temps dans la confiance la plus intime du roi et la phis secrète dans les temps de ses désordres : enfin il avait rendu à Mme de Maintenon, sans que ce fut son objet, le service le plus sensible.
C'était un homme dont l'honneur, la vertu, la droiture. étaient aussi inséparables que la science et la vaste érudition. Sa place de préceptem* de 3Ionseigneur l'avait famiUarisé avec le roi, qui s'était adressé plus d'une fois à lui dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvejit parlé là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Église. Il avait interrompu le cours du désordre plus d'une fois ; il avait osé poursuivre le roi, qui lui avait échappé. 11 fit à la fin cesser tout mauvais commerce, et il acheva de couronner cette grande œuvre par les derniers coups qui chassèrent pour jamais Mme de Montespan de la cour. Mme de Maintenon, au centre de la gloire , ne pouvait goûter de repos tant (pi'ellc y voyait son ancienne maîtresse demeurante, et tous les jours visitée par le roi. C'était, ce lui semblait , autant de temps et d'autorité pris sur elle.