‹ Le cardinal RichelieuChapitre 14 sur 41 · LA FAMILLE ROYALE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE ROYALE

Monsieur '.

Le gros do la cour aimai l Monsieur : c'était lu qui V jetait les amusements, l'àme, les plaisirs, e (juand il la (juittait, tout y semblait sans vie et sans action. A son entêtement i)rès pour les princes, il aimait Tordre des rangs, des préférences, des distinctions, et il les faisait garder tant qu'il pouvait. Sa familiarité obligeait , et se conseivjiil sa g:randeur naturelle sans repousser, mais aussi sans tenter les étourdis d'en abuser, il \isil;iil el envoyait où il le devait faire, et il donnait cbez lui une entière liberté, sans (pie le respect et le [tins grand air de eoiu- en souffrissent aucune diminiili(»n. Il avciil appii> et bien retenu de la reine sa inère l'art de la tenii'. Aussi la voulait-il pleine, et y réussissait ; |)arce maintien 1m foule élait loujoiu's au l*alais-Ko\,d.

A Saint-Cloud, où toute sa nnini)i-euse maison se

1. Sainl-SImon ne parle pas de Menrletle d'Angleterre, promièro. fe2jm«; de Mfuisinir, parce (pi'il i;e l'a pas connue. Quant .'i la iec.tnulr («iiiuie de Monsieur, <lont nous axons inie volumineuse cor* respondance, et qui fut iiW'rc du rt^gcut, elle ne compta poiu- ri( il à la cour de Louis \IV.

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rassemblait, il avait beaucoup de dames qui, à la vérité, n'auraient guère été reçues ailleurs; mais beaucoup de celles-là du haut parage et force joueurs. Les plaisirs de toutes sortes de jeux, de la beauté singulière du lieu que mille calèches rendaient aisé aux plus paresseuses pour les promenades, des nmsiques , de la bonne chère , en faisaient une maison de délices, avec beaucoup de grandeur et de magnificence, et tout cela sans aucun secours de Madame, qui dînait et soupait avec les dames et Monsieur, se promenait quelquefois en calèche avec quelques-unes, boudait souvent la compagnie, s'en faisait craindre par son humeur dure et farouche, et quelquefois par ses propos, et passait toute la journée dans un cabinet qu'elle s'était choisi, où les fenêtres étaient à plus de dix pieds de terre, à considérer les portraits des palatins et autres princes allemands dont elle l'avait tapissé, et à écrire des volumes de lettres tous les jours de sa vie et de sa main, dont elle faisait ellemême les copies qu'elle gardait. Monsieur n'avait 1)11 la ployer à une vie plus humaine et la laissait faire, d vivait honnêtement avec elle, sans se soucier (le sa personne avec qui il n'était presque ])oint en particulier.il recevait à Saint-Cloud beaucoup de gens qui, de Paris et de Versailles, lui allaient faire leur cour les ai)rès-dînées. Princes du sang, grands seigneurs, ministres, hojmnes et

tommos n'y manquaient point de temps en temps, eneore ne lallall -il pas cpie ee lût en passant, c'està-dire en allant de Paris à Versailles, ou de Versailles à Paris. H le demandait presque toujours, et montrait si bien qu'il ne eoiuptaitpas ces visites en passant, que peu de gens l'avouaient.

Du reste, Monsieur, qui avec Jjcaucoup de valeur avait f^agné la bataille de Casscl, et qui en avait toujours montré une fort naturelle en tous les sièges où il s'était trouvé, n'avait d'ailleurs que les mauvaises qualités des fennnes. Avec plus de monde (pie d'esprit, et nulle lcetur(^, quoique avec niK^ connaissance étendue et juste des maisons, des naissances et des alliances , il n'était eapabh*. ih rien. Personne de si mou de corps et d'esi)iit, de plus faible, de plus timide, de plus trouq)é, de ])lus gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, rt très-souvent de plus mal mené par eux. Tracassier et incapable de gai'der aucun secret, soupçonntîux, déliaril, semant des noises dans sa cour pour brouillei", pour savoir, souvent aussi pour s'amuser et redisant des uns aux autres. Avec tant de défauts destitués de toutes vertus, un goiU abominable que ses dons et les fortunes qu'il fit à ceux rpi'il avait pris en fantaisie avaient rendu pul>lic avec le plus grand scandale, cl rpii n'avjiit point de bornes pour le nond)re ni ponr les l( inps. Ceux-là avaient tout de lui, b* IraiLiient s<^)uvent avec beau-

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coup d'insolence, c;t lui donnaiciil souvent aussi de lâcheuses occupations pour arrêter les Lrouilleries de jalousies horribles; et tous ces gens-là ayant leurs partisans , rendaient celte petite cour trèsorageuse, sans compter les querelles de celte troupe de femmes décriées de la cour de Monsieur, la plupart fort méchantes et presque toutes plus que méchantes, dont Monsieur se divertissait, el entrait dans toutes ces misères-là.

Le chevalier de Lorraine et Chàtillon y avaient fait une grande fortune par leur figure , dont Monsieur s'était entèlé plus que de pas une autre. Le dernier, qui n'avait ni pain, ni sens, ni esprit, s'y releva, et y acquit du bien. L'aulre prit la chose en Guisard qui ne rougit de rien pourvu qu'il arrive ; il mena 3ïonsicur le hàlon haut toute sa vie, fut comblé d'argent et de bénéfices , lit pour sa maison ce qu'il voulut, demeura toujours publiquement le maître chez Monsieur, et comme il aval avec la hauteur des Guises leur art et leur esprit, sut se mettre entre le roi et Monsieur, se faire ménager, pour ne pas dire craindre de l'un et de l'autre, et jouir d'une considération, d'une distinction et d'un crédit presque aussi marqué de la part (lu roi que de celle de Monsieur. Aussi fut-il bien touché, moins de sa })erte ({ue de celle de cet instrument (ju'il avait su si grandement faire valoii* l)our lui. Outre les bénéiices que Monsieur lui avait

loO lol;is \i\

(loniu's, r;ir{4(Mil iiiaiiiu'l (iiril t'ii lirait l.iiil (|iril voulail, k's })ols-clc-viii qu'il laxait cl (lu'il pi'ciiail avec autorité sur tous h^ marches qui se faisaient chez Monsieur, il en a\ail une [)ensi()n de dix niilie ccus, cl le i)lus beau logeinenl du Palais-Uoyal et de Saint-Cloud. Les lo^eincnls, il les f^arda à la prière de M. le duc de Chartres, mais il ne voulut pas accepter la conlinualion de. la pension \yA\grandeur, connue par f^i-andeur elle lui hil olferte.

Quoiqu'il fiU dilTicile d'cMi'o plus timide et plus soumis qu'était Monsieur avec le roi, jusqu'à flalleises ministres et auparavant ses maîtresses, il ne laissait i)as de conserver avec un grand air (l(^ l'cspccl l'air de frère et des façons libres et dégagées. Km particulier il se licenciait bien davant.ige, il se mettait toujours dans un fauteuil, et n'attendait pas que le roi lui dît dr s'asseoir. Au cabinet, apivs le souper du roi , il n'y avait aucun princ(! assis que lui, pas même; Mojiseiiineur ; mais poui" le service, el pour s'ap|)ro(li('i' du roi ou le (piitlei* , aucun particidier lU; le faisait avec plus de l'cspccl, et il mellail naturellement de la grAcc cl dr la di;:uilé en toutes ses actions les plus ordinaires. Il ne laiss<iit pas de faire au roi p.u-ci |iar-li'i des poirites, mais cela ne durait pas ; et connue son jeu, S.iiiil- Cloud el ses favoris lui coûtaient beaucoup, aNec de l'argent (juc le roi Un donnait, il n'\ paraissait plus.

Jamais pourtant il n'a pu se ployer à Mme de Maintenon, ni se passer d'en lâcher de temps en temps quelques bagatelles au roi, et quelques brocards au monde. Ce n'était pas sa faveur qui le blessait; mais d'imaginer que la Scarron était devenue sa belle-sœur, cette pensée lui était insupportable.

Il était extrêmement glorieux, mais sans hauteur, fort sensible et fort attaché à tout ce qui lui étiut dû. Les princes du sang avaient fort haussé dans leurs manières à l'appui de tout ce qui avait été accordé aux bâtards, non pas trop M. le prince de Conti, qui se contentait de profiter sans entreprendre, mais M. le Prince, et surtout M. le Duc , qui de proche en proche évita les occasions de présenter le service à Monsieur, ce qui n'était pas difficile, et qui eut l'indiscrétion de se vanter qu'il ne le servirait point. Le monde est plein de gens qui aiment à faire leur cour aux dépens des autres: Monsieur enfui bientôt averti; il s'en plaignit au roi fort en colère, qui lui répondit que cela ne valait pas la peine de se fâcher, mais bien celle de trouver occasion de s'en faire servir, et, s'il le refusait, de lui faire un affront. Monsieur, assuré du roi, épia l'occasion. Un matin qu'il se levait à Marly, où il logeait dans un des quatre appartements bas, il vit par sa fenétie M. le Duc dans le jardin ; il l'ouvre vite, et l'appelle. M. le Duc vient. Monsieur se recule, lui demande où il va, l'oblige tou-

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jours (.'Il rci'ulaiil d'ciilicr et traNaucci' pour lui i-c[)oiulrc, et de propos en propos , dont l'un n'attendait pas l'autre, tire sa robe de chambre. A l'instant le premier valet de chambre présente la chemise à M. le Duc, à cpù le premier genlilhonnue de la chandjre de Monsieur lit si<;iie d(! le l'aire. Monsieur cependant délaisant la sienne, et M. le Duc, pris ainsi au trébuchet, n'osa faire Uimoindi'e difliculté de la donner à iMonsieur. Dès que Monsieur l'eut reçue, il se mit à rire, et à dire: «Adieu, mon cousin, allez-vous-en, ji? ne veux pas vous relarder davantai;e. » M. le Duc sentit toute la malice et s'en alla fort fâché, elle fut a|)i'ès encore davantage î.ar les pro^ws de hauteur que Monsieur en tint.

C'était un petit homme ventru, monté sur des écjjasses tant ses souliers étaient hauts , toujours paré connue une fenune, plein de bagues, de biacelels, de pierreries [)artout avec une longue peiru(]ue tout étalée en devant, noire et poudrée , et des rubans partout où il eu pouvait mettre, j)lein de toutes sortes de |)aihuus, et en toutes choses la propreté nièiiic. On l'accusait de uiellic iniperceptibk'nient du l'ouge. Le m/ lorl long, la bouche ci les yeux beaux, le \is;i;4c plein mais lorl long. Tous ses portraits lui resscmbleid. J'étais pi(pié à le \oij (pullit souvenir (jn'il était (ils de Louis Xill à ceux de ce grarnl piiinr , durpiel, h la valeur près, il éUiit si coniplélement dissend)lable.

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Monseigneur '.

Monseigneur était plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être trop entassé, l'air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il aurait eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti, le dernier mort, ne lui avait pas cassé le nez par malheur en jouant étant tous deux enfants. Il était d'un fort beau blond, il avait le visage fort rouge de haie partout et fort plein, mais sans aucune physionomie; les plus belles jambes du monde, les l)ieds singulièrement petits et maigres. Il tâtonnait toujours en marchant, et mettait le pied à deux fois; il avait toujours peur de tomber, et il se faisait aider pour peu que le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Il était fort bien à cheval et y avait grande mine, mais il n'y était pas hardi. Casau courait devant lui à la chasse; s'il le perdait de vue il croyait tout perdu, il n'allait guère qu'au petit galop, et attendait souvent sous un arbre ce que devenait la chasse, la cherchait lentement et s'en revenait. Il avait fort aimé la table, mais toujours sans indécence. Depuis une grande indigestion qui fut prise d'abord pour apoplexie, il ne faisait guère qu'un vrai repas, et se contenait fort,

1. Le Dauphin, fils de Louis XIV, père du duc de Bourgogne, du roi d'Espagne Philippe V, et du duc de Berry, et grand-père de Louis XV.

15 t LOUIS \1V

(|iu)i(jiio inrand maiijicui', comiiu' loiilc la maison roy;ik'. Prosiiuo Ions ses })orlraits lui irsscin])kMil l)ieii.

De caractère, il n'en avait aucun ; du sens assez, sans aucune sorte d'espril, de la hauteui', de la di- ^iiilé pai* nature, i)ar i)i'eslauee, |)ai- iuûtation du roi; de i'o[)iniàtr(*té sans niesui'e, et un tissu de petitesses arrangées (jui lonnaient tout le tissu de sa vie; doux par paresse et par une soi'te de stupidité; diii' au loiid, ascc un extri'ieur de hoidé (jni lie port.iil (pic siu" des subalternes et sui' des valets, cl (pii ne >'c\priniait (|uc pai' des (piestions basses. Il était avec eux d'une laïuiliaiMté pi'odi- ^icuse, d'ailleurs insensible à la niiscre et à la douleur i\{'> .intres, en cela peut-être plutôt en proie à rincnric cl à riinit;ition (pi'à nn ni;ni\;iis natui'cl ; silencienx iiixin'à l'incrovable, conséqueninicnl Tort secret , ius(pie-l;i (pi'on a r\'\\ (pi'il n'avait jamais parlé d'.iU'aires d'Ktal à la (llioiii, jxMil-étre paice (pie tous deux n'v enlendaient ^riière. L'épaisseur d'une p.irt, l;i crainte de l'-intrc, formaient en ce prince nue retenue (pii a peu d'exi'mjjles ; en iiiènie tein|is ^loiieux à I'cxcms, ce (jni est plaisant à dire d'un haupbin, jaloux du respect, et pres(pie uni(|ni'iiient atlentil* et sensible; h cv ipii lui ci.'iit du, et piirtoiit. Il dit une l'ois à Mlle (>boin, sur ce silence dont elle lui p;n-l:iil, (jiic les paroles de gens comme lui portant un ;^rand

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poids , et obligeant ainsi à de grandes réparations ({uand elles n'étaient pas mesurées, il aimait mieux très-souvent garder le silence que de parler. C'était aussi plus tôt fait pour sa paresse et sa parfaite incurie; et cette maxime excellente, mais qu'il outrait, était apparemment une des leçons du roi ou du duc de Montausier qu'il avait le mieux retenue.

Son arrangement était extrême pour ses affaires particulières; il éci'ivait lui-même toutes ses dépenses prises sur lui. Il savait ce que lui coûtaient les moindres choses, quoiqu'il dépensât infiniment en bâtiments, en meubles, en joyaux de toute espèce, en voyages de Meudon, et à l'équipage du loup, dont il s'était laissé accroire qu'il aimait la cbasse. Il avait fort aimé toute sorte de gros jeu, mais depuis qu'il s'était mis à bâtir il s'était réduit à des jeux médiocres. Du reste , avare au delà de toute l)ienséance, excepté de très-rares occasions qui se bornaient à quelques pensions à des valets, ou à quelques médiocres domestiques ; mais assez d'aumônes au curé et aux capucins de Meudon.

Monseigneur, tel pour l'esprit qu'il vient d'être repi'ésenté, n'avait pu profiler de l'excellente cultiUe (jii'il reçut du duc de Montausier, et de Bossuet et de Fléchier, évéques de Meaux et de Nîmes. Son peu de lumières, s'il en eut jamais, s'éteignit

au contraire sous la rigueur d'une éducation dure et austère, (|ui donna le dernier poids à sa timidité naturelle, et le derniei- degré d'aversion pour toute espèce, non pas de travail et d'étude, mais d'ainusenient d'esprit : en sorte (jne , de son aveu, depuis (pi'il avait élé alTranchi des maîtres, il n'avait de sa vie lu ([ue rjulicle de Paris de la Gazette de Franee ^ pour y voir les morts et les ma-

riages.

Tout contrihua donc en lui, timidité naturelle, dm- joug d'éducation, ignoi-ancc ])arlaile et défaut de lumières, à le laiie ti-end)ler devant le roi, ([ui, de son côté, n'oinil licii pour eulicleuir et prolonger celle leri'ein- loule sa vic. Toujours roi, prescpie jamais père avec lui , ou , s'il lui eu échappa liien rarement (piehjues tiaits, ils ne luimt jamais piu's et sans mélange de ro\aulé, non pas même dans les moments les plus |)arliculiers et les plus intérieurs. Ces momeiils même élaieul rares léle à tèle, et n'étaient (jue des moments pres(pie toujours en présence des hAtards et des valets iidérieui's, sans liberté, sans aisance, toujoui's en conirainle et en respect, sans jamais oser lien hasarder ni usurper, tandis (pie tous les jours il voyait \\\\\'{*. l'un et l'autre au (hn du Maine a\ec succès, et Mme la duchesse de liomgogne dans une hahilude (le tous les teni|is parlicidiers, des plus familiers hadinagcs, et des privautés avec le roi (juehiuefois

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los plus outrées. Il en sentait contre eux une secrète jalousie, mais qui ne l'élargissait pas. L'esprit ne lui fournissait rien comme à M. du Maine , fils d'ailleurs de la personne et non de la royauté , et en telle disproportion, qu'elle n'était point en garde. Il n'était plus de l'âge de Mme la duchesse de Bourgogne, à qui on passait encore les enfances par hal)itude et par la grâce qu'elle y mettait. Il ne lui restait donc que la qualité de fds et de successeur, ([ui était précisément ce qui tenait le roi en garde, et lui sous le joug. Il n'avait donc pas l'ombre seulement de crédit auprès du roi. Il suffisait même que son goût se marquât pour quelqu'un pour que ce quelqu'un en sentît un contre-coup nuisible. Les ministres n'osaient s'approcher de Monseigneur, qui aussi ne se commettait comme jamais à leur rien demander; et si quelqu'un d'eux ou des courtisans considérables étaient bien avec lui, comme le chancelier, le Premier, Harcourt , le maléchal d'Huxelles , ils s'en cachaient avec un soin extrême, et Monseigneur s'y prêtait. Si le roi le découvrait, il traitait cela de cabale. On lui devenait suspect et on se perdait. Ce fut la cause de réloignement si marqué pour M. de Luxendjourg, que ni la privance de sa charge , ni la nécessité de s'en servir à la tête des armées , ni les succès qu'il y eut , ni toutes les flatteries et les bassesses qu'il (Mn])loya, ne purout jamais rapprocher ; aussi Mon-

i:i8 LOUIS XIV

stMjiiitnir, pivssé de s'iiitiTCSser pour qiiclciirun , ré • poiulail rraïu'liomoiit (pie ce serait le moyen de tout ^i\ter pour lui.

Il lui est (pielquetbis éeliappé des monosyllabes de plaintes amères là-dessus , (pielquelois a[)rès avoii" été refusé du roi el loujours avec sécheresse; cl la dernière lois de sa \ie (pTil alla à ^Icudou , d'où il ne revint [)lns, il \ arriva si outré d'un relus de joli peu de chose, (pTil a\ait demandé au roi pourCasau, (iiii nie l'a eoiUé, (pi'il lui protesta (pi'il ne lui arriverait jamais plus de s'exposer pour personne , el de dépit le consola par les espérances d'un temps plus favorable, lorsque la nature l'ordonnerait, qui était, ])our lui, dire connue [)ar[)rodi;:('. On remarcpiera en passant ([ue Monsieur et Monsei'ineur mourui-eiit tous deux dans des moments où ils étaient ouliés conli'c le roi.

La part entière (pie Monsei;;neur avait à tous les secrets de l'Klat , depuis bien des années , n'avait jamais eu aucune inlliieiieeaux affaires, il les savait et c'était loiil. (^ette séelieresse, penl-élic aussi son peu d'intelli^M'nce, l'en rai>ail iclirer laiil (pi'il pouvait. 11 élaif er*p<'ndanl as>idu aux conseils d'i^lat; mais, quoi(|u'il eùl l,i mènnî entrée en rcxw de tinances et de dépêches, il ii'n allait prescpie jamais. (Juant au travail particulier du roi , il ireii lui pas rjneslion pour lui, et bois de grandes nouvelles, pa.s un ministre? n'allait jamais lui rendre compte^

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de rien ; beaucoup moins les généraux d'armée, ni ceux qui revenaient d'èlre employés au dehors.

Ce peu d'onction et de considération, cette dépendance , jusqu'à la mort, de n'oser faire un pas hors de la cour sans le dire au roi , équivalent de permission, y mettait Monseigneur en malaise. Il y remplissait les devoirs de lils et de courtisan avec la régularité la plus exacte, mais toujours la même, sans y rien ajouter, et avec un air plus respectueux et plus mesuré qu'aucun sujet. Tout cela ensemble lui faisait trouver Meudon et la hberté qu'il y goûtait déUcieuse; et bien qu'il ne tînt qu'à lui de s'apercevoir souvent que le roi était peiné de ces fréquentes séparations et par la séparation même , et i)ar celle de la cour, surtout les étés qu'elle n'était pas nombreuse à cause de la guerre, il n'en lit jamais semblant, et ne changea jamais rien en ses voyages , ni i)Our leur nombre ni pour leur durée. 11 était fort peu à Versailles, et ronq)ait souvent par des Meudon de plusieurs jours les Marly (piand ils s'allongeaient trop. De tout cela, on peut juger quelle pouvait être la tendresse de cœur; mais le respect, la véuéralion, l'admiration, l'imitation en tout ce qui était de sa portée étaient visibles, et ne se démentirent jamais, non plus (pic la crainte, la frayeur et la conduite.

On a prétendu qu'il avait une ajjpréhension extième de perdre le roi. Il n'est pas douteux ([u'il

n'ait monlré ce sontiiiUMit ; mais d'cMi ronrilicM* la vérilé avec colles qui viennent d'être rapportées, c'est co (pii ne paraît pas aisé. Toujours est-il certain (jue , (piehiues mois avant sa mort , Mme la duchesse de Bourgogne l'étant allé voir à Meudon, elle monta dans le sanctuaire de son entresol, suivie de Mme de Noparet, ipii par Biron et par ellemême encore en avait la privance , et qu'elles y lrou\èrent Monsei'ineur ;ivec Mlle Choin , Mme la Duchesse, et les (lru\ Lislehonne , fort occupés à nne lahle >\\\' laquelle était un ^raud livre d'estampes du sacre, et Monseigneur (oit ap|)rK(ué à les considérer, à les expliquer à la compajj;nie, et recevant avec conqdaisauce les propos (jui le regardaient là-dessus, jusqu'à lui dire : «Voilà donc celui qui vous mettra les éperons, cet autre le manteau royal, les pairs (pii vous mettront la couronne sur la tète, »' et aiusi du lesle , et que cela dura fort longtenq)s. Je le sus deux jours après de Mme de Nogarel, (pii en fut fort éloimée, cl qnc l'arrivée de MuK! la duchesse de Bourgogne n'eiU pas intcrronqin cet annisement singulier, (pii ne marcpiait pas nne si grande appréhension de perdre le roi et de le devenir lui-même

Il n'avait jamais pu aimer Mme de Maintcnon, ni se ployer à ohleiiir rien piir son entremise. Il l'allait voii' nn moment an retour du peu de eanipa- (TTics qu'il .1 r.'iites, on ;ni\ occasions trè.s-rares;

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jamais de particulier ; quelquefois il entrait chez elle un instant avant le souper, pour y suivre le roi. Elle aussi avait à son égard une conduite fort sèche, et qui lui faisait sentir qu'elle le comptait pour rien. La haine commune des deux sultanes contre Chamillart, et le hesoin de tout pour le renverser , les rapprocha comme il a été dit , et fit le miracle d'y faire entrer puissamment Monseigneur, mais il ne l'eût jamais osé sans l'impulsion toutepuissante de la sienne, la sûreté de l'appui de l'autre, et tout ce qui s'en mêla. Aussi ce rapprochement ne lit depuis que se refroidir et s'éloigner peu à peu.

Quelques détails sur ce qu'on appelait les parvulo de Meudon ne paraîtront pas déplacés , à cause de leur singularité. Il est pour cela nécessaire de reprendre toute l'intrigue de la Clioin. On a vu l'aventure de Mme la princesse de Conti , pourquoi et comment elle chassa Me Clioin, qui elle était, et quels étaient ses amis et l'attachement de Monseigneur pour elle. Ce goût ne fit qu'augmenter par la difficulté de se voir. Mlle Choin s'était retirée à Paris auprès du petit Saint-Antoine , chez Lacroix, son parent, receveur général des finances, où elle vivait fort cachée. Elle était avertie des jours rares (pie Monseigneur venait dîner seul à Meudon , sans y coucher , pour ses bâtiments et pour ses plantages; elle s'y rendait la veille à la nuit, dans un 34 ^

liaciv , i)assail les cours à pied, mal vèliic, coiiiine une fciiHiie fort du commun, (iiii va voir quchiuo officier de Meudon, et par lis derrières, entrait dans un entresol de l'appartement de Monseigneur, où 11 allait passer quelques heures avec elle. Dans la suite, elle y lui de même façon, mais avec une fennne de eliauïbre, son pacpiet dans sa poclie, la veille, à la imit des joui's (jue Monseigneur y venait coucher. Elle y demeurait sans voir qui que ce soit que lui, enfermée avec sa femme de chambre, sans sortir de Tentresol, où un garçon du château, seul dans la confidence, lui portail à manger.

Bientôt a[)iès, Dumitiit eut la liberté de l'y voir, l)uis les filles de Mme de Lisleboime, (juand il allait des dames à Meudon. Peu à peu cela s'élargit; quelques courtisans intimes y furent admis. Sainle- Maurc, le comte de Houcy , Biron après, puis un peu davantage et deux ou trois dames , et M. le prince de Conli tout à la fin i\c sa vie. Alors Mgi' le duc de Bourgogne, M^r le i\\\r de Berry, et fort peu de tenq)s aj)rès Mme l.i «luchesse de Bourgogne, furent iiilindiiils dans l'enlresol, et cela ne dura pas longtem[)S sans devenir le secrri d. la comédie. Le du<- d<î Noaillcs et ses sœui's lurent admis. Monseigneur y allait dhicr sonveni avec les filles di' Mme de Lislebonne , souvent après a\ee elles, cl .Mme la Duchcbbe, «l rpichpielois (piebpies-

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mis des privilégiés en hommes et en femmes sans (jue cela s'étendit plus, et toujours avec le même air de mystère qui dura toujours; et c'étaient ces parties secrètes, mais qui devinrent assez fréquentes, qu'on appelait des parvulo.

Alors 3Ille Clioin n'était plus dans les entresols que pour la commodité de Monseigneur. Elle couchait dans le lit et dans le grand appartement où logeait Mme la duchesse de Bourgogne quand le roi allait à Meudon.EUe était toujours dans un fauteuil devant Monseigneiu-, Mme la duchesse de Bourgogne sur un lal)ouret; Mlle Choin ne se levait pas pour elle; en l)arlant d'elle, ehe disait, et devant Monseigneur et la compagnie: La duchesse de Bourgogne; et vivait avec elle comme faisait Mme de Maintenon, excepté qu'elle ne l'appelait pas mignonne, ni elle ma tante, et que cette princesse n'était pas à beaucoup près silihre, ni si à son aise là qu'avec le roi et Mme de Maintenon. Mgr le duc de Bourgogne y était fort en brassière. Ses mœurs et celles de ce monde-là se convenaient peu. Mgr le duc de Berry, qui les avait plus libres, y était à merveille. 3hne la Duchesse y tenait le dé, et quelques-unes de ses favorites y étîiient ([uelquefois Tcçues. 3Iais pour tout cela, jamais Mlle Choin ne paraissait. Elle allait les fêtes, à six heures du matin , entendre une messe dans la cbapelle dans un coin toute seule, ])ien empaquetée d;nis ses coiflès , mangeait seule

ICI LOUIS \l\

quand Monsoi{;iieiir ne iiiaiijj;cail pas on liaul axcc elle , et il n'y uiangeait jamais lorsqu'il couchait à Meudon que le jour (ju'il y arriv(nt, parce qu'elle ne venait que sur le soir, et jamais ne niellait le pied liors de son a|)parlemeiil ou de l'entresol, que pour allci" de l'un à l'aulrc. Tout était exacteiueid >isilé el lt;!rri('a<l('' pour n'rlre p;is rcucrmlrrc.

On la eonsidérail au[)ivs de Monseij^nenr coinuie Mme de Maiulenou auprès du l'oi. Tontes les lialleries pour le lulur rlaicFit di'cssées el ])ointées siu* elle. On eabalait longtenq)S pour avoir la pei'uiission d'aller chez elle à Paris; on faisait la cour à SCS amis anciens et particuliers. Mj;r le duc de Hourffognc et Mme la duchesse de Bonrjiogiie cheichaient à lui plidre, étaient en respect devant elle, en attention avec ses amis, el ne l'éussissaient })as toujours. Klle montrait à Mni' le duc de P»ouriio^iie la considération d'imc helle-mère, qu(* toutefois elle n'était pas, mais une considération sèche et inq)0rtunée, et il lui aiiisail (piehpielbis de parici" avec autorité et i)eu de méiiairement à Mme la duchesse de ]knn*p:o^ne, et de la laii'e pleui'er.

Le roi et Miin' de Maiulenou n'i^^noi-aient rien de tout cela; mais ils s'en taisaietd, cl hmlc la cour, rpii le sa\ait, n'en j)arlail qu'à l'oreille. MM.de Vendôme et d'Antin élaienl les piincipaux initiés.

Monsei^rneur, ^ur le jxiint d'aller r*ommandei* l'année de Flandie, la canq)a;^ne d'après celle de

Lille, où pourtant il n'alla pas, fit un testament, et dans ce testament un bien fort considérable à Mlle Cboin. II le lui dit et lui montra une lettre cachetée pour elle qui en faisait mention, pour lui être rendue, s'il mésarrivait de lui. Elle fut extrêmement sensible, comme il est aisé de le juger, à mie marque d'affection de cette prévoyance; mais elle n'eut point de repos qu'elle ne lui eût fait mettre devant elle le testament et la lettre au feu, et protesta que, si elle avait le malheur de lui survivre , mille écus de rente qu'elle avait amassés seraient encore trop pour elle. Après cela, il est surprenant qu'il ne se soit trouvé aucune disposition dans les papiers de Monseigneur.

De ce long' et curieux détail il résulte que 3Ionseigneur étiùt sans vice ni vertu , sans lumières ni connaissances quelconques , radicalement incapable d'en acquérir, très-paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement , né pour l'ennui qu'il communiquait aux autres, et pour être une boule roulante au hasard par l'impulsion d'autrui, opiniâtre et petit en tout à l'excès, avec une incroyable facilité à se i)révenir et à tout croire, livré, aii,x, plus pernicieuses mains, incapable d'en sortir ni de s'en apercevoir, absorl)é dans sa graisse et dans ses ténèbres, et que, sans avoir aucune volonté de mal faire, il eut été un roi pernicieux.

J6G LOriS MV

Tableau de la cour à la mort de Monseigneur.

Jamais la cour no J'nt i)lus instriidivo ([ik^ \o jour (le la mort de vv prince. J'en vois encore (ont le tableau devant mes \(HI\.

Nous avions soupe. La compa*;nie quelque temps apiès s'était retirée, et je causais avec Mme de Saint-Simon ipii ;uhevait de se déshabiller poin' se metti'c an lit , lorsipTiin ancien \aleî de cband)re , à (pii elle a\ail domié ime cliarj;e de j^arçon de la cliand)re de 3Ime la dncbesse de Herry , (M (pii servail à table , entra lonl elTaroucbé. 11 nous dit (pi'il lallail (jn'il \ en! de niau\ais('s nouNclles de Meudon; (|ue M^r le duc de Bour;L;oiiiie \enai( d'envoNcr jjarler à l'oreille à M. le ihw de HeiM\ , à (pu les \en\ a\aienl l'oniii à l'inslaid ; (pi'aussilôl il él.iil sorli de labhî ; qu(^ , sur un second message Tort prompt, la tal)le où la (omiia^nie était i-esiée s'était levée avec |)récipilalion , et (pie tout le monde était passé dans le cabinet. ï'n (baii^cnient si sid)it rendit ma surprise extrême. Je courus elle/ Mme la dncbesse de liei'rv aussitôt ; il n'\ a\ait plus |)ersomie ; ils étaient tous allés cbez Mme la dncliesse de Hoiu'^o^ne ; j') poussai tout de snile.

J'y !rou\ai tout Versailles i'asseud)lé, on \ arrivant; toutes les dames «-n dc>babillé, la plupart prêtes il sfî mettre .ni lil, toutes les portes onserlcs, et tout en Ironblc. J'appris (pie .M^r avait r('(ii l'ev

tr(>me-onction, qu'il était sans connaissance ot liors (le toute espérance, et que le roi avait mandé à Mme la duciiesse de Bourgogne qu'il s'en allait à Marly, et de le venir attendre dans l'avenue entre les deux écuries , pour le voir en passant.

Ce spectacle attira toute l'attention que j'y pus donner parmi les divers mouvements de mon âme, et ce qui tout à la fois se présenta à mon esprit. Les deux princes et les deux princesses étaient dans le petit cabinet derrière la ruelle du lit. La toilette pour le coucher était à l'ordinaire dans la chambi'c de 3Ime la duchesse de Bourgogne , remplie de toute la cour en profusion. Elle allait et venait du cabinet dans la chambre , en attendant le moment d'aller au passage du roi; et son maintien , toujours avec ses mêmes grâces , était \m luaintien de trouble et de compassion que celui de chacun semblait prendre pour douleur. Elle disait ou répondait en passant devant les uns et les autres quelques mots rares. Tous les assistants étaient des personnages vraiment expressifs; il ne fallait qu'avoir des yeux, sans aucune connaissance de la cour, pour distinguer les intérêts peints sur les visages, ou le néant de ceux qui n'étaient de rien : ceuxci tranquilles à eux-mêmes, les autres pénétrés de douleur ou de gravité et d'attention sur euxmêmes, pour cacher leur élargissement et leur joie.

Je vis arriver Mme la duchesse d'Orléans, dont

Ift contenance majestueuse et compassée ne disait rien. Elle entra dans le ])elil cahiiiel , d'où hienlol a]>rès elle sorlil awc M. le due d'Orléans, du(iuei l'actiNité et l'air turbulent iuai'(|uaient plus l'éuiotion du spectacle (pic de tout autre sentimeul. Ils s'en allèrent, et je le remarque exprès, paV ce (jui bientôt après arriva en ma présence.

Quelcpies moments après , je ^ is de loin , vers la porte du petit cabinet, Mi-t le duc de IJour^o^iu; avec un air fort éiim et peiné; mais le coup d'o'il que j'assénai vivement sm- lui ne m'y rendit rien de tendre, et ne me rendit ([ue l'occupation iirol'oude d'un esprit saisi.

Val<'ts et femmes de cbambi'e criaient déjà indiscrètemenl , el leur douleur i)rouva bien tout ce (pie cette espèce de fiTus allait perdre. Vers mimiit et demi, an eut des nouvelles du roi ; et aussit(M je vis Mnie la duebesse de P»oui"^^o^ne sorlir du pelil cabinet av(.'e M^i* le due l»OMr^M)fîiie , l'air alors plus loucbé qu'il ne m'a\ail paru la j)remièr(! fois, el qui rentra aussit(')t dans U) (vd)inet. La princesse prit à sa toilette s(m écbarpe el ses coill'es, debout el d'un air délibéré, traversa la cbaiid)re, les \eii\ a jx-iiie iiionillés , mais li'abie ])ai" de cnrieiix re- |:ar(ls lancés de pari et d'aiili-e ii la déi'obée, el , suivie seulement (b; ses dames, giiiinix son carrosse par l(î jirand escalier.

Kilo ne tarda pas à revenir, el I'ofi sut (pi'arrélée

dans ravenuc entre les deux écuries , elle n'avait attendu le roi que fort peu de temps. Dès qu'il approcha, elle mit pied à terre et alla à sa portière. 31me de Maintenon, qiii était de ce même côté, lui cria : « Où allez-vous , madame ? N'approchez pas ; nous sommes pestiférés. » Je n'ai point su quel mouvement fit le roi , qui ne l'embrassa point à cause du mauvais air. La princesse à l'instant regagna son carrosse et s'en revint. Elle retrouva les deux princes et Mme la duchesse de Berry avec le duc de Beamilher, dans un petit cabinet où elle les avait laissés.

Après les premiers emhrassements d'un retour qui signifiait tout , le duc de Beauvillier, qui les vit étouffer dans ce petit lieu, les lit passer par la chambre dans le salon qui la sépare de la galeriCj dont depuis ({uelque temps on avait fermé le salon d'une porte pour en faire un grand cabinet. Ou } ouvrit des fenêtres, et les deux princes , ayant chacun sa princesse à son côté , s'assirent sur un même canapé près des fenêtres , le dos à la galerie ; tout le monde épars, assis et debout, et en confusion dans ce salon, et les dames les plus familières par terre aux pieds ou proche du canapé des princes.

Là, dans la chambre et par tout l'appartement , on lisait apeilemenl sur les visages. Monseigneur n'était plus; on le savait, on le disait, ludle vonliainte ne retenait i)lus à son égard , et ces |»iv-

uiiors iiioinonts rlaieiil ceux dos prcmiiMs nioiivoiiionts })cinls an ii.iliiicl cl pour lors alTraiichis de toute i)olili(|ii(', (|noi(|iR' iiwc sajACSSo, par le lioii- I)Io, ragilation, la surprise , la foule , le speetaele conlus de cette luiit si rassemblée.

Les premières pièees otïraieut les mugissemeiils contenus des valets , désespérés de la })erte d'uu maître si fait exprès pour eux, et pour les consoler d'un autre (pi'ils ne prévoyaient qu'avec transissi'ment, et cpii i)ar celle-ci devenait le leur i)ropre. Parmi eux s'en remarquaient d'autres des i)lus éveillés de gens principaux de la coui-, cpii élaiciil accourus aux nou\elles, et cpii montraieni hicii à IciH" ail' «le (luclle l)outi(jue ils élaieul i)ala\eni's.

Plus avant commençait la foule des courtisans de tonte espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-diie les sots, tiraient des soupirs de iems Liions, et, .ivec (les yeux égarésetsecs, lonaienl.Monseignein*, ni.iis toujours (le l;i même louange, c'est-à-dire de boulé, et piaignaieiii le l'oi (\(' l.i peile d'im si Ikhi (ils. Les plus tins d'enln- en\ , on les plus considérables, s'inquiétaient déjà de la santé du roi; ils se savaient 1)011 gré de conserver tant de jugement piirmi ee lroid)le, el n'en laissaienl pas douter pai* la lié- (|uenee de leurs répélilions. D'autres, \r.iiiii(iil affligés et de cabale frappée, pleurai<'nt ainncment, ou se contenaient avec un «'fforl aussi aisé à rcinar(|nei' que les sauL^lots. Les plus forts de raw-

là, OU les plus politiques, les yeux fichés à teiTo, ot l'oclus ou des coins , méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu attendu , et bien davantage sur eux-mêmes. Parmi ces diverses sortes d'alïliiiés, point ou peu de propos , de conversation nulle, quelque exclamation parfois échappée à la douleui' et parfois répondue par une douleur voisine, un mot en un quart d'heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvements de mains moins rares qu'involontaires, immo])ilité du reste presque entière ; les simples curieux et peu soucieux presque nuls, hors les sots qui avaient en partage le caquet , les questions , le redoublement du déses- ])oir et l'imporlunité pour les .autres. Ceux qui déjà regardaient cet éNénement comme favorable, avaient beau pousser la gravité jusqu'au maintien chagrin et austère , le tout n'était (ju'un voile clair, qui n'enq)échait pas de bons yeux de remarquer et de distinguer tous leurs traits. Ceux-ci se tenaient aussi tenaces en place que les i)lus touchés en garde contre l'opinion, contre la curiosité, contre leur satisfaction, contre leurs mouvements; mais leurs yeux suppléaient au peu d'agitation de leur corps. Des changements de posture, comme des gens peu assis ou mal debout; un certain soin de s'éviter les uns les autres, même de se rencontrer des yeux; les accidents momentanés (p:i arrivaient de ces rencontres ; nu je ne sais (pioi de plus libi'e en lonle

la pi^isoniio, à travers lo soin tic se tenir ol de S(» (Diiiposer; un Nil", une sorte d'étincelanl autour d'eux les distingUident nial^iv (juils en eussent.

Les deux prinees et les deux princesses assises à leurs ecMés pienanf soin d'eux, étaient les plus exposés à la })leine vue. Myr le duc de Bouri^oi:ne pleurait d'attcndi'issenient et de bonne foi, avec uii ail- de douceur, des larmes de nature, de religion , de patience. M. le duc de IJerry tout d'anssi l)onne foi en versait en abondance, mais des larmes pour ainsi dire san<;1antes, tant ramertume eu pal'aissait grande; et poussait non des sanj;lots, mais des cris, mais des liurlcMnents. Il se taisait parfois , mais de sulîocation, puis éclatait, mais avec un Ici bruit , «'I nu lu iiitsi fort la trompette Ibrcée du désosp(»ir, (]ue la plupart éclataient aussi à ces r(;doublements si douloureux, ou par un aiguillon cramcrtume, ou i)ar un ai;^uillou de; bienséance. Cela l'ut au point ((iril iallnl le désbabiller là même, et se précautionner de icmèdes <'t de gens (le la Faculté. Mme la ducbesscJe Herry était li(»rs d'elN», on vei*ra bientôt p(MU((uoi. Le désesj)oir le plus amer était |)eint a\ec lioiicnr sur son visa'^e. * Oii y voyait écrite une ra;:c de donlciu", non d'amitié, mais d'intérêt ; des intervalles s<'cs mais profonds et farouclies, puis un torrent de larmes cl (le pestes iiivolonlaires, et (cpeiidanl retenus, (pu montraient une amertume d'Ame extrême, finit

ET SA COUU. 173

de la iiicditalion prolbndc qui venait de préeédei". Souvent révediéc par les cris de son époux, prompte à le secourir, à le soutenir, à l'embrasser, à lui présenter quelque chose à sentir, on voyait un soin vif pour lui , mais tôt après une chute profonde en elle-même, puis un torrent de larmes qui lui aidaienl à suffoquer ses cris. Mme la duchesse de Bourgogne consolait aussi son époux, et y avait moins de peine qu'à acquérir le besoin d'être ellemême consolée, à quoi pourtant, sans rien montrer de faux , on voyait bien qu'elle faisait de son mieux pour s'acquitter d'un devoir pressant de bienséance sentie, mais qui se refuse au plus grand besoin. Le fréquent moucher répondait aux cris du prince son beau^rèrCi Quelques larmes amenées du spectacle , et souvent entretenues avec soin, fournissaient à l'art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le visage , et cependant le coup d'œil fréquemment dérobé se promenait sur l'assistance et sur la contenance de

H- i)')r "II!)'*;-

chacun.

Le duc de BeauviUier, debout aupi'ès d'eux , l'air tranquille et froid, comme à chose non avenue ou à spectacle ordinaire, donnait ses ordres pour le soulagement des princes, pour que peu de gens enti'îissent, quoique les portes hissent ouvei'tes à cbaciin , eu uu mot pour tout ce qu'il était i)es()iii, isans empressement , sans se méprciidie en cpioi

ITi LOliS \1V

(|iir ce soil ni ;ni\ ^iMis ni ;ui\ choses; vous l'auriez cru au levoi- ou au jK'lil couvert servant à Toi- (liuaire. Ce llcfinie dura sans la moindre altération, é<:alenient éloigné d'èlre ais(> par i'cli<»ion, et de cacher aussi le peu (rarilicliou (pi'il ressenlail, pour conserver h)ujours la vérité.

M.idanie, l'hahillée en pi'and hahit, arriva hurlanle, ne sachanl honneiueul poui'quoi ni l'un ni l'autre, les inonda tous do ses larmes en les emhrassant; lit retentii" je château d'un renouvellement de cris, et lournit un spectaeh; ])izarre d'une })nncesse qui se remet en cérémonie , enpleijie ninl , pour \enii- pleurer et ciier parmi une foule de lemines en déshahillé de nuit, presque en mascarade.

Mme |;i duchesse d'Orléans s'étiiit éloij^iiée des princes, et s'était assise le dos à la {galerie, ncis la chennnée, avec (juehpies dames. Tout étant Ibit silencitMJv autour d'elles, ces dames jieu à peu si' retirèrent d'auprès d'elle, el lui lirenl ^rand plaisii'. Il ij'n resta rpir |;i duchesse Slbi'Z(;, la duchesse de Villen», Mme i\c Castiies, sa dame d'atours, et .Mme (le Saint-Simon. Kavies de lem* lilx'i lé , elles s'approchèrent en un las, tout ie Jon;^ d'un lit de \eille à pM\illon et le joi;inant ; et cojimi<' elles élaienl toutes adècti'es de même à l'épu'd de ré\énenieiil (pii rassemhiait là l.mt de monde, elles se mirent à en deviser InnI h.is < -mm niMe d;ms ce îfroiipc avec liheilé.

ET SA COLR. 175

Dans la galerie et dans ce salon il y avait plusieurs lits de veille , comme dans tout le grand ap j)artement , pour la sûreté , où couchaient des Suisses de l'appartement et des frottcurs, et ils y avaient été mis à l'ordinaire avant les mauvaises nouvelles de Meudon. Au fort de la conversation de ces dames , 3Ime de Castries , qui touchait au lit, le sentit remuer et en l'ut fort effrayée, car elle l'était de tout quoique avec beaucoup d'esprit, l^n moment après , elles virent un gros bras presque nu relever tout à coup le pavillon, qui leur montra un bon gros Suisse entre deux draps, demi éveillé et tout éljahi , très-long à reconnaître son monde qu'il regardait fixement l'un après l'autre , et qui enfin , ne jugeant^ pas à propos de se lever en si grande compagnie, se renfonça dans son lit et ferma son pavillon. Le bon honnne s'était appal'cmment couché avant que personne eût rien a[)jiris, et avait assez proCondément dornîi depuis ])0ur ne s'être réveillé qu'alors. Les plus tristes s[)ectacles sont assez souvent sujets aux contrastes les i)lus ridicules. Celui-ci fit rire quelques dames (le là autour, o{ lit ([uelque peur à Mme la duchesse d'Orléans et à ce qui causait avec elle d'avoir été entendues. Mais réflexion faite, le sonnneil et la gi'ossièrelé du personnage les rassurèrent.

La duchesse de Villeroy, qui ne taisait presque <juc les joindre, s'était lonri'ée un [)eu aupaivisant

170 unis MV

(l;ms le iiclil rahiiicl iwcc lu coinlossc do KoucN cl qucl(|ii('s (hiinrs du [)alais, dont Mme de Li'\i n'avait ose approclicM*, ^(Misant trop conlornuMncid à la dndiosso do VilloroN. Elles y étaient (juand j'arlÎNai.

Jo voulais doutiM' onoore, quoicfno tout in(^ nioiiliàl 00 (|ui ('lail, mais jo jio juis ]no lésoudro à nraliiindonnrr à !<' oi'oiro que le mot no m'en lût l»rononoé par quelqu'un à ([ui on ])ùt ajoutei" loi. Le hasard mo lit ronoontrer M. d'O, à (pu jo le demandai, et (pii nie le dit nettement. Cela su, je lAoliai de n'en (Mi'o ])as bien aise, .le no sais pas trop si je irussis bien, mais au moins est-il \rai que ni joie ni doidour n'émoussèrent ma euriosilé, et (pfon })ienant bien garde à conserver touUî i)i<*nséam'e, je ne me crus pas engagé i)ai' rien iui pci'sonna're douloureux.

Cette sorte de désoi'dro dura bien lUK^ bouro, où la (bicbesse du Lude ne pand j)oiul, rololuie au lit par la goutte. A la fin M. le due de Beauvillier s'avi.sa qu'il était trnqis de; délivrer les i]c[\\ priiircs d'un si f;\cbeu\ public. Il leur proposa donc (pio M. cl .Mme la ducbessede lîoi'ry se l'otii'assenl dans leur apparlemoni; cl le monde, d(î celui do Mme la dnclicss(? (le Bourgogne. Cet a\is lut aussilôt embrassé. M. le duc de lîeri'N s'acbennua doue parlic seul cl (picbpicl'ois appuyé sur son éjjousc, !\lmo de Sainl-Simon avec eux cl une [)uignéc de gens. Je

los suivis de loin pour ne pas exposer ma curiosité ])kis longtemps. Ce prince voulait coucher chez lui, mais Mme la duchesse de Berrv ne le voulut pas quitter; il était si suffoqué et elle aussi qu'on lit demeurer auprès d'eux une Faculté complète et munie.

Toute leur nuit se passa en larmes et en cris. De fois à autre M. le duc de Berry demandait des nouvelles de 3Ieudon , sans vouloir comprendre la cause de la retraite du roi à Marly. Quelquefois il s'informait s'il n'y avait plus d'espérance, il voulait envoyer aux nouvelles; et ce ne fut qu'assez avant dans la matinée que le funeste rideau fut tiré de devant ses yeux, tant la nature et l'intérêt ont de peine à se persuader des maux extrêmes et sans remède. On ne peut rendre l'état où il fut quand il le sentit enfin dans toute son étendue. Celui de Mme la duchesse de Berry ne fut guère meilleur, mais qui ne l'empêcha pas de prendre de lui tous les soins possihles.

La nuit de Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne fut plus tranquille ; ils se couchèrent assez paisihlement. Mme de Lévi dit tout has à la princesse que, n'ayant pas lieu d'être aflhgée, il lui serait horrihle de lui voir jouer la comédie. Elle répondit hien naturellement que, sans comédie, la pitié et le spectacle la touchaient, et la hienséance la contenait, et rien de phis; et en eiïet elle se tint dans ces 34 l

17S LOriS MV

I)ornos-l;i avec vérité et avec décence. Ils voulurent (jue (jMchiues-unes des dames du i)alais passassent l;i nuil (lins leur chambre dims des lauteuils. Le rideîui demeura ouvert, et cette chand)re devint aussit(M le palais de Morpliée. Le prince et la princesse s'cndonnirent projuptement, s'éveillèrent une fois ou deux un instant; à la vérité ils se levèrent d'assez bonne heure et assez doucement. Le réservoir d'eau était tari chez eux, les larmes ne revinrent plus depuis que rares et faibles à force d'occasion. Les dan)es qui avaient veillé et dornii d.ins celle chand)re contèreni à leurs amis ce qui s'y était passé. P(U'sonne n'en fut surpris; et comme il n'y avait plus de Monseigneur, personne aussi n'en fut scandalisé.

Le duc de Rourgognc.

Ce prince, liéiilici- nécessaire puis présomptif de la couronne, iKupiit tenible, et sa premièiv jrunesse lit trend)lei-; dur et colère jusqu'aux derniers emportemenls, cl jus([ue contre les choses inanimées; iuq)élueux avec fureur, inca|)able de soulTrir l.i moindrcî résist.inef», même des heures et des éléments, sans enli't i en des fougues à fain^ craindre que tout ne se ronq)ît dans son corps ; opiniâtre à l'excès; passionné |)our toute espèce d(î volupté et des femmes, et, ce qui est rare ;\ la fois, avec uu autre penchant tout aussi lorl. Il

n'aimait pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était extrême; enfin, livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs ; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en l'ailleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec (|ui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. A peine messieurs ses frères lui paraissaientils intermédiaires entre lui et le genre humain, quoiqu'on eût toujours affecté de les élever tous trois ensemble dans une égahté parfaite. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts; jusque dans ses fureurs, ses réponses étonnaient. Ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond , même dans ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites. L'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses, et l'empêchaient de s'appliquer à une seule chose à la fois jusqu'à l'en rendre mcapable. La nécessité de le laisser dessiner en étudian(, à quoi il avait beaucoup de goût et d'adresse, et sans quoi son étude était infructueuse, a peut-être beaucoup nui à sa taille.

Il était i)lulnt ix'lit fpie prand, le visn,2-e long et

hiuii, le liant parl'ail iwcc 1rs pins plus l)oaii\ youx (lu monde, nn l'c^ai'd n'iI", loncliant, IVappant, admirahlo, assez ordinaiiiMiicnt doux, toujours ])erçant, ci une phNsionomic a,uival)l(% liaulc, fuio, si)irituolle jus([u'à inspiriT de Tcsi)!!!. Le bas du visajic assez pointu, cl le \\o/. hmg;, élevé, mais point beau, n'allait pas si ])ien; des cheveux cliàlains si crépus et eu telle (piantité qu'ils boulTaienl à l'excès ; les lèvres et la bouche agréables (piand il ne parlait poiiU; mais (juoique ses dents ne fussent pas vilaines, le râtelier supérieur s'avançait trop v\ emboîtait pi'esque celui de dessous, ce qui en pai'lant et en riant faisait un effet désa*ri"éal)le. Il avait les plus belles jandies et les plus beaux pieds (pi'ajirés le roi j'aie jamais vus à personne, mais trop lonjiues , aussi bien (lue ses cuisses, pom* la proportion de son corps, il sortit dioit d'enli'e les mains des fenunes. On s'a[)er(,'ul de bonne lieure que sa taille conunencait à lourner. On employa aussitôt et longtemps le collier et la ci"oi\ de fer, qu'il portail tant (pnl était dans sou appartement, même devant le monde, et on n'oublia aucun des jeux et des exercices propres à le redresser. La natiu'e demeur.i la plus forle. Il de\int bossu, niai^ -i |i n ti( nli(icm<'nl d'une épaule, qu'il en fut enlin boiteux, uou (pi'il n'eiil les cuisson et les jambes parfaitement é^^alcs, mais jjarco que, à niesiu'e cpie cell«' é|>anle gi'ossit, il n'\ eut

plus, des deux hanches jusqu'aux deux pieds, la même distance , et au heu d'être à plonih il pencha d'un côté. Il n'en marchait ni moins aisément, ni moins longtemps , ni moins vite, ni moins volontiers, et il n'en aima pas moins la promenade à pied, et à monter à cheval, quoiqu'il y lut trèsmal. Ce qui doit surprendre, c'est qu'avec des yeux, tant d'esprit si élevé, et parvenu à la vertu la plus extraordinaire et à la .plus éminente et la I>lus solide piété, ce prince ne se vit jamais tel qu'il était pour sa taille , ou ne s'y accoutimia jamais. C'était une faihlessc qui mettait en garde contre les distractions et les indiscrétions, et qui donnait de la peine à ceux de ses gens qui dans son hahillement et dans l'arrangement de ses che- ^eux masquaient ce défaut naturel le plus qu'il lem* était possihle, mais hien en garde de lui laisser sentir qu'ils aperçussent ce qui était si visihle. Il en faut conclure qu'il n'est pas donné à l'hounnc d'être ici-has exactement parfciit.

Tant d'esprit , et une telle sorte d'esprit joint à une telle vivacité, à une telle sensihilité, à de telles l)assions, et toutes si ardentes, n'étaient pas d'une éducation facile. Le duc de Beauvillier, qui en sentait également les difticullés et les conséquences , s'y surpassa lui-même par son application, sa patience, la variété des remèdes. Peu aidé par les sous-gouverneurs, il se secourut de tout ce (pril

Imuva sous sa main. Fénoloii, Fleiiry, sous-prc- ('('j)leur, (jui a donné nno si belle Histoire de rÉ;,dise, (jnehiiies jicnlilslionnnos de la manche, Moreau, premier valet de cliandjre, fort au-dessus de son état sans se méconnaître, quelques rares valets de l'intérieur, le duc de Chrevrcusc seul du dehors, tous mis en œuvre et tous en mémo esprit, travaillèrent chacun sous la direction du gouverneur, dont Tari, déployé dans un récit, ferait un juste ouvrage égalemeni cuiieux et instrnctiC. Mais Dieu, (pii csl le maître des cd'ui's, et dont le divin esprit soul'fle où il veut, lit de ce prince un ouvrage de sa di'oite, et enlic (li\-liiiil cl vingt ans, il acconqjlit son oMivre. De cet îihîme soiiit un prince affcdile , doux, humain, modéré, patient, modeste, péniteni, cl, aniaiil cl (pichpiefnis au delà de ce que son état pouvait comporter, Inunhle cl austère pour S(»i. Tout appPupié à ses devoirs et les coiiq)renaiil immenses, il ik* pensa plus (pTà allier les devoirs de iils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait desliué. La hiièvelé des jours faisait lonte sa douleur. 11 mit toute sa force et sa consolalion dans la prière, et ses préservatifs en de jdeuses lerlures. Son goût pom* les sciences abstraites, sa facihlé à les pénétrer lui dcrn!),! d'-ihoni mi iemps rpTii reconmil hienlôl de\on' à riiislruclion des clioscH de son étal, et à la bicnsé.iMcc d'un nm;: dcblinc à régner, et ix tenir en attendajit une cour.

L'apprentissage de la dévotion et l'appréhension de sa faiblesse pour les plaisirs le rendirent d'abord sauvage. La vigilance sur lui-même, à qui il ne passait rien et à qui il croyait devoir ne rien passer, le renferma dans son cabinet comme dans un asile impénétrable aux occasions. Que le monde est étrange ! il l'eût abhorré dans son premier état, et il fut tenté de mépriser le second. Le prince le sentit , il le supporta , il attacha avec joie cette sorte d'opprobre à la croix de son Sauveur, pour se confondre soi-même dans l'amer souvenir de son orgueil passé. Ce qui lui fut de plus pénible, il le li'ouva dans les traits appesantis de sa plus intime famille. Le "roi , avec sa dévotion et sa régidarité d'écorce, vit bientôt, avec un secret dépit, un prince de cet âge censurer, sans le vouloir, sa vie par la sienne , se refuser un bureau neuf pour donner aux pauvres le prix qui y était destuiô , et le remercier modestement d'une dorure nouvelle dont on voulait rajeunir son petit ai)partement.

Mme la duchesse de Bourgogne, alarmée d'un époux si austère, n'oubliait rien pour lui adoucir les mœurs. Ses charmes dont il était pénétré, la politique et les imporUmilés effrénées des jeunes danies de sa suite déguisées en cent formes diverses , l'appât des plaisirs et des parties auxquels il n'était rien moins qu'insensible, tout était déployé chaque joiu*. Suivaient dans l'intérieur des cabinets

J8l LOUIS XIV

los ivniuiilrancos de la dévote fée et les li'ails ])i- (liianls du roi , raliénalion de Monseigneur grossièrement marquée, les préférences malignes do sa cour intérieure, et les siennes trop naturelles pour M. le duc de Berry, que son aîné, traité là en étranger qui pèse, voyait chéri et attiré avec applaudissement. 11 faut une àmc bien forte pour soutenir de telles éi)reuves, et tous les jours sans en être ébranlé ; il faut être puissanunent soutenu de la main invisible (juand tout appui se refuse au dehors, et qu'un prince de ce jang se voit livré aux dégoûts des siens devant qui tout iléchit, et presque au mépris d'une cour qui n'était plus retenue, et (jui avait une secrète frayeur de se trouvei' un jour sous ses lois. Cependant, rentré de |)lus en j)lus en lui-même p:ii' le scrupule de déplaire au roi, (li; rcbiilcr Monseigneur, de donner auv autres de réloignemenl de la vertu, l'écorcc rude et dure peu à peu s'adoucit, mais sans intéresser la solidité du li(tiic. Il (;onq)rit enlin ce (pi(^ c'csl que (jiiittcr Dieu ponr Dieu, et (pie la prati(pie fidèle des devoirs propres de réi.il où |)i( n ;i mis est la piété solide (pii lui csl l.i plus agréable. 11 se mil donc à s'ap|)rKpi(i- prescjue unifiiiemefil aux choses qui pouvaient l'inslnnir au gouvernement; il se prêtii plus au UKJude; il le lit même avec tant de grâce et un air si naturel , qu'on sentit bientôt sa raison dr. s'v être refusé, et sa peine à n<' liure

ET SA COLK. J85

que s'y prèlor, et le monde, qui se plait tant ù être aimé, commença à devenir réconciliablc.

Il réussit fort au gré des troupes en sa première campagne en Flandre avec le maréchal de Boufilers. Il ne plut pas moins à la seconde où il prit Biisach avec le maréchal de Tallard; il s'y montra partout fort librement, et fort au delà de ce que voulait 3Iarcliin qui lui avait été donné pom* son mentor. Il fallut lui cacher le projet de Landau pour le faire revenir à la cour, projet qui n'éclata qu'ensuite. Les tristes conjonctures des années suivantes ne permirent pas de le renvoyer à la tète des armées. A la fin, on y crut sa présence nécessaire pour les ranimer et y rétablir la discipline perdue. Ce fut en 1708, à la suite de revers, qui furent peut-être eux-mêmes produits et cherchés l)ar les auteurs du complot. Une infernale cabale, la mieux organisée qui fut jamais, effaça ce prince dans le royaume dont il devait porter la couronne, et dans sa maison paternelle, jusqu'à rendre odieux et dangereux d'y dire im mol en sa faveur. Une épreuve si étrangement nouvelle et cruelle était bien dure à im prince qui voyait tout réuni contre lui, et qui n'avait pour soi que la vérité suffoquée par tous les prestiges des magiciens de Pharaon ; il la sentit dans tout son poids, dans toute son étendue, dans toutes ses pointes. Il la soutint aussi avec toute la patience, la fermeté.

vl sui'loul avec toiilc la chai-ilé d'uii élu (lui ne voit (lue Dieu eu loul, (jui s'iiuuiilie sous sa uiaiu, qui se purifie dans le creuset que celle divine main lui présente, qui lui rend ^rûce de lout, (jui porte la jua^^naniuiilé jus(iu'à ne voidoir dire ou faire que très-précisément ce (pi'il doil à l'État, à la véiûlé, et qui est tellement en garde contre riuunanilé qu'il demeure bien en deçà des bornes les plus justes ci les plus saintes.

Tant de vertu trouva enfin sa récompense dès ce monde, et avec d'autant plus (h; pureté, que le prince, bien loin d'y contribuer, se tint encoie fort en arrière. Ce ftit alors qu'il redoubla plus que jamais d'application aux choses du gouvernemont, et à s'instiuiriî de lout ce qui pouvait l'en i-endre plus capable. 11 bannit tout annisement de sciences pour partat-er son cabinet entre la prière qu'il abréj-ea, et rinstrin-.lion (lu'il nudtiplia; et le dehors entre son assiduité auprès du roi, ses soins pour Mme de Maintcnon, la bienséance et son g(jùl pour .son épouse, et rattention à tenir u\ni cour, et à 8*y rendre accessible et aimable. IMus le roi réievji, plus il alTectii de se Iciiii- soumis en sa main; plus il lui montra de considéralion et de conliance, plus il y sut répondie par le sentimciil, la .s'igesse, les connaissances, surtout pai* nue iimdéralion éloignée de lout désir et d(! toute comptaihancc eu soi-même, beaucouji moins de la plus

légère présoinplion. Son secret et celui des autres lut toujours impénétrable chez lui.

Sa confiance en son confesseur n'allait pas jusqu'aux affaires. On ne sait si celle qu'il aurait prise en M. de Cambrai aurait été plus étendue; on n'en peut juger que par celle qu'il avait en M. de Clievreuse , et plus en M. de Beauvillier qu'en qui que ce fût.

Cette grande et sublime maxime: que les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois, était si avant imprimée en son àme qu'elle lui avait rendu le luxe et la guerre odieux. C'est ce qui le faisait s'expliquer quelquefois trop vivement sur la dernière, emporté par une vérité trop dure pour les oreilles du monde, qui a fait qu<'l({uefois dire sinistrement qu'il n'aimait pas la guerre. Sa justice était munie de ce bandeau impénétrable qui en fait toute la sûreté. Il se donnait la peine d'étudier les affaires qui se présentaient à Juger devant le roi aux conseils des fmances et des dépèches; et, si elles étaient grandes, il y travaillait avec les gens du métier, dont il puisait les connaissances , sans se rendre esclave de leurs opinions. Il comuumiaitau moins tous les quinze jours avec un recueillement et un al)aisseuient qui h'apl)ail, toujours en collier de l'ordre et en l'ahjit et manteau court, il voyait son confesseur jésuite une ou deux fois la semaine, et quelquefois fort long-

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