LE DUC DU HLVLXE
Le duc u Maine est privé de la dignité de prince du sang cl réduit au rang d'ancienneté de sa pairie.
Depuis la fameuse séance du parlement oii le testament du feu roi avait été cassé, M. le duc du Maine, déchu de tout })Ouvoir et de toute autorité dans l'État, ne cessait de trembler pour le rang qu'il tenait de l'aveugle tendresse de son père et de Mme de Mainlenon. Semblable à ces tyrans (pii ont usurpé par leurs crimes le souverain pouvoir , cl qui craignent comme autant d'ennemis conjurés pour leur perte tous leurs concitoyens (pTiis ont asservis , il se considérait assis sous cette épéc que Denys, tyran (le. Syracuse, fit suspendre; par un cheveu au-dessus de sa lable , sm- la lélc d'iiii liomme (pi'il y lit asseoir, et qui le cioNail licuroux , auquel il \()idut faire sentir par là ce qui se pass^iit siins cosse en lui-même. M. du M.iinc , (|iii exprimait si volontiers les choses les plus .séricMises en [>lais«interies, disait franchement à ses familicis qu'il éUiit comme un p<ju entre deux ongles , des princes du sang et des pairs, dont il ne pouvait manquer d'être écrasé, s'il n'y prenait l)ieii garde.
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Celte réflexion troublait l'excès de son contentement, et celui des grandeurs et de la pidssance où tant de machines l'avaient élevé. 11 craignait les princes du sang dès qu'ils seraient en âge de sentir l'infamie et le danger de la plaie c|u'il avait portée dans le plus auguste de leur naissance , et le plus distinctif de tous les autres hommes ; il craignait le parlement qui , jusqu'à ses yeux , n'avait pu dissimuler l'indignation du violement qu'il avait fait de toutes les lois les plus saintes et les plus inviolables. Enfin il craignait jusqu'aux ducs , tant la tyrannie et l'injustice sont timides.
Il ne fallut rien moins pom* arriver à détruire le monstrueux échafaudage de la grandeur des bâtards que l'ardeur déployée par M. le Duc , seid de prince du sang que son âge et ses enq^lois missent en état d'agir. Je l'y servis de mon mieux, et pour l'honneur de la couronne , si étrangement compi'omis par cette consécration du double adultère , et pour celui de ma dignité , que j'avoue m'avoir toujours été infiniment plus chère que ma fortune; et ce fut avec délices que je vis la destruction du rang intermédiaire , imaginé par la cabale des bâtards pour confondre tous les rangs , et pousser jusqu'au cond)le l'infamie du scandale. D'Argenson, nouvellement garde des sceaux, fit aussi trèsbien , et il y trouva l'occasion de se venger des hauteurs qu'il avait endurées du parlement comme
H)i \M ui:(;i:>T kt la cuir dk fkainck,
liciilciiimt (le police. Uiiaïul loiit lïit convenu entre M. le (lue d'Orléans el nous, une dei'nièreconrérence cul lieu chez le retient, avec ral)J)é Dubois, que la niécani(iue du lout re<,Ninlail; el c'est là que j'aclievai d'obtenir que le conilc; de Tonlousc, qui n'aviiit jamais tienipé dans les intrigues de son frère, serait conser\c dans son lan*; et ses honneurs, sans les transmettre à sa postérité. Cette séparation du ( rime el de la vertu niai'quait plus prolbndémenl la cliule du duc du .Maine, en la rendiuil j)crsonnelle.
Ia' jour où la déclaration devait avoir lieu, j'airivai sui- les huit heures dans la jirande cour des Tuileries, saiis avoir rien remarcpié d'extraordinaire en tlieiiiiii. Les carrosses du duc de Noail- Ics et des jnarr( li;iu\ de Villars el (riluxelles et de qnebjnes autres, \ étaient déjà. Je UKUitai sans trouver beaticoup de monde, el je me lis ouvrir les deux portes d'entrée el de sortie de la salle des j,Mr(lcK , qui étaient léiinées. Le lit de jusiice élail préparé dans la ^n'ande antichand)re où le loi avait accoutumé de manger. Je m'} arrêtai un prii, à bien considérer si tout y était dans l'ordi'c, cl j'en félicitai r,ir( liilecle Fontanieu à l'oreille. Il me dil de jnrmc (ju'il ii'élail arrivé (pi'à six lieurci) du malin au\ Tuileric's, avec ses ouMicrs cl Kc» matériaux; (pic loiil s'était si heunuisemeiil cunstruil cl passé , que le roi n'en avait rien en-
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tondu du tout ; que le premier valet de chani])re étant sorti pour quelque besoin de la elianibre du roi , sur les sept heures du matin , avait été bien étonné de voir cet appareil ; que le maréchal de Villei'oy ne l'avait appris que par lui , et qu'il y avait eu si peu de bruit à le dresser, que personne ne s'en était aperçu. Après avoir bien tout examiné de l'œil, j*avançai jusqu'au trône qu'on achevait de préparer; voulant entrer dans la seconde antichambre, des garçons bleus vinrent après moi me dire qu'on n'y passait point , et qu'elle était fermée. Je demandai où on se tenait en attendant le conseil , et où étaient ceux dont j'avais vu les carrosses dans la cour. Plusieurs s'ofïrirent de me mener en haut où ils étaient. Le fils de Costa me mena par un petit degré, au haut duquel il y avait beaucoup de gens de toutes sortes et d'otilciers de chancellerie. 11 me lit aller à une porte qu'on tenait, et (pii me fut ouverte dès que je parus. J'n trouvai le garde des sceaux et La Vrillière avec toutes leurs bucoliques. Nous fûmes bien aises de nous trouver encore seuls ensendjle poui' nous bien l'ccorder avant les opérations. Ce n'était pourtant pas ce cpie je m'étais proposé. Je n'avais remarqué dans la cour de carrosses que de gens suspects. Sous prétexte de ne les a\oir point pour tels, et d'ignorer tout moi-même, sans alïeclalion toutefois, je \oulais .dlcr où ils étnieril, pour
(lérangiM- Iciii' conlércnce , et y approiitlrc par leurs inouveinents tout ce qu'il se pourrait. Tombé par hasai-d eu la chamljre du garde des sceaux , je crus (pi'il y aurait de ralïectatiou de deniauder d'aller ailleurs ; aiusi j'abaudoiuiai ma première vue.
Le garde des sceaux était debout, tenant une croûte de pain, aussi à lui-même que s'il n'eût été (piestion (pic d'un conseil oïdinaire, sans embarrjjs de tout ce qui allait rouler sur lui ni d'avoir à parler en public sur des matières aussi difîérentes, aussi inq)ortantes et aussi susceptibles d'inconvénients. Il me paru! seulement en peine de la fermeté du régent et rempli avec raison de la pensée qu'il ne s'agissait plus de mollir, beaucoup moins de reculer d'une ligne. Je le rassurai là-dessus beaucoup plus ((ue je ne l'étais moi-même. Je leur demandai si leurs mesures étaient bien |)rises pour être avertis à tout iuslant de ce (pii se passerait au j)arlem('ut. Ils m'en ré|)ondireul et f'mcut en elfel lrès-l|ien senis. Je voulus ensuite non pas lire, car cela était inutile, mais voir tous les instruments à enregistrer; ils me les montrèrent en leur ordre. Je voulus aussi voir de plus près (pw les iiiilrcs cr-lui de la iédu( tioii des bAtards au rang d'ancienneté de leurs pairies. - Tenez, me dit l<: garde des sceaux ru me je inonlrant , Noici votre; afTairc. » Je le remanjuc expiés, parce que cela
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me fut redit dans la suite comme une preuve que j'étais du secret; entendu apparemment par quelque cm'ieux collé derrière la porte , car nous étions tous trois seuls à porte fermée. Je voulais parcoul'ir les endroits capitaux ; ils m'assurèrent qu'il n'y avait été changé aucune chose, et je le reconnus parfaitement lorsque j'en entendis après la lecture. J'eus la même curiosité sur la déclaration en fa- \eur de M. le comte de Toulouse, avec même réponse et même succès. Puis je me fis montrer les sceaux à nu dans le sac de velom-s et les instruments de précaution signés et scellés, tout prêts en cas de hesoin. Il y avait deux gros sacs de velours, tout remplis, qu'il ne quitta point de vue et qui furent toujours portés sous ses yeux et mis à ses pieds , tant au conseil qu'au lit de justice , pai'ce que les sceaux y étaient. Qui que ce soit ne le sut que le régent, M. le Duc, le garde des sceaux, La Vrillière et moi. Son chauffe-cire et sa boutique étaient dans une chambre à part, et tout proche, avec de l'eau et du feu tout allumé, tout prêt sans que personne s'en fût aperçu. Comme nous achevions ainsi notre inventaire, toujours raisonnant sur ce qui pouvait arriver, on le vint avertir de la venue de M. le duc d'Orléans. Nous achevâmes en un moment ce qiic nous avions encore à voir et à nous dire, et, tandis qu'il prit sa robe du lit de justice pour n'avoir pas à en
iOS \Ai UKGENT KT LA COL U DE rUA>CE,
clianj^cr apivs \c coiisoil, je descendis pour ne païaîlre pas venir d'avec ini. Je vonlus niônie (pic La Vrillièie denienràl, pour ne |)as entrer ensemble dans le lieu dn conseil.
Depnis les ;;randes clialeni's on l'avait leini dans cette ])ièce, cpii est lii deiiiière du reslc de renlilade, parce «pie le roi, inconnnodé dans sa Irèspelitc cliain])re, était venu coucher dans le cabinet (lu conseil; mais ce jirand jour-ci, dès que le roi iut hors de son lit, on le mena s'habiller dans sa petite chamhi'e (ît de là dans ses cîibinets. On tira les housses de son lit et de celui dn maréchal de VillcToy, au pied descpiels on mit la table du conseil, ri il \ lui lenu. En entrant dans la pièce de devant j'n lroM\ai beaucoup de monde, (jue le premier bruit rriinc cliose si peu attendue a\ail sans doute amené, et parmi ( c monde (piel([ues-uns du conseil. M. le i\ur d'Oiléans était dans un j^ros de gens au bas bout de cette pièce, et, à ce qne j»' 8us depuis, sorlail rl(* chez le roi, où il a\ait \\i le duc du Maine ( n iii.inicaii , (pii l'avait suivi jns- (pi'â la porlr, comme il ^()rlail, sans s'éli'e dil mi mol l'un à l'autre.
Après un assez lé^ci' coup d'o-il snr celle demifoule, j'entrai dans 1(! cabinet dn conseil. Jv Irouvai èpars la plupart de c(;u\ ipii le composaient avec un sérieux et un .lir de conicnlion (Tespril rpii auf^iiifuta la imennc. Personne |>res(pie ne se
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parlait, et chacun, debout et assis, çà et là, se tenait assez en sa place. Je ne joignis personne pour mieux examiner. Un moment après, M. le duc d'Orléans entra d'un air gai, libre, sans aucune émotion, qui regarda la compagnie d'un air souriant : cela me fut d'un bon augure. Un moment après je lui demandai de ses nouvelles. Il me répondit tout haut qu'il était assez bien ; puis , s'approchant de mon oreille, il ajouta que, hors les réveils qui avaient été fréquents pour les ordres, il avait très-bien dormi et qu'il venait délibéré de ne point mollir. Cela me plut infiniment, car il me sembla, à son maintien, qu'il me disait vrai et je Uy exhortai en deux paroles.
Vint après M. le Duc , qui ne tarda pas à s'approcher de moi et à me demander si j'augurais bien du régent et qu'il fût ferme. Celui-ci avait un air de gaieté haute qui se faisait un peu sentir à qui était au fiiit. Le prince de Conti, morosif, distrait, envieux de son beau-frère, ne paraissait qu'occupé , mais de rien. Le duc de Noailles dévorait tout des yeux et les avait étincelants de colère de se voir au parterre dans un si grand jour, car il ne savait chose quelconque. Je Uavais ainsi demandé à M. le Duc expressément , croyant leur liaison plus grande que je ne la trouvai. Il en pensait avec défiance, sans estime, encore moins d'amitié, indépendamment de ce {pi'il y
in» l.i: REGENT ET LA COUR DE FRANCE,
avail iionvcllonuMil à craindro (h* lui avec M. du Maim*.
Celui-ci i)arul à son (oui' vn inanleau , cl cnlra par la i)('lito porte du roi. Jamais il ne lit lanl et de si profondes révérences , ([uoiqu'il n'en lut pas avare , et se tint seul perché sur son bâton , près de la table du conseil, du côté des lits, considérant tout le monde. Ce l'ut là, où, de vis-à-vis de lui, la table entre deux, je lui lirai la [)lus riante révérence que je lui eusse laite de ma vie, avec la plus sensible volupté. Il me la rendit j)areille et continua d'observer cbîicim avec des yeux tirant au li\e, un visaj^e a^ité, pai'lant tout seul i)ri'sqiie toujours.
Je demeurais bien altentil", considérant le comt(î de Toulouse, qui était allé parler au ré.u^ent, sans que le duc du Maine eût branlé de sa place, pour pénétrer leur conversation de mes y(uix, lorstpie je m'entendis appeler. C'était M. le duc d'Orléans qui, après avoir (ait (juclcpies pas seul le lon^^ d(; la elieminée, me voulait parler. Je le joignis et Ic^ lrou\ai en trouble de comu. .« Je lui \iens de tout dire, me déclara-l-il à l'inslanl, je n'ai |)U y tenir; c'esl le plus lionnêle boniiiic du monde et cpii me ])eree le plu.s le cu'ur. — Conunenl, monsi(MU', re|)ris-je, et qiie lui avez-vous ditï — Il m'esl verni Irouver, me répondit-il, (U- l.i part de sou IVèi'e, (jui veuail dr lui parlrr, pour m<.* dire rend)arras où il
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se trouvait; qu'il voyait bien qu'il y avait quelque chose de préparé; qu'il voyait Lien aussi qu'il n'était pas bien avec moi ; qu'il l'avait prié de me venir demander franchement si je voulais qu'il demeurât , ou s'il ne ferait pas aussi bien de ne pas rester. Je vous avoue que j'ai cru bien faire de lui tUre qu'il ferait aussi bien de s'en aller , puisqu'il me le demandait. Là-dessus, le comte de Toulouse a voulu entrer en explication; j'ai coupé court, et lui ai dit que, pour lui, il pouvait rester en sûreté, ])arcc qu'il demeurerait tel qu'il est sans nulle altération; mais qu'il pourrait se passer des choses désagréables à M. du Marne, dont il ferait aussi bien de n'être pas témoin. Le comte de Toulouse a insisté comment il pouvait rester comme il est dès qu'on attaquait son frère, et qu'ils n'étaient qu'un parce qu'ils étaient frères, et par honneur. J'ai répondu que j'en étais bien fâché ; que tout ce que je pouvais était de distinguer le mérite et la vertu, et de la séparer, et puis quelques propos et des amitiés qu'il a reçues assez froidement, et de là l'est allé dire à' son frère. Trouvez-vous que j'ai mal fait? — Non, lui dis-je, car il n'était plus question d'en délibérer, ni moins encore d'embarrasser un homme ([u'il ne s'agissait que de fortifier; j'en suis bien aise, ajoutai-jc, c'est parler net, en honnne qui a ses mesures bien prises et qui ne craint rien. Aussi faul-il montrer toute fermeté , encore plus
i\1 \.y: RÉGENT KT I.A COI |{ DK FRANCE,
nvi'c (Cl on^a^vnitMil pris. ■ li m'y parut (ivs-ivsolii; mais en mtMiic l(Mn[)s livs-dcsireiix (pic les bàlanis s'en allassent, (pii lut, à ce (pie je crus voir, le vrai motif de ce (^u'il venait de faire.
M. le Duc vint à nous, je demeurai avec eux \c moins cpie je pus, et je leur conseillai de se S(.';parer aussi, d'autant (pie toute la conipa^^nie parlajzeait ses regards entre nous et les deux fibres.
Le (lue du Maine, pâle et comme mort, me i)alul pr("'s de se trouver mal; il s' ('branla à peine pour gagner le bas houl de la laide dont il ('lait ass(»z près, jjendant (pioi le comte de T()ulous(» vint dir(î un mol Irès-conrl an r(^'gent, et se mit en marche le long du cabinet. Tous ces mouvemenis se lirenl en un clin d'd'il. Le irgent, (|ui (''lait auprès du lanlniil du roi, dit liant: " Allons, messieurs, prenons nos |)laces. » (Chacun s'approcha (le la sienne, el comme j(; regardais de dei'rière la mienne, je vis les deux frèi'cs auprès de la |)orl(î ordinaire d'enliée conuue des gens (pii allaient sortir. Je sautai poui- ainsi dire entnî l(î fauteuil du roi cl M. le duc d'Orléans pour n'être pas entendu (lu prince i\v. (>)nli, et je dis à l'oreille avec émolioii au n'*;:eiil, (|ui était (l(''jà en place. •• Monsiein-, les voilà (pii sorlenl. — Je le sais bien, me rc'poiidilil trarupiillcmeid. — Oui, répli(piai-je avec vivacit('% mais savoz-vons ce (pi'ils leroid (piaiid ils seront dehorsy — Hicn du loiil, me dil-il ; le coFrde de
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TuuluLisc m'csl venu dciuaiidor pcrniissioii de sortir avec son frère; il m'a assuré qu'ils seront sages. — El s'ils ne le sojit pas? répliquai-je. — 3Iais ils le seront , et s'ils ne le sont pas , il y a de bons ordres de les iDien observer. — Mais s'ils font sottise ou qu'ils sortent de Paris? — On les arrêtera, il y a de bons ordres, je vous en réponds. » Làdessus, plus tranquille, je me mis en place; à peine y fus-je qu'il me rappela , et me dit que puisqu'ils sortaient il changeait d'avis, et avait envie de dire ce (jui les regardait au conseil : je lui répondis que le seul inconvénient qui l'en empêchait étant levé par cette sortie , je croirais que ce serait très-mal fait de ne le pas dire à la régence. 11 le conmmni(iua à M. le Duc , tout bas à travers la table et le fauteuil du i"oi, puis appela le garde des sceaux, qm tous deux l'approuvèrent, et alors nous nous mimes tout à fait en place.
Tous ces mouvements avaient augmenté le trouble et la curiosité de chacmi. Les yeux de tous occupés sur le régent, avaient fait tom'ner le dos à la porte ordinaire d'entrée, et on ne s'aperçut point pour la [)hq)art que les bâtards n*y étaient plus* A mesure que chacun ne les vit point en se plaçant, il les cherchait des yeux, et restait debout en attendant. Je me mis au siège du comte de Toulouse. Le duc de Guichc, ipii (Mail ù nioh auli'c coté, laissa un sié^<' crili'c
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nous (lcii\, le nez liaiil, alkMidanl toujours les J)àtar(ls. Il inc dit de iirapproclier de lui, et que je nie méprenais de siège. Je ne répondais mol , en considérant la compagnie cpii était un viai spectiicic. A la seconde ou troisième semonce, je lui répondis (ju'au contraire il s'approchAt de moi. » Et M. le comte de Toulouse? répliqua-l-il. — Approchez-vous, » repris-je, et le vojant immo- ))ile d'étonnement, regaidant vis-à-vis où était le duc du Maine, dont le garde des sceaux avait pris la place, je le tirai par son habit, moi tout assis, en lui disant: '« Venez çà et asseyez-vous. » Je le lirai si Ibil (ju'il s'assit prés de moi sans comprendre. « Mais ([u'est-ce que ceci, me dit-il, où sont donc ces messieurs'/ — Je n'en sais rien, repris-j(; d'imi)alience, mais ils n'y sont [)as. »» En même t('nq)s le duc de Noailles, qui joignait le duc de (îniche, et (pu, enragé de n'être de rien dans une aussi grande préparation de journée, avait api)arennnent conq)ris à force de regarder et d'examiner (|ue j'étais dans la houhMlle, ^aincu par sa curiosité , s'allongea .sur la lahle par-devant le duc de (iuiche, et me dit: ■ Au nom (le Dieu, ninnsiciir le (\\u-, r.iitrs-iii<»i la jrt'àrr dr nu- dire («• (pic « 'esl (loue (pir loul rrci. •• Jr n'élais en nulle uirsiu'e avec lui , mais Ifieii en usiige de le li.iilcr lirs-ui.il. Je me lournai <i lui d'un air Iruid «l dédai;^ucii\, <l, n[\\i^. l'avoir
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oui cl regardé, je retournai la tète. Ce lut là toule nui réponse. Le duc de Guiclie me pressa de lui dire quelque chose , jusqu'à me dire que je savais tout. Je le niai toujours, et cependant chacun se plaçait lentement, parce qu'on ne songeait qu'à regarder et à deviner ce que tout cela pouvait être, et qu'on fut longtemps à comprendre qu'il faUait se placer sans les l)àtards, hicn qu'aucun n'en ouvrît la houche.
Je m'occupai cependant à considérer les mines. Je vis en M. le duc d'Orléans un air d'autorité et d'attention, (jui me fut si nouveau, que j'en demeurai frappé. M. le Duc, gai et hrillant, paraissait ne douter de rien. Le prince de Conti, étonné, distrait, concentré, ne semblait rien voir ni prendre pail à rien. Le garde des sceaux , grave et pensif, paraissait avoir trop de choses dans la tête ; aussi en avait-il beaucoup à faire et pour un coup d'essai. Néanmoins, il se déploya avec son sac en honune bien net, bien décidé, bien ferme. Le duc de La Force , les yeux en dessous , examinait les visages. Les maréchaux de Villeroy et (\c Villîu's se parlaient des instants : ils avaient Ions deux l'œil irrité et le visage abatki. Nul ne se composa mieux que le iuai*écli;il de Tallard ; mais il ne put éloutfer une agilatiou inléi-ieuic (|iii éliiicela sou\eiit au deliors. Le iiiiuvclial d'Ls- \\ri'> a\;iil r.iir slMprliul et de ne \(»ir ((ii'iiii rl.ii)-.
Le iiiai'échal de Besoiis , enveioijpé |)liis que d'ordinaire dans sa grosse permciue , paraissait lont coueentré , et l'œil bas et eolère. Pelletier, trèsdégagé, simple curieux, regardait tout. Torey , plus empesé trois lois (pie de coutume, seud)lail considérer tout à la déi'oijée. El'liat, vif, piqué, outré, prêt à bondir, le sourcil froncé à tout le monde, l'œil liagard, (pi'il passait avec précipitation et par élans de tous côtés. Ceux de mon côté, je ne pouvais les bien examiner: je ne les voyais (jue des moments par des cliangements de postures des uns et des autres, et si la curiosité nie faisait m'avancer sur la tahie et me tourner ^crs <ii\ poni' en regarder l'cnlilade, ce n'était que bieu rarement et bien courlement. J'ai déjà parlé de l'étonnement du duc de (àiiclie, du dépil et de la curiosité du duc de Noailles. D'Antin , toujours si libre dans s;i tiiille, me i)ai'ut tout emprunté et tout effaroucbé. Le maréciial d'iiuxelles cbeicbail à faire bonne mine, et ne pouvait couvrir le désespoir (jiii le peieait. J>e vi(Uix Troycs*, tout éfh'dii, ne montrait (pie de la surj)rise, de l'endjarras, et de ne savoir projïremenl où il en éUiit.
Cliacun vit bien, au départ des bAtards, après tout ce qui s'était passé dans ce cabinet du conseil
I. L'auiicu ctCiIuc «it Iruye», turinbrc du coiiicil de régence.
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avant la sranco, qu'il s'agirait de quelqiio chose contre eux. La nature et le plus ou le moins de ce quelque chose tenaient tous les esprits en suspens, et cela, joint à un lit de justice aussitôt éclaté et prêt qu'annoncé, marquait une grande résolution prise contre le parlement , et annonçait aussi tant de fermeté et de mesures dans un prince si reconnu pour en être entièrement incapahle que tous en perdaient terre. Chacun, suivant ce qu'il était affecté de hâtardise ou de parlement, sem])lait attendre avec frayeur ce qui allait éclore. Beaucoup d'autres paraissaient vivement hlessés de n'avoir eu part à rien, dé se trouver dans la surprise conunune, et que le régent leur eût échapi)é. Jamais visages si universellement allongés , ni d'emharras plus général ni plus marqué. Dans ce premier troul)le, je crois que peu de gens prêtèrent l'oreille aux lettres dont le garde des sceaux faisait la lecture. Quand elle fut achevée, M. le duc d'Orléans dit qu'il ne croyait pas que ce fût la peine de pi'endre les voix une à une, ni sur leur contenu ni sur leur enregistrenicnt, et qu'il pensait que tous seraient d'avis de conunencer la séance du lit de justice par là.
Après une petite pause, mais marquée, le régent exposa en peu de mots les raisons qui avaient fait résoudre au dernier conseil (h; régence de casser les arrèls du parlement (pTon y avait lus,
IIS Î.E r.Kr.FNT KT LA CJH'W HE FRANCE,
ri (le le liiiic par un .ii'rrl du conseil de rriicnce. Il ajouta i\\\ii la conduilc présoiiU» du pai'hMnont, i\'\\\ été coininctlrc de nouvoaii l'antorilr du roi d'envoyeur ccl aiTi^'l au parleiiiiMil, qui eut doiuié en public une désobéissance forniolle en l'cfusaiU sûrement de l'enrefristrer ; (|U0 n'y ayant (jue la Noie du lit de justice pour y parvenir, il a\ait estimé le devoii' tenii" Jbrl secret pour no i)as donner lieu aux cabales et aux malintentiomiés d'y essayer à continuel- la désobéissance, en leur doimant le temps de s'\ préparer; (pfil avait cru, avec M. le frarde des sceaux , (|ue la IVéfjuence et la manière des remontrances du parbunent méritaient (jue celle compagnie t'ùt remise dans les ]»ornes (lu devoir, ipie depuis (jucbiue temps elle avait perdu de \ue; (pie M. le .uarde des sceaux allait lire au conseil un airét (|ui contenait la cass;ilion délibérée et les règles qu elle devait observer à l'avenir. Puis, regardant le j^^arde des sceaux : « Monsieur, lui dit-il, vous rexprujuerez mieux (|iie moi à i-t'^ messiem-s: prenez la peine de le faire îivant (jue de lire l'arrêt. ••
Le ^^irde des sceaux [ji'it la |)ai'ole , et paraplirasa ce rpie Son Altesse Uoyale avait dit jilns courlement ; il e\pli(|ua ce (jue c'était (jue l'usage des remonirances, d'où il venait, ses utilités, ses f inronvénienis, ses bornes, la jrrAce de les avoii* rendiios, l'abus (jui en était lail, la dislinclion de
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la puissanco royale d'avoc l'autorité du parlomout tMuanéc du roi, l'iurouipétouco dos tribunaux on nialièro d'État et de (inauces, ot la nécessité de la réprimer par une manière de code (ce fut le terme dont il se servit) , qui fût à l'avenir la règle invariable du fond et de la forme de leurs remontrances. ^Cela expliqué sans langueur , avec justesse et grâce, il se mit à lire l'arrêt tel fju'il est imprimé, et entre les mains de tout le monde, à quelques bagatelles près, mais si légères, que leur ténuité me les a fait écbapper.
La lecture achevée, le régent, contre sa coutume, montra son avis par les louanges qu'il donna à cette pièce; puis, prenant un air et un ton de régent que personne ne lui avait encore vu, (|ai acheva d'étonner la conqiagnie , il ajouta : « IV)ur aujourd'hui, messieurs, je m'écarterai de la règle ordinaire pour prendre les voix, et je pense qu'il sera bon que j'en use ainsi pout tout ce conseil. - Puis, après un léger coup d'œil passé sur les deux côtés de la table, pendant lequel on eût entendu un ciron marcher, il se tourna vers M. le Duc, et lui demanda son avis. M. le Duc opina pour l'arrêt, alléguant ])lusieurs raisons courtes, juais fortes. Le prince de Conti parla aussi en même sens. Moi ensuite, car le garde des sceaux avait opiné tout de suite après sa lecture. Je fus du même avis , Juais plus ^énér;demenl , q»i()i(pie
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;»iissl rorli'inciil, pour ne pas l()inl)(M" iiuitihMih'iil MIT le paiicintMil, et pour uc \ui\vro^or pas d'appuyor Sou Allosso Uo>ali' à la maniôrc des princes du sauu. Le {\[\r de La Force s'étendit davanlape. Tons parlèrent, mais la plupart très-pcn, et tpiel- (jnes-uns, tels qnc les ni.iréclianx de Villcroy, Villai*s, Estrées, Besons, MM. de Troycs et d'Efliat laissèrent voir leur d(ndeur de n'oser résister au parti ])ris, dont il était clair qu'il n'y avait pas à espérer d'en rien rabattre. L'abattement se i)eiji-uit sur leui*s visages, el \it qui voulut ({ue celui du parlemeni n'était ni ce (pi'ils désiraient ni ce qu'ils avaient nu (]ui pouvait arriver. Tallard (ut le seul d'eux en (|ui cela ne parut pas; mais le monos\llahe suffoqué du maréchal d'iluxelles fit tomber ce qui lui restait de mascpie. Le duc de Noailles se 'jontint avec tant de jieine qu'il parla plus qu'il ne voulait, el avec une aufïoisse dip:ne de Frcsnes'. M. Il' duc d'Oiléans opina le dernier, mais avec une force très-insolite; puis (It encore une pause, repassant tout le conseil sous ses yeux.
En ce moment le maréchal de Villcroy, jdein de sa pensée, av. demanda entre ses dents : « Mais viendront-ils? » (]ela fut doucement relevé. M. le duc d'Orléans dit (ju'ils eu avaient assuré des
I. NmUIIm éuil rami du cliancviier d'AgucKficnii, alors Piilé sur fa Irrrt d« Frrsnrs.
sors LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 121
Granges, et ajouta qu'il n'en doulait pas, et tout de suite qu'il faudrait faire avertir quand on les saurait en niareJie. Le garde des sceaux répondit qu'il le serait. M. le duc d'Orléans reprit qu'il le faudrait toujours faii'e dire à la porte; cl, tout aussitôt, voilà M. de Troyes debout. La peur me prit si brusque qu'il n'allât jaser à la porte , que j'y courus plus tôt que lui. Comme je revenais, d'Anlin, qui s'était tourné pour me guetter au passage , me ])ria en grâce de lui dire ce que c'était que ceci. Je coulai , disant que je n'en savais rien : '< Bon , l'cprit-il, à d'autres! « Remis en place, M. le duc d'Orléans dit encore je ne sais plus quoi; et M. de Troyes encore en l'air, et moi aussi connue l'autre fois. En passant, je dis à La Vj'illière de se saisir de toutes les commissions pour aller à la porte, de ])eur du babil de M. de Troyes ou de quelque autre, parce que de l'éloignement d'où j'étais assis cela marquait trop. En effet, cela était essentiel, et La Vrillière le fit depuis. Retournant en ma place, encore d'Anlin en embuscade, m'interpellanl, au nom de Dieu et les mains jointes; je tins bon , et lui dis : '< Vous allez voir. » Le duc do Guicbe à mon retour en place me pressa aussi inulilement, jusqu'à me dire qu'on voyait bien que j'étais dans la bouteille : je demeurai sourd.
Ces petits mouvements passés, M. le duc d'Oilénns, redressé sur son siège d'un demi-pied, dit à