îl LE UKr.KNT KT LA CAMW DE FRANCE
mon \isa";(' imr cuui'lio de plus de j^ravilô cl ih niudrslio. Jo ^^oiivornais mes yeux avec lenteur, et ne rejrardais qu'liorizontalenient pour le plus haut. Dès ([ue le régent ouvrit la houelie sur celte nlTaire, M. le Duc m'avait jeté un regard triompliaiit, (pii pensa démonter tout mon sérieux, qui m'avertit de le redoubler et de ne m'exposer plus à trouver ses yeux sous les miens. Contenu de la sorte, attentif à dévorer l'air de tous, présent à tout et à moi-même, immobile, collé sur mon siège, comi)assé de tout mon corps, pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible; et de plus vif, du trouble le plus charmant, d'une jouissance la plus démesurément et la plus peisévéranunenl souhaitée, je suais d'angoisse de la captivité (le iiKin tr.msport, oA cette angoisse mémo était d'une sohiplé (jue je n'ai jamais ressentie ni devant ni de|)uis ce beau jour. Que les plaisirs des sens .sont inféiieurs à C(;u\ de l'esprit, et (|u'il est véritible que la proportion des maux est celle-là niéuje des biens tjui les finissent!
In moment a[)rès (pie ir régenl cul cessé de piirler, il dit au garde des sceaux de lire la décl;ualion. 11 la lut tout de suite, sans discourir auparavant, conime il avait fait dans l'allaire précédente. Pendant cette lecture (ju'aucune musique ne |)nuvail égaler à mes oreilles, mon attention lui partagée à reconnaître si elle était entièrement la
sous LA MJiNORlTE DE LU LIS XV. 125
iriômo que ]\Dllain* avait dressée et qu'il m'avait montrée, et j'eus la satisfaction de la trouver la même parfaitement, et à examiner rinq)ression qu'elle faisait sur les assistants ; peu d'instants me découM'irent , par la nouvelle altération de leurs visages, ce qui se passait dans leur àme, et peu d'autres m'avertirent, à l'air de désespoir qui saisit le maréchal de Yilleroy, et de fureur qui surprit Villars, qu'il fallait apporter un remède à ce que le désordre, dont ils ne paraissaient plus les maîtres, pouvait leur arracher. Je l'avais dans ma poche et je l'eu lirai alors. C'était notre requête contre les hàtards que je mis devant moi sur la table et que j'y laissai ouverte au dernier feuillet , qui contenait toutes nos signatures imprimées en gros caractères majuscules. Elles furent incontinent regardées par ces deux maréchaux, et reconnues sans doute , au farouche abattu de leurs yeux qui succéda sur-le-champ et qui éteignit je ne sais quel air de menace , surtout dans le maréchal de Villars. Mes deux voisins me demandèrent ce que c'était que ce papier, je le leur dis en leur montrant les signatures. Chacun regarda ce bizarre papier sans que personne s'informât d'une chose si reconnaissable, que la seule facihté du voisinage me l'avait fait demander par le prince de Conti et
♦ . Ilimimc dalTaii-i's do M. le Duc.
J-JO LK UECE.Ni ti LA COLK DE FUANCE ,
\c (lut (le (iuichc, doux lioiiiiiics (jui, cliaciui loit (linV'ivniiniMit l'un do l'aulre, ne voyaient j;uèi'e vc (juils M>\ai(Mil. J'avais l)alancé cette démonstration inlre la crainte de trop montrer par là que j'étais du secirt, el le liasai'd du hiuit (jue je voyais ces marécliaux si près de faire, et du succès que ce bruit pouvait a\oir. Kien n'était plus propre à les coutenii" (|ue l'exhibition de leur propre signature. Ne la taire qu'après qu'ils auraient eu parlé, cela n'eut ser\i qu'à leur laire bonté et point à arrêter ce qu'ils auraient excité. J'allai donc au plus sûr, et j'eus lieu de juger (jue j'avais luit utilement.
Toute cette lecture fut écoutée avec la dernièie allenlion jointe à la d(M'uière émotion. Quand elle fut acbevée, M. le duc d'Orléans dit (ju'il était bien fàcbé de cette nécessité, (ju'il s'agissait de ses beaux-frères, mais qu'il ne devait pas moins justice aux pairs (pi'aux piinces du sang; puis, sa tournant au garde des sceaux, lui ordonna d'opiner. Celui-ci parla ))eu, dignement, en bons tciines, mais cnuimc un cliicn (jui coui't sur de l.i braise, el conclul à rcm'egisti'cment. Après, Sou Altesse Koyale, regai'danl loul le monde, dil «pul rontinuer.-iil de prendre les a\is par la tèle, el lit opiner .M. le hn* . Il lui ((inrl, niius uerv<'U\ el poli pour les pairs; .M. le prince de Couli de même avi.s, niais plu> lirie\enienl ; pni^ .M. le (\\\( d'Orléans nu: demanda mon .nis. Je li^, eunlic ma
sous LA 311.N0KITÉ DE LOUIS XV. 1-27
coutuiiic, une inclinalioii prolonde, mais sans nie lever, el dis qu'ayant l'honneur de me trouver l'aneien des pairs du conseil, je faisais à son Altesse Royale mes très-humbles remercîments , les leurs et ceux de tous les pairs de France, de la justice si ardemment désirée qu'elle prenait la résolution de nous rendre sur ce qui importait le plus essentiellement à notre dignité et qui touchait le plus sensiblement nos personnes; que je la suppliais de vouloir bien être persuadée de toute notre reconnaissance et de compter sur tout l'attachement possible à sa personne pour un acte d'équité si soidiaité et si conq)let; qu'en cette expression sincère de nos sentiments consisterait toute notre oi)inion, parce qu'étant parties il ne nous était pas permis d'être juges; je terminai ce peu de mots par une inchnation profonde, sans me lever, que le duc de La Force imita seul en môme temps. Je portai aussitôt mon attention à voir à qui le régent demanderait l'avis, pour interrompre, si c'était à un pair, afin d'ôter les plus légers prétextes de formes aux bâtards pour en revenir, mais je ne his pas en cette peine. M. le duc d'Orléans m'avait iiien entendu ci compris, il sauta au maréchal crKslrées. Lui et tous les auh'es opinèrent presqu»' sans parler, en approuvant ce qui ne leur plaisait ^uère pom- la [)hq)ail. 4'a\ais lâche de ménager liion ton de \oi\ de manière (pi'il uc lût i[uc sulii-
128 LK UÉGENT ET LA COLK DE FUANCE ,
saiil (uiiii" rire (MiIcikIu ilc loul le iiiuiidi', préfcl'jiiil inrmc de iic iVMici. pas dos plus éloignés, à riiu-onvcnient do parliM' liop haut, et je composai loulc Jiia |)(M'sonno au jilus de gravllo, de modestie cl d'air siuiple de rccouiialssauce qu'il lue l'ut possible. M. le Due uie lit uialieieusement sij^ue, en souriant, cpie j'avais bien dit; mais je gardai mon sérieux cl me tournai à examiner tous les autres, (•il ne peul rendi'e les mines ni les contenances des assistants. Ce (pie j'en ai l'aconté, et les impressions (p.ii les oeeu])aient se forlitièrcnt de plus en j)lus. On ne vo>ait que ^a'us oppressés et dans une surprise qui les accablait, concentrés, agités, (piebpies-uns irrités , quelcjne peu bien aises , (onune I.a Force et (lUiebe, (pii me le dit aussitôt très-librement.
Les avis i)iis pies(pie aussitôt que demandés, M. le duc d'Orléans dit: <« Messieurs, voilà donc f|ui a passé; la justice est faite, et les droits de MM. les paiis en sûreté. J'ai à présent im acte de pnlce à vous prcqjoseï*, cl je le lais avec d'autant plus de conliance, cpic j'ai eu soin de consulter les pallies intéressées, (pii \ veulent bien doimer les mains, et «pie je l'ai lait dresser en sorte (pi'il ne pût bless<;r personne. Cr. que je vais exposer roiinvfU' la seule personru; de M. le «omte de Tou- Ions4'. Personne n'I^^norr combien il a désajiprouvé tout ee ipii ;i r[r \n\{ ,.,, (aveiir (le lui et (le
sous LA MINORITE DE LOUIS XV. 129
son frère, et qu'il ne l'a soutenu depuis la régence que par respect pour la volonté du feu roi. Tout le monde aussi connaît sa vertu, son mérite, son application, sa probité, son désintéressement. Cependant je n'ai pu éviter de le comprendre dans la déclaration que vous venez d'entendre. Lm justice ne fournil point d'exception en sa faveur, et il fallait assurer le droit des pairs. Maintenant qu'il ne peut plus souffrir d'atteinte, j'ai cru pouvoir rendre par grâce au mérite ce que j'ôte par équité à la naissance, et faire une exception peisonnelle de M. le comte de Toulouse, qui, en conlirmant la règle, le laissera lui seul dans tous les honneurs dont il jouit, à l'exclusion de tous auties, et sans que cela puisse passer à ses enfants s'il se marie et qu'il en ait, ni être tiré à conséquence pour personne sans exception. J'ai le plaisir que les princes du sang y consentent, et que ceux des pairs à qui j'ai pu m'en ouvrir sont ei:trés dans mes sentiments et ont bien voulu même m'en prier. Je ne doute point (jue l'estime qu'il s'est acquise ici ne vous rende cette proposition agréable ; » et se tournant au garde des sceaux : « Monsieur, continua-t-il, voulez-vous bien lire la déclaration? >• lequel, sans rien njout(M' , se mil incontinent à la lire.
J'innis pendant le discours de Son Allesse lioyale porté toute mon attention ù examiner l'ini-
I3it Ki: ui:gi:nt i:t ka couu de frange,
pression (ju il taisait sur les esprits. L'éloniieinenl (pi'il > eaiisa tut général; il liil tel, ([u'il semblait, à voir ceux à (lui il s'adressait, (lu'ils ne le eonipienaient pas , et ils ne s'en remirent point tle toute la leelure. Ceux surtout que la préeédenle avait le i)lus alUigés témoignèrent à eelle-ci une consternation (jui lit le panégyrique de celle distinction des deux frères, en ce qu'en alTligeaiil davanlage vvu\ de ce parti, ce premier mouvement iiivolontaire manjuail h; parti même, non l'aflection des personnes, (]ui leur cul été ici un motif de consolation , au lieu (pie ce leur fut une trèsvive» irritation de douleur, |)ar l'approfondissement où celle dislinclion plongeait M. le duc du Maine, et le privait du secours de son frère, au moins avec grâce de la pail d'un cadet si hautement distingué. Je triomphai en moi-même d'un succès si évidenuurnl démontré, et je; ne reçus pas Irop bien le duc de (iuicbc, (jui me témoigna le désapprouv«'r. Villeroy confondu, Villars rageant, Kflial roulant les jeux, Eslrées hors de lui de sui'[)rise, furent les plus manpiés. Tallaid, la tète en a\anl, suçait jKiur aiu>i dire loutes les paroles du régent à mesuic (pTclles étaicFit proférées , el Inules relies de la déclaration à mesuic que le garde des sceaux la lisait. Noaillcs, éperdu eu lui-même, ne le cachait pas même au d( hors. Iluxelles, tout ociu|)é à se reuflie maîlie (k* soi, ne sourcillait |»as.
sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 131
Je partageai mon application entre le maintien de l'assistance et la lecture de la déclaration , et j'eus la satisfaction de l'entendre parfaitement conforme à celle que le duc de La Force avait dressée , et avec les deux clauses expresses du consentement des princes du sang et à la réquisition des pairs , que j'y fis insérer sous prétexte d'assurer à toujours l'état personnel du comte de Toulouse , et en effet pour mettre le droit des pairs en sûreté avec honneur, clauses qui réveillèrent d'une dose de plus les afflictions de ceux dont je viens de parler.
La déclaration lue, M. le duc d'Orléans la loua en deux mots, et dit après au garde des sceaux d'opiner. Il le fit en deux mots, à la louange du comte de Toulouse. M. le Duc, après quelques louanges du môme , témoigna sa satisfaction par estime et par amitié. M. le prince de Conti ne dit que deux mots. Après lui , je témoignai à Son Altesse Royale ma joie de lui voir concilier la justice et la sûreté du droit des pairs avec la gi'âce inouïe qu'il faisait à la vertu de M. le comte de Toulouse, qui la méritait par sa modération, sa vérité, son attachement au bien de l'État ; que plus il avait reconnu l'injustice du rang auquel il avait été élevé , plus il s'en rendait digne , plus il était avantageux aux pairs de céder le personnel au mérite , lorsque celle exception était renfermée
135 LE Ul^GENT ET LA COIR DE FUANCE,
à SI seule personne, avec les précautions si luimelles et si législatives contenues dans la déclaration, et de contribuer ainsi du nôtre volontairenienl à une élévation sans exemple, d'autant pins llalteuse ([u'elle n'avait de Ibndenient que la vertu, pour exciter cette même vertu de plus en plus ;iu sciNicc cl à riililili' de l'Etat; que j'opinais donc avec joie à l'enregistrement de la déclaration , cl cpie je ne craignais point d'y ajouter les tièt-liuudjles reuKM'CÎmenls des pairs, puiscpie j'avais riiouuciir (le me IrouNci- l'aucicu de ceux (pii élaienl présents. En lérmant la bouche, je jetai les N(!U\ vis-à-vis de moi, et je remarquai aisémeiil (pie mon îipplaudissemeni n'y plaisait pas, et i)eulélre mon i'cmei'ciment emoïc moins. Ils \ opinèrent en baissant la lète à nn coup si sensible; l'or! peu marmottèrent je ne sais quoi enti-e leuis dénis, j mais le coup de foudre sur la cabale fut de plus eu plus senti, cl à mesmc (pie la réllexion succéda à l.i première siu'pi'ise , à mesure aussi mie douleur aigre el ainc-re se ni.niifesla sur les visages d'une mainèi'e si maiwpiée, qu'il fut aisé déjuger (pi'il était temps de frapper.
Ix'S o|iinions finies, M. le Duc me jeta une (rill.ide brillante, el \oulul parlei' ; mais le garde des îM'cnux (pii, à son enié, ne s'en ajjcicut |)as, 'voulanl nu.ssi dire (piehpie chose, M. le dm d'Orlé.ius lui dit (pir M. I<- I)m( Noiil.nl parler, cl lonl de
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suite, sans lui en donner le temps, et se redressant avec majesté sur son siège : « Messieurs, ditil, 31. le Duc a une proposition à vous faire ; je l'ai trouvée juste et raisonnable; je ne doute pas que vous n'en jugiez comme moi. » Et se tournant vers lui: « Monslem', lui dit-il, voulez-vous Lien l'ex- ])liquer? » Le mouvement que ce peu de paroles jeta dans l'assemblée est ine?vprimable. Je crus voir des gens poursuivis de toutes parts et surpris d'un ennemi nouveau qui naît du milieu d'eux dans l'asile où ils arrivent hors d'haleine : « Monsieur, dit M. le Duc, en s'adressant au régent à l'ordinaire , puisque vous faites justice à MM. les ducs, je crois être en droit de vous la demander pour moi-même : le feu roi a donné l'éducation de Sa Majesté à M. le duc du Maine. J'étais mineur, et dans l'idée du feu roi, M. du Maine était prince du sang, et habile à succéder à la couronne. Présentement je suis majeur , et non-seulement M. du Maine n'est plus prince du sang, mais il est réduit à son rang de pairie. M. le maréchal de Villeroy est aujourd'hui son ancien et le précède partout : il ne peut donc plus demeurer gouverneur du roi, sous la surintendance de M. du 3Iaine. Je vous demande cette place que je ne crois pas qui puisse être refusée à mon âge, à ma qualité, ni à mon attachement pour la personne du roi et pour l'État. J'espère, ajouta-t-il en se tournant vers sa gauche,
ini LE RÉGENT ET LA r.OT'R DE FRANCE,
(juc je ])roliUM'ai dos leçons de M. le maréchal de Villeroy pour m'en bien aequitler, et mériter son aniilié. »
A ce discours, le maréchal de Villeroy fit presque le plonjieon , dès ({u'il entendit prononcer h mot de surintendance do l'éducation ; il s'appuya le front sur son bùlon , et demeura plusieurs moments en cette posture. Il ])arut môme qu'il n'entendit rien du reste du discours. Villars, Besons, Kl'liat ployèrent les épaules comme ^ens qui ont reçu les derniers coups ; je ne pus voir personne de mon coté que le seul duc de Guiche , (pii .•i|)proiiva à travers son étonnement prodigieux. Estrées revint à soi le premier , se secoua , s'ébroua, rep:ard-i l.i compagnie comme un homme «pii revient de l'autre monde.
Dès que M. le Duc eut fini, M. le duc d'Orléans passa des yeux toute la compa^mie en revue, puis dit (pic la demande de M. le Duc était juste ; qu'il ne croyait pas (pi'elle put élic refusée; (pi'on ne pouvait faire le tort à M. le maréchal de Villeroy de le laisser sous M. du Maine, |)uisfpi'il le précédait h reltc ln'ure; (pic la suriiHeiidance de l'éduralinn du loi ne poiiNait être plus dignement remplie cpir (II* la pnsomic dr !M. !<• Due, et (pi'il était ' persuadé (pu» cela irait tout d'une voix, et ton! de «uilr demanda l'avis à M. le prince de Conti, (pii opina en deux mots, a])rès au garde des sceaux,
sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. d3S
qiii ne fut pas plus long, ensuite à moi. Je dis seulement, en regardant M. le Duc, que j'y opinais de tout mon cœur. Tous les autres , excepté M. de La Force qui dit un mot, opinèrent sans parler, en s'inclinant snnplement, les maréchaux à peine, d'Effiat aussi, ses yeux et ceux de Villars étincelant de fureur.
Les opinions prises, le régent, se tournant vers M. le Duc: « Monsieur, lui dit-il, je crois que vous voulez lire ce que vous a\ez dessein de dire au roi au lit de justice. >^ Là-dessus M. le Duc le lut tel qu'il est imprimé. Quelques moments de silence morne et profond succédèrent à cette lecture, pondant lesquels le maréchal de Villeroy, pâle et agité, marmottait tout seul. Enfin , comme un homme qui prend son parti, il se tourna vers le régent, la tète hasse, les yeux mourants, la voix faible: « Je ne dirai que ces deux mots-là, dit-il : voilà toutes les dispositions du roi renversées , je ne le puis voir sans douleur. M. du Maine est bien malheureux. — Monsieur , répondit le régent d'un ton vif et haut, M. du 3Iaine est mon l)eau-frère', mais j'aime mieux un ennenu découvert que caché. « A ce grand mot i)lusieurs l)aissèrent la tète. Effiat secoua fort la sienne de cùlé et d'autre. Le mnré-
i. Le duc du Maino cl le coinle de Toulouse élaicnl, comme on l'a vu, lils de Louis XIV et de Mme de Monlespan, et frùres de père el de m (Te de ^îme la duchesse d'Orléans.
I3(^ M-: ui-(.i:nt kt la cour m: franoe,
rlial do Villcroy liil près de s'ôvanouir, les soupirs cuminencèrenl vis-à-vis dv moi à so faire enteiulre pnr-ci par-là, coinine à la dérobée; chacun sentit (ju'à ce coup le fourreau était jeté et ne savait plus s'il y aurait d'enrayure. Le garde des sceaux, pour faire cpiehpie diversion, proposa de lire le discours (ju'ii avail i)réparé pour servir de préface à Tarrèl t\c cassation de ceux du parlement el (prit |)roiionca au lil de justice a\ant de proj)oser rarièt. Comme il le liuissait, ou (Mitra pour lui dire (pie (jueiqu'mi le demandait à la porte.
Il sorlil el revint fort ])eu après, non à sa place, mais à M. le duc d'Orléans, (pTil lira dans une fenêtre, el (('[lendant grand concentremenl de |)rosquc tous. Le régent remis en \)]i\cc dil à la eonip.'ignie (pi'il recevait avis (jue toutes les cliambres assemblées, le ijremier président, nonobstant «•(î (pi'il avîiil répondu à Desgranges, avait iiroposé d(i n'aller point aux Tuileries el demandé ce (pi'ils iraient faire en ce lieu où ils n'auraient |)oint de liberté, rjn'il fallait mander au roi que son p;irlement entendrait sa volonté dans son lieu de séance' ordinaire, rpiaiid il lui plairait lui taire cet Imiin Mir (pie d'y venir ou de la lui en\o\ei' diic ; i\\ni | c-.'la avail fait du liniit et (pi'oii délibérîiit acluellemenl. Lr* conseil parut l'oit étourdi de cette nouvelle, mais Son Altesse IU)>ale dit, d'un air Irelibre, rpi'il doutait d'un refus, el ordonna au
sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 137
garde des sceaux de proposer néanmoins ce qu'il croyait qu'il y aurait à faire au cas que l'avis du premier président prévalût.
Le garde des sceaux témoigna qu'il ne pouvait croire que le parlement se portât à cette désobéissance; qu'en ce cas elle serait formelle et con- (raire égalemenl au droit et à l'usage. Il s'étendit un peu à mon'trer que rien n'était si pernicieux que de commettre l'autorité du roi pour en avoir le démenti, et conclut à l'interdiction du parlement sur-le-champ s'il tombait dans cette faute. M. le duc d'Orléans ajouta qu'il n'y avait point à ])alancer, et prit l'avis de M. le Duc, qui y opina forlement; M. le prince de Conli aussi, moi de même. MM. de La Force et de Guiche encore plus. Le maréchal de Yillero>, d'une voix cassée, chertliant de grands mots qui ne venaient pas à lenq)s, déplora cette extrémité et fît tout ce qu'il ]!ut pour éviter de donner une opinion précise. Forcé enfin par le régent de s'expliquer, il n'osa contredire, mais il ajouta que c'était à regret, et \ oulut en étaler les suites fâcheuses. Mais le régent l'interrompit encore, dit qu'il ne s'en embarrassât |)as; qu'il avait prévu à tout; qu'il serait bien plus fâcheux d'avoir le démenti, et demanda (ont de suite l'avis du duc de Noailles, qui répondit tout court, d'un ton contrit, que cela serait bien triste, mais qu'il en était d'avis. Villars voidut paraphra-
siM-, mais il so coiUinl, ci dil qu'il espérait que lo parleiiient obéirait. Pressé par le régent, il proposa d'allciitlre des nouvelles avant qu'on opinût ; mais, pressé de plus près, il l'ut pour l'inlcrdictiou avec uu air de elialeur ('I de dépit exlrénienieul niar(|ué. IVrsoiuie après n'osa branler et la plupait n'opinèrent que de la tête.
L'avis passé, celle nouvelle donna lieu à M. le (Uw d'Orléans de Irailer la manière de l'inlerdiclion, et les dilTérenles manières de se conduire selon les divers eonlre - temps. Seulement il tut a«:ilé ce que l'on ferait sur une remontrance, si le parleuH'Ut s'en avisait. Le garde des sceaux proposa d'aller au roi, |)uis de pi'ononcer que le roi voulait étie obéi, cl ohéi snr-le-cliamp. Cela lïil approuvé.
l'eu après Desgranges entra et vint dire à M. le dur d'Orléans (pie le parlement était m luarche, à pied, cl (ouuucucait à déboucher le palais. Cette nouvelle ratraîclut (oi1 le sang à la compaguie, plus cncoriî ;\ M. le duc d'Orléans (pi'à aucun au Ire.
Lo conseil lini de la sorl(> l'aiilc ilc uialièrc, il se lit NU uioiivciiiriii |)i)iii- le lev(!r à l'ordinaire. Je m'avançai par-dcvaut M. le priuce de Conli sur la table à .M. le duc d'Orléans (|ni nrciileudit , et ((ui pria la compagnie de dcmem-cr en place. La Vrillière, par son ordre, sortit aux nouNcllcs, mais
sous LA MINORITE DE LOUIS XV. 139
rien ne paraissait encore. Il était nn peu plus de dix heures. On resta ainsi une bonne demi-heure en place avec assez de silence, chacun a\ec ses voisins, se parlant peu entre soi. Après , l'inquiétude commença à prendre quelques-uns qui se levèrent pour aller vers les fenêtres. M. le duc d'Orléans les contint tant qu'il put ; mais Desgranges étant venu dire que le premier président était déjà arrivé en carrosse, et- que le parlement s'avançait assez près, à peine fut-il retiré , que le conseil se leva par parties, et qu'il n'y eut plus moyen de le retenir. M. le duc d'Orléans se leva enfin luimême, et tout ce qu'il put fut de défendre tout haut que qui que ce soit sortit sous quelque prétexte que ce put être, ce qu'il répéta deux ou trois fois ensuite à divers temps.
Cependant, on s'ennuyait fort de la lenteur du parlement, et on envoyait souvent aux nouvelles. Phisieurs, tentés de sortir, peut-être de jaser, se proposèrent; mais le régent ne voulut laisser sortir que La Vrillère, et voyant que le désir de sortir croissait, il se mit lui-même à la porte. J'eus avec lui plusieurs entretiens sur les remarques des divers personnages, avec M. le Duc, avec le garde des sceaux. Je fis réitérer plusieurs fois au régent la défense de sortir. Dans un de ces courts entretiens à l'écart, je lui parlai de la douleur qu'aurait Mme la duchesse d'Orléans ; combien il v devait
îiO Lt: KKGENT ET LA COIU DE FRANCE,
compatir, et la laisser libre, et qu'il ne devait avoir rien de plus pressé que de lui écrire une lel- Ire pleine de tendresse. Je lui proposai même de l'écrire sur la table du conseil, tandis qu'il n'avait rien à Caire; mais il me dit qu'il n'y avait pas moyen parmi tout ce monde. 11 fut assez aisément disposé à compatir à sa peine, mais il m'en parut assez peu toucbé; néanmoins, il me promit de lui écrire dans la journée, au premier moment de liberté (in'il aiirail. .l'étais inquiet i\c ce que taisaient les bâtards, mais je n'osais trop le lui marquer. 11 parlait aux uns et aux autres d'un air libre, comme dans une journée ordinaire, et il faut dire (ju'il fut le seul de tous qui conserva cette sérénité sans l'atlecter.
Knfiu le i)arleui(Mit aiM'iva, et, connue des (Mitants, nous Noilà tous aux fenêtres. Il ven.'iit en robes roupies, deux à deux, ])ar la grande ])oi1e de la cour, cpi'il croisa poui* aller i^a;.nier la salie des Am))assadenis, où le picuiier i)résident, venu en carrosse avec le présidcut Aii^n'e, les attendiiit. Il avait traversé l,i petite cour d'au|)rès, pour avoir moins de cbeuiin à faire à pied. Tandis (pie nos deux fenêtres s'cntassaieiil de spectateurs, j'(Mis soin de ne pas perdre de vue le dedans du cabinet, & caus<î des C(Miférences et de peur des sorties. Dcsgrnngrs \\i\\ à (li\erses fois dire à (pioi les choses en étaient, sans (pi'il y eût d»' dil'licullés,
SOLS LA MINORITE DE LOL'iS XV. lil
moi toujours me promenant et considérant tous avec attention. Soit besoin, soit désir du défendu, quelques-uns demandèrent l'un après l'autre à sortir pour des besoins. Le régent le permit à condition du silence et du retour sur-le-champ. Il [)roposa même à La Vrillière de s'aller précaution lier en même temps que le maréchal d'Huxelles et quelques autres suspects; mais en effet pour ne les perdre pas de vue ; et il l'entendit et l'exécuta très-bien. J'en usai de même avec les maréchaux de Viilars et Tallard, et, ayant vu Eftiat ouvrant la p(^tite porte du roi pour le maréchal de ViUeroy, j'y courus, sous prétexte de lui aider, mais au vrai pour empêcher qu'il ne parlât à la porte et qu'il n'envoyât quelque message aux bâtards. J'y restai même avec Effiat jusqu'à ce que le maréchal de Villeroy fut rentré, pour éviter le même inconvénient à cette autre ouverture de la porte, que je refermai bien après ; et il faut avouer que cette occupation de têle et de corps, d'examen et d'atlention continuelle à interrompre, à prévenii', à être en garde sur toute une vaste pièce et uu nombre de gens qu'on veut contenir et déranger sans qu'il y paraisse , ne fut pas un petit soin ni une i)elile fatigue. M. le duc d'Orléans, 3L le Duc et La Vrillière en portaient leur part, qui ne diminuait guère la mienne.
Enfm le parlemeul en [)lace , les [)aii's arrivés,
U2 Li: HKliENT ET LA COLH DE FRANCE,
cl les i)résideiUs ayant clé en deux l'ois prciulir leurs Ibiiniu'os derrière des paravents disposés dans la i)iècc voisine , Desgranges vint avertir que tout était prêt.
A ces paroles, je sentis un trouble de joie du grand spectacle qui s'allait passer en ma présence, qui m'avertit de redoubler mon attention sur moi. J'avais averti Villars de marcber avec nous , Tallard de se joindre aux marécbaux de France, et de <:éder à ses anciens, paire ([u'en ces occasions les ducs vérifiés n'existent i)as. Je tâchai de me munir de la plus forte dose (jue je pus de sérieux, de gravité, de modestie. Je suivis M. le duc d'Orléans, qui entra chez le roi par la petite porte , et qui trouva le roi dans son cabinet. Chemin faisant, le duc d'AIbret et (piebjues autres me firent des complinjcnts très-maicpiés, avec grand désir de découvrir (juelque chose. Je payai de politesse, de i)laijites de la foule, de l'cndjîU'ras de mon habit, et je gagnai le cal)inet du roi.
Il éliiit sans manteau ni rabat, vêtu connue à son ordinaire. Après (pie M. le duc d'Orléans eut été (piebpies moments au[)rès de lui, il lui demanda s'il lui plaisait d'aller : aussitôt ou lit Oiiie place. Le i)eu de courtisans revenus là, faute d'avoir trouvé où se fourrer dans le lieu dç la séance, s'C'Ciirla, et je (is siguf! au maréchal de Villars, (pii prit lentement le cbeuiiu de la porte, le duc de L.i