‹ Le cardinal RichelieuChapitre 30 sur 41 · SOLS LA MINORITÉ DE LOLIS XV · texte numérisé non relu

SOLS LA MINORITÉ DE LOLIS XV

Force derrière liii, et moi après, qiii observai bien de marcher immédiatement avant M. le prince de Conti. M. le Duc le suivait, et M. le duc d'Orléans après. Derrière lui les huissiers de la chambre du roi avec leurs masses , puis le roi , emironné des quatre capitaines des gardes du corps, du duc d'Albret, grand chambellan, et du maréchal de Villeroy , son gouverneur. Derrière, venait le garde des sceaux, parce qu'il n'était pas enregistré au parlement, puis les maréchaux d'Estrées, Huxelles, Tallard et Besons, qui ne pouvaient entrer en séance qu'à la suite , et non devant Sa Majesté. Ils étaient suivis de ceux des chevaliers de l'ordre el des gouverneurs et lieutenants généraux des provinces qu'on avait avertis pour le cortège du roi, qui devaient seoir en bas , découverts et sans voix , sur le banc des baillis. On prit en cet ordre le chemin de la terrasse jusqu'à la salle des Suisses , au bas de laquelle se trouva la députa tion du parlement, de quatre présidents à mortier et de quatre conseillers à l'accoutumée.

Assis en place dans un heu élevé , personne devant moi aux hauts sièges , parce que le banc redoublé pour les pairs, qui n'auraient pas eu de place sur le notre, n'avançait pas jusqu'au duc de La Force, j'eus moyen de bien considérer tous les assistants. Je le fis aussi de toute l'étendue et de tout le perçant de mes yeux. Une seule chose me

ru LE UI^GENT ET LA COUR DE FUANCE,

ruiitrai^iiit , cr lui de n'oser me lixer à mou <;ré sur ccrlaius ol)jets particuliers; je craignais le ïcu et le brillant signilicalir de mes regards si goûtés; el plus je m'apercevais (pie je rencontrais ceux de prescpie tout le monde sous les miens, plus j'étais averti de scNrei' leur curiosité par m.i retenue. J'assénai néanmoins luie piunelle étincelante sui' le premiei* [U'ésident el le grand banc, à l'égard {\ucpiel j'élais placé à souhail. .le la promenai sur tout le |iarlemeid ; j'\ vis un élonuemenl , un silence , une conslernalion .•Mi\(piels je ne me strais pas attendu . (|ui me liu-enl de bon augure. Le premier président insolenunent abattu, les présidents déconcertés, attentifs à tout considérer, me Iburnissaient le spectacle le plus agréable. K< s simples cni-ieu\ , parmi les<piels je range tout ce qui n'opiru; jioint, ne paraissaient ])as moin:> surpris, mais sans l'égaremeid des autres, et d'mie surprise calme; en un mol loul senlail une grandr allenle, et cbei-cbail à l'aNancer en devinant ceux rpii sortaieni du conseil.

Jr u'riis guère de loisir en et't examen, iiiconii lient le roi arrisa. Le bioulialia de celle enlri'e dans la séam c (pii dura jusrpi'à ee (pie Sa Majesié cl tout ce (pii raccompagnaii IVil eu place, de\inl une autre espère de singularilc. (lliacuu rlii-rchail à pénétrer le ré«^eul, le ^iardc di^^ seeaiiv el les prmcipauv pcisonna^es. La sortie des bà-

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 143

tards du caJ^iiiet du conseil avait redoublé l'attention, mais tous ne la savaient pas, et tous alors s'aperçurent de leur absence. La consternation des maréchaux, de leur doyen, surtout dans sa place de gouverneur du roi, fut évidente. Elle augmenta l'abattement du premier président, qui, ne voyant point là son maître , le duc du Maine , jeta un regard affreux sur M. de Sully et sur moi , qui occupions les places des deux frères précisément. En un instant tous les yeux de l'assemblée se posèrent tout à la fois sur nous, et je remarquai que le concentremcnt et l'air d'attente de quelque chose de grand redoubla sur tous les visages. Celui du régent avait un air de majesté douce, mais résolu , qui lui fut tout nouveau , des yeux attentifs, un maintien grave, mais aisé. M. le Duc, sage, mesuré, mais environné de je ne sais quel brillant qui ornait toute sa personne et qu'on sentait retenu. M. le prince de Conti triste, pensif, voyageant peut-être en des espaces éloignés. Je ne pus guère , pendant la séance , les voir qu'à reprises et sous prétexte de regarder le roi, qui était sérieux , majeslueux, et en même temps le plus joli qu'il fût })ossible, grave avec grûce dans tout son maintien, l'air att(*ntif et point du tout ennuyé, représentant ti'ès-bien et sans aucun embarras. Quand tout fut posé et rassis, le garde des

sceaux demeura quelques minutes dans sa chaire, 49 /

I w; i.i: Rîir.KNT f.t la coi u ih: khamif. ,

iniinobili', iv^ardaiil eu dessous, cl vc {'eu d'osprit (jui lui sortait des umix seuihlait poirer toutes les poilriucs. l'u slK'UCO oxlrèuio anuourait élo(iucuiuient la craiule, l'attention, le trouble, la euriosilé de toutes les diverses attentes. Ce parlement (jui, sous le feu roi môme, avait souvent mandé ce. môme d'Ariienson et lui avait, connue lieutenant de police, donné ses ordres debout et découvert à la barre ; ce parlement , qui depuis la régence avait déployé sa miuivaisc volonté contre lui, jus- ([u'à donner tout à penser, et (jui retenait eiicore des prisonniers et des papiers pour lui donner de l'iiupiiétude; ce premier président, si supérieur à lui , si orf^^ucilleux, si fier de son duc du Maine, si loit eu espérance des sceaux; ce Lamoignon (jui s'était vanté de le l'aire pendre à sa cbandire de justice, où lui-inéme s'était si complètement déslionoré, il> le Niicut revêtus des ornements de la première place de; la lobe, les présider, les elTacer, et, enti'ant eu tbnclion, les remettre eu leur devoir et leiu' en faire leçon publicpie et lorle, dès la |)remière lois (|u'il se trouvait à leur tète. Ou voyait ces vains |)résidents détouiuer leurs rc'iai'ds Je dessus cet lionune (jui imposait si fort h leur morgue, et cpii anéantissait leur arrogance dans \c lieu même d'où ils la tiraient, d rendus stupides par les siens (jn'ils ne |)ouvaienl sout#ftir.

Après que le gardt; des sceaux se fut, à la uia-

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nière des prédicateurs, accoutumé à cet auguste auditoire, il se découvrit, se leva, monta au roi, se mit à genoux sur les marches du trône, à côlé du milieu des mêmes marches oii le grand chambellan était couché sur des oreillers, et prit Tordre du roi , descendit , se mit dans sa chaire et se couvrit. Il faut dire une fois pour toutes qu'il fit la même cérémonie à chaque commencement d'afftiires, et pareillement avant de prendre les opinions sur chacune et après; qu'au ht de justice lui ou le chanceher ne parlent jamais au roi autrement, et qu'à chaque fois qu'il alla au roi en cehii-ci, le régent se leva et s'en approcha pour l'entendre et suggérer les ordres. Remis en place après quelques moments de silence, il ouvrit cette grande scène par un discours. Ce premier discours , la lecture des lettres du garde des sceaux et le discours de l'avocat général Blancménil qui la suivit, les opinions prises, le prononcé par le garde des sceaux, l'ordre donné, quelquefois réitéré , d'ouvrir, puis de tenir ouvertes les deux doubles portes, ne surprirent personne, ne servirent que comme de préface à tout le reste, à en aiguiser la curiosité de plus en plus , à mesure que les moments approchaient de la satisfaire.

Ce premier acte fini , le second fut annoncé par le discours du garde des sceaux , dont la force pénétra tout le parlement. Une consternation gé-

néralo se répandit sur tous leurs visages. Presque auenn de Uint de membres n'osa parler à son voisin. J(* remarquai seulement que l'abbé Pucelle, qui , bien que conseiller-clerc , était dans les bancs vis-à-vis de moi, fui loujours debout, toutes les fois (jue le garde des sceaux parla, pour mieux entendre. Une douleur amère , et qu'on voyait pleine de dépit, obscurcit le visage du premier président. La bonté et la contusion s'y peignirent. Ce (jue le jargon du p;dais appelle le grand banc pour encenser les mortiers qui l'occupent, baissa la léte à la fois connue par un signal , et bien que le garde des sceaux ménageât le ton de sa voix , pour ne l;i iciidre qu'intelligible, il le fil pourtant «•n telle sorte qu'on ne perdit dans toute l'assemblée aucune de ses paroles , dont aussi n'y en eut-il aucune (|ui ne ])ortàt. Ce fut bien pis à lu lecture de la déclaration. Cbaque période semblait redoubler à la fois l'attention et la désolation de tous les officiers du [)arlement , et ces magistrats si altiers, dont les remontrances superbes ne satisfais^iient j)as encore l'orgueil et l'ambition, frappés d'un cliàtiuK'nl si fort et si public, se virent ramenés au vrai de leur état avec cette ignominie, sans être pl.iints (juc de leur petite cabah;. D'exprimer ce <|u'un seul coup d'o'il rendit dans ces moments si curieux , c'est ( c (pi'ii est inq)ossil)l(' do faire, et, si j'eus la satisfaction que rien in'

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m'échappa, j'ai la douleur de ne le pouvoir rendre. La présence d'esprit de Blancmcsnil me surprit au dernier point. Il parla sur chaque chose où son ministère le requit, avec une contenance modeste et sagement embarrassée, sans être moins maître de son discom^s , aussi délicatement ménagé que s'il eût été préparé.

Après les opinions , comme le garde des sceaux eut prononcé, je vis ce prétendu grand banc s'émouvoir. C'était le premier président qui voulait parler et faire la remontrance, qui a paru pleine de la malice la plus raffinée, d'impudence à l'égard du régent et d'insolence pour le roi. Le scélérat tremblait toutefois en la prononçant. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne, démentaient ce reste de venin dont il ne put re- (user la lil)ation à lui-même et à sa compagnie. Ce lïit là où je savourai avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à genoux , et rendant à nos pieds un hommage an Irùne, tandis que nous étions assis et couverts, sur les hauts sièges aux côtés du même trône : ces si- Uiations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de l'évidence la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales régis contre ce vas electum

loO ll: iœcent et la cour de frange,

(lu tiers élat. Mes }oii\ licliés, collés sur ces boiiigcois superbes, parcouiaient tout ce grand banc à fîenoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes, à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne linissait que par le coniniandenient du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petil-gris qui voudrait contrefaire l'hei'niinc en peinture , et ces tètes découvertes et buniUiées à la hauteur de nos pieds. La remontrance linie, le garde des sceaux monta au roi, J puis , sans reprendre aucun avis , se remit eu place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Lr roi veut être obéi , et obéi sur-lcchnmp. Ce grand mot fut un coup de foudre (jui atterra })rési(Ieids et conseillers de la façon la plus nianjuée. Tous baissèrent la tôte, et la plupart hu-ent longtenqis sans la relever. La reste des spectateurs, excepté h;s maréchaux de Fi'anc<*, parurent peu sensibles à cette désolation.

Mais ce ne lut lien cjuc ce lii()Mq)he oïdinaire PII conq)araison de celui (jui l'allait suivre immédiatement. Le ;:;ir(l(' des sceaux ayant, par ce dcinirr jirononcé , Iciniiué ce second acte, passa .ui Iroisièine. Lorsqu'il repassa (Icn.iuI moi, veniint d'aclicver (!<• picndir- l'axis des jjairs sur l'airèl concernant \v i)ari(iiiriii , je Taxais aNcili de \\v prendre poiiil leur a\is sur i'allaire (|ui allait suivre, «t il m'aNait réjioudu (put ne le prendiail pas.

sous LA MLNOIUTÉ DE LOUIS XV. loi

C'était une précaution que j'avais prise contre 'a distraction à cet égard. Après quelques moments d'intervalle depuis la dernière prononciation sur le parlement, le garde des sceaux remonta au roi, et, remis en place, y demeura encore quelques instants en siiv.. '*% xVlors tout le monde vit bien que l'affaire du parlement étant achevée, il y en allait avoir une autre. Chacun en suspens , tâchait à la prévenir par la pensée.

Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période il annonça la chute d'un des frères et la conservation de l'autre. L'elfel de cette période sur tous les visages est inexprimable. Quelque occupé que je fusse à contenir le mien, je n'en perdis pourtant aucune chose. L'étonnement prévalut aux autres passions. Beaucoup parurent aises, soit équité, soit haine poui* le duc du Maine, soit affection pour le comte de Toulouse; plusieurs consternés. Le premier président perdit toute contenance; son visage, si sufiisant et si audacieux , lut saisi d'un mouvement convulsif ; l'excès seul de sa rage le préserxa de l'évanouissement. Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration. Chaque mot était législatif cl [)ortait une chute nouvelle. L'attention était générale, tenait chacun innnobile pour n'en pas perdre un mot , et les yeux sur le greffier qui lisîiit. Vers \o tiers de celte lecture, le premier

président, ^^rini^'aiil le peu de deiils qui lui l'estaient, se laissa lonibcr le Iront sur son bâton, qu'il tenait à deux mains, et, en cette singulière posture et si marquée, acheva d'entendre cette lecture si accablante jjour lui , si résm'rective pour nous.

Moi cependant je me mourais de joie. J'en étais à craindre la défaillance; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisseiéchai)per était iulinie, et néanmoins ce tonrment était délicieux. Je comparais les années et les temps de servitude, les jours funestes où, traîné au parlement en victime, j'y avais servi de triom- |)lie aux bâtards à [)lusieurs fois, les degrés divers pur lesquels ils étaient montés à ce condde sm* nos lélcs; je les comparais, dis-je, à ce jour de justice et de règle, à cette chute épouvanta])l(' , «jui du même coup nous i'ele\ait par la force (hi ressort. Je repassais, avec le plus puissant chaiiiie, rr (pic j'asais osé annoncer au duc du Maine le jour du scindalc du honiicl , sous le despotisme de son père. Mes yeux voyaient enlin l'effet et I'.k complisscnitiii de (cHc menace. Je me devais, \ j(î me remerciais de ce (juc c'élail pai- moi ([u'elle 8*enecluail. J'en considérais la rayonnante splendeur en présence du roi cl d'une assend)lé(! si .lugusle. Je triomphais, je me \engeais, je nageais

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dans ma vengeance; je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien. Toutefois je ne me lassais pas d'entendre cette vi^ifiante lecture dont tous les mots résonnaient sur mon cœur comme l'archet sur un instrument , et d'examiner en même temps les impressions différentes qu'elle faisait sur chacun.

Au premier mot que le garde des sceaux dit de cette affaire , les yeux des deux évèques pairs rencontrèrent les miens. Jamais je n'ai vu surprise pareille à la leur , ni un transport de joie si marqué. Je n'avais pu les préparer à cause de l'éloignemcnt de nos places, et ils ne purent résister au mouvement qui les saisit subitement. J'avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie, et je détournai les miens des leurs , de peur de succombei' à ce surcroît, et je n'osai plus les regarder.

Cette lecture achevée , l'autre déclaration en faveur du comte de Toulouse fut commencée tout de suite par le greffier, suivant le commandement (juc lui en avait fait le garde des sceaux en les lui donnant toutes deux ensem])le. Elle sembla achc- \er de confondre le premier président et les amis (kl duc du Maine , par le contraste des deux frères. Celle-ci surprit plus que pas une, et à qui n'était pas au fait, la différence était inhiteUigible : les

Jîi4 m: Ul-GEiNT El LA CUlU DE FHANCE,

amis (lu coiiile de Toulouse nivis, les iiulilTéreuls bien aises de son exception, mais la trouvant sans fondement et sans justice. Je remarquai des mou- \ements très-divers et plus d'aisance à se parlei* les uns auv autres pendant cette lecture, à laquelle néaiunoins on fut très-attentif.

Les importantes clauses du consentement (U s princes du sang et de la réquisition des pairs de Franci* ivveillèrent l'application générale, et (ireni lever le nez au [)remier président de dessus son bâton, (pii s'y était remis. Quelques pairs même, excités par M. de Metz, gronnnelèrent entre leurs dents, eliagrins, à ce qu'ils expliquèrent à leuis confrères voisins, de n'avoir pas été consultés en assemblée générale siii- un fait de celte inqjoitance, sur Uwpiel néamnoins on les faisait i)ai'lei' et requérir. Mais (piel nioven de basarder un secret de celle iialmc dans une assemblée de pairs de tous âges, pour n'en rien dii'e de plus, encore moins d'v en discuter les raisons? Le très-|)eu de ceux i|ni en lincnt cJHxpiés alléguèrent (pu.' ceux de la n'-^eiK (■ a\aient apparemment répondu pour ics autres sans mission, el celle iielite jalousie les piquait peut-être autant que la conservation du rang, etc., du comte de Toulouse, delà fut apaisé aussitôt jpie né; inai> lien en ce monde sans quelque contradiction.

Après que ravoc.it généial eut parlé, le garde

SOLS LA MINORITE DE LOUJS XV. J5d

des sceaux monta au roi, prit l'avis des princes du sang-, puis vint au duc de Sully et à moi. Heureusement j'eus plus de mémoire qu'il n'en eut ou qu'il n'en voulut avoir : aussi était-ce mon affaire. Je lui présentai mon chapeau à bouquet de plumes au-devant, d'une façon exprès très-marquée, en lui disant assez haut : ««Non, monsieur, nous ne pouvons être juges , nous sommes parties, et nous n'avons qu'à rendre grâces au roi de la justice qu'il veut bien nous faire. * Il sourit et me fit excuse. Je le repoussai avant que le duc de Sully eût eu loisir d'ouvrir la bouche; et regardant aussitôt de part et d'autre, je vis avec plaisir que ce refus d'opiner avait été remarqué de tout le monde. Le garde des sceaux retourna tout court sur ses pas, et sans prendre l'avis des pairs en place do service, ni des deux évcques pairs, fut aux maréchaux de Fi-ance, puis descendit au premier président et aux présidents à mortier, puis alla au reste des bas sièges; après quoi, remonté au i^)i et redescendu en place, il prononça l'arrêt d'enregistrement , et mit le dernier comble à ma joie. Aussitôt après M. le Duc se leva, et, après avoir fait la révérence au roi, il oublia de s'asseoir et de se couvrir pour parler, suivant le droit et l'usage non interrompu des pairs de France : aussi ne nous levâmes-nous pas un. 11 fit donc debout et découvert le discours qui a paru imprimé à

iriC I.i: HF'C.ENT ET LA COUR DE FRANCE,

I;« suilc (lt*s (lisfours précédents, et le lui peu iiitellifiiblenient, parce que l'organe n'était pas favorable. Dès qu'il eut fini, M. le duc d'Oiléans se leva et conuuil la uiéiue faute. Il dit donc, aussi (lel)out el découvert, que la demande de M. 1(^ Duc lui paraissait juste, et après quebpu's louantes ajouta que, piésentement que M. le duc (lu Maiuc s(^ trouvait en son rang d'ancienneté de pairie, M. le maréchal de Villeroy, son ancien, ne pouvait plus demeurer sous lui, ce qui était une nouvelle et très-forte raison, ou lie celles ([iw. M. le Duc avait alléguées. Cette demande av;ul porté au dernier comble l'étonnement de toute l'assemblée, et le désespoir du premier président el de ce peu de gens <iui , à leur déconcertemeni , paraissaient s'intéresseï* au duc du Maine. Le maréchal de Villeroy , sans sourciller , fit toujouis mauvaise mine, el les yeux du premier écu\er s'inondèrent souvent de larmes. Je ne pus bien dislingucr le maintien de son cousin et ami intime le maréchal d'Huxelles, qui se mit à l'abri des vastes bords de son chapeau enfoncé sur ses yeux, et (pii d'ailleiu's ne branla pas. Le premier président, assommé de ce dernier coup de loudnî, se démoula l«î viMige h vis, et je crus un moment son menton lomlié sur ses genoux.

Cependant le ;;ai(le des sceaux ayant dit aux gens du roi de parler , ils répondirent qu'ils n'a-

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. lo7

vaient pas ouï la proposition de M. le Duc, sur quoi, de main en main, on leur envoya son papier , pendant quoi le garde des sceaux répéta fort haut ce que le régent avait ajouté sm^ l'ancienneté de pairie du maréchal de Villeroy au-dessus du duc du Maine. Blancmesnil ne fit que jeter les } eux sur le papier de M. le Duc et parla , après quoi le garde des sceaux fut aux voix. Je donnai la mienne assez haut et dis : « Pour cette affaireci , monsieur , j'y opine de bon cœur à donner la surintendance de l'éducation du roi à M. le Duc. >^

La prononciation faite , le garde des sceaux appela le greffier en chef, lui ordonna d'apporter ses papiers et son petit bureau près du sien pour faire tout présentement et tout de suite , et en présence du roi, les enregistrements de tout ce qui venait d'être lu et ordonné , et les signer. Cela se fit sans difficulté aucune , dans toutes les formes , sous les yeux du garde des sceaux , qui ne les levait pas de dessus ; mais , comme il y avait cinq ou six pièces à enregistrer , cela fut long à laire.

J'avais fort observé le roi lorsqu'il fut quesfion de son éducation : je ne remarquai en lui aucune sorte d'altération , de changement , pas même de contrainte. C'avait été le dernier acte du spccUicle, il en était tout frais lorsque les enregistrements s'écrivirent. Cependant, comme il n'y avait plus

ir.8 Li: RÉGENT KT LA COUP. DE FRANCE,

i\c discours qui oocupasseiU , il se uiil à riro avec ceux qui se trouvèrent à portée de lui , à s'amuser de tout , juscprà remarquer (pie le duc de Louvi- ^ny , quoicpie assez éloi*j;né de son trône, avait un liabit de velours , à se moquer de la chaleur qu'il en avait, et tout cela avec grâce. Celte indil'fùrence l)our M. du Maine frappa tout le monde et démentit pul)li(iuement ce que ses partisans essayèrent de répandre que les yeux lui avaient rougi, mais que, ni au lil de justice ni depuis, il n'en avait osé rien témoiuiier. Oi- , dans la vérité, il eut toujoiu's les yeu\ secs et sereins , et il ne prononça le nom du duc du Maine qu'une seule fois depuis, qui fut l'après-dinée du même jour , qu'il demanda où il allait d'uu aii- très-indifférent, sans en rien din; davantage, ni depuis, ni nommer ses enfants : aussi ceux-ci ne prenaient guère la peine de le voir, et, ipiand ils y allaient, c'élMit pour avoir jusqu'en sa présence leur petite cour à part et se divertir entre eux. Vouv h' duc du Maine, soit polili(pie, soit (ju'il (TÙI (|iril n'en était pas encore temps, il ne le vo\ait (pic les malins, (piehpie tem|)s , à son lit, et plus du (out de la journée, hors les fondions d'aj»paiat.

iN'udant l'enregistrement \c, promenais mes yeux doucement de toutes parts, et, si je les contraignis avec constance, jr ne pus résistei- à la Iciil.ilioii de m'en dédr)nunagei- <\w le piemier ])résident : j<*

sous LA )!INOR!ÏÉ DE LOUIS XV. io9

l'accablai donc à cent reprises, clans la séance, de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, Ini furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles ; souvent il baissait la Mie quand il attrapait mes regards ; une fois ou deux il fixa le sien sur moi , et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir. Je me jouais de lui quelquefois avec mes deux voisins, en le leur montrant d'un clin d'œil , quand il pouvait s'en apercevoir ; en un mot , je m'espaçai sur lui sans ménagement aucun autant qu'il me fut possible.

Enfin , les enregistrements achevés , le roi descendit de son trône et dans les bas sièges, par son petit degré, derrière la chaire du garde des sceaux, suivi du régent et des deux princes du sang et des seigneurs de sa suite nécessaire. En même temps les maréchaux de France descendirent par le bout de leurs hauts sièges , et , tandis que le roi traversait le parquet , accompagné de la députation qui avait été le recevoir , ils passèrent entre les bancs des conseillers , vis-à-vis de nous , pour se mettre à la suite du roi , à la porte de la séance par la- (pielle Sa Majesté sortit comme elle y était entrée ; en même temps aussi les deux évèques pairs, passant devant le trône, vinrent se mettre à notre tète

pt me seiTt'Tent les mains el J.i lèle, en passant devant moi , avec une vive conjouissance. Nous les suivîmes , reployant deux à deux le long de nos bancs , les anciens les premiers , el descendus des hauts sièges par le degré du bout. Nous continuâmes tout droit , et sortîmes par la porte vis-àvis. Le parlement se mit après en marche, et sorti 1 par l'autre porte, qui était celle par où nous étiojis entrés séparément et par où le roi était entré el sdi'li. (Ml nous fil l'aire place jusqu'au degré. La loule, le monde, le spectacle resserrèrent nos discours et notre joie. J'en étais navré. Je gagnai aussitôt mon carrosse , (|ue je trouvai sous ma main , et ipii me soiMil très-heureusement de la cour, en sorte (jue je n'eus point d'endmrras , et que de la séance chez moi je ne mis pas \m quart d'heui'e.

ConRiiirnlion de Ccllaniare.

Les menées de M. le duc du Maine après sa disgrâce, ou phitnt ceMes de madame sa fenune, aboutirent à la (•ons|)ir.irK)n de (^ellamîu'c, et vinrent encon* a|)proron(hr sa chute.

Cellamare , and)assa(h'ur d'F^spagne , de beaucouj) (h* sens et d'esj)iil , s'(Muplo>ait depuis longtruqis à jirépai'ci- bien i\r<, brouiileries. J^e projet n'éUiil pas moins «pic de révollcr tout \r royamne contre le ^'ouverurimni de M. \r. duc d'Orléans ,

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 161

cl , sans avoir vu clair à ce qu'il comptait faire de sa personne , il voulait mettre le roi d'Espagne à la tête des affaires de France , avec un conseil et des ministres nommés par lui et un lieutenant, sous lui, de la régence qui aurait été le véritable régent, et qui n'était autre que le duc du 3[aine. Ils comptaient sur les parlements, à l'exemple de celui de Pai'is ; sur les chefs et les principaux moteurs de la conslitulion , sur la Bretagne entière , sur toute l'ancienne cour accoutumée au joug des bâtards et de 3Ime de Maintenon , et depuis longtemps ils ne cessaient d'attacher tous ceux qu'ils pouvaient à l'Espagne par toutes sortes de prestiges , de promesses et d'espérances. Ils furent découverts comme ils prenaient leurs dernières mesures; mais le régent et l'État y furent étrangement trahis , et M. le duc d'Orléans y montra une incroyable faiblesse.

Les choses étant à ce point du côté de l'Espagne et de ceux qui s'étaient dévoués à leur vengeance ou à leurs propres espérances, il fallut parler clair <'i iMadrid sur l'état des choses et sur les noms. Cellamare , trop sage pour confier à pas un de ses gens un paquet de cette conséquence , voulut que le courrier fût choisi à Madrid et cpie ce fût quelqu'un au-dessus d'un courrier, qui eût en même temps dans sa personne et dans sa qualité de quoi ùter toute défiance. 11 conlia donc ses dépêches 49 k

!(»• M. IlKr.ENT ET LA COIU DE FRANCE,

à l'aljbi' lV)rl()canL'iu cl au lils (\c Moiilcléoii, [)uiir les porter en Espagne; mais Tabbé Dubois, averti, lit eouri'e après eux, et ils furent arrêtés à Poitiers, tous leurs papiers enlevés et apportés à l'abbé Dubois par le courrier qui, aussitôt après leur capturc , fui dépêché de Poitiers pour lui crt apporter la nouvelle.

Les hasards font souvent de grandes choses. Le courrier de Poitiers entra chez l'abbé Dubois connue iM. le duc d'Orléans entrait à rO[)éra. Dubois parcourut les pai)iei-s, et dit la nouvelle de la capture à M. le duc d'Orléans comme il sortait de sa loge. Ce prince, qui avait accoutumé de s'enfermer alors tout de suite avec ses roués , eu usa de même ce jour-là, sous prétexte (jue l'abbé Dubois n'avait pas eu le tem})s d'examiner les papiers, avec une incurie à laciuelle tout cédait. Les premières heures de ses matinées étaient i)eu libi'es. Sa tète , offus(piée encore des fumées du vin et de la digestion des viandes du soujier , n'était |)as en éliit de coirqjreiidre, et les secrétaires d'Ktîit m'ont souvent dit (pic c'élail un l('nij)S où il ne tenait (pi'à eux de lui faire signer tout ce cpi' ils auraient voulu. Ce t('nq)s hit ]>ris pai- l'abbé Dubois pour lui rendre compte des papieis arrivés de Poitiers, tel qu'il jugJ'a à proj)os. Il n'en (ht et n'en moulin que ce (ju'il voulut, et ne se dessaisit jamais d'aueun entre les mains du régent, aussi peu de pas

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un autre. La confiance aveugle , et la négligence abandonnée de ce prince en celte occasion fut incompréhensible ; et ce qui l'est encore plus , c'est que l'une et l'autre régna dans toute la suite de cette affaire et dans toutes ses parties, et rendit l'abbé Dubois le maître unique des preuves, des soupçons , de la conviction , de l'absolution , de la punition.

Dubois n'admit dans cette affaire que le garde des sceaux et le Blanc, parce qu'il ne put s'en passer, mais sans leur dire qu'autant et si peu qu'il lui convenait. Le premier était dans son intimité et dans son entière et absolue dépendance ; le second n'était que dans la même dépendance, et se flattait mal à propos de l'intimité; tous deux, dans la stupeur de sa conduite dans cette affaire, et dans la frayem' de lui faire la moindre question et d'outre-passer ses ordres d'une ligne. C'était de sa seule volonté que leurs places dépendaient; il le leur faisait sentir tous les jours. Ils comptaient donc le maître pour rien et le valet pour tout. Leurs démarches, leurs interrogatoires, les conq)tes qu'ils rendirent au régent dans tout le cours de cette affaire , ce qu'ils poussèrent, ce qu'ils firent semblant de pousser, ce qu'ils laissèrent échai)per ou tomber, ce qu'ils favorisèrent, ce qu'ils dirent au régent et ce qu'ils lui turent , en un mot toute leur conduite, leurs démarches, jusqu'à leurs pa-

ici LK UKGtNT ET LA COUR DE FRANCE,

lok's , loiil cela iiis((iu' dans W (loriiici' délail cl dans la précision la [)liis exacte, lui à chaciiie pas iv^lc |»ar I)ul)()is. Cet ahhc lui le seul, runique, le siii)réiiie coiuiiiclciii' c[ modérateur, avec un cnipire cl une jalousie (pie rien n(^ troubla, cl (pii ne lioma (pie souinission aveu|^le la plus exacte dans la tVa\eur el le IreniMcnienl de ces i\cu\ JHHinnes, ipii recni'enl dans eetle ser\ile disposition lo onli'es (pi'ils en attiindaienl à chacpie instant, et jusipie piiin' cliaipie minutie, uni(piement occupes crune obéissance litlérak^ et aveugle, à laquelle ce malin* lei'rible ne leur laissa ))as i^rnorer tpie leur lortune était singulièrement attacliée. Ainsi la connaissance entière el elTeclivc de celle j)rol()nde aiïaii'e et de toutes ses difïéreiitc^s |iarlie> demeura uni(piement à l'abbé Dubois tout seul, (jui ne s'\ servit iuissi (pie de ces deux seuls iionnnes , au\(piels il ne communi(pi<i ([ue par mesure et (pu,' ce (pi'il lui convint de leur commiini(piei-. Il ne traita |)as M. le duc d'Orléans avec plus de c(jnliance, à (pii le ^arde des sceaux et Le iJlanc n'osèrent jamais rien icndic ({U(î les le(;()ns précises, cl bien evactenieid, (ju'ils recevaient pour cela de l'abbé Dubois, et au temps, an Ion et à I i mesure (pi'il leur |)reseri\ail à clia(jue lois. Par | celle conduite, je ne puis assez U; répéter, Dni)oi> demeura seul instruit et maître absolu du loiid de Inut le secret d( rariaiic, du (li'^^n'' cl iln s( il

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des coupables, d'en aiigiiienter cl d'en diminuer le nombre et le poids à sa volonté , sans crainte de pouvoir être démenti, ni même contredit, ni traversé en la moindre cbose. On arrêtait les gens et on les relàcbait sur les ordres du roi donnés par le régent, dont l'abbé Dubois disposait seul et absolument, sans que jamais il y ait eu de démarcbes ni de procédures juridiques, parce qu'elles n'auraient pas pu être également dans sa main. Mais toujours, d'une obscurité si étrangement profonde résulte bien certainement un complot de M. et de Mme du Maine, laquelle y travailla longtemps avant le dernier lit de justice et dès l'entrée de la régence par l'ameutement de la prétendue noblesse, des parlements, de la Bretagne, et tout ce qu'elle sut mettre en œuvre pour tenir ce ([u'elle avait déclaré si nettement aux ducs de La Force et d'Aumont lorsqu'ils furent forcés de la voir à Sceaux , sur l'affaire du bonnet : « Que quand on avait une fois acquis, comme que ce fût, la qualité de prince du sang et l'babilité de succéder à la couronne, il fallait bouleverser l'État et mettre tout en feu plutôt (pie se les laisser arracber. »

Le lendemain de l'arrivée du coiu'rier de Poitiers à l'abbé Dubois , le pi^ice de Cellamare , averti de son côté d'un événement si fàcbeux , cacba son inquiétude sous une apparence fort

I6r. I.E Rl-J.KNT ET LA COUR DE FRANCE,

IraïKiuillc, cl alla à iiiic heure après midi dw/. M. Le IManc rechMiiaiidiM" iiu paquet de lellrcs (ju'il leui- avait douné par roeeasion de leur rctoui' en Kspaune el luunis de passc-porls du roi. Le Blanc, ((ui avait sa leçon faite de plus d'une façon, par l'abbé I)ul)nis (jui l'avait vu le matin cbez lui, et ajjivs pai* M. le duc d'Orléans, qu'ils avaient vu onscMnble, sur la conduite à tenir dans les divers cas qui étaient possibles à l'égard de Tambassadeui', lui répondit que le paquet avait été vu, qu'il y avait des choses inq)ortantes, et que, loin de lui être rendu, il avait (irdre de le remener lui-même en son lintel avec M. l'abbé Dubois, (pii , av(M"li à l'instant de l'arrivée de Cellamare chez Le Blanc, y était pronqjteuieut accouru. Ils le firent donc monter dans le cai-rosse de M. Le Blanc, el y entrèrent avec Ini. L'ambassadeur, (pii sentit bien (pi'uii j)ai-('il eonqjlinienl ne se hasardait pas sans s'être précautionné sur l'exécution, ne fit an( luie difliculté, (I ne perdit pas un inonient le sau^froid et l'air de trampiillilé.

Pendant les trois heures au moins (pi'ils passèrent cbez lui à rouillei* Ions ses bureaux et ses cassettes el il sépari'r les papiers (pi'ils voulurent, en homme «pii n<' craiid rien el (jui est assuié dans S'i crMiduile, il traita toujours M. Le Blanc l'oit civilement; pour l'abbé Dubois, avec (pii il sentit l)ien ipi'il n'avait rien à ménaj^er, r\ (jue tout son

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complot était découvert, il affecta de le traiter avec le dernier mépri?, jusque-là que, Le Blanc se mettant après une petite cassette : « Monsieur Le Blanc^ monsieur Le Blanc, laissez cela, lui dit-il, cela n'est pas pour vous; cela est bon pour l'abbé Dubois (qui était là présent). » Puis, en le regardant, il ajouta : '< Il a été maquereau toute sa vie, ce ne sont là dedans que lettres de femmes. » L'abbé Dubois se mit à rire, n'osant pas se fàcber. Ce fut apparemment un bon mot que Cellamare voulut lûcber. Il était vieux déjà, il le paraissait encore plus que son âge. Il avait beaucoup d'esprit, de savoir et de capacité, et tout cela tourné au solide, nulle sorte do débauclie , et toute sa galanterie n'était que pour le commerce du grand monde, pénétrer ce qu'il voulait savoir, faire et entretenir des partisans au roi d'Espagne et semer sans imprudence le mécontentement du régent; c'était donc là uniquement ce qui l'engageait à se mêler avec cboix dans les meilleures compagnies. Du reste, fort retiré chez lui à lire ou à travailler. Au moment de son arrivée chez lui avec ses deux acolvtcs, un détachement de mousquetaires s'empara des portes et de la maison.

Quand tout fut visité , le scellé du roi et le cachet de l'ambassadeur furent mis sur tous les bureaux et les cassettes qui renfermaient des papiers. L'abbé Dubois et Le Blanc s*en

468 LE ^^':GE^T et la cour de FRANCK,

allrrcnl iMisiMiiblc rciidn' compte au iv^enl , et laissôivnl aiipirs de* rainbassadour 1rs inoiisquotaiivs pour lo jianlor lui ci ses donicslirpios , ot du Libois , uu des jienlilslioinuies ordiuaiirs du i(»i, rouuiic il se praliipie toujours iVvn l.iisser un auprès des andjassadcurs daus les làcbcuses occasions. Celui-ci avait beaucoup d'esprit et d'euteudeuient, et avait presque toujours été choisi pour ces tristes commissions.

J'appi-is le matin chez moi la capture de Poitiers, sans avoir rien su d(3 ceux qui y furent arrêtés. Comme j'étais à table , il vint un parcon rou're me dire de la i)art de M. le duc d'Orléans de me trouver à (piatre heures aux Tuileries pour le conseil d(î ré^'^ence. Comme ce n'était pas joui* d'en tenir, je lui demandai ce (pi'il y avait donc de nouveau. A son tour, il fut surpris de mon i[:norance, et m'apprit (pie l'ambassadeur d'Kspajfne était .arrêté. Dès que j'eus manp:é nn morceau, je (piiltai la comi)a;^nie, et m'en allai au l'alais-Uoyal , où j'appi-is de M. le duc d'Orléans tout ce (pie je viens de raconter. Je lui paiiai des papiers; il iiir dit (jue l'abbé Dubois les a\ail; ipi'il n'avait pas ni le teiiq)s encore de l(.'s examinci- ni d(î lui en rendre conq)te ; (ju'il allait seulenicnl montrer qnebpie chose au conseil de lé^icnce, (pi'il avait voulu instruiic lui-même sur cet éclat. Ces )irop(i.s et divers autres aussi values •ia^nèicul le

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temps , et je m'en allai l'attendre aux Tuileries. J'y trouvai de l'étonuemcnt sur plusieurs visages, quelques petits pelotons de deux , de trois et de quatre ensemble ; en général, des gens frappés de l'éclat de l'arrêt d'un ambassadeur d'Espagne, et peu encbns à l'approuver.

M. le duc d'Orléans arriva peu après. Il avait, mieux qu'bonune que j'aie connu, le talent de la parole, et, sans avoir besoin d'aucune préparation , il disait ce qu'il voulait , ni plus ni moins ; les termes étaient justes et précis, une grâce naturelle les accompagnait, avec l'air de ce qu'il était, toujours mêlé d'un air de politesse. Il ouvrit le conseil par un discours sur les personnes et les papiers arrêtés à Poiliei's , qui avaient découvert une conspiration toit dangereuse contre l'État, prête à éclater, dont l'ambassadeur d'Espagne était le principal promoteur. Son Altesse Royale allégua les raisons pressantes qu'elle avait eues de s'assurer de la personne de cet ambassadeur, de faire visiter ses papiers, de le faire garder par du Libois et par des mousquetaires. Il s'étendit à montrer que la protection du di'oit des gens ne s'étendait pas jusqu'aux conspirations; que les ambassadeurs s'en rendaient indignes quand ils y entraient , encore plus quand ils excitaient des complots contre l'Etat oh ils résidaient. Il cita plusieurs exemples d'ambassadeurs arrêtés pour moins. Il expli(iua les

ordres (ju'il avait donnt's pour inronner de sa part tous l(s luinistros élraiiiicM's ipii élaiciit à Paris de 'Tllo allairc, et il oi'douua à ral)l)é Didiois do rendre eoniple an eonseil de ce qu'il avait lait eiie/ Cellaniare, de ([uelle façon cela s'était passéavee cet ambassadeur, et de lire ensuite au conseil deux lettres de ce ministre au cardinal Albéroni, trouvées dans les })apiers apportés de Poitiers.

L'abbé Dubois balbutia un récit court et mal en ordi-e de ce (pi'il avait lait cliez l'andjassadeur , et s'étendit davanta^-e sur l'importance de la découverte et sur celle de ce (pi'on voyait déjà de la consj)ii"ati()ii. I^es deux lettres qu'il lut ne laissèrent point doutei- (jue Cellaniare ne (Vit à la tète de rcltc af1aii-e, et qu'Albéroni n'y (Mitràt aussi avant ^\u^' lui. On (ni niissi tivs-scandalisé des ex|)ressioiis de ces lettres sur M. le due d'Orléans, (pii n'étaient ména^rées ni en ( lioscs ni en tei*mes.

Ce prince i-cpril la parole pom* téiiioigncr avec beaucoup de niodéialion (pi'il nr soupcomiail point le idi ni la reine d'^spa^iiie d'enti'ei' dans une alTaire de celle nature; qu'il ne l'attribuait (ju'â la passion d'Albéroni et à celle de rainba!i»sadeur pour lui plaiie, et (pi'il en demanderait justice îi Leurs Majestés Catboli(pies. II remontra ensuiti! l'importance d(,' ne rien négliger pour l'entier éclaircisseiuf ni d'une allaire si capitale au repos et à la trancpiillité du royaume, et linil par dire (jiie

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jusqu'à ce qu'il en sût davantage, il ne voulait nommer personne de ceux qui pouvaient } être entrés. Tout ce discoiu's fut fort applaudi , et je crois qu'il s'en trouva dans la compagnie qui se sentirent bien à leur aise quand ils entendirent que le régent ne voulait nommer ni laisser répandre de soupçons sur personne jusqu'à ce qu'il fût plus éclairci.

Néanmoins, dès le lendemain matin, samedi 10 décembre, Pompadour fut arrêté à buit beures, comme il se levait, et conduit à la Bastille. Mme de Pompadour et Mme de Courcillon , sa fdle, et bellelille de Dangeau, allèrent au Palais-Royal. M. le duc d'Orléans leur fit faire excuse de ce qu'il ne pouvait leur parler par le marécbal de Villeroy , qlu était avec lui, avec des complimeuts vagues qui ne signifiaient rien.

Pompadour était un grand boinme, triste et froid, qui avait passé avec sa femme, fdle du marécbal de Noailles , la plus grande partie de sa vi(^ sans cour et sans servir, dans une grande obscurité à Paris , où il n'avait pas laissé de se ruiner, et qui n'avait reparu dans le inonde que par le mariage de sa fille, qui était une beauté et fort jeune , avec Courcillon , qui y trouvait une alliance qui l'bonorait fort , et des biens à venir, dont le père et la mère n'avaient pu dissiper le fonds.

Ce ]uc\uo saniculi 10 (l(''('(Mnl)r(' , Saiiil-Cîonirs l'ut .lussi ;inrl('' cl conduit à l;i Rislillc. Sainl-Cicnics l'I.iil Mlle cspc'cc (l'iiM'iiliirici-, bàlai'd de Saiiit-Gcnics, mort en 1685 li(Hit(Mia!d j^cnrral , gonverncnr (le Saint-Onior, et frère du maréchal de Navjiilles, morl en I68i.

D'A\(lie, veuf de la sœur de Kiom et {\c mùme nom (jue lui, (^t qui logeait au LuxemlKnirg , dis- IKU-ul. Ifi al)l)é IJrij^aull, Tort dans le bas élap'e, (jui était en fuite, lut ])iis à Nemours et conduit à la Bastille. Ma.iin\ , introducteur des ambassadeurs, i)rit aussi la fuite. Sa cbarjic fut donnée à vendre à Foucault, sou père, conseiller d'Etal, chef du conseil de Madame. Ces ti'ois hommes n'étaient pas pour fortilier beaucoup un jiarti. A la naissance près d'A\die, on ne comprenail j)as ce qu'un parti en pouvait faire.

I.e mardi 13 décembi-e , jour (pie tons les nunistres étrangeis allaient au l'alais-Ko\al , et (jui était le j)reinier mai'di d'api'ès la détention de Cellamare, ils y fui'eul tous, and)assadem*s et autres. Aucun ne lit de plaintes de ce (pii était ai'rivé; ou liMU' dorma à tous la copie des deux lettres (pii avaient été lues au conseil. I/aj)rès-dînée , ou lit monti'r l'ambassadcui- d'Kspa^me dans im carrosse avec du Libois, un capitaine de cavalerie et un (apitaine de (ba^^ons, choisis poin- le ((indiiiic à lîlois, cl y rester au|)i*ès de lui jusqu'à ce (pTon

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eût nouvelle de l'arrivée du due de Sainl-Aignaii en France. Quelques jours après , Sandraski , brigadier de cavalerie et colonel de hussards, Seret, autre colonel de hussards et quelques autres moindres officiers , furent conduits à la Bastille.

A la fin du conseil de régence qui suivit ces événements, comme je m'ébranlais pour sortir comme les autres, M. le (kic d'Orléans m'appela; cependant les autres sortirent, et je me trouvai seul avec M. le duc d'Orléans et M. le Duc. Nous nous rassîmes. C'était dans le petit cabinet d'hiver, au bout de la petite galerie. Après un moment de sUence, il me dit de regarder s'il n'était demeuré personne dans cette petite galerie, et si la porte du bout, par où on y entrait de l'appartement où il couchait , était fermée. J'y allai voir; elle l'était, et personne dans la galerie.

Cela constaté , M. le duc d'Orléans nous dit que nous ne serions pas surpris d'apprendre qu^ M. et Mme du Maine se trouvaient tout de leur long dans l'aflaire de l'andjassadeur d'Espagne, qu'il en avait les preuves par écrit, ipi'il ne s'agissait pas de moins dans leur [)rojet que ce que j'en ai expliqué plus haut. Il ajouta qu'il avait bien défendu au garde des sceaux et à l'abjjé Du])ois et à Le Blanc, • pii seuls le savaieid, de faire le ])lus léger scnihlanl de celle coimaissance , nous reconnnanda ù tous deu\ le méiiu' sccri'l cl la même précaution.

Mi LE RÉGENT ET LA COUR DE FRANCE,

ci ajouta (lu'il a\ail Noulii, a\aiil de se (lélenniuor à rien, consuUor avec M. le Duc cl avec moi seuls le parli qu il avail à prendre. Je pensai bieu eu uioi-mùnic que, puisque ces trois autres houuues savaient la chose , il n'était pas sans en aNoir raisonné avec eux, et i)eul-élre déjà pris son parli avec l'abbé Dubois ; qu'il voulait flatler M. le Duc de la confiance et le mettre de moitié de tout ce (ju'il ferait là -dessus ; à mon égard , débattre réellement avec moi ce (ju'il \ avail à faire pour ne s'en pas tenir à ces trois autres seuls, et parce (pi'il avait toujours accoutumé, comme on Ta vu toujours jus((u'ici, de me faire i)art des choses secrètes les i)lus im|)ortanles (jui demandaient d(»s l)arlis instants à prendre et qui rembarrassaienl le plus. M. le Duc sur-le-champ alla droit au lait, wl dit (pi'il fallait les arrêter tous deux et les mettre «n lieu dont on ne i)ùl rien craindre. J*appuyai cet avis et les périlleux inconvénients de ne le pas exécuter incessanmienl, tant jjour étomdii" et mettre <ii confusion tout le cou i plot en lui ôtiuit ses chefs, tels que ces deu\-là cl Cclianiîn'e déjà arrêté et parti , cl se paicr des coups ])récipités et de désespoir (pi'il y avait licii de craindre de gens si appuyés qui se voyaient découverts, cl qui, en (luelque état (pie fussent leurs mesures, sentaient qu'on en arrêterait cl (ju'on en découvrirait les complices luus les jours , et (pic consé(juemmenl

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