SOLS LA MI>'0R1TÉ DE LOUIS XV. J
seule chose qui n'était (jue pour son bien et son lionneur, mais qu'elle lui en demandait sa parole précise : c'était de n'employer jamais en rien du tout, pour peu que ce fût, l'abbé Dubois, qui était le plus g-rand coquin et le plus insigne fripon qu'il y eût au monde, ce dont elle avait mille et mille preuves , qui , pour peu qu'il pût se fourrer, voudrait aller à tout , et le vendrait lui et l'État pour son plus léger intérêt. Elle en dit bien d'autres sur son compte , et pressa tant monsieur son fils qu'elle en tira parole positive de ne l'employer jamais.
Jamais meilleure leçon, ni plus inutile. Les paroles de M. le duc d'Orléans ne furent jamais que des paroles, c'est-à-dire des sons qui frappent l'air,
Dubois, archevêque de Cambrai.
Cambrai vaquait, par la mort à Rome du cardinal de La Trémouille, c'est-à-dire le plus riche archevêché et un des plus grands postes de l'Église. L'abbé Dubois n'était que tonsuré ; 150 000 livres de rente le tentèrent, et peut-être bien autant ce degré pour s'élever moins difiîcilcment au cardinalat. Quelque impudent qu'il fût, quel que fût l'empire qu'il avait pris sur son maître, il se trouva fort end)arrassé et masqua son effronterie de ruse; il dit à M. le duc d'Orléans qu'il avait fait un plaisant rêve, et lui conta qu'il avait rêvé qu'il
\\)i Li: KtGENT ET LA COUR DE FRANCE,
t»lait aiclirv(\iu(^ dr Cambrai. Le régent , qui sentit où cela allail , lit la pirouette et ne répondit lien. Dubois, de plus en plus embarrassé, bégaya et parapbrasa son révc; puis, se rassurant d'effort, demanda brusquement pourquoi il ne l'obtiendrait pas. Son Altesse Royale de sa seule volonté pouvant faire ainsi sa fortune. M. le duc d'Orléans fut indigné , même effrayé , quebpic peu scrupuleux qu'il fût au eboix des évoques, et d'un ton de mépris, lui répondit : « Qui! toi, arcbevéque de Cambrai! » en lui faisant sentir sa bassesse et plus encore le débordement et le scandale de sa vie. Dubois s'était trop avancé pour demeurer en si beau cbemin , et lui cita des exiMuples. Malbeureusement il n'y en avait (pie trop, et en bassesse et en étranges moeurs, grAce à Codet, évoque de Cbartres, avec ses séminaristes de néant et ignorants dont il remplit les évécbés, grà((.' au 1*. Tellier, et à la constitulion, et aux barbes sales de Saint-Sulpice.
M. le duc d'Orléans, moins toucbé de raisons si mauvaises qu'en d)arrassé de résister à l'ardeur de la poursuite d'un homme (pi'il n'avait plus accoutumé d'oser contredire sur lien, cbercha à se tirer d'aflaire, et lui dit : - Mais lu es un saci'e , et (|ui est l'autre sacre (|ui voudia te sacrer'/ — Ah! s'd ne tient ([u'à cela, reprit vivement l'abbé, l'allaire est (aile; je sais bien (|iii me .sacrera, il n'est pas loin d'ici. — Kl qui diable est celui-là , répondit le
sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 195
régent, qui osera te sacrer? — Voulez-Yous le savoir? répliqua l'abbé, et ne tient-il qu'à cela encore une fois? — Eh bien! qui? dit le régent. — Votre premier aumônier, reprit Dubois, qui est là dehors ; il ne demandera pas mieux ; je m'en vais le lui dire , » embrasse les jambes de M. le duc d'Orléans , qui demeure court et pris sans avoir la force du refus, sort, tire l'évèque de Nantes à part, lui dit qu'il a Cambrai , le prie de le sacrer , qui le lui promet à l'instant; rentre, caracole, dit à M. le duc d'Orléans qu'il vient de parler à son premier aumônier, qui lui a promis de le sacrer, remercie , loue , admire ; scelle de plus en plus son affaire , en la comptant faite et en persuadant le régent qui n'osa jamais dire que non : c'est de la sorte que Dubois se ht archevêque de Cambrai.
L'extrême scandale de cette nominahon lit un étrange bruit. Tout impudent que fût Dubois, il en fut extrêmement embarrassé , et M. le duc d'Orléans si honteux qu'on remarqua bientôt qu'on lui faisait peine de lui en parler. Question fut bientôt de prendre les ordres. Dubois se flatta que, dans la posture où il se trouvait , le besoin que le cardinal avait et aurait continuellement de lui dans la situation si pénil)lc où l'affaire de la constitution, menée comme elle l'était , le mettait , lui ferait faire envers lui toutes les avances, avec d'autant plus d'empressement que le cardinal avait lieu d'être
jur. Li: UKi'.KNT KT LA COI U DE FRANCE,
fort inalconlt'iit tir lui (*l de toute la prolectlou qu'il (lounait à ses euneuiis, (ju'il ménageait de loin pour sou eardinalat ; et ({ue \v eanliual, dans l'espérauee de se le ramener, an moins de Tadoneir, s'en ferait un mérite anprès de M. le duc d'Orléans et de lui et envers le publie d'un si bon procédé à rép:ar(l d'un bonnne (pii l'avait si [)eu mérité de lui. 11 se trompa ; la cliair ci le sang n'eurent jamais de part à la conduite du cardinal de Noailles. Les vices d'espiil et de cœur, et les mœurs si ])nbrniuesde l'abbé Dubois, lui étaient connus. Il eut liorreur de contribuer en rien à le faire entnM* dans les ordres sacrés. Il sentit toute la pesanteurdu nouveau poids dont son refus l'allait cbarger de la part d'un bonnne devenu tout-puissant sur son maître, ipii sentirait dans toute étendue l'insi^iie atfrout ([u'il recevrait, et cpielles en seraient les suites pour le reste de leur vie. Uien ne l'arrêta , il refusa le dimissoire poui' les ordres avec un aii* de douleur et (le modestie , sans que rien le put ébraider , et ^arda là-dessus un parfait silence , content d'avoir icmpli son devoir, et y voulant niellre tout ce que ce même devoir y pouvait acrorder à la cbarité , à la simplicité , à la modestie. On peut juj^er des Iiik ins où cet atfrout lit enirer Dubois, (pii de sa vie ne le [)ai(loinia au eardiual do Noailles, lerpiel <n fut universellement applaudi, et d'autant plu- loué el admiré rpTil ne le
sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 197
voulut point être. 11 fallut donc se tourner ailleurs.
Bcsons, frère du maréchal, tous deux si attachés et si bien traités et récompensés de M. le duc d'Orléans , tous deux sous leur air rustre , lourd et grossier, si bons courtisans, avait été transféré de l'archevêché de Bordeaux à celui de Rouen , et Pontoise est de ce dernier diocèse, qui touche ainsi celui de Paris, et s'approche de cette ville à peu de lieues en deçà de Pontoise même. L'abbé Dubois voulait gagTier le temps et s'éviter la honte d'un voyage manqué. Les Bcsons lui parurent devoir être de meilleure composition que le cardinal de NoaiUcs ; ils en furent en effet. L'archevêque de Rouen donna le dimissoire. Dubois, sous prétexte des affaires dont il était chargé , obtint un bref pour recevoir à la fois tous les orch'cs , et se dispensa lui-même de toute retraite pour s'y préparer. Il alla donc un uiatin à quatre ou cinq lieues de Paris, où dans une égUsc paroissiale du diocèse de Rouen, du grand vicariat de Pontoise, Tressan , évêque de Nantes , premier aumônier de M. le duc d'Orléans, donna dans la même messe basse , qu'il célébra extra tempora , le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise à l'abbé Dubois, et en fut après récompensé de l'archevêché de Rouen et des économats à la mort de Bcsons qui avait l'un et l'autre , et qui ne le lit pas longtemps al-
iOS LE RÉGENT ET LA COUR DE FRANCE,
tciuiro. On cria forl contre les deux prélats, et l'archevêque, qui était estimé et considéré avec raison , y eut à perdre. Pour l'autre , il n'y fit que
p:a^'^nei'
I.e même jour que l'abbé Dubois prit ainsi tous les ordres à la fois , il y eut conseil de régence l'aprés-dînée au vieux Louvre , parce que toutes les roup:eoles qui coui'îiient même dans le Palais-Royal, enq)êebaient qu'il se tînt à l'ordinaire aux Tuileries. On fut surpris d'un conseil de régence sans l'abbé Dubois, (fui y rapportait tout ce qui lui plaisait des affaires étrangères, mais on le fut bien da^antag(' de l'y voir arriver. Il n'avait pas perdu de temps en actions de grAces de tout ce qu'il venait de recevoir. Ce fut un nouveau scandale qui réveilla cl (|ni aggrava le premier. Il venait, à ce qiif dit plaisaiimiciil le duc Mazariii , de laii'e sa première conmiiuiioii. Tout le monde était déjà arrivé dans le cabmcl du conseil, et M. le duc d'Orléans aussi, et on y était debout et épars. J'étais dans un coin du bas bout, cpii causais avec M. le prince de Conti, le marécbal de Tallard et nn autre (pii in'écbaj)pe , lorsrpie je vis cntrei' l'abbé Dubois en babit court, avec son maintien oïdinaire. Nous ne l'attendions point en tel jour, ce qm fil (pie naturellement nous nous écriAmes. Cela lui fit tournei- la lèle, et vovant M. le prince de Conli \enir à lui , (]ui de son côté , avec ce ricane-
sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. i99
ment de monsieiu' son père , mais qui iissménicnt éloit bien éloigné d'en avoir les grâces, et au contiaire était conique, s'avança deux pas à lui, lui parla de tous les ordres si brusquement reçus le matin même tous à la fois , de sa prompte arrivée au conseil si peu de moments après cette cérémonie, quoique faite au loin de Paris, de son sacre qui allait suivre de si près , de sa surprise et de celle de tout le monde , et tout de suite lui fît un patlios avec tout l'esprit et la malignité possil)le qui tenait d'un assez plaisant sermon, et qui aurait plus que démonté tout autre. Dubois , qui n'avait pas eu l'instant de placer une seule parole , le laissa dire , puis répondit froidement que , s'il était un peu plus instruit de l'antiquité , il trouverait ce qui l'é tonnait fort peu étrange , puisque lui abbé ne faisait que suivre l'exemple de saint Ambroisc , dont il se mit à raconter l'ordination qu'il étala. Je n'en entendis pas le récit , car dans le moment que j'ouïs saint Ambroise , je m'enfuis brusquement à l'autre bout du cabinet, de l'borreur de la comparaison et de la peur de ne pouvoir m'empôcber de lui dire d'achever , car je sentais que cela me prenait à la gorge , et de dire coinbien peu saint Aml)roise se pouvait délier d'ètie ainsi ^aisi et ordonné, quelle résistance il y lit, et avec combien d'éloignement et de frayeur, enfin toute la violence qui lui tut unanimement faite.
200 LE RÉt.E.NT KT LA COLU DE FRANCE,
Celle impie cilalioii de saint Ambroise courut bientôt le monde avec l'effet qu'on peut penser. La nomination et cette ordination se firent dans la fin de février.
J'achèverai tout de suite ce qui regarde cette ma-, tière pour ni' la pas séparer, et n'avoir pas à y revenir. On y trouMMa une anecdote curieuse sur l'autorité de l'abbé Dubois sur son maître , et sur la frayeur et \c danger de lui déplaire. Il eut ses bulles au commencement de mai, et fut sîicré le dimanche 9 juin. Tout Paris et toute la cour v furent corn lés. Je ne le fus point; j'étais alors mal avec lui, parce cpie je ne le ménageais guère avec M. le duc d'Orléans , sur ses vues de cardinalat et sur son abandon dans les affaires à ce qui convenail aux Anglais et à l'empereur, par lesquels il conq)Uiit d'arriver à la poui'pre romaine. Comme il redoulait ma liberté, ma franchise, ma façon de parler à M. \c duc d'Orléans (fui lui faisait de fréquentes ini|)i('Ssions , (pioicpie je m'en donnasse assez i-.'ircuicnt la peine, et (pi'il avait celle de les eflaeer, il revenait à moi de lenq)S en Icuips , uie ménageait, me couilisail toujours, pouilaiil détournant laiil (ju'il pouvait la conliauce de M. le duc d'Orléans eu moi , (pi'il resserrait saiis cesse, mais (pi'il ne pouvait aiivicr lotalemeul ni iiirinc longlenips , (pioirpic , (ouuue je l'ai dil, je nie vclirassc' beaucoup par le dégoùl de lont ni (pie je