SOLS LA MINORITÉ DE LOUIS XV
^oyais. Ainsi nous étions bien en apparence quelquefois, et souvent mal.
Ce sacre devait être magnifique, et M. le duc d'Orléans y devait assister. J'en dirai quelques mots dans la suite. Plus la nomination et l'ordination de l'abbé Dubois avaient fait de bruit, de scandale et d'horreur, plus les préparatifs superbes de son sacre les augmentaient , et plus l'indignation en éclatait contre M. le duc d'Orléans. Je fus donc le trouver la veille de cet étrange sacre, et d'abordée je lui dis ce qui m'amenait. Je le fis souvenir que je ne lui avais jamais parlé de la nomination de fabbé Dubois à Cambrai, parce qu'il savait bien que je ne lui parlais jamais des choses faites; que je ne lui en parlerais pas encore, si je n'avais appris qu'il devait aller le lendemain à son sacre ; que son absence ou sa présence à ce sacre ne changerait rien à la fortune de l'abbé Dubois, qui ne serait ni plus ni moins archevêque de Cambrai, et n'obscurcirait en rien la splendeur préparée pour celle cérémonie , telle qu'elle ne pourrait être plus grande, si on avait un fils de France à sacrer; qu'en vérité c'en était bien assez pour un Dubois, sans prostituer son maître aux \eux de toute la France, et bientôt après de toute l'Europe, par la bassesse inouïe d'une démarche où on verrait bien que l'extrême pouvoir de Dubois sur lui l'aurait entraîné de force. Je finis pai-
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k' conjurer de n'y point aller, et par lui dire (|u'il savait en (piels termes actuels l'abbé Dubois el moi élions ensemble; que j'étais le seul lionune de manpie (ju'il n'eût point convié; que nonobstant tout cela, s'il nie voulait promettre et me tenir sa parole de n'aller point à ce sacre, je lui donnais la mienne d'y aller, moi, et d'y demeurer tout du long, quelque liorreur que j'en eusse et quelque blessé que je fusse de ce que cela ferait sûrement débiter. Ce trait de courtisan était pour me racconunoder avec lui, moi, si éloigné d'une pareille misère, et qui osai me vanter, puisqu'il le fallait aujourd'bui, d'avoir jusqu'à ce moment conservé cbèrement toute ma vie mon pucelage entier sur les bassesses.
Ce pro])os vivement prononcé et encore t)lus librement et plus énergiquement étendu fut écouté d'un bout à l'autre. Je fus suri)ris qu'il me dit cpie j'avais raison, que je lui ouvrais les yeux, i)lus encore (pi'il m'endjrassa, me dit que je lui parlais en véritable ami, el (pi'il me donnait sa i)arole et me la tiendrait de n'y point aller. Nous nous séparâmes là-dessus, moi le conlirmant encoir, lui promettant de nouveau cpic j'irais, et lui me remerciant de cet cfjbrt. Il n'eut nulle inq)atience, nulle envie (pu* je m'en allasse, car je li' connais- «li.s bien, el l'examinais juscpi'au fond de l'Ame, «îl ce fut moi qui le quittai, bien conlcnl de Wwo'w
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déloiirné d'une si honteuse démarche et si extraordinaire. Qui m'eût dit qu'il ne m'eût tenu parole? car on va voir qu'il le voulait ; mais voici ce qui arriva.
Quoique je me crusse hien assuré là-dessus, néanmoins la facihté et l'extrême faihlesse du prince, et l'empire sur lui et l'orgueil de l'abbé Dubois, m'engagèrent à prendre le plus sûr avant d'aller au sacre. J'envoyai aux nouvelles le lendemain matin au Palais-Royal, et cependant je fis tenir mon carrosse tout prêt pour tenir ma parole. Mais je fus bien confus, quelque accoutumé que je fusse aux misères de M. le duc d'Orléans , quand celui que j'avais envoyé voir ce qui se passait, revint et me rapporta qu'il venait de voir M. le duc d'Orléans monter dans son carrosse et environné de toute la pompe des rares jours de cérémonie , partir pour aller au sacre. Je fis ôter mes chevaux et m'enfonçai dans mon cabinet.
Le surlendemain j'appris par un coucheur favori de Mme de Parabère, qui était lors la régnante, mais qui n'était pas fidèle, qu'étant couchée la nuit qui précéda le sacre- avec M. le duc d'Orléans, au Palais-Royal, entre deux draps, ce qui n'arrivait guère ainsi dans la chambre et le ht de M. le duc d'Orléans, mais presque toujours chez elle, il s'était avisé de lui parler de moi avec éloge , que je ne rapporterai pas, et avec sentiment sui^ mon amitié
20 i LK RF'ilKiNT ET LA COUR DE FRANCE,
jMmr lui, et (jiio plein de ce (lue jo venais de lui repiésentor, il n'irait point au sacre, dont il me savait le meilleur grc du monde. La Parabèrc me loua, eonvini (pie j'avais raison, mais sa conclusion lut (pi'il irait. M. h; duc d'Orléans, surpris, lui dit qu'elle était donc folle. « Folle, soit, répondit-elle, mais vous irez. — Et moi, reprit-il, je vous dis (pie je irir.ii pas. — Si, vous dis-je, dit-elle, et vous irez. — Mais, reprit-il, cela est admirable, tu dis (pie M. de Saint-Simon a raison, et au bout, pour- (|uoi donc irais-je? — Parce (pie je le veux, dit-elle. — En voici d'une auti'c, répli(pia-l-il, et pouniuoi veux-tu (pie ']) aille, (]uelle folie est cchi?— Pour- (pioi? dit-elle, \rdvcc (pie. — Oli ! parce (|ue, répondit-il, parce (pie, ce n'est pas là parler; dis donc pounpioi si tu peux. » Après ({uebpie dis|)iite : « Voulez-vous donc absolument le savoir? c'est que vous n'ignorez pas (pie rai)i)é Dubois et moi avons eu, il n'y a ])as (pialre jcjurs , maille à p.irlir ensemble, et (pii n'est |)as encore l)ien linie. (l'est un diable (pii fur('l(î tout; il saura (pie nous avons couclié ici ((lie iiuil ensemble. Si demain vous n'allez |)as à son sacre, il ne man(piera pas de croire (jue c'est iii(»i (pii sous en ai emp(''cbé; rien ne le lui pourra (Mci- de lu léle, il ne me le pardonnera pas; il nie Icim (■( ni Iracasseries et cent noirri'urs aiipn's de vous, et iinira piomplciiieiit par nous brouiller; or c'est ce (pic je ne \(mi\ pus,
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et c'est pour cela que je veux que vous alliez à son sacre, quoique M. de Saint-Simon ait raison. » Làdessus, débat assez faible, puis résolution et promesse d'aller au sacre, qui fut bien fidèlement exécutée.
La nuit suivante la Parabère coucha chez elle avec son greluchon, à qui elle raconta cette histoire, tant elle la trouvait plaisante. Par cette même raison le greluchon la rendit à Biron, qui le soir même me la conta. Je déplorai avec lui les chaînes du régent, à qui je n'ai jamais parlé depuis de ce sacre, ni lui à moi; mais il fut après bien honteux et bien embarrassé avec moi. Je n'ai point su s'il poussa la faiblesse jusqu'à conter à l'abbé Dubois ce que je lui avais dit pour l'empêcher d'aller à son sacre , ou s'il en fut informé par la Parabère pour se faire un mérite auprès de lui d'avoir fait changer M. le duc d'Orléans là-dessus et faire montre de son crédit; mais il en fut très-parfaitement inCormé et ne me l'a jamais pardonné, et j'ai su depuis par Bellisle qu'il avait dit à M. Le Blanc et à lui que de toutes les contradictions que je lui avais fait essuyer, même du danger pressant où je l'avais mis quelquefois, rien ne l'avait si profondément touché et blessé, et jusqu'au fond de l'àme, que d'avoir voulu empêcher M. le duc d'Orléans d'assister à son sacre, duquel il est maintenant temps de parler.
i(l6 LE RKr.ENT ET L\ COUR DE FRANCE,
Tout y parut ('lialiMunU superbe ci choisi pour taire éclater la laveur déuicsurée d'un ministre ép(M'du d'orgueil el d'ambition sans bornes, la servitude la plus publique et la plus démesurée où il avait réduit son maître, et l'audace cflrénée de s'en parer en la manifestant aux yeux de toute la France avec le i)lus grand éclat, et de là à ceux de toute l'Europe , à ([ui il voulait apprendre de la manière la plus éclal.iiilc (pie lui était entièrement le maître de la France, soit pour le dedans, soit pour le dehors, sous un nom (pii n'était qu'une vaine écorce, et (pi'à lui seul il lallait s'adresser pour quelque grâce et i)oui' (|ii('l(|ue aiïairc que ce lut, connue à l'uFiifpie dispensateur et au seul véritable arbitre <le toutes choses en France.
Le Val-de-CJrAce l'ut choisi pour \ l'aire le saci'e comme étant un moFiastère royal, le plus magui- (irpic de Paris cl l'église la plus singulière. Le cardinal (le lloliau, ravi de (aii'e couli'e en toul au cai'dinal de Noailles cl i\c pi'otitcr du reins (|iril avait fait à l'abbé I)ui)ois lU' lui iicrmclire d'élre ordonné dans son diocèse, saisit im si |)récieuv inrjmcnl de faire bien sa cour au rcizcnl cl de s'attacher son ministi'c, eu s'enqjressanl pour faire la rérénir)nie. Lu ellcl un cardinal de sa naissance, évoque de Str.isbourg, et brillani de toutes sortes d'avantages, était un consécialcnr fort au-dessus lUi Ions ceux qu«' l'abbé I)id)ois aurait pu dcsii-ci'.
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Il n'y a guère en fait d'honneur que la première démarche de chère; Rohan avait franchi ce saut quand, à la persuasion du maréchal de Tallard, comme on l'a vu ici en son lieu , il subit la loi que lui fit le P. TeUier, pour le faire grand aumônici*, et se livra, contre le cardinal de Xoailles , ses propres lumières et la vérité à lui parfaitement connue et reconnue, à toutes les scélératesses et à toutes les violences dont ce terrible jésuite le rendit son ministre, et que l'intérêt et l'orgueil d'être chef de parti et de n'en abandonner pas l'honneur et le prolit au cardinal de Bissy, lui fit continuer depuis en premier. Avec le revêtement constant d'un tel personnage, il ne fallait pas s'attendre qu'aucune considération de honte ni d'infamie retînt le cardinal de Rohan d'une si étrange prostitution, moins encore que sa conscience l'arrêtât un moment sur le sacrilège dont il allait se rendre le ministre. L'îd)bé Dubois fut donc comblé de l'hoiineur qu'il lui voulut bien faire; M. le duc d'Orléans témoigna au cardinal toute la part qu'il y prenait, et Rohan, charmé des espérances qu'il conçut de ce grand trait de politique, se rit de tous les discours, du bruit de l'improbation générale et nullement retenue que celte fonction excita , et qu'il ne regarda que comme des raisons de plus et des fondements d'augmentation à ses espérances pour tout ce qu'il pouvait désirer d'un homme toul-puissanl,
:î(»«'^ l.i: RT'C.KNT KT LA COIU 4)K FRANCE,
pour raiiioiM' (lii(|iu'l il se liMjiil à lanl iropurojjivs.
A IVpaid des deux évi^jues assistants, Nantes y avait nn tel droit par l'oidiiiatioii (lu'il avait osé donner à l'abbé Dnbois, qu'il n'y avait pas moyen de lui préférer i)ersonne. Pour l'autre assistant, Dubois erut en devoir eherclicr nn dont la vie et la conduite pût ôtre en contre-poids. Il voulut Massillon, célèbre prêtre de l'Oratoire, que sa vertn, son savoir, ses p:rands talents ponr la cbaire, avaient fait évèque de Clerniont , parce qu'il en passait quelqnefois, quoique rarement, quebpio bo!i parmi le jrrand nombre des autres qu'on faisait évéques. Massillon an pied du mur, étourdi , sans ressources étrangères, sentit l'indi^niité de ce (pii lui était pro|)osé, balbutia, n'osa refuser. Mais qu'eût pu faii'e un liomnie aussi mince, selon le siècle, vis-à-vis d'un ré^^ent, de son ministre et du cardinal de lîobau? Il fut blAmé néanmoins et beaucoup dans le monde, surtout des gens de bien i de tout parti, car en cr ])oi!it l'excès du scandale les avait réunis. Les plus raisonnables, (jui ne laissèrent pas de sr tiouNci' en nondire, se contentèrent de le plaindre, et on convint enlin assez p'-néraleinent d'une sorte d'inqjossibilité dt; s'en dispcnsj'r et de refuser.
L'églis*' fut su|)erbeiiiciil paiér, loulc la l'iaiicc invit^T ; personuf n'osa basardci- de ur s'\ pas
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luoutivr, et tout ce qui le put pendant toute la cérémonie. 11 y eut (les tribunes à jalousies préparées pour les ambassadeurs et autres ministres protestants. Il y en eut une autre plus magnifique pour M. le duc d'Orléans et M. le duc de Chartres, qu'il y mena. Il y en eut pour les dames, et comme M. le duc d'Orléans entra par le monastère, et que sa tribune se trouva au dedans, il fut ouvert à tous venants, tellement que le dehors et le dedans fut rempli de rafraîchissements de toutes les sortes et d'ofliciers qui les faisaient et les distribuaient avec profusion. Ce désordre continua tout le reste du jour par le grand nombre de tables qui furent servies dehors et dedans pour tout le subalterne de la fête et pour tout ce qui s'y voulut fourrer. Les premiers gentilhomines de la chandjre de M. le duc d'Orléans et ses premiers officiers firent les honneurs de la cérémonie, placèrent les gens distingués, les reçurent, les conduisirent, et d'autres de ses officiers prirent les mômes soins à l'égard des gens moins considérables, tandis que tout le guet et toute la poHce étaient occupés à faire aborder, ranger, sortir les carrosses sans nombre avec tout l'ordre et la commodité possibles. Pendant le sacre, qui fut peu décent de la part du consacré et des spectateurs , surtout en sortant de l.i cérémonie, M. le duc d'Orléans témoigna sa satislaclion à ce (jn'il liouva sous sa iii.iiii de gens 49 n
210 m: uÉui'.NT KT LA coii; 1)1-: ruANCi:,
considcrahles de hi peine qu'ils avaient prise, et s'en alla diner à Asnières avec Mme de Parabère, l)ien contente de l'avoir fait aller au sacre, qu'il vit, ce (pi'on lui imposa peut-être tro]) vérilahlenient, (prit \il, dis-je, peu déceniuient depuis le conniiencenient jus(prà la lin. Tous les prélals, les abbés distingués, et ([uantité de laùjucs considérables lurent invités pendant la cérémonie \)i\v les premiers ofliciers de M. le duc d'Orléans à dîner au Palais-Koyal. Les juémes lirenl les bouneurs du leslin, (jui l'ut servi avec la plus splendide abondance et délicatesse , et apprêté et servi par les olliciei's de M. le duc d'Orléans et à ses dépens. 11 y eut deux tables de trente couverts cliacunc dans une grande pièce du grand appaitenient,(pii luient renqdies de ce qu'il y avait de plus considérable à Paris, et plusieurs autres tjibles également bien servies en d'autres pièces Noisines pour les gens moins distingués. M. le duc d'Orléans donna au nouvel arclievê(pie un diamant de grand prix pour lui servir d'anneau. Toute celle! journée fut livrée à cette sorte de trionq)be, (pii n'attira pas rajjpiobalion des bonnnes ni la bénédiction de l)i;'U. .le n'en \is pas la moindi'e chose, cl jamais >I. le (bic d'Orléans et moi ne nous en sommes parlé.
Les hori'curs (|iii iie >e peii\enl l.iire ;il;ieenl ma main ; mais à tous les scandales (pi'on a \us de (c