‹ Le cardinal RichelieuChapitre 37 sur 41 · SOLS LA MINORITE DE LOLIS XV · texte numérisé non relu

SOLS LA MINORITE DE LOLIS XV

(ligne successeur de Fénelon, pourra-t-on s'étonner d'apprendre que dans le temps qu'il se faisait consacrer archevêque il était légitimement marié à une fennne qui même lui survécut? Il n'avait pas encore à cette époque retiré la preuve de son mariage des mains de cette femme, et d'ailleurs elle subsistait sur les registres du curé qui les avait mariés, et c'est ce qui fit la fortune de Breteuil.

On fut surpris à la chute de Le Blanc, de voii' Breteuil en sa place , et être tiré pour cela d'une des dernières et des plus chétives intendances du royaume, dans un âge qui était encore fort peu a^ancé, sans avoir jamais vu ni oui parler de troupes, de places ni de rien de ce qui appartient à la guerre, qui n'avait jamais eu ni travail ni apl)lication, et qui était de ces petits-maîtres étourdis de robe, et ne s'occupait que de son plaisir. La cause longtemps secrète d'une telle fortune Cul précisément le hasard de sa petite nrtendance.

Le cardinal Dubois était marié depuis longues années, par conséquent fort obscurément. 11 paya bien sa fennne pour se taire quand il eut des bénéfices ; mais quand il pointa air grand il s'en trouva fort embarrassé. Sa bassesse ne lui laissait ({ue les élévations ecclésiastiques, et il était toujours dans les transes que sa fennne ne l'y fît échoirer. Son mariage s'était fait dans le Limousin et célébré dans une paroisse de village. Nommé à

rarclioviVlic de Caml)rai, il prit le parti d'en l'aire la eonlidenec à Brcleiiil, et de le conjurer de n'oublier rien i)Oiu' enlever les pi'euves de son mariage avec adresse et sans bruit.

Dans la posture où Dubois était déjà, Breteuil vit les cieux ouverts pour lui s'il pouvait réussir à lui rendre un service si délicat et si important. Il avait de l'esprit, et il sut s'en servir. Il s'en retourna diligennnent à Limoges, et, tôt après, sous prétexte d'une lé{^ère tournée pour quelque alTaiix' subite, il s'en alla, suInî de deux ou trois valets seulement, ajustant son voyage de façon qu'il tomba à uFic lieure de nuit dans ce village où le mariage avait été célébré, alla descendre cbez le curé laiile (rbùtellerie , lui demanda familièrement la passade connue un liomme que la nuit avait surpris, (]ui mourait de faim et de soif et qui ne pouvait aller plus loin. Le bon curé, transporté d'aise d'bébeiger M. rintendant, prépara à la bute tout ce (fu'il put trouver cbez lui , et eut l'bonneur de souj»er tét(! à tète avec lui, tandis que sa servante régala les deux valets, dont Ibcteuil se délit ainsi que de la servante pour demeurer seul avec le curé. IJretcuil aimait h boire et y était experl. Il fil send)lant de ln)ii\( r !<• souper I)on et le vin encore meillenr. Le ciné, cbai'mé de son bote, ne srmgea (pi'à le reforcer, ronniic ou dil daus la province; le broc éliiil sm- la table; ils s'en \«'r-

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saieiit tour à tour avec une familiarité qui transportait le bon curé. Brcteuil, qui avait son projet, en vint à ])out, et enivra le bon homme à ne pouvoir se soutenir, ni voir, ni proférer un mot. Quand Breteuil eut, en cet état, achevé de le bien noyer avec quelques nouvelles lampées, il profita de ce qu'il en avait tiré dans le premier quart d'heure du souper. Il lui avait demandé si ses registres étaient en bon ordre, et depuis quel temps, et, sous prétexte de sûreté contre les voleurs, où il les tenait et où il en gardait les clefs, tellement que dès que Breteuil se fut bien assuré que le curé ne pouvait plus faire usage d'aucun de ses sens, il prit ses clefs, ouvrit Uarmoire, en tira le registre des mariages qui contenait l'année dont il avait besoin, en détacha bien proprement la feuille qu'il cherchait, et malheur aux autres mariages qui se trouvèrent sur la même feuille! la mit dans sa poche, et rétablit le registre où il l'avait trouvé , referma l'armoire et remit les clefs où il les avait prises. Il ne songea plus, après ce coup, qu'à attendre le crépuscule du matin pour s'en aller; laissa le bon curé" cuvant profondément son vin, et donna quelques pistoles à la servante.

Il s'en alla de là à Brive, chez le notaire, dont il s'était bien informé, qui avait l'étude et les papiers de celui qui avait fait le contrat de mariage, s'y enferma avec lui, et de force et d'autorité se

iM . m: ui:g::nt i:t la corn de frange,

lil l't'nuMIrc la niimili' du contrai de mariagv. II iiiaiula ciisiiilc la Icniine, dos mains de (|ni l'ahhr Dubois avait su lircr Tcxpôdilion do lenr conlral do nianajïo, la nionaoa dos ])lns profonds cachots si elle osait jamais diro uno paiolo do son mariage, ot lui promit nmnts ot moi'voillos on so taisant. Il l'assura de plus rpio loul oo (pTcMlo pourrait diro ot fairo serait en piu'o porto, parce qu'on avait mis ordre à co (lu'ollo no ])iil rion prouver, et qu'on était en état, si elle osait branler, de la faire condanmer de calomnie et d'imposlun*, ot de la ffiire raser ot ])ourrir dans la prison d'uu couvent. Brotouil remit les doux importantes pièces à Dub'tis, (pii l'on récompensa (\r la cliar^c d(î secrétaire d'Klal (piolquo temps après.

La femme !i'osa soulTlor. Elle vint à Paris après la mort do son mai'i. On lui donna gros sur ce (ju'il laissait d'immense. Kilo a vécu obscure, mais fort à son aise, ot est morte à Paris plus de vingt ans après le cai'dinal Dubois, dont elle ii'a\ait point ou d'enfants. Dubois, à (pii b; cardinal s(in frère avait doimé sa cbari-e de sociétaire du cabinet du roi, i'\ la cliai-f^n- dos ponts et cbaussécs ()U*avait b* feu premier écu\er, et (pii élail boîi et boiméle bomme, vécut toujours lorl bien a\ee elle. Il élail assez mauvais médeeiu de villa'ie dans sou pays, lorsfpio son frèic le bl venir h Paris (piaiid il fui secrélaire d'Klal. Dans la suite (elle bisloiro

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a été sue, et n'a été désavouée ni contredite de personne.

Dubois , cardinal.

L'abl)é Dubois avait songé au chapeau dès le temps même du feu roi, qui ne pouvait le supporter et l'avait marqué à plusieurs reprises, à plus forte raison devait-il y aspirer sous un maître toutpuissant, et qui ne lui savait rien refuser. On a vu que pour y parvenir plus sûrement, il s'était abandonné à l'Angleterre. Tl avait aussi un agent direct à Kome, à l'insu du régent, sans compter ce qu'il .u'racbail, par les plus insignes friponneries, à l'ambition du cardinal de Roban. Cet agent, bomme à tout faire de l'abbé Dubois, et digne acolyte d'un tel maître, en noirceurs, en perfidies, en débauches les plus infâmes , était le jésuite Laffitteau , dont il se débarrassa plus tard parTévéché de Sisteron , et qui jeta les hauts cris de n'avoir attrapé que ce morceau , et d'aller languir si loin de tout dans un si maigre évéché. Dubois espéra avec raison qu'il serait mieu.\ servi par l'abbé de Tencin.

C'était le frère de Mme de Tencin, d'abord religieuse, puis défroquée pour quelque raison par trop pressante , et transformée en chanoinesse , je ne sais d'où et où elle n'alla jamais. C'est l'état où clh' se liouva à la mort du roi. IVientùt après elle devint maîtresse de l'abbé Dubois , et ne tarda

'2H\ Li: m- CENT ET L\ COUR DE FRANCE,

iiuriv à (li'ViMiir sa conlidonte, puis la directrice de la plupart de ses desseins et de ses secrets. Cela demeura assez longtemps caché, et tant que la fortune de l'abbé Dubois (Uit ])esoin de quelques mesures; mais depuis qu'il lui archevêque, encore l)lus lorscpi'il hit cardinal, elle devint maîtresse publiciue , dominant chez lui à découvert , et tenant une cour chez elle, comme étant le véritable canal dcsgrdces cl de la fortune. Ce fut donc elle qui commença celle de son frère bien-ahné ; elle le fit connaître d son amant secret , qui ne tarda pas à le goûter comme un homme si fait exprès pour le seconder en toutes choses , et lui être singulièrement utile.

L'abbé Tenciu avait un esprit entreprenant et hardi (pii le lit preiulre pour un esprit vaste et niàlr. Sa i)atience était celle de plusieurs vies, et tuujuuis agissîuite vers le but qu'il se proposait, sans s'en détourner jamais, et surtout incapable d'ùlre rebutée par .'nicinic dillieulté; un esprit si fertile en ressorts cl en ressoui*ces (pi'il en actpiit faussement la rri)ulati(jn d'un(i gnmde capacité; infiniment souple, lin, discict, (Unw ou àjjre selon le besoin , caiiablf! sans cHoi-t (h; tonic sorte de formes, maître signalé en artilices, reteiui |)ai- rien, ronli'm()teur soiincimIm de Ion! Iionneur et de toute religion, et gardant soigiu'usemenl les debors de l'un et de l'autre ; lier cl abject selon les gen>; cl

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les conjonctures, cl toujours avec esprit et discernement; jamais d'humeur, jamais de goût qui le détournât le moins du monde , mais d'une ambition démesurée ; surtout altéré d'or, non par avarice ni par désir de dépenser et de paraître , mais comme voie de parvenir à tout dans le sentiment de son néant. Il joignait quelque légère écorce de savoir à la politesse et aux agréments de la conversation, des manières et du commerce, une singulière accortise et un grand art de cacher ce qu'il ne voulait pas être aperçu , et de distinguer avec jugement entre la diversité des moyens et des routes.

Choisi par l'ahhé Dubois pour succéder à Laffltteau , et aller à Rome presser sa pourpre encore fort secrète , il dédaigna d'accommoder un procès qui lui était intenté en simonie par l'abbé de Vessière, et de plus en friponnerie pour avoir dérobé une partie du marché qu'il avait fait d'un prieuré. Dans la faveur où il se trouvait, et à la veille d'aller à Rome par ordre apparent du régent , mais en eftcl par celui de l'abbé Dubois déjà devenu redoutable , il ne put soupçonner que sa partie osât le pousser, aussi peu que le parlement imaginât de le condamner dans la brillante position où il était. Ce brillant même l'aveugla, et n'effraya point sa partie, qui poussa le procès à la grande chambre. Tenciii le soutint; il lit du bruit, le bruit se répan-

-218 i.i: r.i-tiKNT i:t l\ hoir dk fuan'CK, (lit (M (U'viiit un ol)i('t (Ir cniriosiU''. La cause était à J'auditMUi' (lu matin à la grande clianibiv. Plusieurs personnes voulurent se divertir de ce qui se passerait à ce jugement dont le jour fut su. M. le prince de Conli, dont la malice nedédaijinait aucune occasion de se signaler, y entraîna queUpies paiis ([ui prirent Iimus places en séance avec lui et d'autres jrens de (|ualité (pii remplirent les lanternes cl le banc des gens du roi, lesquels étaient présents en leurs places. Aul)r\ , avocat, qui plaidait contre l'abhé Teiicin , poussa le sien et l'engaî^ea peu à peu m des assertions assez Tories. Le premier, (pii aNJiil son dessein, faiblit; l'autre l'eprit des forces, sur (pioi le pi-cmici" avocat l'en^fagea doucement à des néj^alives. Le premier réplirpia qu'elles étaient sèclies et ne prouvaient lien, destituées de preuves, a moins (jue Tcnciii, là j)résent, ne les jitteslût |)ar serment. Cette disjjute, qui doimait p:ain de cause à l'abbé en faisant serment , lui i)arut une ouverture à saisir pour b; gain certain de sa cause. Il se lova, demanda la permission de parler et l'obtint. H |)aiia donc et très-bien, s'écria à l'injuic cl .1 la calonmie , pi'otesta (jii'il n'.i\ail jamais traité du prieuré dniil il s'agissait, négali\e (pii ciiiporlail la fiipoimeric dont il était accusé, puisfpi'elle ne i)OUvail porter que sur un iiiaiclié (pi'il jji'otcstait éti'e faux, et déclara enbn (pi'il était prêt de h ver la main s'il plais;iit à la cour, et de rariiriiier tel , et

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qu'il n'i'ii avait jamais fait aucun. C'était où l'attendait sa partie et le piège qu'elle lui avait tendu. L'avocat qui en avait eu l'adresse le provoqua au serment sur l'offre qu'il en fiiisait lui-même; il la réitéra, et dit qu'il n'attendait, pour le faire, que la permission de la cour. » Ce n'est pas la peine, dit alors ce même avocat, puisque vous y êtes résolu , et que vous l'offrez de si bonne grâce. Voilà ajouta-t-il, en secouant sa manche, qui cachait sa main et un papier qu'elle tenait, voilà une pièce entièrement décisive, dont je demande à la cour de faire la lecture; » et tout de suite il la fit. C'était le marché original du prieuré, signé de l'abbé Tencin, qui prouvait la simonie et la friponnerie à n'avoir pas un mot à répliquer. La pièce passa aussitôt entre les mains des juges, qui furent indignés de la scélératesse et de la hardiesse do Tencin. L'auditoire en frémit, qui, excité par M. le prince de Conti , fit une risée et une huée à plusieurs reprises. Tencin, confondu, perdit toute contenance, fit le plongeon, et tenta de s'évader; mais sa partie, qui s'était flattée de l'enferrer comme elle fit, s'était à tout événement pourvu de trois ou quatre gaillards, qui, sans faire semblant de rien, s'étaient mis à portée de l'abbé, et l'empêchèrent de sortir de sa place. Cependant ^Fesmes, premier président, alla aux opinions, qui ne durèrent qu'un instant, et où M. le prince de Conti ni les pairs qu'il avait me-

iR'S ne fiuviU point , parce qu'ils n'avaicMU pas assisté aux plaidoiries pi'écédeutes. Le [)reurierpiésideut reuiis en jdace prononça un arrêt sanj^lant contre Tencin, avec dépens et amende, qui est une flétrissure , puis fit avancer Tencin , et l'aduionesla cruellement sans épargner les termes les plus fîlcheux et de la voix la plus intelligi])le. Il la finit par le condamner à une aumône, qui est une peine infamante. Alors les huées recommencèrent; et, connue il n'y avait plus rien ;\ ajouter , l'abbé Tencin ne trouva plus d'obstacle pour si^ couleihonteusement dans la presse et se dérober aux regards des honnêtes f^cns et ;iu\ insultes de la canaille. Ce jugement se répandit à l'instant par tout Paris av(îc l'éclat et le scandale qui en étaient insé- ])arables.

Tout autre que l'abbé Dubois aurait changé d'agent pour IU)me, mais celui-ci se ti'ouvait Irllement à son |)ointet dans ses m(Rurs, et ses talents lui scMublén'nt si difficiles à nissembler dans im auti'e, (pi'il le lit paitir dès le huidemain pour le faire disparaître , vA par là faire cesser plus tôt ce que sa présence eiH renouvelé. Dubois eut laison sans doute. Ce n'était ni du mérite ni de la nciIii qu'il attendait le cardinalat. Son négociateur était supérieur à tout autre j)our faire \aloii' utiieuKînt l'or, l'inlrigue elles divers ressorts où l'abbé Dubois avait établi toutes ses espérances.

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Me trouvant vers le même tcjups au Palais- Royal, dans le cabinet du régent, et lui reprochant son abandon aux intérêts de l'Angleterre , il entra en discussion, il convint avec moi de beaucoup de choses, et peu à peu que j'avais raison. Cela m'encouragea, de sorte qu'après l'avoir battu sur ses objections par rapport à ses entraves avec l'Angleterre, je lui dis qu'il n'avait qu'à voir où l'intérêt personnel de l'abbé Dubois l'avait conduit ; que je lui avais souvent dit qu'il ne songeait qu'à être cardinal, et que toujours, lui régent, s'était récrié d'indignation , vraie ou feinte, et qu'il le ferait mettre dans un cul de basse-fosse s'il le surprenait dans une telle pensée; que néanmoins rien n'était plus vrai ; que je ne lui enviais le cardinalat en aucune sorte , qu'il ne serait pas le premier cuistre ni le centième qui le serait devenu; qu'un régent de France, tel qu'il l'était, devait assez se sentir et être en effet assez considérable pour pouvoir récompenser d'un chapeau qui que ce fût, surtout un honune qui avait le vernis d'avoir été son précepteur, et acquis depuis le caractère épiscopal d'un grand siège et celui de ministre très-principal ; mais qu'il était vrai que je ne pouvais souffrir que rabl)é Dubois se fît cardinal par l'autorité que l'empereur exerçait despoli(iuement à Rome, et par le crédit tout-puissant du roi d'Angleterre sur l'empereur. « C'est pour cela, ajoutai'

252 IX UtGEM ET L\ CUIR DE FRANCE,

ji% (ju'il \uus a lail cnlièicmciil passer sous le Joli*; des Anglais, el (lu'il a été leur hoinnic auprès de vous plus que ne le fut jamais l'iiupudeul Slai rs, son bon ami; el maintenant il vend, pour son chapeau, la France, l'Espagne, le connnerce de toules les nations de rEuro[)e à rAngleten*e sans le moindre retour; se vend en même temps à eux cl s'applaudit de sa ti'aliison et de sa ruse, cpii lui \a incessanunenl procurer le chapeau au(|U('l voli'c; considération n'aura [)as la moindre part, mais la seule autorité de rem[)ereur, par la vive et pivssanlo entremise du roi d'Angleterre, ou plutôt en vertu du traité secret de ses ministres avec l'ahhé Dubois. »

L'impression de ce vif et Irop vrai raccourci (h^ la conduite de l'abbé Dubois, si pourpensée et si bien suivie, happa le régent au delà de ce que je l'ai janiîiis vu. Il s'appuya les coudes sur la table qui était enlie lui et moi, se prit la tète entj*e ses deux mains et y dcnicura (juchiue peu en silence, le nez presque sur la lable. C'était sa ra(;on (piaiid il était assis et fort agité. Knhn il se leva tout à couj), lit (pielqu(,'s pas sans parler, puisse prit à se; dire à soi-même : " Il l'aut chasser ce cocpiin. — Mieux tard (pic jamais, rej)ris-j(' ; mais \ous ireii f»'rez rien. » Il se promena un |)('ii en silence a\ec moi. Je rexaminais cepeiidaiil, el j»' lisais sur s(Ui vi.siige et dans loule sa conleiianee la \i\e persua-

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sioii de son esprit, même de sa volonté, combattue par le sentiment de sa iaiblesse , et de l'empire absolu qu'il avait laisse prendre sur lui. Il répéta ensuite deux ou trois fois : « Il faut l'ùter, » et comme l'babitude me le faisait connaître très-distinctement, je croyais à son ton et à son maintien entendre tout à la fois l'expression la plus forte d'une nécessité instante et de l'insurmontable embarras d'avoir la force de l'exécuter ; dans cet état, je vis clairement qu'il ne me restait plus rien à dire pour arriver à la conviction parfaite de la nécessité urgente de cbasser l'abbé Dubois; mais que pour lui en inspirer la force, mes paroles seraient inutiles, et ne feraient qu'affaiblir celles qui lui avaient fait une si forte impression , parce qu'elles ne feraient que le dépiter en lui faisant sentir plus fortement sa faiblesse , sans lui donner la force de la surmonter. Cela m'engagea à me retirer pour le laisser à lui-même, et le soulager de la peine et de la bonté de me voir le témoin de ce combat intérieur. Je lui dis donc que je n'avais plus rien à ajouter à une matière si importante à l'État, à toute l'Europe, singulièrement à lui-même, que je le laissais à ses réflexions , et qu'il ne me restait qu'à désirer qu'elles eussent sur lui tout le pouvoir qu'elles devaient avoir. Il était si occupé qu'à peine me répondit-il je ne sais quoi, et me laissa aller sans peine contre son ordinaire toutes les fois

(lii'il se li'uuvail Tort agile. Jo m'en allai roiilenl d'avoir rempli mon devoir par une conversation si lorle et si nécessaire, mais avec peu d'espérance du fruit qu'elle devait si naturellement produire.

Achevons cette matière tout de suite , ti'op intéressante et trop curieuse pour ôtre interrompue et en faire à deux fois; trois semaines à peu près se passèrent sans ([ue j'aperçusse rien que d'ordinaire en M. le duc d'Orléans avec moi. Dans mes jours de travail, il ne me parla ni d'alfaires étranfrères ni de ra])l)é Du])ois; de mon c(Mé , je me J,^•lrdai bien de lui vu ouvrir la l)ouche. Néanmoins, j'avais su (|ue le lendenuiin de la conversalion que je viens de racontei-, il \ avait eu tant de hruil et si long" par l'cprises entre M. le duc d'Orléans et l'ahbé I)ul)ois, ([ue les clwunbres voisines s'en étaient fortement aperçues, malgré les pièces \ides entre deux, et je fus informé aussi que M. le duc d'Orléans avait paru longteUq)s occupé et de mauvaise Immeur, lui (pii n'en montrait et n'eu avait même connue jamais. En même temps l'abhé Dubois était ))lus furieux et plus intraitable (pi'il ne l'avait jamais païu. J'en conclus de jjIus en i)lus la volonté et la faiblesse; ([u'il y avait eu des reproches et des éclats (pii ne menaient ;\ rien, car il n'y avait qu'à le ( liasser sans b; voir et sans donner prise à la faiblesse; (Milin (pie cette faiblcRftc rrnqjoricrait sur les |>lus inqjorlanles consi-

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dérations, et que Uabbé Dubois demeurerait le maître. Je ne me trompai pas.

Mais, pour achever le coup de pinceau, je joindrai ici ce qui arriva peu après à Torcy, et qu'il m'a conté lui-même. Quelques mesures que prit DulDois pour cacher ses machines à Rome , Torcy vit tant de choses par le secret de la poste , qu'il crut devoir avertir M. le duc d'Orléans des menées (le l'abbé Dubois à Rome. Il lui dit donc, avec sa mesure accoutumée , que si cet abbé y travaillait pour son chapeau de l'aveu de Son Altesse Royale, il n'avait rien à dire; mais que, dans l'incertitude, il avait cru de son devoir de l'avertir de ce qu'il en voyait. M. le duc d'Orléans se mit à rire. « Cardinal, répondit-il, ce petit faquin; vous vous moquez de moi; il n'oserait y avoir jamais songé. » Et sur ce que Torcy insista et montra les preuves , le régent se mit en colère, et dit que si ce petit inqnidcnt se mettait cette folie dans la tète, il le ferait mettre dans un cul de basse-fosse. Ce même propos fut répété à Torcy deux ou trois fois, c'està-dire toutes celles que Torcy lui rendait un nouveau compte de ce qu'il trouvait dans les lettres étrangères sur la continuation de l'intrigue pour ce chapeau. Enfin, la dernière fois, qui fut proche du temps que ce chapeau fut obtenu, Torcy reçut la même réponse avec la même colère ; mais le lendemain précis de cette réponse, Torcy étant allé

au l\\lais-Koyal, M. \c diu' irOrlcans l'appela, le lira dans un coin, et lui dit : «* A propos, monsieur, il faut écrire de ma part à Rome pour le chapeau de M. de Cambrai; voyez à cela, il n'y a pas de temps à perdre. » Torcy demeura sans parole eomme une statue, et le régent le quitta dès qu'il lui eut donné cet ordre avec le môme sang-froid (pie s'il ne se (ùt pas emporté là-dessus avec Torcv la veille, et (pi'il eût toujours été question entre lui et Torcy de favoriser l'abbé Dubois à Home. C'est bien de ceci qu'on peut dire C(^ mauvais proverbe : cela lève la i)aille. Aussi Torcy n'en pouvait-il revenir, non de la eonduite actuelle de M. le duc d'Orléans sur ce chapeau , non qu'il n'eût toujours soupçonné de la comédie dans les réponses menaçantes de M. le duc d'Oiléans là-dessus, mais de la transition en vingt-(iuatre heures de ces mêmes menaces de cul de basse-fosse, tout archevêque (pi'il fût, à ordonner à Torcy, qui ne lui en donnait aucune occasion, et cpi'il appela exprès, d'écrire à Rome en son nom, de hii i-é^eiil , pour favoriser le chapeau de l'abbé Dubois, avec la li'aïKpiillilé la plus parfaite : Ici était le terrain d'alors.

Il y avait déjà (pK.'bpie temps (|ue l'abbé Dubois avait persuadé au caidinai de Kohan (ju'd le ferait premier ministre, s'il voulait aller à Rome presser son chapeau. Rohan se |)réparail au départ avec de ^^randes sommes (pie Dubois lui faisait donn'T

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 227

par M. le duc d'Orléans, pour le défrai de son voyage, lorsqu'on apprit par un courrier du jésuite Laffitteau, évêque de Sisteron, que Dubois tenait à Rome avec d'autres agents encore, la mort du pape Clément Xr, le 19 mars, n'ayant guère été que vingt-quatre heures malade, à soixante et onze ans, près d'onze ans de cardinalat et un peu plus de vingt ans de pontificat. Il était de Pesaro, où les Albani étaient peu de chose. Nos cardinaux se pressèrent d'arriver à Rome , où Rohan trouva le pape fait. Tencin et Laffitteau avaient fait leur cabale et tiré un billet de la main du cardinal Conti, par lequel il promettait, s'il était élu pape, de faire incontment après Dubois cardinal ; ce billet fut donné assez longtemps avant la maladie du pape pour avoir le loisir de former la cabale.

Clément XI, qui avait plusieurs descentes, menaçait d'une fin prochaine et prompte. Il était fort gros , rompu aussi au nombril , relié de partout et soutenu par une espèce de ventre d'argent, en sorte que l'accident le plus léger et le plus imprévu suffisait pour l'emporter brusquement, connue il arriva en effet. Dubois, informé du billet et du succès de la cabale , fut si transporté de joie de la mort du pape, qu'il ne la put contenir ni l'imprudence de dire qu'il ne fallait pas d'autre pape que

\. En «72».

t2S LE RÉGENT ET LA COUR DE FRANCE,

C.onli. M. le duc d'Orléans m'en parla aussi comme d'un sujet qu'il désirait passionnément , sur lequel il pouvait compter, et qui, selon toutes les mesures et les apparences, serait élu, mais sans me rien dire de la convention du cardinalat. Conti fut élu en eil'et le 8 mai au matin , le trcnte-huilème jour du conclave. La joie de M. le duc d'Orléans parut grande à cette nouvelle ; Dubois ne se possédait pas, et ne lui pas trois mois sans recevoir cette calotte si ardemment désirée et si monstrueusement procurée.

Cependanl à mesure que le temps s'écoulait depuis l'exaltation du pape, et qu'il était vivement pressé de tenir à l'abbé Dubois la parole qu'il lui avait donnée par écrit au cas qu'il fût élu pajjc, l'impatience de Dubois croissait avec ses espérances, et ne lui laissai! plus de repos. Il se trouva bien étourdi quand il ap[)rit que U) pape avait fait cardinal tout seul, le 10 juin, son frèi'e, évéfpie de Terracine depuis dix ans, uioine bénédictin du Monl- Cassm. Dubois s'attendait (ju'il ne se ferait point (le promotion sans qu'il en fût et jeta feu et llaïumes. Son atlenlc ne fut pas lon^^ie : un mois après, le 16 juillet, le pa|)e le lil eaidiual avec don Alexandre Albani, neveu du leu [)a})e et frère du cardinal camerlingue. Il en i-e(;ut la nouvelle et les compliments avec une joie extrême, mais (pi'il sut contenir dans quelque décence, el m domier Inul

sous LA MINORITÉ DE LOUIS XV. 229

riionneur à la protection de M. le duc d'Orléans , qui, comme on l'a vu, y eut peu ou point de part. Mais il ne se put empêcher de débiter à tout le monde que ce qui l'honorait plus que la pourpre romaine était le vœu unanime, et l'empressement de toutes les puissances à la lui procurer, à en presser le pape, et à désirer que sa promotion fût avancée sans attendi*e leurs nominations et la promotion des couronnes. Il s'éventait là-dessus, et ne pouvait finir sur ce chapitre qu'il recommençait à tout moment, et dont personne ne fut la dupe.

Quoique nous fussions au point où on l'a vu ici , je crus devoir mettre M. le duc d'Orléans à son aise entre Dubois et moi, avec lequel j'allais avoir un commerce nécessaire et forcé, puisque je venais alors d'être nommé ambassadeur extraordinau'c en Espagne. J'allai donc chez lui, où il me combla de respects, de compliments, de protestations, de reconnaissance de l'honneur que je lui faisais, sans parler du passé. Quoiqu'à la façon dont nous étions ensemble, et à l'occasion qui jn'amenait chez lui, la visite fût de cérémonie, et qu'il y eût un monde infini, il en usa avec sa calotte rouge qu'il venait de recevoir des mains du roi, comme si elle eût été encore noire, me lit litière de la main, de termes de respect, de conduite jusqu'au Jjout de son appartement , et à la petite cour où il aboutissait. M. le duc d'Orléans me témoigna beaucoup

♦30 I.K UKGKM KT LA COLU 1)K FRANCE,

i\c giv do celle déiiiaiclie de ma pari, et je ne rencontrai pins le nonvc.in c.iidinal cluv. ce piinc(* (pi'il ne >inl à moi, se r(M'uinl an\ portes et ne me lit meiveilles, anxqnelles je n'avais garde i\c me liei". En recevant sa calotte des mains dn roi, il (létaclja de son col sa croix épiscopale, la présenta à l'évéqne de Fréjns, lui dit ({u'elle portait bonhcnr, et (pic c'était pour cela (ju'il le priait de la porter [)oni- l'amour de lui. Fréjus rougit et la recul avec beaucoup d'end)arras. Cette croix, quoique faite connue toutes les autres, avait pourtant une façon très-remarqual)le, et qui la faisait parfaitement distinguer. Fréjus, exposé à rencontrer lrès-fré(iuennnent le cardinal nouveau chez le roi, n'osa ne pas porter cette croix assez souvent.

Dînant dans ces premiei's jours, ayant celle f roi\ à son col chez la duchesse de Lude, avec .M. et Mme t\r Toi'cy cl hoime compagnie, lAIme de Torcy , (pii n'aimait [)as Dubois, et (pii fort Ainand , clait loit mécontente d(î l'ardente conduite de Fréjns sui- la conslitution, et conti'e ce rpron taxait de jansénisme, cl accoulumée à i\i\oir \\i si longicmps c(»mm»'nsal cl conq)laisanl de sa maison, rcnli» piil sur celle ci'oi\ à lablc a\('c beaucoup d'espril, de licence et d'aigreur, lond)anl hiir tous 1rs fleu\ avec une linesse aiguë el mil Fréjus dans un l< I désordre rpi'il ne saNait plus où H en é|;iil, saii^ rpir |,i eouq)agnie ipii s'en aper«:ul

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et qui souffrait de cette scène en pleine table, pût l'onipre les chiens de cette chasse qui dura fort longtemps , et que Fréjus n'a jamais pardonnée à Mme de Torcy, ni môme à son mari, quoiqu'il n'y eût rien mis du sien. Il était trop sage et trop mesuré pour n'en avoir pas été très-emharrassé lui-môme, et à la vérité ce fut une grande imprudence à Mme de Torcy.

L'abbé Passarini , camérier d'honneur du pape , étant arrivé avec le bonnet, le nouveau cardinal le reçut des mains du roi, et fît ses visites au sang royal avec les cérémonies accoutumées. Il avait eu [)rès de deux mois à s'y préparer, et il faut avouer qu'il en profita bien. Il avait un compliment à faire à Madame et à M. le duc et Mme la duchesse d'Orléans, dans l'audience de cérémonie qu'il en eut; car pour les visites aux princes et princesses du sang, ce ne sont que visites et compliments en cél'émonie, mais ce ne sont pas des audiences avec un compliment en forme qui est une petite harangue. Il devait ])ien s'attendre à ce (|ue Madame souffrirait (If le recevoir en cérémonie, de le saluer et de lui (lomier un tabouret, et Mme la duchesse d'Orléans de lui donner un siège à dos, après l'avoir AU si longuement si petit compagnon, et Madame qui ne lui avait jamais pardonné le mariage de son fils, qui l'avait traité toujours avec le plus grand mépris , parlé de lui sans mesure , et demandé

2;;-2 Li: iu:gem i:t i.a colu dk fuance,

roinnic on l'a mi pour loiUc grâce à M. lo duc (rOrléans, le jour de sa régence, de n'einplo>er à rien ce petit fripon-là qui le vendrait et le déshonorerait. Le cardinal Dubois se composa, pai'ul devant Madame i)énélré de respect et d'embarras. 11 se prosterna comme elle s'avança pour le saluer, s'assit au milieu du cercle, se couvrit un instant de son bonnet rouge qu'il (Ma aussitôt, et lit son compliment, il commença par sa propre surprise de se trouver en cet état devant Madame , parla de la bassesse de sa naissance cl de ses premiers emplois, les eiuploya avec beaucoup d'esprit et en termes fort choisis à relever d'autant plus la bonté, le co'ui' et la puissance de M. le duc d'Orléans, (|ui de si bas l'avait élevé où il se voyait, se ht une leçon de n'oublier januiis ce (pi'il avait été, pour sentir toujours plus vivement ce (pi'il (levai! à ce prince, et employer tout ce qui pouvait être en lui, sans se louer ni s'applaudir le moins du monde, ])Our le servir, car la mcjdeslie surnagea toujcjui's dans ses discours d'audiences, donn;i un encens délicat à Madame, enhn se conlondit en respects les plus ]>rofonds et en l'econnaissance. Il parla si judicieusement et si bien (pie, ([uehpie indignation (pToii eût contre sa personne et sa fortune, tous (ciis qui l'cntendirenl eu hu-ent charmés, et MadauM^ elle-niéme ne put s'empêcher, après (pTil lui sorti, (le louer son discours et sa contenance, tout

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