‹ Le cardinal WisemanChapitre 21 sur 106 · Souvenirs sur les quatre deimiers Papes^ ch. vm, p · texte numérisé non relu

Souvenirs sur les quatre deimiers Papes^ ch. vm, p

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succéda dans la charge de recteur ^ Dès lors, oh remarqua dans sa vie un grand changement auquel, du reste, les circonstances Favaient préparé. Les Horae Syriacx lui avaient déjà fait un nom dans le monde savant, et les visiteurs de Rome le recherchaient comme un personnage de distinction. Sa fonction de principal prédicateur anglais à Rome faisait rechercher ses avis et sa direction par les nombreux Anglais en voie de se réconcilier avec l'Église catholique, et cette charge le revêlait en quelque sorte du prestige attaché au représentant officiel des Anglais catholiques à Rome. Un journal trop sommaire pour qu'on puisse le citer textuellement nous fournit des indications sur sa vie de chaque jour, en 1828, et le changement d'habitudes apporté dans son existence. Jusque-là timide étudiant, il s'était peu lié en dehors du Collège ; mais à partir de la promotion à Tépiscopat du D*" Gradw ell et du succès de son livre, on le voit rechercher volontiers la société et correspondre avec les savants de tous les pays. Sa vie de Collège déjà si remplie par la lecture, les cours, la prédication, Tétude de la musique et de la critique artistique, se trouve désormais surchargée encore de relations extérieures : « Quand donc serai-je de nouveau tranquille avec mes livres! » écrit-il le 12 juillet, après un mois d'incessantes alternatives d'affaires, de relations de société et de laborieuse correspondance.

Voici, glanés dans ce journal, quelques exemples de ses occupations quotidiennes : le 24 juin, consécration du D' Gradwell; le cardinal Zurla, successeur du grand

1. Il avait d'abord été nommé recteur temporaire oupro recteur. Mais sa nomination devint définitive au mois de décembre suivant.

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Consalvi comme cardinal protecteur du Collège, officie. Wiseman dirige le chant. (Les versets alternés du Te Beum^ remarque -t-il, étaient à quatre parties, sans orgue.) Personnages assistants : Les Monsignori Nicolaï, Testa, Baines, Gasparini (l'ami intime de Léon XII), Capaccini (Fex-secrétaire de Consalvi), Lord Arundell de Wardour, M. Colyar (dont le nom est familier à ceux qui ont lu le récit de la visite de Macaulay à Rome en 1838), les abbatiTesidi, Santucci et Fornari (plus tard cardinal). Suit le dîner, puis les promenades et les vêpres à Saint- Jean-de-Latran. L'âme musicale de Wiseman tressaille au chant des psaumes, spécialement du Credidi et du Beaius vir. Le jour suivant est consacré à accompagner le D" Gradwell dans ses visites de cérémonie à divers cardinaux, et à fixer une audience au Vatican. Il dîne chez le duc Torlonia, où il se rencontre avec Lord et Lady x\rundell, M°® Mendoza, deux russes, Herr Thorwaldsen, le grand sculpteur, et d'autres personnes. Ensuite visite à la villa Borghèse et, le soir, réception chez la princesse Massimo. Une longue causerie avec Lady Westmorland et un court entretien avec le cardinal Gregori sont mentionnés. Le 28 juin est employé à écrire son discours d'installation comme recteur et à préparer la messe en musique de Zingarelli (n** 2). On trouve, quelques jours après, dans le journal, des indications sur les occupations qu'amènent parfois les répétitions de musique. Il copie lui-même les partitions, quand il s'agit de morceaux qu'il aime et qui n'ont jamais été publiés ; or, les exécutants à munir de partitions comprennent non seulement un chœur, mais deux violons, un violoncelle, deux clarinettes, sans compter l'organiste, tous résidents au Collège.

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Le 1*" juillet, mention d'une visite à Sir W. Gell et à M^"" Tesla occupé à lire la Mythologie Egyptienne de Pritchard. Puis vient une autre visite à l'atelier de Kelsall sur la Piazza Barberini. Wisenrian admire sa statue du Discobole « visant le but avec son disque; c'est rinstant qui doit agir le plus vivement sur son expression, car ensuite Tobjet principal à représenter ne serait plus qu'un jeu de muscles ». Kelsall lui montre aussi Fébauche du monument d'une ambassadrice dé Hollande. « Elle sera représentée couchée, juste, au moment de son dernier soupir, le crucifix sur la poitrine, levant les yeux dans un dernier effort sur sa fille qui, sous la forme d'un ange, vient l'appeler. L'idée de l'artiste s'appuie sur un fait. La comtesse était demeurée plusieurs années inconsolable de la mort de sa fille, et je crois que sa douleur avait hâté sa fin, quand, peu d'instants avant d'expirer, elle se ranima et s'écria : «Je vois ma fille qui vient me chercher. » Immé* diatement après elle rendit l'esprit. De chez Kelsall, nous allâmes à l'atelier de De Fabri, pour voir sa maquette du monument du Tasse. »

Un peu plus tard, dans la journée, il serend à la réception de la comtesse Carpegna et mentionne une « conversation sur l'idéologie et la mémoire, à propos d'une attaque de paralysie qui avait frappé M«^ Mario et lui avait enlevé la mémoire des substantifs. Fornari rappela le bibliothécaire de Milan, Mazzùchelli, qui avait si totalement perdu la mémoire qu'il dut prendre un maftre d'écriture et de lecture. »

Les 5 et 9 juillet, audiences du cardinal Zurla et du Pape. Dans cette dernière, Léon XII accorde le titre de docleur honoraire en théologie au D"" Griffiths, plus tard

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vicaire apostolique du district de Londres et alors président de Saint-Edmund's Collège, à Hall. Quelques jours plus tard, après le départ du D''Gradwell,nous trouvons une lettre d'Ackermann, datée de Vienne, Tentretenant d'une appréciation récente des Horse Syriac-œ, dans une revue autrichienne. Celte lettre et des extraits d'arabe qu'elle renferme sont envoyés par Wiseman à M. d'Allemand, professeur à l'Apollinaire, et ensuite discutés avec lui. Dîner au Palazzo Rospigliosi, chez Lady Westmorlànd. Présents : Lady Campbell, Marchesa de la Grua (avec laquelle il s'entretient de l'Espagne), les Giuntatardi, D'' Nott, ex-précepteur de la princesse Charlotte, actuellement occupé à collationnor lès manuscrits du Dante à la grande bibliothèque bénédictine du Mont-Cassin. « Comme j'allais me retirer, Lady Westmorlànd me rappela, me fît asseoir auprès d'elle... et se laissa aller à ses griefs sur le compte desBlessington. Par bonheur, Lefrd Dudley Stuart se présenta, et à VAve Maria je m'éclipsai ; sic me servavit Apollo. »

Les quelques jours suivants sont entièrement consacrés à la préparation des conférences sur l'Eucharistie. Le 23 juillet, dîner chez le cardinal Zurla; parmi les convives, les Monsignori Testa et Gasparini. Le premier informe Wiseman de l'intention du Pape de fonder une Société orientale dont le recteur sera membre. Le 30, long entretien avec Monsignor Maï. Celui-ci et Monsignor Testa « avaient mille questions à lui poser sur les agissements d'O'Connell », ce qui nous rappelle que l'émancipation des catholiques en Angleterre était à l'ordre du jour. Le coup d'O'Connell posant sa candidature dans le comté de Clare, afin d'accentuer aux yeux du monde l'injustice de son exclusion pour cause de religion, est

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exactement noté dans le journal de Wiseman, quelques jours plus tard.

La note du 2 août commence ainsi : « Mon anniversaire de naissance. J'ai maintenant vingt-six ans accomplis. Hit la messe pour moi-même afin d'obtenir que cette nouvelle année et les suivantes soient mieux employées pour les autres et pour moi que les précédentes. Pris de bonnes résolutions ; puissent-elles ne pas ressembler à tant d'autres qui se sont évanouies avant elles. »

Ce journal finit à Tautomne. Nous y trouvons, en août, une excursion à Monte Porzio, des visites a plusieurs bibliothèques, en particulier à celles de San Agostino et de la Minerve ; de savants entretiens avec le professeur» M. d'Allemand ; une échange de lettres avec Ackermann et Volke; un déjeuner chez le cardinal Zurla. A noter une mention incidente d'un autre étudiant à Rome, destiné comme Wiseman à devenir lui aussi cardinal de langue anglaise. Le 25 août, « CuUen vient me demander de l'accompagner à Frascati pour voir lejeune M. Hillyer... qui vient de se faire catholique ».

Le même jour, allusion à la mort, pleine de ferveur et de consolation de deux étudiants du Collège : « Quand je considère, dit-il, que les plus vertueux disparaissent d'au milieu de nous et qu'il ne reste pour soutenir la sainte religion de Dieu que de pauvres misérables comme moi, je redoute que les jugements du Seigneur ne s'appes intissent sur nous et que nous ne soyons laissés en ce monde que parce que nous ne sommes pas dignes de jouir de lui au ciel. Puissent les exemples qu'il nous a donnés ne point être perdus ! Que le monde semble petit, vu du lit de mort d'un homme juste ! »

Une anecdote racontée à dîner par un des invités de

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Wiseman montre un côté caractéristique des mœurs italiennes. « Le régisseur de la famille Pallavicini, Goh, le père du professeur de ce nom à la Sapience, était allé pour affaires en Calabre. Un jour qu'il se trouvait dans un village de ce pays, il sentit tout à coup un choc sur Tépaule ; il regarde autour de lui et voit appuyé sur son épaule un canon de fusil ; le coup part, et un homme s'affaisse devant lui : « Non e nienle, dit tranquillement « le meurtrier, en voyant son étonnement, era un mal « creato,^^ Golt reprit en hâte le chemin de Rome. »

D'autres notes rappellent des dîners chez le duc Torlonia et chez Lord Arundell ; une conversation avec Monsir gnor Testa sur un manuscrit égyptien du temps de Socrate, récemment découvert; une entrevue avec le patriarche de Jérusalem, dont le diacre, Hazar, avait échangé avec Wiseman une correspondance en syriaque; une invitation aux Monsignori Testa et Maï à venir passer quelque temps à la maison de campagne du Collège, à Monte Porzio.

Le séjour annuel à Monte Porzio, qui eut lieu comme de coutume en 1828, dans le courant du mois d'août, fournit à Wiseman une des principales occasions qu'il eût de s'initier à la vie de la campagne en Italie et de bien connaître les paysans italiens, dont il garda toujours un bi affectueux souvenir.

Porzio est lui-même un type de village italien; la beauté de la campagne environnante en fait l'idéal théâtre de la vie des champs. « Comme la plupart des villages du territoire de Tusculum, celui-ci est placé sur un monticule qu'on dirait sorti du sein des vallées environnantes, tant sa forme est régulière, gracieusement arrondie et ornée des teintes les plus variées ; il est couvert d'une végéta-

lion si luxuriante des trois dons par lesquels « les tommes se sont multipliés » (Ps. IV, 8), que le village et son église semblent non pas assis sur le eommet i'un rocher, mais à moitié couchés sur un lit d'oliviers, de vignes et de blé ondoyant, qui croissent jusqu'au seuil des maisons. Tandis que l'entrée et la façade de cette villa donnent sur les rues régulières de la petite ville, les murs du jardin s'étendent sur le sommet même de la eolline. De tk le regard, après avoir plongé d'abord dans les profondeurs de la vallée, qui est traversée dans toute sa longueur par une route bordée d'arbres, remonte ensuite le long d'une belle rampe couverte de vignes et d'oliviers et couronnée par un massif de hauts châtaigniers, l'arbre à pain du paysan italien. Dans le lointain s'élève un rempart rocailleux de forme circulaire, débris sévère et menaçant de l'ancienne citadelle de Tusculum. Au haut de la façade en bloc de rochers, les étudiants anglais ont planté une grande croix » ^ .

C'est là, donc, que le Collège anglais passait les trois mois d'été en villégiatura, et Wiseman y goûtait les charmes de la vie à la campagne, en Italie, tout en régissant la propriété du Collège, ses vignes, ses champs de blé, sa ferme et ses troupeaux. Tous les serviteurs du Collège étaient italiens, et ces paysans devinrent ses auxiliaires quotidiens.

Ce sont les attaques injustifiées de voyageurs anglais protestants contre les coutumes religieuses des paysans italiens qui inspirèrent à "Wiseman la description pittoresque de ces coutumes, qui donnaient tant d'attraits à

1 Souvenirs, ch. x, pp. 12 et suiv.

ÉTUDES ORIENTALES 8l

ses vacances de Monte Porzio. Un touriste anglais avait qualifié de « bouffonnerie » la festa d'un village et déclaré qu'un tel spectacle lui faisait « mépriser de tout son cœur » les villageois. Wiseman ne pouvait laisser passer de telles appréciations sans prolester. Témoin habituel de la noblesse, de la beauté ajoutées à la vie de ces paysans par leur assistance quotidienne à la messe et par leur festa annuelle, il s'est plu à décrire l'innocence, le bonheur, la simplicité de leurs mœurs. Et, au cours d'une réponse indignée, il oppose le témoignage d'un ami des paysans vivant au milieu d'eux aux superficielles critiques d'un touriste qui ne fait que passer. « Je me rappelle, dit-il, des impressions que rien n'effacera de mon cœur, et dont les mesquines critiques de ces voyageurs de passage ne font que raviver la fraîcheur et la beauté. » Et il se laisse aller à décrire les scènes dont il fut si souvent le témoin et les sentiments qu'elles éveillaient en lui. 11 s'arrête, en particulier, au spectacle de ces villageois se rendant en foule à la messe matinale pour se préparer au labeur quotidien : « Pénétrez un matin avant l'aurore dans un village d'Italie, et vous verrez la population entière se presser à l'église, y assister comme le dimanche à l'office divin, et vous entendrez les voix claires et joyeuses chanter en chœur les litanies. Puis, quittant le sanctuaire où ils sont venus appeler les bénédictions du ciel sur leur labeur quotidien, les villageois se dispersent en groupes joyeux le long de la colline, pour cultiver la vigne, en mêlant au chant de l'alouette leur sonore riiornello ; les petits enfants trottinant en joyeuse hâte devant les gens d'âge mûr, plus rassis, dans leurs pittoresques costiimes, jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans les champs de vignes et d'oliviers qui

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borJent le chemin, pour peiner tout le long de la journée brûlante. »

Wiseman assista plus d'une fois à la fesia annuelle du village en Thonneur du saint patron, et il en a gardé un gracieux souvenir : « Dès l'aube vous êtes éveillé par le carillon des cloches et le fracas de cent petits mortiers dont les échos des collines voisines répètent les bruyantes décharges, comme pour accepter l'invitation joyeuse qui leur est adressée. Sans crainte, dans ce délicieux climat, que le mauvais temps vienne interrompre votre promenade dans Tair pur et parfumé, sortez et admirez les préparatifs de la fête, inspirés par un bon goût naturel et exécutés avec une naïve simplicité. »

Voici les arcs de triomphe, festonnés de verdure ; des draperies où se déroulent en excellente latinité des inscriptions en l'honneur du saint. Des sonnets à sa louange, œuvre du poète du village, sont affichés aux portes de Téglise.. La fanfare, revêtue de son riche uniforme des fêtes, se prépare à jouer son répertoire. Puis, lorsqu'arrive l'heure de la grand'messe, on voit s'approcher les habitants du village et des hameaux voisins dans toute la « splendeur de leurs élégants et riches costumes, flot incessant qui de toutes parts afflue dans l'église aux portes grandes ouvertes, tout cela, sous la voûte sans nuage d'un ciel d'été, dans l'enceinte d'une verdoyante châtaigneraie, devant un horizon de hautes montagnes embrasées des feux du soleil à son lever». L'église ellemême a été « décorée et illuminée, grâce à leur volontaire munificence; on s'est assuré, pour la solennité du jour, la meilleure musique que peuvent fournir les villes voisines». La procession comprend «les diverses confréries avec leurs bannières et leur croix » . Les litanies du soir

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sont chantées par toute la paroisse, et «l'orgue est impuissant à dominer ce chœur de milliers de voix ».

C'est la religion qui est le vrai lien social des paysans italiens ; elle est un des éléments essentiels de leur vie locale ; et la festa est pour un Italien la manifestation extérieure de la religion nationale. « L'organisation municipale des villages italiens, dit encore Wiseman, le droit de contrôle que chacun possède sur l'administration locale, semblent expliquer l'attachement des paysans italiens à leur pays ; or, dans un pays . catholique, une fête religieuse est le moyen tout indiqué d'exprimer ce sentiment. » Les notables de l'endroit prennent l'initiative dans toutes les cérémonies, et les plus pauvres paysans, affirme Wiseman, contribuent avec entrain à manifester ces unanimes sentiments de fraternité qui font vibrer tous les cœurs en de telles occasions, et dontl'iniluence se fait sentir en tout temps.

De la dignité naturelle du paysan italien, Wiseman aimait à dire qu'elle se montrait dès l'enfance, et il avait entendu de petites villageoises de douze à treize ans parler avec une attitude et des gestes dignes d'Electre ou deLady Macbeth.

Le côté le plus curieux de la vie italienne n'échappa point à l'observation de Wiseman. La mimique italienne, ce langage muet qui n'a point d'analogue en Angleterre, lui offrait un continuel et amusant sujet d'étude, non seulement parmi les paysans de Tusculum, mais surtout, dans sa forme plus cultivée, dans les villes et spécialement à Naples.

Il nous fait cette description d'une conversation dans un café, suivie du dehors :

« Les gestes succèdent aux gestes avec une merveil-

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leuse rapidité et une grande hardiesse, la tête et le corps s'ébranlent et ne tardent pas à se tordre dans des convulsions sympathiques avec les autres membres; aussi, longtemps avant qu'un sentiment de colère se soit manifesté, un étranger s'imagine facilement que les deux individus qu'il a devant lui sont en proie à un violent emportement, et tous leurs mouvements lui paraissent comme les mouvements de deux énergumènes. Or, pendant tout ce temps, aucun des doigts n'a bougé, les épaules n'ont point fait un mouvement, ni les lèvres un pli, sans que chaque geste eût une raison d'être, c'est-àdire un sens précis et invariable. »

Ce sens déterminé, explique-t-il, est en partie purement conventionnel et en partie dérivé de la mimique naturelle des muets.

« La faim s'exprime en frappant les côtes avec le plat de la main; le geste indique que les deux côtés sont près de se rencontrer, faute de quelque chose pour les tenir écartés l'un de l'autre, ou que le besoin les affaiblit. Mais la faim est fille de la pauvreté : de là vient que le même signe sert à représenter la mère. »

Wiseman donne quelques curieux exemples de toute une conversation mimée. En voici quelques traits :

« Supposons maintenant que vous preniez des renseignements sur un individu avec lequel vous vous trouvez en rapport, et que celui à qui vous vous adressez préfère vous répondre par signes. S'il porte son doigt à son front, ce geste vous indiquera que votre homme ne manque pas d'intelligence. Si le premier au contraire, appuyant son pouce sur sa tempe, laisse la main levée avec les doigts étendus se prolonger en avant, il vous avertit par là que le second appartient à la gent à longues oreilles.

La personne que vous interrogez vient-elle à abaisser avec l'index le coin de sa paupière, c'est pour vous signifier que l'autre est un fin matois et que vous ne sauriez trop être sur vos gardes avec lui; littéralement qu'il louche, et que vous ne pouvez jamais savoir pour certain de quel côté il porte ses regards. Pour faire voir que votre homme est honnête et droit, celui que vous interrogez étendra la main sans hésiter, en réunissant les extrémités du pouce et de l'index, comme s'il tenait une balance en parfait équilibre. Si, au contraire, il accroche ensemble les petits doigts des deux mains et les fait avancer en les écartant de côté et d'autre et en frappant les autres doigts, c'est pour vous informer que l'autre ressemble au crabe et qu'il ne marche pas droit. Le pouce appuyé sur la première phalange de l'index, comme pour le couper, indique que l'individu dont il s'agit «n'est pas plus large que cela», c'est-à-dire qu'il a un petit esprit et des idées étroites. Les expressions qui indiquent le bien ou le mal sont plus difficiles à caractériser, car elles dépendent en grande partie de la physionomie. Le dernier aura pour organe le doigt agité d'une manière négative, tandis que le visage exprimera l'aversion ; d'un autre côté, la main vivement relevée et la tète renversée en articulant un long : « Ah ! » exprimeront le premier.

Voici un autre exemple d'une conversation entièrement tenue par gestes :

« Pour demander si un homme est riche ou non, vous n'avez qu'à jeter de son côté un regard interrogateur accompagné d'un signe de tête, en ayant soin de frapper en même temps sur votre poche ou de frotter l'extrémité de votre index avec votre pouce, comme si vous comptiez de l'argent. Votre silencieux ami, à l'aide des

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signes de tête, des regards et des gestes ordinaires vous répondra : // est pauvre^ ou bien : Il a un petit revenu ; ou enfin : Il est dans ropuletice^ suivant la circonàtance. Dans le dernier cas, sa réponse consistera en un mouvement en arrière de la tète et de la main accompagné d'une sorte de sifflement indéfinissable. Supposons que vous poussiez plus loin vos questions et que, de la voix ou du geste, vous demandiez comment Tindividu dont il s'agit est arrivé à la fortune. La personne que vous interrogez, en passant à plusieurs reprises son pouce d'une tempe à l'autre, vous fera connaître que c'est à la sueur de son front, c'est-à-dire à force de travail et d'application. Mais, si elle ne porte pas la main aussi haut et se contente de saisir sa joue entre le pouce et les autres doigts fermés en secouant la main, c'est un signe que l'intrigue ou les malversations servent de base à la fortune dont vous cherchez l'origine. Peut-être votre interlocuteur, fermant la main, placera-t-il sous son menton son pouce recourbé en forme de crochet : vous comprendrez par là que le richard a fait tourner le malheur des autres à son profit et les a, en quelque sorte, pris à l'hameçon... Supposons maintenant que la réponse ait été défavorable à la condition de fortune de la personne dont vous vous inquiétez, et que vous désiriez savoir comment elle est ainsi déchue de l'heureuse position que vous lui connaissiez autrefois. Pour vous en rendre compte, on aura recours à des gestes non moins variés. Ainsi, par exemple, la personne qui vous a renseigné réunira toutes les extrémités des doigts d'une main, ou même des deux, selon le degré d'emphase qu'elle voudra donner à sa réponse, puis les approchant de sa bouche, elle soufflera dessus, en enflant les joues; et aussitôt les

doigts s'ouvriront et se sépareront comme s'ils étaient dispersés par le souffle qui les a atteints ; le geste indiquenaturellement que la fortune dont vous vous enquérez a été dissipée, on ne sait trop comment, par suite de la négligence du propriétaire. Si on vous avait répondu en fermant le poing, en rejetant la tête en arrière et en dirigeant à plusieurs reprises le pouce étendu vers la bouche, vous auriez pu en conclure que l'ivrognerie était la cause de la ruine de l'infortuné. Le même geste, fait avec les extrémités du pouce et des quatre autres doigts^ dénoterait une extravagance plus matérielle encore, en excès de table de tous genres. Enfin, si votre interlocuteur rapproche sa main gauche de sa poitrine dans l'attitude d'un homme qui tient quelque chose entre le^ pouce et l'index, tandis qu'avec les mêmes doigts de la main droite également fermée il a l'air de tirer avea effort cet objet imaginaire, c'est que le jeu a été l'instrument de la ruine de l'infortuné : en effet, ce geste représente la manière dont les joueurs ont coutume de tirer les cartes de leur main. » L'extrême précision du langage mimé a parfois été utilisée dans quelques circonstances historiques. Wiseman rapporte la tradition qui veut que le jour et Vheure de l'horrible massacre des Vêpres Siciliennes aient été désignés sans l'échange d'une seule syllabe. Mais voici racontée par lui-même une autre anecdote qui donnera une idée plus complète du langage mimé :

« Nous avons été témoins, il y a quelques années, de l'utilité des gestes J^orsque le vieux Ferdinand, l'idole des Napolitains, fut de retour dans sa capitale, après^ l'absurde révolution de 1822, il se présenta sur un balcon à la multitude des Lazzaroni repentants et ravis de

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le voir. Les Napolitains ne parlent jamais, ils crient ; or, pour nous servir d'une expression parlementaire, obtenir la parole au milieu d'un pareil vacarme était une chose à laquelle on ne pouvait pas songer. Mais le roi était un vrai Napolitain, et, si le langage des fleurs lui était inconnu, en revanche il savait à fond celui des doigts. Ce fut donc à ce dernier qu'il eut recours pour se faire entendre de ses sujets. Il leur reprocha leur conduite passée, les menaça de sévir plus sévèrement si de pareils' désordres se renouvelaient, et, après les avoir exhortés à être sages, il leur recommanda de se disperser et de retourner tranquillement chez eux. Chaque geste fut compris, sans qu'il fût besoin d'un mot d'explication, lequel du reste eût été perdu au milieu des cris assourdissants qui s'élevaient de toutes parts '. »

Au nombre des personnages éminents avec qui W iseman se trouva en relations d'intimité, de 1823 à 1829, il faut naturellement compter les cardinaux-protecteurs du Collège anglais qu'en certaines circonstances le recteur avait l'honneur de recevoir soit à Rome, soit à Monte Porzio. Le premier fut le cardinal Consalvi. Bien qu'il fût mort deux ans avant la nomination de Wisemau comme vice-recteur du collège en 1827, il laissa au jeune étudiant la plus vivante impression. Les relations déjà historiques de Consalvi avec Napoléon, l'habileté diplomatique avec laquelle il défendit les droits du Saint- Siège au Congrès de Vienne, l'amitié spéciale qu'il ne cessa de témoigner à l'Angleterre, tout contribuait à

1. Mélanges religieux, scientifiques cl U fiera' r:'^, II. Casleraian, 4858, pp. 438 et suiv.

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attirer sur lui le regard fasciné du jeune et impressionnable Anglais. Par son décret de 1814, Napoléon n'avait rendu au Sainl-Siège qu'une faible partie de ses États. Consalvi réussit à obtenir des puissances assemblées au Congrès de Vienne la restitution des trois Légations, des Marches d'Ancône et des duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo. Wiseman rapporte cette parole de Lord Castlereagh que Consalvi se montra le plus habile diplomate du Congrès. 11 se fit surtout remarquer par la droiture de ses vues et Tabsence de toute vanité personnelle, deux qualités souvent plus puissantes que les talents conventionnels d'un diplomate. « Une dame anglaise, mariée dans une famille noble française et douée d'une perspicacité remarquable pour définir le caractère d'une personne, raconte Wiseman, eut l'honneur de recevoir chez elle, à Rouen, le cardinal Consalvi durant son exil en France. « Peut-être, dit-elle quelques années plus tard à un ami intime du prélat, serez-vous surpris de ce que je vais vous dire, quant à l'opinion que je me suis formée sur votre tuteur à Vienne, après qu'il eût passé une quinzaine dans ma maison : véritable humilité à un degré très extraordinaire et héroïque, tel est le trait caractéristique du cardinal, et pour cette raison il doit avoir été le premier politique au Congrès de Vienne. »

Consalvi s'était fait de nombreux amis en Angleterre, lorsqu'il vint dans ce pays en 1814. Il entretint une correspondance avec Georges IV. Son caractère simple et sacerdotal semble avoir causé une véritable surprise à des esprits profondément imbus de préjugés contre Vasiuce de l'ecclésiastique italien de convention.

Il n'est donc pas sans intérêt d'apprendre que Con-

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salvi fut redevable de son premier avancement à la protection d'un Anglais, le dernier de nos infortunés Stuarts, le cardinal duc d'York, évêque de Frascati. Le talent musical de Consaivi encore enfant, dans un concert,, attira l'attention du prince anglais et gagna au jeune italien son amitié et sa protection.

Le portrait tracé par Wiseman de Consaivi mérite d'être cité :

« Son regard semblait véritablement le miroir de se» intelligence. Ses yeux enfoncés sous des sourcils épais et saillants lançaient un trait de lumière profondément pénétrant, mais qui ne décelait aucune pensée d'àpreté ou de ruse. Ils avaient l'éclat de la pierre précieuse et non de l'étincelle. Sa figure avait une douceur qui corrigeait ce qu'il y avait de trop vif dans son œil d'aigle. Sa voix aussi était douce, quoique tant soit peu enrouée et peu mélodieuse.

« Ses habitudes étaient très simples. Il n'y avait aucun luxe autour de sa personne et dans sa maison. Ses habits n'étaient rien de plus que convenables. Ses goûts étaient délicats. Si, dans sa jeunesse, il s'était acquis une protection éminente par son goût et son talent musical, i\ devint à son tour l'ami et le protecteur d'un autre, pour qui la musique était une profession. C'était Cimarosa^ l'auteur célèbre du Matrimonio segreto et de plusieurs morceaux d'excellente musique religieuse. Comme Mozart, cet artiste composa un magnifique Requiem qu'il dédia au cardinal son ami. Celui-ci, à son tour, le fit exécuter pour la première fois aux obsèques du compositeur, qui furent célébrées par ses ordres...

« Le cardinal-secrétaire d'Etat apportait une très grande assiduité à la gestion des affaires» Outre le far-

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deau de ses nombreux devoirs, il avait, selon la coutumeitalienne, à donner certaines heures du jour à des audiences que nul ne demandait d'avance, mais qu'iH accordait à tous, sans distinction de rang ou de qualité. Sa mémoire et son attention, dans l'acquittement de cedevoir souvent fastidieux, tenaient du prodige. Après avoir admis séparément tous ceux qui, par leur position, ou par la nature de leurs affaires, avaient droit à cettedistinction, il se rendait dans son antichambre toujoursremplie de suppliants plus modestes. Il passait de l'unà l'autre, écoutant avec bonté ce que chacun avait à lui dire, puis il prenait leur requête et leur fixait un jour pour sa réponse. Les femmes qui avaient quelque sollicitation à faire étaient admises séparément, souvent au milieu du jour, pendant qu'il prenait son solitaire et frugal repas : il avait alors plus le loisir d'entendre jusqu'au bout leurs longs discours. 11 était toujours prêt à donner par écrit ou verbalement une réponse à ceux qui rêvenaient ; et l'on dit que rarement, ou jamais, il se trompa de personne ou d'affaire, quoiqu'il n'en eût pris connaissance pour la première fois que peu de semaines auparavant ^ . »

Consalvi, attaché par des liens si étroits à Pie VII, était, on le savait, peu sympathique au cardinal délia Genga,. qui succéda à ce pontife, en 1823, sous le nom de LéonXII. Le cardinal délia Somaglia devint secrétaire d'État du nouveau Pape, à la place de Consalvi; mais une entrevue ménagée entre celui-ci et Léon XII, quelques semaines avant la mort du cardinal, mit fin à tout dissentiment,, et la nomination de Consalvi au poste important de-

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