‹ Le cardinal WisemanChapitre 53 sur 106 · M. Charles Butler · texte numérisé non relu

M. Charles Butler

dont on s'était jusque-là montré si avare à leur égard. »

Ce qu'avait commencé le bill d'Allégeance, la furieuse explosion du fanatisme protestant dans l'émeute de Gordon, deux ans plus tard, contribua à l'achever. Quand ils eurent compté les centaines de vies sacrifiées aux fureurs insensées d'une populace antipapiste, les vrais citoyens s'indignèrent et reportèrent leurs sympathies sincères sur leurs pacifiques et inoffensifs compatriotes catholiques.

Et ainsi, après quatre-vingt-dix ans de morne désespérance, un rayon d'espoir vint ranimer les faibles débris des papistefi anglais. Désormais il leur restait à lutter pour obtenir le retrait absolu des incapacités dont ils étaient frappés. Mais le zèle antique et le vieil esprit de corps avaient disparu. Dans leur impatience d'obtenir la paix complète, ils étaient prêts à presque toutes les concessions.

Il nous est impossible d'étudier ici, comme il conviendrait, cette phase du catholicisme en Angleterre, représentée par le Comité catholique qui créa l'agitation légale en faveur du bill d'Allégeance de 1791. Le petit comité de catholiques, dont la supplique à Georges III aboutit au bill de 1778, était en quelque sorte une poignée d'héroïques champions d'une cause sans espoir. Ils tentèrent un effort désespéré pour délivrer les catholiques de l'intolérable oppression qui les entraînait à adhérer à l'Église établie. Si leur attitude dans la supplique au roi nous semble actuellement une humiliante déférence à l'égard des protestants leurs concitoyens, il faut bien reconnaître que c'était là, pour eux, l'unique moyen de se faire entendre. La conduite de leurs successeurs du

Comité catholique^ de 1787 à 1791^ ne fit qu'accentuer cette politique. Leur plus grand désir était d'arriver à convaincre une opinion profondément prévenue contre eux, que les catholiques pouvaient être animés d'un patriotisme aussi loyal et aussi ombrageux que celui de leurs concitoyens, et qu'ils n'étaient ni des jacobites, ni des favoris du Pape, ni des jésuites retors, ni des esclaves de la superstition. Il leur semblait que ce fût là pour eux le seul moyen d'obtenir une atténuation plus complète des lois pénales.

L'esprit séculier du XVIII® siècle exagérait cette tendance du Comité. Dans leur effort pour convaincre le public que les bons catholiques n'étaient pas nécessairement les suppôts du Pape, les chefs semblaient s'être persuadé à eux-mêmes qu'ils pouvaient pratiquement en prendre à leur aise avec le Saint-Siège. Des membres du Comité catholique et leurs successeurs du Club cisalpin ^ adoptaient de bon cœur le programme qu'on essayait d'appliquer en Autriche, en France et en Allemagne, d'une Eglise nationale soustraite à l'ingérence pontificale de Rome. Ils engageaient les prêtres à élire euxmêmes leurs propres évêques, sans en référer à « Tévêque de Rome ». Pour eux les ultramontains formaient le « parti popaZm ». Et la majorité des catholiques laïques influents étaient imbus de ces idées. Ils fondèrent des sociétés bibliques pour convaincre les protestants que les catholiques non papalins avaient plus d'un point de

1. Ce Club ou cercle des principaux catholiques laïques remplaça le Comité catholique. On y professait les opinions gallicanes alors si générales parmi les catholiques anglais. Il dura de longues années et se transforma dans la suite en simple cercle de société et perdit son caractère antiromain.

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contact avec TEglise nationale. II devint de bon ton de décrier la vie monastique * et la dévotion à la Sainte Vierge. On s*émut de l'intervention des vicaires apostoliques, que Ton qualifia « d'émissaires d'un souverain étranger », à savoir « l'évêque de Rome ».

Le serment accepté par le Comité à l'usage des catholiques, comme condition de l'octroi du bill d'Allégeance de 1791, montre bien celte tendance excessive à désavouer toute croyance en opposition avec le sentiment public en Angleterre. Non content de refuser au Pape le pouvoir de déposer les princes, le Comité qualifiait cette opinion d'hérétique, infligeant ainsi le stigmate de l'hérésie à toute la série des Papes du moyen âge. Non contents de proclamer nettement la doctrine catholique sur la sainteté du serment et le devoir de le tenir à l'égard des hérétiques, ils allèrent jusqu'à déclarer que nulle autorité ne pouvait relever d'aucun serment. Non contents de limiter strictement l'autorité du Pape aux affaires spirituelles, ils en vinrent à se distinguer de leurs coreligionnaires papa/ms en s'intitulant eux-mêmes Prolesting Catholic Dissenters ^ Dissidents Catholiques Protestants ^ ! »

Nul doute cependant qu'il ne se trouvât, dans le Comité et ses adhérents, des Jiommes dévoués à leur religion,

1. Quelques Cisalpins poussaient si loin la réprobation de la vie monastique qu'ils se montrèrent fort peu bienveillants à l'égard des religieuses françaises émigrées^ pour l'expulsion desquelles hors de l'Angleterre Sir J.Mildmay proposa un bill en 1800. Voir Amherst, I, 226.

2. Pour plus de détails sur le rôle du Catholic CommiLee, voir les Historical Memoirs de Charles Butler (1819); les supplementary Memoirs de Milner ; l&Lifeof Milner, d'Husenbeth (pp.21etsuiv.) et Amherst,!, pp. 149 et suiv. Le Comité catholique de 1787 avait remplacé un Comité moins important, élu en 1783. Cf. Sir J. Throck-

et il est probable qu'ils s'imaginèrent qu'il ne fallait rien moins que le serment pour obtenir T Acte de 1791 . Mais le fait que les énergiques remontrances de Tévêque Milner obtinrent de Pitt l'Acte d'Allégeance de 1791, sans l'adjonction d'aucun serment entaché d'erreur, prouve bien que les tendances gallicanes du Comité l'entraînèrent dans la circonstance à des concessions inutiles. Et des écrits, tels que les lettres de son président, Sir John Throckmorton, au clergé anglais, en 1790, sont bien de nature à démontrer que la vigoureuse intervention de Milner se produisit juste à temps pour enrayer parmi les catholiques anglais un mouvement constitutionnel analogue à celui qui se produisait alors dans l'Église de France ; ou tout au moins pour arrêter une évolution opportuniste qui eût amené l'adhésion d'un grand nombre à TÉglise établie, contrairement au but pour lequel,dans le principe, le Comité avait été constitué. On a souvent célébré l'héroïsme et le zèle de John Milner, dont l'intervention énergique arrêta une capitulation imminente après des siècles de lutte et préserva les papistes de l'acceptation d'un serment qui eût constitué une félonie envers un pouvoir que leurs pères avaient soutenu au prix de leur vie. Comme Wellington à Waterloo, il lutta résolument jusqu'à l'arrivée de puissants alliés, Wiseman de Rome et Newman d'Oxford. Le Bill de 1791 passa sans l'odieux serment; les lois pénales furent abrogées ; les chapelles et les couvents autorisés.

moTion^Letter addressed lo the calholic Clergy o f England, 2* édition^ Londres, 1792, et sa Second Letter. Entre autres choses, Sir J.Throckmorton prétend qu'un catholique avait pu légalement reconnaître la suprématie royale sous Elisabeth (première lettre, p. 92).

Il n'entre point dans notre dessein de retracer ici dans ses détails l'histoire du relèvement des catholiques en Angleterre. Une grande part revient dans cet apaisement des vieux préjugés à la présence et aux exemples des prêtres français émigrés pendant la Révolution. L'Angleterre leur offrit une généreuse hospitalité et sentit naître à l'improviste à l'égard des prêtres papistes des sentiments de compassion qui ne tardèrent pas à se changer en respect pour leur grand caractère. Une autre génération tira la conclusion du syllogisme : « L'abbé Carron est un saint homme; or l'abbé Carron est un prêtre romain; donc quelques prêtres romains sont de saintes gens. » D'ilhistres hommes d'État, redoutant le fanatisme de la Révolution française, proclamaient bien haut que, si le catholicisme était impuissant à lui résister, le protestantisme le serait bien davantage encore, et que, avec toutes ses erreurs, le papisme valait beaucoup mieux que l'incrédulité. De telles affirmations, nouvelles dans les assemblées politiques de l'Angleterre, avaient un grand retentissement dans l'opinion publique et préparaient les esprits à plus de justice envers les catholiques.

Milner ne vit pas l'Acte d'Émancipation de 1829, mais il lutta trente ans pour empêcher ses coreligionnaires de se soumettre à des conditions qui eussent à jamais compromis une renaissance véritable du catholicisme. Il s'opposa en particulier au droit de veto contre les nominations épiscopales que le gouvernement désirait se voir octroyer en Irlande, comme prix de l'Acte d'Émancipation ^ Esprit ferme et déterminé, doué d'une perspicace

1. Dans le principe, Milner, comme d'ailleurs les évêques irlan-

logique, il était peu exercé à se défendre contre une adroite diplomatie ou cette sorte d'influence que des personnes de condition et d'autorité pouvaient exercer sur lui. Une des plus mémorables tentatives faites pour l'amener à céder fut celle du Duc de Buckingham, qui l'avait attiré dans sa maison de campagne de Stowe. Milner eut à y soutenir une formidable attaque de puissants personnages politiques et d'autres représentants du grand monde. Il eut peur de faiblir dans un nouvel assaut le lendemain; aussi, se levant à cinq heures, il se sauva par la fenêtre, sella son cheval , et, en franchissant les portes du parc, il entonna Vin exitu Israël de Egypto.

Dès i808, la Revue d'Edimbourg déclarait la cause de l'émancipation complètement gagnée en théorie, mais pratiquement elle semblait dénuée d'espoir. « Les diverses publications en faveur de la liberté religieuse, disait-elle, ont maintenant à peu près complètement réfuté les arguments de leurs adversaires et, ramenant les uns au bon sens, infligeant aux autres une honte méritée, elles n'ont laissé sur le champ de bataille que ceux qui ne savent ni comprendre ni rougir. » Et pourtant il ne fallut pas plus de vingt ans à la logique nationale pour faire passer cette liberté de la théorie à la pratique.

Le motif qui conduisit directement à la présentation du bill d'Émancipation de 1829 fut l'influence commençante des catholiques irlandais sous la conduite d'O'Connell, et la crainte d'une guerre civile dans laquelle on pouvait redouter une alliance franco-irlandaise. Mais la mesure

dais, était disposé à concéder un veto limité. Voir Amherst, I, p. 310 et siîiv.; Husenbeth, p. 154.

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fut enlevée grâce à un flot montant de Topinion dont la portée et Tinfluence durèrent bien plus que les raisons de circonstance qui avaient servi d'occasion au bill. C'était désormais une partie intégrante de ce grand mouvement libéral, qui, après le nécessaire intervalle de la réaction torie provoquée par la Révolution française, exerça pendant un certain temps une poussée irrésistible. Une cause qui soulève de profonds enthousiasmes se propose généralement un idéal de justice, si injuste qu'elle se montre dans les faits. La pensée de la noblesse de cour vivant de ses tenanciers et ne faisant rien pour eux aiguisa le couteau de la guillotine en 1793. La vie luxueuse et facile des ecclésiastiques anglicans, dont l'injustice était, en quelque sorte, de même nature, avait excité les mêmes ressentiments en Angleterre. Toute religion, tout zèle véritables s'étaient réfugiés des ecclésiastiques de l'Eglise officielle chez les dissidents et les évangéliques. La corruption de l'Eglise d'Angleterre pendant les cinquante dernières, années soulevait le dégoût des hommes d'œuvre. Les théoriciens faisaient observer que les mêmes principes qui condamnaient la caste privilégiée de la noblesse condamnaient tout aussi bien la caste privilégiée du clergé. Apostolat et orthodoxie semblaient absolument incompatibles, et cependant l'orthodoxie jouissait des 20 ou 30.000 livres de revenus annuels des évêchés, de riches prébendes et de canonicats. Le profond mais souvent dangereux sentiment de justice distributive qui veut que la fortune nationale se répartisse proportionnellement au travail effectué se trouvait violé. L'opinion publique tendait à revendiquer l'égalité de traitement pour tous les cultes, La Revue d'Edimbourg appuyait

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les réclamations des Juifs; James Mill déclamait contre les privilèges d'une Église établie; Sydney Smith plaidait éloquemment la cause des catholiques. L'action d'O'Connell obtint l'émancipation avant que le mouvement libéral eût atteint son apogée ; mais il en faut rechercher les véritables causes dans l'enthousiasme pour la liberté religieuse qui inspirait des hommes tels que Macaulay, Cobbett, Sydney Smith, Bentham et James Mill en Angleterre, Lamennais, Montalembert et Lacordaire en France. L'année 1829 vit l'émancipation des catholiques; en 1833, les plus perspicaces observateurs estimaient que l'Eglise d'Angleterre touchait à sa dernière heure.

Sydney Smith est peut-être celui qui a le mieux précisé les revendications élevées en faveur de l'émancipation par le parti libéral anglais, et ses paroles nous permettent de comprendre à la fois et l'inaccoutumée bienveillance de l'opinion à l'égard des catholiques et le sentiment de dédain qu'inspirait leur état de dépression et d'annihilation, que Wiseman eut à constater à son retour en Angleterre. Ces deux sentiments de bienveillance et de dédain étaient en partie corrélatifs. Une nuée de jésuites déguisés et intrigants, complotant de livrer le pays au Pape, c'en était assez pour justifier les sévères mesures du passé ; mais qu'y avait-il à redouter d'une poignée d'inoffensifs propriétaires ruraux, débris d'un parti désarmé !

Sydney Smith traite donc le catholicisme comme un parti épuisé et inoffensif et condamne avec une vive indignation l'injustice des lois pénales édictées contre les catholiques, la violation des droits de leur conscience, et la méconnaissance fanatique et intransigeante de la

vérité historique présentée par leurs défenseurs. L*évêque de Lincoln avait prononcé contre le papisme un discours dans lequel il déplorait le projet d'émancipation catholique. Sydney Smith s'en empare et le commente de la sorte : « L'évéque semble appréhender qu'une poignée de catholiques, au sein d'une législation protestante, ne réussisse à surmonter les vieilles rancunes, les opinions arrêtées, les habitudes invétérées de douze millions d'hommes ; que le roi n'apostasie, que le clergé ne reste muet, que le Parlement ne soit envahi par surprise ; que la nation ne se mette au lit un beau ooir pour voir le lendemain matin le Pape se promener, bras dessus, bras dessous, avec Lord Castelreagh ^)> Sydney Smith observe que, si puissante que Rome ait été jadis, sa puissance est maintenant perdue. Une bulle de déposition serait désormais la plus ridicule des plaisanteries pour les catholiques eux-mêmes. Il rappelle ce fait qu'en Irlande le P. Doyle avait déclaré expressément que l'influence du Pape était presque nulle, soit pour la paix, soit pour la révolte. « Le Pape n'est plus désormais une puissance, il n'y a plus, dit Sydney Smith, de Cour de Rome, il n'y a plus de Pape. Il y a bien encore une Cour de Rome et un Pape moulés en cire ; mais les Papes en chair et en os ont depuis longtemps disparu, et donc aussi les géants de la Cité n'existent plus, il n'y a plus que leurs truculentes images à Guildhall. Nous ne savons pas s'il y a dans le trésor du Pape la monnaie d'une guinée; mais nous savons bien qu'il n'y a pas dans son arsenal un seul canon en état de partir'. » Sydney Smith

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