‹ Le cardinal WisemanChapitre 65 sur 106 · Le Catholic Ordo de 1839, p · texte numérisé non relu

Le Catholic Ordo de 1839, p

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leur ancienne foi pour laquelle leurs ancêtres avaient tout sacrifié. Un article avait paru dans le Magazine décriant en termes des plus injurieux les litanies de Lorette comme des pratiques d'un autre âge. Wiseman leur donna à ce sujet, dans une lettre à un ami, cette bonne leçon de courage, de goût et de vraie piété: « L'auteur (de Tarticle) connaît bien peu le goût de ce siècle ; il doit, en outre, avoir une âme dépourvue de toute poésie et ignorer même qu'il y a de la poésie dans la prière. Je lisais l'autre jour les ïambes d'Auguste Barbier, jeune poète que son talent élève en France au premier rang. Ses poèmes, comme leur nom l'indique, sont des satires vigoureuses, cinglantes, parfois même grossières; l'auteur est un libéral enthousiaste. J'extrais quelques vers d'une de ses pièces, regrettant de ne pouvoir tout citer à cause de la longueur. Remarquez seulement les mots soulignés, comparez-les avec les Litanies, et souvenez-vous qu'ils furent écrits dans ce Paris corrompu et incrédule de 1833, et vous comparerez le goût du siècle là-bas avec le goût de quelques calholiques en Angleterre :

« Puis il me prononçait le beau nom de Marie,

Nom que j'aime d'enfance avec idolâtrie,

Le plus doux qui, tombé des montagnes du ciel,

Sur une lèvre humaine ait répandu son miel,

Nom céleste créé du sourire des anges.

Pour en parer un jour la fleur de leurs phalanges ;

Marie, ô nom divin, étoile du pécheur,

Rose du Paradis, baume plein de fraîcheur,

Qui parfume le monde, et qui révèle aux âmes

La femme la plus belle entre toutes les femmes.

Que les papistes anglais ne fussent point sensibles à

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la poésie et à la beauté de la dévotion ainsi chantées par Auguste Barbier, cela provenait en partie sans doute d'un manque de culture et de leur contact permanent avec une puissante nation pleine de mépris pour leurs pratiques religieuses. Mais aussi, Wiseman le pensait, c'était peut-être par défaut de véritable piété. Aussi les exhortait-il non seulement à une plus grande dignité de vie, mais encore à une spiritualité plus profonde. Dans une page remarquable sur le préjudice causé à la religion parle siècle de controverse qui suivit la Réforme, nous lisons ce passage :

« Nos prières ont un ton de raisonnement et de plaidoirie qui sent son siècle de fastidieuse controverse. Si je puis employer cette expression, nous présentons au Tout-Puissant des Mémoires au lieu de le prier. Tout y est admirablement arrangé, les circonstances atténuantes chaleureusement plaidées; les motifs de compassion puissamment présentés; mais point de larmes, point de sanglot, rien du langage d'un pénitent, c'est-à-dire d'un cœur broyé ; rien de ces palpitantes émotions qui mêlent dans la prière la crainte et l'espérance, la douleur et l'amour. »

Relever l'enthousiasme de ses frères pour leur religion et pour la Papauté était encore un des motifs qui décidèrent Wiseman, ainsi que le répètent souvent ses lettres de 1834 et 1835, à prendre part à la fondation d'une Revue dont le ton serait très différent de celui du Catholic Magazine,

Un autre de ses motifs était le dessein de faire ressortir sous un meilleur jour, aux yeux de ses compatriotes les moins prévenus, la variété, la souplesse, la puissance de l'organisation du catholicisme, tel qu'il le comprenait.

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Et c'est dans cette intention qu'il résolut de donner à la Revue ce caractère qui marquait mieux la puissance et la force de TÉglise universelle et la haute valeur de son droit. Au nombre des collaborateurs choisis dès la pre-^ mière heure se trouvaient Steinmetz, de Coux et les- D" Klausen et Pagenwordt. Une Église incarnant en^ elle et purifiant tout ce qu'il y a de meilleur dans la génération présente, une Église s'adaptant aux besoins et aux aspirations de la vie humaine, tel était, on l'a. déjà vu, son idéal le plus cher. Aussi bien avait-il stipuléque la Revue appartiendrait au jour présent, c'est-à-dire qu'elle traiterait des questions vivantes ; qu'elle lutterait contre de réels antagonistes. S'agissait-il de controverses sur des points d'histoire ou des antiquités ecclésiastiques, ces sujets y étaient présentés à un point de vue se rapportant à l'action de l'Église au XIX® siècle, afin de permettre aux lecteurs de conclure des forces d'adaptation de l'Église dans les siècles passés, à ses ressources pour les temps actuels : « Le moment semblait venu, écrivait-il, de faire vibrer certaines cordes et d'exciter des énergies encore endormies, mais sur le point de s'éveiller. La religion catholique, telle qu'elle est maintenant, dans la plénitude de son développement, avec la grandeur de ses cérémonies, la beauté de ses dévotions, la variété de ses institutions, demande à être révélée à un grand nombre. » La liturgie de l'Église, les hauts faits de ses héros, les grandes vicissitudes de son histoire, constituaient un riche héritage du passé dont il fallait faire bénéficier le présent.

Le premier numéro de la Dublin Review parut au mois de mai 1836. Elle tenait toutes ses promesses, et les pages signées de Wiseman lui donnèrent le ton.

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qu'elle devait garder. Des articles comme ceux consacrés à Boniface VIII et à sainte Elisabeth de Hongrie faisaient revivre des chapitres de Thistoire ecclésiastique bien suggestifs pour notre époque. Les études sur les Rites mineurs et sur les offices de V Église étaient remplies de détails sur la liturgie, ses origines, ses développements et ses applications à la vie chrétienne de chaque jour. Les rapides progrès de la foi parmi les peuples catholiques, en Italie et ailleurs, étaient exposés, d'après des observations personnelles, dans l'article sur la Rejligion en Italie; d'autres articles sur les académies italiennes et l'art chrétien montraient l'influence du catholicisme sur le progrès des arts et des sciences, et cela discrètement et avec une petite pointe de morale. L'ensemble des sujets traités présentait, comme dans un tableau, les catholiques formant une société composée de membres de tous rangs et de toutes conditions, de riches et de pauvres, de savants et de littérateurs aussi bien que d'hommes de loisir, d'historiens et d'antiquaires, d'amis des arts, dont la vie, tout imprégnée qu'elle fût de leur religion, n'en était pas moins pleine de saveur et d'intérêt humain. Wiseman prétendait assez peu que le tableau fût complet et retraçât le mal existant côte à côte avec la vie chrétienne tout autant que le bien. Pendant des siècles, on avait dépeint sous les couleurs exagérées de la caricature le mal accidentel, et il était temps de retracer la beauté du véritable idéal. Mais tel qu'il était, le tableau, à son avis, était vrai et sans fausses couleurs, et il dépendait de ceux qui vivaient, le cœur afl^ermi par une foi confiante, de le rendre toujours de plus en plus exact.

Wiseman prolongea son séjour en Angleterre jusqu'à

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rapparition du second numéro de la Revue, puis il retourna à Rome ^ Il se retrouva encore une fois à son poste, au Collège anglais, à la rentrée d'octobre. Mais plus jamais il n'y reprit complètement ses anciennes habitudes. Il avait désormais laissé le meilleur de son cœur en Angleterre. Dans la Dublin Revieio, aussi bien que dans sa correspondance particulière, il s'appliquait, dans une large mesure, à diriger la politique de ses compatriotes catholiques.

i. M. Kyan qui raccompagna et devint étudiant au Collège anglais, raconte ces détails duvoyage :

« Vers le milieu d'août 1836, dit-il, muni d'une lettre de recommandation pour le D' Wiseman et de l'autorisation de mon évêque, je me présentai au premier, Ghapel House, Lincoln's Inn Fields, pour lui demander de me permettre de l'accompagner à Rome... Je lui demandai à quelle date il partirait de Londres. Il me répondit qu'il s'attendait à être libre d'un jour à l'autre, mais qu'il était retenu par la publication de ses Lectures de Moorfîelds. Finalement il me suggéra l'idée de l'attendre à Paris (ce qui m'arrangeait), et il me donna l'adresse de l'hôtel de Lille, où il descendait d'habitude. Ce ne fut que le 9 septembre que le D"" Wiseman arriva à Paris, accompagné du Révérend A. B. et de M. G. ; de sorte qu'un élève de Saint-Sulpice s'étant joint à nous, notre groupe se composa de cinq personnes.

Nous retînmes des places à la diligence qui devait partir de Paris pour Chalon-sur-Saône le mardi 11 septembre, à quatre heures du soir. Nous employâmes nos loisirs à visiter les églises, les musées de peinture, etc.

Nous partîmes donc le mardi H septembre. A Chalon, nous prîmes le bateau à vapeur pour Lyon, et en descendant la Saône, suivant le mot du D"^ Wiseman, nous nous trouvâmes dans le pays du vin et de l'olive... C'est à cette époque que le D' Wiseman fut mis au courant des tentatives faites pendant quelque temps, à l'insu du Saint-Siège, par le gouvernement prussien, pour protestantiser les provinces rhénanes, ce qui lui fournit le sujet d'un article qu'on lit dans le premier volume delà Dublin Review,

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Sommaire. — L'avenir de Wiseman se décide ; relation de M. Kyan. — Une retraite prêchée au Collège anglais par les jésuites; Wiseman revient de ses préventions contre leur genre de spiritualité. — Lettres sur ses projets au D'Newsham. — Renaissance catholique en Allemagne. — Correspondance avec Dœlinger. — Wiseman écrit dans la Revue de Dublin sur la persécution religieuse en Allemetgne. — Visite au Collège anglais de MM. Gladstone et Macaulay. — Une lettre de M. Rio.

Le recteur du Collège anglais était revenu à Rome, en 1836, en compagnie d'un nouvel élève, M. Kyan, qui a noté ses impressions sur Wiseman, à cette époque d'orientation décisive où il va passer de la vie d'étude à la vie d'activité pratique : « Lorsque je le connus pour la première fois, c'était, je crois, à ce moment critique où il allait terminer sa vie d'homme d'étude et commencer à prendre une part si importante au mouvement religieux et à la politique ecclésiastique de son temps. 11 a pu, je dirai même, il a dû s'adonner précédemment à l'étude avec une grande ardeur, mais je n'ai pas, durant tout mon séjour au Collège anglais, remarqué de sa part une assiduité bien particulière à ses livres. Ce qu'il composait était écrit à la hâte et de premier jet. Et certes, ses cours journaliers à l'Université, ses sermons

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hebdomadaires, ses devoirs de chargé d'affaires des «vêques anglais, sa nombreuse correspondance, les visites qu'il avait à rendre ou à recevoir, ne lui laissaient guère de loisirs pour la lecture.

« Jamais on ne le voyait un instant désœuvré. Il savait même tirer un parti utile des récréations. Tous les jeudis, jours du congé hebdomadaire, il avait l'habittude de nous faire visiter avec lui quelqu'une des catacombes, une église, un monument ancien, une galerie de tableaux, un musée, Tatelier d'un artiste; et, dans ces occasions, nous étions souvent accompagnés de quelque savant allemand ou de quelqu'autre de ses amis qui •s'intéressait à Tart chrétien... Quelquefois il allait passer •quelques jours hors de Rome, afin de se ménager, je pense, des loisirs pour écrire. Une fois, en 1837, peu de temps après la visite de deux évoques anglais, dl nous emmena trois ou quatre avec lui, pour deux ou trois jours, à Fiumicino, à l'embouchure du Tibre. Aussitôt arrivés, nous nous rendons sur une espèce de jetée, où nous ne rencontrons que deux ou trois promeneurs emmitouflés jusqu'aux oreilles et paraissant fort misérables. « C'est là, nous dit le Recteur, leur manière de comprendre la mer ; la plupart n'en ont jamais vu davantage, et ceux qui viennent se tiennent soigneusement enfermés chez eux, de sorte qu'ils seraient tout aussi bien à Rome. » Lui-même prenait grand plaisir à la mer, et c'était pour nous un vrai charme, après nous -être retrouvés à l'heure des repas, de passer le reste du temps à notre fantaisie. Tandis que nous nous distrayions, lui travaillait à ses articles pour la Revue, mais il trouvait \e temps de se promener avec nous une couple d'heures, et tous ensemble nous allions nous baigner en

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quelque endroit de la plage, où personne ne viendrait nous déranger. Il prenait un plaisir extrême à ce qu'il appelait une sortie. Quelquefois il nous emmenait tous en voiture, en excursion hors de Rome, comme, par exemple, aux ruines de Veies ; nous emportions les provisions pour un pique-nique. Dans ces occasions-là, il se montrait le plus joyeux de la bande et aimait à voir les autres contents.

« Comme preuve des talents variés de Wiseman, je puis ajouter qu'il nous servait souvent d'organiste. Il était, du reste, aussi fin appréciateur en musique que dans les autres beaux-arts. Ce fut lui aussi qui brossa les décors de la première pièce que nous jouâmes en 1837. Je saisis cette occasion de révéler une chose que je me sens autorisé à dire maintenant, à savoir, qu'il composa lui-môme pour nous une pièce de théâtre, dont la scène se passait en Amérique. Il en confia le manuscrit aux étudiants chargés d'organiser la représentation, avec l'avis d'en prendre copie et de lui rendre l'original sans divulguer, même aux autres étudiants, qu'il en fût l'auteur. »

Le Recteur ne se contentait pas d'être pour ses élèves un ami dont l'entrain stimulait leur ardeur; il savait s'intéresser directement au travail de chacun d'eux, parfois même, très simplement, il sollicitait leurs conseils sur ses propres travaux.

a Je crois, continue M. Kyan, qu'il se doutait à peine des talents qui lui permettaient de si bien réussir en tout ce qu'il entreprenait. Il croyait les autres capables de faire ce qu'il avait fait lui-même, et il était impatient de les voir marcher sur ses traces. J'ai reçu de quelqu'un, dont l'impartialité ne saurait être mise en doute.

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Tassurance qu'il se montrait toujours affable et prêt à aider les autres dans leurs études. Il paraissait n'avoir point conscience de sa supériorité intellectuelle et sollicitait la coopération d'esprits infiniment inférieurs au sien, comme s'ils se fassent trouvés à son niveau. Je ne crois pas qu*il ait jamais oublié aucun de ceux qui furent ses élèves. Je connais maints exemples de l'obligeance avec laquelle il savait leur témoigner de l'amitié plus tard sur le chemin de la vie. A ceux qui l'avaient contrarié ou même qui lui avaient témoigné de l'hostilité, il ne laissait pas de tendre, à l'occasion, une main secourable. »

Les étrangers ne reconnaissaient pas toujours la droiture de ses intentions.

« Je l'ai entendu dire une fois, raconte toujours M. Kyan : «Je suis complètement incompris, et on juge mal mes intentions et ma façon d'agir. Partout je me heurte à une muraille de réserve. Certes j'ai mes défauts, souvent je fais mal, mais si quelqu'un voulait bien me parler comme un ami, je lui serais reconnaissant de me signaler mes erreurs etje m'empresserais avecjoie de les réparer.» Chose étrange, toute sa vie, il fut ainsi sujet à être méconnu et à se voir refuser par plusieurs, même parmi les plus pieux et les meilleurs, cette sympathie qui lui allait si vivement au cœur. On ne croyait pas au but élevé qu'il poursuivait, et, à ce qu'il me paraît, on le croyait poussé plutôt par des motifs tout personnels, tels que la vanité et l'ambition. Un tel jugement à son endroit est absolument faux, bien que peut-être il ne fût pas et ne pût pas être indifférent à la renommée ; mais il est un certain genre d'ambition qu'il a décrit quelque part, dans son sermon sur la conversion de saint Paul, et auquel sans doute ne répugnait pas sa nature, l'amie.

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bilion qui anime à la vertu et aux grandes aclions. » M. Kyan nous trace encore ce tableau de la manière d'être de Wiseman avec les membres de son Collège :

« Il adressait rarement des paroles de reproche, bien qu'il fût aisé de voir s'il était satisfait ou non, car il était aussi naturel qu'un enfant. Quand il était ennuyé, il avait rhabitude de se pincer la lèvre inférieure entre le pouce et l'index et de faire la moue, de quoi ne manqueront pas de Se souvenir ceux qui ont souri autrefois en le regardant faire. La plus sévère parole queje lui aie entendu adresser à un étudiant fut celle-ci : « Quand on joue comme les ours, il faut s'attendre au sort des ours », dit-il en s'adressant à un élève qu'il rencontra se rendant à l'infirmerie, après une lutte corps à corps avec quelques autres et dans laquelle il avait reçu au visage des horions qui nécessitèrent un emplâtre. En général, rien n'égalait sa tendresse et sa sympathie pour les malades. Un des étudiants, atteint de la poitrine lorsque j'arrivai, mourut peu de temps après, vers la fin d'avril 1838, je crois, à deux ou trois heures du matin. Quatre ou cinq d'entre nous étaient présents, et le D*" Wiseman se tenait au chevet du lit, adressant des paroles de consolation au mourant et lui répétant de temps en temps à l'oreille quelques brèves oraisons jaculatoires, tant qu'il sembla garder sa connaissance. Enfin la respiration cessa, le Recteur tâta le pouls, plaça la main sur le cœur de notre ami et dit : « 11 est passé. » Il plaça un crucifix sur la poitrine du mort, et nous nous agenouillâmes quelques minutes dans une silencieuse prière. Puis il se releva et baisa le front de notre condisciple défunt ; nous fîmes de même en signe d'adieu. Comme nous retournions dans nos chambres, je l'entendis, au moment où nous nous

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séparions, pousserun profond soupir et dire : « Et maintenant, il me faut écrire à sa mère. »

Voici maintenant quelques opinions de Wiseman sur divers sujets :

« La conversation du D*" Wiseman était animée et intéressante. Tennyson, parmi les poètes modernes, et Lord John Russell, parmi les orateurs, étaient ses auteurs préférés. Il parlait avec admiration de Jérémie Taylor et faisait grand cas aussi de Wordswrorth ; il prisait moins Byron qui ne lui avait pas paru, pendant qu'il était a Rome, avoir étudié sérieusement les monuments qu'il décrit dans Childe Haroîd, Des poètes italiens, Dante était le seul dont je l'entendis parler avec admiration. Calderon, parmi les Espagnols, avait ses préférences. Le Pérugin me semble avoir été son peintre favori. Il estimait la dernière manière de Raphaël inférieure à la première ; il ne paraissait pas goûter beaucoup la Transfiguration^ dont une très petite partie, disait-il, était de la main du maître. Il racontait à ce sujet qu'un Écossais prétendait avoir découvert un moyen certain de reconnaître le coup de pinceau d'un artiste en examinant la peinture au microscope ; or, quand on soumit à son appréciation le tableau de la Transfiguration^ il déclara que la tète seule de notre Sauveur avait été peinte par Raphaël lui-même.

« Parlant des prédicateurs français, il convenait qu'on pourrait atteindre à l'éloquence par l'étude et l'imitation de leurs œuvres, mais à son sens les orateurs sacrés anglais leur étaient préférables. Il pensait qu'un sermon pèche souvent par la trop grande étendue du sujet et qu'il valait mieux développer et expliquer une seule idée que d'aborder un sujet embrassant une trop grande variété de pensées. Sa pratique comme sa théorie de la

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28 i LE CARDINAL WI8EMAN

controverse consistait à exposer la doctrine et les principes catholiques, en évitant le plus possible le ton agressif de la polémique. Il tenait en haute estime les Scholia de Rosenmuller et racontait qu'il avait employé à se les procurer soixante scudi qu'on lui avait donnés comme prix. A propos de ses Horde Syriacx^ il disait avoir en manuscrit un second volume renfermant au moins deux fois autant de matières que le premier. Cet ouvrage fut bien accueilli par les savants allemands qui s'occupaient de questions bibliques ; pendant un temps ils parurent considérer Wiseman comme l'un d'eux, et c'est peut-être ce qui fit soupçonner ou craindre à quelques-uns qu'il n'eût des vues ou des tendances rationalistes. Je crois me souvenir de lui avoir entendu dire qu'il ne conseillerait à personne de se livrer à la série de lectures qu'il avait dû faire au cours de ses études bibliques. »

A cette nouvelle direction de sa vie, de 1835 à 1840, semble correspondre en Wiseman un changement notable dans son tempérament, son extérieur, ses habitudes et sa vie spirituelle. Déjà ses propres paroles nous ont révélé la profonde impression laissée en lui par cette reviviscence de son âme et l'attrait pour la vie religieuse, que dès 1833 il considérait comme un changement définitif, et M. Kyan nous a décrit les modifications qu'il avait constatées dans l'extérieur et les habitudes du recteur. « L'étudiant à la complexion frêle, au visage pâle, aux traits anguleux, s'est transformé en un homme plutôt puissant et mûr pour la vie active. » Mais un changement plus profond encore semble s'être produit en lui, vers 1837.

Il s'était jusque-là montré l'adversaire de la tendance

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quelque peu répressive, accusée par la forme d'ascétisme usitée chez les jésuites.

A l'occasion cependant de la retraite annuelle de novembre 1837, il invita un Père jésuite à donner au Collège anglais les Exercices spirituels. Cette retraite laissa une profonde et durable impression aux étudiants et à Wiseman lui-même. M. Kyan en parle comme il suit :

« En novembre 1837, un Père jésuite fut prié de donner une retraite au Collège anglais. Mon impression est, qu'avant cette date les relations du D*" Wiseman avec la Compagnie de Jésus n'étaient pas des plus cordiales. I^'effet de cette retraite fut remarquable sur nous tous, depuis le D"" Wiseman jusqu'au moindre d'entre nous; ce que je puis affirmer avec d'autant plus d'assurance que le Recteur le constatait lui-même. Les relations entre les étudiants devinrent beaucoup plus franches et plus cordiales, et leurs rapports avec le Recteur plus intimes qu'auparavant. Le D' Wiseman se révéla à nous sous un jour nouveau, celui de conseiller spirituel. Plusieurs des étudiants le choisirent pour directeur. C'est à partir de celte époque qu'il se donna la tâche d'écrire sa méditation quotidienne, de manière à en former une série pour l'année entière. Son humeur fut, à partir de ce moment, autant que j'en puis juger, particulièrement aimable, bonne et tolérante.

« Bien des années plus tard, faisant allusion à cette retraite de 1837, il me disait : « J'aime à penser à ce temps-là ; la cordialité régnait si bien dans nos entretiens, et nous étions vraiment unis par les liens d'une sincère fraternité. »

Nous avons découvert dans les papiers du cardinal

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Wiseman les résolutions prises par lui à la fin dé cette retraite, qui fut accompagnée de moins de ferveur sensible que les précédentes, mais où il conçut un sentiment plus profond de ce qui manquait encore à sa vertu, et une plus ferme résolution de mener une vie plus sainte ^

Ces résolutions, il les relut et les renouvela de temps à autre, d'abord tous les mois, puis généralement tous les trois mois. Tannée suivante, où il note quelques omissions de son examen de conscience quotidien, ainsi que son application insuffisante à quelques pratiques de mortification : « J'ai cependant trouvé le moyen de servir les pauvres dans les hôpitaux, comme je me Tétais promis, écrit-il en juin 1838, que Dieu en soit loué ! »

En 1840, ces résolutions furent remplacées par celles qu*il prit à Toccasion de sa consécration épiscopale ' .

Parmi les écrits du cardinal appartenant aux années 1837 et 1838, nous avons aussi trouvé un manuscrit sans date, écrit, comme il Texplique lui-même, conformément au précepte de saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. C'est un résumé de ses méditations de celte époque, très remarquable sous certains rapports, mais sans aucune prétention littéraire ^ .

De la retraite de 1837 jusqu'à la fin de son séjour à Rome, Wiseman se consacra avec beaucoup de soin à la formation spirituelle de ses élèves. Pour eux, nous l'avons déjà vu, il écrivit des sujets de méditation pour

1. Voir le texte de ces diverses résolutions et de ces méditations, Appendices A, B, C, à la fin du volume.

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chaque jour de Tannée, quelques-uns traitant plus spécialement de la vie d'un prêtre missionnaire en Angleterre, les autres des devoirs ordinaires de la vie chrétienne. Le D"^ Errington était alors vice-recteur du Collège, et tous deux travaillaient de concert à améliorer le système des études et à donner à leurs élèves une haute idée de leur vocation. Leurs efforts dans ce sens s'étendirent aussi aux collèges d'Angleterre. Tous deux se rendaient compte de tout ce qu'il y avait à faire pour les élever au niveau intellectuel, soit des écoles publiques et des universités de l'Angleterre, soit des maisons d'éducation à l'étranger. Mais c'était surtout le clergé d'Angleterre qui, au sentiment de Wisemah, avait besoin de réforme. L'esprit de nationalité et d'indépendance à l'égard de l'autorité y était trop commun. Il se produisait sans doute peu de scandales positifs, mais le laisser-aller était presque général. Aussi, à partir de sa campagne apostolique de 1835, en Angleterre, une des premières préoccupations de Wiseman fut-elle de former un clergé instruit et zélé, comme base de la réforme qu'il méditait d'introduire parmi les catholiques anglais. Une de ses lettres au D"" Newsham d'Ushaw Collège nous révélera ses pensées intimes à ce sujet :

« ?lonie Porzio, i8 octobre 1838.

« Mon cher ami, — J'étais absent, en visite chez ma sœur, quand votre bonne lettre est arrivée à Rome, et les exigences de la Dublin Review aussi bien que mes occupations m'ont empêché d'y répondre plus tôt. Je n'ai rien de plus à cœur que de travailler de toute manière avec vous et avec d'autres à promouvoir la causa

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de la religion en Angleterre et à stimuler le zèle du clergé... Je pense qu'avant longtemps j'irai résider en Angleterre, et je vous assure que ce sera pour moi un brisement de cœur que de me séparer de nos étudiants de Rome, car je ne crois pas qu'il puisse exister entre les supérieurs et les élèves une plus grande amitié que celle qui nous unit ici. Je regretterai profondément Rome, mais je suis prêt à tous les sacrifices pour la grande œuvre qu'il faut entreprendre. Lorsque je discernerai mieux ma voie, je vous en écrirai plus longuement. Ce que je désire le plus vivement établir, c'est une petite communauté de missionnaires qui, vivant ensemble, s'en iraient bini (deux à deux), donner çà et là des conférences, des retraites, etc., dans différents diocèses ; ils iraient ainsi en mission à tour de rôle pendant quelques mois, puis rentreraient à la résidence, où ils s'occuperaient, à divers intervalles, à donner des retraites aux laïques et au clergé. Il suffirait qu'ils fussent pour commencer six ou huit, mais vraiment pénétrés de l'esprit de dévouement et de piété, instruits et d'une parole facile, sinon éloquents. Mon idée est bien connue de la plupart de nos jeunes gens ; mais je voudrais, en dehors de mon petit groupe d'étudiants, essayer de trouver deux ou trois prêtres (deux du Nord) qui se dévoueraient à cette œuvre. Il suffirait que quelqu'un se décidât et ouvrît la voie, et je suis sûr que les autres se lèveraient et le suivraient. J'ai déjà commencé une certaine formation en ce sens, en écrivant un cours de méditations en usage ici, disposé de façon à former une suite de discours pour des retraites et des missions. Nous en possédons un petit nombre d'exemplaires imprimés, pour l'usage de ceux qui voudraient se consacrer à cette

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œuvre. Il en résulterait une certaine unité de méthode et le travail de préparation en serait très simplilié. Le plan adopté est celui des retraites des Pères jésuitesu On imprime actuellement, mais non pour le public, ua développement des méditations ou exercices de saioi Ignace qui servirait de modèle pour toutes les retraites Ainsi le succès de chaque retraite dépendrait moins de» talents individuels du directeur des exercices.

« Ce que vous me dites de Tétat du clergé est vraiment déplorable et n'a rien d'exagéré, j'en suis certain- J'ai pu constater que le mal est plus grand encore que je pensais, et que je vous le laissais entendre. Avant de quitter Londres, j'ai fait part au D"^ Griffîths de» choses que j'avais remarquées. La réforme doit être radicale, et c'est au Collège qu'il faut jeter les fondations du bien à venir. Une lettre du D"" Errington me donne les plus consolantes nouvelles d'Ushaw, et m'annonce qu'il m'apporte un exemplaire de votre nouveau plaa d'études que nous examinerons ensemble. Je pensais vous envoyer le programme des études du Collège de Juilly, élaboré par les abbés de Salinis et de Scorbiac, aidés par Gerbet et d'autres professeurs de l'Université catholique; mais il est actuellement entre les mains d'un ami. Dès qu'il sera revenu en ma possession, je vous l'enverrai. Je désire que vous alliez visiter Oscott, persuadé qu'en outre du bien procuré par des relations ouvertes de cette façon amicale, vous trouveriez là-bas de l'encouragement à la vue du bon esprit de progrès qui y règne, et que vous-même leur seriez utile en leur suggérant vos propres idées. Pugin et Logan, à eux seuls, sans compter leur nouveau maître allemand, valent le voyag»^, tant leur conversatioi est instructive. Vous

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serez heureux d'apprendre que notre calendrier compte un nouveau saint anglais, mais non des plus modernes. Le 7 septembre, le Pape a publié un bref approuvant et confirmant le culte immémorial rendu en Savoie à saint Boniface, archevêque de Cantorbéry, originaire de ce pays. Il occupa le siège de Cantorbéry après le milieu du XIII® siècle. Je pensais qu'on aurait modifié son office en conséquence ; mais j*ai fait inutilement quelques insinuations à ce sujet. Je désirerais aussi que Bède fût proclamé Docteur de l'Église et proposé à la vénération de rÉglise entière.

« ... Je termine cette lettre à Rome où je suis venu rendre au D'Mill, principal de King's Collège à Calcutta, et maintenant en route pour l'Angleterre, la visite qu'il m*a faite à la campagne. Dites de ma part toutes sortes de choses aimables à mes bons amis d'Ushaw, et croyezmoi toujours, mon cher monsieur Newsham, votre ami sincère.

N. WlSEMAN.

Plus tard, le 19 mars 1840, le D' Wiseman émet les idées suivantes sur l'éducation à donner à la jeunesse dUshaw : « George Errington et moi, d'après les observations que nous ont suggérées les derniers arrivés d'Ushaw, nous pensons qu'il faut tout spécialement viser ^ habituer les élèves, dès le début de leurs études, à juger et à penser, ce dont ils ne semblent pas avoir la moindre idée. Ils ne paraissent pas savoir se rendre compte des choses par eux-mêmes. Quoi qu'ils apprennent, ils semblent l'empiler dans leurs têtes et ne savoir plus le retrouver, quand ils en ont besoin. C'est là, je crois, une habitude qui peut s'acquérir, en la culti-

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vant dès le début des études, et qui suppléerait au défaut de mémoire heureuse et de grands talents. 'Elle procure cette sagacité dans les recherches, cette puissance de combinaison dans la pratique qui permettent à de modestes esprits d'accomplir des choses dont, sans elles, de grandes facultés sont souvent incapables. Si ces facultés existent, leur puissance et leur valeur en sont décuplées.

« Nous reparlerons de tout cela, afin de voir s'il sera possible de donner à nos idées une expression tangible, et d'arrêter un programme qui permette de les mettre en pratique. A mon avis, l'éducation à l'étranger, peutêtre même l'éducation protestante, s'efforce davantage d'inculquer aux esprits cette habitude du travail personnel. Je ne sais si je me suis fait suffisamment comprendre, mais il me serait facile de le faire dans un court entretien. »

Cette lettre se termine par une affectueuse allusion à son vieux maître d'Ushawr, le grand historien Lingard. « J'ai reçu l'autre jour du D' Lingard une lettre dans laquelle il me dit qu'il est menacé de perdre la vue. Ne conviendrait-il pas de lui offrir un asile à Ushaw, si ces craintes devenaient plus menaçantes? Il a droit à la gratitude du clergé, et sa présence à Ushaw, non seulement jetterait un nouveau lustre sur la maison, mais ses avis, ses conseils, ses exemples y feraient le plus grand bien. Il aurait toujours là, sous la main, quelqu'un pour lui servir de lecteur et de secrétaire. Pensez-y, et si vous êtes de mon avis, soyez le premier à parler et à faire des avances. »

L'Eglise d'Allemagne traversa, de 1837 à 1839, une période critique à laquelle Wisenian ne demeura pas

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indifférent. L'Allemagne devint alors, en effet, le théâtre des mêmes lifttes pour la liberté de Téducation de Tenfance qu'avaient soutenues en France quelques années plus tôt, en 1830, Montalembert et Lacordaire. L'archevêque de Cologne M*"^ Clément Auguste de Droste, trouvant les concessions faites à l'État par son prédécesseur, au sujet de l'éducation des enfants nés de mariages mixtes, en désaccord avec le Bref de Pie VIII sur la matière, refusa de les confirmer ou de les sanctionner. Le gouvernement prussien l'accusa de violer la loi et de soulever le peuple, et 'finalement, le 20 novembre 1837, fit jeter l'archevêque en prison. Grégoire XVI, dans une allocution indignée, protesta devant le monde civilisé contre l'acte du gouvernement prussien.

Peu après, l'archevêque de Posen, ayant adhéré dans un mandement aux protestations du Pape, se vit également emprisonné, au mois d'avril 1839. Une telle violation des principes de la liberté religieuse excita le zèle indigné des catholiques allemands et amena une heureuse réaction. « Ceux qui dormaient s'éveillent, disait Dœllinger, les timides courent aux armes et la religion prend dans ce pays un nouvel essor. » Joseph Gœrres écrivit son Athanasiits^ Dœllinger, une brochure sur la crise, qui obtinrent un merveilleux succès. Le Pape, dans une seconde allocution, renouvela sa première protestation, et le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, qui venait de monter sur le trône, se vit contraint d'adopter à l'égard des catholiques une politique de conciliation. La renaissance catholique dont nous voyons encore les effets commençait donc déjà en Allemagne.

Lei Revue de Dublin prit une part active à ces luttes. Wiseman partageait son attention entre les Églises

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ROME. — DEHMÈRES ANNÉES 293

d'Allemagne et d'Angleterre. En 1836, il fit paraître, dans la Revue^ un Essai sur la 'persécution des catholiques en Prusse et obtint du professeur de Coux un article sur Tarchevêque de Cologne.

Dœllinger lui décrit comme il suit la situation, en mai 1839 : « La très excellente décision de Rome a fait ici la meilleure impression, et malgré Tétat embrouillé des affaires ecclésiastiques en Allemagne, nous avons, depuis la discussion soulevée par l'affaire de Cologne, gagné plus de terrain que personne ne l'aurait jamais pensé. Si seulement nous avions de meilleurs évoques dans l'Allemagne du Sud, en dehors de la Bavière !... Il me semble que la corruption intime et la décadence intellectuelle du protestantisme, malgré tous ses airs de supériorité, doivent être notre grand espoir pour l'avenir. Stimulez l'abbé de Luca, encouragez-le à ne pas abandonner son Histoire ecclésiastique de V Irlande, Il est absolument lamentable que nous, catholiques, surtout sur le terrain historique, nous abandonnions les plus importantes matières aux mains déformantes des protestants. »

La même lettre montre l'intérêt porté par Dœllinger et d'autres catholiques allemands aux recherches et aux écrits de Wiseman :

a J'apprends, à ma grande joie, de ceux qui de temps à autre reviennent de Rome, que vous êtes en bonne santé, et que vous travaillez toujours avec zèle au service de l'Église.Si c'est possible de quelque façon, envoyez-moi ce que vous avez publié sur l'Eucharistie. Je l'ai demandé avec d'autres livres à un libraire de Londres, et j'ignore pourquoi il m'a envoyé tout le reste, sauf votre ouvrage. Vos conférences (traduites) sur l'Église catholique ont eu

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parmi nous l'approbation de tous. Le même traducteur préj>are une édition allemande de vos Discours sur les Rapports entre la science et la religion^ etc. Vous avez été assez bon pour m'enveyer la table de deux volumes à! Histoire ecclésiastique de Palma (et d'un autre). N*y a-t-il pas une suite ? Vous devez avoir reçu mon travail sur le mahométisme.

« Votre ami sincère,

V I. Dœllinge». »

De nombreux personnages anglais étaient, pendant ces années-là, attirés vers Rome par l'intérêt et l'admiration que leur inspiraient l'Église et la Papauté, et ce mouvement de sympathie ne contribua pas peu sans doute à affermir au cœur de Wiseman l'espoir qu'enfin les jours de l'aveugle bigotisme qui avait opprimé son pays étaient désormais comptés.

Parmi ces visiteurs se trouvaient, en 1837, M. James, gendre de M. Wilberforce, et M. Bowden, le biographe de Grégoire Vil, tous deux arrivant avec des lettres d'introduction de Newman pour le recteur du Collège anglais. Charles Marriott et Henri Edouard Manning arrivèrent en 1838. La même année encore. Lord Macaulay et M. Gladstone. Manning, qui aperçut pour la première fois Wiseman au chevet des malades, dans un hôpital de Rome, vint le voir en compagnie de Gladstone au Collège anglais, le jour de la fête de saint Thomas de Cantorbéry. Ils entendirent la messe à la chapelle du Collège. M. Grant leur indiquait dans le missel romain l'endroit où se trouvait la messe du jour.

La visite de Macaulay offre des détails d'un intérêt

particulier. Présenté à Wiseraan, le 26 novembre 1838, par un catholique anglais, résidant à Rome, M. Colya;*, il a laissé de cette entrevue quelques souvenirs dans son journal. Il avait visité le même jour le Collège anglais et le Vatican : « Cette journée, dit-il, fournirait la matière d*un volume. » Voici ce qu'il raconte de sa visite au Collège : '

« Nous allâmes au Collège anglais, et nous nous promenâmes dans les cloîtres, assurément bien intéressants pour un Anglais. C'est là que reposent plusieurs prélats de notre pays, morts avant la Réforme. Là reposent aussi les restes de plusieurs jacobites, martyrs dévoués d'u«e cause indigne. Nous jetâmes un coup d'œil sur le réfectoire, presque semblable aux salles des petits collèges de mon temps à Cambridge, à celle de Peterhouse en particulier... Nous trouvâmes dans le cloître le directeur, D' Wiseman, jeune ecclésiastique plein de santé et de force, en costume violet ; c'est ainsi que je me souviens d'avoir vu, il y a dix-huit ans, le prélat robuste et de bonne mine qu'était Whewell. Avec lui se trouvait Lord Clifford, en uniforme de Lieutenant- Député du Devonshire, tout fier d'une audience qu'il venait d'avoir du Pape Grégoire XVI. Il fut extrêmement aimable et me parla avec reconnaissance de la bonté qu'on lui avait montrée en Italie. Wiseman acquiesçait à son témoignage... Lord Clifford nous parla de la réception que le Pape leur avait faite, à Lord Shrewsbury et à lui. Sa Sainteté est en bonne santé et très dispos, un peu plus gai que ne le voudraient les formalistes. Lord Shrewsbury prétend qu'à certains moments il ressemble à un enfant dans l'ardeur du jeu, et qu'à d'autres il apparaît comme un autre Léon arrêtant la marche d'Attila. Attila, c'est apparem-

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ment le pauvre roi de Prusse. Nous entrâmes dans les appartements de Wiseman commodément meublés à la mode anglaise, on s'y croirait dans les salons d'un senior Fellow de Trinity Collège. Après avoir visité la biblFothèque, où Ton me montra un exemplaire authentique du Kvre des martyrs de Fox, sur lequel Parsons avait écrit des notes pour y répondre, je pris cordialement congé de mes compatriotes. »

L'infatigable ardeur de Macaulay le porta à visiter Rome complètement et-à en étudier l'histoire locale avec un zèle intelligent qui rappelle celui de Wiseman. I^'impression que lui fit, non pas seulement la Rome classique, il ne pouvait borner là ses études, mais la Rome pontificale, mérite qu'on la signale ; elle ajoute un intérêt tout particulier à son fameux essai sur Y Histoire des Papes de Ranke. Ses notes d'alors montrent que cet essai, malgré le ton anticatholique qu'il affecte encore, n'était pas seulement un simple morceau de littérature, une amplification de rhétorique, mais l'expression d'un profond sentiment excité par le spectacle de l'action de la Papauté dans cette âme si sensible aux beautés de l'histoire :

« Je sais à peine, écrit-il au mois de décembre à Lord Lansdow^ne, je sais à peine si je suis plus impressionné par la vieille Rome ou par la nouvelle, par les monuments du très extraordinaire empire qui a disparu, ou par les institutions de l'empire plus extraordinaire encore qui, malgré tous les chocs qu'il a subis, demeure toujours plein de vie et de néfaste vigueur. N'y eût-il ici, à Rome, pas une seule ruine, pas un seul beau monument, pas une statue, que je me trouverais encore suffisamment payé de mon voyage, pour avoir vu la capitale

du catholicisme et appris à connaître un peu la nature et les effets de cet étrange gouvernement de brahmines établi dans les États de TÉglise. Avez-vous lu V Histoire de la Papauté depuis la Réforme^ par Von Ranke? Je lui suis redevable des meilleures jouissances que j'ai éprouvées ici. »

Les cérémonies dans Saint-Pierre l'impressionnaient vivement. Après une brillante description de la procession papale, il ajoute : « J'étais profondément ému en réfléchissant à l'immense antiquité de la dignité papale qui peut revendiquer de beaucoup la plus longue, la plus brillante, la plus illustre, la plus continuelle perpétuité parmi les dignités de ce monde, formant, comme elle le fait, le lien entre deux grandes époques de la civilisation humaine. Nos modernes monarques féodaux ne sont que de simples parvenus en comparaison des successeurs, en ordre régulier, non certes de Pierre, mais de Sylvestre et de Léon-le-Grand. »

« Il y avait encore^ parmi les vi^siteurs de Rome, ajoute le biographe de Macaulay, un autre personnage dans l'esprit duquel des pensées de cette nature devaient germer plus rapidement encore que dans l'esprit do Macaulay. » C'était M. Gladstone. Il était lié intimement avec un ami de Wiseman, M. Rio, dont nous avons déjà mentionné la visite au Collège anglais, en compagnie de Montalembert et de Lamennais. Rio avait séjourné quelques années en Angleterre dans le but de se documenter pour un livre qu'il se proposait d'écrire sur ce pays, et Gladstone l'avait introduit dans le milieu le plus intellectuel de Londres. Quand ce dernier vint à Rome, en 1838, il était porteur d'une lettre d'introduction auprès de Wiseman que lui avait remise M. Rio.

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Cette lettre présente par elle-même trop d'intérêt pour ne pas trouver sa place dans ce récit.

Llanarth Court, 5 août 1898.

« Mon cher D*" Wiseman, — Je serais désolé que cette lettre ne vous trouvât pas à Rome ! elle doit vous être remise par un homme dont le nom ne peut vous être inconnu et dont le commerce, ne fût-ce que quelques jours, vous sera, j'en suis sûr, infiniment agréable. Bien qu'il se soit fait remarquer parmi nos adversaires» j'ai la ferme conviction que vous serez agréablement surpris, quand vous serez entré en contact un peu intime avec lui. C'est le jeune M. Gladstone, le sous-secrétaire d'État de Sir Robert Peel pendant son court ministère. Personne ne m'a rendu plus de services pendant mon dernier séjour à Londres, où je recueillais les matériaux nécessaires au livre que je me propose de publier bientôt sur l'Angleterre. En retour de l'amabilité qu'il a eue de me présenter à tant de personnes intéressantes de ses amis, je prends la confiance de vous le présenter lui-même, afin que vous lui procuriez le moyen de voir notre religion sous son meilleur jour, car il est animé du plus vif désir de lui rendre entière justice. Je ne puis mieux vous faire connaître ses dispositions qu'en vous citant les lignes les plus remarquables d'une lettre qu'il m'écrivait, il y a quelques jours.

« J'ai un vif désir, disait-il, de connaître la pratique de l'Église romaine, l'efficacité de son action morale et spirituelle sur ses membres. Cette constatation importe beaucoup au développement de mes propres convictions relativement à la visibilité de l'Église et à la nécessité de cette doctrine pour contrebalancer la tendance vers

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ROME. DERMÈRES ANNÉES 299

une infinie subdivision et vers Tinfidélité finale qui naît d'un jugement privé illimité. »

« Son séjour en Italie sera de courte durée, rappelé qu'il sera bientôt par ses devoirs parlementaires; aus^i désire-t-il rencontrer dans chaque ville principale quelqu'un qui soit pour lui ce que vous serez à Rome, ce que nous appelons en français un résumé. Après quelques jours de relations avec M. Gladstone, vous découvrirez facilement qu'il n'y a pas d'esprit plus sincère dans la poursuite de la vérité, plus large dans sa manière de comprendre la religion en général. Je sympathise avec lui sur tant de points que j'oublie presque parfois le grand point sur lequel nous différons.

« Croyez-moi toujours bien votre

« Rio. »

Tandis que l'attention de Wiseman se trouvait ainsi appelée sur les qualités d'esprit et de cœur de sa nouvelle connaissance, Gladstone, de son côté, s'attendait à rencontrer dans le recteur du Collège un homme de talent et de valeur; car, si M. Biq lui avait dépeint Wiseman comme un esprit de grande culture, ses entretiens avec Bunsen et son célèbre chapelain Herr Abeken, lui avaient appris que cp n était pas seulement parmi les carlistes et les catholiques que ses talents étaient reconnus et appréciés. Les relations des protestants prussiens avec des catholiques à l'esprit plus large les avaient amenés à modifier leur attitude vis-à-vis des croyances catholiques, si souvent qualifiées par eux, non seulement de superstitions, mais de supercheries. Ainsi M. Gladstone rapporte une conversation avec Abeken dans laquelle ce dernier se montrait tout disposé à croire aux stigmaies^

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et discutait les causes naturelles qui pouvaient les produire, état d'esprit aussi rare alors qu'il est fréquent aujourd'hui. Quanta Wiseman lui-même. Bunsen et son chapelain s'exprimaient très favorablement sur son compte. En parlant du personnel de la Cour pontificale, ils inclinaient à considérer le Cardinal Lambruschini comme le plus capable des prélats ; mais, ajoutait Abeken, « je doute qu'il y ait parmi eux personne de mieux doué que votre compatriote, M«' Wiseman. »

La première entrevue entre M. Gladstone et le D' Wiseman eut lieu au Collège anglais, et comme Macaulay, M. Gladstone s'intéressa vivement aux reliques du catholicisme d'avant la Réforme. Wiseman lui rendit sa visite dans ses appartements de la Piazza di Spagna, Comme Monckton Milnes, M. Gladstone remarqua l'absence en W^iseman de tout esprit de prosélytisme ^ . Le Recteur le frappa par sa façon de comprendre et d'élargir les questions discutées. M. Gladstone, tout plein des espérances données par le Mouvement d'Oxford, prétendit, au cours d'un entretien, que ce Mouvement n'aurait d'autre effet, au moins pendant quelque temps, que de retenir les âmes loin de l'Église romaine, en satisfaisant dans le sein de l'Eglise anglicane leurs aspirations catholiques toujours grandissantes. Wiseman lui aussi se réjouissait du Mouvement d'Oxford et était tout disposé à entrer dans les vues de son interlocuteur ; aussi M. Gladstone fut-il frappé d'entendre W^iseman applaudir à la diffusion des idées catholiques, dût-elle ne procurer aucune accession

1. Nous avons recueilli ces impressions de M. Gladstone dans un entretien qu'il a bien voulu avoir avec nous sur ce sujet.

immédiate au catholicisme ni au Siège apostolique. En réalité, Wiseman avait une confiance absolue que rÉglise anglicane ne pouvait pas être le terme définitif du mouvement tractarien. Mais si ce Mouvement devait entraîner une foule immense d'adhésions, il fallait nécessairement qu'il les groupât transitoirement dans la via média de Newman. Il le saluait donc comme le restaurateur dans l'Eglise d'Angleterre des grands principes catholiques qui conduiraient inévitablement ces hommes à l'esprit logique, à reconnaître la nécessité de l'unité catholique qui en découle.

Les visites de Gladstone et de Macaulay lui révélèrent également la diminution des vieux préjugés contre le catholicisme en dehors même du cercle des théologiens tractariens. Il était donc assez naturel que Wiseman considérât comme un signe des temps le profond intérêt que de tels hommes témoignaient pour la Rome pontificale et les choses du catholicisme. Ni l'un ni l'autre n'étaient des ecclésiastiques d'Oxford, l'un d'eux même était infiniment plus homme du monde que théologien. Ils étaient, chacun dans sa sphère, peut-être les plus brillants représentants de la génération nouvelle. Wiseman apprit de M. Rio les sentiments de Gladstone ; Macaulay manifesta les siens, l'année suivante, dans son essai sur V Histoire des Papes de Ranke * . Ils ont donc bien pu paraître

1. Dans cet essai, après avoir magnifiquement peint la grandeur passée de l'Église romaine, sa grandeur présente, Macaulay ajoutait : « Je ne vois aucun signe qui indique le terme prochain de sa longue domination. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui dans le monde, et je ne suis pas convaincu qu'elle ne soit pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Francs eussent passé le Rhin ; quand

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à Wiseman comme les représentants de cet esprit plus libéral de sympathie pour le catholicisme, dont il épiait les symptômes parmi ses compatriotes, comme les échos^ en quelque sorte, de ces sentiments qui lui semblaient des phénomènes si suggestifs cliez Ranke et même chez Victor Hugo et Lamartine.

l'éloquence grecque fleurissait encore à Antioche, quand on adorait encore les idoles dans le temple de la Mecque ; et elle conservera peut-être encore toute sa vigueur première, lorsque je ne sais quel voyageur de la Nouvelle-Zélande viendra, au milieu d'une vaste solitude, se placer sur une arche brisée du Pont de Londres, pour esquisser les ruines de Saint-Paul. » Combien, en 1840, un tel langage était chose nouvelle sous une plume anglaise I

La Renaùtsance du catholicisme en Angleterre au xix" siècle. Thureau-Daugin, Correspondant du 25 mai 1899.

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Sommaire. — Lutte du Conservatisme et du Libéralisme dans la renaissance religieuse; la solution de Wiseman. — Son voyagede 1839 en Angleterre. — Son programme. — 11 raconte sa campagne de 1839, dans ses lettres d'Oscott et de Derby. — Sermon sur le Développement du Dogme. — Ses articles dans la Revue de Dublin.

De 1839 à la fin de sa vie, Wiseman n'eut pas de plu& chère préoccupation que celle des intérêts religieux de son pays. Son voyage en Angleterre dans Tété de cette année 1839, dont il va être question présentement, eut pour conséquence de l'amener à s'y fixer définitivement, à partir de Tannée suivante. La situation s'était dessiniée en Angleterre et sur le continent, depuis les Lectures de 1835, et il se rendait mieux compte des forces sur lesquelles il pouvait s'appuyer désormais. La visite, à Rome, de Macaulay et de Gladstone, sa correspondance avec Dœllinger lui avaient laissé entrevoir quelques-unes de ces forces, à savoir : le tractarianisme^ le libéralisme anglais, et la renaissance catholique sur le continent, à laquelle il avait déjà fait appel pour donner au petit groupe des « papistes » le sentiment de la solidarité dans une grande entreprise. Il fallait avoir

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304 LE CARDINAL WlSEMAN

égard à chacune de ces forces et s'en servir pour tenter de faire tourner leur légitime influence au profit du zèle catholique et des principes catholiques. De plus, il convenait de tenir compte d'O'Connell et de Tlrlande qui avaient conquis l'émancipation, comme aussi des catholiques anglais émancipés eux-mêmes. Tous ces éléments étaient ou pouvaient aisément devenir les auxiliaires du mouvement catholique; mais c'étaient des forces différentes et parfois opposées, et il s'agissait de les mettre d'accord. Le passé de Wiseman l'avait tout particulièrement préparé pour cette œuvre. Lié d'amitié avec les autorités romaines et les chefs du mouvemei t de renaissance catholique sur le continent ; compatriote et ami d'O'Connell; am ide Lord Brougham et des autres collaborateurs à la revue d'Edimbourg ; le seul di s catholiques anglais qui connût personnellement Newmi n et Fronde et qui sympathisât avec eux ; et en même temps uni par des liens d'intimité avec les représentants de Douai et d'Ushaw, le D"" Lingard et le D'" Newsliam, il semblait spécialement désigné pour travailler à con:biner les éléments divers appelés à opérer cette grande transformation de l'opinion en Angleterre dont nous sommes les témoins, car, nous l'avons déjà observé, ces éléments étaient de nature à entrer en lutte aussi bien qu'à s'unir. Le parti de la revue d'Edimbourg étai t l'ennemi juré de Newman et de Pusey *. Entre les catholiques anglais et les catholiques irlandais s'élevaient plus d'un malentendu. Les vieux catholiques d'Angleterre, même des hommes de l'autorité de l'historien Lin-

1. Tous les essais de M. Roger sur le Développement du Puseyisme étaient publiés dans la Revue d Edimbourg.

L AISGLEÏERRE ET LE MODVEMENT CATHOLIQUE 305

gard, ne voyaient pas sans un profond sentiment de défiance le Mouvement de la Haute Église. De plus, les vestiges du cisalpinisme anglais avaient bien peu d'affinité avec le Mouvement catholique au dehors, lequel était essentiellement ultramontain. Le parti d'Oxford ne lassait pas de déclamer contre O'Connell qui ripostait à ses attaques avec usure ^ Et cependant aucun de ces éléments ne devait être négligé, si Ton voulait garder quelque espérance de succès. C'était sur le parti de la Revue d'Edimbourg que comptait Wiseman pour gagner aux catholiques le bon vouloir général du peuple anglais, et pour dissiper les préjugés qui avaient si longtemps empêché leur voix d'être écoutée. Or ces hommes, qui venaient d'obtenir de haute lutte l'émancipation catholique, on pouvait à peine songer à s'appuyer sur eux, si l'on se privait de la force morale des masses représentées par O'Connel et les Irlandais. D'autre part, le libéralisme de Macaulay et de Sydney Smith ne pouvait contribuer en rien à détruire les préjugés profondément ancrés dans les esprits de la majorité des Anglais contre les usages et les doctrines catholiques, tels que le célibat ecclésiastique, le système sacramentaire, la vie monastique, l'autorité de l'Église. Les libéraux se montraient sans doute disposés à les tolérer, mais ce n'était là changer dans l'opinion en Angleterre que l'aversion en mépris, un préjugé contre un autre. Le concours plus effectif de la naissante école d'Oxford était indispensable, si vraiment on voulait amener une partie impor-

1. Voir, dans VApologia de Newman, pp. 123, 125, 134, 191, des indications sur Tatlitude des tractariens yis-à-vis d'O'Connell, de Lord Brougham et des Libéraux et sur lalliance du parti catholique anglais avec les dissidents et O'Connell.

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tante de la nation anglaise à un sentiment de respect pour le catholicisme si longtemps jugé indigne de toute considération sérieuse. Enfin, les vieux catholiques d'Angleterre, qui avaient supporté le poids et la chaleur du long et douloureux jour de la persécution, se trouvaient, par suite des lacunes de leur éducation et de leur manque de souplesse, incapables de s'assimiler aucune idée autre que les idées surannées transmises par les générations passées, et cependant ils devaient moins que tous les autres être laissés de côté.

La difficulté de la situation provenait en grande partie d'un problème dont le sens complet commence seulement à ressortir clairement, à savoir quelles sont les véritables relations qui peuvent exister entre le libéralisme moderne et la religion. Les catholiques de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Pologne et d'Irlande avaient invoqué le nom de la liberté. C'était en vertu des principes de liberté que Montalembert et Lacordaire réclamaient pour les enfants catholiques le droit de recevoir une éducation conforme à leur religion. En Prusse, deux évêques venaient d'être jetés en prison, et leur seule défense était une revendication de pouvoir librement exercer les droits de la conscience. En Pologne aussi bien qu'en Irlande, on n'élevait pas d'autre revendication contre la tyrannie d'Etat qui frappait les catholiques d'incapacités civiles. Les principes libéraux avaient conquis l'émancipation catholique, et les émancipés leur en étaient reconnaissants. C'était seulement en réclamant la liberté de toutes les croyances, que les catholiques pouvaient espérer obtenir eux-mêmes quelque influence, et ils s'étaient naturellement ralliés à la cause libérale. Oxford, d'autre part, suivait la politique des

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l'angleterre et le mouvement catholique 30T

tories ; les attaques contre l'Eglise établie provenaient des libéraux; et le mouvement d'Oxford avait pour objectif spécial de revendiquer les anciens privilèges de rÉglise anglicane. Les libéraux supprimaient ses évêchés et la traitaient en simple institution d'Etat. C'était donc en soutenant les principes tories qu'il fallait défendre sa liberté, de sorte que O'Connel et ses amis étaient libéraux, Newman et Pusey antilibéraux pourdes motifs exactement du même ordre.

Le problème à résoudre était des plus délicats ; c'était une affaire politique, mais l'on vit bientôt qu'elle soulevait nombre d'autres questions plus compliquées. La religion devait-elle se donner pour programme dans l'avenir la restauration de l'ancien ordre de choses, ou bien devait-elle accepter franchement le régime nouveau et s'en accommoder de son mieux? L'alliance duconserva-^ tisme avec l'Église d'Angleterre, c'était en droite ligne l'antique alliance de Charlemagne avec la Papauté. L'alliance du Saint-Empire romain avec la sainte Eglise romaine avait peu à peu amené dans toute la chrétienté l'alliance de l'Église et de l'État, et l'État, en retirant sesfaveurs à ceux qui rejetaient sa religion, ne faisait, avant le XVP siècle, que défendre, non pas ses opinions particulières, mais l'autorité reconnue par la chrétienté et sauvegarder la foi commune des nations. Un tel état de choses reposait sur une double base, l'universalité de l'Église et la reconnaissance de fait de cette Église par le corps entier de la chrétienté. Si désormais l'une de ces bases manquait pour asseoir les prétentions de l'Église d'Angleterre à être protégée, elle pouvait encore,, dans une certaine mesure, invoquer l'autre. Sans doute elle ne représentait plus la croyance universelle, ou la

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foi acceptée par Tensemble de la chrétienté ; mais elle prétendait représenter encore la foi générale du corps organique auquel elle présidait, la nation anglaise. Or, le parti Tory admettait non seulement cette prétention, mais la réalité du fait; il reconnaissait que l'ancien ordre de choses existait toujours, bien qu'il eût été modifié. Et Newman s'autorisait de cette reconnaissance pour tenter de ramener l'esprit des premiers siècles dans ce qui survivait encore de ce vieil organisme, de restaurer et de revivifier les institutions du passé.

Mais O'Connell et Montalembert (qui s'inspirait des idées d'O'Connell) croyaient que, l'ancienne constitution de la chrétienté étant irrémédiablement compromise, l'avenir était aux libéraux qui reconnaissaient cette ruine et non aux conservateurs encore attachés à l'ancien système. La Réforme avait porté un coup mortel à la vieille foi commune ; cela était évident particulièrement en Angleterre. L'État avait perdu ses meilleurs droits à imposer sa religion au peuple, dès que cette religion avait cessé d'être la religion de la chrétienté tout entière. Or l'Église établie ne représentait même plus les convictions du peuple anglais dans son ensemble. Son exclusivisme n'était donc que de la tyrannie, et la religion ne pouvait tirer aucun profit de la restauration d'un état de choses, qui, ne reposant plus sur la justice, avait en outre le désavantage de ne plus correspondre avec la réalité des faits. Son véritable intérêt était donc de reconnaître partout le changement opéré dans la condition générale de la chrétienté. Ce changement, les principes libéraux et la politique libérale en étaient l'expression. Donc, accorder des privilèges aux membres d'uno Église d'État, dont s'étaient séparées les âmes les plus

l'angleterre et le mouvement catholique 309

religieuses et les meilleures de la nation, c'était donner une prime à la cupidité, quelques-uns disaient, à Thypocrisie. Il fallait laisser chacun libre de suivre sa conscience, laisser l'étincelle de la religion se rallumer, comme aux premiers jours du christiaiisme, par le zèle et rhéroïsme que seule peut entretenir une ardente conviction. Confier l'avenir de la religion à ceux-là seulement que la religion d'État amènerait par l'appât du lucre à une orthodoxie extérieure, c'était empoisonner les sources. Et cela se produirait même si la religion d'État était en elle-même bonne et véritable.

Mais le différend ne se terminait pas là. Newman prétendait qu'en acceptant les principes libéraux, les catholiques anglais acceptaient des principes destructifs de la foi par eux-mêmes. S'ils revendiquaient la liberté sur la même base que la réclamaient les sociniens et les juifs, ils admettaient, selon lui, ce principe qu'une forme de religion est aussi bonne qu'une autre, ce qui équivalait à dire que rien ne peut être connu en matière de foi religieuse. C'était essentiellement ce qu'on appelle maintenant l'agnosticisme, bien qu'alors le théisme ne fût pas encore classé dans le catalogue des dogmes inconnaissables. Ainsi raisonnait Newman dans sa campagne contre Hampden en 1836; ainsi raisonnait-il, en 1838^ 'dans son Essai contre le latitudinarisme, tract 85 ; ainsi raisonnait-il encore en 1840 dans sa lettre au Times ^ signée Catholicus, Le libéralisme, disait-il, passe au déisme, et le déisme à l'athéisme. C'était indéniable, et O'Connell pas plus que Montalembert n'y contredisait. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Que l'État fondé sur les principes libéraux doit devenir officiellement neutre, mais non qu'O'Connell et Montalembert

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fussent eux-mêmes indifférentisles ni qu*ils considérassent il'Étal neutre comme un idéal. L'idéal était que les Anglais et les Français fussent unis dans une même •croyance et que FÉtat fut obligé de reconnaître la croyance du pays. Mais si TÉtat ne pouvait avec justice frendre obligatoire ni accepter comme dogmatiquement vrai ce que les Anglais et les Français, en tant que sociétés constituées, n'admettaient point, alors, au milieu •<ies divisions religieuses existantes, la neutralité de TÉtat semblait Tunique solution, et ils soutenaient que cette neutralité était Tattitude la plus juste du pouvoir dans une société ainsi divisée d'opinions. Ils invoquaient la meutralité, non comme une théorie idéale, mais comme lune nécessité politique.

On objectait toutefois que le libéralisrfte constituait Tun danger dans son aspect théologique. L'influence du parti libéral ne rendait pas simplement YÉieii neutre; il encourageait encore le scepticisme et Tindifférence parmi les sujets eux-mêmes. Le salon de lecture de Tamworth, -était un symptôme dans Tordre pratique ; dans la sphère de la philosophie, l'influence croissante de la doctrine de Bentham en était un autre. Les catholiques anglais ne pouvaient pas ne point reconnaître les dangers du libéralisme religieux; comment dès lors, s'ils repoussaient le conservatisme de Newman, feraient-ils face à * ces dangers ?

La réponse à cette question nous amène à exposer un autre ordre d'idées émises pendant cette période de 1839 ~à 1845; tandis que Newman combattait le libéralisme religieux au nom du conservatisme et du dogme, les catholiques anglais et français, dont nous parlons, dé- «montraient que le seul principe applicable à toutes les

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phases delà société, aux jours des catacombes comme à Tépoque où la religion fut définitivement établie, était le principe d'autorité.

Voici d'où provenait cette divergence de vues.

Newman, on Ta vu plus haut, s'appuyait sur les privilèges traditionnels de l'Église d'Angleterre. Mais en recherchant sur quelle base reposait la tradition, il lui fallait bien reconnaître qu'elle n'avait d'autre fondement que l'autorité divine de l'Église catholique. Alors se posait devant lui un dilemme. Il ne pouvait chercher ce principe dogmatique parmi les représentants actuels de l'Église anglicane ; il se rendait trop bien compte que ces évêques approuvaient en même temps le protestantisme et le latitudinarisme. Il pouvait, il est vrai, invoquer l'idée d'une autorité dogmatique existant dans l'Église établie, à laquelle tous devraient déférer ; mais il sentait bien qu'à ce moment-là, ce n'était encore tout au plus qu'une idée. S'il en faisait son seul et unique appui, comme si elle eût été un fait concret, il lui faudrait nécessairement succomber dans une position si peu solide. Ce n'était là qu'une vue théorique qu'il pouvait espérer voir se réaliser un jour ; mais pour l'instant, «ce n'était pas une vivante réalité. Incapables par conséquent de faire fond sur V autorité, Newman et ses partisans étaient amenés à combattre le libéralisme du siècle au nom de ce qui le heurtait peut-être le plus, au nom •d'insignifiantes formules dogmatiques et rituelles. Ces formules, ces professions de foi, ce cérémonial, toutes •choses en elles-mêmes très peu en harmonie avec l'esprit de l'époque, dans ses plus nobles comme dans ses moins dignes aspirations,Newman,parnécessitéetnoji par choix, devait en faire le but principal de ses travaux. Il lui fal-

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lait proposer comme la panacée des maax du XIX*siècle,la solution des problèmes soulevés au VI* et au VU* siècles par les grecs, monopbysites, nestorienseteutychiens. Le cérémonial, cette expression de l'exubérante imagination du moyen âge, devenait pour Técole tractarienne comme le plus solide rempart du christianisme. Les attitudes respectives de Rome et d'Oxford sont parfaitement caractérisées par les manières de voirde leurs plus accentués défenseurs. Les jésuites, personnification du principe d'autorité, n'ont jamais attaché grande importance aux usages rituels; les puseyistes extrêmes en vinrent à être généralement désignés sous le nom de ritualistes.

La réponse faite au libéralisme par les chefs du mou* vement catholique en France, et la réponse de Wiseman furent toutes différentes de celle des tractariens. Les premiers s'efforçaient non pas de proposer à leur siècle des théories diamétralement opposées à son esprit, mais de le gagner au contraire par des idées concordant autant que possible avec ses aspirations. Conscients du péril qu'ils couraient d'être taxés d'esprits sectaires et rétrogrades, s'ils ravivaient des controverses soulevées à une période profondément différente dans l'histoire de la pensée chrétienne, Montalembert et Lacordaire en appelaient tout d'abord, non à des minuties dogmatiques ou rituelles, mais à l'Église chrétienne, comme à un organisme, comme à une autorité affermissant les sanctions primordiales de la religion naturelle et du christianisme, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, la divinité de Jésus-Christ, la récompense future, tous ces grands et réels soutiens de la vertu dans les nations et de l'ordre dans la société civile.

liCs conférences de Lacordaire qui amenèrent un si

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l'angleterre et le mouvement catholique 315

grand changement dans l'opinion publique en France ^ développent principalement ce thème ; aussi furent-elle& suivies et admirées par beaucoup de libres-penseurs qui en comprenaient l'utilité pratique. Lamennais lui-même^ bien qu'il eût, depuis plusieurs années déjà, abjuré sa foi première, rendait hommage au bien que produisaient ces conférences. Montalembert faisait ressortir la grande œuvre morale accomplie par l'Église dans l'histoire, plutôt que sa doctrine. La noblesse de la vie monastique, le contrepoids que pouvaient opposer en France aux passions les exemples de vertu et de charité des saints du moyen âge, telles étaient les idées qui, dans les Moines^ d'Occident et la Vie de sainte Elisabeth, faisaient impression sur ses contemporains. Ozanam et ses amis avaient fondé la Société de Saint-Vincent-de-Paul, donnant ainsi un caractère surnaturel et religieux à la philanthropie moderne. Pour opérer la régénération de la civilisation française, tous ces hommes faisaient appel, en suivant des^ voies différentes, à la puissance de discipline et d'organisation contenue dans la seule grande société spirituelle qui réclamât pour elle-même une constitution absolument autonome.

Ce n'était pas que le dogme fût nié ou discuté, maisl'insistance sur l'autorité et sur la tradition ininterrompue, incarnée dans l'Eglise, impliquait cet avantage spécial que les formules dogmatiques secondaires^ pouvaient garder leur place naturelle dans l'histoire, se présenter sous leur véritable aspect, qui est d'avoir servi à élucider des questions soulevées par des circonstancesdésormais hors d'actualité. Elles n^étaient pas introduitesde force dans un contexte qui les fît apparaître sous un faux jour, exagérât leur importance et les mêlât à des.

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'Conjectures historiques auxquelles elles ne s'adaptaient point spécialement. On pouvait s'adresser à notre siècle, •«n faisant valoir à ses yeux ce qui était et ce qu'on sentait être d'une importance vitale pour l'heure présente, à savoir l'unité d'organisation, la sainteté de l'Église envisagée comme corps, l'existence d'une autorité spirituelle vivante, et non des remèdes à des dangers ^i bien disparus qu'il faut, pour en saisir actuellement àâ nature et l'importance, une forte dose d'imagination iiistorique et une profonde connaissance des phases tpar lesquelles a passé la pensée humaine. Une Église •vivante aujourd'hui comme autrefois était en état de .mettre en pleine évidence ce qu'il importait le plus de faire, en face de la crise spéciale qu'on traversait. Proposer des formules dogmatiques comme l'unique antidote du libéralisme, cela sentait la réaction ou bien passait pour chimère aux yeux de ceux dont l'àme était •occupée des problèmes du XIX" siècle. D'autre part, l'autorité (son acceptation entraînât-elle, poussée à fond, sla conservation de formules dogmatiques violemment attaquées par' ceux qui ne les étudiaient que dans leurs rapports avec les idées modernes et en les isolant de leur origine dans le passé), l'autorité était en elle-même un principe trop important pour qu'on la ^traitât avec mépris. Ces vues générales prirent corps et se formulèrent graduellement, quand, plus tard, les <îatholiques libéraux se virent obligés de se défendre, et ^quand de récents événements eurent compliqué le problème. Lamennais, le premier, en esquissa les traits les plus généraux. Foisset et son biographe M. Bois- -sard, Lacordaire, Montalembert ont tous traité ce sujet .à leur manière et développé à fond quelques-uns des

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principes du catholicisme libéral. Pris dans leur ensemble, leurs écrits présupposent les vues généralesdont nous venons de parler.

Wiseman n'a jamais traité à fond la question, mais la conduite qu'il adopta en pratique s'inspira du mêmeprincipe des revendications catholiques au nom du droit commun et de la liberté ; et c'est l'application dece principe qui lui permit à l'occasion de poursuivre sa politique de conciliation. Il accepta l'opposition de- Newman au libéralisme comme le véritable idéal, et exhorta les catholiques à se garder de faire sans nécessité cause commune avec les dissidents ; mais il serefusait à abandonner le programme libéral d'O'Connelî ou de Montalembert dans une société qui n'est rieni moins qu'idéale. Quand c'était possible, il laissait de côté les questions de détail et s'en tenait aux grandsprincipes. Dans les discussions avec les tractariens, il évitait, pour l'intérêt de sa cause, toute recherche sur la validité des Ordres anglicans, insistant sur cette thèse plus fondamentale que l'anglicanisme était schismatique « dans toute l'acception du terme ^ ». Il parlait relativement peu des hérésies dogmatiques, mais^

1. Gela sur le conseil du D' Lingard et malgré l'affirmation' publique de Wiseman qu'il ne croyait pas à leur validité. Dauisune lettre du 25 février 1840, Lingard s'exprime ainsi : «Vous me demandez ce que je pense d'une discussion sur la validité de leurs Ordres. Je ne la crois pas politique. C'est un sujet très irritant et de telle nature que je n'espérerais pas arriver à convaincre qu'il ne s'agit que de la validité de la forme... » Remarquons en passant que l'état de la question, à notre époque, oin l'on a prétendu que la croyance en la validité des Ordres anglicans constituait le principal argument en faveur de la séparation d'avec le Siège Apostolique, est complètement différent. Le plussérieux motif allégué dans les discussions récentes sur ce sujet

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:3i6 LE CARDINAL WISEMAN

beaucoup du schisme et du principe d'autorité violé par rhérésie aussi bien que par le schisme. Rejeter ce principe, c'était détruire l'unité d'organisation et de foi qui faisait de l'Église catholique une puissance si grande. Or la Papauté, en tant que fait visible, se présentait comme Tunique et vivante incarnation de cette autorité. Peu importait du reste, ainsi que le faisait remarquer Wiseman, que la Papauté n^eût pas été explicitement ni universellement reconnue dans la primitive Église, avec toutes les prérogatives qui plus tard formèrent son apanage. Le sacramentum imitalis^ ainsi que Newman et lui s'accordaient à le proclamer, était le principe fondamental, et ce fut le développement de l'Église qui fit complètement ressortir la nécessité des prérogatives papales pour la conservation de l'unité, comme il créa les circonstances où il devint nécessaire de définir et d'exercer cette autorité.

De ce qui précède, il résulte qu'on invoquait la liberté et le droit commun précisément pour établir l'efficacité du principe d'autorité. La liberté était nécessaire à l'exercice de l'autorité sur laquelle reposaient l'influence et l'organisation de la société spirituelle ou de l'Église. Il faut que le Pape soit libre de commander et les fidèles libres d'obéir. Nous verrons bientôt comment les deux principes de liberté et d'autorité entrèrent en conflit parmi les catholiques et quelles nouvelles conclusions s'en dégagèrent. Mais du moins, jusqu'en 1848, la question n'était pas plus avancée. La thèse exposée si

n'est pas du tout celui dont parle M. Lingard, Tinvalidité certaine de la forme per se, mais l'invalidité provenant de la manière dont cette forme a été établie et de l'intention de ceux qui l'ont instituée.

éloquemment par Wiseman, deux ans avant sa mort, que rÉglise refléterait toujours ce qu'il y a de meilleur dans Tesprit de chaque siècle, suppose Talliance partielle du catholicisme et du libéralisme. Dans la civilisation nouvelle, l'autorité qui restreint la liberté di; pensée revendiquée par le libéralisme, ne devait plus passer par le canal des vieilles institutions d'État désormais abolies, mais s'exercer directement par la Papauté sur les peuples chrétiens. L'Église, le Pape aussi bien que les fidèles, faisaient appel, en faveur de la liberté de conscience, aux plus nobles éléments du libéralisme moderne. La Papauté a besoin d'être libre pour porter des lois dans l'ordre spirituel, les fidèles pouiexécuter ces lois ; l'Église entière, pour exercer dans le monde l'influence morale résultant de la foi et des convictions. De même que la philosophie chrétienne se nuança de platonisme à l'époque où les esprits des philosophes contemporains étaient imbus d'idéalisme; de même qu'elle s'allia plus tard avec l'aristotélisme, trop attaché à de pures querelles de mots, ainsi que s'en plaignait déjà saint Bernard, quand la scolastique était devenu le moyen nécessaire pour agir sur les idées du temps; ainsi elle se montrerait au niveau de nouvelles circonstances et adopterait des idées et emploierait un langage en harmonie avec les idées et avec le langage d'un siècle nouveau. Wiseman se refusait donc à briser avec O'Connell et à renoncer à revendiquer la liberté au nom de laquelle avait été conquise l'émancipation catholique; non, toutefois, qu'il ait formulé cette revendication aussi nettement que Lacordaire ou Montalembert, ni qu'il ait adopté jusque dans ses points les plus extrêmes le programme d'O'Connell, mais ses plus pro-

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fondes sympathies étaient acquises à leur politique générale. La liberté absolue de la parole, comprenant logiquement le droit de prôner publiquement les principes révolutionnaires, n'était assurément pas un idéal ; mais la méthode d'argumentation des docteurs scolastiques ne constituait pas davantage le véritable idéal de la perfection intellectuelle. L'Eglise, et Wiseman parlait pour l'Eglise, pouvait accepter l'une comme elle avait accepté l'autre, avec les réserves nécessaires, comme la meilleure politique à suivre dans la période critique traversée par la société contemporaine. De concert avec presque tous les catholiques anglais de son temps, il réclamait pour les catholiques le droit de se faire entendre, au nom du principe de la liberté de conscience, d'où était sorti l'Acte d'Emancipation de 1829, et que plus tard devaient invoquer aussi les champions de l'éducation religieuse.

Le Libérateur, Daniel 0' Connell, exposa le programme général des catholiques avec énergie et éloquence dans l'assemblée de l'Institut catholique tenue à la Freemason Tavem^ le 26 mai 1840. Bien que ce discours ait été prononcé une année après le point atteint dans ce récita nous en citerons quelques passages qui précisent bien la politique des catholiques anglais et irlandais à cette époque. O' Connell y exprime en termes probablement plus ardents que s'il se fût adressé à un auditoire mélangé, son ferme espoir que si l'Église jouissait de la liberté absolue d'exercer son influence morale^ en vertu des principes libéraux d'une égalité théorique, elle finirait par triompher, grâce à l'esprit de corps catholique et par la force de la vérité qu'elle possède et de la mission qu'elle a reçue de Dieu. L'orateur repousse le

privilège d'une religion d'État, mais proteste en même temps qu'une telle opposition n'est pas incompatible avec un dévouement enthousiaste et que personne n'était plus loyal que les catholiques qui eurent tant à souffrir de l'ancien exclusivisme. 0' Connell, accueilli par une assemblée d'environ quatre mille catholiques « avec ua enthousiasme dont il est impossible de se faire une idée^ raconte un contemporain, et au milieu des acclamations parties de tous les coins de la salle », s'exprime comme il suit sur ce point particulier :

« Nos principes sont ceux de la liberté civile et religieuse. Revendiquant la liberté de conscience pour nousmêmes, nous la reconnaissons pour les autres, convaincus, par l'expérience de tous les temps et de tous les pays que par la persécution l'on peut bien faire d'un homme un hypocrite, mais qu'on n'en pourra jamais faire un^ vrai croyant; que par la force brutale on peut bien dégrader sa religion, mais qu'on ne peut pas la grandir. Nous avons donc profondément gravé dans nos esprits^ ce principe que la religion est affaire entre Dieu et l'homme, et que c'est une impiété pour n'importe qui de s'entremettre par violence ou par fraude entre un autre homme et son Dieu. Nous n'avons besoin d'aucun privilège pour notre religion. Qu'elle fasse ses preuves par sa propre excellence, et, si elle n'est pas la vraie foi, qu'elle périsse, comme tant d'autres ont péri, à côté de l'immuable et impérissable foi. Nous voulons que tout homme, quels que soient son pays, sa couleur ou sa croyance, possède la liberté de conscience. Nous avons aidé à procurer aux nègres leur émancipation et nous sommes prêts encore à seconder tout effort tendant à les rendre libres par tous pays. Je me dresse résolu-

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ment comme le champion du catholicisme. Je me dresse comme le champion de la foi de me^ pères et des pères de ceux qui vous calomnient et qui vous attaquent. Si profonde est ma conviction que la foi catholique est vraie dans son ensemble et dans ses détails que pour rien au monde je ne consentirais à en rejeter un seul article.

« La vérité catholique s'est affirmée avec le courage qui convient à la vérité de Dieu. Elle n'est plus désormais hésitante ni timide. Elle n'est plus désormais terrifiée ni humiliée, mais elle se lève dans la plénitude de sa force et de son intrinsèque beauté. On nous accuse de déloyauté envers notre souveraine. Ah! s'il est un peuple, sur la surface du globe, attaché à son souverain, il n'en est point qui le soit plus que nous le sommes et que nous le devons être. Ah ! puisse son trône être environné de gloire, de puissance, de force, de bonheur et de dignité ! Puisse le cercle de sa famille s'agrandir de jour en jour! Puisse le gazouillement de ses enfants réjouir son cœur de mère ; puisse-t-elle connaître toutes les joies que peut procurer le monde, et quand il plaira à Celui qui règle les destinées de toutes les nations de la terre de la rappeler à Lui, puisse-t-elle recevoir la couronne qui ne se flétrit jamais! Parmi tous ses sujets, il n'en est pas de plus fermes que nous dans leur fidélité à son trône. Sincères dans notre respect pour les lois bonnes ; loyaux et soumis, lorsque nous essayons de nous dégager des mauvaises; prêts à nous allier à tous ceux qui luttent pour la liberté et à briser les fers des esclaves qui gémissent dans la servitude, nous aimons cette source vive de limpide, authentique, pure et intacte vérité, jaillie de notre divin Rédempteur, à sa venue dans le

l'angleterre et lb mouvement catholique 321

monde, et qui coulera jusqu'à ce qu'il revienne de nouveau sur la terre. »

Cet appel aux principes libéraux était le terrain instinctivement choisi par toutes les confessions religieuses indépendantes, en Angleterre. C'était aussi, en grande partie, la base du programme suivi par Lamennais dans VAvenir et par son Agence^ cette organisation qui lui permettait de recueillir les traits de persécution religieuse et de les dénoncer au monde. Presque inconsciemment, il devint le programme de l'ultramontanisme de ce siècle, après qu'on eut abandonné le rêve d'un nouveau Charlemagne caressé par de Mais^tre. La vieille conception de l'Église considérée comme société spirituelle unique s'était effroyablement altérée, et les descendants des groupes variés de l'antique Église une, demeuraient fossilisés en des Églises nationales asservies à des gouvernements civils. Les Églises nationales séparées du Saint-Siège à des degrés divers, le fébronianisme en Allemagne, le gallicanisme en France; le jansénisme en Autriche, en Toscane, en Belgique ; le protestantisme en Angleterre, avaient plus ou moins complètement accompli leur œuvre néfaste. Ces Églises nationales, avec des chefs laïques et la moitié de leurs prétendus membres dénués de la foi au christianisme, ne promettaient guère pour la religion de l'avenir. La destruction violente de l'ancien ordre de choses à la fin du siècle dernier et la joie bruyante des philosophes français, anglais, allemands et italiens à la vue de la disparition, qu'ils pensaient définitive, du Siège apostolique ont été trop souvent décrits pour que nous y revenions ici. Mais déjà nous avons vu comment, après la tempête, la Papauté s'était relevée de sa ruine

apparente. Par un surprenant effort, elle s'était presque entièrement délivrée de la tyrannie de l'Etat, conséquence du vieux système des Églises nationales, et elle avait appelé les catholiques de toutes nationalités à se grouper autour d'elle. Dans une large mesure, l'Église, désormais^ échappait à l'étreinte étouffante de l'érastianisme, et à cette tutelle de l'État devenue plutôt un asservissement- Comme les martyrs des premiers siècles, elle s'appuyait moins sur des institutions établies de vieille date, et davantage sur le zèle et la vigueur des enfants qui lui étaient restés fidèles. Lamennais, avec sa vigoureuse franchise de Français, réclamait vivement contre l'attitude prise par la Restauration de proclamer le catholi« cisme religion d'État, dans un pays plus d'à moitié incrédule. « Qu'on reconnaisse donc franchement, s'écriaitil, le catholicisme pour ce qu'il est en réalité, pour l'Église libre et non plus dominante, mais prétendant au droit d'agir librement dans un État libre. » C'était là l'interprétation catholique du cri de guerre jeté plus, tard par Cavour : « L'Eglise libre dans l'État libre. » Lamennais, on l'a vu plus haut, résumait ses vœux dans ces formules : renonciation du clergé à toute indemnité de l'État, liberté d'association, liberté d'enseignement, liberté d'exercer toute son influence morale par la presse et par la parole. C'était vouloir transformer la chrysalide en papillon avant qu'il fût capable de vivre de sa vie propre, et nous savons bien qu'il fut condamné. Sa théorie de la liberté absolue de la parole, autorisant par ses dernières conséquences logiques la licence de propager l'anarchie et l'immoralité, fut condamnée de même. Mais Lamennais avait bien compris la situation d'une Église exerçant sa mission parmi une nation incré-

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dule, et le fond de son programme, dégagé de ses exagérations n^est pas sans offrir d'assez heureuses perspectives è sa réalisation dans l'avenir.

Wiseman s'efforçait de l'appliquer en Angleterre. Ce programme était simple : exposer systématiquement les dénis de justice fails aux catholiques et dénoncer ainsi la violation à leur préjudice de l'égalité devant la justice ■et des principes de liberté, était l'un des articles qui en faisaient partie. C'est dans ce but qu'avait été fondé l'Institut catholique, et la Revue de Dublin revenait fréquemment sur ce thème; ainsi s'accomplissait en Angleterre une œuvre analogue à celle de V Agence. Mais dans la personne de Wiseman lui-même, on voyait tout d'abord briller avec encore plus d'éclat cet autre aspect de la fusion moderne entre le libéralisme etTultràmontanisme. La fidélité au Saint-Siège et une vie spirituelle sérieuse étaient les deux conditions indispensables à l'influence morale qui devait s'exercer par le moyen de libres institutions. Or, Wiseman avait à gagner au Siège de saint Pierre l'attachement de ces catholiques anglais encore imbus de gallicanisme, et il s'efforçait de faire naîtrç le sentiment de la fraternité entre les promoteurs du mouvement catholique en Angleterre et ailleurs. Une tâche plus difficile encore, mais mieux suivant son cœur, s'imposait à lui, celle d'attirer les anglicans qui acceptaient et revendiquaient un certain nombre de principes catholiques. Il ne nourrissait certes pas l'espoir chimérique d'un rapide retour de l'Angleterre au catholicisme. Le courant du sentiment public ne laissait à cet égard pas le moindre doute. Mais il s'unissait volontiers aux prières du Père Spencer pour la « conversion de l'Angleterre », sans toutefois viser pour le moment à rien de

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plus qu'à un accroissement de la somme des croyances communes avec « la vieille religion » parmi les plus religieux des anglicans, et à une augmentation de Tinfluence des catholiques parmi les plus mondains. « Le retour de tant d'hommes célèbres au catholicisme, écrivait-il en 1857, n'avait pas encore commencé et on ne Tespérail point. Dans ce que j'écrivais alors, je n'avais en vue exclusivement qu'un certain groupe de personnes, dont les efforts tendaient à préparer la nation à une réunion encore bien éloignée et peut-être impossible. »

Telle fut la direction de ses travaux pour l'Angleterre en 1839. Dans sa correspondance avec le P. Spencer^ au mois de mars, il insiste sur la nécessité de la prière internationale pour la restauration de la religion parmi une génération irréligieuse, et particulièrement sur la nécessité d'entretenir l'esprit de prière et de piété parmi les catholiques anglais eux-mêmes. Il désirait unir dans une prière bien simple toutes les nations et toutes les classes sociales ; et il est intéressant de voir que, comme aujourd'hui Léon XIII, au moment même où le monde lui prêtait surtout de l'astuce et de la diplomatie, Wiseman mettait au contraire sa confiance dans une dévotion aussi populaire que celle du Rosaire.

« En ce qui touche la dévotion à la Sainte Vierge, j'ai proposé d'établir les confréries du Rosaire ; et en dehors du samedi, jour ordinaire de cette dévotion, je voudrais voir diverses congrégations choisir des jours différents ^ afin que chaque journée l'intercession puissante de la Sainte Vierge fût sollicitée pour nous et nos œuvres et qu'on réparât ainsi les outrages dont elle a été l'objet. J'ai offert à M. Oxley et à M. Procter d'écrire un petit traité du Rosaire, s'ils voulaient le répandre.

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« L'un de ces motifs de préférer le Rosaire, pour moi et les catholiques anglais, est précisément ce qu'on lui oppose d'ordinaire. Lorsque nous allons prier, notre plus dangereux ennemi est l'orgueil, et je ne pense point qu'on s'en puisse mieux défendre qu'en priant comme les pauvres et les ignorants. Désirons-nous que Dieu nous juge à la mesure des savants qui connaissent leur devoir, ou bien à la mesure du plus humble ? Si c'est à la mesure de celui-ci, pourquoi rejeter la prière établie pour lui et dire : « Nous voulons, non pas cela, mais des prières à l'usage des hommes intelligents. » Le Notre Père a été enseigné pour des hommes qui disaient: « Seigneur, enseignez-nous à prier. » C'est une prière pour les ignorants, comme le Rosaire. »

Une autre dévotion qu'il désirait voir se répandre était celle des Quarante- Heures^ qui se font durant trois jours devant le Saint Sacrement exposé. Son idée était de prier alors pour la restauration de l'influence de l'Église, non seulement en Angleterre, mais dans le monde entier, à une époque où l'incrédulité était devenue si générale. Il s'ouvre ainsi à ce sujet dans une lettre au P. Spencer:

« Je vais, dans un jour ou deux, me concerter avec Pallota sur les meilleurs moyens de propager cette dévotion, tant dans les communautés que parmi le peuple. Je suis tout à fait de votre avis d'étendre le plan premier à tous ceux qui sont dans l'erreur. J'aime à voir la charité se dilater en tout sens. J'aime à « catholiciser » nos sympathies autant que notre foi. Nous sommes trop insulaires en Angleterre, en religion comme en idées sociales. C'était là une de mes raisons de désirer que cette œuvre ne se limitât pas à de simples

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326 LE CARDINAL WlSEMAl^

visées domestiques, qui profiteraient d'ailleurs de* Ténergie plus grande qu'une plus grande extension apporte à Tesprit de charité. Je m'efforce d'exciter autant que possible chez nos étudiants Tesprît des missions ; toutes les méditations visent à ce but. Par cet esprit, j'entends l'esprit, non pas simplement paroissial, mais apostolique, qui fait que chacun, outre son troupeau spécial, s'intéresse et travaille lui-même au bénéfice de la nation entière, suivant les moyens qu'il a reçus. »

Une lettre de Wiseman à sa mère, alors chez sa fiUcy la comtesse Gabrielli, à Fano, donnera une idée précise* d3 ce qu'il fit en Angleterre pendant son séjour de i839« Elle est datée d'Oscott, le 2 octobre 1839.

« Ma très chère mère, — C'est la seconde longuelettre que je commence pour vous, et j'espère qu'elleéchappera à la malheureuse destinée de la première que j'ai déchirée. Je sais à peine par où la commencer, mais je vais débuter par ce que je sais devoir vous intéresser davantage, moi-même et ma présente situation. En réalité, je pense ne parler que de moi dans cette lettre que je ne voudrais écrire à personne autre, et que j'éprouve de la confusion à vous écrire à vous-même- Je commence par vous dire que je suis ici au milieu d'une retraite, la seconde que je donne, et qu'à ma très, grande joie je ne saurais souhaiter de plus consolants résultats. Les retraitants sont au nombre de quarante à cinquante, depuis l'évêque jusqu'à quelques jeunes gens,, presque encore des enfants, tous également attentifs,, également intéressés et touchés. J'ai eu un léger rhume,, et c'est tout. A part cela, je suisfortetje vais bien. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle bonté] m'ont témoignée tous mes amis, non seulement de Londres, mais de tout

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le pays. M""® Weld ne fut pas plus tôt remise de samaladie qu'elle revint à la ville, et me voilà un des- Ilotes assidus de sa maison... aussi bien que de sa voiture qui est complètement à ma disposition. Partout où je suis allé, j'ai eu le plaisir de rencontrer des convertis qui venaient me dire leur reconnaissance du bien queleur faisaient mes prédications, et je vous assure quer rien ne pouvait me faire plus plaisir.

Derby, 11 octobre.

« Vous voyez par cette nouvelle date que j'ai achevé ma retraite à Oscott et que je suis venu ici m'acquitter d'autres engagements. Rien ne pouvait m'être plus doux que les résultats de cette dernière retraite. Je sens que* j'ai gagné le cœur de tous les enfants ; jamais je n'ai trouvé d'aussi belles dispositions...; ils étaient près décent, et tous m'ont exprimé les mêmes sentiments. Jesuis venu d'Oscott ici, en chemin de fer, pour assister à l'ouverture d'une nouvelle et splendide église. C'est,, sans nulle oxception, la plus magnifique chose qu'aient faite les catholiques de ce pays dans les temps modernes ;; l'édifice est digne des siècles passés. L'église, toute en pierre, esta trois nefs; elle possède un glorieux clocher et un très riche sanctuaire, orné de beaux vitraux peints et de superbes tapisseries, le tout offert, ainsi que de splendides ornements, parle comte de Shrewsbury. Il y avait, près de quatre-vingts enfants de chœur, deux évoques,, et de nombreux ecclésiastiques en costume de chœur,, venus d'Alton et d'Oscott. L'ensemble de la cérémonie n'eût pas été déplacé à Rome. J'ai prêché, et mon sermon est déjà entre les mains de l'imprimeur. Hier soir, j'ai commencé une courte série de Lectures sur un nouveau

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plan ; Féglise était comble, et jamais je ne me suis trouvé plus à Taise en parlant en public. J'ai confiance qu'avec la grâce de Dieu Tentreprise réussira, car'déjà les apparences semblent promettre un résultat satisfaisant. Je me sens maintenant plein de vigueur et de force pour le travail, ce qui ne m'empêchera pas d'être bien content quand, avant la fin du mois, j'aurai tenu tous mes engagements. En attendant, j'aurai prêché quatre-vingtdix fois en six semaines, à peu près une heure chaque fois, et vous trouverez, je pense, que ce n'est pas trop mal. Depuis que je suis en Angleterre, j'ai parcouru, principalement en chemin de fer, quelque chose comme 1.600 milles, et je puis me rendre le témoignage que je n'en ai pas fait cinq pour mon plaisir ou pour des affaires temporelles d'aucune sorte ; tous ces voyages n'ayant eu d'autre but que de promouvoir, autant qu'il était en moi, les intérêts de Dieu et de sa sainte religion. Vous devez avoir reçu d'York un journal donnant un compte rendu de ce que nous avons fait à Huddersfield. Ce fut une journée plutôt italienne qu'anglaise. La Guild ou confrérie, avec ses insignes, son costume, ses crucifix portés, comme à Rome, sous des baldaquins, marchaiil sur deux files, bannières déployées, les flambeaux allumés, les christs ou plutôt les croix processionnelles portées devant le clergé, les acolytes en surplis, les prêtres revêtus de la chape; tout le cortège précédé d'une fanfare, reportait ma pensée aux processions de Monte Porzio, avec l'archiprêtre et Frezzolini intercalant au milieu de ses prières des exclamations de cette sorte, suivant l'occasion : Adesso casca! Vedete quella bestial etc. La population se tenait admirablement ; les rues étaient pleines d'une foule énorme, bien que de nom-

l' ANGLETERRE ET LE MOUVEMENT CATHOLIQUE 329

breuses réunions eussent été organisées ailleurs, telles que celles des missionnaires, des Sociétés de tempérance et d'autres encore, et que ce fût un jour d'œuvre. La foule semblait goûter fort le spectacle de notre procèssion, et rien dans Tattitude générale ni dans celle des. individus ne dénotait le moindre sentiment hostile... M. K... eut le succès du jour, avec son tricorne romain, ses boucles, etc. Par le fait, il se met comme un abbé romain et ne se soucie de personne. Dans ce canton ouest du Yorkshire, les catholiques peuvent faire tout ce qu'ils veulent, l'ère du bigotisme y est finie; les processions peuvent parcourir les rues, sans redouter d'y être plus molestées qu'à Rome, et tous les prêtres y portent le collet romain et le costume ecclésiastique.

« La veille de la procession d'Huddersfield, nous avions inauguré la nouvelle église de Stalybridge construite par M. R. Brown, un romain, dont vous vous souvenez, le fils du libraire. Le D*" Briggs officiait^ entouré de près de quarante prêtres, et je donnai le sermon. Il y eut ensuite un dîner, accompagné de toasts, où, comme de coutume, je dus payer de ma personne*..*

1. Wiseman ajoute ici quelques souvenirs d*Espagne : « Dimanche «iernier, le matin, comme je terminais la retraite, un monsieur ngé, qui a son plus jeune fils au collège, se présenta avec son fil» aîné. C'était M. Beck, de Séville, presque le dernier survivant de» négociants irlandais de cette place. Il était ravi de me voir et s'inlorma de tout ce qui vous touche ; il se souvient de votre arrivée in Espagne, comme si c'était hier. Il m'a prié de le rappeler à votre souvenir et de vous parler d'une jolie propriété, une oranfîerie,que mon père possédait avec mon oncle à la campagne. Pour la soustraire à la confiscation des biens anglais, il la confia à un homme malhonnête qui se l'appropria et la vendit. M"" Beck est morte il y a trois ans. M. Beck n'était pas venu en Angleterre depuis vingt-sept ans ; c'est son second voyage en toute sa vie, et cependant il a un accent des plus prononcés pour un Espagnol^ mais

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12 octobre.

« Je viens de donner ma seconde Lecture^ devant un :auditoire encore plus nombreux, où se trouvaient les principaux ministres dissidents de Tendroit et une foule de protestants, et parmi eux les plus honorables habitants. Je n'en ai ressenti aucune fatigue. Demain, fête •de saint Edouard, je vivrai dans le recueillement et peut-être tout le jour dans les sentiments d'une douce mélancolie. »

13 octobre.

« Hier, jour de repos, je suis allé à Nottingham où, •entre autres choses, j'ai visité une manufacture de dentelles ou plutôt de filet. Il est tissé à la vapeur, en immenses pièces, et tout le mécanisme, comme bien vous pensez, est des plus ingénieux. Après-demain, j'irai à Ushaw, où je me reposerai quelques jours ; puis de là à Manchester, d'où enfin je me rendrai directement à Londres, que je ne quitterai que pour retourner à Rome. . . •C'est donc la dernière lettre que je vous écris d'Angleterre ; la prochaine vous arrivera de Bruxelles ou de Paris. Je compte cependant pouvoir écrire d'Ushaw la missive depuis si longtemps promise à M. Çooke, et qui sera de nature à l'intéresser, lui et ses amis du Collège. Vous-même n'y verrez peut-être pas sans intérêt com-

-ce n'en est pas moins un très agréable et distingué vieillard. J'ai trouvé environ six Sévilliens à Oscott, deux ou trois Balmenados, etc. A Old Hall se trouve un des Barrons, très distingué jeune homme de Cadix, sa mère est une Morfi, de sorte que vous devez •connattre ce qui le concerne. Son père l'a envoyé faire ses études -en Angleterre, mais ayant appris son désir de devenir prêtre, il a -défendu de lui enseigner le latin. Il n'en a pas moins persévéré dans rson désir, et il est actuellement à Saint-Edmond, où tous appréciaient son intelligence et son amabilité. »

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ment j'ai été reçu en Angleterre, quels sont mes projets ici, si la volonté de Dieu est que je me fixe de •nouveau dans mon pays. Mais même si Rome se refursait à me laisser partir, mes visites en Angleterre seraient très fréquentes. De fait, le D' Griffiths désire vivement m'avoir à Londres pour y prêcher le prochain Carême, etc ; mais ce serait trop tôt et j'aurais à peine eu le temps de me reposer de la campagne de cette année. Cependant, il semble que c'est une affaire parfaitement •convenue entre le clergé et les laïques qu'il me faudra retourner en Angleterre l'année prochaine, sinon pour tout de bon, du moins pour une visite. Tout ceci, d'ailleurs, ne dépend pas de moi; mais si je dois faire ce •voyage, je m'arrangerai autrement et prendrai mes mesures pour être de retour pour la villégiatura (car il ^st inutile de rester à Londres après le mois de juin). Lord Clifford m'a envoyé une pressante invitation de le rejoindre à Munich au milieu, et ensuite, à la tin d'octobre ^t m'a offert une place dans sa voiture pour retourner à Rome. C'eût été un délicieux arrangement, mais il est incompatible avec les engagements que j'ai déjà pris et j'ai dû le décliner. On se montrait très désireux à Munich de m'y avoir au passage pour conférer sur des sujets et <ies mesures du plus haut intérêt pour les catholiques, non seulement en Angleterre, mais en France et en Allemagne. A présent cela m'est impossible...

« M. Wilson, le prêtre de Nottingham, prépare un appartement pour me recevoir en ami. Le pauvre Edouard Vavasour, comme vous l'avez peut-être su, a été un an absent, il est atteint de démence, avec peu <l'espoir de guérison. Charles M' Carthy doit venir à Rome cet hiver. Je sens sa mère très inquiète à son sujet,

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car il lui écrit rarement et quand il le fait, ne dit rien hou presque rien de ce qui le concerne. J'ai passé quelques journées agréables à Alton. On nous a invité, de tous les côtés, mais il nous a été impossible de répondre à ces invitations. Je termine cette lettre en faisant des vœux pour que vous puissiez lire ces pages sans trop de fatigue pour vos yeux. Dans Fespoir de vous voir bientôt, je suis toujours, ma très chère mère, votre affectionné fils»

« N. WlSEMAN. »

Ce fut lors de l'ouverture de la nouvelle église de Sainte-Marie, à Derby, que Wiseman prêcha un de ses plus mémorables sermons. Il y expose longtemps d'avance le principal argument de Newman dans son Essai sur le développement de la Doctrine chrétienne. Lathèse des Puseyistes contre Rome était que Rome avait contre elle l'enseignement des premiers siècles et que^ tandis qu'elle traitait les réformateurs de novateurs (novalores), elle était elle-même coupable d'innovation. La réponse à cet argument était déjà trouvée du temps de saint Vincent-de-Lérins. Dans chaque institution^ disait-il, il y a un naturel accroissement, et l'Église de nos jours est à l'Église primitive ce que l'homme fait est à l'enfant. Des traits, d'abord latents, deviennent graduellement visibles, comme l'enfant, aux muscles non encore développés et au menton imberbe, devient l'homme fait, à la barbe imposante et aux membres vigoureux.

Prenant pour texte cette parole de l'Évangile : « Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé »> Wiseman établit que la révélation judaïque, malgré toute sa rigidité, avait admis un certain développement

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l'angleterre et le mouvement catholique 333

des idées, que, par exemple, la conception dans le^éché se trouvait, pour la première fois seulement, clairement formulée dans les psaumes de David. Plus grande encore fut la puissance de développement dans l'Église chrétienne.

« Imaginer un christianisme dénué d'une puissance analogue, c'était, dit-il, le placer dans une sphère d'énergie et d'adaptation aux besoins de l'humanité inférieure à celle de son imparfait précurseur. 11 fallait s'attendre, au contraire, à voir accumulés dans son sein des principes actifs, des germes innombrables d'admirables institutions qui exigeraient des périodes diverses de culture attentive avant que le moment fût venu pour chacun d'eux de s'éveiller à la vie, de croître et de donner des fruits, chacun suivant son espèce; car, pour revenir aux exemples de l'ancienne loi que j'ai déjà cités, de même que, sans aucun doute possible, les germes ou les principes de ces développements ultérieurs existaient d'avance dans le système religieux du judaïsme; de même que la doctrine fondamentale de toute repentance, à savoir que le péché est un mal énorme, se trouvait clairement démontrée par le châtiment même des premiers pénitents ; de même que la promesse d'un rédempteur était la pierre angulaire de toute l'économie du judaïsme, et que cependant ces doctrines ou ces principes semblèrent ensevelis dans l'oubli, tant que les circonstances ne les eurent pas mis en lumière et transformés en idées capitales et de première importance; ainsi, dans la loi nouvelle, nous devons nous attendre à constater un développement similaire et ne pas nous étonner de voir des pratiques ou des sentiments, devenus à des époques déterminées comme les traits

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•caractéristiques de la pensée religieuse, se rattacher à -des doctrines ou à des principes enfouis, comme le grain <lans le sillon, au milieu de doctrines ou de principes plus développés. Ce principe bien compris couperait court à -de nombreuses causes d'erreur, car rien n'est plus commun, et c'est une erreur trop peu remarquée, que de <;onfondre un plus complet développement des choses ^vec leur origine primordiale, et de faire dater une •croyance ou une pratique de Tépoque où les circonstances les signalèrent davantage à l'attention générale ou à l'estime et à l'affection des hommes. Il serait aisé, s'il était nécessaire, de trouver d'abondants exemples de ce malentendu. Si, dès le premier jour de la descente du Saint-Esprit, l'Église, comme le grain de sénevé, commença son évolution extérieure, elle n'en commença pas moins également son développement intérieur. Tout grandit graduellement. D'abord on observa le culte judaïque et l'on se conforma avec une scrupuleuse exactitude à beaucoup de ses rites cérémoniels. Les ressources propres du christianisme pour la majesté du oulte divin ne s'étaient pas encore manifestées. Le Sauveur, non plus que les Apôtres, n'avaient point établi •eux-mêmes la hiérarchie sous une forme systématique ; mais le corps épiscopal, si je puis parler de la sorte, tira de son sein, en temps voulu, par un développement de soi-même, l'Ordre presbytéral. Et quand l'opportunité des circonstances 1 exigea, le troisième degré, jusque-là réservé, fut constitué par la nomination des <liacres. Les doctrines essentielles du christianisme furent communiquées au monde d'une façon analogue. Il y avait, pour emprunter cette image à la Sainte Ecriture, «n lait de la doctrine et une nourriture plus solide, qui

l' ANGLETERRE ET LE MOUVEMENT CATHOLIQUE 335

formaient comme une graduation de ralimentation appropriée aux tempéraments des différents convertis Le temps perfectionna bientôt ce qui avait été si bien •commencé. »

Wiseman continue en appliquant le principe du développement à deux phases caractéristiques du catholi- 4îisme : les prérogatives de la Papauté et le culte de la sainte Vierge :

« La mission avait été donnée à Pierre de paître le troupeau du Christ. Dans leur sens dogmatique, cette mission et d'autres encore lui conféraient, à lui et à ses successeurs, le suprême gouvernement de T Église, et ceci, étant matière de foi religieuse, fut professé fermement par tous dès le commencement. Mais il était impossible de ne pas voir quels développements pouvait prendre une telle doctrine, en des circonstances données. Dès les premiers âges, les hommes s'étaient accoutumés à l'union de l'ordre sacerdotal et de la puissance royale; le christianisme leur avait, en outre, enseigné à préférer le règne de la douceur à celui de la force-, et la société se constitua de telle sorte, qu'en plusieurs occasions, elle manifesta sa préférence pour des décisions arbitrales plutôt que pour des appels à la force des armes; les faibles réclamaient un protecteur, et les plus audacieux étaient convaincus que, l'injustice étant un crime contre Dieu aussi bien que contre les hommes, ils pouvaient encourir des censures spirituelles aussi bien que des châtiments temporels. Ces idées et d'autres sentiments religieux de même ordre produisirent nécessairement un développement de la haute puissance ecclésiastique dont le pontife romain était investie, au point d'étendre sa main jusque sur les intérêts des sociétés

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civiles, suivant les besoins des temps, la condition de la société et les désirs des hommes. Le germe de cette puissance existait seul au commencement ; mais dans le christianisme, la transition est aisée de Tordre spirituel à Tordre temporel, et les nécessités des temps transformèrent, pour le plus grand bien de Thumanité, la juridiction initiale de Pierre en un système toujours plu» étendu de grandeur et de puissance.

« Tout esprit réfléchi appréciera du même point de vue telles pratiques particulières de dévotion qui prirent, à une époque plutôt qu'à une autre, un extraordinaire développement. Rien, par exemple, n'est plus certain que, tandis qu'aux premiers siècles de TÉglise on rendait à tous les saints un culte d'honneur et de respect, la mère de Dieu était Tobjet d'hommages plus grands encore. Telles prières, que lui adressaient les anciens Pères et qui nous sont parvenues dans leurs écrits, dépassent en intensité de supplication et de confiance en sa protection les formules de prières actuellement en usage. Et cependant, la dévotion à Marie n'occupait pas, à cette époque lointaine, dans les pratiques de TEglise la place prééminente qu'elle y a prise depuis. C'est qu'alors il y avait des motifs qui n'existent plus de réprimer l'exubérance de ces pieux sentiments, ne fût-ce que la crainte de donner lieu aux païens de se méprendre sur les croyances des chrétiens. Mais Thérésie de Nestorius n'eut pas plus tôt blessé l'honneur du Fils et de la Mère, que TEglise entière se leva pour rendre à Marie un nouvel hommage. C'était la croissance de la semence jetée par Tange, quand il la salua bénie entre toutes les ^ lemmes, semence appelée par Jésus à porter ses fruits quand il confia à la tendresse de sa Mère son disciple bien-

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aimé. Et cette croissance ne cessa d'augmenter jusqu'aux jours où surgirent de nouvelles hérésies qui attaquaient rhonneur de Marie et où certains saints, se trouvant en outre plus portés à méditer la religion avec l'affection de l'âme qu'à se plonger dans les investigations dogmatiques, donnèrent libre cours aux plus délicats sentiments du cœur dans l'étude des mystères du christianisme. C'est alors qu'apparut dans toute sa splendeur cette ardente et tendre dévotion à la Passion du Christ et aux mystères de sa vie qui anime les écrits de saint Bernard et de saint Bonaventure, et qu'on ne peut certes taxer de déplacée. C'est alors aussi que les pensées et les regards des chrétiens se tournèrent vers la terre glorieuse qui donna naissance au Christ, mais que* les infidèles tenaient dans la servitude. De telles pensées firent naître naturellement des sentiments de plus tendre dévotion envers Jésus lui-même et envers l'inséparable compagne de son enfance et de sa Passion. »

Ici Wiseman touche à la philosophie du dogme tout entier. Chaque siècle eut sa pensée caractéristique, et le dogme de l'Eglise reflète son attitude en face de cette pensée. Alors que les Grecs subtils discutaient sur la substance et les personnes dans la Divinité, l'Église trancha la question et employa leur terminologie dans la définition de son dogme. Alors que la logique et la métaphysique d'Aristote régnaient en maîtresses dans les Ecoles, l'Église emprunta leurs termes pour affirmer sans équivoque la présence réelle dans l'Eucharistie. De sorte que ses archives renferment nécessairement des documents dont le véritable sens est déterminé par la pensée dominante d'une autre époque, et qui, étudiés au point de vue des idées actuelles, peuvent paraître

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:338 LE CARDINAL W18EMAN

sans valeur et surannés. La réponse à cette difficulté est qu'il faut considérer l'Église comme un tout dans l'histoire de son développement. Les anciennes définitions •dogmatiques demeurent toujours vraies, mais quelquefois leur portée et leur importance relative s'affaiblissent et passent à l'arrière-plan dans les préoccupations philosophiques et religieuses du temps présent. Le xîourant général des idées à une époque ultérieure déterminera l'aspect principal sous lequel se présentera l'Église à cette même époque, de même qu'en d'autres temps les idées alors en cours ont déterminé la phraséologie des définitions dogmatiques dans le passé. Les preuves de la religion, satisfaisantes à une époque, cessent de convenir aussi bien à une autre, alors que la pensée a reçu un plus complet développement.

« L'Église de Dieu, comme je viens de le décrire rapidement, a donc progressé pendant des siècles, ajoutant à chaque époque de nouvelles richesses aux trésors déjà accumulés par son intarissable fécondité...; car c'est une des merveilleuses conséquences du principe que j'ai posé, qu'avec le changement des circonstances, les vives impressions d'un siècle, tout en diminuant sous l'influence de causes successives, conservent assez de leur caractère primitif pour laisser aux générations qui se suivent comme un souvenir des vicissitudes variées par lesquelles la religion a passé. C'est ainsi que les preuves mêmes du christianisme gardent l'empreinte des diverses phases par lesquelles il a passé, étant ellesmêmes susceptibles de développement, dans les monuments nouveaux qui attestent son admirable vitalité au milieu des épreuves et des dangers qui l'ont assailli pendant tant de siècles écoulés. »

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C'est là une manière devoir qui, du moins, rend compte du progrès des choses et qui démontre que la pensée est vivante et toujours en voie de développement. Les réformateurs, au contraire, considérèrent la vérité comme essentiellement stationnaire, et toute adaptation du dogme au progrès de la pensée comme une altération de la vérité. Or, une pareille théorie est en flagrante contradiction avec les réalités de la vie.

« Mais enfin, continue Wiseman, des hommes se levèrent, qui pensaient autrement. Ils s'imaginaient que tout ce que le christianisme avait acquis dans sa forme extérieure, depuis son institution, constituait une interpolation de sa foi ; que tout développement manifesté dans sa vie extérieure ou intérieure était une addition à ce que Dieu avait révélé. S'ils n'arrivaient pas à découvrir dans la parole écrite de Dieu les pratiques en usagjB, dans toute leur étendue, dans les termes mêmes qui les désignent, comme ils n'admettaient d'ailleurs dans l'Eglise aucune puissance de développement, ils rejetaient en bloc toutes les conséquences de ce développement, et généralement avec elles, les principes d'où graduellement elles avaient évolué. Ils voyaient bien comment, suivant la vision du prophète, la religion était vraiment devenue « un arbre grand et fort, dont la hauteur allait jusqu'au ciel, et qui paraissait s'étendre jusqu'aux extrémités du monde ; son feuillage était très beau, ses fruits très abondants, et les oiseaux du ciel demeuraient sur ses branches. » Mais ils disaient: « Abattez l'arbre par le pied, coupez-en les branches, faites-en tomber les feuilles et répandez-en les fruits, et que les oiseaux s'envolent de dessus les branches. » Et ils ajoutaient, toujours suivant la parole du prophète :

n Laissez-en néanmoins en terre la lige avec ses racines, et qu'elle soit liée avec des chaînes de fer et d'airain *. » (( Oui, telle était bien, semble-t-il, Tidée de ces hommes, qui, au XVI® siècle, entreprirent de réformer TÉglise. Sans pitié, ils abattirent les branches que le progrès des siècles avait produites sur cet arbre glorieux, et ils en dispersèrent les fruits précieux qui avaient fourni à tant de saintes âmes l'aliment de la perfection, et après avoir, par ces mutilations, ramené F arbre à ce qu'iJs jugeaient être la tige primitive et sans ornement sortie de la petite semence, ils la lièrent avec des chaînes si froides et si serrées qu'elle devint,'en effet, incapable de pousser de nouvelles branches. »

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