Daniel, IV
Sommaire. — Article de Wiseman sur saint Augustin et les donatistes. — Le choc qu'en ressentirent Newman et les tractariens. — Wiseman retourne à Rome. — 11 est nommé coadjuteur de M«' Walsh. — Épreuves mentales , la prière l'en délivre. — 11 quitte Rome pour la présidence du collège d'Oscott. — Salut à la terre de ses désirs.
A l'heure même où Wiseman écrivait à sa mère la lettre citée plus haut et prêchait son sermon sur le Développement de VEglise^ Oxford discutait avec animation, parfois même avec un sentiment beaucoup plus profond, un article de lui, paru dans la Revue de Dublin^ qui marque un instant critique dans l'histoire du Mouvement d'Oxford. Le sujet de cet article était le schisme des donatistes et rentrait dans une série d'études sur les différentes phases de ce Mouvementé Tous ces essais, œuvres soignées et d'un travail achevé, écrites dans un esprit de sympathie et de modération, avaient attiré l'attention et la considération d'Oxford. L'idée générale qui en dirigeait l'argumentation est entrée depuis dans
1. En 1836, article sur Hampden Controversy . En 1837, article sur The High Church Theory of dogmatical Autority. En 1838, deux articles sur les Tracts for the Times. En 1839, article sur les Rematns de Froude.
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le domaine classique de la controverse et leurs conclusions restent toujours debout ; la plupart de ces articles s'appuyaient sur des principes adoptés par les tractariens •dans la première ardeur de leur retour à Tétude de la patrologie, mais qu'ils ont été forcés d'abandonner depuis. Analyser ces articles en détail serait donc aussi fastidieux que superflu.
Au mois de juillet 1839, toutefois, Wiseman avait publié un de ces essais qui réveilla le feu jusque là couvant sous la cendre, et fit une profonde impression à Oxford et dans le monde théologique de l'Angleterre. Le sujet en •était saint Augustin et les donatistes. Newman le lut, un «lois après son apparition, et déclara que « c'était le premier choc du romanisme qu'il ressentait. Je pense, ajouta- t-il, que c'est un article très gênant à tous les points de vue. Il a fait grande sensation à Oxford. » Et dans une autre lettre à un ami : « 11 m'a mis pendant quelque temps l'esprit fort mal à l'aise. » La portée de <;et article, déjà grande alors, n'a fait que grandir en <juelque sorte jusqu'à ce jour, aussi convient-il d'en parler avec quelque détail.
Wiseman, se référant jusque-là aux précédents présentés par l'antiquité ecclésiastique, avait démontré le anal fondé des prétentions de l'anglicanisme à la succession apostolique. Il avait établi que personne n'avait jamais soutenu que la validité des Ordres anglicans, à supposer même qu'elle fût acquise, entraînât d'ellsfmême la validité de la juridiction, tant que les anglicans seraient dans le schisme. L'argument était fort, mais de nature technique, et, assez naturellement en pareil cas, ^ine controverse difficile et compliquée n'avait point eu la force nécessaire pour ébranler une soumission éta-
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blie et habituelle à TEglise anglicane. Concédant à Wiseman tout ce qu'ils pouvaient concéder, les puseyistes lui opposaient qu'il restait à la communion dans laquelle ils étaient nés son droit préalable de possession, dont elle ne pouvait être dépossédée par une controverse d'ailleurs si embrouillée que, pour les esprits ordinaires, elle ne devait forcément aboutir qu'à une conclusion plus ou moins douteuse.
Aussi bien, dans l'article sur les donatistes, Wiseman passe-t-il, suivant sa propre expression, « à un niveau plus élevé ». Sans s'attarder plus longtemps à des points spéciaux de doctrine, il remonte à l'idée même de l'ÉglisQ — idée que Rome seule a conservée intacte — et fait voir qu'il faut la concevoir comme une société spirituelle organisée, ayant seule droit d'exposer avec autorité la révélation divine. Il établit que la question d'une Eglise en état de schisme ti'était point considérée par les Pères comme un problème de science historique, mais comme un grand et sérieux cas de conscience pour chaque individu. Les faits apportés à Tappui d'une controverse théorique pouvaient n'avoir point toute la clarté désirable, mais cela ne laissait pas à un individu ni à une Église en particulier la liberté de dire : « Je ne vois de preuves convaincantes ni d'un côté ni de l'autre; donc je puis faire ce que je veux. » Ce prétexte a été mis en avant au V® siècle ; mais les Pères mêmes, auxquels s'en réfère Newman pour appuyer sa thèse, l'ont rejeté avec énergie.
En un mot, saint Augustin avait démontré que, dans une affaire d'aussi capitale importance pour la perpétuité d'une Église constituée en société organisée, il fallait un principe directeur simple et indiscutable
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pour guider les individus en particulier et les Églises , un principe qui pût être facilement appliqué aussi bien par les ignorants que par les hommes instruits. Des cas de schisme se présentent constamment et pourraient se présenter dans Tavenir de la part d'Églises locales ou nationales. Chaque parti, les schismatiques et leurs adversaires, prétendrait professer Tancienne foi catholique et prendrait le nom de catholique. Or, s'il était loisible à chaque Église en particulier et à chaque membre individuel de TÉglise de juger en sa propre cause, il faudrait abandonner tout espoir de garder Tunité catholique. En pareille hypothèse, une Église locale doit donc être soumise au jugement de ses pairs. Si le reste de l'Église catholique reconnaît Tévêque de TÉglise locale et échange avec lui des lettres de communion, lui et ses sujets spirituels font partie de TÉglise catholique. Mais si le reste de TÉglise cesse de communiquer avec lui et juge ses prétentions mal fondées, il se trouve déclaré en état de schisme. Ce principe simple mais fécond est essentiel à l'existence même de l'Église catholique, et saint Augustin l'a résumé dans une formule qui ne devait plus cesser de tinter aux oreilles de Newman : Quapropter securus judicat orbis terrarum^ bonos non esse qui se dividunt ab orbe lerrarum, in quacumque parte orbis terrarwn,
Wiseman continuait en montrant point par point que les donatistes, à l'occasion desquels saint Augustin avait formulé cette mémorable sentence, essayaient de justifier leur situation exactement de la même façon que les anglicans, et, si l'on comprend dans cette argumentation l'Église établie en Irlande, la similitude des situations est tout simplement merveilleuse. Sur chacun
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des points, saint Augustin ou les autres Pères qui ont été mêlés à la controverse se refusaient absolument à considérer cette affaire comme un sujet de difficile ou subtile discussion, et écartaient d'un seul coup toutes les difficultés de détail, en établissant le fait évident de Tunité de TEglise dans le monde entier et son droit indéniable d*être le juge en dernier ressort d'une Eglise locale. Les tractariens prétendaient que la reconnaissance par le reste du monde catholique n'était point nécessaire pour faire partie de l'Église catholique. C'était exactement le raisonnement de Fortunius, l'évêque donatiste, que saint Augustin réfutait de la sorte dans une conversation avec lui : « D'abord Fortunius essaya d'affirmer que sa communion était répandue dans le monde entier. Je lui demandai s'il pouvait me fournir les lettres de communion, que nous appelons formatse^ de n'importe quelle Église à mon choix, et je lui affirmai que cette preuve serait claire pour tout le monde et que ce témoignage terminerait complètement le débat. » Tous les évêques en communion avec Rome peuvent de nos jours délivrer des lettres semblables qui concèdent à ceux qui les obtiennent « une participation à tous rites religieux et ecclésiastiques », non seulement en Europe, « mais en Chine, dans l'Inde, dans la Syrie ». L'archevêque de Cantorbéry pourrait bien certes en délivrer aussi aux communautés anglicanes ou protestantes si multipliées aujourd'hui, mais il ne saurait, pas plus que Fortunius, en présenter de pareilles aux églises qui se disent catholiques.
Les partisans de la Haute Église revendiquaient le titre de catholiques ; ainsi faisaient les donatistes. Ils repoussaient l'appellation de protestants ; de même
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leurs prototypes repoussaient le titre de donatistes. Les membres de FÉglise d'Angleterre, forts d'une possession héréditaire et des traditions d'une Église locale, acceptaient le terme d'Église anglicane ; appuyés sur de semblables motifs, les donatistes ne faisaient aucune objection à ce qu'on les qualifiât d'Eglise africaine. »
Les anglicans taxaient d'inexcusable intrusion, contraire aux principes de l'antiquité, la nomination d'évêques en communion avec Rome, dans un pays où l'Église locale possédait déjà ses propres évêques. Les catholiques en communion avec Rome avaient agi de même en Afrique et encouru exactement le même reproche. Les anglicans accusaient de schisme les divers groupes de dissidents locaux ; ainsi encore les donatistes qualifiaient de schismatiques les maximianistes, et saint Augustin faisait entendre de nouveau contre eux son securus judicat^ comme une réduction ad absurdum de leur raisonnement. S'il y avait schisme, quels étaient les plus coupables, ceux qui s'étaient séparés de l'Église universelle, ou ceux qui n'avaient brisé qu'avec une Église locale?
Une fois de plus, les Pères, dans leur concluante application du grand principe directeur, donnaient comme vraie et simple preuve de la communion avec l'Église catholique dans le monde entier, la communion avec le Siège de Pierre. Ainsi saint Ambroise demandait au schismatique Lucifer, « s'il était d'accord avec les évêques catholiques, c'est-à-dire avec l'Église romaine ». Saint Augustin donnait comme marque dis-r tinctive de la véritable vigne sur laquelle toutes les Églises devaient être entées, la série des évêques assis dans la chaire de Pierre ; et Jean, patriarche de Cons-
tantinople, dans une lettre au pape Hormisdas, parler de ceux qui sont « séparés de la communion de l'Eglisecatholique, c'est-à-dire qui ne s'accordent point en touteschoses avec le Siège apostolique ».
Cette dernière forme de l'argument avait pour résultat sans doute de compléter admirablement le saisissant parallèle entre certains aspects des schismes donatiste et anglican ; mais elle ouvrait la porte à des discussions^ historiques d'un caractère moins simple et moins évidemment décisif. Jusqu'à quel point, au V® siècle, Rome fut-elle^ explicitement et universellement reconnue comme l'organe nécessaire de la voix de VOrhis terrarum; jusqu'à* quel point la communion avec Rome était-elle nécessairement la même chose que la communion avec VOrbis- • terrarum^ c'étaient là des questions dépassant la partiede l'argument fondamental de saint Augustin, qui fît une si profonde impression dans les esprits d'Oxford^ lorsqu'au XIX* siècle Wiseman le reprit pour son propre compte. Dans les premiers siècles, Rome s'était toujoursopposée aux ariens, aux semi-ariens, aux monophysites, aux donatistes, c'était là un fait historique indiscutable. Et ce fait que Rome* avait toujours été avec l'Église contre les hérétiques dans les premiers siècles,^ des écrivains tels que l'évêque Bull l'avaient admis. Cela suffisait pour l'argumentation de Wiseman, mêmesi la connexion nécessaire entre Romeetl'Orèw terrarum pouvait être discutée. Mais, quand même, le moindre point contestable aurait pu atténuer l'effet redoutable de cette argumentation si capitale. Aussi bien, Wiseman, ayant parfaitement conscience de la force de la position qu'il avait prise, assigne-t-il la première place et une placeprépondérante à ce seul principe qu'une Église locale doit .
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être jugée par Tensemble des Églises catholiques qui peuvent à leur choix accorder ou refuser la communion ; il développait ensuite cette considération que Tensemble des Églises était maintenu dans Tunité par leur communion avec le Saint-Siège.
La simplicité et la justesse d'application de l'argument de saint Augustin, son but avoué de couper court à toute discussion compliquée qui pourrait donner un prétexte plausible aux âmes de ne pas se soumettre au jugement du monde catholique, lui communiquaient une force toute particulière. « 11 m'a estomaqué », écrivait Newman, et, du jour où il eut pris connaissance de l'article sur les donatistes, le futur converti ne considéra plus l'Église romaine du même regard qu'autrefois.
L'impression causée par l'argument de saint iÇugustin est encore augmentée par l'espèce d'impatience avec laquelle le grand docteur en expose la force conclusive. Il ne se pose point en casuiste en présence d'un cas difficile, mais en homme qui avance une prétention, *in point de droit, avec tant d'assurance, que le seul fait de supposer qu'il soit discutable l'affaiblirait singuiièrement. « Naturellement, dit-il, les donatistes, par l'organe de leur avocat Petilianus, se prétendent les seuls adhérents de l'ancienne doctrine catholique, et accusent de schisme tout le reste de l'Église qui est le véritable corps schismatique. Une telle prétention, répond saint Augustin, ne se discute même pas. -Comment, demande-t-il, pouvons-nous être des séparatistes, nous dont la communion est répandue dans le monde entier? Si vous alliez me dire que je suis, moi, Petilianus, je ne saurais comment vous réfuter, sinon en me riant de vous comme d'un mauvais plaisant, ou en ayant
pitié de vous comme d'un insensé ; de même je ne vois pas d'autre manière de discuter avec vous maintenant. »
Wiseman résume ainsi le principe indiscutable formulé par saint Augustin et les autres Pères : « Los Pères considéraient la question comme étant essentiellement une question de fait, plutôt qu'une question de droit; c'est-à-dire, qu'à leur point de vue, le fait, pour une Église particulière, de se trouver en dehors de la réunion des autres Églises constituait celles-ci juges de l'Église séparée et ne permettait même pas de mettre en doute la justice de la condamnation. »
La force de cet argument venait en premier lieu de ce qu'il concentrait la controverse, exigeait impérieusement une décision et ne laissait pas d'issue pour échapper à Taccomplissement d'un devoir réel.
Mais il est un autre élément de force qui donnait à cet argument un intérêt spécial pour notre époque et le rendait efficace non seulement sur l'esprit des puseyistes, mais aussi dans un cercle plus vaste du monde de la pensée. Tant que la controverse s'était attardée à des points de détails de théologie et d'histoire sur la succession apostolique et la validité des ordinations, et sur les fonctions épiscopales considérées à un point de vue purement spéculatif, elle n'avait guère excité parmi les penseurs anglais de l'époque dont Arnold peut être regardé comme le type et le représentant, qu'un sentiment de dédain analogue à celui qui accueillit de leur part le Mouvement tractarien. Dans un pays où se faisait vivement sentir le besoin d'hommes d'action, au milieu de la désorganisation politique, en face du danger révolutionnaire, alors que la famine menaçait l'Irlande et que l'innombrable armée du paupérisme envahissant les
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cités populeuses était pour tous un sujet d'alarmantespréoccupations et sollicitait une effective intervention^ la concentration de l'esprit et de l'activité sur « un ornement, une rubrique, une expression, une cérémonie »» pour citer la phrase d'Arnold, avait le don d'impatienter et d'indigner les esprits pratiques. Les initiateurs du Mouvement d'Oxford avaient débuté par des études d'histoire, disons des recherches d'antiquaires, et ce qui avait pro~ fondement frappé beaucoup d'Anglais, c'était ce caractère archaïque de leur œuvre. Les questions soulevées semblaient de minime importance,et le Mouvement paraissait une chimérique tentative pour rendre une vie factice et condamnée d'avance au sein de notre atmosphère moderne, à des institutions et des idées adaptées à un tout autre état de civilisation. Mais l'article de Wiseman„ cette voix du V* siècle qui parlait si à propos et si ferme au XIX®, s'imposa soudain à l'attention, en soulevant une question non point spéciale à une époque déterminée, maisr applicable à des époques entièrement différentes. Et plus, on lisait cet article, plus on se convainquait qu'il s'agissait bien d'un intérêt aussi général. 11 s'appuyait sur la nécessité d'une grande organisation spirituelle de la Cité de Dieu, selon l'expression même de saint Augustin. Il ne s'agissait plus d'insignifiants détails de rituel, ni de l'efficacité spirituelle de telle ou telle cérémonie, ni de ce qu'Arnold appelait les dons « magiques ^> d'une caste privilégiée de prêtres, mais bien du principe même de l'union et de l'organisation, et par conséquent du principe de la force pour le bien dans le christianisme. Pour peu que les esprits larges acceptassent les conclusions basées sur les prémisses de la Haute Eglise, ils trouvaient matière à réflexion dans l'article de Wiseman. L'Eglise
catliolique romaine considérée comme une vaste et réelle institution, comme un organisme constitué pour isauvegarder la moralité, conserver un idéal de morale pratique, secourir les pauvres par ses ordres religieux, refouler la révolution par son principe d'autorité, était une force réelle au bénéQce d'un bien réel, s'imposant à l'attention et à Têtu de des esprits sérieux. De là l'impression causée par Tarticle de Wiseman dans des milieux où, de Taveu de Newnian , la controverse puseyiste n'eût excité aucun intérêt.
Et, en dehors et bien au-delà de ce point de vue ispécial, cette voix qui s'élevait ainsi au-dessus de l'abîme de quatorze siècles, signalant de nombreux et i-rès exacts points de ressemblance entre la Cité de Dieu â laquelle présidait alors le siège de Rome et le même royaume spirituel de nos jours , présentant de part et ^'autre les mêmes arguments, portant les mêmes sentences, redisant les mêmes phrases qui s'appliquaient mot pour mot à l'état nouveau des choses, cette voix ne •rappelait-elle pas, à la lumière de l'histoire, que l'Église >catholique, malgré les vicissitudes des siècles, donnait •comme marque de sa divine origine qu'elle était toujours la même, semper eadem? Saint Augustin, qui avait vécu avant la disparition de l'antique civilisation romaine, qui «tait mort avec les Vandales à sa porte, qui avait dormi le sommeil de la tombe pendant les siècles de la terrible purification du monde civilisé par le Hun, le Vandale et le Tartare, avait déjà précédemment fait retentir à nouveau sa voix, au temps d'Albert le Grand et de saint Thomias, quoique dans un langage surchargé des éléments empruntés, par la philosophie du moyen âge, à Aristote et aux Arabes. Plus tard, quand le nouveau régime chré-
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tien fut mort, lors de la crise suprême de la réformation, il avait inspiré à Erasme un sentiment profond de la malice qu'il y avait à se révolter contre le gouvernement de Dieu ; et maintenant, il adressait une fois de plus, dans notre propre siècle, à la nouvelle civilisation anglaise, son clair et pratique avertissement. La Cité de Dieu était demeurée immuable dans sa nature parmi les redoutables changements qui avaient transformé le monde : c'est à peine si un seul mot de son conseil avait besoin d'être modifié. Un pareil fait ne pouvait que légitimer les prétentions de rÉglise à incarner en elle quelque chose de sacré commun à tous les temps, et à échapper à la loi ^nérale qui veut qu'un organisme s'adapte aux conditions particulières d'un temps déterminé et cesse d'être une force vivante, quand ces conditions ne sont plus réalisées. C'est la gloire de Wiseman d'avoir été un des premiers à rappeler avec succès aux Anglais de nos jours l'importance historique de l'Église catholique, qui faisait une telle impression sur Macaulay, ne cessait de préoccuper l'esprit de Comte et enflammait l'enthousiasme d'historiens tels que de Maistre, Gœrres et Frédéric Schlegel. Comme l'article de Wiseman devait sa solidité à l'habileté qu'il avait eue d'exposer de nouveau devant l'opinion publique la permanente actualité du gouvernement de l'Église, en le dégageant de recherches d'antiquaires sans portée pratique et même de toute controverse purement théologique, il était contre Newman et ses amis d'une eflicacité, nécessairement plus générale. Portant de fait sur l'idée de l'Église considérée comme société une, il les atteignait en plein de tous côtés, mais c'était surtout le renversement par la plus absolue décision du plus grand des Pères de l'Église eux-mêmes, de
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cette théorie de la via média qui prétendait avant tout s'appuyer sur les Pères. C'était là le coup qui avait frappé le plus fortement à Oxford. Les paroles de saint Augustin s'appliquaient plus exactement encore à la situation des monophysites qu'à celle des donatistes et déjà Newman s'était alarmé de l'analogie entre la situation de ces anciens hérétiques et celle des anglicans. « J'ai considéré mon visage dans un miroir, écrivait-il trois semaines auparavant pour expliquer son état d'àme, et je me suis vu monophysite » ; et voici que l'article de Wiseman semblait en tout point confirmer cette impression. L'ami qui avait montré cet article à Newman insistait sur les mots securits judicat orbis terrarum, « Il répétait ces mots et les répétait sans cesse», raconte Newman, et quand il fut parti, ces mômes mots sonnaient à mon oreille, securus judicat orbis terrarum; ces paroles atteignaient plus loin que les donatistes ; elles s'appliquaient également aux monophysites. Elles donnaient à l'article une force irrésistible qui m'avait échappé d'abord. Elles tranchaient les questions ecclésiastiques par une règle plus simple que celle de l'antiquité ; bien plus, saint Augustin était un des premiers oracles de l'antiquité; l'antiquité dans ce cas prononçait donc contre elle-même. Quelle lumière n'en jaillissait-il pas sur toute discussion dans l'Église; non que, sur le moment du moins, la multitude ne pût hésiter dans son jugement; non que, dans la tempête arienne, des sièges innombrables n'aient fléchi devant sa furie et ne se soient détachés d' Athanase ; non que la foule des évéques orientaux n'ait eu besoin d'être soutenue pendant le débat par la voix et le regard de Léon ; mais parce que, dans le jugement mûrement pesé sur lequel s'appuie et auquel
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acquiesce toute l'Église, se trouvent une infaillible prescription et une sentence définitive contre ceux de ses membres qui protestent et se séparent. Qui donc pourrait rendre raison des impressions qu'il éprouve ? car une simple phrase, la parole de saint Augustin, m'a frappé avec une puissance qu'aucune autre parole ne m'avait jamais fait ressentir. Pour me servir d'une comparaison vulgaire, c'était comme le Turn again, Whittington, ce refrain du carillon; ou, plus sérieuseinent, c'était le « Toile ^ lege; toile, lege » de l'enfant qui convertit: saint Augustin lui-même. Securus judicat orbis terrarum : ces grandes paroles de l'ancien Père, interprétant et résumant le long et mouvementé cours de l'histoire ecclésiastique, pulvérisaient la théorie de la tia média, •
On connaît lia suite immédiate de ces réflexions. Dans le courant de ce même été, Newman, pour la première fois, laissa entendre à son ami de cœur, Henri Wilberforce, pendant une promenade à New Forest, que le devoir pourrait bien s'imposer un jour de se réunir à l'Eglise de Rome. Son compagnon, « que cette remarque frappa comme un coup de tonnerre», répliqua qu'il espéj rait bien qu'ils mourraient auparavant. La vivacité des inquiétudes de Newman s'émoussa, mais désormais il ne défendit plus la via média. Il fut dès lors convaincu que les anglicans se trouvaient dans une fausse situation, si même le mal était irrémédiable dans l'état actuel de la chrétienté, et ses disciples s'aperçurent bientôt de son changement. « M. Smith (Newman) a changé son terrain », telle est la remarque significative faite par Reding sur Newman à propos de cette évolution, ^ dans Loss and Gain.
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LES DOiNATISTES ET LES PUSEYISTES 355
Pendant que Wiseman prêchait à Derby et dans le Nord, Newman réfléchissait au moyen d'expliquer d'une façon satisfaisante pour le parti du Mouvement sur quel terrain moins ferme il maintenait désormais la position anglicane. « Quand je revins à Oxford, en octobre 1839, écrit-il, tout le monde s'y entretenait de l'article paru dans la Revue de Dublin, S'il m'avait affecté, il n'était pas étonnant qu'il eût affecté les aulres. J'en écrivis en ces termes à M. Bowden, au mois de février suivant : « L'article de Dublin a fait grande sensation ici, et je vous confie, ce que je ne voudrais dire qu'à un homme -ftomme vous, que pendant quelque temps il m'a mis l'esprit fort mal à l'aise. »
Newman exposa sa position nouvelle dans un article sur la catholicité de l'Église anglicane qui parut en janvier 1840, dans le British Critic. « Mon principal argument en fs^veur des prétentions de l'anglicanisme, écrit-il, consistait dans les accusations positives et précises que je pouvais soulever contre Rome. Je n'avais pas de théorie positive de l'anglicanisme. Je n'étais presque qu'un protestant pur et simple. »
Jusqu'à quel point Wiseman se rendit-il compte de l'effet produit par son écrit, rien ne nous permet de le constater. Mais il devint bientôt évident que l'attitude des tractariens à l'égard de Rome avait subi un sérieux changement. L'intime ami de Wiseman, le P. Spencer, s'était rendu à Oxford, deux mois plus tard, en janvier 1840, afin de proposer une union générale de prières en faveur de l'Unité. Newman, avec ce mélange de sentiments opposés qu'il éprouvait dans cette période de lutte, se sentit, comme il le raconte lui-même, porté à rire de joie de le voir. « Je crois même, ajoute-t-il,
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que j'ai ri. » Toutefois il se montra très maussade pour Spencer : « Je ne voulus pas me rencontrer avec lui à dîner, et cela, parce que je le considérais m loco apos^ taise de l'Église anglicane. »
Après que le P. Spencer eut quitté Oxford, Newman lui écrivit pour reprocher aux catholiques romains leur alliance avec le parti libéral en partie composé de sceptiques et d'incrédules. « Vous conspirez avec eux, lui disait-il, la main dans la main pour notre ruine. » Il qualifiait les catholiques anglais de parti politique et non de parti religieux : w Pour arriver au but que vous vous êtes proposé dans vos cœurs, avoir une place sur la scène en Angleterre, vous vous alliez à ceux qui ne croient à rien contre ceux qui croient à quelque chose. Brisez avec M. O'Connell, l'Irlande et le parti libéral, ou bien ne venez pas nous faire des ouvertures en vue d'une union de prières et de sympathies religieuses. »
Newman néanmoins ne laissait pas de prier pour la réunion. « L'opportunité de ces prières, écrivait-il, fut une des premières pensées qui me vinrent après le choc d'août 1839. »
C'est au moment où le Mouvement d'Oxford envisageait avec effroi le tournant d'idées dans lequel il était entraîné et qui se montra si dangereux, que Wiseman reprit le chemin de Rome.
Les circonstances de l'heure présente et l'impression laissée par lui sur ses compatriotes rendaient désormais certain son prochain retour en Angleterre. Lui-même se rendait parfaitement compte de l'impression qu'il laissait derrière lui, ainsi qu'on en jugera par cette lettre qu'il adressa au cours de son voyage à Rome, le
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16 novembre i839, à M. Bagshawe, dont, à plusieurs reprises, il avait été l'hôte pendant son séjour à Londres :
A bord du Shelde^ vendredi 16 novembre 1839.
« MON CHER Bagshawe,
« Me voilà à trois ou quatre heures d'Anvers, après le plus délicieux voyage qu'on puisse rêver ; bateau remarquablement stable, la mer comme un lac et le vent favorable, telle fut toute noire traversée. Personne n'a été malade et le matin s'est levé sur nous, beau et ensoleillé, bien que froid, de sorte que les auspices de mon voyage sont aussi propices qu'on pouvait le désirer.
« Maintenant que me voilà séparé de l'Angleterre par la mer, il est tout naturel que mes pensées s'y reportent et que je considère ce que j'y ai laissé. Mes premières pensées de ce côté-ci de la Manche se rattachent à mes dernières pensées de là-bas. Et ces pensées, je ne puis vous les exprimer comme je les sens, elles sont toutes de gratitude pour l'aimable accueil que vous m'avez fait, vous et votre famille; j'ai bien peur de vous avoir bien souvent dérangés dans vos habitudes et vos aises de famille. Vous avez été assez bon pour me dire que vous teniez à ma disposition de la part de la Dublin Review dix livres, sur la propriété desquelles je crains de n'avoir guère de droits légitimes. Si telle est votre intention, remettez-les, s'il vous plaît, à M"*" Bagshawe pour acheter quelques présents pour chacun des enfants. C'était bien mon désir et mon intention de faire quelque chose de ce genre par moi-môme avant de quitter l'Angleterre; mais le temps et aussi la hardiesse m'ont manqué. Soyez donc assez bon pour me suppléer de la façon que je vous indique.
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<i Quand je me reporte en arrière, et que je constate les résultats que j'ai obtenus en Angleterre, il me semble que c'est un rêve. Je ne sais absolument à quoi altribuer Tinfluence qu'il m'a été donné d'exercer autour de moi, ni ce que j'ai bien pu faire pour rendre ma présence désirable, car tout ce que j'ai accompli répondait bien mal à mes désirs, et les résultats obtenus dépassent de beaucoup mes espérances. Je ne puis attribuer tout cela qu'à l'ordre ordinaire de la Providence qui choisit pour arriver à ses fins les plus pauvres instruments... »
Le Pape ne tarda pas à exaucer le désir que formaient les autorités ecclésiastiques d'Angleterre et que partageait Wiseman lui-même, de voir le Recteur du Collège anglais se fixer désormais dans son pays. Le nombre des vicaires apostoliques fut porté, en 1840, de quatre à huit, ce qui exigeait la consécration de quatre nouveaux évèques. De plus, un des anciens vicaires apostoliques, très avancé en âge, avait bçsoin d'être secondé dans les fonctions delà charge épiscopale. C'est dans ce but que Wiseman fut envoyé en Angleterre. 11 fut nommé coadjuteur du vénérable M^*" Walsh, vicaire apostolique du district central, et président du collège d'Oscolt, près de Birmingham, en mai 1840. Le 8 juin suivant, il était préconisé évêque titulaire de Melipotamus. Ce titre, il l'avait choisi lui-même, ainsi qu'il le mentionne dans un mémoire, en souvenir du martyre d un vicaire apostolique au Tonkin, titulaire du même siège. « Non, ajoute Wiseman, que je me crusse digne d'un tel titre, mais afin de me ménager le patronage et les exemples d'un si bon pasteur. » 11 n'est pas sans intérêt de rappeler que le D^ Walsh avait lui-même été consacré en qualité
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de coadjuteur du D' Milner, formant ainsi le lien entre deux des plus illustres évêques catholiques anglais de la première moitié du XIX® siècle.
Ici se place un épisode de la vie spirituelle de Wiseman qu'aimeront à connaître nos lecteurs catholiques, mais qui intéressera également quiconque se plaît à analyser les phénomènes de la vie religieuse. Il nous est révélé par un document intime, daté de cette époque, qui laisse entrevoir à quel genre d'épreuves spirituellesWise man était parfois sujet, et raconte en termes touchants comment il en fut délivré par la prière. Il était allé faire une retraite préparatoire à sa consécration épiscopale, dans le eoùvent de Saint- Jean -et- Saint -Paul occupé par les RR. PP. Passionistes. Gomme il se préparait à la confession, il se sentit saisi de ces terreurs religieuses et de ce sentiment de détresse auxquels le rendait sujet sa nature impressionnable et scrupuleuse. Le soulagement immédiat qu'il ressentit aussitôt après un fervent recours à la Sainte Vierge, lui laissa une impression si profonde que, tout en se défendant d'avoir été favorisé d'une vision miraculeuse, il consigna tout au long par écrit ce qui s'était passé en cette circonstance. Voici ce document en entier :