CHAPITRE XIII MOUVEMENT VERS ROME
18iM8^3
Sommaire. — État des esprits en Angleterre. — Lettre de Wiseman à Lord Shrewsbury sur l'Unité. — Les tractariens se rapprochent de Rome. — Réception dans l'Église catholique de^ MM. Sibthorpe et Smith. — Nouvelle direction donnée à la presse catholique. — Voyage de Wiseman en Espagne.
Le ministère Melbourne tomba au milieu de Tagitation causée par le Tract 90. La motion de défiance proposée par Sir Robert Peelfut votée au mois de juillet, et les élections qui suivirent envoyèrent au Parlement une majorité essentiellement conservatrice. Les circonstances décidèrent Wiseman à publier une brochure qui constituait une sorte d'invitation au nouveau ministère, à l'Eglise établie et aux catholiques anglais, à envisager la question de la réunion avec Rome. Le ministère Melbourne n'avait su ni comprendre ni réaliser les généreuses idées de Tépoque. Non seulement TÉglise d'Angleterre traversait une crise destinée à laisser dans son histoire des traces ineffaçables, mais des projets deréformes variées étaient à l'ordre du jour. Le P. Matthew agitait l'Irlande entière par son apostolat de la tempérance. L'éloquence du D'' Chalmers créait et dirigeait un mouvement qui transformait l'ancienne Église
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d'Ecosse. L'agitation libre-échangiste venait d'éclore et les propositions d'abolir les incapacités civiles et politiques des juifs, de réformer le régime des prisons, de réglementer le travail des enfants, constituaient autant de manifestations du courant de réformes qui entraînait l'opinion. La nation demandait de grandes transformations et le ministère Melbourne s'était montré radicalement incapable de les opérer. Au cabinet qui lui succéda incombait donc la tâche d'interpréter exactement et de réaliser les puissantes, mais souvent indécises aspirations du peuple anglais.
Le Mouvement d'Oxford, par sa force en même temps que par son indécision, caractérisait bien une de ces aspirations populaires. Les auteurs des Tracts, animés du même zèle catholique, s'égaraient dans l'incertitude et dans le vague, quand il s'agissait de préciser leurs idées et d'indiquer exactement le but qu'ils prétendaient atteindre. Aussi bien Wiseman prit-il occasion du Tract 90 et des événements qui l'avaient inspiré, pour indiquer la direction précise que devrait prendre ce Mouvement si loin d'être uniforme. Quel est, demandait-il, le grand changement que prétendent opérer les tractariens dans l'Église d'Angleterre? Tous s'accordent à reconnaître qu'il est urgent de lui enlever ce qu'elle a de protestant dans sa forme extérieure, ce qui revient à dire qu'il faut détruire l'œuvre des cent cinquante dernières année». Mais, insistait Wiseman, pourquoi ne pas déclarer tout de suite que c'est l'œuvre entière de la réformation qu'il faut abroger ?
Les circonstances rendaient cette loyale mise en demeure moins chimérique qu'elle ne le paraissait au premier abord. On sait déjà que, quelques années aupa-
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ravant, TÉglise établie avait semblé à la veille d'une complète dissolution. Le regain de vie qu'elle éprouvait maintenant était dû très certainement et presque en entier au mouvement tractarien de 1833. Les chefs des tractariens venaient de donner des preuves manifestes qu'ils considéraient, dans des circonstances données, la réunion avec Rome, comme un devoir. Et cette hypothèse admise que l'Église d'Angleterre ressuscitée reflétait dans une large mesure les sentiments des hommes à qui elle était redevable de cette vie nouvelle, les espérances de Wiseman n'étaient pas sans fondement. L'éloquence et le zèle des chefs lui avaient fait oublier la force d'inertie des foules, dont la voix ne pouvait s'élever pour attirer son attention, la masse du préjugé protestant traditionnel qui, insuffisant à être pour l'Église établie une source de vie, n'était que trop suffisant pour constituer un obstacle sérieux au mouvement vers Rome. Une fois que le mot de Rome eut retenti clair et précis aux oreilles des évêques et des doyens en qui semblait s'incarner la vieille inertie, on découvrit en eux une vitalité bien inattendue. La haine de la « Femme vêtue de pourpre » avait une vie plus tenace que les éléments constitutifs de TÉglise d'Angleterre. Les convictions positives étaient sans doute devenues vagues et stériles, mais la conviction négative que « Rome était corrompue et monstrueusement corrompue » gardait toute sa force.
En 1841, cependant, Wiseman ne s'en rendait pas encore compte, et son zèle ardent lui inspira, pendant l'été de cette même année, la publication d'une Lettre sur V Unité catholique^ adressée au comte de Shrewsbury, qui mérite d'arrêter un instant l'attention.
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Après avoir fait ressortir les différentes formes de désunion qui épuisent le pays, — lutte des classes, sociales, divisions entre Celtes et Saxons, discordesentre les sectes religieuses si variées — Wiseman leur oppose Tétat de choses qui existait en Angleterre au temps de l'Unité catholique. La discorde datede la Réforme et les jalousies entre les classes sociales sont nées de la destruction de Tordre ancien. Prenant le taureau par les cornes et se rendant parfaitement compte que sa proposition est quelque peu surprenante, il insinue qu'un premier pas vers Tunité religieuse serait la réu nion.de l'Eglise établie « avec le Saint- Siège et les Églises de son obédience ». — « Est-ce là,, dit-il, une idée chimérique ? N'est-ce là que l'expression d'un vif désir ? Je sais bien que beaucoup en jugeront ainsi, et peut-être, si je n'avais en vue que ma propre tranquillité, — je ne m'aventurerais pas à l'exprimer. Mais je préfère, en toute simplicité, m'abandonner à de belles espérances, autorisées, je le sens, par des apparences pleines de promesses. »
Il décrit à Lord Shrewsbury, catholique notable, qui avait été longtemps hors d'Angleterre et avait peu suivi le Mouvement, le caractère de la religion tractarienne, ses doctrines et ses pratiques catholiques, et caractérise en ces termes la révolte de ses chefs contre le système anglican : « C'est un dégoût absolu de tout; c'est l'accablement du bûcheron chargé de ramée ; il ne se plaint en particulier d'aucune des branches qui composent son fardeau; c'est le faix entier qui le fatigue et l'accable. La dépendance de l'Église vis-à-vis de l'État, qui la tyrannise et l'opprime ; le clergé sans une part convenable dans le choix des évéques; les évéques dépouillés
de raulorité nécessaire pour gouverner réellement; Timpuissance de TÉglise à faire usage des censures spirituelles; Tabolition de toute autorité canonique dans la hiérarchie; Tesprit protestant des Articles en général, et leur insupportable opposition avec la vérité catholique «n certains points ; la discipline énervée ; les sacrements -et les rites liturgiques tombés dans l'oubli ; l'extinction des vocations monastiques et le mépris des observances •de la vie ascétique; l'absence « de crainte, de mystère, de tendresse, de respect, de dévotion et de tous ces ■sentiments qu'on peut appeler plus spécialement catholiques » ; enfin le sentiment pénible de leur solitude et de leur séparation, voila une partie des griefs contre lesquels nous lisons des plaintes à toutes les pages de leurs livres, et dont le redressement entraînerait un <5hangement si complet dans la condition essentielle de l'Église anglicane, qu'il est impossible que ces écrivains ne voient pas qu'elle se trouverait placée alors dans la «phère de l'attraction irrésistible de l'unité, et qu'avant peu rien ne pourrait l'empêcher de s'unir au centre, dans tm étroit embrassement. »
Et le mouvement catholique s'est déjà étendu des <îercles purement académiques d'Oxford aux paroisses de campagne : « Il ne manque pas de preuves, dit-il, (mais la discrétion ne permet pas d'en publier le détail), <iue des paroisses entières ont reçu le levain et qu'il y fermente, tandis que d'autres, et là où l'on pouvait le moins s'y attendre, semblent l'avoir reçu par des voies plus secrètes et plus mystérieuses. »
Wiseman justifie ses raisons d'espérer, plus sérieuses, <lit-il, qu'au temps des archevêques Laud ou Wake, en les basant non seulement sur le très remarquable désin-
léressement des chefs du Mouvement, mais aussi sur ce fait que « jusqu'à ce jour les esprits étaient tournés contre et non pas vers la vérité catholique. On s'éloignait graduellement de TÉgiise de Jésus-Christ plutôt qu'on ne s'approchait d'elle... Le flot de la réformation s'avançait furieux, au lieu de reculer paisiblement pour rendre à l'Église les terrains envahis. »
Mais voici que Wiseman en vient à une argumentation plus directe. Invoquant les témoignages autorisés de MM. Ward et Newman, il en conclut qu'ils considèrent nettement comme un devoir la réunion, si l'Église de Rome réformait ses abus. Mais, observe-t-il, la supposition qu'il existe des abus officiellement sanctionnés par Rome est le résultat d'une information inexacte ou d'un malentendu. Aussi bien, dès que l'erreur sera découverte, le projet de réunion cessera d'être une aspiration purement sentimentale, mais s'imposera comme une inéluctable et austère nécessité.
Que les écrits de M. Ward aient pu servir de point d'appui à cette argumentation, on pouvait s'y attendre; mais les paroles suivantes de M. Newman acquéraient, en raison de sa situation et de sa modération ordinaire, une portée bien autrement significative : « Si Rome se réforme, disait-il \ il sera du devoir de notre Église d'entrer en communion avec les Églises continentales, quoi que puissent dire nos hommes d'État ou quoi que puisse faire le pouvoir civil. »
Quant à la condition même de la réforme de Rome, voici ce qu'en dit Wiseman :
u Ce désir répété si souvent que Rome puisse être