‹ Le carnaval fleuriChapitre 13 sur 41 · POUR LE BONHEUR DE L*HUMANITB · texte numérisé non relu

POUR LE BONHEUR DE L*HUMANITB

rage contre ce qui ressemble à du talent, contre ce qui ressemble à de la gloire, on a bien le droit de l'insulte. Mais, — résultat d'une longue enquête, — nous sommes arrivés à cette certitude que les Artistes (monstres qu'encouragent d'autres artistes !) reçoivent cent ou cent cinquante lettres par jour, ne lisent jamais celles qui ne sont pas signées ou sont signées de noms bizarres : et, pour ce qui est des petites gaietés noires, en rond pointu, ils s'en servent, les mettant dans un plat, près du poêle, pour indiquer à leur chat l'endroit où il est permis, et séant, d'être malpropre.

Il fallait, — pour soulager la rage de toute une part de l'humaiiité, — trouver mieux I Nous avons cherché. Nous avons trouvé.

La première pensée qui nous vint, ce fut de nous entendre avec diverses petites publications, les unes hebdomadaires, les autres bimensuelles, les autres mensuelles, les autres bi- annuelles, les autres annuelles, les autres ne paraissant jamais, qui, pour des redevances sans doute médiocres, eussent consenti à insulter, à calomnier, à vandaliser, comme on a dit, à « engueuler » comme on dit, les no-

toriétés nouvelles, et à donner, de cette façon, quelques soulagements à une bonne part des six cent quatre-vingt-dix mille habitants de la France, dont nous avons parlé ci-dessus. Mais nous ne tardâmes pas à être certains que, si haineux (à juste titre) ! et si infâmes (ce n'est peut-être pas vrai !) que fussent les rédacteurs de ces petites feuilles, (il y a les Ratés, pauvres gens, si pitoyables, il y a les Futurs Ratés, impitoyables, de qui nous avions tout à attendre), il leur restait tout de même un instinctif désir de ménagement envers ceux auxquels, plus tard, ils seraient — qui sait encore ! — ressemblants. Même il J- en avait quelques-uns qui se souvinrent d'accueils et de condescendances ; et nous vîmes bientôt qu'il n'y avait rien à faire avec eux.

Alors, — comprenant qu'il ne fallait recourir qu'à nous-mêmes, — nous créâmes, adjonction à notre Vandalisme de la Gloire éternelle, le Débinement, chaque jour, sous enveloppe.

Tous ceux de nos abonnés qui auront bien voulu marquer d'une croix, sur la feuille jointe à cette circulaire, les personnalités contemporaines qu'elles détestent particulière-

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ment, recevront le surlendemain, une petite page imprimée, ressemblante à celle que, dans un but moins philanthropique, expédie, par exemple, TArgus, — une petite page imprimée, disons-nous, où leur ennemi particulier sera traîné littéralement dans la boue. Et si, après avoir affirmé qu'il s'assit sur le cadavre de sa mère, dans un coffre plein de rats, le Monsieur recommandé n'est pas accusé d'avoir vendu sa cousine, une négresse (car il fit la traité des nègres !) à un banquier, d'ailleurs usurier,- de l'avenue de la Grande-Armée, c'est que la place auramanqué, où qu'on n'aura pas pris l'abonnement d'un an. On nous objectera : tt Vos menues pages seront-elles répandues , connues , reproduites ? Non , à moins de conventions spéciales, qui seraient, il faut lé dire, assez dispendieuses. Mais quel délice, tout de môme, de lire, ne fût-elle imprimée que pour soi seul, la honte de celui qu'on hait, oh! combien justement, parce qu'il n'est pas ignoré et parce qu'il est de ceux, peut-être, qui pensent qu'il serait merveilleux et doux de voir se coucher le soleil derrière les montagnes roses de l'Attique !

Répudiant tous les antiques préjugés, nous nous sommes voués à l'équitable satisfaction de rhumanité normale, et nous attendons, pleins de confiance, vos commandes.

Nous vous prions, M , d'agréer

Tassurance de notre considération et de notre parfait dévouement.

GARIBERT, PESTEL et C^ Place Vendôme, 108, Paris. — Téléphone.

L'Anneau d'Or avec une Petite Perle

Ils ne sont pas, Tun ni l'autre, Glapin ni Sizotte, du vrai vice, du vrai crime. Ça viendra. 11 n'a que quinze ans, elle n'en a que quatorze. En attendant que ça vienne, ils font comme si c'était venu. Etant des enfants, ils ne peuvent pas être de la véritable, de la parfaite crapule — il reste toujours quelque chose de frais aux primeurs, même pourries — maïs ils en sont la ressemblance, et en exercent les fonctions. Lui, quels métiers? tous. Et elle? d'autres. Métiers malpropres, bien entendu.

L'honnêteté est le seul moyen d'existence dont ils ne se soient jamais avisés. Dès le grand matin, ils partent à travers la ville, prêts à tout, celui-ci de ce côté-ci, celle-là de ce côtélà. Pourquoi se séparent-ils ? pour, chacun, ne

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pas laisser voir a l'autre les sales ctioses qu'on, fera? non. Ils n'ont pas de ces scrupules. Simplement pour qu'il y ait une double chance de bonnes affaires. Il rejoint, au temps des laigres, les aminches, sert à la cuque, aide à lamaiiicle; plus souvent, il barbote les happins, aux Champs-Elysées, avec les lézards; ou bien il broquille pour les acheteurs à la foire d'empoigne ; ou bien il va se promener à la campagne avec des cambrouziers et des caroubleurs. Elle, elle connaît des bonjouriers qui l'emploient à faire la conversation chez la concierge, ou des floueurs au rendémi qui l'envoient changer le fafiot ; mais surtout elle suit les rabatteuses qui ont des canfouînes pour les bonicards et les viocs. Malgré tout ça, ils ne mangent pas souvent deux fois par jour, et ils sont vêtus de ramassis; « on s'habille, dit Clapin, chez la grande faiseuse de trous, avec les laissés-pourcompte de la couturière Chiffon et du tailleur Loque ». Tout de même — maigres, haillonneux, n'importe, — ils sont jolis, d'être si jeunes. Sizotte avec la drôlerie rouge de sa bouche qui avance sous le nez qui se rebiffe, et Clapin, vifs yeux de rat qui cligne, dans le teint

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roux partout de taches de rousseur, et, coiffée à coups de poings, frisante tignasse rouge rebroussant la casquette. Comment se connurentils ? parents, voisins, enfants de bohèmes acoquinés? non ; l'un venant d'ici, l'autre de là, le long du mur d'un cimetière de banlieue, ils se rencontrèrent, un soir très chaud ; ils causèrent, s'assirent, s'étendirent. Dès lors, ce fut un petit ménage/Se sont-ils jamais dit, — car, si jeûnes, ils avaient tant de passé déjà, — d'où ils venaient, qui ils étaient?

peut-être non ; ils sont ensemble, voilà tout. Ils se rejoignent, après les abomiiiables journées, affamés encore, ou ivres, des fois dans les cahutes des terrains plâtreux, que les chiffonniers indiquent, des fois au Bois de Boulogne sous un arbre, toujours le même ; c'est leur arbre conjugal. Ils forment un couple hideux et tendre. Ils s'aiment, ces mioches qui sont déjà horribles, qui sont déjà nuisibles, qui ne sont pas encore méchants. L'amour, dans le langage des voleurs, a ce nom charmant : Fée. O amour!, fée amour! il n'est ignominie dont tu ne fasses de la grâce et du rayonnement.

D'ailleurs, même sans la Fée, le jeune âge met

de l'oaristys dans le plus sale rut ; et, les nuits, dans le taudis, ou sous Tarbre, Clapin et Sizotte désapprennent le mal dans le baiser.

Sous l'arbre, la nuit :

— Sizotte !

Pas de réponse, sinon le froissis des branches, où, parmi la remuée du vent qui frôle à peine et passée, clignent mille petites feuilles, baissées et levées, paupières de prunelles bleues qui luisent, comme d'une larme, du tout léger or pendant d'une étoile.

— Sizotte!

Elle ronfla.

— Chouette ! saoule, dit Clapin, saoul aussi. Mais il la secoua.

— Grouille ! tu seras contente. Ça n'a pas été une partie de plaisir, pour sûr. D'abord les agents faisaient attention. Il fallait dire: « Je suis le domestique d'un parent. Je cherche, pour reconnaître la cousine de M. le comte. » Et puis, on marchait dans de la vie

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qui était morte. C'est extraordinaire, vrai, les riches ont toujours de tout, plus qu'il ne leur en faut. Avec ce feu, on aurait fait de la chaleur pour vingt hivers à tous les pauvres de toute la terre. Non, les riches ont tout pris pour eux, au printemps.

Il s'interrompit. 11 reprit, la voix étranglée, comme après des sanglots :

— Ça ne leur a pas réussi d'être égoïstes.

Pas réussi. Tu ne peux pas, je te dis, tu ne peux pas imaginer. Nous, nous sentons mauvais, quand nous sommes vivants. Je n'aurais jamais cru que les gens chics sentaient si mauvais, morts. Pourtant, ils sont propres. Les camarades disaient: « C'est Tégalité ! » Je n'ai pas pu continuer à chercher avec les autres.

C'est que je suis trop jeune. Je n'ai pas la force Je suis parti. J'ai bu, en route, chez tous les troquets. Tu ne peux pas te faire une idée, tu ne peux pas ! C'est l'égalité. Mais je t'apporte tout de même un cadeau. C'est gentil, tiens, regarde.

Sizotte avait mal écouté.

Elle se dressa à demi :

— Montre !

Eïle leva la petite chose vers le clignement des feuilles, vit un très frêle anneau d'or où il y avait une toute petite perle.

— Une bague .

Elle la mit à son petit doigt. L'anneau s'y ajusta, ni trop laï*ge, ni trop étroit, exactement. Un anneau de fillette. Sizotte aussi était une fillette. Elle dit : « Ça vaudra bien vingt francs, chez la mère Lecru. » Elle ôta la bague, la fourra dans son corsage, se recoucha, et s'endormit. <t Sizotte? » ditClapin. Elle ne répondit pas. Elle ronflait. Il s'étendit le long d'elle, l'enlaça la serra. Elle ronflait toujours. « Zut ! » dit-il. Ivre aussi, il s'endormit.

La nuit, sur eux, par-dessus les branches, courtine proche, était comme un léger et frémissant édredon d'azur soutaché d'astres ; et il venait de partout des souffles frais où s'éveille mystérieusement le silence des oiseaux endormis.

Sizotte eut un songe.

Il lui sembla que, de la ville, par les allées entre les fourrés, le long des ruisselets, s'arrêtant au moment de passer un petit pont, et le passant, et venant après, plus vite, s'appro-

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chait une menue forme jolie, qui était comme d'une enfant très bien habillée, avec une robe de soie rose et un chapeau où il y avait des fleurettes de toutes les couleurs. Et la forme avait un visage rose comme la robe, fleuri comme le chapeau. pUe allait, allait, s'en retournait, revenait, étendait les bras, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, baissait la tète, la levait, avait l'air de chercher partout quelque chose, ne trouvait pas, continuait de chercher. Elle arriva enfin sous le grand arbre où dormaient Clapin et Sizotte. Elle eut un geste qui avait l'air de dire : « C'est ici, ça doit être ici » ; et elle ressemblait tout à fait à une de ces petites filles chic qui sautent à la corde au parc Monceau ou aux Tuileries. Après une minute d'immobilité, comme pour prendre parti vers ci ou vers là, elle marcha, mais si légèrement, comme une chose, vivante pourtant, qui aurait désappris de toucher la terre, vers Sizotte endormie ; et elle dit, d'une voix presque pas plus distincte que celle des oiseaux qui rêvent, dans le bois, des ramages : « La voici, la voici, celle qui a mon anneau d'or où il y a une perle. Clapin

lui a donné mon anneau d'or. Ce n'est pas de la faute h Sizotte si Clapin le lui adonné. Mais, moi, j'en ai besoin, de cette petite bague.

Après que j'ai été brûlée, on m'a emportée avec les autres mortes qui étaient brûlées aussi. On nous a mises toutes ensemble^ à côté les unes des autres, et les parents venaient, disant : « C'est ma femme ! c'est ma fille! c'est ma sœur! » Moi, Suzette, — je m'appelle Suzette, et vous vous appelez Sizotte, — moi, couchée, je voyais papa et maman, mais ils ne me reconnaissaient pas, parce que je n'étais pas comme j'apparais, Suzette à Sizotte, habillée de ma jupe rose et coiffée de mon chapeau fleuri, parce que j'étais une petite chose toute noire et vilaine, moi qui étais si jolie hier, quand je suis entrée à la fête de charité, si fière, avec, dans ma poche, les deux louis que ma tante m'avait donnés pour acheter des bonbons et des bouquets. Ils m'auraient reconnue, papa et maman, si, à mon petit doigt, qui, justement, n'a pas été brCilé, j'avais eu l'anneau d'or avec une perle, dont ils m'avaient fait présent, l'an dernier, aux Prix, parce que j'avais été première en

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géographie. Mais, puisque je sais où elle est, ma bague, je suis venue, et je veux la reprendre, et, demain matin, devant M. le préfet de la Seine, et devant tous les ministres, et devant M. le Président de la République, papa et maman verront à mon doigtelet Tanneau d'or où il y a une perlettc, et ils diront : « C'est Suzette ! c'est Suzette ! » Oui, Sizotte, ils diront: € C'est Suzette ! » et je serai enterrée dans notre beau caveau du Père-Lachaise, autour duquel il y a autant d'arbres et de fleurs que dans notre parc de Marly-le-Roy où je jouais sur la pelouse, près de la pièce d'eau, avec le petit chien qui a ses deux longues oreilles blanches levées et nouées d'un ruban bleu ! » Là-dessus, Suzette se pencha vers Sizotte, lui prit l'anneau dans le corsage et s'échappa vers la ville, à travers les branches clignantes d'azur et d'étoiles.

Ils s'éveillèrent sous l'arbre. Ils avaient dormi plus longtemps que d'ordinaire. Sizotte,

comme affairée, dit: « Allons-nous-en, dépêchons-nous. — Pourquoi? — Les gardiens du Bois vont passer, on nous flanquera au bloc.

— Bah ! nous avons le temps ! — Non, non, allons vite. — Qu'est-ce que tu as ? — Ce que j'ai!... » Elle n'acheva point, elle ne raconta pas à Clapin le rêve qu'elle avait fait. Elle allait, venait, redressant les bruyères et les mousses ; elle avait l'air de faire le ménage sous l'arbre. Il s'en allèrent dans l'air rose et frais du matin. Ils étaient jennes. Ils étaient jolis. Toute la récente gaieté de la saison pétillait aux rosées des feuilles, luisait aux verdures, susurrait au réveil des ailes traversant vite les allées avec un cri clair au bout de l'essor. » Eh ! bien, où va-t-on ? » dit Clapin abasourdi encore de Fivrognerie de la veille. Sizotte, sans lever la tête, répondit : u Bien sûr, chez la mère Lecru. Il faudra vendre la bague, pas, pour déjeuner, et pour rigoler, après ? — Oui, oui, dit-il ; tu l'as la bague?

— Je te crois. Sous ma chemise, sur ma peau. » Mais elle avait un air inquiet, en parlant de la sorte. Comme ils passaient, aux Champs- Elysées, devant le Palais de l'Industrie, elle

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