HISTOIRE DU BON LOUP ET OB LA JUSTICE DE DIEU
— Me manger ? Qui êtes-vous ?
— Je suis le loup qui est à jeun.
— Vous ressemblez plutôt à un chien. Mais, loup ou chien, auriez- vous le cœur de me dévorer quand j'ai tant d'âmes à consoler sur la terre et à guider vers les célestes joies? Ne savez- vous point que c'est moi qui baptise, qui marie, qui donne aux mourants Tespérance suprême? Si vous me dévoriez, il n'y aurait plus que du désespoir dans la vie et il n'y aurait plus que du néant dans la mort. Puis, considérez ma robe reluisante d'ornements sacrés et les petites images d'or qui me pendent du cou, et voyez ce calice. Ce serait une étrange nappe, et un singulier couvert, et un verre bien imprévu, pour le dîner d'une bête.
Le loup fut tout décontenancé.
Il remonta chez Dieu.
— Seigneur très puissant et très équitable, dit-il, je ' n'ai point fait mon repas du pope dans l'église, à cause de ses habits sacrés et des images d'or qui lui pendaient du cou. Je crèverai sans retard, si vous ne me donnez à manger.
Dieu répondit :
— Tu es bien pitoyable, vraiment, et bien religieux, pour un animal féroce ! Cependant, j'essaierai de te contenter. Tu vois ce palais aux fenêtres rayonnantes comme si elles étaient faites de vitres de diamant? Un tapis de toutes les couleurs couvre les marches du perron. Entre dans le palais. Tu trouveras, en train de dîner, le Barine de ce pays. II est plus gras encore que le pope. Tu peux le manger.
Il est temps que le mauvais maître soit puni du mal qu'il fit à ses domestiques, à ses paysans,, à tout le monde; le craquement de ses os entre tes dents sera un bruit agréable à ma justice.
— Merci, Dieu !
^ — Bon appétit, loup.
Tropp ! tropp ! tropp ! Le loup, le loup galope. 11 monte le perron, et il voit, dans le palais, le Barine qui est à table,
— Je vous lèche les pieds, Barine, dit-il.
Avalez vite cette aiguillette de coq de bruyère. Je viens pour vous manger, avec la permission de Dieu.
— Me manger? qui donc étes-vous?
— Je suis le loup qui est à jeun.