SCÈNE DANS LA SALLE
lancé, comme de coutume, une petite orange en or massif, en or vrai, avec des signes dessus, que j'ai depuis très longtemps, depuis toujours. C'est comme un conte de fées, l'histoire de cette petite orange en vrai or. On la trouva dans mon berceau avant même le premier somme que j'y ^s- C'est elle qui m'a donné ridée de devenir jongleur; et, pour « exercer », je m'en suis toujours servi. Mais, aujourd'hui, je l'ai lancée si haut, si haut, si haut, que, la paume ouverte, j'ai en vain attendu qu'elle retombât. Est-ce qu'un grand oiseau, en passant, l'a saisie et emportée? Est-ce qu'elle a été prise dans les nuages, au-delà de l'azur? Elle n'est pas retombée. Elle ne retombera pas. Je n'ai plus la petite orange en vrai or. C'est poiir cela que j'ai manqué tous mes tours. Je vous demande pardon. » Et le jongleur sanglota violemment entre ses mains- secouées.
La foule ne comprenait pas du tout. Bouche bée, elle entendait, mais elle ne comprenait pas. Allait-elle rire, ou se fâcher, comme on fait quand on ne comprend pas ? Ce qui l'empêchait de se fâcher ou de rire, c'est qu'elle voyait bien que l'admirable jongleur, jongleur
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méprisable à présent, pleurait sincèrement, que sa douleur était en vrai, comme la petite orange.
Or, d'une loge, d entre les chapeaux, pareils à des buissons de roses et de tulipes pleins d'oiseaux de paradis, de quatre belles filles ivres d'avoir, au dessert, bu le sang de leurs lèvres mordues, s'érigea la chevelure d'un très fameux poète. Tout le monde le connaissait, non point pour l'avoir lu, mais pour avoir vu sa photographie chez les marchands de cadres. Des chuchotementsî avertirent de stalle en stalle : « C'est luil vous le reconnaissez? lui! vous savez bien ? qu'est-ce qu'il veut ? pourquoi s'est-il levé ? il sait peut-être pourquoi le jongleur pleure ? »
Il le savait en effet.
Il cria par-dessus les chapeaux de roses, de tulipes et d'ailes : « Je comprends^ moi ! et je suis compris par ce pitre désespéré ! Tous les tours qu'il fit, je les fis aussi, et, comme lui, je ne les manquais jamais. Improvisateur scintillant de paillettes, je jonglais avec les rjrthmes dorés, avec les rimes damasquinées, avec les images flambantes ! ou bien, irréprochable
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artiste, je charmais la multitude par les faotaisies de la chimère, par les sublimités monnayées en jeux de poèmes, par l'impossible rythmé en vibrantes strophes ! Et ^vous m'applaudissiez. Mais, une fois que j'exerçais avec le rêve, avec le rêve en vrai or, qui, par de magnifiques et cruelles providences, fut mis en mon berceau avant même mon premier songe, je l'ai lancé si haut, si haut, si haut, que, l'esprit béant, j'ai*vainement attendu qu'il revint. Est-ce qu'un ange, l'ayant reconnu, l'a saisi et emporté aux cieux originels ? Est-ce qu'il s'est épanoui, évanoui parmi les fraternels mystères de rinfini? il n'est pas revenu, il ne reviendra pas. Je n'ai plus le cher rêve en vrai or. C'est pour ça que, depuis si longtemps, je manque tous mes tours. Je vous demande pardon. » Et en même temps que le jongleur, le poète sanglotait entre ses mains secouées,
La foule, peut-être émue, ne savait que penser ni que faire.
Mais, des fauteuils d'orchestre, un critique proféra : « Voilà une afifaire, par exemple ! Ne t'aperçois-tu pas, public, que l'on se fiche de toi? Tout ça était préparé. Ce n'est pas autre
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chose, après le spectacle sur la scène, qu'une scène dans la salle. C'est pour rire, public^ c'est pour rire ! »
Alors, toute la foule s'esclaffa. Disposée à s'attendrir, elle pouffa. Le critique avait raison ! et elle pouffa. Est-ce que cela existe, des jongleurs qui pleurent, des poètes qui pleurent, parce qu'ils ont voulu lancer trop haut quelque chose qui est en vrai or ? Cela existe d'autant moins qu'il n'y a plus Hen qui soit en or vrai. Et ce qui prouva à tout le monde que le critique avait eu raison, c'est que, bientôt, le rideau fermé puis rouvert, on vit apparaître sur le théâtre du Musik-Hall deux clowns, Fun nain, l'autre géant, qui, étant, en effet, le jongleur lui-même et le poète lui-même, se flanquaient l'un à l'autre, dans le ventre, d'énormes coups de bûches sonnantes, s'arrosaient de siphons d'eau de seltz, et s'éboulaient à jambes rebindaines sur les vessies rouUntes de leurs derrières, tandis que pétillait encore à leurs crânes en baudruche la capsule lumineuse qu'un coup de maillet creva !
Le Ramasseur de Bouts de Rêves
Dans la rue d'une grande ville, un soir, je vis venir, lointain, puis proche, un homme fort vieux, semblait-il, — tête rose, heureuse, neigeuse de poils blancs, — et tout petit, paraissant d'autant plus petit qu'il se tenait courbé, tantôt moins, tantôt plus, comme pour regarder et ramasser des choses sur le pavé, le long de son chemin. Et il faisait le geste de mettre dans ses poches des choses ramassées.
Quelles choses ? je ne voyais ni couleur ni forme dans ses mains qui allaient des pavés aux poches. On eût dit qu'il s'appropriait de l'air, du vide, rien. Mais, à chaque invisible trouvaille, il se montrait très satisfait, la face babouinant comme celle d'un singe qui mâche une figue très sucrée.
Je lui dis :
— Ne seriez-vous point. Monsieur, atteint
de folie ou tout au moins maniaque ? car il m'est impossible de comprendre le motif de votre incessant manège.
Il cligna des yeux.
— Croyez-vous que vous auriez compris (si on ne vous l'eût pas expliqué) pourquoi Christophe Colomb, au bord de la mer, ouvrait ses paumes, qui ne portaient pas des mondes, vers Tinfini de TOcéan ? Ni fou, ni maniaque, je suis en train, tel que vous me voyez, Monsieur, d'assembler tout ce qui m'est nécessaire pour bien parer le dedans du tombeau que je me suis fait bâtir.
— Eh ! dis-je, quel intérêt avez-vous (en supposant que vous puissiez trouver de quoi) à parer l'intérieur de votre sépulcre ? les ensevelis n'ont plus de regard.
— Les ensevelis qui sont des morts. Mais moi, encore qu'enterré, je ne serai pas dé* funt. J'ai ramassé l'immortalité, il y a un an, au coin d*une ruelle, sur un tas de chiffons et de bouteilles cassées.
— L'immortalité ?
— Elle-même. Je vois à votre air ahuri que vous continuez à ne pas comprendre ; et, un
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peu pressé (ma récolte d'aujourd'hui n'est pas encore très abondante), je n'ai point le loiair de vous renseigner par le menu. Pourtant, comme je vous, trouve une hoimête figure, et que TOUS m'avez tout l'air de quelqu'un qui n'a pas assez d'argent pour orner somptueusement sa sépulture, je ne verrais aucun inconvénient à vous révéler mon secret. Tenez, prenez cette petite clé, qui est celle de mon caveau.
— Elle est en or !
— Tiens, vous Favez vue ? il faut que vous soyez, — je m'en étais douté, — quelque poète qui passe. Vous pouvez la prendre sans scrupule : elle semble en or, elle est en espérance ; et j'ai la pareille, en illusion. Maintenant, écoutez-moi bien. Dans quatre jours, mercredi soir, à huit heures quarante-cinq mi* nutes, je rendrai, comme on dit, le dernier soupir...
— Comment pouvez-vous savoir cela ?
— J'ai ramassé, vers la fin du printemps dernier, derrière une borne, la Divination»
Donc, mercredi soir, à huit heures quarantecinq minutes, il semblera que je rends mon
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âme. Je me garderai bien de la rendre. Elle m*est si précieuse, m'est si divine I Vingtquatre heures après, on portera mon corps en terre. Ce qu'il faudra que je me, retienne, pour ne pas éclater de rire au nez des croque-morts I Je n'insiste pas. Je suis pressé. Vous, vendredi soir, venez au cimetière. Vous reconnaîtrez facilement mon caveau. Il se trouve (Jans la première allée à droite, entre une stèle de petite fille morte à cinq ans et une lame de vieillard mort à quatre-vingt-dix ans ; j'ai voulu être couché entre deux enfances. Vous ouvrirez la porte avec la clef en espérance, vous descendrez quatre ou cinq marches, et alors je vous instruirai des choses qui vous intéressent.
Il s'en allait, se baissant, se redressant à peine, se baissant encore, s'éloigna, s'éloigna, disparut. A cause qu'il m'avait dit des paroles étranges, je commençais à $tre persuadé que ce n'était pas un fou ni un maniaque. Ils ont bien peu d'imagination, les vrais fous ; l'ordinaire folie humaine n'est, hélas I que de la bêtise exaspérée. Je me pçomis bien d'être exact au rendez-vous qu'il m'avait