LB RUBIS PERDU
Sœurs Bleues ; et, à cause du rubis égaré, je serai ce soir bien bâ^ttue*
LE GRILLON
Je ne cliquetterai plus de tout ce soir d'été, tant tu peinas mon cœur chantant ! Mais, tiens, un peu là-bas, ne vois-tu point, parmi de la verdure, une fine rondeur rouge? C'est le rubis peut-être, qu'en venant ici tu laissas choir,
JOCELYNE
Ah ! c'est lui, j^en suis sûre.
LE GRILLON
Va donc le prendre,
JOCELYNE
Merci, grillon.
LE GRILLON
De rien, petite.
234 LB CAlHVAyAL FLBVRI
JOCELTNE ' - - - " -^
Oh!
UNE BRANCHE DE HOUX
Qu'est-ce, mademoiselle ?
JOCELYNE
Je me suis piqué le doigt à vos épines.
LA BRANCHE DE HOUX
Qui vous tenta de l'y mettre ?
JOCELYNE
Je cherchais mon rubis perdu, j'ai pris^pour lui Tune de vos petites baies écarlates.
LA BRANCHE DE HOUX
Vous est-il donc si précieux ?
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LE RUBI» PBRDU 235
JOCELTNE
Las ! si je ne le retrouve^ la canne de mèregrand, qui est en bois de cornouiller, me meurtrira bien tout à l'heure les épaules, les reins et le reste,
LÀ BRANCHE DE HOUX
Que je vous plains, mademoiselle ! Mais, regardez, un peu plus haut que la haie du jardin, ne luit-il pas, comme à la cime d'une ramille une roseur vive, dans le crépuscule déjà? C'est votre rubis, peut-être*
JOCELYNE
Si haut?
LA BRANCHE DB HOUX
Le vent, qui sait? l'emporta avec la poussière des allées et le pollen des fleurs.
JOCELYNE
Vous parlez sensément, je crois.
236 LE CARNAVAL FLBURI
LA 3RANCHE DE HOUX
" Allez donc le preucire» :'
JOCELYNE
Merci, branche de houx.
LA BRANCHE DE HOUX
De rien, mademoiselle !
JOCELYNE
Ciel!
LE FILS DU ROI
Eh ! de quoi vous alarmez-vous, mignonne Jocelyne ? Car je vous connais bien. Vous êtes une bergère du pays où mon père est monarque; raiitre matin, je vous vis, tous vos che* veux défaits, tremper à demi, dans le ruisseau de la saulaie, l'un de vos menus pieds nus ; il y avait une petite cigale qui chantait dans For
LE RUBIS PBRDU 237
de vos boucles pareilles à une gerbe démêlée, et une libellule frissonnante à Téglantine, dans Veau, de votre orteiU
JOGELTNE
Excusez, monseigneur, mon imprudence d'avoir mis ma .main à votre visage*
LE FILS DU ROI
Il n'y a pas eu de très grave offense, Jocelyne.
JOCELYNE
C'est que je cherchais mon rubis, et la branche de houx m'avait induite à penser qu'il luisait de l'autre côté de la haie du jardin. Mais ce n'était pas lui, c'était la rougeur de votre bouche.
LE FILS DU ROI
Il VOUS importe beaucoup de le recouvrer
238 LB CARNAVAL FLBURI
JOCEXTNE -^
Hélas! Monseigneur, plus que je ne saurais dire.
C LE FILS DU ROI
Apprenez donc que c'est moi qui Tai, l'ayant ramassé dans Fherbe.
JOCEI.YNE . -
Donnez-le-moi ! Donnez-le-moi I . . : -
LE FILS DV ROI
Yo^ pour une bergère, une assez impertinente façon de parler au dauphin du royaume^ Je vous le ra&darai, par obligeance, mais il est séant, j'imagine", que vous vous donniez lÀ peine de le prendre.
JOCELYWE
Certes, monseigneur* 0^ est-il?
:lb rubis pbrdu 239
LE FILS DU ROI
Pour qu'il ne fût point égaré de nouveau, je Tai mis dans ma bouche ; même c'est peut-être à cause de son reflet sur mes lèvres que, tout à rheure, vous,fûte3 attirée et,déçue.
JOCELYKÈ
Dans votre bouche ?
( LE FILS DU RO
Dans ma bouche.
JOCELYNE
Est-ce bien possible?
LE FILS DU ROI
Voyez vous-même»
JOCELYNE
En effet, il me semble.*;
240 LE CARNAVAL FLEUBI
LE FILS DU ROI
Prenez-le donc.
JOCELYNE
Oui ! Du bout de mon petit doigt avec beaucoup de soin de ne pas vous blesser...
LE FILS DU ROI
Bergère 1 j'ai déjà subi sans courroux la familiarité, peu pénible d'ailleurs et si légère, de votre main^ parce que vous y fûtes innocente de toute préméditation- Mais le respect que moi-même je dois à mon rang ne permet point qu'une seconde fois...
JOCELYNE
Hélas! comment retrouverais-je, alors, le rubis ?
LE FILS DU ROI
Avec votre bouche, s'il vous plaît»
LB RUBIft PBRDU
JOCELYNE
Avec?.*»
LE FILS DU ROI
Oui.
JOCELYNE
Ma bouche?
LE FILS DU RO
Om\
JOCELYNE
Dans ?..•.
m fTLS DU ROI
La mienne»
JOCELYNE
Ne sera-ce point , monseigneur, une fam{« liarîté plus extrême encore ?
SI
242 LE CARNAVAL PL^Ml
LE FILS DU ROI
Vous ne pensez pas, je suppose, ètth meilleur juge que moi des choses de l'étiquette ?
JOCELYNE
Oh ! que non, monseigneXir. Je vais donc, selon votre volonté... Mais vous êtes-sigrapd!
LE FIL8 DU ROI
Je me baisserai un peu, afin de vous oblfger.
JOCELYNE
Que je vous ai de reconnaissance !"'
LE FILS DU ROI
A la bonne heure. Seulement, faites vite.
C'est une chose bien connue que les personnes de race royale n'ont pas de temps à perdre môme en leurs bienfaits et qu'il ne faut pas abuser de leur complaisance.
LB RUBIS pbrduj: 243
JOGELYNf:
Je me hâte. Mais.* .
LE FILS DU roi:
Mais?...
Etes-vous bien certain^ inônseignêur, qUé ce soit mon rubis que vous ayez là ?
LE FILS DU ROI
Sans doute.
JOCELYNE -
Ne serait-ce pçtô plutôt le menu bout de votre langue qui sort, un peu, d'entre vos dents?
LE. FILS DU ROI
Mais non, mais non.
JOCELTNE
£n ce cas...
LE FILS DU KOI
Ah ! Jocelyne I
JOCELYNE
Âh! monseigneur!,
LE FILS DU ROI
Chère bergère!
Cher fils du roil
LE FILS DU ROI
L'avez-vous trouvé ?
JOCELYNE
Pas encore 1
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LB RUBIS PSRDU - 245
LE FILS DU ROI
Cherchez-le mieux!
JOCELYNE
Le mieux que je le puis, je le cherche !
LE FILS DU ROI
Vous l'avez?
JOCELYNE
Oui... non... peut-être...
LE FILS DU ROI
Cherchez encore! l
JOCELYNE
Toujours !
LE FILS DU ROI
De ce. côté I
246 LE CAltNAVAL^PLTOIU
JOCELTNE
De tous les côtés ! ; ^
LB FILS Dq ROI
Vous faut-il aide?
JOCELYNE
Ah ! que vous m'aidez bien !
LE FILS DU ROI
C'est un des plus doux privilèges du rang suprême de pouvoir être clément à des sujettes comme vous.
JOCELYNE
C'est une des plus délicieuses humilités des sujettes de devoir tant de gratitude à^des Altesses comme la vôtre !
LE FILS DU ROI
Que le sentier est solitaire ! que le erépus-
■ LBriUJBIS PBRDU .247
cule est tendre ! que la mousse est douce ! et que Jocelyne est joiîe!
JOCELYNE
, Comme Torée du bois est déserte? comme la douceur du soir pénètre doucement dans le cœur ! comme la mousse est douce I et comme îl est joli, le fils du roi !
LE FILS DU ROI
Bergère...
JOCELYNE
Prince...
LE FILS DU ROI
Ah!
JOCELYNE
Aïe!
248 LE CUIRNAYÂL FLBURI
LE FILS DU ROI
Quoi donc?
JOCELYNE
Je vois bien que je ne retrouverai point le rubis,
LE FILS DU ROI
Pourtant, il était là. ;
JOCELYNE
Non...
LE FILS DU ROI
Si fait 1 et la preuve, c'est qu'il vient de tomber, petite goutte de sang, tenez, regardez, dans la mousse.
Oui, mais la mousse a bu le rubis, et je ne l'aurai jamais plus, jamais plus...
LB RUBIS PBRDU
LE FILS DU ROI
Regrettez-vous qu'il en soit ainsi,- bergère jolie?
JOCELYNE
Ah! que non point, joli fils du roil Mèregrand peut bien, avec sa canne en bois de cornouiller, me meurtrir les épaules, les reins et le reste, à cause du rubis qui luisait au chaton de ma bague, je ne saurais avoir, en le châtiment de ne pas l'avoir retrouvé, autant de peine que j'eus de plaisir à le perdre pour toujours!
ClymteMh49S-Quàtre-Jetidis
PajÈi'^st point sans ràisoQi que Lisa-Lisetté ou Liça-Lison fut, par-deçsus le marché, nomiVéeClymëne-dés-Quatî^e-Jeudis, Pourquoi : Clymène ? parce que, bien évidemment, elle n'est pas du tout la fille du vendeur de denrées coloniales, ouvrant, au numéro 26 du faubourg Montmartre, sa boutique où les tonneaux <J*olives huileusement rances eteeUsetol dé cadavériques jambons de Westphalie, mais, celle d'un aimable poète pastoral qui, seize ans passés, logé dans une mansarde de la même maison, y faisait paître, selon le piétier illustré pat Théodore de Banville, des moutons aux blanches laines et des agjielets le col enrubanné de bleu. Pourquoi : des Qijatre-Jeudis ? parce que jamais, elle ne fait. rien en son
temps, se hâte de tout promettre, se hâte bien plus de ne rien tenir, et, en eflFet, se montre la plus étourdie des petites personnes qui manquent, rarement, les matins, de mettre à leur pied droit leur soulier du pied gauche, et, voulant se mirer, tournent vers le miroir, au lieu de leur petite face, leur petite fesse. Ce n^est pas moins joli. Mais aucune fois elle n^avait-été aussi étournelle que l'un des matins du mois passé. D'ailleurs, il ne lui en a point cuit. Et je vous en dirai l'histoire, qui est la moins morale qu^on puisse imaginer.
— Lîsa-Lîsette I
— La poule a la crête !
— Lisa-Lison I
— Cest le coq qui pond !
— Voyons, répondras-tu, Clymène ?
Alors Clymène (elle aime ce nom) laisse sa chanson, et s*amène»
La maman, fort ectgraîssée depuis qu^on expuisa le poète pastoral, ou, peut-être, ayant
CLYMÈNB-DB8-QUÀTRB-JBUDIS 253
encore sous ses jupes, épanoui, le moule du songe issu en enfantelette, dit :
— Ma fille, pendant que ton père, qui n'a pas son pareil pour* flouer les honnêtes gens, vendra à nos meilleures pratiques des harengs en saumure sous le nom de royans frais arrivés le matin même d'Ârcachon, et que, contre une pièce de dix francs en bon or, moi, der* rière le comptoir, après une addition savamment erronée, je rendrai, avec un sourire, cinq ou six pièces fausses (mais l'amabilité du sourire compense !) tu iras au marché et tu apporteras les choses nécessaires à notre repas de midi. Avec les quarante sous que je te remets (il y a quatre sous italiens, tu essaieras de les faire passer, en ayant l'air de regarder le soleil aux vitres de la halle), tu achèteras une grande carpe fraîche
— Oui, maman.
— Trois côtelettes de porc.
— Oui, maman.
— Quatre boisseaux de haricots rouges.
— Oui, maman.
— Un gigot d'agneau.
— Et cinq ou six faisans tout truffés ?
254 LK CAlUUkViJ. FLBXlHi
— Si tu peux* Car les probes travailleurs ont droit à de la bonne nourriture. Mais prends bien garde de te laisser Yoler. Les marehands sont si trompeurs ï
— Oui, maman. Adieu, adieu, je vais au marché.
— Eli ! ne cours pas si vite. J'ai des recommandations à te faire. Tu verras certainement, ea traversant le faubourg Montmartre, des voitures de âeurs, et les vendeuses de fleurs te diront : « Voici des marguerites des prés, et des muguets du bois^ et des boutons d'or^ et de grandes pivoines toutes rouges ouvertes, qui ressemblent à des bouches de jeunes ogresses l Acbetezr-moi mes fleurs, mademoiselle ! » Qu'est-ce que tu feras, Lisette ? Dis, qu est-ce que tu feras, Lison ?
— Je leur prendrai toutes leurs fleurs et je leur donnerai tous mes sous.
— Eh bien I petite folle, la carpe ?
— Hélas ! les marguerites l
— Et les cètelettes de porc ?
— Hélas ! le muguet nouveau I
— Et les haricots rouges ?
— Hélas ! les boutons d'or !
CLYMÈNE-l>ES-QtJATR15-ÎEUDIS f^
— Et le gîgot d'agneam ?
— Hélas ! les grandes pivoines écartâtes pareilles à de belles bouches rouges qui voudraient manger des bouches !
— Rends-moi les quarante sous.
* — Non, non, je ferai selon votre dé^r.
Adieu, adieu, je vais au marché.
— Attends. J'ai d'autres recommandations à te faire- Il se peut que tu rencontres, en traversant 1« faubourg Montmartre, un jeune homme mal mis, mais très joli, qui te dira :
«f Ne vous dépêchez point tant, mademoiselle. Vous allez «u marché ? Apprenez que vous tfy trouverez rien de comparable aux choses que je vou-s puis offrir. Car, étant TAmoureux, je suis, plus 'fleuri qu'une voiture de fleurs, Tétai vagabond et changeant où il y a la douceur des regards qu'on échange, et l'haleine mêlée des lèvres qui se rapprochent, et l'étreinte soudaine par des bras qui joignent, derrière les reins frissonnants, leurs mains, et le halètement des pâmoisons, seul délice qui manquera aux paradis, car les bouches qui l'aspirèrent refuseront, même après les formalités de la vallée de Josa-
256 LB GÀRNAYÀL FLEURI
phat, de le restituer à Tétemel enchantement ! »
— Maman !
— Quoi ?
— Maman !
— Eh bien ?
— Quels étranges discours vous tenez I
— Ne t'en étonne pas, ma fille. Seize ans passés, un jeune homme, qui faisait des vers, logeait dans l'une des mansardes de la maison, et il m'apprit beaucoup de choses en jouant de la flûte dans son idylle, au sixième étage, parmi les moutons de neige et les agneaux au col enrubanné de bleu. Mais c'était un rien qui vaille, il me trompait, en d'autres églogues, avec toutes les bonnes du couloir. Tout ce dont j'ai eu à lui être reconnaissante, c'est qu'il m'apprit à bien parler ; et c'est pour cela que nous avons pour clientèle, à présent, toutes les grandes maisons du quartier.
— Et, maman, vous ne pensez jamais à celui qui vous fut si doux et si méchant ?
— Clymène !
— Maman?
— Clymène!
GLTMÈNB-DES-QUATRB-JBUDIS 257
— Maman, pourquoi m'appelez-vous Clymène, deux fois de suite, maman ?
— Laisse, laisse, laissons cela. Regarde comme'ton père, avec un air honnête, là-bas, sur le trottoir, vend tianquillement le hareng en saumure sous le nom de royan frais. Il faut être sérieuses. Toi, si un jeune homme te tenait les propos que j'ai dits, qu'est-ce que tu ferais, Lisette ? qu'est-ce que tu ferais, Lison ?
— Je... je... maman... je me plairais à l'étal vagabond et changeant.
— Alors, la carpe ?
— Hélas ! la douceur des regards !
— Et les côtelettes de porc ?
— Hélas 1 l'étreinte soudaine des bras qui se rejoignent!
— N'y compte pas* Va au marché.
— Oui, maman.
— Un mot encore. Il serait possible que tu rencontrasses un monsieur très âgé et très sérieux, avec d^ la fourrure autour du cou, fourrure qui retrousse la longue barbe grise, et qu'il te dît : « N'allez donc rien acheter. Sans que vous donniez vos quarante sous, vous
258 us CARMAVÀL FLEURI
posséderez toutes les opolences, parce que vous êtes joliment fillette, avec, au coia <lcs yeux, des finissons de cheveux qui les chatouillent pour les faire rire. 9 Ëh bien, ma fille, à ce vieux Monsieur, — «es gens-ià, on les appelait des roquentins au temps où ton père était jeune — qu'est-ce que vous répondrez î
— Maman !
— Ma fille?
— Tu es trop littéraire. A cause de la mansarde d'autrefois. J'ahne mieux aller faire le marché, tout simplement.
ni
Mais malgré cette parole sage, elle était troublée. Imaginez la Batrakomiomakie dans un petit crâne de reinette . Toutes les choses qu'on lui avait dites étaient dans sa cervelle des grelots qui tintaient ; elle ne savait pas du tout pourquoi ils tintaient* Le fait, c'est qu'elle était jolie, et qu'elle avait dans la main quarante sous. Or, faubourg Montmartre, il lui arriva les choses prédites. Si étournelle, —
CLYMÎ5WE-BES-QtrATRE-JEUDIS 299
sî éternelle ! — elle aurait bien voulu échanger, contre son pauvre billon (plusieurs pièces fausses) tout le printemps acheté aux Halles ; elle pensa à la grosse carpe; elle ne prêta pas attention aux vendeuses de fleurs qui disent des « boniments ». Elle trouva le jeune bômme que sa maman lui avait prédit. Oh !
qu'elle fut imprudente de le suivre dans ce long escalier, vers la mansarde ! et, encore qu'il eût mérité bien davantage, elle tf osa pas lui offrir les quarante sous — seul salaire dont elle eût idée. Au reste, il fallait songer au repas de midi ; la carpe ne serait plus fraîche. Lisa-Lison, Lisa-Lisette, — qu'on nomme aussi Clymène-des-Quatre-Jeudis, — se trouve, sur un seuil, en face de l'homme aux fourrures. Et comme sa mère, quant au Moiisieur sérieux, ne lui a donné aucun conseil définitif, elle ne sait, d'abord, que faire. Elle suit l'homme sérieux. Il la conduit dans un lie« mystérieux et sérieux. Ah 1 certes, cela ne lessemble pas à l'offre de toutes les jeunes fleurs, dans le printemps des voitures ! Mais, enfin, il y a des automnes qui ont d'obstinés parfums ; si bien que Lisa-Lisette,
OU Lisa-Lison, ne se plaint de rien, et dit au Monsieur à fourrures, qui les a ôtées :
— Eh ! bien, voilà pour vous !
C'est quarante sous qu'elle lui donne. Il demeure extasié. Âh ! qu'il est content ! Quarante sous ! Jamais il n'eut autant de satisfaction à donner quarante louis. Et le lendemain, à cause des quarante sous, il achète à Clymènedes-Quatre-Jeudis une robe de quarante mille francs, un hôtel de quatre cent mille francs, et une île océanienne de quarante millions !
rv
Mais, la maman, de la boutique, monte, le soir, vers la mansarde ancienne. Jamais elle n'a laissé louer cette chambre où le poète pastoral faisait paître des moutons et des agnelets^ Elle monte, elle entre, elle dit à une petite image, qui représente un jeune berger vêtu d'une toison de brebis parmi beaucoup de brebis : « Que veux-tu? ce n'est pas ma faute. Clymène, évidemment, a cessé d'être vertueuse. Mais, dans une île qui excite l'ambition des
CLIMBNB«DBS«QUATRB«JBUDIS 261
Angleterres et des Amériques, elle porte des robes fort coûteuses et se fait bâtir des palais somptueux où elle adorera un jeune homme mal mis, mais très joli ! » Alors, Tlmage, mystérieusement, répond, en chuchoterie, à la Mère : « C'est fort bien I C'est fort bien ! Ton mari, encore que tu fusses si encline à Taider, était absolument impuissant à créer une personne qui, ayant qiiarante sous dans la main, ne rapporterait ni une carpe, ni une côtelette de porc, ni un gigot d'agneau; et, avec la chimère que nous lui avons mise en têts, elle a fait au marché de la vie les plus belles emplettes du monde. »
Le Cltiron d'or et l'Olifant (f ébèae
C'est une question toujours controversée parmi les plus subtiles gens, de savoir s'il y a, dans le paradis, des jours et des nuits comme sur notre terre soumise aux changeantes heures, ou bien si, en le céleste séjour, resplenàit sans trêve la beauté de la lumière. Heureusement, c'est Tune des fonctions des poètes, — les autres sont de rimer des rondels ou des ballades et de faire aux femmes des bourgeois de la ville des enfants beaux comme le matin, qui, à leur tour, rimeront des poèmes et feront des enfants aux aimantes bourgeoises, — c'est, dis-je. Tune des fonctions des poètes de révéler ce que tous les autres hommes ignorent, et, sans plus perdre de temps, de loyale foi je vous dis qu'un soleil, dans le ciel de lit-haut comme en le ciel d'ici-bas, se lève et monte, et descend, et se couche* Mais corn-
bien il est plus rayonnant et sublime que l'obscur soleil adouci, par un Dieu clément, jusqu'à la faiblesse des yeux humains ! Peutêtre éprouvez-vous quelque curiosité d'apprendre par qui je fus si bien informé ? sachez que ce fut par un ange. Eh ! quelle espèce d'ange ? un ange gardien. Bon ! gardien de qui? non pas de moi, certes. De qui donc, s'il vous plaît? de mon amie Alcyonne, vous savez, celle qui allait par les chemins en disant aux jeunes honmies bien faits : a Je ne viendrai jamais à bout d'agrafer ma ceinture, si vous ne me prêtez aide. » Voilà une belle occupation pour un ange, d'être le gardien d'une telle personne ! Aussi, l'ayant été, ne Tétait-il plus, et s'il venait, les soirs, s'accou^ der les ailes pliées, au petit lit si blanc où elle avait l'air d'une jonchée de jasmins sur une jonchée de lys, c'était uniquement pour le plaisir de la voir en chemise.
Donc, — je retourne à mon propos, — il y a vraiment des jours et dés nuits dans la divine demeure ; même c'est la coutume qu'un Archange, choisi parmi les plus beaux, sonner d'un clairon d'or pour annoncer l'aurore, sonne
LE CLAIRON D*OR ET L'OLIFÀNT D*ÉBÈNB 265
d'un olifant d'ébène pour annoncer le soir, pendant qu'un très vieux saint fait Fappel des Elus et des Elues.
Or, dans une venelle de nue, où fleurissent des églantines qui sont de toutes petites étoiles ;
— Ma sœur, disait à une Bienheureuse depuis longtemps céleste, une jeune Elue récemment arrivée de la terre, je vous avoue que je n'y saurais plus tenir ; il faut absolument que je m'en retourne là-bas, pendant quelques heuresdu moins.
— Oh ! ma sœur, quelle tentation vous trouble dans le paradisiaque enchantement ?
— Mon Dieu ! ma sœur, je ne veux point médire des plaisirs qui nous sont offerts en ce lieu d'éternelle récompense ; j'accorde que les chœurs de harpes ont des douceurs à nulle autre pareilles et qu'il y a une satisfaction réelle à errer, l'orteil frôlant des brouillards roses, parmi l'infinie mansuétude et la caresse des cieux; peut-être quand je serai, comme vous, depuis des milliers d'ans emparadisée, ne concevrai-je plus d'autre joie que celle d'écouter vos musiques et de me promess
vGooçle
!K6 L£ CARNAYAI* FLEURI
nerle long de la Voie Lactée^ qui est sans doute xm très agréable lieu de prconenade. Mais je ne suis pas encore toute déliinrée Axt regret des humaines délices ; et j'ai résolu de m'éehapper aujourd'hui.
— Miséricorde ! songez au danger qui vous menace ! Sî Ton apprenait que vous avez fui le ciel, vous seriez précipitée dans les pires géhennes du fuligineux enfer.
— Oui 1 mais on ne l'apprendra point, grâce à vous, chère sœur. Dès qu'aura sonné l'olifant d'ébène, dès que j'aurai répandu à l'appek du soir, je feindrai de rentrer comme d'ordinaire dans le dortoir d'azur où sont les milliards de petites nuées qui nous servent délits, et, sournoisement, adroitement, je prendrai mon voi vers la terre (c'est une imprudence de donner des ailes aux nouvelles Elues); mais je me garderai bien de m'attarder trop longtemps»
Je serai de retour avant qu'ait soniré le clairon d'or, avertisseur du réveil^ et, comme vous aurez eu soin de tenir entre-bâiliée la porte de diamant incrustée de ebrjsoprases, je r^agnerai ma couche sans que personne se soit aperçu de mon ab^nce ! Vous verrez, à la mi-
LB CLAIROK n'on. IT L'OUTAXT d'ÉBENE 267
nute <le Tappel matmal, conune j'aurai Men Vmtj en me frotitant 1^ yeux et en bâillant à dmeni, d'une petite &me qui a sarment dormi sur son oreiller d'ombre bleue ei d'étoiles.
— Malbeureuse l qm'eKÎgez-irous de moi ?
Bien que je vous aime tendrement, je ne me résoudrai jamais à être la complice d'une si graye équipée. Fi! ma sœuri yousèisesau ciel et vous voulez décoocfaer ?
— Plus d'une fois, sur terre, je m'y hasardai^ et jamais je n'eus li^i de m'en repentir. D'ailleurs, toutes vos objections ne feraient que blanchir ; et, si vous ne consentez pas à laisser entr'onverte la porte du dortoir, eh J bien, l'on surprendra mon retour et je serai précipitée dans l'enfer, voilà tout !
La Bienheureuse, depuis longtemps céleste, était si bonne, qu'elle ne voulut pas exposer sa compagne à une auussi terrible aventure.
Allons, soit, elle ferait ce qui lui était demandé. Et, après l'appel du soir, la jeune Ëlue s'esquiva vers les terrestres séjours. Où donc s'en alla-t-elle ? Je ne serais point éloigné de croire qu'elle se souvenait de quelque tendre lit, dont, vivante, elle n'avait pas eu à se
plaindre ; et, pareille à un rayon de lune qui s'insinue entre les rideaux, elle caressa peutêtre, d'une immatérielle lèvre, des yeux amoureux en pleurs d'elle. Peut-être même, dans les bras de l'amant ensommeillé, redevint-elle — car l'amour est tout-puissant -^ la réelle amoureuse qu'autrefois elle fut ; ce que son baiser avait de paradisiaque n'étonna point la bouche du dormeur, tant jadis il était, ce baiser, si divin déjà ! Le certain, c'est qu'elle ne s'ennuya point sur la terre, car elle y demeura beaucoup plus longtemps qu'il n'aurait fallu, et là-haut, dans le céleste dortoir, la Bienheu+ reuse qui avait laissé entre-bâillée la porte de diamant incrustée de chrysoprases s'épouvantait de voir se lever le jour. Hélas ! qu'allait-il arriver si l'absente tardait encore à reparaître ? Il n'y avait pas à craindre que l'aurore éveillât les Elus et les Elues ; les songes sont si beaux dans le paradis que le sommeil s'y prolonge volontiers ; mais l'Archange qui sonne, le soir, d'un olifant d'ébène et le matin, d'un clairon d'or, était très fidèle à son devoir ; il ne dormait guère que d'un œil afin de surprendre les premières clartés de l'aube ; à coup sûr, il
LE CLAIRON d'oR ET L*OLIFANT d'EBBNE 269
allait se dresser de sa couche, et saisir le clairon, et remplir le crépuscule d'une violente fanfare. Tout le monde se lèverait ! on ferait l'appel ! on constaterait la disparition de la nouvelle Elue, rien ne pourrait la sauver de Fétemel châtiment. La charitable Bienheureuse regardait avec angoisse Tombre étoilée encore, mais bientôt matinale, par oîi ne revenait pas l'imprudente voyageuse. Une lueur rose incendia l'horizon ! certainement, le clairon allait retentir. Ah! mon Dieu, que faire? Comment empêcher l'avertisseur de sonner le réveil? Eperdue, elle quitta le dortoir, courut vers la tente de l'Archange, écarta les rideaux. Par bonheur, il dormait encore, et des deux yeux. Elle le considéra, pleine de peur, d'admiration aussi. Qu'il était beau, couché en son armure d'argent. Mais la lumière, déjà, pénétrait sous la tente. Ah ! que c'était terrible ! Il allait lever ses paupières, emboucher le clairon. D'un instinct, elle se jeta entre la lumière et lui. Précaution inutile : il s'éveilla. Mais, comme elle avait déployé ses ailes pour intercepter le jour, ce ne fut point l'aube qu'il vit, ce fut un corps adorable, de sainte certes,
270 1.B CARNAVAL FLBVRI
mais de femme^ et ce corps si lilial, était tout mi^ car les Bienheureuses n'ont d'autre vêtement que leurs ailes* 11 tendit les bras, extasié« Hélas! comme elle tremblait] comme elle craignait d'être obligée (oh! dans le ciell) à quelque péché qui serait d'autant plus effrayant qu'il serait si doux ! Sans doute, elle aurait pu fuir. Mais, si elle s'était écartée, il aurait tu le jour. 11 ne fallait pas qu'il le Ttt i elle devait donner à l'absente le temps de revenir du bas monde, de regagner sa couchette de nuée azurée et d'étoiles. Elle eut la magnanimité, pour sauyer sa compagne, de s'exposer au pire des périls. Il l'enlaçait, elle ne se dérobait poiBt, et même, résignée, héroïque, elle lui baissait» aTec des baisers, les paupières, pour qu'il ne s'aperçût point de l'aurore.
Longt^Dips, longtemps, elle consentit à ce sublime ^u^rifice, si longtemps qu'enfin le dairon chanta, secouant tout le ciel ! Mais qui donc sormait le réveil? Ce n'était point l'Archange, dont les lèvres en ce mouï^it n^avaient guère souci d'une bouche de clairon ; c'était Im jeune Elue elle-même, revenue enfin de la terre, et, entre la claire sonnerie, elle pouffait
LB CLAIRON D'OR ET l'oLIFANT d'ÉBÈNE 271
de rire en disant : « Ah I si j'avais su de quelle façon l'on m'attendait au ciel, je me serais bien gardée, ma sœur, d'y remonter si tôt I »
vGooçle
Celle qui ne riait point
LE PASSANT
Petite personne rose, qui vous tenez à la fenêtre, quel âge avez-vous, je vous prie?
Dites-le à un pauvre homme qui passe.
LA PETITE PERSONNE ROSE
J'eus quinze ans quand les rouges-gorges partirent de peur que le premier flocon de neige n'éteignît la pourpre de leur jabot.
LE PASSANT
Savez-vous, petite personne rose, que jamais je ne vis à la ville ni h la campagne rien d'aussi joli que vous?
LA PETITE PERSONNE ROSE
Je n'ai pas de peine à croire ce que vous dites; car si je me promène, les soirs d'été, le ciel se rapproche de la terre, pour que les étoiles puissent m'admirer plus commodément ; et, dans la prairie où je chemine, les herbes sont tout à coup très hautes, en leur désir de regarder de plus près mes joues, avec leurs yeux d'or qui sont des boutons d'or et leurs yeux bleus qui sont des pervenches.
LE PASSANT
Ce qui me serait agréable, petite personne rose, ce serait de m'asseoir sur ce banc, en face de votre fenêtre, de l'autre côté de la route, afin de vous voir à mon aise. Permettez cette joie à un pauvre homme qui passe.
LA PETITE PERSONNE ROSE
Je suis si bonne que je n'ai de plaisir qu'à en faire. Asseyez- vous donc de l'autre côté de