‹ Le carnaval fleuriChapitre 5 sur 41 · LISE · texte numérisé non relu

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eux. Du reste, pourquoi il 3. Je ne l'aime pas parce ; il est charmant parce e devina que trop vite le tait sa présence et je vis osé à en abuser le plus tôt

possible. Il procéda avec un empressement acharné. Sa parole, son geste, son regard, toute son attitude était une longue et ardente prière. Chaque fois qu'il s'approchait, — et je savais qu'il était là avant de l'avoir vu, — je tremblais, enveloppée d'une menace de caresse effrayante et délicieuse. Vainement je voulais le fuir, vainement je refusais de l'écouter, une force me retenait, m'obligeait à l'entendre ; une fois qu'il m'offrit une rose, je sentis mon cœur, dans un frémissement, glisser jusqu'au bout de mes doigts et se donner en échange.

Enfin les choses en vinrent à ce point qu'il osa me demander de le recevoir aujourd'hui dans la petite serre qui est, comme un boudoir fleuri, tu sais, à côté de ma chambre, et je m'échappai sans lui dire non.

LA BARONNE LUGE

Ah ! ma pauvre Lise !

LA MARQUISE LISE

T'imagines-tu mes transes pendant qu'appro-

DAVS LA SESME 37

ehait ITieure où il devait venir? Ce qu'il y avait de plus redoutable, c'est que cette entre- Tue, parmi les fleurs capiteuses, dans le tiède silence, loin de tous les hôtes du château, ne manquerait pas d'être, j'en avais le pressentiment, décisive ; il serait audacieux, je serais faible; oui j'étais obligée de m'avouer que je résisterais mal; et mon mari a voulu qu'on plaçât dans la petite serre — ah ! combien il a eu tort ! — une chaise longue en bambou japonais qui m^inspirait les plus vives inquiétudes.

. LA BARO?(^£ LCCE

Que ne la faisais-tu enlever?

LA MARQUISE LISE

La pensée ne m'en vint pas, dans mon trouble î 11 faut avoir passé par là pour savoir ce qu'on éprouve en ces occasions. J'étais étrangement partagée entre le désir et la crainte. J'allais le voir ; quelle joie ! mais il me prendrait dans ses bras peut-être ; quelle épouvante î Je pensais à un moment inévitable qui serait

38 LB CARNAVAL FLBURI

effrayant si doux qu'il fût. L'espoir des premiers baisers se complique d'une terreur infinie ; il y a, dans l'abandon^ des détails dont une personne délicate ne saurait tolérer la pensée. Ah I ma chérie, il dégraferait mon corset ! Quel air aurais-je pendant cette affreuse minute?

De sorte qu'enfin la crainte prit le dessus, et tout à coup je me résolus...

LA BARONNE LUGE

A ne pas le recevoir, à verrouiller la porte î

LA MARQUISE LISE

Non, je m'avisai d'un moyen moins extrême.

LA BARONNE LUGE

Capable de te sauver?

LA MARQUISE LISE

Sélas ! sauvée, je ne voulais pas l'être. Mais moins je m'épargnerais — tu ne saurais

OAVS LA tnKE

croire combien j'ai de pudeur! — oui, je m'épargnerais la rongeur d'assister à ma propre chute.

LA BAR05NE LUCE

Hein? comment? que dis-tu là? Peut-on être aimée 9 absente ?

LA MARQUISE LISE

On le peut, endormie. Et n'est-ce pas une chose toute naturelle que de faire la sieste par une chaude après-midi, sous les lataniers et les mimosas de la serre?

LA BARONKE LUCE

Bien ! bien ! je comprends. Achève !

LA MARQUISE LISE

Dès que je reconnus son pas dans l'escalier, je me couchai sur la chaise de bambous...

LA BAR05XE LUCE

Qui t'inquiétait tant ?

LA MARQUISE LISE

Qui ne m'inquiétait plus ! Il entra, je dormais, je le vis, charmant, plus charmant d'être ému. . .

LA BARONNE LUGE

M. d'Argelès.

LA MARQUISE LISE

Mais non, tu confonds toujours I Ferdinand.

LA BARONNE LUGE

Ah ! oui. Mais comment fis-tu pour le voir, les yeux clos?

LA MARQUISE LISE

J'avais levé les paupières, une seconde ! Je les refermai très vite. Mon assoupissement était

DANS LA SERRE ki

si vraisemblable que Ferdinand, de peur de rinterrompre...

LA BARONNE LUCE

Ah ! il n'avait garde !

LA MARQUISE LISE

... m'effleura la main, à peine, d'un baiser plus léger qu'une aile de papillon.

LA BARONNE LUCE

Il est probable qu'il ne s'en tint pas là, quand il se fut assuré que ton sommeil était singulièrement dur ?

LA MARQUISE LISE

Ah ! ma mignonne, le doux rêve, le délicieux rêve que je fis !

LA BARONNE LUCE

Tu ne t'éveillas point ?

42 LE CARNAVAL FLBVRI

LA MARQUISE LISE

Non.

LA BARONNE LUCE

Quoi! pas même lorsque...

LA MARQUISE LISE

Non ! Je voulais éviter à tout prix la contusion où m'auraient jeté Taveudemon bonheur et la reconnaissance du sien. Ni ses baisers ni ses emportements, ni sa furieuse façon de me dérober tout ce que, endormie, je ne pouvais lui reluser, ne réussirent à faire se rouvrir mes paupières. Oui, malgré Tinfinie douceur d'être aimée et tourmentée. . .

LA BARONNE LUCJE

Pas un clin d'œil?

LA MARQUISE LISE

Pas un !

PAJfS Là 6UAB 43

LA BAROVNE LUCE

Tu as de la force d'âme.

LA MARQUISE LISE

J'en ai. Et je sommeillais encore lorsque, sans parole, sans bruit, — il ne referma pas la porte, craignant de m'éveiller — Ferdinand me quitta enfin, après un long baiser plus doux que tous les autres.

LA BARONNE LUCE

Ah ça ! mais de quoi te plains-tu ? D'où viennent tes désespoirs et tes angoisses? Tu aimes, tu es aimée et tu n'as pas consenti, grâce à ton adroit stratagème, aux fâcheuses immodesties du premier abandon ; au lieu de se désoler, qui ne se réjouirait à ta place ?

LA MARQtnSE LISE

Tu ne sais pas tout ! tu vas apprendre combien le méchant hasard se joue des précautions

que l'on prend. Hélas ! je te l'ai dit, c'est parce que j'ai eu trop de pudeur que je suis pleine de honte à présent.

LA BARONNE LUCE

Explique-toi.

LA MARQUISE LISE

Je me disposais à descendre au jardin, pour ne pas inspirer de soupçons par une trop longue absence; il se fit un bruit derrière la porte : Ferdinand revenait.

LA BARONNE LUCE

A la bonne heure !

LA MARQUISE LISE

Je n'eus que le temps de me jeter sur la chaise longue, et je fermai les yeux de nouveau, aussi hermétiquement que possible. Il ne perdit pas une minute. Il baisa mes mains

DANS LA SBRRB 45

mes bras, ma joue, mes lèvres ! Je dormais toujours. Il m'enlaça, me serra contre sa poitrine! Mes paupières devaient être fripées, tant je mettais d'acharnement à les tenir closes. II...

LA BARONNE LUCE

mme tout à fait admirable !

[ARQUISE LISE

ARONNE LUCE

veau rêve n'eut pas les dou-

[ARQUISE LISE

ut un paradisiaque enchan-

ible et si infini délice que,

éperdue, obligée de con-

)n sommeil, j'ouvris malgré

46 LB CARNAV4L PLSURI

LÀ BARONNE LUCB

Eh ! mon Dieu, où était le mal, après tout?

LA MARQUISE LISE

J'ouvris les yeux, te dis-je, et je recoimus... M. d'Argelès qui avait trouvé la porte ouverte.

Inconvénient des Métaphores

Elle repoussa d'un regard toutes mes espérances, et dit avec un petit rire : a Pour ce qui est d'aimer un poète, voilà une sottise qu'à coup sûr je ne ferai jamais. — Eh ! par quel crime, m'écriai-je, les poètes ont-ils mérité de perdre Testime des jeunes femmes ? Ne savent-ils pas aimer aussi bien que les autres hommes, et n'ont-ils pas, en outre, le privilège aimable, d'immortaliser en d'enthousiastes louanges la beauté de leurs bien-aimées ? — Précisément, monsieur, leur manie louangeuse, abondante en figures de rhétorique, est ce que je redoute ; je ne voudrais pas, non, qu'il m'advînt ce qui est arrivé à mon amie Rose Laurier. — .Qu'est-il donc arrivé à votre amie, fleur de charme à la fois et de gloire ? »

La cruelle me le conta.

« Une fois que mon amie, devant la psyché, s'apprêtait pour le bal, un vase de Chine, sur la cheminée, — comme la femme de chambre venait de sortir, — éclata en vingt morceaux, et des débris s'élança, pas plus grande qu'une grande abeille, habillée de quatre ou cinq perles et coififée d'un pétale d'églantine oîi des diamants figuraient la rosée, une mignonne personne en qui Ton ne pouvait point ne pas reconnaître une fée. Et, en effet, c'en était une. « Rose, dit-elle, mes sœurs, les soirs, s'abritent dans les calices des œillets et des lys, où elles sont tout à fait à Taise ; moi, c'est dans les fleurs aussi que je couche, mais dans les fleurs de peluche et de malines qui s'épanouissent aux rideaux de ton alcôve. Tu t'imagines bien que je ne dors guère, attentive aux tendres paroles, aux délicates caresses dont tu enchantes l'insomnie heureuse de ton amant! Et j'ai conçu une grande amitié pour toi à cause des jolis mots que tu sais dire, et des gestes, plus jolis, où tu excelles. J'ai donc résolu de te rendre quelque bon office. Fais un vœu I foi de petite fée, il s'ac-

INCONVÉNIENT DBS METAPHORES 49

complira. » Que peut désirer une femme, même très belle ? d'être plus belle ejicore. Rose Laurier se souvint — c'était un assembleur de rimes qu'elle aimait, la malheureuse ! — des sonnets, des rondels, des ballades qui célébraient avec tant de métaphores, et non sans quelque exagération, les attraits dont elle était pourvue, et demanda de devenir aussi miraculeusement charmante qu'elle l'était dans les vers de son ami. « A la bonne heure, dit la fée en éclatant de rire, achève de t'habillei: ; dès que tu seras au bal, ton souhait sera réalisé. » Puis elle disparut, les débris du vase de Chine s'étant rejoints autour d'elle comme se refermerait une fleur. Rose se hâta de se rendre à la fête, où la salueraient tant d'étonnements et d'admirations ! Mais les choses furent bien loin de se passer selon son espérance. A peine rentrée dans le salon incendié de lustres, il y eut autour d'elle des chuchotements moqueurs, des rires, des « oh ! oh ! » des « ah ! ah ! » et cent gestes qui la montraientdu doigt. Quoi donc ? Qu'était-il arrivé ? Pleine d'inquiétude, elle courut vers une glace. Le cour d'un tigre eût été attendri du cri plain-

tif qu'elle poussa. Elle se voyait pareille, en effet, à la beauté créée par la rêverie de son amant. Ses cheveux blonds n'étaient plus des cheveux, mais des épis en touffes d'or !

En place de ses yeux bleuissaient deux saphirs ! Sa bouche qui avait cessé d'être une bouche, était une pivoine 1 Elle avait réellement un cou de cygne ! Des ailes d'ange frissonnaient à ses épaules, et son sein, — naguère chair tiède et palpitante, — son sein était de marbre ! Elle frémit en songeant à tout ce qu'avaient pu devenir tant d'autres trésors voilés de dentelle et de soie, et s'enfuit, poursuivie par l'ironie des femmes et la pitié des hommes. Pauvre amie I il ne lui faillit pas moins de huit ou dix flirtations, poussées à l'extrême, avec des ingénieurs, des banquiers et des maîtres de forges, pour se défaire de cette poésie. Et vous pensez bien. Monsieur, que, défiante des pièges que peuvent nous tendre les rimeurs imagiers et les petites personnes qui sortent des vases de* Chine, je me garderai bien de m'exposer à la mésaventure d'être belle au point de ne plus être femme du tout. »

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